SUR CETTE ÉDITION
€ Soldat de la liberté , je n'ai combattu que » tous tes couleurs, et pour mou pays. >
Si je me décide à publier ce livre , ce n'est point qae je me fasse illnsîon sur Timportance militaire de la dernière guerre de la Vendée , ni que je pense avoir joué dans celte guerre un rôle si remarquable, que je doive choisir, pour le faire connaître au public , cet épisode de ma vie , préférablement^à tout autre.
Mais si F importance militaire de cette dernière campagne est faible , son importance politique est immense , car les deux principes pour lesquels la France séparant sesûls en deux camps, combat depuis 1789 ^ s'y sont rencontrés armés face à«face ; et dans ce dernier duel , le principe révolutionnaire a tué le principe monarchique; et le droit populaire a hérité du droit divin . <
Il y a un grand intérêt , du moins je le pense , à suivre dans sa crise mortelle une Royauté de huit siècles qui ; aux jours de sa jeunesse , uous a donné Philippe-Auguste et Louis IX ; aux jours de sa force , Louis XI , François I®*" et Louis XIV ; et enfin , aux jours de sa vieillesde , Louis XV et Charles X*
C'est donc un grand spectacle à voir que celui de ce corps monarchique , si géant , qu'à plusieurs reprises il cou^ vrait l'Europe , en se couchant sur elle,
agoniser pauvrement, au miliea de là guerre civile , et rendre le dernier soupir dans un coin de la France ^ abandonné de Dieu et oublié du peuple*
Peu de personnes , au reste , étaient plus que moi à même de publier un pareil livre y d'embrasser le plan général d'attaque et de défense der cette guerre j de la suivre dans ses mouvemens politiques et militaires ; enfin ; d'entrer dans ces détails intimes , qui donnent à la narration le pittoresque et la vie , Fâme et le sang.
Je ne raconte que ce que je crois l'exacte vérité; une partie de ce que j'avance est basée sur des pièces officielles qui ont été ou qui sont encore entre mes mains ; l'autre m'a été racontée par des personnes sur la foi desquelles je puis comipter^ Beaucoup de choses me viennent de la bouche même de la duchesse de Berri .
Les divers jugemens qu'on a portés sur cet ouvrage , et les opinions que les partis m'ont prêtées , exigent que j'éta*blisse ma profession de foi.
On m'a rendu assez de justice pour ne pas me faire Tinjure de me jeter dans le juste-milieu , et j'en suis reconnaissante Ma physionomie franche et sévère ne s'est jamais accommodée d'un masque^ et j'en vois trop sur le visage de ces messieurs.
Mais , me dira-t-on , vous êtes donc légitimiste ?
— Pas le moins du monde,
— Vous êtes carlo-républicain ?
— Pas du tout.
— Vous êtes républicain ?
/ '— Pas précisément.
y — Qu'êtes-voûs donc ?
— Patriote: j'aime mon pays, parce que c'est un devoir ^ et parce qu'on s'attache naturellement à ce qu'on a servi ;
inalgré TingratitucLe et Tinjustice , dont on est trop souvent payé.
J^étais patriote :
En 89, sous Louis XVI , au siège de la BastilleT" "^
En oa, soasja^Çonvention, à Saint- Domingue.
En 94/1 sous le Direclqire^^n Vendée.
^n 96 et 97 5 en Italie et en Egypte.
" -— **^*''^- - Il 11 I , i__
En i8oo, sous ~T?''TIonsuîât , en Egypte , et en France.
En i8o5, S0U5pJEpipire^ en Allemagne et ensuite en Espagne , en Russie et en
Saxe 3 eufiu ea.Ji3j.4 ..!?tJL?J^) gouverneur de 1^ nlacede Neuf-Brisach.
Nous ne voyions alors , aux armées , que Tennemi devant nous , et la France derrière^ nous Tenrichissions des chefsd'œuvre de tous les arts ; F Autrichien, le Prussien , le Russe , fournissaient le bronze de ses monumens; et nous, nous
-lotirions sur ses erreurs et ses fautes un immense rideau de gloire.
J'étais njitofite en i8i5 , sous Louis XVIII : mais obligé de concentrer en moi ( à peu près comme aujourd'hui ) mon indignation et ma haine contre letranger , pendant qu'il était adulé, fêlé^ caressé à Paris, par les Bayadères de la restauration j et par cette foule de gens de juste-milieu , toujours prêts à voler au secours des vainqueurs, aussi avides et aussi empressés à spéculer sur nos désastres que sur nos victoires.
» Je ne suis pas de ceux dont notre )• Poète national a pu dire : »
« Par la cartouche encore toate noircie, » Leur bouche est prête à flatter les tyrans.
» D'un trône à Fantre ils vont offrir leurs bras. »
Le dernier , je faisais encore flotter le drapeau national sur la forteresse de
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JNeuf-Brisach) quand depuis long^temps il étairâMttïï^én F^^^^ le gé-
néral Bâi*I>anègre Tavait remplacé à Huningue par le drapeau blanc ; quand il était insulté par des hommes qui sont venus de nouveau s'abriter sous lui , mais qui demain le traîneraient dans la boue , si les Cosaques pouvaient venir nous en imposer un autre.
Mon attachement au vieux drapeau ne devait pas me mériter la bienveillance des Bourbons , et leur rentrée à la suite des étrangers me rendit assez indiflPérent aux fêtes de leur retour.
Les renégats de cette époque avaient besoin de montrer du zèle pour prouver la sincérité de leur conversion; la délation succéda à la trahison, comme moyen de parvenir. Je devais être , et fus d'abord , signalé comme malpensant , puis compris dans une conspiration7 âtâqûénëmon ancien camaradCj
— laie malheureux Garou . donna sa tête et attacha son nom .
OLÏîgé de m'expatrier, on ne m'a point vu , pour rentrer en France^ faire amende honorable des services que j'avais pu rendre à mon pays. N'ayant porté les armes que pour la France et pour sa gloire, j'aurais considéré comme une lâcheté de les désavouer.
Je ne me suis point rapproché des Bourbons j je ne les ai point flattés quand ils étaient puissans : je ne les ai point insultés quand ils ont été proscrits.
Quand notre vieux drapeau a reparu sur la France ^ et que j'ai pu croire son indépendance et sa liberté menacées , je suis accouru lui offrir mes services.
Assez [heureux pour prévenir et dissiper une insurrection générale dans le département ïe la Xioîre-Inférîeure , confié à mon commandement ; insurrec-
— lotion qui pouvait s'étendre à toute la Vendée , on a troussé que faisais été trop vite^ peut-être, trop bien , que j etais sorti des bornes à! \xn juste-milieu ; ofl^s' est hâté de me rendre à la retraite, tiette disgrâce , si c en est une , m honore , puisqu'avant moi , le général Lamarque avait été rappelé à peu près pour les mêmes causes.
Je dois dire cependant qu'il en existe peut-être une autre , qui a pu contribuer à mon rappel.
Quand M. Maurice Duval arriva à Nantes , ou pensa qu'il venait y faire de la force comme à Grenoble ; il fut reçu par un charivari qui dura trois jours.
