LE PROCÈS. — L'AUDIENCE PUBLIQUE
elle raconta aux juyes sa naissance et ses premières années. Elle refusa cependant de réciter : l\otre Père il Caiiclion, en ajoutant : « Je vous le réciterai, si vous voulez m'ouïr, mais en confession. » Cauchon sedéfia-t-il, craignant d'entendre ainsi un aveu, dont il ne pourrait plus se servir contre elle, l'ayant appris en confession? Il refusa de la confesser. A la fin, il lui lit défense de chercher à s'échapper. Elle répondit : « Je n'accepte pas cette défense. Si je m'échappe, qu'on ne me reproche pas d'avoir manqué à ma parole; je ne l'ai donnée à personne. » Elle se plaignit d'être à la chaîne, avec les fers aux pieds. « C'est pour vous garder plus sûrement, dit Cauchon, parce que vous avez tenté plusieurs fois de vous échapper. » Elle répondit : « Il est vrai; j'ai voulu fuir; je le voudrais encore ; c'est le droit de tout prisonnier de chercher à fuir » .
Dès ce premier interrogatoire, on peut remarquer chez la prisonnière un parti pris héroïque de n'accuser personne, et de ne rejeter sur personne la responsabilité des choses qui lui pourraient être imputées, h tort ou à raison. Cette conduite était d'accord, il est vrai, avec l'affirmation qu'elle donnait, d'avoir toujours agi par l'ordre des voix célestes qui la conduisaient; mais il n'en (aut pas moins admirer la courageuse résolution qu'elle prit, et qu'elle tint jusqu'à la mort, de ne pas laisser échapper un seul mot de récrimination contre les perfides et les ingrats dont l'abandon ou les résls-
tances caloulées Tavaicnt enfin conduite où elle était. Elle ne nomma même pas La Trémollle, ni Regnault de Chartres; elle ne nomma que pour le bénir, le roi qui la délaissait'.
La seconde audience' eut lieu le lendemain malin (jeudi 22), non plus dans la chapelle, mais dans une chambre attenante à la grande salle du château. Le nombre des juges avait augmenté; cinquante, dont quinze docteurs en théologie, et cinq docteurs en droit civil et en droit canon, un docteur en médecine. C'est toute une^Université qui s'assemblait pour condamner la pauvre Jeanne. Elle se plaignit doucement : « Vous me chargez trop » dit- elle {nimium oneratis me). Jean Beaupère, professeur de théologie, ancien recteur de l'Université de Paris, dirigea l'interrogatoire avec beaucoup d'adresse. La matière était délicate et grave ; on lui demandait de s'expliquer sur ses voix. Elle ne voulait pas mentir; elle ne voulait pas tout dire. Elle raconta brièvement
1. Jeanne comparut sans avocat. En général, devant l'Inquisition, l'accusé n'avait pas d'avocat; toutefois l'accusé mineur avait au moins un curateur. D'après l'huissier Massieu, qui doit être bien informé, Jeanne réclama « un conseil » ad respondendum, quad diceret se esse simplieem. Le conseil lai fut refusé; Cauchon lui dit : « Vous répondre/, toute seule.» Plus tard, après les interrogatoires terminés, il lui offrit de lui adjoindre un conseil; ce fut elle alors qui le refusa, en disant : « Le conseil de mon Seigneur me suffit », voulant dire de Dieu.
2. Au dire du témoin Guillaume Manchon, la première séance avait été très tumultueuse. Les séances duraient ordinairement de huit heures du matin à onze.
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•es premières visions : « Celle voix élait boa e; cette voix venait île Dieu; elle m'a bien gartlée et je l'ai bien comprise. Elle me disait de me bien conduire; de fréquenter l'égalise. Elle me disait qu'il fallait que j'allasse en France ; que je ne pouvais plus rester où j'étais; que je devais aller en France pour faire lever le siège d'Orléans. Elle me le répétait deux ou trois fois par semaine. Elle me disaitd'allcr trouver Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, qu'il me donnerait des gens pour aller avec moi. Je répondais : « Je suis une pauvre fille, qui ne sais pas monter h cheval, ni faire la guerre ». Elle raconta ses démarches, sa longue attente, les dégoûts essuyés patiemment. « Enfin Robert de Baudricourt consentit, et me fit partir, en disant : « Va donc et advienne que pourra ». La voix m'avait dit que tout se passerait ainsi. »
Elle dit son voyage, son arrivée à Chinon ; sa première entrevue avec le Roi, qu'elle reconnut, ou plutôt devina, ses voix le lui désignant. Mais ses juges voulaient avant tout savoir ce qu'elle avait dit en particulier au Roi, et quel secret révélé l'avait accréditée auprès de lui. Jamais ils ne purent lui arracher une déclaration sur ce point. Même tout ce qui touche à ses rapports avec Charles VII demeure enveloppé de vague dans les réponses qu'elle fit à des interrogatoires multipliés. « Quand la voix vous montra votre Roi, y avait-il de la lumière dans la chambre ? — Passez outre, • — Avez-vous vu un ange au-dessus de votre Roi? — Epargnez-moi. Passez
outre. » Elle déclara loutcfois qu'avant que le Roi la mît à l'œuvre, elle avait eu beaucoup d'apparitions et de belles révélations. « Quelles apparitions? Quelles révélations? demanda le juge. — Je ne vous
les dirai pas. Envoyez au Roi, il vous les dira Il n'v
a pas de jour que je n'entende cette voix. Jamais je ne lui ai demandé autre récompense que le salut de mon âme. La voix m'avait dit de rester à Saint-Denis en France, et j'y voulais rester. Mais les chefs m'ont emmenée contre ma volonté. Si je n'avais été blessée j'y serais restée, mais je fus blessée dans les fossés de Paris. » Elle avouait avoir dirigé cette attaque contre Paris. « C'était un jour de fête, dit le juge. — Je crois que oui. — Etait-ce bien de combattre un jour de fête? — Passez outre. »
Le surlendemain (24 février) troisième audience; soixante juges présents. Invitée par irois fois à jurer qu'elle dirait toute la vérité sans réserve ni conditions, elle répondit : « Donnez-moi licence de parler. Par ma foi, vous pourriez me demander de telles choses, que je ne pourrais vous dire la vérité, par exemple, en ce qui concerne les révélations; car peut-être me forceriez-vous à dire telle chose que j'ai juré de ne pas dire, et ainsi je serais parjure, ce que vous ne devez pas vouloir. Je vous dis de bien prendre garde à ce que vous dites, en disant que vous êtes mon juge : vous assumez une lourde charge et vous me chargez trop. J'ai juré deux fois, c'est assez. •» Cette scène pénible se prolongea longtemps. Enfin on lui arracha ce serment: « Je jure de dire