Près du Catelet, sur la route de Saint-Quentin à Cambrai
rc|)iit. Jean de Luxembourg l'envoya alors à Beaurevoir, où la garde serait plus sûre. La femme et une tante de Luxembourg habitaient le château et traitèrent la prisonnière avec bonté. Il est à remarquer d'ailleurs (ju'aueune femme n'a manque de respect ou d'égards envers Jeanne d'Arc, pas même la duchesse de Bedford, qui fit défense à ses gardiens anglais de la maltraiter ou de l'insulter. Les dames de Luxembourg lui offrirent des vêtements de femme; car elle était restée dans son costume militaire. Elle refusa en disant : « Il n'est pas temps encore. »
Un chevalier du parti anglais, Ilaimond de Macy, la vit à Beaurevoir. Son témoiffnaije est intéressant. Il avoue qu'il essava de se faire bien venir en l'abordant d'une façon peu respectueuse. Elle le repoussa de telle sorte qu'il ne se hasarda pas à recommencer. Il admire, après beaucoup d'autres, la merveilleuse décence et la dignité de sa parole et de son geste. Plus tard, il la revit à Rouen, et lui offrit de tâcher d'obtenir qu'elle fut mise à rançon, et délivrée contre promesse de ne plus combattre les Anglais. « Vous n'avez, lui répondit-elle, ni vouloir, ni pouvoir de me mettre à rançon. Je sais bien que les Anglais me feront mourir, dans l'espoir de gagner après ma mort le royaume de France. Mais y eût-il cent mille godons de plus qu'à présent, ils n'auront pas le royaume. » Staffort, en entendant ces mots, s'avança vers elle, menaçant, et sembla vouloir la tuer. Warvvick le retint.
LA PUISON. 101
A Beaurevoir, Jeanne eoniniil la seule faute qu'on ail pu relever clans celle vie loul innocente; encore faul-il bien comprendre tout ce qui excuse et explique l'acte désespéré où elle se porta en sautant de la tour où elle était renfermée'. Elle savait Compièjj^ne aux abois, et sur le point d'être prise; et, dans la tristesse de sa prison solitaire, elle voyait déjà cette ville, si fidèle à son roi, détruite et saccagée, ses habitants massacrés. Le désir d'aller les secourir devint uue obsession. Ses voix lui défendaient de sauter; sainte Catherine lui promettait que Com[)ièi,nie serait [)réservée. Elle désobéit à ses voix, et s'élança, en se recommandant à Dieu. Elle resta sur la place, évanouie; à grand'peine on la ranima; aucun membre n'était brisé, mais la chute avait causé une fièvre violente. Elle guérit en peu de jours, reconnut sa faute, s'en confessa humblement. D'ailleurs elle protesta toujours qu'elle n'avait pas un moment voulu se tuer, ni même accepté l'idée du suicide. Elle voulait secourir Compiègne, et avait espéré contre ses voix (là fut sa faute, qu'elle avouait) que Dieu et les anges soutiendraient sa chute. Les voix lui pardonnèrent et l'assurèrent que Dieu lui avait pardonné, et qu'il avait pris Compiègne en pitié. Le siège de cette vaillante ville fut en effet levé le 26 octobre. Peu de jours après, Jean de Luxembourg, payé de la rançon pro-
I. La tour priacipale d'un château de cette importance ne pouvait guère avoir moins de cinquante à soixante pieds de hauteur.
mise, livra Jeanne aux Anglais, qui remmenèrent à Rouen lentement, en passant par Arras, Drugy, le Croloy, Saint- Valéry, Eu et Dieppe. Elle fut à Rouen, vers Noël.
Justiciable de l'Eglise, elle devait être tenue aux prisons de rofficialité. IMais les Anglais ne l'entendaient pas ainsi. Ils préféraient obtenir sa mort par un jugement d'Eglise; mais si l'Eglise devait l'acquitter, ils étaient parfaitement résolus (et ne s'en cachaient pas, comme on va voir) à la faire mourir autrement. Pour être sûrs qu'elle ne pût leur échapper d'aucune manière, ils la retinrent dans leurs prisons, et la mirent au château de Rouen, sous la garde de leurs soldats. Plusieurs juges protestèrent ; mais Cauchon s'inclina devant la volonté formelle des Anglais, et il accepta cette illégalité de juger en cour d'Eglise une accusée tenue en prison laïque. C'est une des monstruosités de ce procès; et d'autant plus scandaleuse que les prisons de l'archevêché de Rouen avaient une chambre particulière, réservée aux femmes, et gardée par des femmes ^
La prisonnière fut d'abord enfermée dans une cage de fer ; le procès est muet sur cette chose abominable ; mais des témoins désintéressés l'ont affirmée à l'enquête faite en vue de la réhabilitation. Elle était enchaînée par le cou, les mains et les
. Recherches sur les prisons de Rouen, par Robillard de Beaurepaire. p. 23.