Je ne me dissimulai nullement ce que ce charivari avait de significatif contre le préfet et le gouvernement. Je ne pensai pas toutefois qu'il fallût faire une émeute, d'un rassemblement qui
se dissiperait de lui-même, pour faire charger à la baïonnette sur des hommes armes de poêles, de casseroles et de sifflets j qu'il fût nécessaire d'en tuer , blesser et fouler aux pieds des femmes et des enfans , pour triompher ensuite, en disant : V anarchie a été vaincue^
On m'appellera peut-être moi-même anarchiste ; mais je pensais , je pense encore , et je dirai que les baïonnettes qu'on dirigera en France contre le peuple seront vite émoussées.
Mes dispositions pacifiques ne plurent pas à tout le monde, et surtout à ceux qui aiment à faire de la force ; on trouva que je n'avais pas pris les choses au sérieux •
tf Un flatteur l'alla dire , » Et soutint qu'il m'avait vu rire.
» La haine d'unprç^t, comme ditSalomon, est terrible.»
Après quarante- quatre ans de service , et vingt ans de grade de maréchal-de-camp ; après ceux que je venais de rendre toul; récemment dans le département de la Loire-Inférieure , il eût été 5 peut-être , juste de me nommer lieutenant-général.
Ayant repris du service en i83i , on aurait pu y sans hlesser les lois de Té*quité , me dédommager des injustices de la restauration ) en me comptant au moins sans interruption mes années de service jusqu'en i833 ; d'autant plus que j'avais été frappé d'une mesure spéciale. Les lois n'ayant pas été suivies à mon égard , on m'a frustré du cin-^ quième en sus , du maximum de la retraite, dont jouissent beaucoup de mes camarades, qui ont cependant moins de service que moi.
On aurait pu encore m'imposer quelques - unes de ces façeurs auxquelles
le gouvernement ne paraît pas tenir excessivement.
Monsieur le marëclial -ministre de la guerre a eu la délicatesse de "he pas vouloir m'obliger à trop de reconnaissance y je lui en dois des remercîmens : il m'a soulagé d'un grand poids.
Redevenu ce que j'étais en iSrS, avec les seules distinctions et insignes que je portais à cette époque , légitimement et honorablement acquises, pur de tourtes celles du juste-milieu^ je puis dire, avec le général Décaen , à une de nos plus hautes illustrations du jour : « Je » n*ai à rougir , ni de ma position , rd de ma » fortune ; je puis porter la tête haute : TEs- » pagne n'a aucune dilapidation à me repro^ » cher , et je puis passer fer ^ où vous n'ose^ » riez vous montrer. »
Soldat de la liberté , je n ai combattu que sous ses couleurs; et pour mon
pays. Cette position est trop belle et trop de gens se sont déshonorés en Fabandonnant, ponr que lafantaisie me prenne de les imiter^
« Un seul moyen restait, c'était de donner à ■ la France une ioflammation d'entrailles^ afin • qu'occupée de ses propres douleurs, elle n'eût » plot de sympathie pour celles des autres. •
A peine la fusillade du 29 juillet se fut-elle éteinte dans les rues de Paris , que tous les yeux se tournèrent vers la Vendée. On Tit avec anxiété la famille déchue prendre le chemin de Cherbourg. Un coup de main royaliste
pouvait être tenté, lors de son passage à Âlençon ou à Vire ; elle-même pouvait tromper la surveillance des commissaires qui l'accompagnaient, e! se jeter dans Ja Vendée par la Mayenne ; rien de cela n'arriva. La famille proscrite traversa lentement une partie du royaume , sans que les populations , témoins de ce convoi royal , fissent la moindre tentative pour rattacher au sol la plus vieille dynastie de TEurope. Un* vaisseau attendait dans le port de Cherbourg ces élus de Fexil, et pour la troisième fois , le vent des révolutions les emporta à pleines voiles , loin des rivages de la France.
La Vendée les vit s'éloigner sans leur faire un signe d^ adieu : non pas qu'elle fût indifférente à leur départ , non pas qu'elle eût perdu tout son sang par les deux blessures que lui avaient faites la hache révolutionnaire et l'épée de Napoléon ; non pas que son cœur royaliste , si ardent pour leur cause à la guerre civile , eût cessé de battre dans le Bocage ; mais , parce qu'au moment d'un tremblement de terre , chacun pense à sa propre sûreté d'abord , et
ET MADAME. «jt
que dans nulle province plus que dans la Vendée , la secousse n'avait été violente et inattendue.
Cependant cette tranquillité, ou plutôt cette stupeur momentanée , n'avait point rassuré le général Lafayette. La Vendée avait été l'objet de sa première investigation , et plusieurs persQimes y avaient été envoyées par lui, chargées de différentes missions.
Elles remarquèrent facilement que la Vendée de i83o n'était plus celle de 94. La population , divisée autrefois en nobles et en métayers seulement , s'est accrue depuis lors d'une nouvelle classe , qui s'est glissée entre les deux autres: c'est celle des propriétaires de biens nationaux. Quoique cette grande œuvi*e de la division territoriale , qui était la pensée intime de la Convention , eût eu plus de peine à s'accomplir dans ce pays , combattue qu'elle fut par la guerre civile , il y a bien'peu de grands propriétaires qui n'aient laissé quelques lambeaux de leur héritage aux mains de la révolution. Ces lambeaux ont
formé la propriété secondaire dans laquelle
est Tesprit de progrès et de liberti^; parce que le progrès et la liberté seuls peuvent lui assurer la possession tranquille de ces biens , que toute contre -révolution remettrait en doute. C'est elle qui , réagissant contre la noblesse , qui remporte sur elle par la fortune , mais
sur laquelle elle l'emporte par le nombre , au moins dans les villes , nous envoie 4cpuis i8i5 des députés patriotes , dont la présence à la chambre serait un problème* sans cette explication. C'est elle enfin qui , joyeuse de la révolution de i83o , parce qu'elle i^connaissait en elle la consécration de la vente des biens nationaux /et par conséquent, devait soutenir cette révolution de tout son pouvoir. D'un autre câté^ des rassemblemens royalistes se formaient publiquement dans les châteaux ; les noms des Bonchamps et des d'Ëlbée modernes, qui devaient se mettre à la tête de ces rassemblemens^ étaient connus et signalés; des hommes éclairés du pays, d'ulie opuiion pacifique et modérée, avaient donné des précieux doGumens sur ce qui se préparait et sur les moyens de prévenir cette guerre ; mal-
houreusement une réaction gouvernementale s'e'taît opérée. Le général Lafayctte ne censervait dans la nouvelle organisation ministérielle qu'une influence factice , et ces renseignemens n'arrivèrent en résultat qu'à M, Guizot , qui les écouta avec cette suffisante confiance que chacun lui cdoiiaît, et répondit, que lui aussi avait tâté le poids de la Vendée^ et que Voyant trouçé un peu cigité^ il y apcut erwoyéun eofcellent médecin: c'était M. de Saint-Aignan , préfet de Nantes.
