CHAPITRE XXT
CHARLES VII QUITTE REIMS — MARCHE HESITANTE DE SON ARMÉE — PAROLES MÉMORABLES DE LA PUCELLE PRONONCÉES A CRÉPY-EN-VALOIS — BEAU- COUP DE VILLES SE DONNENT AU ROI DE FRANCE. — COMBAT DE MONTESPILLOY — JEANNE A SAINT- DENIS — ELLE ATTAQUE PARIS LE 8 SEPTEMBRE; SA BLESSURE — RETRAITE DÉFINITIVE DU ROI ET DE SON ARMÉE
Le 20 juillet, le roi se rendit à l'abbaye de saint Marconi, à 6 lieues de Reims, pour y guérir les écrouelles, comme faisaient tous les rois de France nouvellement sacrés. Le 22, il vint loger avec son armée dans une petite place forte qui s'était rendue à lui, Vailly-sur- Aisne. Là, il reçut la soumission des villes de Soissons et de Laon. — Le 23, il fit son entrée solennelle à Soissons, où il demeura cinq jours, et y reçut les députations de Château- Thierry, Provins, Coulommiers, Crécy-en-Brie( qui se soumettaient spontanément à son pouvoir.
Le 29, il était à Château-Thierry; de là il se
rendit à Montmirail-en-Brie, puis, quittant la route de Paris, il vint à Provins, où il séjourna trois jours ; Provins, c'était pour l'armée le chemin de la Loire, et non celui de la capitale.
Tous ces délais avaient donné à Bedfort le temps d'organiser la résistance. Le 25 juillet, il était entré dans Paris avec les 5 000 hommes du cardinal de Winchester; le 3 août, il signait une proclamation appelant sous les armes tous ses feudataires de France et de î^ormandie ; puis sans les attendre, il quittait Paris avec une armée de 10 000 hommes et arrivait le 4 à Melun en passant par Corbeil.
En apprenant l'arrivée des Anglais, l'armée royale quitta Provins pour marcher au-devant de l'ennemi jusqu'à la Motte-de-Nangis. Là on ne vit rien, et l'on recueillit le bruit de la retraite de Bedfort sur Paris. Satisfait de ce résultat, le roi donna Tordre de continuer la marche sur la Loire, et de se diriger sur Bray, 011 il comptait passer la Seine.
On arriva devant cette ville, dont les habitants promirent obéissance, et le passage du fleuve fut décidé pour le lendemain matin. Mais voici que la nuit, un corps d'Anglais, envoyé sans doute par Bedfort, pénétra sans bruit dans la ville de Bray, se fortifia sur le pont, et repoussa vivement les premiers qui
voulurent tenter le passage. Cette circonstance changea les desseins du roi, en permettant à ses capitaines de lui démontrer que les Anglais, reprenant audace, avaient besoin d'une nouvelle leçon, si on ne voulait pas qu'ils prissent notre retraite pour un aveu d'impuissance.
On revint donc, bien tard hélas! mais on revint au plan de la Pucelle. Celle-ci en témoigna sa joie par une lettre qu'elle écrivit le même jour, 5 août, aux habitants de Reims. Dans cette lettre, elle les prie de ne pas douter du succès de la bonne cause qu'elle soutient pour le sang royal. Elle dit le peu de confiance qu'elle a en une trêve de quinze jours, que le roi vient de conclure avec le duc de Bourgogne, à l'issue de laquelle le duc devait rendre Paris au roi sans coup férir : « Ne vous » étonnez donc pas, dit-elle ensuite, si je » n'entre sitôt dans Paris; de cette trêve qui a » été faite, je ne suis pas contente, et je ne sais » si je la tiendrai. Si je la tiens, ce sera seule- » ment pour garder l'honneur du roi. Mais en » tout cas, ils n'abuseront pas le sang royal ; )) car je maintiendrai en bon ordre l'armée du » roi, pour qu'elle soit toute prête, à l'issue de » ces quinze jours, s'ils ne font la paix. Ainsi, » mes très chers et parfaits amis, je vous prie » que vous ne vous tourmentiez pas, tant que » je vivrai ; mais je vous requiers que vous fas-
» siez bon guet et gardiez bien la bonne cité » du roi. Faites-moi savoir ç'il y a aucun » oppresseur qui vous veuille grever, et le plus » tôt que je pourrai, je le ferai ôter. Faites- » moi savoir de vos nouvelles. Je vous recom- » mande à Dieu, Dieu vous garde. »
On voit que le duc de Bourgogne abusait le roi et ses favoris, en cherchant à gagner du temps ; mais une marche rapide sur Paris pouvait encore tout réparer. La preuve en est dans l'alarme de Bedfort, apprenant le nouveau mouvement de Farmée française. Sous cette impression, il n'hésita pas à écrire à Charles VII une lettre qui contenait deux choses : des injures à l'adresse de la Pucelle, et une proposition de paix.
