TOME III
Bile avait mis trois jours pour venir de RennesàChâteaubriaut. La, elle resta trois jours encore. Quand les disputes se furent calmées, on ordonna le départ. Delaage s'élança à la tête de sa colonne et tout le long des routes on alluma des feux pour soutenir le soldat qui n'avait que de l'eau-de-vie, et qui, gelant de froid, mourant de faim, n'en volait pas moins avec confiance à la victoire.
On marchait par deux routes : celle de Candé, celle de Ségré.
Delaage était par la première. Quand, avec l'avantgarde légère, il fut au chêne Lapalud, à une lieue d'Angers , il vit en feu l'église de l'abbaye Saint- Nicolas ; il ne s'en porta que plus rapidement vers la ville. 11 y entra, suivi des premières troupes de secours, vers dix heures du soir.
Les Brigands n'avaient point passé la Maine, et sur les remparts de la Doutre il n'avait pas été tiré un coup de fusil. La tour Guilloux seule avait fait des siennes, et l'on a vu le succès de ses boulets et de sa mitraille.
Tous les bataillons qui étaient de ce côté se désolaient de ne pas contribuer mieux k la défense. Ils disaient : « Qu'on nous mène au feu, chacun son tour, c< nous avons droit aussi au péril et a la gloire. »
Ce fut au milieu de ces braves gens que Delaage passa d'abord ; il fut porté dans leurs bras et fut près d'une heure à gagner la place des Halles. 11 donnait des poignées de main à tout le monde ; il avait partout des parents, des amis, et il reçut l'accolade de Ber-
ger, maire, qui su porta au-devant de lui avec tout le conseil de la commune.
Les hommes, les femmes le couvraient de bénédictions : « Les voilà, à la fin ! Mais vous venez trop tard ! « la besogne est faite! les Brigands sont en fuite, « nous les avons , en vous attendant, saboulés de la « belle manière! »
Puis on l'entourait, on le questionnait : « Combien « êtes vous? quand allez-vous repartir? ils ne sont « v pas loin, vous les rattraperez, nous serons vos t guides. Allons, camarades, réchauffez-vous bien, « et puis, en avant! sans quartier, en avant ! »
« Ce cher Delaage, disait un autre, le ciel nous « devait de l'avoir pour libérateur! »
Rabouin, Aynès, Tavernier-Boulogne. Abraham, Lemonnier, les Angevins, les réfugiés et tous les patriotes des environs de la ville, qui s'étaient venus mettre à l'abri des remparts, tous se pressaient autour de lui et de sa troupe; ils ne savaient quelles chères lui faire et quelle récompense lui donner.
a Parbleu, dit Rabouin à Lemonnier, donne-lui ta « fille, donne-la-lui en mariage : il l'a, ma foi, bien « mérité, m
On fit chorus : « Donne-lui ta fille ! » Cette inspiration ne fut pas perdue, et, à trois ans de là, Delaage, qui avait du bien, mais peu, allait à l'état civil avec la citoyenne Lemonnier, qui lui apportait en dot une figure charmante et une fortune considérable.
Les corps d'année vinrent après l'avant-garde : l'un dès le 4 décembre, l'autre le 5. Le premier était celui de Candé, le second était celui de Ségré.
L'armée qui vint le 4 défilait encore à plus de minuit; celle du 5 entrait à midi par un soleil oblique qui n'empêchait pas le froid d'être excessif.
Il y eut repos et séjour à Angers pour les deux colonnes. On ne permit pas aux soldats de se montrer hors des murs. La conduite de Rossignol continuait d'être inexplicable. Ce fut la garde nationale qui, passant par le guichet de la porte Saint-Aubin , s'en alla faire une ronde dans les faubourgs, la rue Château-Gontier, la Madeleine, et jusqu'aux justices.