Dans toute autre circonstance , ou tout autre pays, le choix de M. de Saint-Aignan eût été une preuve de sagacité de la part du gouvernement. M. de Saint-Aignan est à la fois un honnête homme et un liabile administrateur »
mais c'était le dernier préfet que Ton devait envoyer dans ce pays , puisqu'il tient , par sa famille, \ toute l'aristocratie vendéenne. A peine arrivé à Nantes, if sentit si biensa fausse position^ qu'il offrit peu de temps après sa démission, qui fut refusée. M. de Saint-Aignan se trouva donc placé entre ses affections et son devoir; néanmoins, la probité de sa^geslion fut
a4 LA VENDÉE
telle 9 qu'il n'y a pas un seul doute dans la ville de Nantes , que dans chaque circonstance son devoÎE ne Tait emporté sur sies affections ; cependant ce n'en fiit pas moins une faute au goavetnement que de l'avoir choisi, caril inspira tout d'abord des défiances, d(Hit sa longue et pubtique intenté put seule triompher. Il est vrai qu'au moment où chacun lui rendait justice , on le destitua brutalement pour lui substituer M. Maurice Duval. La réception éclatante obteime par ce dernier , et que nous raconterons en temps et lieu , fera \ foi qu'il réunissait dans la ville une unanimité de sentimens aussi compacte, sinon aussi flatteuse, que celle de M. deSaînt- Aignan.
Le général Lamarque fut nommé au commandement supérieur des départemens de rOuestk Nul ne convenait mieux à ces hautes et difficiles fonctions, qu'il avait déjà remplies avec gloire et honneur , et qui lui avaient mérité re$time de tous les partis ; mais son rappel courut aussitôt aprèfe lui , et le rejoignit à Angers.
ET UADAMfi. * a5
Cette mesure ëtait le résultat d'une de ces mesquines combinaisons que le nûniâtère décore du nom de grandes vues politiques , et nous pourrions ne pas nous tromper > en donnant TespHcation suivante. ,
Notre révolution , qui avait «té si instanr tanée, et que nous 'avions crue d'abord si complète r avait couru réperv;uter son bruit de liberté en Belgique , en Italie et &à Pologne. Trois peuples s'^^ent levés en criant:
 moi France ! Et c'est un de ces appels que la France entend toujours. Lasympadiie la plus .vive et la plus popylaire avait donc éclaté dans nos villes et dans nos campagnes pour ces révolutions à l'instar de la nôtre ^ irruptions partielles et éloignées du grand volcan ^ dont le cratère était à Paris. Des cris de vice V Italie y la Belgique et la Pologne 1 emplissaient nos rues , et entraient par tout ce qu'il y avait de fenêtres et de portes, dans les palais royaux et ministériels. A cette époque, la grande voix du peuple était encore écoutée , et force avait été aux gouvemans de promettre sur leur honneur que la nationalité de
la Belgique , de lltalie et de la Pologne ne périrait pas.
Or f les cris de joie des patriotes étrangers commençaient à se changer en cris de détresse ; il était temps de sauver la Belgique en la réunissant à la France , fltalie en lui envoyant un de ces vieux généraux ', qui en aurait montré le chemin à une armée nouvelle, et la Pologne , en faisant diversion aux projets du czar , par le soulèvement, facile à nous, de la Turquie d*un côté , et de la Perse de Tautre *. Prise ainsi dans un triangle de feu , nous laissions la Russie se débattre , et nous portions aux deux autres nations , nos voisines , le secours plus efficace encore de notre présence et de nos armes. Le peuple , si sûr et si profond d^instinct, sentait tellement, sans
* Le maréchal Maisoo ,- ambassadeur it Vienne r «mt si bien senti cette nécessité, qu'il avait proposé an goQvernement de placer vingt mille botnmes en observation sur les frontières du Piémont; cette seule démonstration militaii'e, suffisait, selon lui, pour neutraliser l'influence des Autrichiens.
^ C'est à ce conseil de la ,vraie politique qu'il eut le cou rage de donner , que le général Guiileminot dut son rappel de l'ambassade de Gonstantinople.
pQUYoir se rendre compte des moyens , ces troJ3, résultSLts pQSsible$, qu'il accueillit avec des cns de joie la proclamation du système ministériel de non-intervention, et la promesse royale que la nationalité polonaise ne périrait pa$>
Les ministres et la royauté coniprirent leur position : il fallait faire la guerre ou se parjurer ; dans le premier cas , on se brouillait avec les rois y et dans le second , avec les pëupleç. Un seul moyen restait, c'était de prouver au pays qu'il était lui-même trop occupé de ses propres affaires, pour se mêler de celles des a^^^tres ; c'était de donner une inflammation d'entrailles à la France , ahn qu'occupée de ses propres dauleurs elle n'eût plus de sympfthie pour les douleurs des autres.
Une petite* guerre civile dans la Vendée secondait merveilleusement c^s vues. Il fallait donc éloigner de ce pays, sur lequel on .voulait, ex^rimenter, tout honmie de force qui aurait comprimé les mouvemens à leur naissance , ou tout homme d'intelligence qui aurait pu deviner la cause réelle de ces mou ve-
98 LA VKNDÉE
mens. Qr , LaHiarque était à la fois un homme d'inteUigfence et de force ; ausai nous aTons TU qu'on ne lui donna pas même le temps d'arriver sur le thëâftre de la guerre civile.
Le général Bonnet lui succéda ; et en cela le gouvernement fit une grave erreur : Bonnet est un homme taillé sur le patron militaire de Lamarque , plein d'honneur et d'expérience , calme , mais résolu , sachant allier la modération à l'énergie , bon administrateur , enfin une de nos sommités militaires. A peine fut-il à Nantes, qu'il vit l'insurrection s'organiser ostensiblement dans les départemens environnans, et venir rattacher les fils de son immense réseau aux agens qu'elle avait dans la ville même. Le général Bonnet crut devoir , avant de prendre quelques mesures de rigueur , en référer au gouvernement , qui ne fut pas de son avis, et voulut temporiser; le général Bonnet se retira , et dès lors le commandement supérieur des départemens de l'Ouest fut supprimé.
Le général Solignac fut envoyé commander la 1 2* division militaire , et les affaires de la
Yendëe allèrent, dès ce momoit, selon la volonté ministàielle , du moins dans cette division.
Pendant ce temps, le gouverhement suivait à Textërieur une politique en harmonie avec celle de Fintërieur. Louis-Philippe avait refusé un roi à la Belgique, mais il lui donnait une reine, et nous avions acheté l'alliance de rAngteterre en lui laissant un picd-à*terre sur le continent, comme à l'époque où Guillaumele-GonqudrMit possédait la Normandie. Nous avions envoyé une garnison à Ancône ; mais pour faire oublier au Saint Père la manière un peu brutale dont ils avaient frappé aux portes de la ville , nos soldats avaient reçu Tordre de regarder , larme au bras , pendre les patriotes romagnols.
