CHAPITRE XXII
JEANNE d'arc ET CHARLES VII — CATHERINE DE LA ROCHELLE — PRISE DE SAINT-PIERRE-LE-MOUTIER — SIÈGE DE LA CHARITÉ
Jeanne d'Arc.
Sculpture de la princesse Marie d'Orléans.
La Piicelle, de retour à Gien, dut, selon les ordres du roi, le suivre, lui et sa cour, dans les diverses résidences royales où il recommençait à promener son inaction, comme avant les victoires de Jeanne. La noble enfant l'acconî^agnait, et chaque fois que Charles VII
l'entretenait, elle ne manquait pas, avec une naïve franchise, de lui rappeler le vouloir de Dieu sur la France et sur lui-même. Ce qu'elle redisait alors au roi se trouve résumé dans cette scène sublime, dont un manuscrit précieux, découvert il y a seulement cinq ans, vient de nous donner le récit :
« Un jour, raconte le document en question, » la Pucelle pria le roi de lui faire un pré- » sent. La prière fut agréée. Elle demanda » alors comme don le royaume de France lui- » même. Leroi étonné le lui donna après quelque » hésitation, et la jeune fille l'accepta. Elle » voulut même que l'acte en fût solennellement » dressé et lu par les quatre secrétaires du roi. » La charte rédigée et lue à haute voix, le roi » resta un peu ébahi, lorsque la jeune fille, le » montrant, dit à l'assistance : Voilà le plus » pauvre chevalier de son royaume.
» Et, après un peu de temps, en présence » des mêmes notaires, disposant en maîtresse » du royaume de France, elle le remit entre les » mains du Dieu Tout-Puissant. Puis, au bout » de quelques autres moments, agissant au » nom de Dieu, elle investit le roi Charles du » royaume de France ; et de tout cela, elle )) voulut qu'un acte solennel fût dressé par » écrit. »
Nous avons dans ce trait le fidèle tableau de
Jeanne, envoyée de Jésus-Christ pour sauver la France. Et, remarquons-le bien, ce qu'elle demande au roi Charles VII est identiquement ce que, deux siècles et demi plus tard, la bienheureuse Marguerite-Marie fit demander, au nom du Sacré-Cœur, à un autre roi de France, Louis XIV. A cette époque, la mission de la France était encore la même qu'au temps de Jeanne d'Arc. Fasse le ciel qu'aujourd'hui, après deux cents ans de plus écoulés, elle ne soit point changée, et que notre patrie, par ses ingratitudes, n'ait pas lassé la patience de Dieu !
C'est un rôle difficile à remplir que de parler au nom de Dieu, et nul ne peut l'accomplir fidèlement, si, par une vie exemplaire, il ne se dévoue lui-même pour prouver la vérité de sa mission. C'est ce que Jeanne fit, chaque jour de sa trop courte existence, sans se démentir jamais. De retour, en eft'et, après cinq mois passés au milieu des camps, on la retrouva ce qu'elle était avant son départ, pure comme un ange, pieuse, recueillie, sainte, et par-dessus tout, humble, malgré les louanges des grands et les fanatiques enthousiasmes de la foule. Le témoignage positif d'une noble femme chez qui elle demeura à ce moment de sa vie nous en est une preuve irréfragable.
Le bon sens de la Pucelle demeura toujours exempt de toute erreur, comme de tout entrai-
nement. Elle dut l'employer vers cette époque dans une circonstance toute particulière : Une femme, nommée Catherine de la Rochelle, vint trouver le roi : « Je suis, lui dit-elle, envoyée » par Dieu pour vous procurer des trésors. » Une dame blanche, vêtue de drap d'or, m'ap- » paraît, et me commande d'aller par les bonnes » villes et de faire crier par les hérauts du roi » que tous ceux qui possèdent de l'or ou de » l'argent caché l'apportent sans retard. S'il en » est qui refusent de ie faire, je saurai bien les » reconnaître et les désigner. »
L'offre était tentante, vu la pénurie des armées royales ; mais Charles VII eut le bon esprit de s'en remettre à la Pucelle pour prononcer sur le cas de cette femme. Jeanne d'Arc commença par interroger soigneusement la visionnaire : et, ayant bien pesé les réponses de Catherine, elle lui dit : tt Retournez vers votre mari, allez faire » votre ménage et nourrir vos enfants. »
Cependant l'aventurière insistait : « Quand » donc vient cette dame dont vous parlez ? inter- » rogea Jeanne. — Chaque nuit, répondit-elle. — » N'y manque-t-elle jamais? — Non, jamais. — » Eh bien! ce soir, venez à mon logis, vous par- » tagerez mon lit. »
Ainsi fut fait. Jusqu'à minuit, Jeanne resta éveillée, et bien entendu ne vit rien. Vaincue par la fatigue, elle s'endormit jusqu'au matin.
