‹ La vénérable Marie RivierChapitre 167 sur 279 · Lettre du 15 mars 1S · texte numérisé non relu

Lettre du 15 mars 1S

dant trois jours. « Notre bonne Mère, raconte celle-ci, voulut, malgré fatigues, rester auprès de mon lit jour et nuit pour me soigner, tôt guérie, j'allai remercier Dieu dans 1 église voisine de Saint- Pierre.

■• JY trouvai notre Mère, à genoux sur la dalle humide, sans appui, dans une attitude de profonde méditation. J'approchai d'elle une chaise qu'elle écarta doucement. Je renouvelai deux fois ma tentative. Enfin, faisant appel à tout mon courage, je pris la hardiesse de lui dire : <• Ma Mère, au nom de la sainte obéissance... » Elle prit alors la chaise sans paraître sortir de son recueillement. Plus tard, une de nos Sœurs ayant fait allusion devant elle à ce fait et à d'autres semblables, je n'oublierai jamais le ton avec lequel elle prononça les paroles suivantes : « Lorsque j'entre dans une église, je vous l'avoue, je me sens pénétrée d'un tel respect, que, si je ne craignais de me faire remarquer, je me prosternerais à terre sur le seuil et je ramperais jusqu'à l'autel. »

D'Avignon, les pieuses voyageuses avaient le projet de se rendre à Saint-Quentin, dans le Gard. Une agitation inusitée les força de ^'arrêter à Saint-Gervais. Les routes étaient encombrées de gens qui fuyaient. La guerre avait-elle recommencé ? On avait entendu, a-surait-on, le canon retentir du côté du Dauphiné. Les deux religieuses ne tardèrent pas à être renseignées sur la cause de ces alarmes.

Le Ier mars, Napoléon, évadé de l'île d'Elbe, avait débarqué en France, sur la plage de Cannes, au Golfe Jouan, et, à la tête d'une armée qui ne comptait guère plus d'un millier d'hommes, grenadiers fie la vieille garde, soldats corses et polonais, l'empereur détrôné s'avançait à travers la France avec une rapidité et une audace qui, déconcertant ses ennemis, entraînaient tout après lui.

La Vénérable Mère se réfugia à Viviers, d'où elle écrivit aux Sœurs de Thueyts, le 15 mars 181 5 : « Me voici de retour, mes chères filles ; je n'ai pu poursuivre mon voyage jusqu'à Saint- Ouentin ; j'ai craint de me trouver en chemin au milieu des troupes. Je suis ici depuis deux jours, indécise de retourner à Thueyts ou de continuer ma tournée. Il y a apparence que je monterai jusqu'à Privas, et de là à Thueyts. Voici le moment de prier et de bien prier.

i Pour l'amour de Dieu, je vous recommande la plus grande prudence. Gardez votre langue, je vous en prie. Le plus grand silence et la prière, voila tout. »

( IIAl'l IKK XXII. 271

Peu de jours après, arrivait à Viviers la nouvelle de l'entrée de Napoléon dans Paris. Le 20 mars, à neuf heures du soir, escorté de 700 grenadiers de sa garde, il avait pris possession du palais des Tuileries, abandonné la nuit précédente par le roi Louis XVIII. La Vénérable Mère crut pouvoir se remettre en route pour Privas, comme elle l'avait projeté, et y arriva le 30 mars.

Au moment de son arrivée, tout y était calme. Elle profita de cette tranquillité pour se rendre à Veyras, petite commune située à peu de distance de la ville et visiter M. Pontanier, qui y était curé depuis deux ans.

Mais on sait combien le nouvel empire de Napoléon, pendant les cent jours de sa durée, fut agité, du nord au midi de la France, soit par des soulèvements populaires, soit par des mouvements de troupes étrangères.

« Notre Mère était à Veyras, en compagnie de sœur Chantai, dit sœur Sophie, lorsqu'une panique s'empara de la population de Privas. Les troupes royalistes et impérialistes, disait-on, approchaient du chef-lieu, où une grande bataille allait s'engager. Les parents des élèves se pressèrent autour de l'école pour en retirer leurs enfants, que, dans leur précipitation, ils réclamaient par les fenêtres.