Nous avions laissé prendre la capitale de la Pologne ; mais nbus avions été rassurés sur le sort desPolonais, en apprenant que V ordre le plus parfait régnait dans Varsovie, Ces martyrs pouvaient donc dormir dans leurs tombeaux. Grâce à cette politique, il n'y avait plus aucun doute sur la v6lonté,sinon sur les senti-
oo LA V££4DÉE
mens pacifiques de la Samte-AUiante à notre égard. C'était tout autant qu*il nous en fallait , notre honneur était satisfait , à la manière, il est vrai , dont Test celui d'un homme qui, ayant reçu des sou£Bcts, exige de son adversaire qu'il lui en rende raison , et sur le terrain lui fait encore des excuses*
Ces promesses de tranquilUté extérieure faites aux concessions du ministère , quelque rouge honteux qu'elles eussent fait monter au visage de la nation , n'en avaient pas moins rempli le but proposé. Une réaction contrerévolutionnaire s'était opérée, non-seulement dans le gouvernement , mais encore dans les esprits; Témeute avait protesté contre elle; mais le ministère s'était résigné à faire mitrailler l'émeute. La guerre civile de la Vendée devenait donc chose de luxe; on pensa en conséquence qu'il était temps de la supprimer.
C'est alors que je fus nommé au commandement de la subdivision militaire de Nantes.
J'allais donc revoir mes vieux amis les Vendéens. Mais cette fois nous ne devions
ET MADAME: 3r
nous quitter qu'après nous être dit quelquesuns de ces mots qui passent au- travers du corps d'un homme. Le pays ne m'était pas toiit-^à-fait iiicbnnu. La maniée de combattre des habitans m'était familière; l'Espagne m'arait entretenu la main à cette guerre de hjuies et de ravins ; sotte et mauvaise guerre r m^ qu'il fallait bien prendre à défaut de mieux.
On 9 tant parlé de la- Vendée depuis quarante ans , que personne n'ignore les accidens topographiques qui font de ses guerres, des guerres tout-à-fait à part ; les théories générales de la stratégie sont inapplicables dans cette Catalogne de la France. C'est un jeu qu'il faut jouer d'épée et d'inspiration, et qui alors livre bien des chances au hasard.
En génâ'al l'enfatnt de la Loire, qu'on pourrait appeler le grenadier de la Vendée, quoique plus civilisé , plus rapproché du mouvement , est également routinier et tient aux vieux erremens de l'habitude et des préjugés. Il ne manque cependant ni de pénétration^
Tn. LA VENDÉE
ni d'intelligence. Sobre , laborieux , robuste , discret, loyal, fidèle à la foi jurée, ses défauts et même ses vices sont le résultat de Tignoraace. Assemblage indéfinissable de irédulite et de défiance , son asservissement aux superstitions i et une espèce de résignation mysti* que , sont les principaux mobiles dont la politique , rintrigue et le fanatisme sacerdotale ont su profiter habilement , pour Taiiner en fayeur d'une cause qu il a pu dé£ebdre héroïquement , mais qu'il n'a jamais su comprendre.
A quelques nuances près 1 16 caractère que je viens d'esquisser es4: celui des habitans des départemens connus sous le nom de Vendée.
Daus ces départemens » les partisans de la légitiniité sont les plus nombreux , au moins dans les campagnes , et leur opinion est encore exaltée par un sentiment de haine très*prononcée contre les patriotes ^ qu'ils consi* dèrent tous indistinctement comme des ennemis de la religion de leurs pères , à laquelle ils sont très-attachés , et comme prêts à les
dénoncer , et à attirer sur leurs familles les mêmes malheurs qui les désolèrent dans les premières geurres de la Vendée.
Notre drapeau brille sur le monde entier ^ entouré de toutes le& gloires de la république^ du consulat et de F empire ( on peut rappeler cette époque aujourd'hui , ne fiit*ce que pour
mémoire). Mais malheureusement dans la Vendée 7 et comme on Ta tu depuis, sur quelques points de TEspagne, il fut confié à des hommes dont les exactions et le brigan*dage soulerèrent les populations et laissèrent des souvenirs que le temps n'a point encore effacés; la haine invétérée des Vendéens poursuit et le gouvernement et ses agens qu'ils voient reparaîb^ avec ces couleurs.
Aux yeux des habitans de TOuest, tous ceux qui ne sont pas légitimistes sont réputés patriotes; de leur côté les patriotes ne voient daas ks légitimid;es que d'implacables ennemis^ qui n'attendent que l'occasion de se veûger.
L'opinion, républicaine a fait des progrès parmi les patriotes; cependant les républi--
H LA VEMl^Ë
caiits soutiennent le gouvernement, poiu* le-* qud ils n*ont d'ailleurs aucune sympathie , parce que , vu leur position , sa protection est nécessaire.
Cette protection parait surtout indispen-^ sable à ceux qui, habitant les campagnes à des distances plus ou moins éloignées des chefslieux , se trouvent continuellement en présence de leurs ennemis ; les dangers réels de leur position leur font concevoir souvent des inquiétudes exagérées « qui donnent Heu à des recherches chez les légitimistes , et que ces derniers regardent nécessairement comme des vexations qu ils imputent à leurs adversaires. De là vient Taigreur toujours croissante qui divise les deux partis.
Les réfractaires et l'espèce de chasse qu'on leur fait j sont une des causes qui exaspèrent le plus les Vendéens contre le gouvernement , ses agens , et les patriotes j auxquels ils supposent toujours l'intention de les espionner et de les dénoncer. Les poursuites dirigées contre les retardataires leur font abandonner leur famille , pour se livrer au
vagabondage. C'est alors que des misàrables, qui ne sont ni patriotes ni légitimistes, mais tout simplement des brigands , s*en emparent , et les poussent au crime.
Le mode de location des terres dans les départemens de TOuest, met les métayers dans un état de dépendance continuelle . et presque absolue envers le propriétaire. Les métairies sont louées à moitié; une partie du matériel de l'exploitation appartient au maître', c'est le nom qu'on lui donne ; ces intérêts ainsi confondus établissent des rapports journaliers 9 et exigent de la part du propriétaire une surveillance active , qui par l'habitude devient yne sorte de patronage , une influence dominatrice , à laquelle le métayer ne peut se soustraire , et finit par s'accoutumer.
Ces divers élémens furent employés avec succès , lors des premières guerres de la Vendée. A la restauration, et avec une arrière pensée, les Bourbons de la branche aînée, tn accordant aux Vendéens qui avaient survécu , des honneurs et des pensions , ordonnèrent
secrètement la formation d'une nouvelle organisation militaire , qui pût , en cas de besoin, leur servir de point de ralliement dans des circonstances d'urgence ; elle futpartagéç en divisions , capitaineries et paroisses pourvues d'armes et de munitions , et prête à agir au premier signal. Les états et contrôles qu'on a trouvés prouvent même qu'elle était soldée aux frais du gouvernement.
