‹ La Vendée en 1793Chapitre 35 sur 88 · ESNUE-LA VALLÉE, FRANCASTEL · texte numérisé non relu

ESNUE-LA VALLÉE, FRANCASTEL

Imprimé, affiché, publié, il le fut aussitôt et exécuté de même. Je n'aime pas cette forme de menace qui se retrouve dans tous les ordres donnés. On semble douter du zèle, on veut couvrir sa responsabilité, deux choses qui sont d'un méchant système et d'une mauvaise inspiration.

Quoi qu'il en soit, l'exécution de l'arrêté est confiée à des commissaires qui pressent les citoyens et fouillent les maisons d'émigrés et les couvents 1 .

Les meubles des moines et des nobles absents sont enlevés et transportés au district. On ne laisse pas une glace, un lit, un fauteuil. On prei^d les ferrailles et tout ce qui pourrait servir aux Brigands de quelque manière. On rentre le vin, la paille, les sacs de farine et de blé. Voyez-vous toutes les familles éplorèes qui emportent sur leurs épaules du linge, des malles d'effets, des marchandises de toute espèce; qui traînent à leur suite mères, enfants, malades! C'est la désolation et la ruine. La nuit se passe à ces déménagements. Au point du jour et quand on juge que tout doit être vide, des soldats armés de torches se répandent au dehors et mettent le feu aux maisous qui avoisinent le plus les remparts. Des propriétaires s'opposent à l'incendie. Des querelles s'engagent, des rixes ont lieu sur tous les points, et un bruit affreux, des cris étranges, des lamentations retentissent depuis la cour Saint-Laud et la Croix Mo7itailler jusqu'à la Grosse Pierre et la Chaloire.

Cependant huit heures sonnent à Saint-Maurice et la générale qui bat depuis une heure a rassemblé la

1 La ville avail à l'intérieur 18 paroisses et bien de» églises, bien des couvents; mais beaucoup de maisons religieuses étaient aussi dans les faubourgs. Je citerai de Test à l'ouest, Saint-Serge, les Minimes, la Fidélité, la Visitation, les Récollels, Sainte -Catherine, l'Evière. Moines et nonnes avaient déguerpi. Les Trocs et les guimpes avaient disparu, mais les bâtiments étaient debout. Ils n'ont été que depuis transformés en habitations particulières et en casernes.

garde nationale. Toul le monde est à son poste. Remarquez ceci . Pour les cérémonies et pour les revues on avait peine à prendre lesarmes; on s'exemptait quand on pouvait de ces vains services, et Ton cherchait de bonnes raisons pour rester chez soi à ses affaires ou à ses plaisirs; mais aujourd'hui, tout le monde se lève, s'habille, s'arme, accourt et montre un dévouement qui ne trouve point de bornes. Pas un citoyen ne manque à l'appel et cet exemple impose à la troupe de ligne.

Les régiments sont placés le long des chemins de ronde, au pied des remparts, et prêts k monter dessus au premier signal.

Les deux bataillons de la garde nationale sont en réserve sur le parvis Saint-Maurice et dans la rue de l'Évèché, au pied du clocher; sur le clocher même, l'opticien Pédralio est en observation ; il braque ses lunettes sur la route de Paris, sur les fourneaux à chaux, sur la tour de Rosso et les Justices; il a l'ordre d'avertir de tous les mouvements qu'il verra faire à l'ennemi. A neuf heures juste, il lance en bas une pierre avec un petit billet sur lequel on lit au crayon : « Voilà les Brigands, ils sont aux Mortiers; nos deux « pièces de 4 sont en retraite et rentrent a toutR « bride par le Champ-de-Mars. » Aussitôt un roulement de tambour se fait entendre. Les bataillons s'apprêtent, on lève les faisceaux, chacun prend son fusil et son rang. Fardeau et Bérault précipitent le commandement : « Garde à vous! portez armes!» Ménard accourt à cheval : (« Angevins, s écrie-t-il ,

:« voulez-vous défendre votre ville et soustraire vos « femmes, vos biens, vos drapeaux à la rage des « Brigands?

