BOURBOTTE, TURREAU, FRANC ASTEL
A l'heure du départ d'Angers, Turreau montra à Kléber une lettre du Comité de Salut Public, qui disait : « Défiez-vous de Kléber et de Haxo, ce sont des a royalistes, observez-les de près. Mettez-les hors « d'état de nuire. »
Et comme Kléber s'étonnait et s'emportait : « J'ai « répondu , dit Turreau , de la bonne manière ! « Va, tu ne périras pas tant que je serai là pour n te défendre contre les royalistes! car ce sont « eux qui ont peur de toi, prennent tous les masques, « et qui, à tout prix et de toute façon, veulent te « perdre et nous perdre ! »
CCCIIIII
Les colonnes républicaines se trouvèrent à Laval les 10 et 11 novembre. Là, on ne sut pas tout de suite
où étaient les Brigands. Les espions foisonnaient, mais leurs rapports étaient contradictoires. On en fusillait de temps en temps pour leur apprendre à dire la vérité, mais ils n'en étaient ni plus fins ni plus sûrs.
Ce qu'il y avait de certain, c'était que Larochejaquelein avait battu Olagnier le 28 octobre 1 ; que le général républicain avait pris la route de Rennes, et qu'il s'emblait naturel d'aller l'y rejoindre pour marcher ensuite avec sa brigade et les divisions de l'armée de Brest vers les lieux où l'on saurait enfin que seraient les rebelles.
Chalbos prit en effet cette direction. Son but était de préserver la Brelagne, où les vieux châteaux et les grosses métairies étaient, comme ceux de la Vendée, des forteresses dont tout faisait croire que les Brigands voulaient s'emparer, et de là, durant l'hiver, faire pleuvoir le plomb et la mort sur nos troupes.
CCCLXIT
A la nouvelle du passage de la Loire par les Brigands, le département de la Sarthe, fort agité, et qui, dès le mois de mars, avait eu des cantons révoltés, organisa sur tous les points des comités défensifs, chargés de veiller à la sûreté du pays.
• Des historiens l'ont nommé Aulanier par erreur.
Celte colonne eût été taillée en pièces sans une trentaine de gendarmes de la Sarthe qui en faisaient partie, et qui, commandés par Clouel, Philippon et Pilleraull, se posèrent en travers de la route, rallièrent quelques pelotons de fuyards, et forcèrent les Brigands à s'arrêter dans leur poursuite.
Les comités de district, de canton, de commune, correspondaient avec le Mans, où siégeait le comité central.
Chaque comité avait des délégués, des agents, des stationnaires et des vedettes qui, sur toutes les routes, épiaient les événements et en rendaient prompt et fidèle compte.
Le citoyen Goulette, commissaire de Saint-Denisd' Arques, écrivit au comité du Mans la lettre qu'on va lire :
« Laval, M brumaire, an II.
« Citoyens,
a Chargé d'une mission délicate, je vous fais part « de ce que j'ai appris sur les Brigands et leur scéc« lératesse.
« Ils sont restés dix jours à Laval. Ils étaient trente « mille combattants environ, y compris douze cents « cavaliers et deux cents artilleurs avec cinquantece quatre pièces de canon.
<c Besnier de la Chambre, commandant de la garde « nationale, fédéraliste, a passé aux rebelles et leur « a conseillé de marcher sur Paris par Sillé et le « Mans ; mais le curé d'Izé les a dissuadés de ce des- « sein en leur démontrantqueladifflcultédeschemins « ruinerait leur entreprise.
« Ils ont tué deux administrateurs du département « et massacré beaucoup de particuliers, sans distinc- « tion. En assommant ces malheureux, ils essayaient « de leur faire proférer le cri sacrilège de vive le Roi, « et paraissaient fort contents lorsqu'ils avaient forcé
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« ces tristes victimes de leur rage à déshonorer ainsi k leur dernier moment; ils disaient qu'ils s'étaient « bien reconnus.