La révolution de juillet les ayant subitement expulsés, ils ne purent à Tinstant même utiliser les moyens qu'ils s'étaient créés dans ce pays; mais une fois établis chez l'étranger , et revenus de leur première surprise, leurs intrigues se renouvelèrent pour préparer leur retour , au moyen d'un soulèvement général. Une grande quantité de mécontens du nouvel ordre de choses , et vieux partisans de la famille exilée , s'étaient retirés dans ces contrées où ils possèdent de grands biens, et nécessairement une influence marquée sur les paysans , d'après la manière dont les terres sont exploitées.
D'accord avec les anciens chefs , ils réus-
sirent, sans trop ôq difficultés, à former, avec les élémens déjà exîstans » un noyau qui s'est grossi , grâce à Tactivité des nombreux émissaires qu^ils ont répandus dans le pays. Le clergé , naturellement hostile à tout gouverne-' ment qui n'est point basé sur le droit divin , n'a pas peu contribué par ses prédications à entraîner à la révolte , au nom de la religion , le pieux et crédule habitant des campagnes ; quelques retardataires , excités par des misérables qui n'appartiennent à aucune opinion , en ont donné le signal par le meurtre et le vol; l'apathie du gouvernement et l'infidélité, peut-être , de qjaelqoes-uns de ses agens , n'en ont pas moins laissé développer par leur iner*tie le germe d'une vaste insurrection.
Telle était , d'après des documens certains, que je me procurai avant d'arrêter aucune disposition , la situation des départemens de l'Ouest, ef. de celui de la Loire-Inférieurè en particulier , lorsque j'arrivai à Nantes.
Ib durent me convaincre que les menées
des4égitimistes avaient une consistance grave,
et que si on ne prenait des mesures promptes
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et décisives , une conflagration générale était inévitable.
Cependant, j'étais loin de penser que la guerre dût jamais y être aussi acharnée qu'elle Favait été 'en 94: j'ai dé|à expliqué comment une classe nouvelle, en se glissant parmi les propriétaires , ,y avait introduit un point d'opposition ; une cause différente avait produit chez les métayers un effet absolument pareil.
Les guerres éternelles de Napoléon avaient nécessité , comme nous le . savons tous , des levées conscriptionneUèSy qui dans les derniers temps devenaient de plus* en plus fréquentes. Les départema^ que la chouannerie réunit sous le nom générique de Vendée , avaient été soumis comme les autres à cette décimation, et parmi les hommes qui suivaient le conquérant dans ses promenades armées , la Yendée compte beaucoup de ses enfans : ceux qui ne restèrent pas éparpillés sur les champs de bataille rentrèrent chez eux avec des idées tout-àrfaît différentes de leurs idées primitives , changées par le monde nouveau qu'ils avaient vu.
Et MADAME Sg
et plus encore par le contact avec des hommes pour lesquels la haine des Bourbons était un devoir. Pour eux , ia chute de Napoléoh avait été une douleur , l'entrée des tf oupes alliées en France une honte ; et depuis ce temps , ils avaient conservé une opinion patriotique qu'entretenait dans leur coeur la vue de leurs croix et de leurs épaulettes suspendues à la cheminée, comme chez leurs adversaires , celle du cœur sanglant et de la carabine anglaise.
Le commerce avait aussi opéré son œuvre de progrès , en passant par les chemins nouveaux qu'avait fait percer Napoléon ; en effet, aux deux côtés des grandes routes règne, en général , l'esprit patriote le plus parfait ; esprit qui s'attiédit aussitôt qu'on entre dans les terres, et qui disparaît pour peu qu'on s'y enfonce ; grâce à ces nouveaux élémens qui combattaient en faveur de nos idées, la guerre civile était devenue moins difficile à déraciner.
Le pays dont j'allais prendre le sous-commandement militaire était surtout , grâee à
4o LA VENDÉE
la grande ville qui en fait le centre , et grâce encore au commerce et à Tindustrie » qui , de ce point » épaipillent kura rayons divergens sur un cercle immense , celiû où jt complais trouver 4ans la population même un aj^ui contre la révolte.
liC département d^ la Loire-Inférieure est formé d'une partie de la Baijite-Bretagne » de raqcien pays de Mauge , de celui de Retz , et des hautes et basses Af arches.
Il touche au nord-est , par une petite pointe ^e1]le^lent , au département de la Mayenne ; de ce point une ligne courbe, dirigée vers le sud-ouest just^u'à la mer , le sépare au nord dM département d'Ile-et-Vilaine , et au nordr oi^est du Morbihan. Il est borné à louest par TOcéan et Tembouchure de la Loire ; et au sud par le département de la Yendée , où il s'enfonce comme u» fçr de lance. A Test, une ligne très-sinuçuÂÇ, remont^jUt du §kmk vers le nord, le sépare de celiii de Maine-et-Loire ; la jolie petite ville de Clisson, située sur la limite de cette partie du pays qu*e^ appelle le Bocage^ et au centre de sa ligne de séjparar*
tion avec le département de la Yendëe et celiii de Maine-et-Loire^ lui sert de sentînelle ay^cée.
Il est divisé en cinq arrondissemens et quarante-cinq catitons; sa surface est de trois cent
trente-^ lieues cairëes ; il compte deux cent
sept communes , quatre cent cinquante mille habitans.
Sa plus grande largeur du nord au sud est d'environ vingjt-trois lieues communes , et de Test à l'ouest d'environ vingt-cinq. C'est dans ce sens et dans cette plus grande largeur que la Loire le traverse , entrant sur son territoire à Ingrande 9 et allant se jeter à la mer à la vue de Paimbeuf et Saint-Nazaire.
Quant à la ville de Nantes, son chef-lieu, elle est située au confluent de trois rivières , et placée sur une colline qui court de l'est à l'ouest ; elle est arrosée au midi par la Loire , dans laquelle TErdre va se jeter après avoir baigné au nord les flancs de la ville; de l'autre côté dei ses ponts , et en face de son superbe quai , vient se perdre encore dans lés eaux de son fleuve commerçant , la Sèvrc
43 hH VENDÉE
Nantaise , qui descend de Pârthenay; les côte^ux verts qui environnent la viUe sont tous brodés de jolies maisons de campagne blanches , des fenêtres desquelles on voit s'agiter dans ses trois cents rues, sur ses trente places» et de Tun à Tautre bout de sqs dix^huit ponts, une population de quatre-vingt à quatre-vingtdix mille habitans.
Sous le rapport militaire , Nantes n'a pour défense que les bras et le courage de ses braves habitans ; elle s'ouvre de toutes parts , riche et confiante , comme si la guerre civile n'était point assise en face d'elle; et cependant sa position stratégique est un point de la plus haute importance , puisqu'il réunit par ses ponts les deux rives de la Lôîré , et devient tout naturellement le pivot des opérations qui peuvent s'entreprendre d'un côté dans la Vendée , et de l'autre dans la Bretagne. Aussi , a-t-elle été dans les trois guerres successives le point de mire continuel des généraux vendéens. Son château seul, bâtisse du treizième siècle , flanqué de quelques tours , est à l'abri d'un coup de main.
