CHAPITRE VII
la paroisse Cette circonstance, non moins que la solennité donnée à la fête par le zèle de Marie Rivier, en avait grave tous les détails dans le souvenir des habitants de Montpezat. Les jeunes filles étaient vetues de blanc et portaient une couronne sur la tête. Les garçons axaient des aubes blanches avec des écharpes de couleur. Leur recueillement égalait celui des filles. Plusieurs avaient appris de petits discours, qu'ils débitèrent en public, à l'édification de tout le monde. Mais l'émotion fut à son comble lorsqu'une des premières communiantes vint, au nom de tous, demander pardon de leur vie passée. Elle le fit d'un air si pénétré et d'une voix si touchante, que les assistants, attendris, éclatèrent en sanglots.
En 1837, peu de mois avant la mort de la Vénérable Mère, un vieillard vint à pied de Montpezat frapper à la porte du couvent de Bourg-Saint-Andéol. Il avait appris la maladie grave de la Servante de Dieu et voulait, disait-il, la remercier une fois encore sur la terre. € J'allai, dit sœur Sophie, lui faire accueil au nom de notre Mère : « Oh ! me disait le bon vieillard, quelle sainte que la Mère Rivier ! Elle ne s'épargnait pas : nous allions chez elle, le matin, à midi, le soir ; nous la trouvions toujours disposée à nous instruire, et elle nous disait des choses qui nous pénétraient si fort qu'elles sont demeurées gravées dans ma mémoire : s'il m'arrive de passer des nuits sans sommeil, j'occupe mes heures de veille à méditer sur les instructions qu'elle nous donna. »
< Le bon vieillard poursuivit : « Accordez-moi la consolation de voir un moment la Mère Rivier. » Je lui répondis que, dans l'état où l'avait réduite la maladie, elle ne pouvait recevoir personne ; mais il insista tellement, promettant qu'il ne fatiguerait pas la malade, que je fus obligée de me rendre à ses désirs et d'aller prévenir notre Mère. L'excellent homme, introduit, n'eut que la force de dire : « Vous m'avez fait faire ma première Communion... je mourrai content de vous avoir vue ! » Les sanglots étouffèrent sa voix, et il se retira fondant en larmes (1). »
M. Valette, curé de Montpezat, constate que les personnes qui
I. Ce vieillard s'appelait Jean Delubac. Il vivait encore en 1S46 et put venir témoigner devant les juges ecclésiastiques. Sa déposition émue commence par ces mots : « J'ai toujours fait ma communion pascale depuis mon enfance, j'ai même le bonheur de me confesser et de communier plusieurs fois chaque année. J'ai connu la Mère Rivier à Montpezat tout le temps qu'elle y a résidé, et ma vénération, mon estime, mon affection pour elle, ont été et seront toujours très grandes, parce que, si j'ai bien fait ma première Communion, c'est à elle que j'en suis redevable. 7>
Marie Rivier. 4
LA \ ÊNÉRABLE MARIE RIVIER.
avaient été formées aux catéchismes de Marie Rivier conservaient de ses leçons un si profond souvenir que ses paroles, ses maximes sem1 :tre gravées en traits ineffaçables dans leur mémoire.
Ce même souvenir était resté, d'une manière non moins vivante, ie de la Vénérable Mère. « De tout ce que j'ai fait dans ma lisait-elle dans ses dernières années, rien ne me console tant que d'avoir, pendant ma jeunesse, travaillé à instruire, à élever dans la quelques enfants qui sont devenus plus tard de bons chrétien- Dans le cœur de Marie Rivier, comme dans celui du divin Maître, le zèle pour le salut des âmes n'alla jamais sans la compassion pour les misères du corps. Nous l'avons vue manifester ces sentiments dès sa plus tendre jeunesse. Son école était déjà une œuvre de charité, puisqu'elle n'exigeait rien de personne, se contentant de la rétribution qu'on lui offrait, et qu'en fait la majeure partie de ses élèves recevait gratuitement d'elle le bienfait de l'instruction. Elle ne se borna pas là. S'apercevait-elle qu'une enfant manquait de linge ou portait des vêtements trop usés, on la voyait rapiécer le vêtement de ses mains, donner de son propre linge, consacrer au besoin ses petites économies à en acheter, et, quand elle était à bout de ressources, solliciter la générosité de sa mère et d'autres unes charitables.
Les aumônes ne s'adressaient pas seulement aux enfants qu'elle instruisait, mais encore à toutes les personnes pauvres de la paroisse. ii sait, dit un témoin, combien de filles et de femmes pauvres ont reçu d'elle toutes sortes de vêtements ! »
< Un jour, dit Jeanne Breysse, nous étions en classe, on vint lui dire qu'une personne n'avait pas de chemise et qu'elle priait qu'on lui en donnât une. Elle sortit à l'instant, se retira dans une chambrette, et revint bientôt portant le vêtement demandé dans son tablier. Je suis sûre que c'était l'unique chemise qui lui restait. »
;nme saint Paul, Marie dépensait sa vie, elle se dépensait ellcm-;i)ic pour le prochain, car elle donnait aux pauvres, non pas seulement son argent, mais son temps et ses soins. « Il y a encore à Montpezat, disait sœur Adélaïde, une pauvre femme qui, dans son enfance, fut souvent peignée par notre Mère. » — « Je la surpris un jour, raconte Hélène Tourette, occupée à nettoyer la tête dégoûtante d'un pauvre. Je ne pus contenir une exclamation : « Quoi ! m'écriai-je, vous peignez les pauvres !» Elle me regarda en
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iant, puis continua son travail et ne dit que ces mots : • [] faut bien être la mère des pauvres. »
C'est à cette époque qu'elle recueillit sa première orpheline. « Un jour, raconte M. Valette, elle rencontra dans une rue de Montpezat la jeune Rose Rognon : c'était une orpheline, errant à l'abandon, La Servante de Dieu l'adopta dès ce jour, lui donna les soins les plus répugnants et fournit à tous ses besoins. »
Une jeune personne de Montpezat montrait un jour une jolie bourse bien garnie. « Et vous, dit-elle, en s'adressant à Marie Rivier, votre bourse, où est-elle? » La charitable jeune fille se mit à sourire et avoua, dans sa simplicité, que sa bourse était tout entière sur la tète et sur les épaules des pauvres.