« Pendant qu'on les assassinait, des prêtres leur « donnaient l'absolution et posaient sur leurs tètes a des mains dégoûtantes du sang des patriotes.
« Plusieurs prêtres assermentésont été massacrés, « entre autres le citoyen Drille, qu'ils ont jeté dans la « rivière et qu'ils ont fusillé dans l'eau.
« Le citoyen ïellot, tils d'un officier municipal, a fut également assassiné au milieu d'une rue. On « leur fit observer que ce malheureux était aveugle : « Tant mieux pour lui, dirent les scélérats, il n'en « verra rien; et ils le tuèrent.
« 11 serait trop long de vous raconter toutes les « horreurs qu'ils ont commises à Laval. J'ai par- « couru cette malheureuse cité et j'ai vu partout la m consternation, le désordre et la famine. Toutes les « maisons ont été pillées, et si les aristocrates en « doutent, engagez-les k venir contempler cet affreux « spectacle, et à juger par eux-mêmes de ce que peut « une horde de Brigands sacrés.
<l Ils ont employé pour avoir l'argent des citoyens t un moyen assez singulier. Quand ils avaient Volé « une montre, un habit, un sabre, ils les mettaient en
vente aussitôt. Comme le prix était modique, il ne « manquaitpoint d'acheteurs; mais à peine avaient-ils « délivré l'objet volé, qu'une autre bande le reprenait. « Par ce trafic ils emportaient argent et mar- « chandisc.
« Des maisons de Laval perdent plus 100,000 fr. « Les marchands sont ruinés, tout le monde meurt « de faim.
« Il faut pourtant dire que les rebelles ont res- « pecté les femmes. Mais il est vrai qu'ils en ont « avec eux en grande' quantité qui ne sont pas « cruelles, et qui se prodiguent journellement pour <« sauver l'honneur de leurs hôtesses : cela annonce a au moins de la charité et de la politesse.
« Les âmes pieuses de Laval ont été étrangement « surprises eu voyant ces bons prêtres, ces miroirs « de chasteté, partager avec tous les goujats de l'ar- « mée les faveurs des filles du Seigneur, qui se déa doramagent amplement des jeûnes du cloître.
a La servante de la citoyenne Monnier fut grande- « ment émerveillée lorsqu'en entrant dans la chambre n où gisaient deux religieuses, elles les trouva cou- « chées avec un gros moine, Tune à droite, l'autre à « gauche, et le frappart au milieu. Sans doute que le « trio était de Tordre de Fontevrault, et que le saint « prêtre imitait la fermeté de Robert d'Arbrissel, qui « couchait souvent entre deux vierges pour fortifier « sa vertu.
« Je ne finirais point si je vous racontais tout ce t que je sais de la sagesse des prêtres, de la conti- « nence des religieuses et de la scélératesse de tous t les Brigands. Qu'il vous suffise de savoir que telle « personne charitable et dévote qui les appelait de « ses vœux les voudrait aujourd'hui à tous les a diables.
« Je clos mon récit par un trait de bravoure : Un « citoyen, réfugié dans une maison, voit entrer les « Brigands; il ajuste le chef et le tue à la tête de sa « bande, qui, furieuse, se précipite dans la maison ; « mais le brave n'y était plus ; il s'était sauvé par une a issue secrète. Il est vivant.
« A peine la moitié de la horde est-elle armée; a les chefs ont eu à Laval de grandes discus- « sions : les uns veulent rentrer dans la Vendée, les « autres marcher en Normandie, d'autres en Bre- « tagne. Le fait est qu'ils vont au nord, vers Gran- « ville.
« Cette armée sans vivres, sans munitions, ne peut « subsister ; elle est sans discipline, les chefs sont désir obéis, menacés. C'est un ramassis de bandits, « échappés pour la plupart aux galères ou à la guil- « lotine. Puisse le dernier tomber bientôt sous le fer « vengeur des défenseurs de la liberté ! »
Billet de BESSAHDde Laval, au citoyen Renouard, au Mans.