Il n'y a , comme nous l'avons dit , dans tout le pays qUe fort peu de grandes et belles routes , encore presque tputes sont-elles modernes. La rive droite eu coilipte quatre , et la rive gauche deux seulement.
La première s'avance sur Paris par Angers.
La seconde sur Âlençon et Caen par Châteaubriant.
La troisième sur Rennes par Nozai et Dervah
Enfin , la quatrième sur Brest par Savenay.
Celles de la rive gauche , qui ne sont qu'au nombre de deux , conduisent :
La première, de Nantes à La Rochelle par Montaigu , çt la seconde , de Nantes à
Paimbeuf.
Il existe, outre ces routes de premier ordre, des routes secondaires et transversales. Sur la rive droite , ce sont celle d'Ancenis à Redon par Nort et Blain ; une deuxième sur le même point , de Châteaubriant par Derval ; une troisième allant de Châteaubriant à Angers par Candé, d'un côté, et de l'autre à Ancenis; et enfin une quatrième, de Saint-
Masaire par Guëraode à la Roche-Bernard.
Sur la rive gauche , elles se dirigent de Nantes à Beaupréau par Yallet ; à Mortagne, Chollet et Bressuire par Clisson, aux Sables-d^Olomie par Legé , à Challans par Machecoul , et une
à Bourgneuf par le port Samt-Fère.
Du reste , ces rouies ne sont guère plus favorables aux opérations militaires que les chemins de traverse ; bordées de fossés larges et profonds , de buissons et d'arbres quelquefois , encaissées entre deux talus coiu*onnés d une haie , elles offrent aux chouans la facilité de s'embusquer sur toute leur longueur ; ajoutez à cela que chaque propriété partielle , petite ou grande , est entourée à son tour d'une haie ; que toutes ces propriétés ne communiquent les unes aux autres qu'à Taide d'un passage fermé par un fagot de même essence que la clôture , de sorte que l'homme du pays seul peut reconnaître ce passage nommé éche^ lier , et s'il est poursuivi , enlever le fagot et le replacer de manière à rendre l'endroit de sa fuite introuvable.Aussi la guerre vendéemie, comme je l'ai déjà dit, confond-elle tous les
calcaU Stratégiques de Tart militaire, fait surtout pour la plaine.
Dans les premièfes guerres de la Vendée , lorsqu'un jour était fixé pour /aire un cofsp , au lever du jour , ou même pendant la nuît , le tocsin sonnait dans le village fixé pour le point de réunion ; Icâ villages environnans lui répondaient; les métayers alors abandonnaient leurs chaumières si c'était la nuit, leurs charrues si c'était le jour , jetaient sur leurs épaules le fusil qu'ils ne quittaient presque jamais , bourraient leur ceinture de cartouches , nouaient leur mouchoir autour d'un grand chapeau qui ombrageait leur tête basanée et leurs cheveux coupés en rond , faisaient une courte prière à leur église, et s'a* cheminaient de tous les points vers le centre comuiun avec une double foi , l'une en Dieu > l'autre dans la justice de leur cause. Puis , arrivaient les chefs, qui leur disaient dans quel but ils les avaient rassemblés ; et si c'était pour attaquer quelque colonne patriote, ils leur désignaient la route qu elle devait suivre , rhéure à laquelle elle passerait ; puis ces deux choses
bien sues de tous , le général exposait le plan de bataille avec ces quatre mots :
ÉparpiUez-vaus , mes gars.
Alors chacun rompait , non pas les rangs ,.
mais le groupe , s'acheminait de son côté , marchait avec précaution et silence, et bientôt chaque arbre y chaque buisson, chaque touffe de genêt qui bordait la route , cachait un pay^ san , tenant son fusil d'une main , s -appuyant sur Vautre , blotti , retenant son haleine , et restant sans mouyement.
Pendant ce temps , la colonne inquiète s'avançait vers le défilé, précédée d'éclaireurs, qui passaient sans voir, qui touchaient sans sentir , et qu'on laissait passer ; mais dès qu'elle était engagée, que pressée entre les deux talus , comme dans une immense ornière , elle ne pouvait s'étendre ni à droite ni à gauche , un cri, quelquefois celui du chat-huant» partait d'une extrémité , courait répété sur toute la ligne d'embuscade , et annonçait que chacun était à son poste ; puis un cri humain lui succédait, cri de guerre que suivait la mort. Aussitôt chaque buisson, chaque arbre.
£T MADAMB. 47
chaque touffe de genêt pétillait , la fusillade s'allumait comme un incendie , une grêle de balles fouettaient les soldats , sans qu'ils pussent distinguer l'ennemi qui les leur envoyait ; les morts et les blessés s'entassaient au fond du chemin ; et si le désordre ne s'était pas mis dans la colonne , si la toîx des chefs parvenait à parler plus haut que celle de la mousqueteric , si les soldats enfin cherchaient 4 prendre c(»rps à corps Famemi qui les frappait sans se montrer, gravissaient le talus comme un glacis , escaladaient la haie comme une muraille , les paysans avaient déjà eu le temps de se retirer derrière la seconde clôture , dont le feu in visible recommençait aussi meurtrier que diattis le chemin ; puis si cette seconde haie était encore enlevée de la même manière , dix , vingt , cent retranchemens pareils offraient leurs abris successifs à cette meurtrière retraite , car tout le pays est divisé ainsi, pour le sakit des enfans de cette terre, qui semble prendre de leur conservation un soin tout maternel , en leur offrant partout un abri , et à leurs ennemis partout une tombe.
Ce que nous Tenons de dire explique comment la Convention , qui a raincu quatorze armées, conmiandéés par des rois et des princes , n'a pu pacifier la Vendée , soulevée par quelques pa jsaus, et comment ^apoléon^ qui donna des loisArEurdpe , n'a jamais pu faire entièrement exécuter ses ordres dans quelques départemens de ces contrées.
L'aspect du pays et les accidens du terrain sont toujours les mêmes; si les Vendéens n'en ont pas tiré parti dans la.darnière prite d^armes , ce n'est pas qu'ils les aient méconnus. Us comptaient à leur tête des officiers distingués de toutes armes , dont partie avaient appartenu à l'ex-garde royale; ils ont prouvé depuis qu'ils étaient capables de les comprendre et de les apprécier en montrant non moins de talent que de courage dans les divers engagemens qu'ils eiurent avec nos troupes. Mais la Duchesse , en arrivant dans le pays , fit renoncer à cette guerre de chicane , longue , meurtrière , et .^ns résultats décisifs , en ordonnant une levée en masse.
Jai dit précédemment, que les Bourbons
£r Madame. 49
de la branche aînée » en aecordant des bonneiir^ et des pensions aux anciens chefs vendéens , avaient cntretena dans TOoest , par une amèare pi^nsée, une année invisible et secrète , encouragée par des faveurs et des réc<Mppeiiaes > et oi^nîsée par division , capitaineries et parpifises. Le canon de juillet étonna cette ai*mée , et ne la dispersa point. Quelques che& vendéens voulurent même faire une tentative pour enlever Charles X ; quand il se rendait à Cher )>ourg. Le vieux roi s'y opposa ; il pensa sagement que leurs efforts viendraient se briser contre la volonté nationale , qui l'exilait , et pendant que le peuple était encore anné et debout.
