I. Il y a longtemps
Et certes, il lui devait bien celle réparation tardive. Le i4 février i45o, Guillaume Rouillé, docteur de rUniversitc de Paris, fut chargé d'ouvrir une première enquête, en laciuelle furent entendus les trois religieux qui avaient visité Jeanne en sa prison, le matin du supplice, et avaient suivi la condamnée jusqu'au bûcher : Isambard de la Pierre, Martin Ladvenu et Jean Toutmouillé; avec eux, on entendit le notaire Manchon, l'huissier Massieu; et Jean Beaupère, un des juges qui s'étaient montiés le plus hostiles à l'accusée. Deux années plus tard, le cardinal d'Eslouteville, archevêque de Rouen, et Jean Bréhal, Inquisiteur de France, furent chargés d'ouvrir une seconde et solennelle instruction, dans laquelle ils ouïrent vingt-deux témoins. Mais à cette époque la Cour se rapprochait de l'Angleterre, et négociait en vue de la paix. On sentit l'inconvénient de procéder au nom du Roi dans une affaire aussi grave; l'amnistie accordée après la reprise de la Normandie ne semblerait-elle pas compromise ? Il parut meilleur de provoquer un appel de la famille de Jeanne d'Arc au Pape, juge légal d'un arrêt rendu en matière de foi par un tribunal ecclésiastique. Sur mémoires*
I. L'un de ces mémoires a été publié; il offre un intérêt tout particulier. Il émane d'un personnage peu connu, Théodore de Lellis, auditeur de Rote (mort cardinal en i465, à l'âge de trente huit ans). C'est une réfutation fortement motivée des douze articles, pris un à un. Sur un point essentiel, l'auteur répond d'avance à des éloges intéressés que Jeanne d'Arc a reçus de quelques-uns de ses historiens dans notre siècle et dont je crois qu'elle se fût énergiquemeut
LA RÉIIADIUTATION. 185
pivsonlés au Sainl-Siègo, et (liscutûs par ses roiisiilteurs, Calixte III (le i i juin i455) accueillit la requête et ordonna h l'archevêque de Reims (Jean Jouvenel des Ursins) et aux évêques de Paris et de Coutances (Guillaume Chartier, frère d'Alain Chartier; el Richard Olivier de Longucil, plus tard cardinal ctpremier président de la Chambre des comptes) de procéder, de concert avec l'Inquisiteur de France, Jean Dréhal, à la revision du procès de Jeanne d'Arc.
La revision fut ouverte à Paris, le 7 novembre i455; el tout l'hiver fut employé h interrog^er de nombreux témoins, h Rouen, Paris, Orléans, Domrémy, Vaucouleurs. L'enquête achevée, les résultats qu'elle avait donnés à la défense ou plutôt à la gloire de Jeanne d'Arc, sans qu'aucune voix contraire eut osé s'élever contre elle, furent mis sous les veux des juges (mai i4563. Au nom de la famille de Jeanne
défendue. Je veux parler de la « soumission à l'Église » que plusieurs la louent d'avoir obstinément refusée, pour ne vouloir relever que de sa conscience libre et affranchie. Cette Jeanne d'Arc, protestante avant Calvin, n'est pas lavraie Jeanne d'Arc. En fait, Jeanne n'est pas insoumise j)Our en avoir appelé de son juge (ennemi capital) au Pape et au Concile (inteirogatoire du 17 mars). On lui répondit: « L'Ordinaire est seul juge en son diocèse. » Selon l'auditeur de Rote, c'était là déroger à l'autorité apostolique ; et il ajoute : 0 De celte parole, ce sont les juges qui pourraient être repris avec plus de fondement que Jeanne elle-même. » Il y a quelque ridicule à soutenir contre Rome que Jeanne d'Arc n'est pas orthodoxe, quand Rome, qui doit s'y connaître, déclare qu'elle l'a toujours été.
186 LA VÉNÉllAULE JKANNP: D'ARC.
d'Arc, ses défenseurs firent valoir les illégalités sans nombre et les iniquités du premier procès: — le juge, ennemi capital, qui aurait c\ù se récuser lui-même; — la suppression de Tinformation préalable, non produite au procès; pourquoi? sinon parce qu'elle était favorable à l'accusée: — le maintien de Jeanne en prison laïque, avant et après le jugement, alors que, jugée par l'Eglise, elle devait être gardée par l'Eglise; — le défaut d'avocat, quoique la règle de l'Inquisition fût de donner au moins un curateur à un accusé mineur; — la perfidie des interrogatoires, l'embarras et l'obscurité des questions; les conseils glissés dans l'ombre h Jeanne par de faux amis apostés pour la perdre ; — les corrections apportées aux douze articles par les assesseurs, non transcrites par Cauclion; ces articles mêmes non présentés à l'accusée; et envoyés toutefois à l'Université de Paris, dont l'avis est frappé de nullité par ce seul fait qu'elle n'a pas connu les pièces du procès, mais seulement ce résumé mensonger; — le refus d'accepter l'appel au Pape fait par l'accusée; en même temps qu'on prétend qu'elle ne veut pas se soumettre à l'Eglise; — la substitution, dans les pièces du procès, d'une longue formule d'abjuration que Jeanne n'a pu connaître, à la formule en six lignes qui lui fut seule présentée; — l'incohérence et la précipitation du second procès qui la déclare relapse pour avoir repris l'habit d'homme, sans que les circonstances où elle fut peut-être forcée de le reprendre aient été éclaircies; — enfin les preuves