« — Oui, nous le voulons!

o — Eh ! bien, chers camarades, le moment est « venu de se montrer. Canonniers , à vos pièces ! « gardes, à vos postes! Les troupes de ligne ont déjà « pris pied derrière les parapets. Que le second ba- « taillon aille les rejoindre, qu'il les soutienne, les ( guide, les échauffe par sa présence. Que le pre- « mier bataillon reste encore ici un moment afin de « se porter là où, l'action commencée, le pressant « besoin s'en ferait sentir. Quant à moi, vous me « trouverez partout où sera le danger; et si en moi « vous aperceviez de l'hésitation, si de la trahison « je vous montrais l'ombre, tirez sur moi le premier, « et périssent ainsi tous les lâches! Vive la Répu- < blique ! vivent les Angevins ! »

« — Vive Ménard ! vive la Nation ! vive la Lift berté ! »

Une ardeur inexprimable se manifeste dans toutes les compagnies. Un roulement général confirme ces saintes paroles et le mouvement des pelotons a lieu sans retard. Bérault mène le second bataillon sur les remparts et il occupe depuis la porte Saint-Aubin jusqu'à la porte Neuve. Une heure après, un nouveau billet de Pédralio ayant prévenu que les Brigands se portaient en force sur La Chaloire et sur Saint-Serge, le premier bataillon s'élance au pas de charge, et, par la rue Saint-Laud,

gagne la porte de Fer 1 , où il trouve en bataille le 38 e régiment de ligne.

Le bataillon soldé * avait eu le matin une mission. Les prisonniers royalistes enfermés au séminaire, au calvaire et en d'autres maisons, lui avaient été confiés pour être conduits aux Ponts-de-Cé.

Ces prisonniers, au nombre de plus de deux cents, • furent remisa Moulin : le général avait 1k trois mille hommes de bonnes troupes, et il barrait ainsi le passage de la Loire.

J'ai demandé à Lesourd, soldat de ce bataillon, et qui en 1840 était concierge du Musée, je lui ai demandé ce qu'étaient devenus, en 93, les prisonniers : « Je n'en sais rien du tout, me répondit-il, je crois « qu'ils périrent; je crois qu'on s'eu défit et qu'on « les jeta dans le courant, par-dessus le pont, mais « je n'en suis pas bien sûr. Dans ces moments- là, a chacun ne pense qu'a soi. »

Le bataillon revint à Angers, après une courte halte, et on le chargea de la défense de la porte Toussaint et de la porte Saint-Aubin.

Les représentants du peuple, Francastel, Esnue, Laval lée , et un troisième qui venait d'arriver,

1 Porte Cupif au port Ayrault.

* Les soldés avaient l'habit el l'organisation des gardes nationales; ils avaient le prêt et la ration des troupes de ligne.

Levasseur 1 , accompagnés de généraux et de plusieurs membres des autorités constituées, du comité révolutionnaire, tous à cheval, firent le tour de la ville, en dehors et au trot.

Us s'assurèreut de l'état des postes avancés, s'efforcèrent d'inspirer de la confiance et voulurent savoir si les maisons qui auraient pu garantir les Brigands étaient en flammes. Le pétillement de l'incendie faisait cabrer les chevaux, déjà les balles sifflaient, et le peuple qui suivait en foule criait : « Rentrez, rentrez « dans les murs ; sauvez la représentation nationale. »

Girault, capitaine des charrois, et Gérard, l'un des meilleurs patriotes de la ville, quittèrent le groupe des représentants et se lancèrent dans le faubourg Saint- Michel. Ils rencontrèrent, au bas de la rue Pierre-Lise, deux Brigands en habit de dragons, qu'ils prirent pour des soldats de la République. Passant outre, ils aperçurent bientôt soixante autres Vendéens vêtus en dragons, en hussards et en toutes sortes de nos costumes militaires; ils se crurent au milieu de soldats républicains : « Comment , sacré << nom de mille bombes! leur cria Gérard, tout près « d'eux, nous laisserons-nous attaquer comme des t pleutres par ces scélérats, ces gueux, instruments « des tyrans, que le fanatisme a corrompus? courons « les exterminer!