« 18 brumaire.
« Ta sœur vit et moi aussi, Dans la prise de Laval « par les Brigands, il y a eu six cents des nôtres de « tués. Les chefs voulaient empêcher le pillage ; ils « ont fait fusiller un voleur; mais cela n'a servi de « rien , et le désordre et le massacre sont au comble. « Esnue La Vallée,, ce représentant si chaleureux, « qui avait fait sonner le tocsin , s'est sauvé des « premiers, et l'on ne sait ce qu'il est devenu.
« M me de Monfranc a obtenu de Lescure mourant « la grâce de plusieurs républicains qu'on mettait « en joue. M 11 " Renouard a sauvé aussi des patriotes. « Talmont, logé chez la ci-devant comtesse de « iMontclair, a fait, sur la demande de cette dame « et de M Ue Renouard, grâce à Guimondière Ber- « thelot, juge de paix d'Jzé, que Ton allait fu- « siller.
« Talmont voulait faire de Laval et deseuvirons une « seconde Vendée ; mais il est loin de compte. Tout « le monde tremble, et nul ne veut le suivre. Il n'y a « que les Rrigands qui ont passé la Loire qui veuillent « combattre, encore voudraient-ils que ce fût pour « regagner leur pays ; mais la fatalité les pousse au « nord : que feront ils? que deviendrons-nous?
Lettre de PRIEUR de La Marne à la Convention nationale.
« Pontivy, 20 brumaire,
« J'étais occupé à remplir à Rrest, avec Jean Bon « Saint-André et Bréard la mission dont la Conven- « tion nous avait chargés près des escadres de la Ré- « publique, lorsque des courriers de Vannes nous an- « noncèrent que le département du Morbihan était « menacé d'une incursion parles Brigands chassés « de la Vendée. J'y réunis quelques forces ; mais les « Brigands s'étaient jetés sur des points éloio gnés.
« Je fis passer les forces à Rennes, où le général « Rossignol s'était porté, et où Pocholle, ainsi que
« d'autres représentants, veillait à la défense d'Ille- « et- Vilaine. Je ne crus pas cependant devoir aban- « donner sur-le-champ le département du Morbihan, « et je m'y suis occupé de l'épuration des autorités <« constituées, presque toutes infectées de l'esprit de « fédéralisme qui a déchiré un instant la France : dé-
• partement, districts, tribunaux, juges de paix, de c commerce, municipalités, comités de surveillance, « sociétés populaires, tout a été et sera épuré, les fém déralistes mis en arrestation, le fanatisme poursuivi « partout, et Vannes régénéré.
« Lorient réclamait ma présence : je m'y rendis. « Je vis avec plaisir que cette commune était déjà « régénérée, et que l'esprit public avait repris son « énergie.
« Nous allions nous occuper de faire le scrutin épu- « ratoire de l'administration du port et en chasser les « aristocrates ou les faux patriotes, lorsque des cour- « riers extraordinaires, arrivant de toutes les parties « du département des Côtes-du-Nord, vinrent nous <« annoncer qu'il était menacé par les Brigands. Il « fallait alors que je m'occupasse des moyens de dé-
* fense.
« Je fais part au Comité de Salut Public des me- « sures que j'ai prises à cet égard. Aussitôt leur exé- « cution, j'ai quitté Lorient pour me rendre à Poutivy, « où je suis aujourd'hui, etoù il ne reste que les com- « pagnies de vétérans et de Y Espoir de la patrie, tous h les autres citoyens s' étant portés à Dinan.
a J'attends des nouvelles de nos armées cette nuit.
« Je vais partir pour concourir à la destruction des « Brigands, qui, j'espère, n'échapperont pas cette « fois au fer vengeur des républicains, qui les pour- « suivent et les cernent de toutes parts. »