‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 26 sur 34 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

LES PROCÈS ECCLÉSIASTIQUES EN MATIÈRE DE FOI AU MOYEN AGE — LES CAUSES DU PROCÈS DE JEANNE d'arc ; SES VÉRITABLES INSPIRATEURS,

winchester et bedfort — le juge infame pierre cauchon — les assesseurs, et comment on les traitait — nobles résistances : nicolas de houppeville, jean de la fontaine, lohier, l'évéque d'avranches

Afin de bien nous rendre compte de tout ce qui va se passer désormais, il importe que nous jetions un regard sur un point de la législation du Moyen Age, complètement disparu de nos mœurs : je veux parler des procès ecclésiastiques en matière de foi, engagés avec le concours de l'Etat, et souvent sur sa demande.

L'Église qui, depuis des siècles, était à la tête du mouvement civilisateur et social de l'Europe, savait bien que rien ne pouvait être plus néfaste aux nations comme aux individus (et l'histoire des siècles suivants l'a amplement démontré) que l'introduction de l'hérésie

dans le peuple catholique ; elle défendait donc la foi chrétienne avec un soin jaloux, et rÉtat, dont les intérêts se confondaient alors avec les siens, la soutenait de toutes ses forces. Dans ce but, chaque fois qu'un personnage était suspect d'avoir introduit des nouveautés dans la croyance, ou de refuser son adhésion à la foi de ses pères, il était arrêté et incarcéré ; puis l'évêque de son diocèse, assisté de prêtres et de savants en renom, l'examinait et l'interrogeait avec soin ; à cet examen, le Saint-Siège se faisait représenter par un délégué qui portait le titre d'inquisiteur ou de vice-inquisiteur.

Quand le crime ou délit n'était pas prouvé, l'accusé était remis immédiatement en liberté ; si la faute était démontrée, le coupable était mis en devoir de se rétracter; s'il y consentait, une admonestation et une bénigne punition lui étaient imposées. Si, au contraire, devenant rebelle, il refusait de se soumettre, le Tribunal ecclésiastique, après avoir tout tenté pour ramener à résipiscence, portait un jugement constatant le crime et l'obstination, puis remettait le coupable à la justice sécuhère, c'est-à-dire aux tribunaux ordinaires du royaume, en déclarant ne pouvoir plus rien pour protéger celui qui, volontairement, se retirait ainsi de la vérité religieuse, le recom-

mandant toutefois à l'indulgence de ses juges.

Les magistrats criminels s'emparaient alors de la cause, et punissaient ordinairement le délinquant de la façon la plus sévère, car les lois de ce temps-là étaient loin d'être indulgentes pour les crimes d'hérésie, de blasphème, de sorcellerie et autres semblables. Elles considéraient ces crimes comme la désorganisation de l'ordre social alors existant, et la peine le plus souvent prononcée en ce cas était la mort par le feu.

Ajoutons qu'avant d'être livré au bras séculier, le coupable, qui se croyait mal jugé sur certains points, était en droit d'en appeler du tribunal de son évêque à celui de l'archevêque métropolitain, et de ce dernier au jugement suprême du Souverain Pontife. La remise de la cause au Saint-Siège était de rigueur et voulue par le droit dans les cas de très grande importance, comme dans ceux où les matières mises en jugement étaient extrêmement délicates, et donnaient lieu à plus d'un doute ou d'une hésitation.

C'est un procès ecclésiastique en matière de foi que l'on a prétendu faire à Jeanne d'Arc. Pourquoi ? Parce qu'il n'y avait pas, dans la vie et les actes de la Pucelle, matière à accusation ni même à soupçon d'un point quelconque relevant des juges civils. Ensuite,

parce qu'un procès ecclésiastique était seul capable d'aller à rencontre de la croyance respectueuse qui, pour tous les honnêtes gens et les bons chrétiens, faisait de Jeanne une envoyée de Dieu.

Et maintenant, allons plus avant; et demandons-nous quelle a été la cause du procès et de la mort de Jeanne d'Arc. Il faut reconnaître sans hésitation que ce fut la politique anglaise, l'ambition des hommes d'État qui avaient décidé de soumettre à cette nation le pays de France, et les calculs inhumains de toute cette coterie, alors au pouvoir à la cour de Londres; pour elle, la raison d'Etat primait tout, et faisait taire la conscience ellemême.

