CHAPITRE XXX
LA VISITE DES SAINTES APRÈS LA SCÈNE DU CIME- TIÈRE DE SAINT- OUEN — ODIEUSE CONDUITE DES GEOLIERS PAR RAPPORT A l'hABIT d' HOMME — LA CAUSE DE RELAPSE ; INTERROGATOIRE DE CAUCHON — GLORIEUSE TENTATIVE DE QUELQUES CAPITAINES FRANÇAIS — LA DÉLIBÉRATION DES ASSESSEURS
Cependant les heures s'écoulèrent, la nuit revint, et avec elle le calme et le sang-froid dans l'esprit de Jeanne. Elle comprit qu'elle avait été indignement trompée, et qu'on lui avait promis beaucoup pour ne rien lui tenir ; la pauvre enfant se mit à pleurer.
Mais tout à coup sa prison s'illumina de cette lumière qui toujours précédait ses visions- Jeanne leva la tête et vit sainte Catherine et sainte Marguerite ; tout de suite elle les interrogea : « Que m'a-t-on fait faire, et que m'ar- » rive-t-il en ce moment ? » Alors ses Saintes lui expliquèrent avec bonté que, suivant leur prédiction, on l'avait lâchement trompée et forcée à signer par fraude une pièce où elle déclarait mensongères ses saintes visions, et disait renoncera sa mission divine.
En entendant cela, Jeanne serait morte de douleur, si ses Saintes ne l'eussent aussitôt consolée ; qu'avait-elle donc à faire? Sainte Catherine et sainte Marguerite le lui expliquèrent : la première fois qu'elle verrait ses juges, affirmer énergiquement ses révélations, leur raconter la visite qu'elles lui faisaient en ce jour, enfin rétracter bien hautement la soidisant abjuration qu'on prétendait tenir d'elle, et déclarer, suivant la vérité, n'avoir rien compris à ce qu'on lui faisait signer.
Jeanne le promit, et forte maintenant, résignée à tout, elle attendit dans la prière l'heure de la courageuse protestation. Ses Saintes ne lui avaient rien dit de l'habit de femme : elle crut donc bien faire de le conserver, afin de ne pas faire preuve d'obstination et de prouver son désir de se soumettre à l'Eglise en tout ce qui lui était possible.
Hélas ! il n'y eut pas que des saintes qui pénétrèrent jusqu'à Jeanne pendant les jours qui suivirent la triste scène du cimetière de Saint-Ouen. Un riche seigneur anglais se fit ouvrir les portes du cachot, et profitant de ce que la pauvre enfant était enchaînée et revêtue d'habits de femme lui rendant la lutte difficile, il tenta d'outrager sa pudeur ; mais Jeanne appela le ciel à son aide, et rassemblant ses forces, parvint à le repousser.
Tout cela cependant n'ébranla point Jeanne dans le dessein de conserver le vêtement de femme : elle avait promis de le garder, elle voulait être loyale. Ce n'était pas l'affaire de ceux qui avaient juré sa mort. Pour perdre la Pucelle, il fallait la faire retomber dans ce qui lui avait été défendu ; puisque, malgré toutes les ignominies dont on l'entourait pour l'amener à reprendre l'habit d'homme, Jeanne ne le redemandait pas, il n'y avait qu'à le lui imposer. C'est ce que l'on fit.
Le dimanche suivant au matin, la Pucelle étant encore couchée dit à ses gardiens : « Défer- » rez-moi que je me lève. » A ce moment, un des gardes retira les habits de femme qui étaient auprès d'elle, alla chercher ses anciens habits d'homme, que l'on conservait en un sac dans la prison même, on devine dans quel but, et les lui jeta sans mot dire :
« Vous savez, leur dit Jeanne, que cet habit » m'est défendu; sans faute je ne le prendrai » pas. » Mais inflexibles, les gardiens lui refusèrent son vêtement féminin. Jeanne resta au lit ; mais vers midi, forcée de se lever, elle dut se couvrir avec ce qu'elle avait sous la main, l'habit d'homme.
La conspiration avait réussi : la Pucelle, pour avoir repris les habits masculins, devait être déclarée rebelle à ses juges; mais il fallait de
plus prouver qu'elle les avait repris de plein gré, chose difficile à persuader, puisque Jeanne, étant en prison, et durement enchaînée, n'était pas libre de ses faits et gestes ; chose absolument fausse, les circonstances viennent de nous le démontrer. Mais la perfidie est commencée, on saura bien aller plus loin.