1 J'ai acheté des notes de lui sur la guerre de la Vendée; elles sont au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque d'Angers.

« — Courons les exterminer, répète Girault. »

A Tinstant les faux républicains entourent nos braves. Gérard se fait jour a coups de sabre, il pique des deux, blessant les Brigands qui s'opposent à sa retraite, et accourtà larnunicipalité donner l'alarme.

Girault, moins heureux, tombe percé de coups, et à cette nouvelle, Fillon, procureur de la Commune 1 dit k ceux qui l'entourent : « Pleurez un compatriote, « mais vengez- le et ne craignez rien pour sa famille : « la Convention n'a jamais oublié la veuve et les en- « fants des patriotes victimes de leur amour pour la « liberté et de leurs efforts pour le soutien de la « République. »

A neuf heures et demie, les colonnes vendéennes se déploient dans les trois faubourgs Saint-Samson , Saint-Michel et Bressigny, perçant les murs des maisons et des jardins pour établir des communications entre leurs bandes. Les bâtiments principaux dans lesquels elles s'établissent sont l'abbaye de Saint- Serge, la manufacture Joubert*, les Minimes près du Mail, et l'hôtel de Gohin, le couvent de la Fidélité 3 à l'entrée de la rue Hanneloup. Elles ont ainsi des

1 Fils atné de Fillon Belnoë, notaire à Châleauneuf-sur-Sarlhe. Il fui professeur de philosophie au lycée de Bruges, inspecteur des monuments à Paris, et mourut en retraite à Nanterre.

« Fabrique de toiles de Joubert, Bonnaire, Giraud et compagnie. Les chefs de celte maison ont été maires, députés, représentants du peuple.

* Bâti sur un ancien amphithéâtre romain, et transformé d'abord en salle de bal et en Comédie bourgeoise, puis en hôtels élégants avecjardins et terrasses.

positions fortes en face des portes Cupif, Saint- Michel, Neuve, Mirabeau et Saint-Aubin.

A peine ont-elles paru qu'une décharge d'artillerie et de mousqueterie a lieu comme par une commotion électrique, sur tout le front de nos remparts.

Ce feu subit et nourri dont resplendissent les murs, cette solitude au dehors, ces ruines fumantes, cette absence d'habitants et de vivres, cet immense cri de vive la liberté! qui s'élève dans les airs , tout apprend aux Brigands que les intelligences qu'ils ont dans la place sont vaines et qu'il s'agit ici d'une de ces résistances qu'on ne saurait espérer de vaincre sans déployer contre elle et vivement toutes ses ressources.

Ils font leurs dispositions en conséquence. Ils ont des batteries dans la rue des Bouilloux , au -delà du jardin de botanique \ Ils ont une pièce de canon près du moulin, au-dessus de la carrière du pigeon; ils eu ont à tous les angles des faubourgs, et leurs braves s'avancent et se placent en tirailleurs dans toutes les maisons qui s'approchent des remparts et que le feu n'a pas entièrement consumées; ils sont dans les décombres et se glissent à travers les poutres enflammées, tirant de là sur nos hommes avec une dextérité meurtrière. Les cendres pour eux sont des redoutes. Leurs efforts se portent de préférence sur la porte Saint-Michel, la porte Cupif et les murailles ou les tours qui les avoisiuent et qui les flanquent.

