‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 25 sur 34 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

JEANNE d'arc PRISONNIÈRE — LA TENTATIVE D'ÉVA- SION DE BEAULIEU — BEAUREVOIR ; CONSOLATIONS ET ANGOISSES ; DEUXIÈME TENTATIVE D'ÉVASION — L'INFAME pierre CAUCHON RÉCLAME JEANNE AU NOM DES ANGLAIS — JEAN DE LUXEMBOURG LA VEND 10 000 FRANCS D'OR — ARRAS — LE CROTOY — ROUEN

D'après les lois de la guerre, Jeanne appartenait au Bâtard de Wandonne ; celui-ci la remit entre les mains de son chef Jean de Luxembourg, et ce dernier ne pouvait disposer d'elle que selon la volonté de son prince, le duc de Bourgogne. Philippe le Bon s'était d'ailleurs hâté de venir à Margny pour voir et interroger la Pucelle prisonnière, mais il ne nous est rien resté de cet entretien, sans doute parce que les choses dites par Jeanne au duc furent des reproches mérités, et rien qui pût le satisfaire.

Qu'allait-il advenir de Jeanne? Le droit des gens voulait qu'elle fût mise à rançon et gardée prisonnière jusqu'à ce que la somme fixée pour

le rachat fût payée. Les négociations eussent même dû s'engager immédiatement dans ce but entre Charles VII et la cour de Bourgogne; la reconnaissance et le patriotisme en faisaient un devoir au roi de France. Mais tout le contraire eut lieu; ce fut l'Angleterre qui réclama le privilège d'acheter Jeanne aux Bourguignons, non pour lui rendre la liberté, mais pour la livrer au bourreau.

En effet, le 26 mai, le vice-inquisiteur de France, auquel sans doute les Anglais avaient dénoncé Jeanne comme hérçtique, écrivait au duc de Bourgogne pour lui demander d'envoyer la Pucelle à Paris, afin qu'elle y fût jugée. Une requête de l'Université de Paris, tout acquise alors à l'Angleterre, était jointe h cette lettre.

Philippe le Bon transmit ces lettres à son lieutenant, mais Jean de Luxembourg fit la sourde oreille, et garda sa prisonnière; il l'envoya à son château de Beaulieu-en-Vermandois, à quelques lieues de Compiègne.

La Pucelle n'était pas femme à prendre en patience sa captivité ; elle ne cessa au contraire de faire tout ce qui était en elle pour s'échapper et retourner à l'armée royale. A Beaulieu, elle parvint à sortir de sa prison « entre deux pièces de bois », soit qu'elle les chargeât sur ses épaules pour cacher son visage, soit qu'il

faille entendre qu'elle se glissa entre deux ais. Toujours est-il qu'elle allait réussir à enfermer ses gardiens et à sortir du château, si le portier ne l'eût reconnue et arrêtée.

A la suite de cette tentative, Jean de Luxembourg la fit transférer dans sa forteresse de Beaurevoir, située non loin de Cambrai. C'était là que résidaient la femme et la tante de ce seigneur, qui, toutes deux, comme la captive, portaient le prénom de Jeanne. Ces deux nobles dames furent pleines d'égards et de prévenances pour la prisonnière; elles firent tout au monde pour l'empêcher de tomber au pouvoir des Anglais, ses plus mortels ennemis ; de plus, sachant qu'un des principaux griefs qu'ils lui faisaient, était le port des vêtements d'homme, elles la supplièrent de reprendre l'habit de femme ; mais ce fut en vain, car Jeanne leur répondit qu'elle n'avait pas la permission de Notre-Seigneur de le faire, et qu'il n'était pas encore temps. Et de fait, outre les indications célestes dont elle avait à tenir compte, Jeanne ne voulait pas quitter l'habit de guerrier, parce qu'en le faisant elle eût semblé, d'une part, reconnaître qu'elle avait fait erreur en se disant envoyée du ciel comme chef militaire au secours des Français, d'autre part, renoncer pour l'avenir à l'espérance de porter les armes pour sa patrie.

Cependant les Anglais ne perdaient pas Jeanne de vue; bien que dans les fers elle causait à tous leurs hommes d'armes, même au delà du détroit, une telle frayeur, qu'ils refusaient de se rendre aux armées destinées à combattre en France, prétendant que cette femme usait de sortilèges pour empêcher le succès de leurs armes; et on a des pièces officielles du royaume d'Angleterre ordonnant de faire arrêter et traduire en jugement les guerriers à qui la peur de la Pucelle ferait déserter leur drapeau.

Le régent Bedfort fit donc commencer de nouvelles négociations pour réclamer Jeanne, et c'est ici que nous voyons apparaître celui qui portera au front, devant toute la postérité, l'assassinat de la Pucelle comme un stigmate d'infamie, Pierre Cauchon, l'indigne évêque de Beauvais.

