‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 42 sur 65 · I. Où elle logea quaud on Taraena de Beaurevoir à Rouea · texte numérisé non relu

I. Où elle logea quaud on Taraena de Beaurevoir à Rouea

nile. Je lui dis : « Approchez hardiment. Je ne m'envolerai pas ».

C'est là un de ces traits de bonne Iiumeur et de simplicité malicieuse qui abondent dans sa vie et jusque dans les tristesses de son procès. Jeanne d'Arc est de la race et du pays chez qui la naïveté n'exclut pas la finesse, avec une pointe d'ironie. Elle-même était née à douze lieues tout au plus du château de Joinville (dont le bon sire avait jadis illustré si bien l'humeur champenoise) ; et Jacques d'vVrc, son père, était venu à Domremy du plein cœur de Champagne. INIais que cette paysanne de dix-neuf ans, inculte, ignorante, encore déprimée par les fers et par l'abandon, pût garder cette présence d'esprit, seule, en face de cinquante docteurs solennels, renfrognés, hostiles, c'est ce qui ne paraît guère moins étonnant que ses victoires. Au procès, elle émerveilla tout le monde, et plus d'une fois embarrassa ses ennemis par la justesse, la décision, la netteté de ses réponses.

Ce n'egt pas seulement son bon sens qu'il faut admirer et son esprit d'à-propos, mais sa mémoire extraordinaire. Elle ne se contredit pas une fois dans ce dédale de questions décousues et incohérentes. Un jour, elle répondit : « J'ai déjà dit ainsi et ainsi ». Boisguillaume, un des notaires (greffiers) la contredit. Elle insista : « Cherchez dans vos feuilles ». Il chercha de bonne foi, et trouva en effet la réponse. Elle parut fort contente et dit au notaire : « Ne vous trompez plus comme cela, ou bien je vous tirerai les

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oreilles ». J'ai rapporté cette boutade selon le témoignage de Pierre Daron, lieutenant du bailli de Rouen; je n'en voudrais pas garantir les termes, qui s'écartent de sa manière ordinaire, laquelle est souvent familière, quelquefois même railleuse, mair. n'est jamais déplacée.

Ses juges feignaient de croire qu'elle avait voulu se faire adorer. « Vvez-vous fait faire quelque image à votre ressemblance ? En avez-vousvu quelqu'une?

— J'ai vu h Arras une peinture, en la main d'un Ecossais, qui me représentait armée, un genou en terre, devant le Roi, et lui tendant une lettre. Jamais je n'ai vu d'autre portrait de moi, ni n'en ai fait (aire.

— Ceux de votre parti n'ont-ils pas fait faire des services, dire des messes, des oraisons en votre honneur? — Je n'en sais rien; s'ils l'ont fait, ce n'est pas sur mon commandement. S'ils ont prié pour moi, je n'y vois pas de mal. — Ils vous croient envoyée de Dieu. — Je ne sais s'ils le croient; mais qu'ils le croient ou non, je suis envovée de Dieu. — Dans quels sentiments vous baisaient-ils les pieds, les mains, les vêtements? — Beaucoup de gens avaient plaisir à me voir; s'ils baisaient quelquefois mes mains, ce fut le plus rarement que je pus. Les pauvres venaient à moi volontiers, parce que je ne leur faisais pas déplaisir; mais j'aimais à les supporter. » On essava de rendre suspecte sa rencontre avec cette aventurière, appelée Catherine de La Rochelle, qui prétendait avoir des apparitions : « Que lui avezvous dit ? — De retourner chez son mari pour faire

son ménage et nourrir ses enfants. Mes saintes m'avaient avertie que c'était une folie. »

On la tourmenta cruellement sur la seule faute qu'elle eût jamais commise, le saut de Beaurevoir, excusé par les circonstances : « J'étais dans cette prison depuis quatre mois. On me ditque les Anglais approchaient. Mes voix me défendaient de sauter, mais j'avais peur des Anglais; je sautai en me recommandant à Dieu et à Notre-Dame ; je fus blessée; mais sainte Catherine m'encouragea et me dit que je guérirais. — En vous voyant reprise, ne vousêtesvous pas mise en colère ? n'avez- vous pas blasphémé? — Jamais, et je n'ai pas coutume de jurer. »

Après cette sixième audience, Cauchon arrêta l'interrogatoire, en déclarant qu'il serait repris plus tard devant un plus petit nombre de juges, députés à cet effet, et porterait sur tous les points qu'on croirait bon d'éclaircir. L'intention de cette mesure est évidente : Cauchon trouvait que Jeanne se défendait trop bien ; celte solennité du lieu, ce grand nombre de docteurs, loin de l'intimider et de la déconcerter, semblaient lui donner courage et présence d'esprit. Son âge, sa faiblesse et son isolement inspiraient de la pitié à quelques-uns de ses juges : celte pitié pouvait devenir contagieuse. Guillaume Duval et Isambard de la Pierre * n'avaient-ils pas été surpris à faire des signes à la Pucelle, pour lui indiquer ce qu'elle devait répondre dans son intérêt? Warv^àck s'en était

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