DESTOUCHES
■ Ch. DES ESSARTS.
« Par le conseil de guerre :
« GOUBLÉ, secrétaire de l'éiat-major. •
Lettre de CAEN, le 9 novembre 93.
« Plus de quinze cents de nos concitoyens vont se « joindre à Tannée de Sépher pour marcher contre « les rebelles chassés de la Vendée, et qui inondent « en ce moment les districts d'Ernée, Mayenne et « Fougères.
« L'armée, d'abord réunie à Falaise, a tourné sur « Vire, d'après les mouvements de l'ennemi, dont la « destruction est prochaine. Il est tellement entouré « qu'il ne peut échapper. Des armées victorieuses le « poursuivent dans Ille-et-Vilaine et Mayenne, tandis « qu'une autre armée, dans la Manche, peut opérer « sur Avranches sa jonction avec celle qui est partie « de Caen , et opposer ainsi de ce côté une barrière « d'autant plus redoutable que de nombreux renforts « arrivent de toutes parts.
'< Plusieurs bataillons de la première réquisition « de Paris sont déjà passés et vont passer encore dans
« plusieurs villes du département. Plusieurs autres « bataillons sont partis du Havre et arrivent par Hon- « fleur et Pont-l'Évêque. Deux bataillons de la garde « nationale de Caen, qui seront incessamment suivis « d'un plus grand nombre, arrivent à Lisieux avec « do l'artillerie et de la cavalerie.
« La ville de Lisieux elle-même offre aussi des « combattants qui n'attendent que le signal du dé- « part. Elle fournira surtout , dès qu'on le voudra, « d'excellents canonniers et plusieurs pièces de « campagne.
« On fait dans tous les districts le rassemblement « de tous les citoyens de la première réquisition , et « dont le nombre s'élève h plus de vingt-ciuq mille. « Le départemeut de la Manche se lève en masse. « La proclamation du représentant du peuple, Garce nier de Saintes , portant réquisitiou de tous les ci- « toyens au-dessous de cinquante ans qui ont servi « dans les troupes à cheval, va nous donner promp- « tement une excellente cavalerie. Mais ce qui nous « donne surtout de la confiance dans ces forces im- « portautes, c'est la fermeté avec laquelle on fait ré- « gner la discipline dans l'armée. Quelques fuyards « s'étaient livrés à des désordres. Lorsqu'ils ont paru « dans nos murs, ils ont été punis de manière à conm tenir ceux qui seraient tentés de les suivre. »
Lettre de LA PLANCHE, représentant du peuple.
« Tire, le 9 novembre 93.
<i Je suis arrivé hier de Noireau ! . Pluie contint miellé, chemin affreux! La majorité de l'armée que « je conduis a déjà vu le feu. Tous les soldats brûlent « de se mesurer avec les Brigands.
« Nous nous porterons sur eux en masse aussitôt « noire jonction avec Carpentier, Elle s'opérera in- « cessamment. Les rapports sur les forces des Bri- « gands varient d'une manière incroyable. Les uns « portent leur armée à quiuze mille hommes seule- « ment, les autres à près de quatre-vingt mille. Ce « qu'il y a de vrai, c'est qu'ils sont suivis d'une quan- « tité prodigieuse de femmes, d'enfants, de nobles, « de prêtres, de robins : c'est ce qui fait sans doute * que cette masse paraît si considérable.
« Une autre vérité, c'est qu'ils meurent de faim « et que, pour se procurer des subsistances, ils pillent « indistinctement les patriotes et les aristocrates. Ils « ont en horreur les autorités et les volontaires. Ils « en ont massacré soixante ces jours-ci. Le maire de « Fougères a eu le même sort. Quant à leurs prisont niers, ils les renvoient, ne pouvant les nourrir.
« A leur entrée dans Fougères, les Brigands, les « rebelles, ont été bien accueillis des habitants, dont « plusieurs ont tiré sur les troupes du haut des mai- « sons et par les fenêtres.
c< Je forme des plans avec Sépher ; ils seront exé-
1 Condé-sur-Noireau.
« c-utés dans peu. On varie sur les desseins des re- « belles. On croit qu'ils veulent aller à Dol ou à « Saint-Malo. On dit déjà Dol pris, et que les rebelles « sont dans un petit village à deux lieues d'Avran-
« ches.
<« Leur projet est aussi, dit-on, de se porter au « Mont-Saint-Michel pour délivrer les prêtres qui y « sont renfermés. Mais nous venons de faire renforcer « ce poste par de la gendarmerie.
« Les rebelles ont une artillerie immense. Nous h n'en serons pas moins victorieux. Je pars ce soir « pour Granville. Nous pressons notre jonction. »
« Les armées de l'Ouest et de Rennes auront le ■ temps de s'unir à nous, et de concert nous préci- « piterons les rebelles à la mer.
« Nous pourrons éprouver des revers, mais la Ré- -X publique n'en sera pas moins impérissable. >
« P. S. Dans les Rrigands on voit beaucoup u d'étrangers : Russes, Polonais, Juifs. »
Les Brigands se présentent à Dol le 8 novembre. La ville ne fait point de résistance. La cathédrale est belle, l'évèque d'Agra y dit une grand'messe, il donne la bénédiction au peuple et à l'armée.
Le 9 on passa le Couasnon à Villecheret et à Pontorson; les arches n'étaient pas coupées. Des éclaireurs vont au Mont Saint-Michel et délivrent les prisonniers bons ou méchants, pour opinion ou pour vol: tout fut mis dehors, et la petite garnison fut désarmée.
Le pont au Bault était debout aussi: on le franchit sans brûler une amorce, et l'on entra dans Avranches le 10 novembre.
Vardot , n'ayant que huit cents hommes sur ce point, ne put le défendre; il se replia sur Brécey et Mortain, et alla rejoindre Sépher je ne sais trop où.
Avranches est une petite ville , mais délicieuse ; on y sait vivre , on s'y amuse. On a les traditions des évêques , des chanoines , des capucins du pays, qui étaient renommés pour l'érudition , les grâces, la bonne chère. La dépense y est fort modérée, et la société, toute choisie, est vouée non pas au lucre et aux spéculations usurières, mais aux lettres, aux arts, à la danse, à tous les plaisirs. On y a les journaux, les revues, on y a les romans, les drames, les comédies, et une façon de cuisine délicate et recherchée qui tient de la française et de l'anglaise : du thé, des pâtisseries, des plumbs, des rôtis parfu més; puis des cavalcades et des promenades qui sont des perfections et des modèles. Il y a cent ans qu'Avranches se conduit de la sorte: on dirait de la Régence, et à l'époque même de la Terreur, c'était un Cocagne. Jugez du désarroi que la venue des Brigands mit dans les bals, les dîners, les ménages. C'était Capoue envahie par Annibal ; mais l'armée catholique, tout énervée, n'en était pas à jouir de ces délices.