‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 39 sur 65 · LE PROCÈS. — L'AUDIENCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LE PROCÈS. — L'AUDIENCE PUBLIQUE

la vciilé en ce que je sais qui louche le procès. » Jean Beaupère conduisit rinlerrogatoire. « Quand avez-vous bu et mangé pour la dernière fois? — Hier après-midi. — Quand avez-vous entendu vos voix? — Ifieret aujourd'liui. — A quelle lieureliicr? — Trois lois, le malin, ii l'iieurc de vêpres et le soir à r^ce Marîa\ à bien des jours je les entends plus souvent. — Hier matin que faisiez-vous quand la voix vint à vous? — Je dormais. La voix m'a éveillée. — La voix vous a éveillée en touchant votre bras. — La voix m'a éveillée sans me toucher. — La voix était dans la chambre? — Je ne sais, mais dans le château. — Avez-vous remercié la voix, fléchi les genoux? — Je l'ai remerciée, assise dans mon lit et les mains jointes, après avoir imploré secours. La voix m'a dit de répondre hardiment, que Dieu m'aiderait. »

Là elle s'interrompit, et, tournée vers Cauchon, lui parla ainsi : « Vous dites que vous êtes mon juge. Faites attention h ce que vous faites; car, en vérité, je suis envoyée de la part de Dieu, et vous vous mettez en ijrand danijer » .

L'interrogatoire reprit : « La voix vous a-t-elle défendu de tout dire? — Je ne répondrai pas làdessus. J'ai des révélations touchant le Roi que je ne vous dirai pas — J'ai plus peur de faillir en disant quelque chose qui déplaise à ces voix, que je n'ai peur de vous répondre. — Croyez-vous qu'il déplaise à Dieu qu'on dise la vérité ? — Les voix m'ont dit de dire certaines choses au Roi, et non à vous.

Celte nuit-même, elles m'ont dit beaucoup de choses pour le bien du lloi; je voudrais qu'il les connût, quand je devrais ne plus goûter de vin jusqu'à Pâques. Mais le Roi, s'il savait ces choses, dhieralt-il plus joyeusement?

— Jeanne, êtes-vous en état de grâce? — Si je n'y suis, que Dieu m'y mette. Et si j'y suis, que Dieu m'y tienne. Je serais la plus dolente femme du monde, si je savais n'être pas en état de grâce. Mais si j'étais en péché mortel, la voix ne viendrait pas à moi. » La question était si évidemment perfide qu'un des assesseurs osa dire : « Elle n'est pas tenue de répondre ». Cauchon furieux lui cria : a Taisezvous »*.

On la harcela de questions concernant l'Arbre des Fées, où, petite fille, elle allait quelquefois danser avec les enfants de son âge. On aurait bien voulu tirer de ce fait puéril un prétexte à l'accuser d'idolâtrie, au moins de superstitions païennes. On ne put y parvenir. On se rabattit surle vêtement d'homme; sur ce grief qui devait survivre à tous les autres, et finalement la perdre : « Jeanne, voulez-vous un vêtement de femme? — Donnez m'en un, je le prendrai volontiers, si c'est pour m'en aller. Sinon je ne le prendrai pas. Je me contente de celui-ci, puisqu'il plaît à Dieu que je le porte. »

Le mardi 2j février, quatrième audience. Jean

I. Si elle eût dit oui, c'était orgueil; si elle eût dit non, c'était aveu des crimes qu'on lui reprochait.

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Deaupère interroge. Il multiplie les questions concernant les apparitions, soit curiosité, soit désir de provoquer queUjue réponse imprudente, où Ton puisse fonder l'accusation d'hérésie. Il afiecte d'abord la bonhomie : «Jeanne, depuis samedi, comment vous êtes-vous portée? — Vous voyez bien, le mieux que j'ai pu. — Jeiinez-vous chaque jour de ce carême?

