CHAPITRE XXXI
JEANNE APPREND SA CONDAMNATION — CAUCHON DANS LA PRISON — LA PUCELLE REÇOIT LA SAINTE EUCHARISTIE — LES APPRÊTS DU SUPPLICE — REMORDS DE LOYSELEUR — LA PLACE DU VIEUX- MARCHÉ — LE MARTYRE (30 MAI 1431)
Le mercredi 30 mai, de grand matin, Massieu pénétrait dans la prison de Jeanne, et lui apportait un ordre de l'évéque de Beauvais, la citant à comparaître devant lui sur la place du Vieux-Marché, le jour même, à huit heures du matin. Le dominicain Martin Ladvenu succéda à Massîeu auprès de Jeanne ; il lui expliqua la démarche de ce dernier, en lui disant qu'elle devait se préparer à paraître devant Dieu, parce que la justice séculière, à laquelle elle allait être remise, était décidée à la faire périr par le feu.
A cette terrible nouvelle, Jeanne se sentit glacée d'effroi ; le cri de la nature se fit entendre dans le cœur de cette enfant de dix-neuf ans ; l'horreur de la mort l'accabla, elle éclata en pleurs et en gémissements, et
labourant de ses ongles sa tête rasée, elle se roula à terre :
« Hélas ! s'écriait-elle, me traite-t-on ainsi » horriblement et cruellement ? Faut-il que » mon corps, que j'ai gardé pur et sans corrup- » tion, soit aujourd'hui consumé et réduit en » cendres ! Ah ! j'aimerais mieux être déca- » pitée sept fois que d'être ainsi brûlée 1 Hélas ! » si j'eusse été dans la prison ecclésiastique, à » laquelle je m'étais soumise, gardée par les » gens de l'Eglise et non par les Anglais mes » ennemis, je n'aurais pas fait cette misérable » fin ! Ah ! j'en appelle à Dieu, le grand juge, » des grands torts et des cruautés qu'on me » fait I »
La malheureuse enfant faisait peine à voir ; c'est alors que Cauchon entra, pour exploiter son agonie et arracher à son trouble des paroles dont il pût tirer parti contre ses révélations et sa mission surnaturelle. Dès que Jeanne le vit, elle se redressa, et le regardant en face, comme s'ils eussent été déjà devant le tribunal de Dieu même, elle lui dit : « Évêque, » je meurs par vous !
-^ Ah 1 Jeanne, lui répondit-il hypocrite- » ment, prenez votre malheur en patience. » Vous mourez parce que vous n'avez pas tenu » ce que vous aviez promis, et que vous êtes " retournée à votre premier maléfice !
— Hélas î répliqua-t-elle, si vous m'eussiez » mise aux prisons de l'Eglise, et confiée aux » mains de gardiens ecclésiastiques, compé- » tents et convenables, tout ceci ne serait pas » advenu. C'est pourquoi j'en appelle de vous » devant Dieu ! »
L'évêque de Beauvais était venu, nous l'avons dit, pour essayer de lui arracher quelque chose qui ressemblât à une abjuration ; mais nous n'avons de cette entrevue qu'un procèsverbal écrit quelques jours après le supplice, sous la dictée du juge inique, et de telle nature que les greffiers refusèrent de le signer.
Si nous l'en croyons, Cauchon aurait dit à la Pucelle : « Or çà, Jeanne, vous nous avez » toujours dit que vos voix vous promettaient » votre délivrance ; vous voyez à présent comme » elles vous ont déçue. Dites-nous donc la » vérité maintenant?Et Jeanne aurait répondu : » Vraiment, je vois bien qu'elles m'ont déçue » en cela. »
L'indigne juge aurait repris : « Si donc elles » vous ont déçue, c'est qu'elles venaient de » mauvais esprits. » La Pucelle, toujours dans les angoisses de l'agonie, aurait dit encore : « Soit bons, soit mauvais esprits, ils me sont » apparus ; quant à les dire bons ou mauvais, » je m'en remets à ma mère l'Eglise. »
Ces paroles ont-elles été prononcées ? Il est
plus probable, ou plutôt il est certain, que non : car Martin Ladvenu, qui ne l'a pas quittée un seul instant de toute cette lugubre matinée, a déposé, sous la foi du serment, que jusqu'à la fin de sa vie elle affirma que ses voix venaient de Dieu, qu'elles ne l'avaient pas trompée, et que tout ce qu'elle avait fait, elle l'avait fait par l'ordre de Dieu.
