CHAPITRE X
que tous en étaient émerveillés. Plusieurs habitants de Thueyts commencèrent dès lors à exprimer le désir de posséder au milieu d'eux la pieuse et habile institutrice. Quant à Mme Naud, qui avait souvent occasion daller à Montpezat, pour renouveler les provisions et le linge de sa fille, elle conçut pour Mllc Rivier une affection et une estime particulières. »
1 lès l'année 1793, elle lui avait appris que la paroisse de Thueyts avait* le bonheur de posséder un prêtre d'une grande vertu. Chassé par la Révolution du grand séminaire de Viviers, où il remplissait les fonctions de directeur, ce prêtre, sous le coup de la loi qui punissait de la déportation les ecclésiastiques réfractaires, avait trouvé un asile dans la maison d'une de ses tantes, Mlle Bosc. Il s'appelait M. Pontanier.
« Aussitôt que j'entendis parler de cet ecclésiastique, dit la Vénérable Mère, je me sentis saisie d'un grand sentiment de vénération et de confiance à son égard. « Un prêtre du séminaire ! me disais-je, ce doit être un homme intérieur, un bon directeur d'âmes ! »
Louis-Magloire Pontanier n'était âgé que de vingt-neuf ans en 1793. Issu d'une famille bourgeoise du hameau de Luzet, il s'était de bonne heure consacré à Dieu clans la Compagnie de Saint-Sulpice et il méritait déjà cette appréciation élogieuse, que ses Supérieurs portaient sur lui à cette époque : « Plein de zèle et de piété, M. Pontanier gagne infiniment à être connu. Son jugement est excellent, ses procédés insinuants et pleins de douceur. »
« Je me sentis pressée du plus vif désir d'aller voir ce bon prêtre, dit la Vénérable Mère, et de lui ouvrir ma conscience. » Dans ces quelques mots, Marie Rivier laisse entrevoir une des peines les plus délicates de son âme à cette époque. Elle qui avait procuré à tant d'autres la grâce de la confession, elle qui avait déjà soutenu et consolé tant d'âmes par ses sages conseils, n'avait pas encore trouvé, à vingt-cinq ans, le guide spirituel que Dieu lui destinait. Un secret pressentiment l'avertissait qu'elle le rencontrerait à Thueyts. Elle s'y rendit, et son espoir ne fut pas trompé.
« Dès le premier entretien, Mlle Rivier reconnut effectivement en M. Pontanier un homme de Dieu. Elle le pria d'entendre sa confession générale, lui exposa ensuite ses dispositions intérieures et ne lui cacha rien de ses projets. Comme les prêtres fidèles étaient alors obligés de se cacher, c'est dans la chambre occupée par M. Pontanier, chez MUe Bosc, qu'eurent lieu cette confession et cet entre-
1 \ \ ÉNÊRABLE MARIE RIVIER.
tien r\ v A partir de ce moment, tout le dévoùment du bon Sulpicien fut acquis pour toujours à Marie Rivier et à ses œuvres.
L'espoir de profiter plus facilement des conseils du piètre pieux et prudent à qui elle venait de donner toute sa confiance, fut désormais pour Mu<* Rivier un puissant motif de se rendre aux sollicitations de plus en plus pressantes de la famille Naud et de ses amis, et de transporter à Thuevts l'œuvre dont l'avenir se trouvait gravement compromis à Montpezat. Un nouvel incident l'engagea davantage dans cette voie. La dépréciation subite des assignats la mit dans l'impossibilité d'acquitter certaines dettes qu'elle avait contractées pour ses bonnes œuvres. « En même temps, dit-elle, l'attrait intérieur qui m'appelait à Thuevts, devenait de plus en plus vif. Lorsque.du sommet de la Gravenne, j'apercevais le bourg de Thueyts, je me sentais parfois comme lancée en avant par une force irrésistible, en même temps que j'éprouvais dans mon âme une joie très douce. »
Mais son oncle maternel, Pierre Combe, de La Bastide, venait d'être mis au courant de ses embarras et de sa peine. Il s'empressa de lui offrir son aide, avec cette générosité qui était traditionnelle dans la famille Combe. Il proposait à sa nièce, dans sa propre maison, le local nécessaire pour y établir une école et un pensionnat. Marie se chargerait de l'éducation de ses petites cousines ; on lui garantissait en outre l'entrée au pensionnat d'une quinzaine de jeunes filles appartenant aux bonnes familles de Langogne, de La Veyrune et des pays voisins (2).
Bien que tous les attraits de Marie Rivier la portassent de préférence vers la vie pauvre et laborieuse qui l'attendait à Thueyts, elle confia le projet de son oncle à son amie Rose Naud, et par celle-ci, la nouvelle s'en répandit dans le bourg. L'émotion fut grande Plusieurs notables habitants de Thueyts se réunirent chez M. Pontanier ; il fut décidé qu'on assurerait, par le moyen de souscriptions volontaires, un traitement convenable à la nouvelle institutrice. Outre le local de l'école, on s'engagea à lui fournir, à défaut d'argent, chose très rare à cette époque (3), douze sacs de blé et douze cannes d'huile