CHAPITRE XIV
qu'elle avait conçus pour l'éducation chrétienne de la jeunesse, les embarras, les contrariétés qui l'arrêtaient sans cesse, et elle en vint à la contrariété du moment, dont j'étais un peu cause : « Monsieur, me dit-elle alors, avec une vivacité naïve qui me charma. Monsieur, si \ous voulez absolument que cette dame nous quitte, donnez-moi quatre cents francs, car je lui dois cette somme, et je n'ai pas d'argent pour la payer. »
« J'encourageai l'excellente demoiselle, je la consolai et lui promis d'écrire à Mme Gales, pour qu'elle renonçât à ses prétentions sur Mme Dumazel. Je la fis ensuite diner et lui demandai si elle avait de l'argent : « Oui, Monsieur, me répondit-elle, j'ai vingt-quatre sous. » je lui donnai deux louis. Elle les accepta avec humilité et reconnaissance et partit pour Pont-Saint-Esprit : elle devait y voir deux demoiselles qui lui avaient fait connaître leur désir de se consacrer à l'œuvre de Thueyts. »
Le voyage que fit la bonne Mère pour retourner à Thueyts fut marqué par de nouvelles épreuves. « Elle eut beaucoup à souffrir, disent les Annales, par la maladresse de son conducteur, qui s'égara dans les affreux ravins de Barrés ; elle courut plusieurs dangers, fut réduite à coucher dans un village sur la paille et quelques feuilles d'arbre, vit même ses jours dans un péril imminent au passage d'une rivière très profonde que l'ignorant conducteur croyait guéable, et ne dut son salut qu'au refus obstiné que fit le cheval, plus intelligent, d'aller en avant. »
Peu de jours après son retour à Thueyts, la Vénérable Supérieure reçut une lettre de M. Yernet, première page de cette volumineuse correspondance, qui va devenir une de nos sources les plus précieuses dans la suite de notre histoire. Le vicaire général de Mgr d'Aviau s'empressait de lui apprendre que la Révérende Mère Gales consentait à ne pas rappeler immédiatement M,ne Dumazel, à la condition toutefois que celle-ci retournerait à la Chèze dès le premier moment qu'elle cesserait d'être nécessaire à Thueyts. Puis, jugeant qu'il ne fallait rien souffrir d'imparfait dans une si belle âme, il l'avertissait de réprimer une certaine activité inquiète qu'il avait remarquée en elle et de poursuivre le bien avec paix, calme et modération : « Que je voudrais, lui disait-il, comme le disait autrefois saint François de Sales à sainte Chantai, que je voudrais avoir un bon marteau pour émousser la pointe de votre esprit, qui est trop subtil et trop inquiet à désirer le bien ! Il faut aller plus
LA Vf Ni RABLE MARIE R1VIER.
bonnement avec le bon Dieu et avec son œuvre Je vous désire la paix du Seigneur, qui n'habite guère que .sur le Calvaire. •>
Était bien le lai: . un père que Marie Rivier trouvait
dans ces lignes : elles furent sa meilleure consolation au milieu des afflictions qui continuaient à éprouver sa chère œuvre de Thii'.
Quelques-uns des détails que l'on vient de lire dans le récit de l'entrevue de la Vénérable Mère avec M. Yernet, peinent faire deviner dans quel dénùment se trouvait alors la Communauté. Que de fois, dans la suite, la sainte Supérieure, voulant encourager ses filles à supporter patiemment les privations et les épreuves, s'est plu à leur rappeler le souvenir de ces débuts pénibles, où les Sœurs de la Présentation ne quittaient leurs classes et leurs études que pour se livrer aux travaux manuels les plus rudes, où l'on était obligé de gagner au jour le jour, parfois de mendier de porte en porte, sa nourriture quotidienne ! La disette devint, en effet, si extrême que, plus d'une fois, à l'heure du repas, les bonnes Sœurs ne trouvèrent pas le morceau de pain noir et les quelques légumes dont elles se contentaient si volontiers. Jamais peut-être cependant, au témoignage de la Vénérable Mère, concert de prières plus ferventes ne s'éleva vers Dieu du sein de la Communauté, jamais paix intérieure plus grande ne régna dans tous les cœurs. Jours bénis de ferveur ! temps héroïques ! où les dignes filles de Marie Rivier avaient l'âme assez haute pour trouver dans les joies austères du sacrifice leur plus grande consolation, sans ambitionner jamais une autre récompense ici-bas que celle que peut donner, au soir d'une journée laborieuse, la conscience d'avoir dépensé généreusement ses forces pour le service de Dieu !
Mais laissons encore la parole aux témoignages : rien ne peut remplacer, en un pareil sujet, l'éloquence des chiffres et des détails précis.
Le registre des recettes de la maison est, à ce point de vue, le document le plus instructif. D'octobre 1798 à octobre 1799, la Communauté a reçu la somme totale de 4.718 livres, deux sols. Pour vivre avec cette somme, on devine à quelles rigoureuses privations durent se soumettre Marie Rivier et ses compagnes. « J'ai entendu raconter par sceur Rose, dit sœur Caroline (1), qu'à