Cet homme était d'une science profonde.

Natif de Reims, et d'une famille récemment anoblie, il avait été recteur de l'Université de Paris, et avait pris au Concile de Constance, contre Gerson, la défense de Jean-sans-Peur, l'assassin du duc d'Orléans. Les pères du Concile condamnèrent sa thèse, mais Philippe le Bon continua de le protéger après la mort de son père, le fit nommer à l'évêché de Beauvais et assista à son sacre. Henri V, roi d'Angleterre,

ne voulut pas être en retard sur le duc de Bourgogne, et lui conféra le titre de grand aumônier du royaume de France.

Livré corps et âme au parti anglais, il Tavait toujours soutenu de tout son pouvoir; les habitants de Beauvais, en se rendant au roi de France, l'avaient honteusement chassé de son évêché. Tel fut l'homme que le régent Bedfort résolut d'employer pour réclamer Jeanne au nom de l'Eglise, car il n'y avait que cet hypocrite prétexte qui lui permît de s'emparer de la sublime enfant. Pour exciter encore davantage le zèle de Tinfâme Cauchon, on lui fit entrevoir, comme récompense de ses ignobles services, l'archevêché de Rouen, alors vacant, que l'Angleterre se faisait fort d'obtenir pour lui.

Dans le courant du mois de juillet, Cauchon arriva au camp de l'armée bourguignonne devant Compiègne, portant deux lettres de l'Université de Paris, l'une au duc de Bourgogne, l'autre à Jean de Luxembourg. L'un et l'autre étaient sommés de remettre Jeanne d'Arc soit à l'Inquisiteur de France, soit à l'évêque de Beauvais lui-même, qui prétendait la juger comme prise dans son diocèse, quoique Jeanne d'Arc eût été faite prisonnière, non pas à Compiègne même, mais sur la rive droite de l'Oise, qui dépendait alors de l'évêché de Noyon.

A ces lettres, Cauchon joignait une requête personnelle, offrant au nom du roi une rançon de 6 000 francs d'or au sire de Luxembourg, et une rente de 2 ou 300 livres au Bâtard de Wandonne. Il ajoutait « que, si ses propositions n'étaient pas agréées, le roi de France et d'Angleterre exigerait Ja reddition de Jeanne, en vertu de la clause du droit français, autorisant le roi à réclamer tout prisonnier quelconque fait à rintérieur du royaume, fût-il roi lui-même, contre une somme de 10 000 francs d'or. Enfin, faute de les voir accepter ces conditions, révêque de Beauvais menaçait le duc de Bourgogne et Jean de Luxembourg des peines ecclésiastiques. »

N'ayant pas réussi dans cette première démarche, Pierre Cauchon vint peu de temps après jusqu'à Beaurevoir, oii Jean de Luxembourg était allé se reposer des fatigues de la guerre. Ce seigneur consentit enfin à ce lâche marché, mais il exigeait l'argent. Pour se le procurer, on leva sur la province de Normandie un impôt extraordinaire, et vers la fin d'octobre, on fut en mesure d'acquitter le prix convenu.

Cependant, la Pucelle n'était pas plus résolue à rester captive que dans les premiers jours de sa prison. Des bruits sinistres arrivaient jusqu'à elle; on lui disait qu'elle était vendue

aux Anglais ; que la ville de Gompiègne, serrée de près, allait être forcée, et qu'on y passerait au fil de l'épée tous les habitants, à l'exception des enfants au-dessous de sept ans. Sa bouillante ardeur n'y pouvait plus tenir : « Gom- » ment Dieu, dit-elle à ses voix, laissera-t-il » périr ses bonnes gens de Gompiègne, qui ont » été et qui sont si loyaux envers leur sei- » gneur? — Résignez-vous, répondait sainte » Gatherine, ne cherchez pas à fuir, et Dieu » vous viendra en aide, ainsi qu'aux habitants » de Gompiègne. — Puisque Dieu aidera ceux » de Gompiègne, répondait Jeanne, j'y veux » être. — Sans faute, redisait la Sainte, il faut » que vous preniez tout en gré; vous ne serez » pas délivrée que vous n'ayez vu le roi des » Anglais. — Vraiment, gémissait la Pucelle, » je ne le voudrais pas voir. J'aimerais mieux » mourir que d'être mise entre les mains des » Anglais. » Et la pauvre enfant méditait des idées de fuite.

Mais en vain parcourait-elle sa prison; les portes verrouillées et cadenassées ; les fenêtres munies de gros barreaux de fer ne lui laissaient aucune issue. Une seule voie lui était ouverte, c'était le sommet de la tour, mais là il fallait sauter dans les fossés, d'une hauteur de 20 mètres environ. G'était s'exposer à périr dans la chute, mais Jeanne n'était-elle

pas habituée à braver la mort sur les champs de bataille? Et, coûte que coûte, elle voulait voler au secours de ses amis de Compiègiie.