Ces murailles avaient jadis des parapets de six pieds

* Sur des bulles au pied desquelles a été ouverte une salle d'asile.

de haut, couronnés de larges pierres d'ardoise, et bien crénelés. Mais le général Duhoux qui commandai- du temps de la masse, voyant qu'ils étaient en mauvais état et qu'il manquait d'argent pour les réparer, les fit raser en partie et mettre à deux ou trois pieds de haut seulement. Ils étaient ainsi réduits et abaissés très-malheureusement au moment du siège, et ne couvraient qu'à demi nos soldats. Ceux-ci pour tirer se tenaient à genoux. Dès qu'ils levaient la tète ils étaient frappés. Les Brigands les ajustaient si bien," et de face et à dos, que, vers le soir du 1 3 frimaire \ on ne pouvait plus tenir, en beaucoup d'endroits, sur le rempart.

L'ennemi s'embusque, s'approche, gagne du terrain. Il occupe les maisons de la rue des Pommiers, qui ne sont pas à un quart de portée de fusil du rempart, et notamment de la Maison commune, où l'on a récemment placé la Cour d'appel.

On avait muré et crénelé les fenêtres de cette grosse maison, qui était devenue une forteresse, et de leur salle même ou de leurs bureaux les officiers municipaux et les notables faisaient le coup de feu contre les Brigands, ainsi que tous les autres citoyens.

Un chef vendéen , arrivant par la rue des Bouilloux, traversait la rue Saint-Samson pour prendre un petit chemin qu'on a fermé depuis, et qui conduisait à Saint-Serge. Il brandissait son sabre , faisai

• 2 décembre 93.

caracoler son cheval et bravait les balles, qui, parties de l'hôtel-de-ville, pleuvaient sur lui, ou plutôt autour de lui, car pas une ne l'atteignait.

11 fit ce jeu-là plus de dix minutes. Chacun voulait l'abattre. Mon père, lui même, qui était de la municipalité, prit un fusil, tira et ne tua rien. Il s'en félicitait bien quelques jours après, en nous racontant cette aventure; mais, dans le moment, il fallait combattre, vaincre, délivrer la ville, et les plus généreux esprits, les plus hautes raisons, entraînés dans le mouvement de la défense et par le devoir sacré du bien public, ne songeaient qu'au danger, et n'avaient qu'une pensée, qu'une ardeur, qu'un but : la défaite des Brigands, leur ruine, leur mort.

À la fin, ce Brigand disparut. On sut après le siège que c'était Forestier.

La poudrière était au Château. Les femmes , les enfants, les vieillards, chargés d'aller prendre les munitions et de les porter aux combattants sur les remparts, s'acquittaient de leur mission avec un zèle infatigable et une admirable fidélité. Il n'y avait là ni ordre ni défiance. Il suffisait de se présenter pour qu'on vous délivrât des paquets de cartouches. Nous allions, mes camarades et moi , nous en prenions plein nos poches, plein nos chapeaux, les femmes plein leurs tabliers, et nous courions chacun de son côté fournir les compagnies de notre quartier et les soldats de notre connaissance.

Sur le milieu de la place du ralliement était la guillotine, toute montée. Mais on n'y faisait pas attention. Elle était délaissée, veuve, sans factionnaire.

Sur cette place, où est aujourd'hui la pompe, près le café d'Anjou, était un puits, et devant ce puits était un caisson plein de gargousses où chacun puisait h volonté. Il n'y avait ni canonniers ni gardes. Cependant rien ne fut perdu, rien ne sauta, tout fut porté au rempart, lancé aux Brigands, et cette union de tous les habitants fut un des phénomènes les plus extraordinaires.