Le roi était donc revenu sur ses pas. Il était rentré à Château-Thierry le 8 août, avec son armée. Le 11, il était à Crépy-en- Valois; le peuple de France, voyant ce mouvement offensif, était transporté de joie. Il accourait de toutes parts sur le passage du roi et de la Pucelle, avec des transports d'allégresse, et en criant : « Noël! Noël! »
Ce bonheur du peuple trouvait un écho dans l'âme de la Pucelle, mais il venait s'y mêler à des pressentiments pleins de tristesse, que lui donnaient sans doute la marche des événements et l'impossibilité où elle se voyait de faire suivre
désormais au roi avec fidélité les indications de ses célestes conseillères. C'est ainsi qu à l'entrée du roi dans Crépy-en-Valois, Jeanne, se trouvant à cheval entre le Bâtard d'Orléans et le chancelier, dit à ce dernier : « Voici de » bonnes gens, et je n'ai vu nulle part un » peuple qui se réjouit si fort de l'arrivée d'un » si noble roi. Etpuissé-je être assez heureuse, » quand l'heure de ma mort sera venue, pour » être inhumée dans cette terre !
— Jeanne, dit l'archevêque, en quel lieu » croyez-vous donc finir vos jours?
— Où il plaira à Dieu, répondit-elle, car je » ne suis assurée ni du temps ni du lieu, pas » plus que vous ne l'êtes vous-même. Ah ! que » je voudrais que ce fût la volonté de Dieu mon » Créateur, que je retournasse maintenant, » quittant les armes, pour aller retrouver mon » père et ma mère, les servir, garder leurs )) brebis avec ma sœur et mes frères, qui M seraient bien joyeux de me revoir! »
La Pucelle eût été bien heureuse, on le voit, de reprendre son humble vie de paysanne, mais tel n'était pas le vouloir du Tout-Puissant ; toujours soumise à ses décrets, elle demeurait à l'armée pour accomplir ses ordres, et servir ses vues miséricordieuses sur la France.
Le vendredi 12 août, le roi était à Lagnyle-Sec. Le 13, campé en plein champ, près de
Dammartin, il apprit que Bedfort venait d'arriver à Mitry, où il était en train de ranger son armée en bataille dans une forte position. La Hire fut envoyé en reconnaissance vers les Anglais avec un gros de cavalerie; la journée se passa en escarmouches, mais le soir même, Bedfort reprit le chemin de Paris, et le roi celui de Crépy-en-Valois.
C'est à cette époque que Charles VII envoya des hérauts à Beauvais ; les bourgeois de cette ville les acclamèrent, et leur firent soumission malgré leur évêque Pierre Cauchon, qui fut obligé de quitter la place. Compiègne se soumit également au roi.
Le 14 août, Charles VII se trouvait à Baron, village situé à deux lieues de Senlis. Là, il apprit que Bedfort, ayant reçu des renforts, marchait de nouveau vers lui, et était en train de passer à gué la Nonnette, petite rivière qui coule entre Senlis et Baron. Les Français s'avancèrent pour attaquer leurs ennemis durant ce passage, mais ils arrivèrent trop tard. Les Anglais campèrent sur les bords de la Nonnette, et les Français à Montespilloy.
Le lendemain 15 août, on entendit la messe de grand matin. Jeanne d'Arc communia comme elle le faisait très souvent, et ce jour-là, ce fut en compagnie du duc d'Alençon et du comte de Clermont qu'elle s'approcha de la Sainte Table.
L'armée française marcha ensuite au combat, divisée en trois corps, plus une troupe volante pour les escarmouches, ayant à sa tête Dunois, La Hire et la Pucelle. Quand on arriva en face des Anglais, on vit qu'ils avaient passé la nuit à se fortifier, et leur corps de bataille était comme enfermé dans un camp retranché, défendu tour à tour par la rivière, par un étang, par de fortes haies d'épines, et, sur le front, par des fossés garnis de palissades. Leurs archers, leurs pieux aiguisés fixés en terre devant eux, étaient au premier rang.