Mais lorsqu'il 8*»perçut que le gouvernement d» juillet repoussait tous les hommes éœr^ques qui avaient- joué leur tête pour réiabtir;
Que le roi , notre élu , c<mservait dans les emplois presque tous les hommes de la restfturaftiosi;
Qu'il sJappuyait sw des illu^tlralions qui avaient adiopèé pour devise ces mots : <c En
5o LA VENDÉE
» politique il faut (woirplus dun manteau ; ^
Que sa diplomatie était dirigée par un homme qui comptait autant de trahisons que de sermens , et qui en était , je crois , à son quatorzième ;
Qu'il éprouvait quelques embarras pour fonder un trône héréditaire, et. pour continuer une restauration qui ne présentait des avantages que pour lui seul, sur le sol mouvant de la souveraineté du peuple ;
Et enfin que le peuple français , devenu souverain , se montrait plus irrité , plus menaçant, plus énergique qu'avantlesévénemens de juillet ;
U conçut quelques espérances de retour ^ ^t pensa que dynastie pour dynastie , restauration pour, restauration , on pourrait bien en finir par revenir à la sienne , qui au moins nous mettrait en paix avec FEurope, et pourrait nous débarrasser de Talliance funeste de l'Angleterre.
Alors de . nouveaux émissaires -reparurent dans l'Ouest, Farmée secrète se ^réorganisa, se recruta, s'exerça au maniement des armes;
ET MADAME. 5i
des contrôles forent établis par paroisses, Elle était nombretise 9 puisque dahs la seule commune de Paux , dont la population se monte à 3ooo habitans environ , il existait un contrôle de 5oo individus enrôlés prêts à marcher. Le chiffre de ces enrôlemens pouvait , v. sans exagérations, être éTeye àe, quinze à ving^ nàJU pour le départemeM dft k JuoitfirJnlé^ù '"î^^IîLi.fit à soixante ou soixarOt-dix miSe pour les départemens de T Ouest insurgés.
Lorsqu*à la demande du général Lafayette, on avait voulu armer les gardes nationales dans toute la France , le général Làmarque avait proposé de faire acheter à bas prix, dans les départemeçs de l'Ouest , toutes les armes de guerre qu'il eût été possible ' de s'y procurer. Cette proposition était dictée par une sage économie et unepolitiqueprévoyante.
On trouva peut-être que c'était une salé économie, et on préféra faire.une salé o|)ératiQnj en envoyant en Angleterre, acheter, au prix de 35 . francs , des mauvais fusils dé traite -, quand en France on pouvait s'en procurer des
5a LA VENDÉE
Bieîllettrs pour 24 francs j dt d'excellens , au prix moyen de 28 francs 90 cent.
La Duchesse, en arrivant dans la Vendée , ordonna une prise d'armes générale et le désarmement de nos cantonnemens, dont les sol«dats étaient trop disséminés et logés chez les hal^itans. ËUe espérait, par ce moyen , procurer à ses partisans des armes et des munitions qui leur manquaient , et se mettre à la tête d'un rassemblement important qui devait décider des défections sur lesquelles elle comptait et pouvait compter ; .tant de gens en place alors , s'étaient vendus et revendus , qu*elle connaissait le tarif de chaque conscience dt la monnaie qu'il fallait pour les payer !
Quelque retard dans l'exécution des ordres de la princesse, les nouvelles dispositions que j'ordonnai dans nos cantonnemens à mon
arrivée à Nantes , enfin une expédition que |e fis au château de la Chaslière , et qui me livra sa correspondance et ses projets, comme on le verra plus loin , firent échouer tme
insurrection menaçante , qui n'aurait pas eu lieu sans quelques chances de succès » si la princesse avait pu former un premier noyau de huit à dix mille hommes : ce qui n'était pas impossible.
as
• L'air m*arrivait de la Veudée avec uoe laveor de » gaerre que nous antres, vieux soldats, reconnaissons » de quelque point qu'elle nous Yienne. >
J'arrivai à Nantes le i" mai ; aussitôt je fis ma visite au général Solignac , commandant la douzième division militaire , qui m*annonça qu'il m' attendait avec impatience pour faire une tournée dans sa division. Mes visites faites aux diverses autorités , je m'occupai de mes cantonnemens , ainsi qu'à prendre avec soin ^ tous les renseignemens nécessaires pour bien connaître le pays soumis à mon commandement , ses habitans , et les menées du parti carliste.
Ces cantonnemens étaient divisés en cinq arrondissemens militaires ; les principaux sur la rive droite étaient ceux :
De Châteaubriant ,
D' Ancenis ,
Et de Savenai ; et sur la rive gauche, ceux :
De Machecoul ,
Et de Clisson.
Chacun de ces arrondissemens commandé par un chef de bataillon , était le centre de plusieurs cantonnemens secondaires, variables à ma volonté , selon le besoin du service.
Les cantonnemens secondaires étaient commandés par des capitaines, et au-delà de
ceux-ci, des détachemens plus faibles encore, commandés par des lieiltenans ou sous-lieuteuans, s'avançaient comme des sentinelles dans le pays suspect.
Ces cantonnemens formaient, autour de Nantes, une ceinture mouvante d'environ trois mille baïonnettes ; car un demi-bataillon restait pour former la garnison de la ville , force suffisante ; la garde nationale faisant un service très-actif*.
' n n'y avait à ma disposition , lorsque j'arrivai dans Ip département, que le 32^ de ligne , un bataillon du 39* cantonné dans Tarrondissement de Clisson, une compagnie de vétérans, le 4* escadron du i*' régiment de gendarmes mobiles, et quelques canonniers sédentaires.
De cette manière les troupes acquéraient une connaissance exacte du pays ; connaissance qui devait leur être fort utile au jour du combat. Le Ss"" de ligne surtout, qui était stationné ainsi , depuis le commencement de i83i f connaissait les plus mauvais sentiers de la Vendée aussi bien que le plus habile chouan : il y a encore, outre le premier résultat , un excellent calcul de politique à laisser ainsi les détachemens en garnison plusieurs mois dans un même village ; car bientôt des rapports intimes s'établissent entre les soldats et le pays , et par ce moyen on est prévenu de toutes les menées des chouans.
Ce fut le 4 que le général Solignac partit pour faire la tournée préméditée ; et déjà les rapports que j avais reçus des différens commandans des cantonnemens , et même quelques données secrètes , m'avaient signalé M. Dudoré comme un des principaux meneurs et comme un homme qui jouissait d'une grande influence. J'obtins , non sans peine , que Tautorité judiciaire se décidât à lancer un mandat d'amener contre lui. M. Dudoré
fut arrête et conduit à Nantes ; son entrée dans la ville faillit presque faire éclater une émeute. Le peuple, las de la guerre ciidle fomentée pendant deux ans par ^s nobles , partisans de la légitimité , voulait le tuier ; les adjudansde place Ferrand et Petit-Pierre, qui l'accompagnaient, eurent beaucoup de peine à le faire arriver jusqu'à la prison, et ce ne fut pas sans danger pour eux-mêmes, qu'ils traversèrent la ville. On parlait sérieusement dé jeter à l'eau la voiture , et tout ce qu'elle contenait. Le courage des deux adjudans sauva y certes , la vie à M. Dudoré.