Tous les esprits étaient absorbés dans le môme sentiment : Sauver la ville. Il n'y avait point ce jour-là d'aristocrates; tout le monde était patriote. On craignait l'assaut et ses suites ; on craignait de se laisser prendre par les Brigands pour être ensuite repris par l'armée républicaine; deux malheurs horribles, deux occasions de viol et de pillage, deux causes puissantes d'accord dans tous les cœurs. Sans se rien dire on s'entendait. Plus de délation, plus de murmures. Le canon tirait, on ripostait; toute querelle de nuances était suspendue, et il y avait un instinct qui disait : « Angevins, ne comptez que sur vous seuls; c'est en « vos mains qu'est le salut ou la perte ! »

Les remparts et tout ce qui les avoisinait étaient fort animés. Maisl'intérieurde la ville était silencieux, non pas triste. Quand on se rencontrait, on se prenait

la main et l'on se disait: <« Courage! » Chacun allait, venait librement, rapidement. Il y eut bientôt des blessés, mais les chirurgiens étaient agiles. Les femmes les secondaient. On fit partout de la charpie.

Dans la rue Saint-Biaise et dans le chemin de ronde, devaut le collège (qui est devenu la mairie), étaient deux régiments : celui d'Aunis et celui d'Armagnac. Ils avaient encore leurs habits blancs à revers de couleur. Ils gardaient l'hôtel Lantivi, où logeait le commandant de place.

Je montai dans le grenier avec les soldats. On planait de là sur la campagne. On voyait l'ennemi. Quelques-uns des hommes qui étaient avec moi chargeaient les fusils, les autres tiraient. Ceux-ci , pour ajuster, s'avançaient un peu par les lucarnes de la rue des Volontaires 1 et mettaient un genou sur la gouttière. Malgré les précautions qu'ils prenaient, il y en eut un d'atteint devant moi à la cuisse par une balle partie de la maison de Gohin. J'aidai à le descendre dans le salon, et quand on lui eut mis le premier appareil : « Ce n'est rien, dit-il, les gredins me « le paieront : Vive la République ! »

Je ne vis pas de tout le jour les généraux, et pourtant je puis dire que je ne rentrai pas une minute à

1 Rue de L'Hôpital, ancien nom donné à cause du chancelier, qui eut de sa famille en Anjou, Le général Lauberdière avait épousé une de ses arrière-petites-filles.

la maison; avec mes amis Esnault, Evain, Brévet, je fus toujours dans les rues à épier ce qui se passait, allant d'un poste à l'autre, d'un quartier à un autre quartier, ne laissant rien échapper. Il semblait que je pressentais qu'un jour l'envie me prendrait de tout raconter et de tout écrire.

Si nulle part, à l'exception de Beaupuy, je ne voyais ni généraux ni représentants, de tous les côtés, au contraire, je trouvais des officiers municipaux et des notables. Us étaient en écharpe et payaient de leur personne à tous les endroits périlleux. Je traversai vingt fois la place des Halles. Les balles, les biscaïens, les boulets sifflaient et ronflaient au-dessus de nos têtes. Je n'oublierai cette musique de ma vie. Quand le canon de 36 tirait à la Haute-Chaîne , le bruit de son boulet en passant faisait dans l'air un bruit pareil à celui d'une pièce de forte toile qu'on déchire dans toute sa longuenr. Il y en avait qui, à ce vacarme, courbaient instinctivement le dos et, grinçant des dents, faisaient d'elfroyables grimaces.

Je peins toutes ces scènes que notre génération actuelle a été peu à même de voir, et dont je ne lui souhaite pas d'être témoin, mais qui avaient pourtant bien leur intérêt. L'homme n'est pas dans ces périls ce qu'il est aux jours de bien-être et de quiétude. Toutes ses facultés sont en jeu, toutes ses passions se mêlent, toutes ses faiblesses se montrent, et on ne le juge bien que quand on l'a vu soumis k ces épreuves.

Dans une de mes courses, je rencontrai mon père. Il me prit, m'embrassa et continua sa route saus s'arrêter. Il était avec Coustard et Guillory. Ils allaient à Toussaint 1 dire à Jouve, le munitionnaire, que la municipalité consentait à lui prêter des farines pour le pain des troupes, mais à la condition qu'il les rendrait dans un délai très-court qu'on lui assignait.