Le faux procès-verbal cité plus haut prétend que Loyseleur s'était off'ert, du consentement de Jeanne, à lui faire répéter ses demi-désaveux sur l'échafaud, devant ses juges. Mais nous avons tout lieu de croire que c'est un mensonge de plus, introduit dans cette pièce, pour expliquer une démarche du misérable traître, dont nous parlerons plus tard.
Cauchon se retira avec ceux qui l'avaient accompagné. Parmi ceux-là était Pierre Maurice, qui sortit le dernier. Comme il s'était plusieurs fois montré favorable à Jeanne, et que son attitude en ce moment lui témoignait une grande sympathie, la Pucelle l'interpella: « Maître Pierre, oii serai-je ce soir? — N'avez- » vous pas bon espoir en Dieu? répondit le «docteur. — Oh oui! répliqua Jeanne; et » avec l'aide de Dieu, je serai ce soir en son » royaume de paradis. »
Jeanne restait seule avec le dominicain Martin Ladvenu: C'était lui que Cauchon avait
désigne pour servir de confesseur à la condamnée ; par un reste de pudeur, il ne lui avait pas envoyé cette fois le traître Loyseleur. La Pucelle se confessa dans de grands sentiments de foi et de contrition ; puis elle demanda la sainte communion.
D'après les règles de l'Eglise, on ne pouvait la lui accorder ; elle allait en effet être condamnée, dans quelques instants, comme hérétique obstinée et insoumise. Toutefois, comme il apparaissait à tous que le cas n'était pas ordinaire, frère Martin envoya l'huissier Massieu vers Cauchon, pour lui exposer la requête de Jeanne. L'indigne prélat consulta quelques-uns de ses assesseurs, puis il dit à Massieu : « Allez dire au frère Martin que je » l'autorise à lui donner l'Eucharistie et tout » ce qu'elle demandera. »
Par cette réponse, le juge infirmait radicalement tout ce qu'il avait fait jusque-là, et tout ce qu'il devait faire ensuite. S'il la croyait vraiment coupable d'hérésie, il n'avait pas le droit de lui accorder la sainte communion. Et s'il ne la croyait pas coupable, à quel titre allait-il la condamner et la livrer au bras séculier ?
Aussitôt la réponse arrivée au cachot de Jeanne, Ladvenu envoya un ecclésiastique^ nommé Pierre, chercher le TrH Saint-Sacre-
ment. Mais celui-ci, craignant les brutalités des soldats, rapporta la Sainte Hostie d'une façon furtive, comme on fait maintenant dans les villes oii l'exercice public du culte est interdit.
A cette vue, la conscience du frère Martin se révolta : « Retournez à l'Eglise, dit-il au » prêtre, €t revenez en accomplissant toutes » les cérémonies habituelles. »
Le clergé de la paroisse voisine forma tout aussitôt une pieuse procession : Notre-Seigneur Jésus-Christ était porté sous le dais, et accompagné d'une multitude de flambeaux. Sur tout le parcours, on chanta les litanies, et la foule, accourue de toutes parts, répondait aux invocations : a Priez pour elle! »
Frère Martin prit la Sainte Hostie des mains du prêtre, et la montrant à Jeanne : « Croyez- » vous, lui dit-il, que c'est le corps de Jésus? » — Oui, répondit-elle, et je demande qu'il » me soit donné. » Le religieux la communia alors, et la Pucelle reçut jSotre-Seigneur avec une admirable dévotion et une grande abondance de larmes. Elle fit ensuite son action de grâces, adressant de belles et dévotes prières à Dieu, à la Sainte Vierge et aux Saints. Plusieurs des personnes présentes en furent profondément touchées et se mirent à pleurer.