Or, devant l'Angleterre, marchant à la conquête de la France et sur le point de triompher, Jeanne s'était levée, comme unique, mais invincible obstacle ; il importait de la faire disparaître ; mais elle ne s'était pas levée seulemeat au nom du patriotisme ; elle avait dit en même temps : « Dieu ne veut pas que » l'Angleterre règne en France ; je suis envoyée » du ciel pour repousser Tenvahisseur. » Il ne fallait donc pas seulement supprimer Jeanne ; il importait surtout d'anéantir son prestige, de montrer le mensonge de sa prétendue mission, et, après l'avoir démasquée et con-

damnée, de pouvoir redire comme autrefois : « Dieu est avec nous. »

Telle fat la pensée des organisateurs de ce procès, qui sont avant tout deux princes anglais de la race royale, le grand-oncle et l'oncle du jeune roi Henri VI : Henri de Beaufort, qui, entré dans les ordres, avait toujours su masquer les crimes de sa vie, crimes se rattachant surtout à la politique, et était devenu évêque de Winchester, puis cardinal ; et son neveu, que nous connaissons déjà, le Régent Bedfort.

Henri de Beaufort, connu dans l'histoire tantôt sous le nom de Winchester, tantôt sous celui de cardinal d'Angleterre, était grand chancelier de ce royaume; il fut pendant de longues années l'âme de la politique des Plantagenet ; et on peut dire qu'il montra dans la direction des aifaires une cruauté froide, ne connaissant pas de scrupules, n'hésitant pas à faire disparaître, même dans d'atroces supplices, ceux qui étaient un obstacle à son gouvernement.

Bedfort, lui, était moins un politique profond qu'un soldat courageux; mais il ne voulait pas perdre la France conquise, et d'ailleurs, ce qu'il pensait de Jeanne, il l'avait écrit, l'année précédente, dans une lettre adressée à son jeune souverain de huit ans, dans laquelle, se

plaignant des malheurs survenus aux armes anglaises en France, il les dit, à son avis, « causés en grande partie par l'enlacement des » fausses croyances, et la folle crainte qu'ils » ont eue d'une disciple et lignée du diable, » appelée la Pucelle, qui a usé de faux enclian- » tements et de sorcellerie. » Maîtres de Jeanne d'Arc, tous deux voulaient donc sa condamnation, le second peut-être de bonne foi, et croyant avoir affaire à une vraie sorcière ; le premier, ne s'inquiétant pas autrement de la personne de Jeanne, et ne voyant qu'un obstacle à renverser, qu'une difficulté politique à trancher par la suppression de l'héroïne française.

D'accord, ils cherchèrent donc un homme répondant à leurs vues, et capable de mener Jeanne au bûcher. Pour trouver cet homme, ils furent servis par les circonstances : ils choisirent Pierre Cauchon, l'indigne évêque de Beauvais, qui prétendait, nous l'avons vu, que Jeanne avaitété prise sur son diocèse. Ce prélat, dont nous avons déjà parlé, était un homme intelligent, mais un misérable intrigant, n'ayant d'ecclésiastique que le titre et la charge, prêt à tout vendre pour garder la faveur des grands et détenir le pouvoir. Sans souci des intérêts de l'Eglise, nous le verrons, quelques mois plus tard, s'associer aux prêtres révoltés de Bâle; ces misérables, on le sait, s'insurgèrent contre

le saint pape Eugène IV, essayèrent de lui substituer un antipape de leur espèce, et tentèrent ainsi de renouveler le funeste schisme d'Occident, terminé depuis si peu de temps.

L'infâme Cauchon avait d'ailleurs une haine personnelle contre la Pucelle; il avait une vengeance à tirer d'elle. C'était à l'approche de la guerrière triomphante que les habitants de Beauvais l'avaient chassé de son siège, un an auparavant, et privé d'un diocèse dans lequel il ne devait jamais rentrer.

Cauchon, daps l'affaire de Jeanne d'Arc, est inexcusable; à supposer qu'il n'ait pas connu, avant le procès, le caractère surnaturel de la sainte enfant ; intelligent comme il l'était, renseigné comme il le fut par les enquêtes, les témoignages et les interrogatoires de Jeanne, un moment vint oii le doute ne lui fut plus possible, et à partir de ce moment, de quelque forme qu'il revêtit son crime, il devint volontairement assassin.

11 fut d'ailleurs grassement payé ; on a des reçus de sa main, établissant qu'il toucha, pour faire le procès de Jeanne, une somme équivalente à plusde cent mille francs de notre monnaie ; et les années qui suivirent le supplice, nous le voyons, gouvernant Paris et la partie du royaume de France soumise à Tétranger. Les Anglais lui tinrent donc leur promesse, et

en échange du sang de Jeanne lui donnèrent ce qu'il désirait : de l'argent et du pouvoir. Mais lui, de son côté, avait eu le triste courage de tenir son sinistre engagement : « Soyez sans » inquiétude, avait-il dit à Winchester en com- » mençant les enquêtes ; je vous ferai un beau » procès. » Nous allons le voir à l'œuvre.