On battit la caisse au coin des rues : défense fut faite aux cabaretiers de donner à boire pendant que durait le siège. Plusieurs fois cette injonction fut réitérée. Le vin d'Anjou est capiteux; un peu soutient, mais trop tue. Pour se donner du cœur les soldats en prenaient, mais ils abusaient vite et n'étaient bientôt plus propres qu'à nuire.

Les charpentiers et les menuisiers furent mis en réquisition pour aller au château faire des affûts et des fascines. Les troupes ne devant pas quitter leur poste, et les casernes aussi bien que les auberges étant fermées, les femmes de la ville furent invitées à leur porter des vivres comme elles le faisaient déjà pour la garde nationale. Elles s'y prêtèrent de bonne grâce, et alors ce ne fut plus qu'un repas civique sur toute la ligne. Partout on mangeait, on buvait, puis on se battait avec un cœur qui s'excitait encore par la présence de ces vivandières d'espèce nouvelle.

1 Ancienne abbaye de chanoines réguliers, transformée en boulangerie militaire ; le Musée d'antiquités a été placé dans les débris de l'église, qui était, par'la hardiesse de la voûte, une des plus curieuses de France.

Les mères faisaient la soupe, et c'étaient lesfîllesqui la portaient , non-seulement les ouvrières , les servantes , mais les jeunes dames et les demoiselles les mieux élevées, les plus riches, les plus jolies. C'était un enthousiasme qui ravissait : point de distinctions, point de sot orgueil, point de ménagements puérils et de fausse pudeur : toutes rivalisèrent de patriotisme.

Citerai-je les noms?

Les dames Delauuay \

Les dames Joubert,

Toutes nos dames Grille,

Les dames Toutain, Monsallier, Brouard ,

Lecomte, Verdier, Les dames Marne,

Les dames Chéguillaume et Fouqueteau, M ,le Barbot, M»' Dalivou,

M 016 Lemazurier, si grande et si forte; M me Soland, si petite et si mignonne; Les dames Bordillon 2 et David \ Les dames Gaultier et Garnier, Les demoiselles Viger et Robinet, M roc Allory et ses filles Agathe et Virginie, toutes bonnes, charmantes et dévouées;

1 Leurs maris el frères étaient représentants.

* Elles étaient aussi pieuses que patriotes. Leur neveu a été commissaire de la République en 1848 et préfet de Maine-et-Loire et de l'Isère.

3 Son mari, David père, sculpteur, était sur le rempart à faire son métier de franc républicain.

Les dames Gaignard-Leray, Vilvouet , Bart , Moron , Lechalas , Jubin , Cherbonnier , Négrier, Mirauli;

Les dames Évain *, Révellière 2 , Chassebœuf. Après cet état-major, venaient les femmes du Port- Ligny, si vives, si ingambes, si ardentes : la grande Madeleine, la Lochard, la mère Chassereau, la Gilet, et Marton, et Sillette , et Simone, toutes ces filles si bien faites, si belles et, malgré leur babil, si sages ! il y en eut cent, il y en eut mille; nulle ne manqua au devoir et à l'appel. Plusieurs furent tuées, Vautres blessées. Je dirai plus loin quels faits j'ai recueillis, comme une preuve nouvelle, après tant d'autres, de la noble exaltation où les femmes peuvent s'élever quand il s'agit pour elles du sol, du foyer, de la famille, de l'indépendance de la patrie, et de tout ce qu'enfin au monde il y a de plus sacré, de plus vibrant et de plus . cher.

1 Madame Kvain était directrice de la poste aux lettres. Ses fils ont été colonels et généraux. L'aîné, le seul qui vive, a été ministre de la guerre en Belgique ( voir une note plus développée au \ * volume ).

« Nièces de Révellière-Lépaux.

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