CHAPITRE X
LA REHABILITATION
Combien faut-il trannées à des yeux prévenus, bouchés par l'org^ueil, la haine ou rintérêl, ou seulement riynorancc, pour se rouvrir à la lumière de la vérité? 11 semble qu'au lendemain du supplice de Jeanne d'Arc, l'attendrissement sur ce martyre d'une fille de dix-neuf ans aurait dû suffire à réveiller partout en sa faveur une pitié, mêlée d'admiration. Mais il n'en fut rien! Elle demeura longtemps, pour toute l'Europe, un sujet de scandale et de discussions passionnées; et selon la remarque d'un théologien allemand, Jean Nider, tous les hommes doctes demeuraient partagés sur elle*. Hélas! ce n'est ni la première, ni la seule fois que la vérité fut révélée
I. Lui-même incline à penser, sur la foi des théologiens de Paris, qu'elle était inspirée du diable et sorcière; à ce titre et puisqu'elle n'a pas voulu confesser et détester son erreur, sa mort lui paraît juste. Mais Antonin de Forciglioni, archevêque de Florence, en juge tout autrement. Il croit qu'elle était conduite par l'esprit de Dieu, parce qu'il ne voit rien de mauvais dans ses actes ni de suspect dans sa doctrine.
à beaucoup de simples et resta cachée aux savants.
Entre les jugements si divers rendus sur Jeanne (l'Arc par les contemporains, le plus intéressant est, sans aucun doute, celui du futur pape Pie II (/Eneas Silvius PJccolomini) inséré dans ses Mémoires qu'il a mis sous le nom d'un secrétaire, mais qui furent composés par lui-même, et terminés en i\ii?>. Ce jugement est fort long* ; j'extrais ce qu'il renferme de plus remarquable, en traduisant, aussi exactement que possible, le latin élégant de Pie II. « Tant qu'elle vivait, même prisonnière, les Anglais, si souvent vaincus par elle, ne se croyaient pas en sûreté. Ils craignaient ses enchantements; ils voulurent sa mort. Dès que les juges eurent constaté qu'elle avait repris l'habit d'homme, ils la condamnèrent au feu, comme relapse et pour qu'on n'honorât pas ses cendres, ils les firent jeter h la Seine.
« Ainsi mourut Jeanne d'Arc, vierge admirable, étonnante (stnpenda), après avoir relevé le royaume de France abattu et presque mis en pièces, après avoir infllq-é aux Anijlais tant de désastres. Devenue capitaine, elle garda sa pudeur intacte, au milieu des boldats; jamais aucun mauvais bruit ne fut ouï à son sujet.
« Son œuvre fut-elle divine, ou simplement humaine ? je n'ose me prononcer. Quelques-uns croient
I. Pie IL comme nous avons fait nous-même, attache une grande importance à l'échec devant Paris, a La faveur de la Pucelle décrut. Son nom ne fut plus dès lors aux Anglais un aussi grand ohjct de crainte; aux Français, de vénération. »
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que les princes français élaiil divisés, comme mil ne voulait se soumettre à un chef, quelqu'un, plus sage, inventa ce sirala^cme [l'aframentii/fi) pour arrêter les succès continus des Anglais. Ils pensèrent que la mission divine d'une vierge profiterait à l'autorité. Quel liom me refuse d'obéir à Dieu ? Voilà comment la conduite de la guerre aurait été confiée h la Pucelle'.
« Mais voici seulement ce qui est certain, ce qui est éclatant : sous la conduite de la Pucelle, le siège d'Orléans fut levé; par ses armes, tout le pavs entre Bourges et Paris fut soumis au Roi; par son conseil, Reims fut mis au pouvoir de Charles YII, et le couronnement célébré ; par son audace, la porte de Paris fut brûlée; par son habileté, par son activité [industria) les affaires du roi de France furent rétablies et consolidées. Tous ces faits sont dignes d'éternelle mémoire, mais ils trouveront moins de foi parmi la postérité qu'ils n'exciteront d"étonnement. »
Pie II défend ici la mémoire de Jeanne d'Arc comme il fallait qu'elle fût défendue. Il disait : « Voyez les faits. Les faits parlent assez d'eux-mêmes. » C'est de la même façon qu'un poète français, Martin Le Franc, contemporain de Jeanne, avait osé, le premier, présenter l'apologie de la Pucelle dans
T. Cette sîipposition (que d'ailleurs le pape écarte) est insoutenable. Les personnages « officiels » du temps u'ont jamais cessé de contrecarrer la mission de Jeanne d'Arc. Ils la reçurent sans foi, après beaucoup d'hésitations ; la suivirent à contre-cœur, et l'abandonnèrent sans regret.
son poème, intitulé le Champion des Dames. Il écrivait avant \/\/\o, et son œuvre est détliée au duc de Bourgogne. Louons-le d'autant plus volontiers, d'avoir osé dire les exploits, admirer les vertus de Jeanne d'Arc et proclamer hautement, quinze ans avant le procès de réhabilitation, que Dieu était avec elle. Les vers sont médiocres, mais le sentiment qui les a dictés est remarquahle et nous pardonnons au poète en faveur du bon Français :
Mais qui, en livre ou en comment', Voudra ses miracles retraire*, On dira qu'il ne se pût faire Que Jeanne n'eût divia esprit; Qui à telles choses parfaire Ainsi l'enflamma et l 'éprit''.
« L'adversaire des dames » (opposé h leur o champion ») répond insolemment que toute l'histoire de Jeanne est une « farce controuvée ». De plus habiles qu'elle ont préparé ce stratagème et la fortune a fait le reste.
Mais le « champion des dames » s'indigne qu'on puisse nier des merveilles si évidentes, ou les attribuer au hasard :
Disent d'elle ce que voudront ; Ils peuvent parler ou se taire.
I Commentaire (oral).