Cependant, on procéda à la lugubre toilette:
on débarrassa Jeanne de ses fers, on lui fit revêtir une longue robe de femme, on couvrit sa tête d'un chaperon qui lui cachait une partie du visage.
jNeuf heures du matin allaient sonner ; une centaine de soldats en armes vinrent chercher la condamnée ; une charrette était amenée dans la cour du château. Jeanne y prit place, ayant à ses côtés frère Martin Ladvenu et Massieu. Le funèbre cortège allait s'ébranler, quand un prêtre traversa la cour à grands pas. Avant qu'on eût pu deviner son intention, il se précipita jusqu'à la charrette, et s'y jetant à genoux devant la martyre, il s'écria: « Jeanne, » pardon ! » Au même instant, les mains des soldats l'avaient saisi et entraîné bien loin. On le reconnut, c'était Loyseleur !
Sans doute, le misérable n'avait pas réfléchi que sa trahison conduirait l'innocente victime à la mort, et, nouveau Judas, les apprêts du supplice avaient soulevé dans son âme un tardif repentir. Il reconnaissait que sans sa funeste trahison, Jeanne n'aurait pu être condamnée. Il voulait du moins, à cette heure dernière, avoir son pardon.
Cependant, repoussé par les premiers soldats, il s'éloignait, fondant en larmes, quand le second rang des Anglais voulut lui faire un mauvais parti. Il n'eut que le temps de se jeter
vers le comte de Warwick, qui était là, en l'implorant à l'aide. Warwick le protégea, mais lui intima l'ordre de quitter la ville immédiatement, se déclarant impuissant à le préserver de la mort, s'il ne lui obéissait. On sait que Loyseleur partit en effet le jour même pour Bâle où il mourut subitement.
Cependant la charrette conduisait Jeanne à travers les rues de la ville. Le long du chemin, le peuple se pressait en rangs sympathiques et entendait la Pucelle se lamenter doucement, prier avec ardeur, et, de temps en temps, pousser des exclamations comme celle-ci : « Rouen 1 «Rouen! Est-ce ici que je dois mourir? Ah! » Rouen I j'ai grand peur que tu n'aies à souffrir » de ma mort! »
On arriva au lieu du supplice. Trois estrades étaient dressées sur la place du Vieux-Marché. Sur l'une, avaient pris place le cardinal d'Angleterre, les évêques de Beauvais, de Thérouanne, de Noyon, de Norwich, le vice-inquisiteur Jean le Maître, et un grand nombre de docteurs et de personnages ecclésiastiques. La seconde était destinée aux autorités civiles, qui avaient à leur tête le bailli de Rouen. Une troisième estrade était réservée à Nicole Midy, prédicateur désigné pour la circonstance, et à la condamnée elle-même.
A neuf heures, Jeanne y monta avec Massieu,
frère Martin Ladvenu et un autre Dominicain, Isambart de La Pierre. Nicole Midy commença aussitôt son discours; il parla une heure, pendant laquelle la Pucelle garda une noble et digne contenance, et l'écouta très paisiblement. 11 termina parces mots : « Jeanne, va en paix, l'Eglise » ne peut plus te défendre. »
Aussitôt après, Gauchon se mit à lire la sentence de condamnation; il livrait Jeanne aux juges séculiers, priant toutefois ceux-ci, suivant la formule consacrée, d'éviter à la condamnée la mort et la mutilation des membres. Quand il eut terminé, la Pucelle eut quelque temps pour se préparer à la mort; elle se jela à genoux, et commença à haute voix, devant la foule, une plainte douloureuse et une ardente prière.
« Sainte Trinité, disait-elle, ayez pilié de » moi! Je crois en vous, Jésus, ayez pitié de » moi. Priez pour moi, ô Marie! saint. Michel, » saint Gabriel, sainte Catherine, sainte Mar- » guérite, soyez-moi tn aide. Vous tous qui » êtes ici, pardonnez-moi comme je vous par- *M donne. Vous, prêtres, dites chacun une messe » pour le repos de mon àme ! Qu'on n'accuse » point mon roi ; il n'a point trempé dans ce » que j'ai fait, et si j'ai mal fait, je suis seule » coupable et lui est innocent. 0 Jésus et » Marie, Saints et Saintes du Paradis, protégez-
» moi ! secourez-moi ! Rouen ! Rouen ! seras-tu » mon tombeau ? Est-ce ici que je dois mou- » rir ? »
Ainsi parle Jeanne, et tous ceux qui l'entendent sentent Fémotion envahir leur cœur. La foule compatit et sanglote ; les prélats, les officiers civils et les docteurs versent des larmes ; Winchester et Cauchon pleurent eux-mêmes. Plusieurs personnages quittent l'estrade et se retirent pour n'en pas voir davantage ; beaucoup de spectateurs les suivent.
