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Delaagc avait un chasseur pour domestique, ou mieux tous les chasseurs s'empressaient à le servir. L'un pansait ses chevaux ; Vautre cirait ses bottes, quand on en avait le temps ; un autre allait aux vivres et n'en trouvait pas toujours. Officiers et soldats étaient souvent à jeun. Il y en eut, pendant l'affaire du Mans, qui furent trente-six heures sans manger.
Delaage était l'ami et le père de ses soldats. Il avait depuis longtemps pris sa retraite quand je le vis a Angers, et qu'il me donna beaucoup de notes et de pièces sur la double guerre des frontières et de l'Ouest.
Cette âme ardente était devenue bien sage; mais dans sa jeunesse il avait eu une activité prodigieuse. Son courage ne se démentit pas un instant.
Il avait au Mans un soldat, un affidé qui ne le quittait pas plus que son ombre. Quand ils furent sur la route de Laval, durant la nuit, ils entendirent des cris dans un petit bois, et tous deux, le sabre au poing, ils y coururent. C'était une femme entourée de trois hussards, une pauvre demoiselle assaillie, haletante, sa robe déchirée, presque nue, enfin dans un affreux désordre, et qui se débattait, en étouffant, contre la rage de trois forcenés. Delaage se jette entre les hussards et la victime; il bat les assaillants, les rosse à coups de plat de sabre, et leur arrache à la fin la jeune fille, qui tombe dans la boue à ses pieds.
€ Relève-la, dit-il au chasseur, prends-la en croupe,
« couvre-la de ton manteau, et souviens-toi que tu « m'en réponds sur ta tête. »
On arrive à Laval , les Brigands n'y sont plus; ils se dirigent sur Candé, on les suit, et c'est là, près de cette ville, chez une tante qu'il avait àLoiré, que Delaage fait conduire la jeune fille.
Deux ans après, en 1795, il était employé dans l'armée de Hoche, quand un Vendéen , le comte de Ménars , l'envoya prier instamment et en secret de venir dîner à son château de La Claye, qu'il habitait malgré la guerre. Delaage y va, et l'on se met à table; la haine était vive entre les deux partis, mais on y faisait trêve pour boire, chanter, trinquer et profiter même de ces rapprochements pour parlementer.
Au dessert, Delaage est surpris de voir des bouquets que lui présentaient de jeunes filles, et, à leur tête, la plus jolie de toutes, qui, sous le nom de Perrette, l'avait servi pendant tout le dîner. 11 ne l'avait pas reconnue. C'était elle pourtant, la fille du comte de Ménars, celle qu'il avait sauvée de l'outrage et de la mort ; elle était devant lui tout en larmes : le père, la mère, toute la famille pleurait, Delaage pleurait aussi. Mais la nuit vint : « Adieu, dit-il, mes hôtes. »
On voulait le retenir, mais comment ? « Vous êtes « royaliste, je suis républicain; aujourd'hui du vin, « demain du sang; c'est le devoir, c'est le sort. Au « revoir, Monsieur le comte! »
Il part au galop, rentre à Luçon, et le lendemain il était à cette affaire de Saint-Cyr, qui lui valut de
Hoche un billet plus beau et plus cher que tous les titres*.
Mais le chasseur? il est mort.
La jeune Bile s'est mariée ; elle est morte.
Delaage, dans sa vieillesse, cultivait des roses; il est mort : David a fait son buste pour être placé sur un socle qu'on devait élever sur la place du Château d'Angers.
Mais à Angers, rappelez- vous-le bien, rien ne se fait k la mémoire des hommes de liberté, de gloire et de pensée.
On est dans un bon pays, bien calme, bien riche, et Ton jouit!
Lettre de SEGRÉTAIN à Delaunay d'Ernée.
« Laval, 26 frimaire, an IL
« Je t'envoie ma domestique Jeanneton avec une u jeune fille dont le sort est touchant. Père , mère , « amis, elle atout perdu. Elle se nomme des Mesliers, « elle est de Monfaucon. Elle était au Mans dans le « désastre, assaillie par des soldats. Elle aperçoit « Marceau et se jette à lui; il dit à Savary de la w prendre et de la sauver, puis il ordonne de battre « la géuérale, afin de rallier la troupe et d'arrêter le « désordre.
« Savary met la jeune fille dans une voiture et la « fait suivre l'armée. Il m'a conjuré de ne pas laisser
1 J'ai imprimé ce billot dans mon Pcle Mcle.
« périr cette pauvre enfant que je te confie a toi- « même, et que tu garderas bien.
« On sauve le plus qu'on peut de ces malheureuses « créatures. Vivien, le juge, a pris chez lui deux pe- « tites orphelines , dont Tune est sourde-muette, et « qui étaient couvertes de boue et de sang.
a 11 y en a qui veulent mourir : Je veux suivre « maman! criait une petite fille de six ans, dont on « venait de massacrer la mère.
« Nos femmes de Laval sont enragées. Leurs maris « ont été tués en octobre par les Brigands, elles s'en « vengent en novembre »
Lettbe du district de La Flèche au Comité défensif du Mans.
« Le 27 frimaire, an IL
« Citoyens,
« Les notions par nous recueillies sur l'armée des
» Il a couru dix versions sur cette aventure. M. Debois-Thibault les a recueillies dans sa brochure de 4851 sur l'inauguration de la statue de Marceau a Chartres.
On a dit que M 1Ie des Mesliers s'était prise d'une passion subite pour Marceau; qu'elle n'avait pas voulu rester dans une maison de Laval ou chez un curé de campagne où elle avait été placée ; que lasse de vivre, elle s'était offerte elle même au tribunal révolutionnaire, et qu'elle avait péri sur l'échafaud, léguant sa montre au général.
Marceau, d'après le roman, n'aurait pas été insensible à tant d'amour et à tant de charmes, et il aurait regretté et pleuré toute sa vie la jeune Vendéenne.
La lettre qu'on m'a donnée et que je transcris, détruit ce conte. Que devint M ,,e des Mesliers? je n'en sais rien. Des milliers d'enfants furent recueillis dans tout l'Ouest, et la plupart n'ayant plus aucun parent, restèrent et se marièrent dans les familles qui les avaient adoptés.
« Brigands nous apprennent que les débris se portent «sur Caen.
« A chaque instant les communes au-delà de la « Sarthe en arrêteut en grande quantité. Hier, on en « a fusillé cent vingt à Sablé et huit à La Flèche.
« Il a passé hier soir une colonne de trois mille ré- « publicains, qui sera aujourd'hui avant la nuit à « Angers.
« Les Brigands, à leur second passage ici, ont « montré le plus grand désespoir. Ils demandaient « des cocardes tricolores et des routes détournées « pour regagner leurs repaires , en assurant qu'ils « n'en sortiraient plus jamais.
« Nous allons établir avec Angers une correspon- « dauce, et nous vous ferons parvenir tous les jours « les nouvelles officielles que nous recevrons.