Vainement, on leur offrit le combat en plaine, vainement on essaya de les faire sortir de leurs retranchements; en vain, la Pucelle se repliat-elle avec sa troupe jusqu'au corps de bataille, et leur offrit de faire reculer l'armée française tout entière pour leur donner la place de se développer. En vain, elle alla hardiment frapper de son étendard les palissades qui les abritaient. Les Anglais s'en tinrent tout le jour à des escarmouches à quelques pas de leurs lignes; et s'ils consentirent, vers la fin de la journée, à s'engager tous au combat, ce fut toujours dans les mêmes conditions, c'està-dire sans quitter leur camp.
C'est dire que la bataille fut absolument nulle en résultat, ou plutôt qu'il n'y eut pas de bataille proprement dite. La Pucelle avec
Tarmée française coucha sur le chamç de combat ; puis, le lendemain matin, espérant attirer l'ennemi, elle fit exécuter un simulacre de retraite sur Montespilloy; mais Bedfort ne profita de ce mouvement que pour regagner précipitamment Paris.
Cependant Charles VII s'obstinait à s'éloigner de la capitale. Le 18 août, il faisait son entrée à Compiègne ; là, il vit revenir les ambassadeurs qu'il avait envoyés au duc de Bourgogne; puis, peu après, il reçut de nouveaux messagers de ce prince. La trêve de quinze jours était expirée et Paris n'était pas livré. Malgré cela, le 28 août, le roi et le duc conclurent une nouvelle trêve devant durer jusqu'à Noël, et pendant laquelle Philippe-le-Bon se réservait cette fois de concourir avec ses forces à la défense de Paris, sans préciser contre qui il prétendait protéger la capitale.
Pendant ce temps, que devenait Jeanne d'Arc? La cour n'avait guère souci d'elle et ne la consultait plus; mais, dès le 23 août, elle montra qu'elle existait. Pour essayer de sauver la France, elle renouvela le mouvement qui avait entraîné le départ de Charles VII pour le sacre. Elle alla trouver le duc d'Alençon et lui dit : « Mon beau duc, faites appareiller vos )> gens, assemblez vos capitaines ; je veux aller » voir Paris de plus près que je ne l'ai vu. »
Ce jour-là, la Pucelle et le duc d'AIençon partirent, en effet, avec la plus grande partie de l'armée. Ils rallièrent les troupes restées à Senlis, et le vendredi suivant, 26 août, ils s'établissaient à Saint-Denis. Le roi dut bien suivre, à son grand regret et au désespoir du conseil; sans cela il serait demeuré seul à Compiègne.
Le 30, il était à Senlis.
Pendant ce temps, Bedfort apprenait l'arrivée des Français à Saint-Denis, et ne se sentant plus en sûreté quittait précipitamment Paris, laissant la garde de la capitale à son chancelier de France, Louis de Luxembourg. Celui-ci fit encore une fois renouveler le serment de fidélité à tous les notables de Paris, et disposa l'artillerie et tout le reste pour la défense de la ville. En même temps, on effrayait les Parisiens en faisant courir le bruit que Charles VII était décidé à raser leur ville et à y faire passer la charrue.
Par ces faux dires, le peuple de la capitale était terrorisé, en même temps qu'excité contre l'armée de France. Ce fut donc en vain que le duc d'Alençon essaya d'amener les échevins à recevoir le roi. On dut, sans plus tarder, en venir aux armes, et chaque jour, deux ou trois escarmouches s'engageaient aux portes de Paris ; le plus souvent aux environs d'un
moulin situé entre la porte Saint-Denis et La Chapelle.
Cependant, le roi n'arrivait pas et restait à Senlis, sourd à tous les appels. On avait pourtant besoin de la partie de l'armée qui était avec lui pour livrer l'assaut. En vain, le duc d'Alençon alla le trouver le l^'" septembre. 11 dut y retourner encore le 5, mais cette fois, il eut plus de succès, car Charles Vil se mit en route, et le mercredi 7, dîna à Saint-Denis. L'armée l'acclama, et nul ne doutait que la Pucelle ne fût sur le point de faire rentrer le roi dans Paris.
Le 6, les troupes de Saint-Denis s'étaient établies à La Chapelle. Le 7, elles avaient livré une escarmouche plus sérieuse que de coutume. Les capitaines de l'armée décidèrent de la renouveler le lendemain 8, mais Jeanne avait résolu à part elle de les entraîner ce jour-là au delà des fossés.
L*armée quitta à huit heures La Chapelle divisée en deux corps : le premier devait attaquer; il était commandé par Rais, Gaucourt et la Pucelle; le second, sous les ordres du duc d'Alençon et du comte de Clermont, formait la réserve; il avait à surveiller les portes pour empêcher les assaillants d'être surpris par derrière.