Cependant Jeanne continue, et l'amour divin met sur ses lèvres des paroles pleines d'une ardente ferveur. Tout à coup elle demande une croix; un Anglais en fait une de deux morceaux de bois et la lui remet : elle l'embrasse dévotement et la met sur sa poitrine ; mais ce n'est pas assez : elle veut avoir sous son regard l'image de Jésus crucifié, son unique amour, pour lequel elle a toujours vécu, et pour lequel elle va mourir ; elle demande donc le crucifix de la paroisse voisine. Massieu court avec Isambart chercher la croix des processions de l'église Saint-Sauveur. La Pucelle la reçoit avec respect et l'embrasse longuement ; puis, la rendant à ceux qui l'ont apportée: « Je vous » prie, leur dit-elle, de la tenir devant mes )» yeux jusqu'à ma mort. »
Cette scène touchante a duré une demi-heure,
Les soldats anglais seuls conservent une attitude cynique et révoltante ; plusieurs rient et chantent; à la fin ils s'impatientent: « lié? » prêtre ! crient-ils à l'huissier 31assieu, nous » ferez-vous dîner ici? « Deux sergents montent alors sur l'estrade, et avertissent Jeanne de les suivre; la courageuse enfant se relève et adresse à la foule des assistants, avec une gracieuse noblesse, un salut d'adieu ; on lui retire son chaperon, et on lui ceint le front d'une mitre d'ignominie sur laquelle on lit ces mots : « Hérétique, relapse, apostate, idolâtre. »
Elle descend de l'estrade avec fermeté et est conduite devant le bailli faisant fonctions de juge criminel. Légalement ce magistrat eût dû commencer alors une information régulière, suivre toutes les phases d'un nouveau procès, si long fùt-il, et prononcer lui aussi une sentence ; mais qu'avait à faire la légalité dans cet assassinat juridique? La politique anglaise réclamait le sang de Jeanne ; il fallait se hâter de la satisfaire. — Pour tout procès et toute sentence, le bailli se contenta de dire au bourreau, en lui montrant le bûcher : « Menez, menez. »
Le bûcher s'élevait non loin du Vieux-Marché, à l'endroit où l'on voit de nos jours la fontaine de Jeanne-d'Arc. C'était une large base de maçonnerie, sur laquelle on avait disposé deâ
fagots jusqu'à une grande hauteur: au milieu se dressait un poteau, et sur les fagots on avait étendu une couche épaisse de plâtre humide, afin de produire rapidementune fumée intense pour étouffer Jeanne sans la faire trop souffrir des atteintes du feu.
Un escalier conduisait au sommet de ce lugubre édifice: Jeanne, brutalement poussée jusqu'au pied de ses marches, les gravit, accompagnée de Martin Ladvenu qui ne la quitta pas un seul instant. Massieu et Isambart suivirent, portant le Christ de la paroisse. Arrivée sur le faîte du bûcher, Jeanne fut attachée au poteau par un cercle de fer lui faisant le tour du corps. A ce moment, Gauchon s'approcha pour lui parler une dernière fois, et Jeanne lai répéta: « Evoque, je meurs par vous, si vous » m'aviez mise aux prisons d'Eglise, je ne serais » pas ici. ))
Le bourreau alluma les fagots par le bas ; la flamme monta lentement ; quand elle en aperçut le sinistre éclat, Jeanne cria à son confesseur toujours auprès d'elle : « Maître Martin, » prenez garde... le feu... descendez; continuez « à m'exhorter à haute voix et tenez bien haut » le crucifix, que je le voie jusqu'à la fin. »
Ladvenu obéit ; mais au moment oii il la quitte, la lumière divine éclaire Jeanne : elle voit saint Michel, sainte Catherine, sainte Mar-
guérite ; elle comprend enfin leur prédiction, ce que devait être la grande victoire de son martyre; et, d'une voix forte, elle s'écrie: « Non, non, mes voix ne m'ont jamais trompée; » elles viennent vraiment de Dieu, et c'est en » obéissance à ce Souverain Seigneur que j'ai » fait tous mes actes. »
Puis, les yeux de la martyre se reportent sur le crucifix, et la vue de Jésus mis en croix redouble son amour pour lui : « Jésus, Jésus, » répète-t-elle. » Cependant la fiamme monte et tourbillonne ; l'acre fumée étoutfe Jeanne et la brûle : « De Teau I s'écrie-t-elle, de l'eau » bénite I Puis elle répète : Jésus ! Jésus ! »
Cependant les spectateurs voient ce nom divin écrit en lettres d'or au-dessus des flammes; un soldat anglais s*approche avec des sarments qu'il a juré de jeter dans le bûcher de la Pucelle: il tombe à la renverse sans connaissance: il vient de voir une blanche colombe monter droit vers le ciel. Au même instant, Jeanne, criant une dernière fois : « Jésus I » rend son àme à Dieu.