Quel est l'auteur infâme de cette ignoble machination ? Qui l'a commandée ? La cour anglaise ou Cauchon ? L'histoire ne le dit pas ; mais l'étude des faits semble indiquer une complicité entre eux, une action commune.
Toujours est-il que le bruit se répandit bientôt dans Rouen que Jeanne avait repris l'habit d'homme. Aussitôt Cauchon envoya quelques assesseurs et les greffiers du tribunal à la prison pour constater le fait; mais voici qu'en les voyanttarriver, une cinquantaine de soldats anglais, qui étaient réunis dans la cour du château, s'imaginant qu'ils venaient encore comme le jeudi précédent offrir à Jeanne quelque moyen de salut, les repoussèrent vivement, l'épée à la main, en les appelant « traî- » très, faux Armagnacs. » Les ecclésiastiques effrayés s'enfuirent au plus vite.
D'autres assesseurs purent toutefois pénétrer jusqu'à elle; de ce nombre fut André Marguerie; mais comme, voulant être un juste juge, il disait : « Il serait bon de demander à Jeanne
» quel est le véritable motif qui lui a fait » reprendre l'habit d'homme; «un Anglais lui cria : « Tais-toi, de par le diable ! » et en même temps le soldat levait sa hache d'armes sur le docteur ; celui-ci n'échappa que par une fuite rapide.
Parmi ceux qui virent Jeanne ce jour-là, il faut compter probablement le traître Loyseleur, auquel la pauvre enfant avait toujours confiance, l'infâme Cauchon ne manqua sans doute pas de renvoyer à Jeanne pour lui donner de pernicieux conseils et lui suggérer des réponses compromettantes pour l'interrogatoire du lendemain.
En effet, le lendemain matin lundi, les deux juges de Jeanne se rendirent à sa prison avec sept assesseurs et son geôlier en chef, John Gris. La Pucelle les attendait de pied ferme, mais quand on lui demanda pourquoi elle avait repris l'habit d'homme, au lieu de raconter les violences qu'on lui avait fait subir, elle répondit, d'après le procès- verbal officiel : «Je l'ai repris » de moi-même, sans contrainte, parce que je » le préférais à l'habit de femme. »
Cette réponse, qui étonnera au premier abord, peut, si elle a été faite, s'expliquer de trois façons : ou bien Loyseleur la lui aurait suggérée, en lui représentant que n'ayant pas de témoins de ses affirmations, et ses gardiens
devant tout nier, elle se ferait condamner comme menteuse ; ou bien ses geôliers, et à leur tête John Gris, qui était présent on ne sait pourquoi, lui avaient fait les plus horribles menaces pour sa vertu, dans le cas où elle les dénoncerait; ou l^ien enfin Jeanne espérait de l'honnêteté des juges qu'ils reconnaîtraient qu'elle avait eu raison de ne pas tenir une promesse faite en échange d'un engagement de leur part non exécuté, et qu'elle les amènerait à la transférer en prison ecclésiastique en échange de la reprise par elle de l'habit de femme.
La Pucelle, en effet, expliqua ainsi sa conduite à ses juges : « J'ai repris cet habit parce » que l'on m'a laissé entre les mains des » hommes; au milieu d'eux il m'est plus con- » venable qu'un habit de femme. Je l'ai repris » parce qu'on ne m'a pas tenu les promesses » qu'on m'avait faites de me permettre d'aller » à la messe, de recevoir le corps de Jésus- » Christ, et de me mettre hors des fers. J'aime » mieux mourir que d'être enchaînée; mais si « l'on me promet d'observer ce qui a été con- » venu et de me mettre en une prison gracieuse, ) avec une femme auprès de moi, je ferai ce )) que l'Eglise voudra. »
Tout ceci était fort sage et raisonnable, et n'était pas de nature à faire condamner Jeanne.
Aussi Cauchon, qui savait très bien que jamais elle n'avait renoncé à ses voix, lui tendit un piège ignoble; feignant de croire que la fausse abjuration du jeudi précédent avait été signée par Jeanne en connaissance de cause, il lui demanda : « Depuis jeudi, avez- » vous entendu les voix de sainte Catherine et » de sainte Marguerite?
— Oui, » répondit simplement Jeanne, et elle raconta les scènes que nous connaissons déjà, en ajoutant : « Ce que j'ai dit ou rétracté » jeudi, je l'ai fait par crainte du feu; mais je » n'ai jamais voulu dire que j'avais menti en w affirmant que sainte Catherine et sainte Mar- » guérite me visitent et me parlent ; je crois » au contraire qu'elles m'apparaissent et me )) viennent de Dieu; je n'ai pas dit, ni entendu » rétracter mes apparitions. Ce qui était dans » la cédule d'abjuration, je ne le comprenais » pas. Enfin j'aime mieux mourir qu'endurer » plus longtemps le supplice de la prison. Je » n'ai entendu me rétracter qu'autant que ce » serait le bon plaisir de Dieu. Si les juges le » veulent je reprendrai l'habit de femme. Mais » pour le reste, je ne ferai rien autre chose. »
Les juges, ayant entendu ces déclarations, se retirèrent pour procéder ultérieurement.