D'autres gardes , passant à pied sur la glace, au port Ayrault, allèrent k Saint-Serge, où était le dépôt des livres et tableaux enlevés dans les couvents et chez les émigrés. Tous ceux de ces objets précieux qui avaient échappé aux Brigands et aux flammes étaient là en tas à la merci des maraudeurs. Il s'en perdit beaucoup, et c'est de leurs débris qu'on forma depuis nos établissements scientifiques et littéraires.
J'en ai fait une histoire à part.
Dans les maisons, les boutiques , les granges , on trouva des milliers de cadavres d'hommes et de femmes, les uns morts de blessures, les autres de maladies. Chez Grille-Copardière, dans sa cave, au faubourg Saint-Michel, il y avait des Brigands noyés dans
le vin. Les touneaux étaient défoncés, les bouteilles vides.
A Saint-Denis (une auberge de la butte du Pélican) on enfonça la chambre du premier étage , qui était fermée, et Ton trouva toute une famille en rond morte autour d'une table : père, mère, enfants, le chapelet à la main, tombés là de peur et de misère.
L'armée royale et catholique n'avait presque pour vivre que des noix. On vit à la grosse-pierre des amas de coquilles. Dans les cours et les écuries , sods la paille, sous le foin, on découvrait à chaque instant des religieuses et des pauvres femmes toutes tremblantes, qui se jetaient aux pieds du vainqueur les mains jointes. Il y en eut de sauvées, il y en eut de perdues. Il se vit là des traits admirablesde compassion, et aussi (que ne le puisse taire! ) il se commit des actes d'une brutalité hideuse et de la plus atroce barbarie.
Le Comité révolutionnaire intervint. Il réclama ses victimes et sa proie. Mission terrible ! on faisait de la liberté par la terreur. Mais n'oublions jamais les circonstances.
Le comité d'Angers se composait d'hommes élevés doucement, et qui, tous gens de magasin ou de métier, faisaient avec probité leur commerce : un chapelier, un confiseur, un marchand de papier, et ainsi des autres. Le chapelier avait pour fils un joli enfant qui, aux jours de fête, montait sur le char de la Liberté et en faisait le génie sur les genoux de sa mère. Dix ans après, il jouait un rôle brillant dans nos armes spéciales.
Mais ne perdons pas le fil des événements. Les moutons devinrent des loups. Ne jugez pas de ce temps par le vôtre, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas imaginer ce que c'est que deux ans de terreur et de guerre civile!
Nous étions tous des loups : Brigands et Bleus. Ceux qui, échappés et vivants, disent le contraire sont des hypocrites.
La guillotine, qu'on avait mise en vacances pendant le siège, reprit son cours, et fonctionna de nouveau et de plus belle !
Pour aller plus vite, on fusilla au port de V Ancre, qui faisait face à la rue du Canal, en vue de tout le monde, au dedans de la ville.
Tout ce qu'on prit dans la journée du 5 décembre, petit ou grand, jeune ou vieux, homme ou femme, tout sans rémission y passa.
Dix nonnes furent tuées d'une seule décharge. Des femmes aussitôt les dépouillèrent, et leurs corps restèrent livrés aux sales insultes des passants.
Voici comment on procédait : Si Ton fusillait des hommes, les femmes n'y venaient qu'en spectatrices, c'était aux maris qu'appartenait la dépouille. Si l'on fusillait des femmes, les hommes regardaient, les femmes travaillaient.
Comment appelait-on cela tout bas? Le partage des tigres.
Je connais un perruquier dont le beau-père , qui était revendeur à la laiterie, avait fait fortune en achetant sur place, au moment de l'exécution , les
vêtements des Brigands qu'on tuait. Il ne donnait qu'un petit prix pour ces défroques sanglantes; mais, quand il les avait fait bien lessiver, il les vendait fort cher et fort bien. Ce n'est pas tout : les Brigands avaient pour habit ude de coudre leurs louis d'or dans la doublure de leurs habits. Le marchand savait cela, mais il ne le disait pas, et, sans qu'on s'en doûtat, il fit plus d'une fois de bonnes trouvailles.