Jeanne d'Arc brûlée.
CHAPJTRE XXXIl
APRES LA MORT — LE COEUR DE JEANNE D ARC — L'ANGLETERRE DÉFEND SON CRIME — LA FRANCE DÉLIVRÉE — LA RÉHABILITATION — CONCLUSION
La martyre a expiré dans l'ignominie du supplice; mais, dès cette heure même, tous lui rendent témoignage. Les personnages qui l'ont vue mourir, prélats, docteurs, magistrats, n'ont qu'une voix pour redire sa pieuse mort et s'écrier : « Nous voudrions être où nous » croyons qu'est l'âme de cette jeune fille. » Jean Thiessart, secrétaire du roi d'Angleterre, redit en quittant le lieu sinistre : « Nous sommes » tous perdus, car nous avons brûlé une sainte! » Le peuple est consterné; il proclame l'innocence de la victime et se montre du doigt avec horreur ceux qui ont travaillé à sa condamnation. Le bourreau lui-même dit: « Je crains » que Dieu ne me pardonne jamais d'avoir » brûlé une vierge aussi sainte. » Il est d'ailleurs le témoin d'un grand prodige.
Le ciel en effet veut lui aussi rendre un éclatant témoignage à sa fidèle enfant. Dès qu'elle a r^ndu Tâme, l'exécuteur a écarté le feu sur
Tordre de Winchester, pour permettre à la soldatesque anglaise de contempler le cadavre défiguré de celle qui l'a fait trembler si longtemps ; puis, sur un nouvel ordre, il active les flammes pour consumer les restes sacrés. Le feu fait son œuvre, et bientôt il ne reste plus qu'un monceau de cendres; avant de se retirer, le bourreau les fouille de sa fourche de fer ; mais, ô miracle ! ces cendres écartées laissent voir le cœur de Jeanne, rempli d'un sang vermeil et semblant vivre encore ; du soufre, de l'huile sont répandus sur ce lambeau de chair palpitante : la tlamme s'élève de nouveau guidée, pour achever son œuvre, par la main expérimentée du bourreau ; puis tout s'éteint une seconde fois, et au milieu des cendres on retrouve encore le cœur de Jeanne aussi vivant que toutà-l'heure.
L'exécuteur atterré s'enfuit, et va se confesser au frère Martin Ladvenu d'avoir brûlé une sainte. Ses valets demeurent autour du bûcher: que vont-ils faire de la relique? Ils s'adressent au cruel Winchester, resté le dernier pour présider à cette scène lugubre, quand tous les autres ont disparu, glacés d'horreur. C'est à l'Angleterre qu'il appartient de profaner le dernier reste de sa victime, car le prélat anglais ordonne de jeter à la Seine, avec toutes les cendres, le cœur de Jeanne.
Ce Goeup sauvé des flammes, c'était Dieu proclamant le courage et la virginité de sa docile messagère, de la libératrice de la France. Ah I cruels, jetez-le au fleuve, ce cœur sanglant, car il vous accuse ; mais il nous reste une consolation dans votre profanation impie : le cœur de Jeanne sera porté à l'Océan, et l'Océan par son flux rendra à la France sinon la relique dont il est le tombeau, du moins le patriotisme religieux qui l'a fait battre toute sa vie.