« Ces craintes, ainsi que l'événement le prouva, étaient exagérées ; mais notre Mère qui, de la campagne, apercevait le mouvement des troupes se concentrant vers Privas, en éprouva une frayeur bien naturelle. Néanmoins son cœur maternel la porta à songer avant tout à ses filles de Thueyts, qu'elle avait lieu de supposer exposées à des dangers pareils. Aussitôt, à la vue même des troupes, elle se mit en marche, et, par des chemins raccourcis, qui faisaient éviter la grande route, elle arriva à la Maison-Mère, où elle fut heureusement surprise de trouver sa Communauté dans un calme profond. »

Les nouvelles qu'elle y trouva de ses différentes maisons étaient également bien consolantes. Partout ses sages conseils avaient été suivis avec fidélité. Sa présence à Thueyts et les bonnes paroles qu'elle adressa à ses religieuses augmentèrent encore leur paix et leur confiance : « Notre Mère a dit que nous ne risquions rienf disait une Sœur ; maintenant il pourrait pleuvoir des épées, que je n'aurais pas peur. »

Tant d'émotions et de fatigues avaient porté une grave atteinte à la santé de la Vénérable Fondatrice.

LA VI NI kABLE MAKIK RIVIER.

[e fut bï> ■ vie s'aliter. Pendant trois mois, le mal

sembla stationnaire. 1 tes sueurs abondantes la maintenaient dans un état de faiblesse extrême. Soit que la contrainte énergique qu'elle avait exercée sur elle même, pendant les troubles, pour paraître calme et confiante au milieu de ses filles, eût détermine connue une réaction en sens contraire, soit plutôt que Dieu eût résolu de faire toujours marcher de pair, dans sa vie, les peines intérieures et les épreuves extérieures, une tristesse profonde, insurmontable, s'empara d'elle ; à certains moments, des torrents de larmes s'échappaient de ux.

Les soins qui lui étaient donnés avec beaucoup de dévoùment par le médecin de Thueyts, M. Tourvieille, n'apportant aucun soulagement à la malade, M. Vernet manda un des docteurs les plus renommés de la contrée, M. Embry, d'Aubenas, qui, après un examen attentif, déclara l'état désespéré.

Le bon Supérieur, qui, depuis son voyage à Paris, avait repris ses fonctions au grand séminaire de Viviers, se rendit alors à Thueyts, et y resta plusieurs jours. « Rien n'était plus touchant, disent les témoins, que de voir ce bon Père au chevet de la malade, cherchant à la rassurer par ses conseils, et même à la distraire et à l'égayer par ses entretiens. Il exigea un peu d'action. La bonne sœur Marie, qui ne négligea pas cette occasion de remplir les chères fonctions d'infirmière, l'accompagna dans de petites promenades ; et peu à peu, tandis que les neuvaines et les prières de toute sorte ne cessaient pas dans la Communauté, la bonne Mère fut rendue à la santé. »

Afin de consolider la guérison, les médecins ordonnèrent une saison de bains à Saint-Laurent, et la Vénérable Mère, pour qui tout était une occasion providentielle d'apostolat, profita de son séjour dans cette petite ville pour y répandre, dans un monde trop souvent indifférent ou léger, le bon parfum d'édification qu'elle portait partout avec elle. Des témoins ont attesté qu'en cette année 1815, on vit, dans les bains publics de Saint-Laurent, les femmes et les jeunes filles réciter le chapelet en commun et à haute voix, sous la direction de la Mère Rivier, et qu'on remarqua, dans les conversations et dans la tenue dd per.-sonnes du monde, une réserve et une modestie dues à la présence de la vénérée Supérieure.

Cette année 18 15 avait vu entrer au couvent deux jeunes pensionnaires qui devaient un jour, sous les noms de sœur Acarie et de

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