A son réveil, elle interrogea Catherine : « Eh » bien! la dame est-elle venue? — Mais oui, » répondit l'autre; seulement vous dormiez si » fort que j'ai craint de vous réveiller. — Bien, » reprit la Pucelle, alors revenez ce soir. »
Toute cette journée, Jeanne dormit, afin d'être sûre de veiller la nuit tout entière. En effet, ayant Catherine à ses côtés, elle ne ferma pas l'œil jusqu'au jour, interrogeant souvent sa compagne : « Votre dame viendra-t-elle » bientôt? — Oui, tantôt », répondait toujours piteusement l'autre. Il va de soi que l'attente fut absolument vaine.-
Néanmoins, ne s'en reposant pas sur ses propres lumières, Jeanne d'Arc consulta ses voix. Il lui fut répondu que, dans le fait de cette Catherine de La Rochelle, tout n'était que folie et mensonge. La Pucelle en écrivit au roi, au grand mécontentement de l'aventurière et de Frère Richard, qui ajoutait foi à ses révélations. Catherine ne quitta pas la cour pour cela, mais au cœur de l'hiver, elle refusa de suivre l'armée, disant qu'il faisait trop froid, et, en une autre occasion, elle eut même l'audace de se proposer pour aller traiter de paix avec le duc de Bourgogne. C'est en cette circonstance que Jeanne répondit : « Il me semble que l'on ne » trouvera pas de paix avec lui, sinon par le bout » de la lance. *
Dans la suite, l'indigne aventurière passa au parti anglais, et nous la verrons, avec sa haine de femme jalouse et perverse, déposer dans le procès de la Pucelle des mensonges et des calomnies perfides.
A cette époque, Jeanne fut demandée par le duc d'Alençon pour l'accompagner dans une expédition en INormandie. Le conseil royal refusa l'autorisation. Il ne voulut pas non plus permettre à Jeanne, comme elle le désirait, de se porter au secours des places françaises du INord et de FEst, qui étaient en grand péril par la retraite de l'armée royale. La Pucelle désolée ne resta pourtant pas inactive : aux places éloignées, revenues par elle à la couronne, elle écrivit pour les encourager et les rassurer; et quant aux places du centre, qu'elle avait conquises elle-même, elle les visita en personne.
Toutes ces patriotiques occupations ne consolaient pas la Pucelle de son inaction forcée : Se voyant délaissée, elle ne se plaignait pas pour elle-même, mais pour la France, qui refusait le secours de Dieu apporté par elle. Ses voix lui parlaient encore, et chaque jour; mais lasses de parler en vain, elles ne lui donnaient plus de conseils pour guerroyer contre les ennemis. Jeanne voyait bien maintenant la triste réalité, elle savait que, personnellement, elle ne pouvait plus donner à la France
le rapide salut pour lequel elle lui avait été envoyée, car, une fois encore, notre patrie avait laissé passer l'heure de Dieu sans la saisir.
Désormais la Pucelle ne songe plus qu'à expier les fautes de son coupable pays, qu'à se sacrifier, à souffrir pour lui, et, dans ce but, n'ayant plus de plan à suggérer de la part de Dieu, elle est tout aux ordres des généraux, et se décide à leur obéir aveuglément.
C'est ainsi que le Conseil royal, ayant décidé l'attaque des villes de Saint-Pierre-le-Moûtier et de La Charité-sur-Loire, Jeanne se met en campagne immédiatement. Elle part de Bourges, oii les troupes sont réunies, en compagnie du sire d'Albret. Elle arrive devant Saint-Pierre-le-Moûtier, y fait donner l'assaut immédiatement. La place se défend bien, et les Français sont repoussés avec perte.
D'Aulon lui-même, blessé à la jambe, est transporté non loin du fossé; il voit alors fuir toute la troupe française, et en même temps stupéfait, il aperçoit Jeanne restant devant la ville avec quatre ou cinq hommes seulement. La garde de la Pucelle lui est confiée par le roi; aussi, malgré sa blessure, il se remet en selle, et courant vers l'héroïne, il la supplie de battre en retraite : « Ne voyez-vous pas que » vous êtes seule? lui dit-il. »
Jeanne alors enlève son casque, et lui répond : « Je ne suis pas seule; j'ai encore » en ma compagnie cinquante mille de mes » gens; je ne partirai pas d'ici que la ville ne » soit prise. » Jeanne parlait des anges qui l'aidaient en toute entreprise, et qu'elle voyait souvent aller et venir parmi les hommes.
La Pucelle commande alors à d'Aulon de retourner vers les fuyards, et de leur faire apporter ce qu'il faut pour combler les fossés de la ville ; quelques instants plus tard, s'adressant aux Français qui reviennent, elle leur crie d'une voix forte : « Aux fagots, aux claies tout » le monde, afin de faire le pont. »
Sa voix rend le courage à sa troupe; l'assaut recommence, et au même instant, la résistance de la place cessant comme par enchantement,
Portail de l'église de Saint-Pierre-le-Moûtier.
la ville est emportée; tout y est livré au pillage ; mais l'énergie de Jeanne sait faire respecter l'église dans laquelle les assiégés ont mis à l'abri les plus précieux de leurs biens.
Telle ne fut pas l'issue du siège de la Charité qui suivit; il traîna en longueur, les assauts furent toujours repoussés. Après plusieurs jours de vains efforts, pendant lesquels la Pucelle chercha vainement à procurer à ses hommes ce qui leur manquait, l'armée française, sans argent, sans munitions, sans vivres, dut battre en retraite, abandonnant son artillerie.
Cet échec, le seul que Jeanne éprouva pendant sa carrière militaire, fut une cruelle douleur pour son âme. Elle comprit mieux encore, dans leur triste réalité, toutes les conséquences pour la patrie du refus d'écouter sa parole inspirée. Son désir d'obtenir le pardon de la France par la souffrance et l'immolation s'accrut dans la même mesure. Elle fit, n'en doutons pas, le sacrifice de sa vie pour son pays, et demanda de mourir pour obtenir la victoire ; mais la mort qu'elle entrevoyait , c'était la mort glorieuse des champs de bataille. Le ciel, acceptant son sacrifice, lui réservait une fin plus glorieuse encore, le martyre et sa couronne.