‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 61 sur 65 · I.A R!';ilAl;lI.ITATIuN · texte numérisé non relu

I.A R!';ilAl;lI.ITATIuN

Mais ijuaml les U'iuoins consullés sont d'anciens juges de Jeanne on des doctenrs qui ont souscrit ;i sa condaninalion, leur pitié poslliume et les excuses dont ils se couvrent, et le soin qu'ils prennent à peu près tous d'établir qu'ils ont été trompés ou contraints, nous rendent souvent pénible à lire l'interminable compte rendu du procès de réhabilitation.

Le premier procès avait été une œuvre d'iniquité, nous en sommes d'accord, et ce n'est pas la moindre preuve (entre beaucoup d'au très) qu'on en peut fournir que ces « lettres degaraulie* » que les juges se firent donner(dès le 12 juin i43i)par le roi d'Angleterre. Des juges dont la conscience est tranquille n'ont pas besoin d'être ainsi couverts par le pouvoir, ou, s'ils en ont besoin, c'est qu'ils ont jugé par ordre.

Alais quand les survivants du procès, en i455, prétendirent (à l'enquête cjuise fit pour la réhabilitation) que le premier procès avait été tout entier une œuvre de pur mensonge et dont ils avaient été les premières dupes, je crains qu'ils n'exagèrent un peu dans leur intérêt. Tant de docteurs, en i43i, à Rouen et Pans, avaient approuvé la sentence ! Elle avait été annoncée à l'univers et nulle protestation ne s'était fait entendre. N'est-ce pas, comme nous l'avons dit, que tout le monde, au lendemain du supplice, avait rougi de Jeanne d'Arc? Les Anglais

I. Le texte de ces lettres est curieux; il témoigne clairement des craintes que ressentaient les juges, en songeant aux revii-ements possibles de la fortune, et des jugements humains.

et leurs alliés rougissaient d'avoir élé battus par elle, et les Français, d'avoir été sauvés par elle.

Vingt ans plus tard, la situation est renversée; les Anglais sont chassés de France et Charles VII y est tout-puissant. Cependant l'Angleterre est dévorée par la guerre civile. Alors l'image oubliée de Jeanne d'Arc reparaît dans la mémoire des Français ; elle grandit, elle s'épure, elle s'associe au spectacle admirable de la patrie enfin délivrée, reconquise. Alors le remords de Jeanne abandonnée naît au cœur (le Charles Vil; la réhabilitation est décidée et vivement pressée. N'est-ce pas que la victoire finale a justifié Jeanne, comme la défaite éphémère avait paru la condamner vingt ans plus tôt?

Dès lors, partout, h la cour, dans l'armée, dans l'Église, à Rouen, redevenu français, à Paris, redevenu royaliste, l'intérêt de tous (et celui du roi) était de réduire le nombre des coupables auxquels il fallait imputer le meurtre juridique de Jeanne d'Arc; de faire croire et de croire que tous les autres avaient été trompés indignement par les meneurs de l'afTaire. Et si ce petit nombre de coupables était déjà descendu dans la tombe; si Cauchon, devenu le bouc émissaire des péchés de beaucoup d'autres, était mort depuis huit ans; si l'Inquisiteur Jean Lemaître était rentré dans une obscurité si profonde qu'on ne sait pas même s'il était mort ou encore vivant ; l'œuvre devenait ainsi plus facile et la légende du procès réduit à un duel entre Cauchon et Jeanne d'Arc, pouvait s'établir, et tous les vieux com-

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plict's de Caiiclion pouvaient venir, la larme à l'œil, lénioijjner au nouveau procès des vertus de la Pucelle'. Ainsi, sous la Restauration, d'anciens terroristes, ayant lavé soigneusement leurs mains rouges de sang-, faisaient retomber la responsabilité de la Terreur sur trois ou quatre morts, et distillaient sur les victimes les pleurs tardifs d'une inutile pitié.