Cependant, Cauchon ne pouvait pas juger seul Jeanne, il lui fallait des assesseurs ; l'usage du temps l'exigeait formellement ; et même, plus il saurait en réunir autour de lui, plus son jugement aurait de chanceÉ d'être réputé sérieux et impartial. Il se mit donc en quête pour former un tribunal ; l'histoire est là pour nous dire qu'en tout temps on est arrivé à recruter un personnel de juges-bourreaux pour les procès politiques ; que nos lecteurs se rappellent, par exemple, les condamnations capitales de Marie Stuart, du duc d'Enghien et de bien d'autres ; et ils verront qu'un scélérat sans scrupules, quand il sait payer d'audace et employer des moyens déshonnêtes, arrive presque toujours à se débarrasser juridiquement de la victime sacrifiée par sa haine.

L'évêque de Beauvais composa ses nombreux assesseurs de plusieurs catégories ; il y avait d'abord des ambitieux intrigants, n'ayant guère plus de conscience que Cauchon, et vendus comme lui auxenvahisseurs de la France*

4u premier rang de cette catégorie nous comptons les six délégués de l'Université de Paris. Il y en avait d'autres qui, obligés par des bienfaits reçus ou par des relations toutes spéciales, étaient sous la main des Anglais ou de Cauchon. Une dernière catégorie se composait de tout jeunes gens sans expérience, sur lesquels le prélat comptait bien peser par promesses ou par menaces.

Tous furent sévèrement surveillés pendant la durée du procès. Défense leur avait été faite, durant ce temps, de sortir de la ville de Rouen, et leur moindre démarche favorable à l'accusée, considérée comme une trahison, leur attirait immédiatement, non seulement des reproches, mais la menace des peines les plus sévères, de la mort même.

Piemarquons d'ailleurs que les assesseurs ne furent pas admis, pour la plupart, à examiner et à entendre Jeanne longtemps, car dès que l'évêque se fut aperçu de la manière victorieuse et convaincante dont la jeune fille se défendait, il s'empressa de mettre fin aux interrogatoires publics, se rendant désormais auprès de sa prisonnière dans son cachotmême, accompagné seulement de quelques assesseurs généralement vendus à sa cause.

Hâtons-nous enfin de le dire, bien que l'indigne évêque de Beauvais eût soigneusement

trié sur le volet tout son personnel, il éprouva plus d'un mécompte auprès de ceux dont il voulait se faire des complices ; c'est ainsi qu'un des assesseurs désignés, Nicolas de Houppeville, ne craignit pas de déclarer le procès illégal, parce que l'évêque était du parti ennemi de la Pucelle, et parce qu'il se faisait juge d'un cas déjà jugé par son métropolitain, l'archevêque de Reims, président de la Commission de Poitiers. Gauchon, furieux, l'exclut de l'assemblée; de Houppeville vint prendre séance quand môme; l'évêque alors l'assigna à comparaître devant lui; et comme le courageux assesseur refusait, déclarant qu'il ne relevait que de l'Officialité de Rouen, et se préparait à se rendre devant ses juges ordinaires, l'évêque le fit arrêter et mettre en prison. On ne s'en tint pas là : on parla de l'exiler outre-mer, et même de le jeter à l'eau ; mais il fut sauvé par les autres assesseurs.

Dans le cours du procès, nous verrons s'enfuir, puis disparaître, Jean de la Fontaine, dqnt nous allons parler, et dont le crime était d'être devenu favorable à Jeanne. Parmi ceux qui furent simplement consultés sur le cas de la Pucelle, on cite, comme s'étant déclaré ouvertement contre le procès, un des ecclésiastiques les plus savants de Normandie, nommé Lohier, qui devint plus tard président du tribunal de

la Rote à Rome, et qui déclara le procès nul, parce qu'il « était traité en lieu clos et fermé, » où les assistants n'étaient pas en pleine et pure » liberté de dire leur pleine et pure volonté », parce qu'on y attaquait l'honneur du roi de France, sans l'appeler lui-même, ni personne en son nom, parce qu'on n'avait pas donné

d'avocat à l'accusée; etc Et il ajoutait :

« Vous voyez la manière dont ils procèdent. » Ils la prendront, s'ils peuvent, par ses paroles, » car elle dit : je sais de certain ce qui touche » mes apparitions ; mais si elle disait seulement » // me semble, il m'est avis que nul homme ne » la pourrait condamner. Il apparaît aussi que » ses juges procèdent plus par haine qu'autre- » ment; à cause de cela je quitte cette ville, et » je n'y veux plus être. » Il partit en effet de Rouen, et bien lui en prit, car on voulait le jeter à la rivière.

Également Tévêque d'Avranches, lorsqu'on le consultait comme ses collègues de la province de Rouen, répondait qu'une chose de ce genre regardait le Souverain Pontife, et qu'il fallait lui envoyer la Pucelle à juger. On le voit, il y eut de nobles âmes pour sauver l'honneur de l'Église, compromis par un évêque schismatique de fait, et par de misérables prêtres qui lui prostituaient leur conscience.

Cependant le procès allait suivre son cours.

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