Cependant, au milieu du témoignage unanime qui flétrit les juges de Jeanne, la politique anglaise les couvre et les oblige à défendre leur œuvre. Le 7 juin, Cauchon fait rédiger le procès-verbal destiné à affirmer ce mensonge : Jeanne a renié ses voix. Le 8, le conseil royal d'Angleterre envoie à l'empereur d'Allemagne, aux rois, aux ducs et à tous les princes de la chrétienté, une circulaire déclarant que Jeanne, avant de mourir, a reconnu ses erreurs et la fausseté de sa prétendue mission ; puis le 28 juin, une seconde circulaire dans le même sens, à tous les seigneurs et à toutes les cités du royaume de France. L'université de Paris appuie le conseil d'Angleterre, et écrit les mêmes affirmations dans une lettre adressée au Pape, à l'empereur et au conseil des cardinaux.
Un religieux de Rouen, ayant déclaré Jeanne
innocente, fut cité au tribunal de Gauchon et condamné par lui à une peine sévère. Toutefois l'indigne évêque de Beauvais, se voyant poursuivi par la vindicte publique, sentant dans sa conscience combien sa conduite pouvait lui attirer de châtiments, obtint du roi d'Angleterre des lettres couvrant sa personne de l'autorité royale, et défendant à qui que ce fût de le poursuivre devant le pape, ou un tribunal ecclésiastique, pour les faits relatifs au procès de la Pucelle.
Tant de précautions atteignirent en partie leur but : la mémoire de Jeanne fut obscurcie un instant, hormis pour le peuple de France qui lui resta fidèle. La cour de Charles Yll pratiqua à l'égard de la Pucelle, après la politique de l'ingratitude, la tactique du silence.
Toutefois, il était facile de savoir si Jeanne était réellement l'envoyée de Dieu : elle avait prédit à ses juges que les Anglais perdraient la France- Sa parole allait-elle se réaliser? Elle le fut de tout point.
Le 29 mai 1436, le duc de Richemont prit possession de Paris, ce grand gage dont le roi de France, avait dit la Pucelle, devait s'emparer avant six ans. Le 18 octobre 1449, Charles YII entra à Rouen, et bientôt après il battit les Anglais à Formigny en 1450, à Castillon en 1453. Enfin, le 29 octobre de la même
uîînée, il fit son entrée triomphale à Bordeaux. Les Anglais ne possédaient plus en France que Calais et deux petites villes voisines : Guines et Ardres. La prophétie de Jeanne était accomplie.
Un devoir de justice restait à remplir à regard de la Pucelle. L'infâme Cauchon, en la condamnant, avait invoqué contre elle l'autorité de rÉglise ; il fallait s'adresser à l'Eglise pour savoir ce qu'elle pensait de l'acte de son impie et fourbe ministre.
En entrant u Rouen, en 1449, Charles VII s'était souvenu des événements accomplis dans cette ville vingt ans auparavant : on lui avait montré l'emplacement du bûcher de Jeanne, et sa conscience lui avait reproché sa noire ingratitude à l'égard de la martyre.
Armoiries du Pape Calixte III.
Aussi, dès 1450, il fit faire une enquête dans
cette ville sur tout ce qui regardait la Pucelle.
Deux ans plus tard on en fit à Rouen une
seconde, sur l'ordre de l'archevêque, cardinal d'Estouteville. EnOn, à la demande de la mère de Jeanne d'Arc et de ses deux frères, Pierre et Jean, le Souverain Pontife Galixte III ordonna, par un rescrit du 11 juin 1455, la revision du procès de condamnation de la Pucelle. On lit alors ce qui s'appelle dans l'histoire le procès de Réhabilitation de Jeanne d'Arc.
Les juges désignés étaient Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, Guillaume Ghartier, évoque de Paris, Richard de Longueil, évêque de Coutances, et Jean Bréhal grand inquisiteur de France. Une quadruple enquête fut ouverte simultanément à Domremy, à Orléans, à Paris, à Rouen. La procédure dura huit mois; enfin les juges rendirent leur sentence.