C'est précisément à cette époque que Pothon de Xaintrailles, La Hire et quelques autres
capitaines, anciens compagnons de Jeanne d'Arc, équipèrent une petite troupe et tentèrent un coup de main qui reste et restera l'honneur de la chevalerie française, à l'heure où la lâcheté et l'ingratitude du gouvernement de Charles YII abandonnait la libératrice de la France. Les courageux guerriers que nous venons de nommer résolurent donc de s'emparer de Rouen par surprise et de délivrer Jeanne d'Arc ; mais Talbot, renseigné sur leur marche, leur tendit une embuscade et les fit prisonniers.
Si la Pucelle dans sa prison apprit cette démarche, malgré l'échec qui la termina, elle fut certainement consolée et grandement fortifiée par la pensée que l'armée française ne l'abandonnait pas, mais lui demeurait fidèle.
Disons, aussi à l'honneur de notre patrie, que la vraie France, celle qui se réunissait dans les églises pour prier, resta également fidèle à Jeanne. L'histoire nous a conservé le souvenir des prières publiques que plusieurs régions firent pour la délivrance de la captive, le nom des prédicateurs auxquels on demanda de prêcher pour exciter les fidèles à cette supplication patriotique, enfin le texte des oraisons spéciales composées en ces circonstances.
Cependant Gauchon avait hâte d'en finir. Rouen était terrorisé par l'attitude de la garni-
son,' anglaise, dont l'exaltation contre Jeanne ne connaissait plus de bornes ; et à travers la ville, on devait faire accompagner et défendre les membres du tribunal, parce que les soldats les trouvaient trop favorables à l'accusée et trop lents à la condamner à mort.
Ils avaient pourtant bien tort d'accuser Cauchon d'indulgence pour la Pucelle. Ce misérable, en sortant de la prison après l'interrogatoire que nous venons de rapporter, ayant entendu la courageuse jeune fille affirmer de nouveau ses visions, la condamnait par avance dans sa pensée, et jetait en riant au comte de Warvick ces honteuses paroles : « Farewell^ » Farewell! c'est-à-dire : Cela va bien, et il » ajoutait en français : Réjouissez- vous, faites )) bonne chère, nous la tenons. »
L'indigne évêque de Beauvais se hâta donc. Supprimant toutes les autres formalités judiciaires requises par le droit, il se contenta du procès-verbal des dernières réponses de Jeanne dans sa prison, procès-verbal non reconnu authentique par elle ; il assembla, le lendemain 29 mai, dans la chapelle de l'archevêché, une quarantaine d'assesseurs, et leur exposa les faits à sa manière, leur fit relire la fausse abjuration de la Pucelle ainsi que ses réponses de la veille, et les invita à délibérer.
La grande majorité partagea l'avis de l'abbé
de Fécamp que voici : « Jeanne est relapse. » Cependant, il est bon que la cédule qu'on » vient de nous lire soit lue de nouveau » devant elle, qu'on lui explique et qu'on lui » rappelle la parole de Dieu. Et cela fait, les » juges auront à la déclarer hérétique, et à » Tabandonner à la justice séculière, en la » priant d'en agir avec elle avec douceur. »
Un seul fit une réserve sur la constatation des faits qu'on leur exposait. Les juges, après avoir écouté ces avis, conclurent qu'il y avait lieu de procéder contre Jeanne comme relapse et terminèrent la séance.
Or, rien n'est plus arbitraire que cette délibération et cette sentence : les assesseurs délibérèrent sans avoir fait interroger l'accusée devant eux, et sans même l'avoir fait comparaître ; les juges prononcèrent sans faire connaître leur sentence à leurs assesseurs. Il y eut plus. On n'observa même pas ce que demandait la presque unanimité de ces derniers : relire à l'accusée son abjuration de Saint-Ouen ; c'était pourtant la moindre conceission faite à la justice ; mais Cauchon se garda bien d'une démarche qui eût fait sans doute découvrir son ignoble fourberie du jeudi précédent.
Désormais, il ne restait plus aux juges-bourreaux qu'à achever leur œuvre, en immolant la Pucelle.