— Est-ce du procès, cela? — Oui certes. — Vraiment, eh bien! j'ai toujours jeûné ce carême. — Depuis samedi vous avez entendu la voix? — Oui vraiment; bien des fois. — Samedi, dans cette salle où l'on vous interroge, l'avcz-vous entendue? — Je l'ai entendue. — Que vous a-t-elle dit? — Je ne l'ai pas bien comprise jusqu'à ce que je fusse rentrée dans ma cbambre. — Que vous dit-elle alors? — De répondre hardiment. J'ai demandé conseil sur les questions qu'on me pose. Je dirai volontiers ce que Dieu me permet de révéler; mais pour les révélations qui touchent le roi de France, je ne dirai rien sans la permission de la voix. — Etait-ce la voix d'un ange qui vous parlait, ou d'un saint, ou d'une sainte, ou la voix de Dieu même, sans intermédiaire?

— C'était la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Leurs figures sont couronnées de belles couronnes très riches et très précieuses. Dieu me permet de dire cela. Si vous doutez de mes paroles, envoyez à Poitiers où je fus interrogée autrefois.

— Mais comment savez-vous que ce sont ces deux saintes? Comment les distinguez-vous? — Je sais que ce sont elles, et je les distingue. — Mais com-

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mont? — Par le salut qu'elles me lonl. Il va Lien sept ans' qu'elles ont pris cliar<,'-e de me conduire. Je les connais parce qu'elles se nomment à moi.

— Sont-elles vêtues pareillement? — Je n'en dirai pas plus; je n'ai pas la permission. Si vous ne me croyez pas, allez à Poitiers. — Quelle apparition avez-vous vue la première ? — Saint Micliel. Il n'était pas seul, mais bien accompagné d'anges. — Vous les avez vus corporellement et réellement? — Je les ai vus des yeux de mon corps, aussi bien que je vous vois; et quand ils s'éloignaient, je pleurais; et j'aurais bien voulu qu'ils m'emportassent avec eux. — En quelle figure élait saint Michel? — Je n'ai pas permission de le dire. »

On l'interrogea ensuite sur l'épée de sainte Catherine de Fierbois. On aurait voulu démontrer que cette épée était « enchantée ». Jeanne écarta le soupçon par la franchise et la simplicité de ses réponses : « Les voix m'ont dit que celte épée était en terre, couverte de rouille, marquée de cinq croix.

— Quelle bénédiction avez-vous faite, ou fait faire sur l'épée? — Je n'en ai fait, ni fait faire aucune; et je n'aurais pas su comment m'y prendre pour la bénir. Je l'aimais bien parce qu'on l'avait trouvée dans l'église de sainte Catherine que j'aimais bien. — Ne l'avez-vous pas quelquefois posée sur l'autel pour lui porter bonheur? — Non, que je sache. — Vous

I. Exactement six ans; la première vision est de l'été de 1425.

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l'aviez cjikukI vous fûtes prise? — Non; j'avais une épée prise ;i un Bourguignon ; j'avais l'autre à Lagny*; mais depuis l^agny, j'ai [)orté l'épée du liour^uignon, parce que c'était une bonne épée de guerre, bonne pour donner de bonnes hiiffes et de bons torchons^. — Où avez-vous laissé l'autre épée? — Cela n'est pas du procès. — I^n arrivant à Orléans, aviez-vous un étendard? et de quelle couleur? — Un étendard semé en champ de fleurs de lis; le monde y était figuré et aux côtés deux anges. Il était de toile blanche, ou de boucassin', et frangé de soie; les noms de Jésus et de Marie y étaient écrits. — Qu'aimezvous le plus, l'épée ou l'étendard? — Bien des fois, quarante fois plus l'étendard que l'épée. — Qui avait fait faire cette peinture sur l'étendard? — Je vous ai assez dit que je n'ai rien fait que sur l'ordre de Dieu. Je portais l'étendard quand j'attaquais l'ennemi pour éviter de tuer personne; et je n'ai jamais tué un homme. »

La cinquième audience s'ouvrit le i*^"" mars. C'est ce jour-là qu'elle prononça ces paroles remarquables, consignées authentiquement dans la relation officielle du procès : « Avant sept ans, les Anglais laisseront un plus grand gage qu'ils n'ont fait à Or-

1. Voy. ci-dessus, p. 78 [note]. D'après le témoignage du duc d'AIençou, c'est à Saint-Deuis qu'elle brisa l'épée de sainte Catherine.

2. En fiançais dans le texte; c'est-à-dire forts soufflets et larges ta])es.

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