‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 7 sur 34 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Elle était là, la pauvre enfant, dans l'échoppe de l'oLivrier, vêtue d'une robe rouge d'étotïe grossière et usée; elle y vivait en compagnie de la femme du charron, cousant et filant avec elle, et lui rendant service en toutes choses. Ensemble elles allaient à l'église de Notre- Dame de Vaucouleurs; Jeannette y entendait la sainte messe et y recevait la communion; elle s'y confessa plusieurs fois au curé, messire Jean Fournier. Un des enfants de chœur de Notre-Dame, qui l'y a rencontrée plusieurs fois, rend témoignage de l'édification qu'il recevait de sa ferveur, et raconte l'avoir vue maintes fois en prières dans la chapelle souterraine, agenouillée devant la statue de Marie, le visage humblement tourné vers la terre, ou élevé vers le ciel, enflammé de toutes les ardeurs de la piété.

Elle priait, mais la prière finie, quand elle songeait à la France en péril, à Orléans resserré chaque jour davantage dans un cercle de fer et de feu par les Anglais, quand elle entendait ses voix qui l'appelaient à l'œuvre et qu'elle se voyait retenue par la force des circonstances, loin du théâtre des batailles, dans la petite maison des Leroyer, elle se lamentait douloureusement; chaque minute lui pesait, lui semblait un siècle, et tristement elle redisait à son hôtesse Catherine : « Quand donc partirai-je? » Dieu m'a dit que la France ne serait sauvée » que par moi. Ne vous rappelez-vous donc pas, » Catherine, la prophétie que l'on répète par- » tout : La France a été perdue par une femme ; » elle sera sauvée par une vierge venant des » Marches de Lorraine. »

Quelques jours se passèrent ainsi, et rien ne pouvait faire prévoir la durée de cette attente. Mais Dieu qui, dans ses desseins impénétrables avait conçu ce plan mystérieux delà délivrance par Jeannette d'Arc, disposa aussi les moyens qui devaient amener la réalisation de sa volonté.

Ses instruments furent d'abord quelques hommes à l'âme grande et patriotique, convaincus par la vue de cette jeune fille si pieuse, disons le mot, si céleste, et pénétrés par ses paroles jusqu'au fond du cœur; ils se dévoué-

rent pour procurer l'accomplissement de ses desseins.

Parmi eux, nous trouvons d'abord Bertrand de Poulengy; présent à l'entrevue de l'année précédente entre Robert de Baudricourt et Jeannette, il Ta entendu dire au capitaine que Charles YII ne devait pas engager d'action pour le moment contre les Anglais, qu'il serait secouru vers le milieu du Carême de la présente année. Il a gravé ces paroles dans son âme, il les a jugées véridiques, et voyant Tenfant revenir à Vaucouleurs, il s'attache à la fortune de Jeannette ; plusieurs fois il va la visiter chez Leroyer, il Tentretient de ce que Dieu veut qu'elle réalise; il lui parle des armées, de la vie des camps, du danger des batailles; il lui représente qu'il lui sera impossible de guerroyer, si déposant son habit de femme elle ne consent à porter des vêtements de guerrier.

Mais Jeannette est instruite de tout par ses voix et rétonne par ses réponses lumineuses et sages ; sur le dernier point comme sur les précédents, elle est surnaturellement avertie, car elle sait que les convenances et les nécessités ie sa vocation de soldat et de chef de guerre exigent habits d'homme et armure de soldat.

Parmi les personnages que Bertrand amène à Jeannette se distingue Jean de Novelonpont, dit de Metz. Jeaa de Metz vint un jour à la

maison Leroyer, et voyant la jeune fille dans ses pauvres vêtements rouges, assise et travaillant : « Ma mie, lui dit-il respectueusement, » que faites-vous donc ici? Faut-il que le roi » ^oit chassé de son royaume et que nous deve- » nions Anglais ? »

Jeannette lui répondit avec tristesse : « Hélas! » je suis venue ici dans une ville du roi. J'ai » parlé à Robert de Baudricourt ; je lui ai » demandé de me conduire ou de me faire con- » duire vers le roi ; mais le capitaine n'a souci » ni de moi, ni de mes paroles. Et pourtant il » le faut, je dois être vers le roi avant le milieu » du carême, et j'y serai, dussé-je user mes » jambesjusqu'aux genoux. Personne au monde, » ni roi, ni duc, ni fille du roi d'Ecosse ne » peut reconquérir le royaume de France ; il m n'y a pour noti^ patrie d'autre secours qu'en » moi ; moi, pourtant, j'aimerais mieux filer » auprès de ma pauvre mère, car combattre » n est pas mon métier. Néanmoins il faut » que je m'en aille et que je le fasse, car mon » Seigneur veut que j'agisse ainsi. »

— Et quel est ton Seigneur? dit Jean. — C'est Dieu, » répondit-elle.