En vain ses célestes conseillères firent-elles tout pour la détourner de ce projet; Jeanne persista avec une obstination enfantine, et, l'esprit égaré par le chagrin, elle refusa, pour la seule fois de sa vie, d'obéir à ses voix. Profitant d'un moment où elle n'était pas observée, elle sauta de la tour .

Elle tomba dans les fossés, meurtrie par la chute, et ceux qui se mirent à sa recherche l'y trouvèrent étendue par terre, sans connaissance. Elle fut transportée dans le château, et resta deux ou trois jours sans pouvoir. manger; mais son cœur était surtout rempli d'une tristesse mortelle : elle avait plus de chagrin d'avoir désobéi à ses Saintes que de demeurer au pouvoir des ennemis. Et pourtant, cette faute, bien que très réelle, ne nous semble pas dénature à compromettre le caractère de sainteté de Jeanne d'Arc. Elle constitue en effet une infidélité à la grâce, sorte de faute que plus d'un saint reconnaît avec humilité avoir commiiie pendant sa vie; elle est occasionnée par un violent chagrin, qui trouble Jeanne au point de la rendre incapable de peser mûrement ses actions; elle est effacée par un immédiat et sincère repentir basé sur des motifs surnaturels.

La preuve de notre assertion se trouve dans les événements eux-mêmes, car sainte Catherine n'abandonna pas sa chère pa^otégée; elle la consola et lui rendit ses forces, la fit se confesser et demander pardon à Dieu, enfin lui promit que Gompiègne serait secourue avant la Saint-Martin d'hiver. Cette prophétie se réalisa, le 24 octobre suivant, par la victoire du comte de Vendôme, qui fit lever le siège.

Cependant l'or fut versé à Jean de Luxembourg. Dans le courant de novembre, laPucelle fut conduite à Arras, oii elle resta environ quinze jours; elle y reçut un certain nombre de visites, entr'autres celle d'un Écossais, qui lui montra une image la représentant ; (la seule, dit-elle plus tard à ses juges, qu'elle ait vue de sa vie). Le sire de Pressy y vint la supplier de prendre l'habit de femme, sans doute parce que ce seigneur savait tout ce qu'on préparait de ce chef contre elle.

Dans sa prison d'Arras, Jeanne sentit le besoin de se procurer quelques ressources pour adoucir les rigueurs de sa captivité. Dans ce but, elle écrivit aux bourgeois de ïournay, ville demeurée héroïquement française au milieu des Flandres bourguignonnes. Les Tournaisiens avaient reçu des lettres de Jeanne à l'heure de son triomphe; ils lui restèrent

fidèles dans ses malheurs, et se hâtèrent de lui faire remettre, par un envoyé spécial, une somme importante.

D'Arras, la Pucelle fut conduite au château de Drugy, près Saint-Riquier; et de là

Ueste 'lu château de Drugy près Saint-Riquier, où Jeanne fut enfermée lorsqu'elle fut conduite d'Arras au Crotoy.

au Crotoy, oii elle fît un court séjour. Les dames d'Abbeville vinrent l'y visiter, et elle put encore entendre la sainte messe, célébrée par le chancelier de l'église cathédrale d Amiens, qui se trouvait alors dans le château ; cet ecclésiastique la confessait également et lui donnait la communion. C'étaient les dernières consolations de la jeune captive, car un détachement anglais arriva bientôt au Crotoy, et Jeanne lui fut remise par les officiers bourguignons, munis des pleins pouvoirs de Jean de Luxembourg et du duc de Bourgogne.

Jeanne d'Arc aux mains des Anglais.

Ce fut pour Jeanne le commencement d'un atroce supplice, car à peine arrivée à Rouen, elle fut enfermée dans une des tours du château de cette ville; des fers lui furent mis autour du corps, ainsi qu'aux pieds et aux mains. Et des entraves de ses pieds partait une chaîne solidement cadenassée à un pieu planté au milieu de la chambre. Trois Anglais, appartenant à la lie de la valetaille, furent constamment enfermés avec elle; et deux sentinelles veillaient de l'autre côté de la grille de fer qui fermait l'entrée de son cachot; cette

Tour du château de Rouen, état en 1808.

grille avait trois serrures. Ce n'est pas tout; une étroite cage de fer fut commandée à un serrurier de Rouen, et amenée dans sa prison, sans doute pour l'y enfermer à la première ten-

tative d^évasion. Quelques contemporains affirment même qu'elle y fut enfermée à plusieurs reprises avant de comparaître devant ses juges.

Tel est l'affreux séjour où Jeanne attendit le commencement de son procès.

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