Il a gagné à ce commerce deux ou trois maisons sur le pavé d'Angers.
CDXXXII I
On amena, dans la soirée du 5 décembre, le bossu Marcombe, à cheval sur un caisson. On le traîna, de la porte Saint-Aubin par la rue Saint-Laud, jusqu'il l'hôtel Maquillé, chez les représentants. Son arrêt fut bientôt rendu : A l'ambulance/ Je le vis entrer, je le vis sortir, et à quelques minutes de là j'entendis le feu de peloton qui achevait son martyre.
On prit aussi Morna, un jeune homme de vingt ans. Il voulut se défendre, on le larda de coups de baïonnettes et on le conduisit tout déchiré au port de l'Ancre. Là on lui dit : « A genoux! » Mais il court, il s'enfuit, se jette dans le marais à la nage, et il est tué comme un canard dans les Luisettes.
M"* d'Aubeterre, l'ex-abbesse de Fonlevrault, qui suivait l'armée royale, avait disparu durant le siège. On la chercha partout sans la trouver. A la fin, on se llatta qu'elle avait pris les devants et qu'on la reverrait dans la dérout mais on ne la revit point. Elle
s'était égarée dans la bagarre; les Bleus l'avaient prise, et, traduite au tribunal de fer, elle fut jugée, condamnée, guillotinée à quatre-vingts ans qu'elle avait, infirme, aveugle, bonne et charitable.
Quand je voi»de tels maux je suis presque du parti de ceux qui les éprouvent.
Allons, ferme, je suis républicain, il faut que les Bleus triomphent !
Ah! viennent donc les jours de miséricorde!
Nous n'y sommes pas ! nous n'y sommes pas!
Triple exécution qui ne tarda guère : Marie Civrac, abbesse d'Angoulême ; Juliette Thomasson, sa femme de chambre; Edling, prêtre insermenté, son aumôuier.
Leurs jugements furent prononcés par la commission militaire , qui expédia dans moins de trois jours plus de cent Brigands.
Nous avions à la fois trois ou quatre justices qui ne restaient pas les bras croisés.
C DXI I I V
Le lendemain du siège, toute l'enceinte de la ville fut couronnée de lauriers.
Mais la gloire a les pieds dans le sang !
Jusqu'où peut aller l'esprit de vertige! Le 16 frimaire au matin les représentants du peuple prirent un arrêté portant que les têtes des Brigands tués pendant le combat de deux jours seraient coupées, disséquées, exposées sur les remparts au bout des piques.
La municipalité reçut cet arrêté en frémissant. Elle
se crut àConstantinople. Des médecins et chirurgiens furent mandés. On fit mine d'obéir, on n'obéit point. Les heures se passèrent, la fièvre se calma, on ne donna pas suite à ces ordres , et la civilisation , la France, la République, n'eurent pas à pleurer sur un pareil spectacle.
L'arrêté resta mort-né sur les registres.
ClISIf
Le 17 frimaire, au lieu de couper la tête aux morts, on les enterra dans de larges fosses, creusées de distance en distance au pied des remparts, dans les douves. Ils sont maintenant à dix mètres sous terre, sous la ligne des boulevards qui ont remplacé les murailles abattues , et qui sont , depuis trente ans, si agréablement plantés de quatre rangs d'arbres.
Dans les fosses, par les soins de Delrue, on jeta de la chaux vive afin de consumer les os, les chairs, et d'arrêter la peste qui déjà de toutes parts se faisait appréhender.
Nous eûmes trois à quatre cents hommes de tués ou de blessés. Les Brigands laissèrent deux mille des leurs sous les murs de la ville; mais les pertes qu'ils firent ensuite furent incalculables. Les bandes mouraient de froid sur les chemins. Des paroisses entières tombaient et restaient dans les fossés. Nos paysans les plumaient tous, comme ils disaient, et ensuite il fallait les battre pour les contraindre à les enterrer dans leurs sillons.
