CHAPITRE X
exaucera, et elle vous le fera connaître. Si elle est contente de votre ferveur, elle vous sourira. »
» Alors nous joignîmes les mains, tenant les regards fixés sur le visage de la Sainte- Vierge. En même temps nous suivions, mot à mot, une prière que faisait notre maîtresse, à haute voix. Elle y parlait de « son couvent ». Mais nous ne vîmes pas la Sainte-Vierge sourire, ni faire aucun autre signe.
» Voilà que, de nouveau, M,iL" Rivier se tourne vers nous et nous dit : « Je vous assure que toutes n'ont pas été attentives, toutes n'ont pas bien prié, autrement la Sainte-Vierge aurait fait un signe d'approbation à ce que nous lui demandons. Nous allons recommencer. »
» Cette fois, plus encore que la première, nous ne quittâmes pas la statue du regard. Nous nous y étions encouragées en nous disant les unes aux autres : « Ne détournons pas nos yeux de tout le temps. » Or, vers le milieu de la prière de notre maîtresse, en un même instant, un même cri sortit de toutes les bouches : Iaro ris ! iaro ris ! A présent elle rit ! à présent elle rit !
» Qu'on le croie, qu'on ne le croie pas, c'est la pure vérité que nous avons vu la Vierge sourire. Nous l'avions bien priée ; mais, je dois le dire, c'était l'exemple, c'était la foi vive de notre maîtresse qui nous donnait de la dévotion (1). »
Quelle était donc cette demande que Marie Rivier adressait à la Sainte-Vierge avec tant d'instances? Si, d'une part, la Providence semblait vouloir l'arracher à Montpezat en brisant successivement les liens qui l'attachaient à sa famille et à son pays ; d'autre part, plusieurs événements providentiels semblaient l'appeler à transporter ses œuvres dans une localité du voisinage. Un attrait persistant de son cœur la portait à voir dans ces circonstances la volonté manifeste de Dieu, et le sourire de la Vierge ne fit sans doute que la confirmer dans ce sentiment.
A quatre ou cinq kilomètres au sud de Montpezat, sur une de ces hautes murailles basaltiques des bords de l'Ardèche qu'on a baptisées les Chaussées des Géants , se trouve le bourg de Thueyts. La montagne de la Gravenne , ainsi nommée parce qu'elle est entièrement formée de débris de graviers volcaniques,
1. Ce témoignage se trouve consigné dans la déposition canonique de sœur Adélaïde, qui déclare l'avoir recueilli de Mme Brun, sur les lieux mêmes de l'événement.
Tenant de l'éruption du cratère voisin , sépare les deux bourgs. Rien de plus pittoresque que la route qui mène aujourd'hui de Montpezat à Thueyts, en contournant la Gravenne par la vallée de l'Ardèche, Des cônes de cendre rougeâtre, de grands blocs de lave dont l'aspect donne encore l'impression du jaillissement qui U ; puis, çà et là, de hautes parois de prismes basaltiques, tantôt disposées en désordre, tantôt dressées verticalement en majestueuses colonnades, forment, à droite et à gauche, le fond grandiose du paysage. Tandis que les hauteurs se couronnent de forêts de châtaigniers, entre lesquels fleurissent les bruyères, on voit vers les bas-fonds, dans une atmosphère plus douce, croître, sillonnées par des torrents bondissants, des plantations de vignes et de mûriers.
Lorsque la Révolution éclata, la paroisse de Thueyts comptait trois cent soixante feux, c'est-à-dire à peu près la population d'aujourd'hui (i . De mœurs patriarcales, d'habitudes laborieuses, profondément attachée à la religion, elle laissait encore, en 1793, à l'ancien seigneur du lieu, M. de Blou (2), sa légitime et bienfaisante influence.
La route actuelle dont nous venons de parler n'existait pas à cette époque. On se rendait de Montpezat à Thueyts par un chemin qui franchissait directement la Gravenne.
Sur ce chemin même, au hameau de Montet, à vingt-cinq minutes de marche environ de Thueyts, habitait une honorable famille de cultivateurs. Louis Naud et Rose Lafargue, sa femme, jouissaient à Thueyts d'une réputation méritée de probité et de vertu. Le bien qu'ils avaient entendu dire de l'institutrice de Montpezat les avait s à placer chez elle leur petite fille comme pensionnaire. « C'est par la petite Rose Naud, dit sœur Adélaïde (3), que les habitants de Thueyts commencèrent à apprécier Mile Rivier. Lorsque la jeune élevé venait, de temps en temps, passer quelques jours chez ses parents , elle édifiait tellement tout le monde par ses progrès dans les études et par sa bonne tenue, elle récitait si bien des scènes de l'histoire sainte ou de petits dialogues appris à l'école,