CHAPITRE XIV
cette époque, étant chargée de faire les provisions, elle allait à pied X Aubenas chercher un quartaut de blé, qu'elle portait sur sa tête,
n'ayant pour toute nourriture qu'un morceau de pain noir et quelquefois un peu de fromage. Plus tard, on acheta une pauvre monture, un àne, qui charriait les provisions, tandis que la Sœur marchait auprès. Sieur Martine allait chercher un faix de bois sur la montagne, les autres faisaient le petit ménage et venaient en aide à notre bonne Mère. »
« J'ai appris des premières compagnes de notre Mère, ajoute sœur Marie, que, faute d'huile, de beurre ou de graisse, celle qui préparait le dîner ne pouvait réussir à rien faire tourner dans la poêle. — « Oh ! la maladroite ! » disait alors notre Mère en souriant, — et si la cuisinière versait quelques gouttes d'huile, elle s'écriait du même ton : « Oh ! la prodigue !» — « Combien de fois, écrit la Vénérable Servante de Dieu, m'est-il arrivé, manquant de tout, de passer des heures entières devant la Sainte- Vierge, ou au pied des autels, priant avec abondance de larmes Notre-Seigneur et notre divine Mère de nous donner du pain pour pouvoir subsister, mes compagnes et moi ! »
Dieu écoutait de si ferventes prières. La Providence envoyait de temps en temps des secours inattendus qui permettaient de soutenir le poids de l'épreuve. Une somme de douze francs que remit un jour M. Pontanier fut le sujet de grandes actions de grâces. «: Un autre jour, raconte sœur Saint-Philippe, comme la pauvre cuisinière était plus en souci que jamais et perdait toute espérance, une bonne femme apporta un gros panier plein de poissons. Ce fut un régal dont on remercia la Sainte-Vierge. »
Depuis l'entrevue de Chomérac, des offrandes plus abondantes arrivèrent au couvent de Thueyts. Des prêts importants, bientôt transformés en purs dons, furent faits par M. Vernet dans le courant de l'année 1799 ; et son oncle et parrain, à peine sorti des prisons de la Révolution, voulut s'associer à ses générosités. Dès lors, M. Vernet fut connu au couvent de Thueyts sous un surnom familier que la Vénérable Mère aimait à répéter en souriant, elle l'appelait la mine d'or.
L'épreuve de la pauvreté, du reste, avait été impuissante à ralentir l'élan de son zèle et de sa charité. C'est le 21 novembre 179S, fête de la Présentation de la Sainte-Vierge, qu'elle recueillit, à Thueyts, sa première orpheline. Le 2 août 1799, fête de N.-D. des Anges,
elle donna asile à la seconde 1 Le 22 juillet 179S, au prix de mille francs, qu'elle n'avait pas, elle avait acheté une maison voisine, l'agrandissement du Couvent. L'année suivante, on commença à bâtir l'aile qui se prolonge jusqu'au ruisseau ; et ce furent les Sœurs elles-mêmes qui firent presque tout le gros travail
manœuvi Iles charriaient les pierres, le sable et l'eau, dit
Caroline, et M. Pontanier, avec son dévoûment sans mesure, présidait aux travaux et donnait, au besoin, un bon coup de main (2).
est au milieu de ces rudes travaux que Jeanne Delubac eut, une nuit, le songe suivant : « Je voyais, disait-elle, notre Mère au milieu de maisons crevassées et à moitié démolies. Mes compagnes et moi nous lui apportions des pierres, et toutes ces pierres s'arrangeaient d'elles-mêmes, tandis que notre Mère leur donnait un petit coup d'un marteau long comme le doigt. » Le lendemain, dès que je rencontrai notre Mère, je lui racontai mon rêve. — <( Mon enfant, me répondit-elle, songe est mensonge, mais on peut tirer profit de tout, même d'un rêve. Ce petit marteau qui fait si bien la besogne.
!a prière, et ces maisons délabrées, ce sont les pauvres âmes qui sont en danger de tomber dans le péché et que vous m'aidez à sauve
Quand, par ces constructions, l'édifice matériel du couvent de Thueyts, aussi bien que l'édifice moral de son organisation, furent achevés, la période révolutionnaire touchait à son terme. Avec l'aurore d'un siècle nouveau, celle d'une ère nouvelle, sinon de rénovation religieuse, du moins d'apaisement, se levait sur la France. L'Institut de la Présentation de Marie en va profiter pour s'étendre plus librement; mais la Vénérable M ère n'oubliera jamais que son œuvre n'a été fondée que dans l'épreuve et par l'épreuve. Par combien de transes elle avait dû passer pendant ces jours néfastes ! mais aussi que de signes merveilleux de protection delà part de la Providence!
1. La petite Rose Lacroix, enfant abandonnée, est entrée le 21 novembre 1798. —
Anne Barniol, de Thueyts, orpheline abandonnée, a été reçue par charité le 2 août 1799, léte de N.-D. des Anges. (Extrait du registre du Couvent de Thueyts.) — M plus tard que la Vénérable Mère avait pris pour rèt^le, chaque fois qu'elle sollicitait un secours important de la I'rovidence, d'admettre une orpheline de plus dans sa maison. L'admission de la petite Anne-Marie Barniol, le 2 août 1799, au moment ok la Vénérable Mère se préparait à partir pour Chomérac, n'avait-elle pas été le premier acte de cette touchante pratique?