Ce fut dans mes tournées qui suivirent cette arrestation, et d'après les mouvemens que je remarquai parmi les- paysans , et l'activité des rapports qui s'établissaient entre Nantes et la Vendée , que j'acquis la certitude qu'une grande conspiration s'ourdissait et ne tarderait pas à éclater. Des réumiops avaient lieu très-souvent , pour s'exercer au maniement des armes. Les curés non-seulement ne chantaient pas le Domine sahumfac regem PhiUppum , mais bien plus , recom-
mandaient publiquement aux prières des fidèles Henri /^, roi de France , et Mcarie-Ca" roUne, régente. L'air m'arrivait de la Vendée avec une saveur de guerre, que nous autres vieux soldats reconnaissons , de quelque point qu*elle nous vienne , et chacune de ces bouffées nous apportait , jusque dans nos corps-de-garde , des proclamations pareilles à celle-ci :
ic Habitans des campagnes ,
» Le fils du régicide , celui dont le drapeau » sanglant a paru comme un signe de désola^ » tion au milieu de vos champs , vient enfin » de jeter le masque. Il vient d'avouer haute- » ment sa haine pour la religion sainte , que » vos pères vous ont transmise en versant » leur sang pour elle. Déjà il avait permis » que des brigands renversassent des églises , >> traînassent dans les rués de Paris les vases » sacrée , et se livrassent à toutes sortes d'a- » bominations. Ce n'était pour lui qu'un pre- » mier pas dans la carrière du sacrilège : ap- » prenez ce qu'il vient de faire ; finissant
£T MADABlËv 69
y» comme Bonaparte a fini , il a osé s'attaquer » au pape même. Des soldats , aveugle» ius- » trumens de son impiété , sont descendus en » ennemis dans une ville soumise à la domi- » nation du saint-siége ; ils l'ont surprise de » nuit, et le vénérable chef de notre religion » a vainement protesté contre cet horrible » attentat. Ah ! n'en doutez pas , un Dieu » vengeur poursuit Louis-PhUippe ; ce der- )» nier crime comble la mesure , le jour de » la délivrance approche ; la France , si mal- 3» heureuse depuis le retour des couleurs r^é- » volutionnaires , verra^ bientôt paraître spn » sauveur.
* Imprimerie de liénri V. »
Quel était ce sauveur inconnu, quel chef allait devenir l'âme de la guerre civile , quel bras conduirait l'insurrection ? C'est ce que nous ignorions encore.
Nos doutes ne tardèrent pas à être fixés à ce sujet.
Une dépêche télégraphique nous annonça l'apparition de la duchesse de Berri à la vue
en LA WNDÉE
des cdted de France , et , le lendemaiti , le Moniteur nous annonça les troubles de Mar-^ seille. Du moment que ces troubles avaient été comprimés > et que la Duchesse n'était point prise, il était très-probable que nous allions la voir arriver dans la Vendée. J'ordonnai en conséquence la plus grande surveillance sur toute notre ligne militaire , con-^ vaincu que nous ne tarderions pas à apprendre de notre côté , quelques nouvelles positives- L'am>ndissemeilt militaire de Clisson étant un des plus disposés à Tinsurrection, je m*empressai de donner au chef de bataillon Georges , qui le commandait, les instructions suivantes:
Instruction au commandant de F arrondissement de Clisson.
Hantes y 8 mai ISSX
M. le Commandant ,
Je viens de recevoir votre lettre datée du Loroux , et je vous sais gré des détails qu'elle contint. Quoiqu'on doive supposer qu'il y a plus de jactance de la part des paysans que
ET MADAME. 6i
d'intentions réelles , il est bon néanmoins de ne pas nég^ge^ les avis qni sont donnés , et de prendre des mesures comme si la chose devait arriver. Vous devrez donc redoubler de surveillance , M; le commandant , et re^ commander à tous les commandans de vos différens dëtachemens d'être en éveil le jour comme la nuit, de correspondre chaque jour entre eux, en s'indiquant réciproquement l'heure du départ de chaque patrouille d'un village à Tautre , et un point de réunioti, pour que l'une ne fasse pas plus de chemin que l'autre. Vous leur insinuerez qu'ils devront changer souvent les heures où ces patrouilles saront faites , afin d'éviter qu'une trop grande régularité ne soit remarquée par les chouans , qu'ils échappent à notre poursuite , et puissent faire avec sécurité leiars excursions.
Vous devrez encore faire un dispositif en cas d'attaque , et indiquer un point centrai de réunion pouf votre bataillon. Il serait aussi à désirer que dans chaque cantonnement les hommes fussent plus resserrés , car de vos six cents hommes , force du bataillon , je n'en
69 LA TENDÉE
vois que deux cent trente-cinq casernes ; ce qui offine un très-grand inconTéoî^t de n'avoir pas les hommes sous la main.
Le Loronx paraissant être le lieu desdné à ces Messieurs , et où ils viennent faire parade de leurs bravades, il sera bon que ce point soit observé avec une scrupuleuse attention. LêU ChapeUe-Basse-Mer , la Cha*pelle-HuHn, Vertou^ Saint - Fieicre et T^allet étant les cantonnemens les plus rapprochés de ce lieu , il sera Êicilc aux cornmandans de ces di£Férens postes d'être toujours prêts à s'y porter en cas urgent , ou d'y envoyer chacun pour leur compte des détachemens ; c'est encore un dispositif que vous devrez établir, pour qu'à la première alerte ils soient en mesure d'agir promptement. Vous commencerez à faire faire ce service à dater de dimanche prochain , à moins d'ordres contraires. Vos dispositions seront prises pour que les divers détachemens calculent la distance qu'ils auront à parcourir , et arrivent simultanément au Loroux, et cela autant que possible à l'heure de la messe , car il est
bien probable que les rubans et autres signes de ralliement , s'ils sont mis en parade, ce sera au sortir de l'église , et comme il vient d'être reconnu par M. le procureur du roi, que les médaillés à Tcffigie d'Henri V et les rubans verts sont des signes séditieux , et que tout individu qui en serait ostensiblement porteur , doit être arrêté; s'il s'en trouve dans ces cas , vos chefs de détachemens les feront arrêter sur-le-champ, et conduire à Nantes sous bonne escorte. Cette mesure sera de rigueur pour l'avenir. Je vous invite enfin à faire de fréquentes tournées dans le ressort de votre commandement , pour vous assurer que ces ordres sont exécutés , et prendre en même temps les renseignemens même les plus minimes , mais qui dans les circonstances actuelles peuvent être de la plus grande importance.
Agréez , etc.
D'après de nouveaux renseignemens que je recueillis , je fis, sous la date du i5 , le rapport suivant au général Solignac.