Nous ne prétendons pas dire que Cauchon et quelques complices de sa haine, à moitié servile, à moitié sincère, n'aient pas pesé fortement sur les juges pour obtenir la condamnation. La pression exercée sur eux pendant tout le cours du procès, affirmée par tous les témoins, unanimement confessée par les juges euxmêmes en i456, fut constante, violente, et scandaleuse. Nous pensons seulement qu'une telle excuse est honteuse à donner; et qu'enfin, leur condescendance prolongée ne peut être comparée avec l'acte de faiblesse qu'une menace subite et mortelle arrache un jour, quelquefois, à l'honnête homme surpris. Les juges de Jeanne eurent cinq mois pour se ressaisir; et, après tout, le jour où ils la condamnèrent, le poignard n'était pas sur leur gorge. Nous ne nions pas les menaces, les objurgations, les vio-

I. II y eut cependant quelques exceptions à l'attendiissement général, Nicolas Caval déposa : « Je ne sais qu'une chose, c'est qu'on l'a brûlée. Si c'est justement ou injustement, je m'en rapporte au procès. Je ne sais rien de plus. » Sur ce parti pris de présenter les juges comme trompés, et de tout faire retomber sur le complot tramé entre trois ou quatre, Toy. surtout Quicherat, Procès^ etc. t. II, p. 267.

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Icnccs même'. Jean de I.a Fontaine lui niallrailé par les Anglais. Jean Loliicr crut sa vie en péril et s'enfuit de Rouen ^, Pierre Minier, Isambard de la Pierre furent insultes et menacés, Nicolas de Houppevillc fut mis en prison, puis expulsé de la ville; et ce dernier affirme que le Vice-Inquisiteur était très effrayé. Jean de Cliâtillon, s'étant plaint que le procès était conduit avec partialité, fut invité à n'y pas reparaître. « Tout tremblait devant Cauchon, »

1. Témoignages de Guillaume Manchon, de Nicolas de Houppeville, de Jean Massieu, etc. Mais d'autres témoignages (moins nombreux, il est vrai) disent le contraire. Nicolas Taquel déclare qu'il ne s'est pas aperçu qu'on ait violenté personne ; si l'on en croit Thomas Marie, plusieurs furent timides ; mais beaucoup plus furent payés. Ils furent payés en effet, et même assez largement. Le Roi d'Angleterre fît tous les frais et ne lésina point. Cauchon, pour cent cinquante-trois jours passés au service du Roi « pour le fait de la Pucelle » reçut sept cent soixante-cinq livres (cinq livres, ou cent sous parjour.) Les docteurs de Paris appelés à Rouen pour le procès furent appointés à vingt sous par jour jusqu'à leur retour à Paris. L'inquisiteur toucha vingt saints d'or pour son assistance au procès. Une livre de i43i vaut huit francs quarante et un centimes trois quarts (valeur intrinsèque). Mais la valeur des métaux précieux (même en supposant encore à l'argent une valeur quinze fois et demie moindre que celle de l'or, quoique la valeur réelle soit très inférieure) est tout au plus aujourd'hui le sixième ou le septième de ce qu'elle était en i43i. Donc une livre de i43i répond à cinquante-cinq francs aujourd'hui. Cauchon était appointé par les Anglais à plus de huit mille francs par mois. Il les valait.

2. Le fait est rapporté par les contemporains. Le P. Denifle le révoque en doute (^Jeanne d'Arc et l'université de Paris. 1897, in-8°).

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dit Jean Massieu, que le lerrible évèque de Bc;uivais menaça, un jour, « de le jeter ii la Seine ». Un des juges, Richard de Gi'oncliet, avoue qu'on lui arraelia la sentence « par la crainte, les menaces, la terreur ». Mais enfin le poignard, encore une fols, n'était pas sur leur gorge! Et, après tout, on est juge pour juger, et non pour trembler.

Voilà ce qui a prévenu beaucoup de bons esprits contre le procès de réhabilitation : l'empressement des survivants à faire retomber sur les morts la responsabilité du crime. Déjà les « considérants » de la première « commission » donnée par Charles YII à Rouen, sont curieux. En vérité, le Roi paraît s'éveiller d'un long sommeil; il a l'air de découvrir en i45o que Jeanne d'Arc avait été brûlée en i43i.

Comme jà piéçà' Jeanne la Piicelle eût été prise et appréhendée par nos anciens ennemis et adversaires, les Anglais, et amenée en cette ville de Rouen; contre laquelle ils eussent fait faire tel quel procès par certaines personnes, à ce commis, et députés par eux ; en faisant le quel procès, ils eussent, et aient fait, et commis, plusieurs fautes et abus, et tellement que moyennant ledit procès, et la grand haine que nos dits ennemis avaient contre elle, la firent mourir iniquement et contre raison, très cruellement; et pour ce que nous voulons savoir la vérité du dit procès, et la manière comment il a été déduit et procédé, etc.

L'intention de Charles VII était d'abord de poursuivre en son nom la réhabilitation de la Pucelle.

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