Au milieu de tous ces travaux, son plus dur sacrifice était de ne pouvoir donner assez de temps à la prière. A vrai dire, c'était là sa seule peine. Faire la classe et secourir les pauvres, même au prix des plus rudes fatigues, c'était son bonheur. « Il m'est plus d'une fois arrivé en ce temps, raconte-t-elle, tandis que j'allais faire ma classe, de tomber de faiblesse en chemin, mais je me relevais dès que je pouvais respirer, je continuais ma route, et, arrivée au milieu de mon petit monde, j'oubliais tout. » Quant à l'obligation où elle se trouvait presque à chaque instant d'interrompre ses fervents entretiens avec Dieu, c'était là pour elle le sujet d'une tristesse indicible. Nous rencontrons, il est vrai, dans la déposition d'une de ses anciennes élèves, Blanche Combette, cette parole: « Notre bonne maîtresse était en prière tous les instants de sa vie. » Ce témoignage ne dément point celui de la Vénérable Mère. Si elle quittait un moment le recueillement extérieur, elle conservait dans son âme l'esprit de prière. Marie Rivier mettait en pratique ce qu'elle devait plus tard, avec une connaissance plus profonde des voies spirituelles, enseigner à ses filles : « Mes enfants, si vous ne devenez des filles de prière, vous ne ferez rien de bien dans votre vocation. Ne dites pas que vos occupations sont trop dissipantes. Saint François Xavier, saint François de Sales, votre patron saint François Régis, étaient bien plus sérieusement occupés que vous. Ils étaient cependant des hommes de prière. Tandis que l'esprit et le corps travaillent, le cœur ne peut-il pas faire son ouvrage ?... Nous ne pouvons éviter le péché et persévérer dans la mortification que par la prière, c'est-àdire par les gémissements du cœur, l'esprit de componction, le recueillement, la défiance de soi-même et la confiance en Dieu : car
qui dit prière, dit tout cela. L'esprit de prière est un cri, un soupir continuel vers Dieu, et c'est la plus grande grâce que Dieu puisse faire à une .une que de la maintenir dans cet état. »
Rien peut-être, mieux que cette page toute vibrante de l'éloquence des saints, ne peut nous dépeindre l'état de l'âme de Marie Rivier au milieu de ses couvres de Montpezat. Ce soupir continuel vers Dieu se manifestait souvent chez elle sous forme d'oraison jaculatoire. < Notre maîtresse, dit Marie Grasset, avait sans cesse à la bouche des aspirations pieuses comme celle-ci : « Tout pour l'amour de vous, o mon Dieu ! » Cet esprit de prière s'alimentait chaque jour par la réception de la sainte Eucharistie : « Je puis certifier, dit Marie Etienne, que pendant tout le temps qu'elle est restée à Montpezat, elle s'est approchée presque chaque jour de la sainte Table. »
Mais le même témoin va nous révéler, sur l'oraison de la Vénérable Mère, des détails d'un caractère plus extraordinaire.
«' J'avais dix ans, et je fréquentais l'école de Mlle Rivier, lorsque, un jour, l'heure de la classe ayant sonné et notre maîtresse n'arrivant pas, j'eus la curiosité d'aller à la porte de sa chambre et de regarder par la chatière ce qu'elle faisait ; je la vis couchée sur le plancher, le visage et les yeux tournés vers le ciel, les mains jointes et dans un état si frappant de piété et de ferveur que je me le rappelle parfaitement quoiqu'il y ait de cela bien des années. J'ai pensé depuis qu'elle était dans une véritable extase. »
« Je sais, dit Blanche Combette, qu'on l'avait, plusieurs fois, vue par la chatière, étendue à la renverse dans sa chambre, couverte d'un drap comme si elle avait été ensevelie. Nous pensions qu'elle agissait ainsi vraisemblablement pour que la pensée de la mort lui fit une plus forte impression. »
Marie Grasset raconte que, l'ayant aperçue dans la même attitude, elle la crut morte et s'éloigna en poussant des cris. « Mais, poursuit-elle, des tertiaires de Saint-Dominique, ayant appris le sujet de ma frayeur : « Tenez-vous tranquille, me dirent-elles, elle n'est pas morte. » Ce qui me surprit beaucoup, c'est que les Sœurs ne se dérangèrent pas pour aller vérifier ce que j'avais dit ; d'où j'ai conclu depuis qu'elles avaient elles-mêmes souvent observé le fait et que cette manière de prier était habituelle à la Vénérable Mère. »
Ces dépositions furent faites en 1846. A cette époque, plusieurs autres témoins des mêmes faits n'étaient plus de ce monde ; mais