‹ La Vendée en 1793Chapitre 5 sur 88 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

CCCLXT

Nous avions trois armées :

Celle de l'Ouest;

Celle des Côtes de Brest;

Celle des Côtes de Cherbourg.

Chalbos commandait la première; Rossignol, la seconde; Sépher, la troisième. L'armée de Cherbourg s'était mise en mouvement au bruit du passage de la Loire; mais elle était encore loin, et nous la laisserons tourner- virer dans le nord par Saint-Lô et Thorigny, sans nous occuper de ses fausses manœuvres. Il s'agit d'abord des deux autres : celle de l'Ouest et celle de Brest. Les états-majors se joignirent à Vitré, et la question fut de savoir à qui tomberait le commandement général des deux armées réunies. Chalbos était brave, mais déjà vieux et usé ; sa politique était modérée, et les représentants ne le trouvaient pas à la

hauteur. Ce fut Rossignol qui fut choisi : « Moi ! dit-il « naïvement, vous voulez rire. Je peux bien mener « au pas de charge un bataillon; mais je ne suis pas « foutu pour conduire une armée, »

« — Toi, cher ami, s'écrie en l'embrassant Prieur, « tu as notre confiance tellement entière que, perdis- « tu vingt batailles, tu conserverais toujours le com- « mandement ; tu es un patriote sans tache, un sans- « culotte sans fignolerie , un cœur sans feinte : tu « ignores donc comment te nomme le Comité de « Salut Public? Ni plus ni moins que le fils aîné de « la Convention et le dauphin de la République!

« — Quels termes emploies-tu là? Quelle respon- « sabilité veux-tu que je prenne?

« — La responsabilité ne te regarde pas: tu es « le drapeau, le tison, le fanal; tu donnes le signal ; « mais ce sont ceux-là, les généraux, sache-le bien, « qui répondent de l'exécution de tes ordres et du « succès! si tu perds, ils paieront! •> Les généraux sourirent et frissonnèrent!

Vergnes, qui était chef d'état-major, dit en plaisantant : «Je demande aussi un brevet d'impunité. » Ce bon mot, à peu de jours de là, lui valut sa destitution. Les représentants n'aimaient pas la raillerie. Il fut remplacé par Nouvyon, qui ne dura guère : tous deux avaient de l'expérience et du talent. « C'est trop de moitié, dit aigrement le dernier. — Ce n'est « rien, dit Prieur, sans le civisme 1 ! »

1 Rossignol ne voulut point de Nouvyon et prit Huché pour chef (fétat-major.

CCCLIf I

La France soutenait deux guerres à la fois : celle des frontières et celle de la Vendée. Carnot menait Tune et Prieur l'autre.

Il y avait deux Prieur : celui de la Côte-d'Or et celui de la Marne. Le premier, du Comité de Salut Public; le second, envoyé près des armées de l'Ouest» L'un froid, austère, implacable ; l'autre, d'une excessive exaltation.

Prieur de la Marne, celui que je crois avoir encore devant les yeux, galopant à travers les canons, les affûts, les ambulances, faisait toutes sortes de rêves sur les destinées de la République. Il la voyait conquérante et triomphante à Rome, à Vienne, à Londres même et à Constantinople.

« Nous irons voir dans la Turquie « Les disciples de Mahomet !...»

11 chantait ce couplet, et c'était lui qui l'avait inspiré; il plantait nos drapeaux à Naples, à Malie, aux Dardanelles; montait sur les murs, les décrétait libres, et renversant partout les tyrans et les trônes, il faisait prendre aux nations la cocarde tricolore et le bonnet rouge.

Non-seulement, selon lui, les hommes, sur tout le globe, étaient avides de se rallier à nos couleurs, d'embrasser nos principes, mais les enfants étaient séduits par nos chansons patriotiques; les femmes se jetaient à nous à corps perdu ; la France était la nourrice du genre humain, la marraine des libertés, et

Paris devenait une Delphes nouvelle où allaient se concentrer les modernes Amphictyons et s'enflammer toutes les intelligences.

Quand il était en verve, rien ne lui coûtait, et ses collègues éblouis ne l'appelaient entre eux que le Romancier de la Montagne.

Il avait dû courage, de l'esprit, de l'instruction ; son âme était de braise, sa santé de fer; il avait de l'illumination des vieux prophètes, et le fait est que, si toute la Convention lui avait ressemblé, la républicanisation de l'Europe eût marché vite.

CCCLXTII

Rossignol, général en chef, ne pouvant faire le plan de campagne, Kléber y pensa et l'apporta aux représentants. Il proposait de confier à Marceau le commandement supérieur des colonnes de combat; à Westermann le commandement de la cavalerie; à Billy le commandement de l'artillerie. Ces trois généraux seraient, comme de juste, sous la main du sans-culotte^Rossignol, qui ne ferait rien, mais qui laisserait faire.

C'était fort bien arrangé comme cela. L'ordre fut donné conformément aux conclusions. Les lettres furent délivrées, et Kléber, intime de Marceau, s'entendit avec lui pour marcher dans ce dédale avec le plus de régularité possible et de constance.

Mais pendant qu'on cherchait les Brigands du côté de Rennes, ils tournaient vers Avranches par Mayenne, Fougères, Dol. Entrâmes et sa victoire, au

Page 1