CHAPITRE V
UETOUR DE DOMREMY — LE SACRIFICE DE JEAN- NETTE — LES ADIEUX A DOMREMY — LE SECOND VOYAGE A VAUCOLLEUIIS — LES REBUTS
En effet, à prendre les choses au simple point de vue des événements ordinaires de ce monde, Baudricourt n'avait-il pas raison ? Que penser d'une jeune fille de seize ans qui veut s'en aller combattre à l'armée, sinon que le sain jugement lui fait défaut ? Que penser d'une enfant de village qui se dit en relation avec le ciel et désignée pour relever un trône abattu, sinon qu'elle est folle ? Pour obtenir créance, il faudrait que cette jeune fille fît la preuve de ses assertions ; Jeannette jusqu'alors ne l'avait pas encore faite, et Robert de Baudricourt, qui représentait le roi de France pour la région, ne pouvait raisonnablement compromettre le prestige de l'autorité royale en se faisant le complice irraisonné de cette étrange aventure. En infligeant à Jeanne cet affront immérité, il ne faisait que son devoir.
L'enfant avait assez de raison pour le com-
prendre, et seule elle n'eût certainement plus songé au départ ; mais ses amis du ciel étaient là ; et saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite la consolaient de cet outrage, que d'ailleurs ils lui avaient prédit. Ne fallait-il pas qu'il y eût un commencement à la vie publique de Jeannette, que l'attention fût d'abord attirée vers elle, que la souffrance enfin la purifiât et la préparât à de plus grands sacrifices. Aussi en terminant leurs exhortations et leurs remontrances, les voix mystérieuses répétaient-elles toujours : « Fille de Dieu, va, » va, va. Dieu te sera en aide. »
Par un semblable appui. Jeannette se sentit bientôt réconfortée ; et tout en se remettant courageusement aux rudes labeurs des champs et aux travaux paisibles de la maison paternelle, elle conserva l'espérance au cœur avec la certitude de l'accomplissement des promesses divines.
C'est ainsi qu'un mois environ après son retour de Vaucouleurs, le 23 juin 1428, elle disait à un jeune homme de sa connaissance, nommé Michel, sans doute après s'être entretenue avec lui des malheurs de la patrie : « Il » y a entre Coussey et Vaucouleurs une jeune » fille qui, avant qu'il soit un an, fera sacrer » le roi de France à Reims. »
Cependant les Anglais t;^iomphant partout
songeaient à en finir avec la conquête de la France ; ils se préparèrent à envahir ce qui restait encore de territoire sous la domination de Charles VII. Vers la fin de l'année 1428, ils envoyèrent une puissante armée investir Orléans. Cette ville prise, ils tenaient la clef du centre de la France, ils commandaient le cours de la Loire, et leur triomphe définitif ne devait plus tarder beaucoup. Il était temps que la libératrice parût, ou bien l'effondrement final était proche.
Les voix de Jeannette qui, chaque jour la visitaient, lui redisaient tout cela et faisaient résonner à ses oreilles l'ordre du départ définitif. Jeannette, courageuse, s'apprêta à obéir ; elle fit savoir à Durand Laxart de la demander à Burey, pour soigner sa femme et son petit enfant nouveau-né.
Jeanne allait donc partir ; ses voix lui demandaient de tout quitter pour se jeter dans le hasard des batailles. Oh 1 que ce sacrifice dut lui coûter ! Jamais cœur de jeune fille ne fut mis à plus terrible épreuve. Tout ce qu'elle aime, elle doit l'abandonner : Domremy oîi elle est née, ce charmant village oii paisibles se sont écoulées les premières années de sa vie, cette maison témoin des premiers ébats de son enfance comme des merveilleuses Yisions de sa jeunesse, les petites amies si
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chères avec lesquelles elle a grandi et fait sa première communion, Mengette, Hauviette et les autres ; ses frères bien-aimés ; enfin ses parents. Oh, ses parents par-dessus tout, car elle les aime avec cette tendresse d'un cœur bien né, augmenté de toutes l^s forces d'une vraie piété, aimant et respectant ceux que Dieu veut que nous aimions et respections toujours. Oui, il faut quitter ce père bienaimé qui, jusqu'à présent, n*a eu pour sa fille que tendresse et prévenance, et que ce départ fera peut-être mourir de chagrin. Il faut quitter cette mère, modèle de toutes les mères, qui, élevant son enfant suivant la volonté de Dieu, a commencé par lui apprendre toutes les grandes vérités de la foi et les prières chrétiennes ; cette mère remplie de patience qui lui enseigna ce travail des mains où elle excelle, car pour filer et coudre Jeannette ne craint pas femme de France. — Plus donc désormais de ces doux téte-à-tête de la famille, plus de ces épanchements du cœur ; il faut partir, partir parmi les guerriers et les batailles, vivre dans ce milieu inconnu oii, jusqu'à présent, elle n'a recueilli que les atîronts •de Robert de Baudricourt, marcher vers le but où Dieu l'appelle alors qu'aucune espérance humaine de réussite ne surgit devant elle. Qu'importe? Dieu a parlé; les Saintes et
l'Ange ont dit à Jeannette qu'il plaît au Tout- Puissant de délivrer par son entremise le beau royaume de France, qu'il accepte dans ce but le sacrifice de son abnégation, qu'à l'heure voulue, il donnera à son bras d'enfant la force d'opérer des prodiges pour prouver sa mission sainte. Et Jeannette obéit. Eùt-elle eu cent pères et cent mères, dit-elle elle-même, eûtelle été fille de roi , eùt-elle dû user ses jambes jusqu'aux genoux, elle serait partie pour obéir à Dieu.