Alors le ehevaiier, rempli d'enthousiasme, prit la main de la jeune fille et lui donna sa parole de la conduire au roi avec Taide de Dieu; il lui dit ensuite : « Quand voulez-vous

» partir? — Plutôt aujourd'hui que demain, » plutôt demain qu'après , s'écrie-t-elle de » suite. — Mais voulez-vous donc partir avecles » vêtements que vous avez là ? Cela ne me » paraît guère possible. — Je sais qu'il me » faut prendre des habits d'homme ; eh bien ! » je le ferai volontiers. »

Jean de Metz lui fit alors remettre Féquipement d'un de ses serviteurs. Ce qu'apprenant, les habitants de Vaucouleurs se cotisèrent immédiatement pour lui fournir des vêtements d'homme, et tout ce qui lui était nécessaire, ainsi qu'un cheval dont le payement fut garanti par Durand Laxart et Jacques Alain, mais acquitté dans la suite par Baudricourt luimême.

On voit que le peuple croyait en Jeannette, et voulait son départ pour Tarmée. C'est un honneur pour les petits et les pauvres d'avoir cru parmi les premiers à la mission de Jeannette ; ses instincts généreux d'ailleurs le poussaient à cela. Jeannette, c'était le patriotisme français élevé par Dieu jusqu'au surnaturel et investi par lui d'une miraculeuse mission. Le peuple, quand il n'est pas perverti par de perfides et méchants conseillers, croit en Dieu, croit au miracle, aime et pratique le patriotisme ; il était naturel qu'il applaudît à la mission de Jeannette et en aidât l'accomplissement.

Sur ces entrefaites arriva une lettre du «lue de Lorraine, demandant Jeannette par devers lui et lui envoyant un sauf-conduit. Le duc Charies était malade à Nancy; il avait entendu parler des célestes visions de la jeune fille, et voyait en elle une espérance de guérison. Le duc l'interrogea sur sa maladie ; Jeannette lui répondit qu'elle ne savait rien à ce sujet, lui promit de prier pour lui, et sur sa demande lui donna quelques conseils dans l'intérêt de son âme. L'enfant demanda au duc son fils et des soldats pour la conduire en France; mais le duc la congédia avec un don de quatre pièces d'or. Jeannette profita de cette circonstance pour aller en pèlerinage à Saint- Nicolas du Port, le célèbre sanctuaire loirain, puis elle revint à Vaucouleurs.

Elle y trouva le capitaine de Baudricourt dans des dispositions toutes nouvelles à son égard. Ebranlé par les instances de Bertrand de Poulengy etde Jean deMetz, entraîné par lemouvement qui portait le peuple à croire à la mission de Jeannette, il ne s'opposait plus à son départ pour la cour. Il voulut toutefois, par une dernière épreuve, s'assurer que Satan n'était pour rien dans les visions de la jeune fille : il prit avec lui le curé de Vaucouleurs, messire Fournier, et se rendit avec lui dans la maison desLeroyer. Le prêtre, revêtu de l'étole,

jeta de Teau bénite vers Jeannette, et lui commandant : « Si tu viens de Satan, éloigne- » toi ; si tu es de Dieu, approche. » Et la jeune fille, qui s'était agenouillée, se traîna humblement jusque devant le curé. Elle se plaignit ensuite d'avoir été ainsi traitée par un prêtre qui devait la connaître, l'ayant vue souvent dans son église et confessée.

Ce fut la dernière épreuve; Baudricourt remit lui-même une épée à Jeannette, il désigna pour ses compagnons de route, avec Bertrand de Poulengy, Jean de Metz, et leurs deux serviteurs, Colet de Vienne, hérault royal, et larcher Richard. La petite troupe monta à cheval pour quitter Yaucouleurs, le 23 février 1429. Robert de Baudricourt fut présent au départ avec toute une foule sympathique; et quand la jeune fille à cheval salua de l'épée le rude capitaine, il lui rendit son salut en disant : « Va donc, va, et maintenant advienne que » pourra. »

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