Pendant que ces scènes se passaient dans la cam-
pagne, on célébrait à la ville la victoire par des hymnes et des libations. Bardou, en signe de réjouissance, prenant un buste de Mirabeau, qui était sur un cippe dans la grande salle de la maison commune, le fit sauter par une des fenêtres et en fit voler les éclats jusqu'à la rue des Pommiers.
On continua, le 18 frimaire, d'abattre les maisons qui, au dehors, avoisinaient de trop près les remparls. On se précautionnait contre un danger qui n'existait plus, qui ne devait plus revenir. Il y eut pour plus de cinq millions de propriétés jetées par terre dans la semaine et rasées.
Extrait des registres du département de Maine-et-Loire.
« Un membre ayant représenté que les habitants « des faubourgs sont dans des inquiétudes extrêmes; « que des malveillants se plaisent à répandre le bruit k que Ton va mettre le feu h toutes les maisons ; que « l'embarras des voitures des citoyens qui transporo tent leurs effets est arrivé à un tel point qu'il y a «< beaucoup d'accidents à craindre; qu'il est urgent « de faire connaître les maisons qui sont dans le cas u d'être abattues, et dont la démolition a été regardée « comme indispensable par les représentants du « peuple,
« Le directoire du département de Maine-et-Loire, c après avoir entendu le procureur général syndic. « arrête que le dénombrement des maisons qui doi- * vent être abattues d'après les observations des in-
« génieurs et Tordre des représentants du peuple, sera ( tout de suite rendu public par la voie de l'impres- « sion, afin de calmer les inquiétudes des habitants « dont les maisons ne seront pas comprises dans « l'état.
« Dénombrement des maisons à démolir.
« 1° Toutes les maisons sur le bord des fossés, deo puis la sortie de la porte Cupif jusques et compris
« le Manège ;
« 2° Les maisons de la rue des Pommiers, qui font « face à l'enceinte, jusqu'à la rue dite de la Vallée- « de-Saint-Samson ;
« 3° Toutes les maisons dans le fossé en avant de « la porte Saint-Michel;
« 4° Le Jeu de Paume, maisons voisines et les murs « de la manufacture Jourbert, Bonnaire, au Pé- « lican;
« 5° Depuis la maison Saulnier jusqu'aux Incura- « bles ;
» 6° Les murs de clôture le long de la Lice jusqu'à « la porte Toussaint et le pavillon de l'Aubrière, ainsi « que la maison Choudieu-Duplessis ;
« 7° Les maisons depuis le mail Giseux jusqu'à la « rivière, en face des tours du Château;
« 8° La maison qui est sur le fossé près le retran- <r chement et en avant de la porte Saint Nicolas, ( ainsi que les murs de clôture qui l'avoisinent;
<c 9° Tous les propriétaires et locataires des mai- « sons comprises dans le présent état sont requis de « retirer sans délai tous leurs meubles et effets S'ils
« n'agissent promptement, tous ces effets et meubles « seront pour eux perdus;
« 1 0° Défenses expresses sont faites à tout militaire « et à tout citoyen de mettre le feu à quelque maison « et sous quelque prétexte que ce soit , sans y être a autorisé par un ordre écrit, sous peine d'être puni a suivant la rigueur des lois 4 . »
1 Un avis affiché le 26 frimaire portait : « Le Directoire du départe-
• ment, informé que les citoyeDs qui ont entrepris la démolition des « maisons incendiées ou condamnées à être rasées comme étant trop « près des remparts ne remettent pas exactement les gros fers et les « plombs provenant des travaux qu'ils se sont engagés a faire à cette « condition, prévient qu'il dénoncera comme suspects, au tribunal « ré? olutionnaire, ceux qui manqueront à leur promesse et qui ne « rempliront pas leur devoir avec la scrupuleuse exactitude qui con-
• vient à de bons républicains. »