Le premier corps s'avança avec impétuosité
vers la porte Saint-Honoré ; il força la première barrière, enleva le boulevard qui protégeait la porte ; puis la Pucelle, l'étendard à la main, se jeta avec les plus braves dans les fossés, malgré le feu nourri des assiégés, qui les criblaient de traits et de projectiles. Le premier fossé fut vite franchi, et déjà on s'élançait sur le dos-d'âne qui le séparait du second, quand un obstacle imprévu arrêta l'élan de la Pu,celle. Ce second fossé était profond et plein d'eau ; et bien que certains chefs de l'armée française connussent ce détail, ils n'en avaient pas prévenu Jeanne, soit par envie, soit par oubli, soit peut-être de crainte qu'elle ne remît l'attaque.
Cependant Jeanne courait le long de ce second fossé, le sondant du bois de son étendard, et cherchant un gué. Le jour baissait déjà ; à ce moment, un trait d'arbalète vint frapper Jeanne à la cuisse. Mais sa blessure ne l'arrêta pas un seul instant, elle continua à faire combler le fossé, en même temps qu'elle disait à ses hommes de se préparer à escalader les murs, leur promettant que la place serait prise.
Cependant, les capitaines de l'armée française, voyant la nuit venue, Jeanne blessée et les troupes fatiguées, firent sonner la retraite. Jeanne refusa de suivre les soldats qui se reti-
Jeanne d'Arc blessée devant Paris.
raient, elle resta au bord du fossé, répétant qu'elle voulait ou prendre la ville, ou mourir là. Il fallut que le duc d'Alençon et plusieurs autres chefs vinssent la prendre de force et la mettre à cheval pour la ramener à La Chapelle. Tandis qu'on l'entraînait ainsi, elle ne faisait que protester que la ville eût été prise, si on eût continué le combat. Et de fait, on sut plus tard qu'une effroyable panique s'était répandue dans Paris pendant l'assaut de la Pucelle : un peu plus d'audace eût sans doute exploité ce mouvement populaire, et eût obtenu la reddition de la place.
Malgré sa blessure, le lendemain, de grand matin, Jeanne était levée ; elle manda le duc d'Alençon et le pria de faire sonner le bouteselle. On se mit donc en marche de nouveau vers Paris ; et pleins d'ardeur on était en vue des murailles, décidés à vaincre ou à mourir, quand le comte de Clermont et René d'Anjou, duc de Lorraine, arrivèrent, bride abattue, apportant l'ordre formel du roi de battre en retraite. On obéit, avec une douleur profonde, mais résolus à recommencer l'attaque un des jours suivants, par un autre côté de la ville. Pour cela, le duc d'Alençon fit jeter un pont sur la Seine, à Saint-Denis. Le roi ne dit rien ; seulement, la nuit suivante, il ordonna de détruire le pont. Puis il se fit introniser à Saint-Denis,
confia le gouvernement des pays récemment conquis au comte de Clermont, laissa à Saint- Denis le comte de Vendôme et l'amiral de Culan, et partit le 13, donnant officiellement pour motif de son départ la trêve conclue avec le duc de Bourgogne jusqu'à Noël, le désir de soulager le pays fatigué de la guerre, enfin la volonté d'assembler une armée plus puissante encore.
Quand la Pucelle vit qu'elle ne pouvait plus retenir Charles Vil, elle alla prier et pleurer devant les reliques du patron de la France, saint Denis, et suivant l'usage du temps, suspendit dans l'église de l'abbaye, aux pieds d'une image de la Sainte Vierge, une de ses armures, et une épée qu'elle avait prise dans un combat devant Paris.
Pour l'épée de sainte Catherine de Fierbois, elle venait de la perdre dans des circonstances qui indiquaient que son zèle pour les bonnes mœurs de l'armée ne s'était pas ralenti. Ayant en effet trouvé à Saint-Denis même, dans les rangs des soldats, une fille de mauvaise vie, elle la chassa, la frappant du plat de son épée, qui se brisa. Le roi fut aussi désolé de cet incident que Jeanne elle-même, et regretta amèrement la perte de cette arme, car nul armurier ne la put raccommoder.
L'armée royale fut de retour à Gien le 21 sep-
tembre. Le roi et la plupart des chefs rentrèrent dans cette ville ce jour-là, ramenant avec eux presque de force la Pucelle. Longtemps ses voix lui avaient conseillé de rester à Saint- Denis, et ce n'est qu'au dernier moment qu'elles l'avaient autorisée à quitter cette ville pour suivre Charles VIL