Oh! tu es vraiment grande dans ton sacri-
Porte de France à Vaucouleurs.
fice, toi, fille de la France, et par-dessus tout fille de Dieu! Oui, je t'admire et avec moi tous les vrais Français t'acclament et te saluent ; tes succès guerriers te feront notre libératrice;
mais si tu n'avais pas souffert de toutes ces souffrances, si la séparation n'avait pas meurtri ton cœur, jamais tu n'aurais obtenu de Dieu ces éclatants triomphes. Va, fille de Dieu, va; tu es sainte avant d'être victorieuse.
Jeannette partit donc; elle ne dit son projet ni à son père, ni à sa mère; comment eût-elle pu alors s'arracher de leurs bras, s'ils avaient su ce départ définitif? — Sur le chemin elle rencontra Mengette sa petite compagne, et la recommanda à Dieu en lui disant au revoir. — A Burey, elle prit son oncle, et s'en fut avec lui jusqu'à Vaucouleurs ; elle descendit dans cette ville en la maison des époux Leroyer ; car cette fois, elle le savait de ses voix, elle ne devait plus retourner en arrière.
Dès son arrivée, elle se rendit derechef chez Robert de BaUdricourt, et lui renouvela sa demande de la conduire à Charles VII : « Je » viens de nouveau , lui dit-elle, afin de » porter secours au dauphin. Ce n'est pas à » Charles qu'appartient le royaume de France, » c'est à mon Seigneur ; mais mon Seigneur » veut que le dauphin devienne roi et qu'il ait » ce royaume de sa main. Oui, en dépit de ses » ennemis il sera roi et moi-même je le con- » duirai au sacre.
— Et quel est ton Seigneur : interrogea » Robert.
— Le Roi du ciel. »
Le sire de Baudricourt ne fut pas plus favorable k cette requête de Jeannette qu'à la précédente; le lendemain etles jours suivants, comme elle revenait à la charge, il la repoussa de même. — A la fin, Jeannette, pensant ne jamais vaincre cette obstination, résolut de se passer de l'intermédiaire de Baudricourt. Ses voix l'avaient envoyée vers lui, il ne voulait pas l'écouter, et les Saintes lui criaient de plus en plus fort : « Fille de Dieu, va en France, va, va, va 1 »
Sans plus attendre, elle voulut partir ; son oncle Durand Laxart était toujours là, prêt à la suivre partout : elle se niU donc en route avec lui et un bourgeois de Vaucouleurs nommé Jacques Alain; ils prétendaient aller à pied jusqu'au roi.
Ils suivirent la route de France et s'arrêtèrent à Saint-Nicolas deCéfonds, devant une chapelle dédiée à ce grand Saint, située à quelques lieues de Vaucouleurs. Là, Jeannette se mit en prières, tandis que ses deux compagnons de route se reposaient. Alors les célestes conseillières de la jeune fille lui apparurent, et lui firent comprendre que telle n'était pas la volonté de Dieu qu'elle allât ainsi vers Charles Vif, mais quelle devait vaincre la résistance de. Robert de Baudricourt et obtenir de lui un équipement convenable. Elle se releva donc, et
dit à ses compagnons qu'il n'était pas décent qu'elle fît route de cette façon et en si piètre accoutrement. Les trois voyageurs retournèrent donc à Vaiicouleurs, et Jeannette rentra dans la maison du charron Leroyer.