C D X V IX
Depuis trois jours, on annonçait qu'une armée formidable arrivait de Bretagne et venait k notre secours. La municipalité avait eu ordre de lui préparer des logements. Les Vendéens étaient comme nous, et mieux que nous, instruits des mouvements de cette armée. Son approche entra, nécessairement, pour beaucoup, dans les motifs qui leur firent lever le siège ; elle les engagea à hâter leur marche.
Cette armée si ardemment désirée se traînait avec une incroyable lenteur, et toutes sortes de suppositions furent faites.
On accusait les représentants, on accusait les généraux ; les généraux s'accusaient entre eux. On disait qu'Angers était mal noté à la Convention nationale et
qu'on voulait se venger des adresses lancées en un temps contre la Montagne. On laissera, disait-on. prendre la ville par les Brigands, et puis ou la reprendra tout de suite pour la piller.
Ces bruits couraient, je les recueillais comme les autres, et je les avais adoptés sans plus d'examen. A présent que je réfléchis sur les événements, que j'ai eu le temps de comparer les hommes, que j'ai discuté les suffrages, je distingue et fais deux parts; on Ta vu déjà : je mets Rossignol et ses pareils d'un côté ; Kléber et les siens, de l'autre.
Rossignol pouvait bien avoir de fort méchants desseins sur la ville ; mais Kléber et Marceau n'avaient assurément pas des idées comme les siennes. On l'en accusa pourtant, et Rouyer, le chef d'état-major, dit des paroles qui faillirent amener de terribles scènes.
Kléber se fâcha.
Le lion secoua sa crinière !
Les représentants étaient de deux partis, de deux caractères. Carrier, certes, n'était pas bon, c'était un monstre ; mais Choudieu, tout animé qu'il était contre les royalistes , contre les fédéralistes , contre les faux modérés, aimait trop Angers pour entrer dans les odieux complots qui étaient tramés.
Entre Rossignol et Kléber étaient Prieur de la Marne, Bourbotte et Turreau. Ils eurent de la peine à calmer non pas le premier, mais le second.
Kléber, insulté par Rouyer, l'homme de Rossignol, et par Rossignol lui-même, les traita tous deux de lâches faquins. Ils lui reprochaient des retards dont
ils étaient les seuls coupables : <r Si vous ne sortez « d'ici, je vous jette par la fenêtre !»
L'auberge de Châteaubriant, où ils étaient , en trembla jusque dans ses fondements.
Rossignol se retira.
Les représentants ne parlaient de rien moins que de former un tribunal pour juger Kléber et le guillotiner.
« Guillotinez-moi plutôt que de me laisser avec « des poltrons qui ne marchent pas où la canonnade « nous appelle! »
La nuit se passa dans ces fureurs. Kléber, au lieu de se laisser tuer, aurait, avec Marceau, s'il eût voulu, fait massacrer représentants, Rossignol et toute sa clique.
Et c'était pendant ces querelles que nos courriers expédiés coup sur coup arrivaient à Châteaubriant pour hâter, quoique inutilement, la marche des troupes.
Nous étions entre deux feux. Les Brigands d'un côté et Rossignol de l'autre, qui promettaient le pillage. C'était là les pensées, les craintes, les agitations sans secondes ; et nous ne fûmes préservés de ces fléaux que par Ménard, le commandant de la place, et par la garde nationale , qui s'immortalisa dans ces journées.
cmi
L'armée de l'Ouest, après la déroute d'Antrain, s'était refaite à Rennes, et s'était augmentée des corps arrivés de Cherbourg, de Caen, de Vire.