• Ils annulent, de tous points, touV ce qui a été fait contre Jeanne, déclarent 'les douze articles faux, calomnieux, non conformes aux réponses de l'accusée , constatent qu'elle s'est soumise à plusieurs reprises au Souverain- Pontife, disent de l'abjuration de Saint-Ouen qu'elle est prétendue, fausse, mensongère, extorquée par force et par crainte, en présence du bourreau et avec menace du feu, sans que la Pucelle en ait eu préalablement connaissance ou l'ait même comprise; enfin jugent que les
deux procès de lapse et de relapse, entachés de dol, de calomnie, d'iniquité, de contradictions, d'erreurs manifestes de fait et de droit, ainsi que l'abjuration susdite, les exécutions et tout ce qui s'en est suivi, ont été, sont et demeureront nuls, non avenus, sans valeur et sans autorité; et que Jeanne ni les siens n'ont encouru ni tache, ni note d'infamie; ordonnent enfin une double réparation publique au cimetière de Saint-Ouen et au lieu du supplice de Jeanne.
L'Église avait lavé l'honneur de sa fidèle enfant et sa mémoire se présentait intacte aux siècles futurs. Ceux-ci passèrent et lui firent un sort bien inégal : c'était, tantôt le dédain et l'oubli, tantôt l'insulte et la calomnie, tantôt la gratitude et la louange. Parmi ses contemporains, ses ennemis, avaient traité son nom et son souvenir avec une telle injustice et un si persévérant acharnement qu'un violent courant d'opinion hostile à la Pucelle existait. Ses amis du xv*= siècle comme de tous les âges suivants eurent beau réagir, il resta toujours quelque chose de ce torrent de venin tournoyant autour du socle de ses statues et jusqu'à la seconde moitié du xix^ siècle, l'histoire disait bien de belles choses de Jeanne, mais elle ne la connaissait que d'une façon imparfaite et tronquée.
Il fallut la publication des pièces authentiques
de nos archives pour faire sortir delà pénombre la plus grande figure de l'hisloire de France. Quicherat commença; la liste de ses érudits continuateurs serait trop longue pour le cadre de se petit livre; mais leur œuvre est maintenant presque achevée et nous connaissons enfin la vraie Jeanne d'Arc. Avec nous, nos lecteurs ont pu la juger et voir qu'il n'y a en elle que « bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplicité; » au nom de Dieu et de sa mission, elle a su accomplir les œuvres Les plus merveilleuses.
Une seule gloire manque à Jeanne d'Arc : l'auréole des saints. Et voici que Léon XIII, prêtant l'oreille à la demande unanime de tous les évêques de France et à celle de nombreux prélats étrangers, vient de signer l'introduction de la cause de béatification de Jeanne d'Arc.
Depuis le 27 janvier 1894, notre héroïne a le titre de Vénérable.
C'était bien l'immortel pontife présidant avec tant de surnaturelle sagesse aux destinées de l'Église, le Pape ayant donné à la France tant de gages de son paternel amour, qui devait commencer cette œuvre si chère aux Français. Bientôt, nous devons l'espérer, la patrie comptera au ciel une très spéciale protectrice de plus. En attendant, prions Jeanne d'Arc dans l'intime de nos cœurs et supplions-la de hâter elle-même l'heure où nous pourrons lui rendre un cuite public.
1A LA MEMOIRE DE JEANINE D ARC WOHVMEINT ÉUV£ Â 1>^A^RL^^Y AVPFU.S Cv DOIS CHISNV - MDCCCl. XXXI- - f AÇADt LATLRALI -
Basilique de Domremy.
Jeanne d'Arc écoutant ses voix. (Groupe du sculpteur Aller.) (Basilique de Domremy.)
II semble qu'alors, les cris de ses frères de France auraient, de par Dieu, plus de puissance sur son cœur et qu'elle viendrait de nouveau parmi nous avec saint Michel, larchange de la patrie, pour diriger les intelligences, animer les cœurs et soutenir les courages dans le grand combat qui rendra Jésus-Christ à la France et donnera la France au Sacré-Cœur.