‹ La Vénétie devant l'Europe, correspondance diplomatiqueChapitre 7 sur 7 · GAZETTE OFFICIELLE DE VENISE · texte numérisé non relu

GAZETTE OFFICIELLE DE VENISE

Août 1849.

La pluie de feu qui a commencé dans la nuit du 29 au 30 juillet ne s'arrête' pas ; elle augtei^9te en raison même de la sérénité et du tranquille courage que lui oppose ce peuple.

Les veilles, les privations, la maladie, supportées avec im courage sans égal, une moitié de la population reversée sur l'autre, tout cela offre un spectacle auquel, non-seulement la postérité ne pourra entièrement ajouter foi, mais que même les contemporains éloignés de Venise auront peine à croire.

Mais, plus notre courage grandit, plus aussi s'accroît la

* (l).Get article est de Manin lui-même.

rage de nos ennemis. Depuis huit jours, les trois quarts de la ville sont en butte aux projectiles ; maisons, hôpitaux, palais, églises, monuments de gloire ou de foi, rien n'est épargné par le feu de ces vandales. Les bombes, les boulets, les obus frappent les femmes, les enfants, les nouveaunés à la mamelle, les vieillards sur le bord de la tombe. Tel en est atteint, qui s'entretient tranquillemient dans sa maison sur le seuil de sa porte, dans la place publique, des affaires de son pays; tel autre, lorsqu'il cherche à oublier dans quelques heures de sommeil, les anxiétés du jour ; celui-ci, tandis que, le fusil sur l'épaule, il parcourt les lieux déserts pour veiller sur les maisons et les biens dés fugitifs; enfin (comme il est arrivé ce matin), tel autre qui, agenouillé dans le temple de Dieu, implore le père des affligés (1).

Mais les âmes se fortifient en raison même des souffrances. Tout nous semble désormais possible, hors de transiger avec l'honneur; l'honneur doit être sauf à tout prix, et quel que soit l'avenir que nous réservent les événements, il le sera !

Un trop bel héritage de gloire a été légué à ce peuple par ses aïeux, pour qu'il se vé^\^e^ jamais à voir tranquillement l'étranger reparaître sur lé seuil de sa maison, d'où il l'avait chassé dans un jour de magnanime colère et où il reparaît encore pour lui imposer de nouveau le dur servage dont il s'était affranchi !

Nos souffrances actuelles ont constaté à la face des nations le renom d'intelligent, d'héroïque, de chrétien, du peuple vénitien.

(1) Le matin du 6 août^ une Jeune fille, qui faisait sa prière dans une église, avait eu la tête emportée par un boulet.

Sans doute, il faut déplorer que toute compassion semble morte dans le monde, que la vertu n'y trouve plus ni grâce ni merci ; dans d'autres temps, qu'on appelle les temps barbares^ en face d'une telle souffrance d'un peuple généreux, il se serait trouvé parmi les puissants de la terre des cœurs assez élevés pour imposer un terme à de si horribles barbaries ; à l'époque actuelle, c'est tout au plus si on manifeste quelque sentiment de sympathie, sentiment froid et stérile, dernier débris de l'héritage moral d'une nation quand il ne lui reste plus de patrie que la bourse, ni de loi que celle de l'arithmétique.

Toutefois, si la vertu est à elle-même sa meilleure récompense, nos souffrances actuelles nous ont valu la plus grande des récompenses , et notre sort, — • submergés comme nous sommes dans le malheur de la patrie expirante, — est plus beau que celui des heureux de la terre !

Pour eux, la paix y c'est l'esclavage des peuples, c'est l'holocauste des nations les plus dignes de la liberté ; et ils appellent ces abominations : une dure nécessité politique.

Pour nous, notre consolation est de penser qu'une paix durable ne peut reposer que sur la justice, qu'on édifie mal sur l'abîme; c'est de penser que, pour les nations, le martyre est aussi la rédemption l

(Extrait bu Journal dâi Débats du 31 août.)

La république de Venise tombe comme elle a vécu, pure d'excès, de violence, et sans avoir jamais tendu la main à Tanarchie! Elle tombe, écrasée sous des forces qu'elle ne pouvait balancer et sous des événements dont le contrecoup entraînait inévitablement sa ruine. Les hommes qui Tont dirigée étaient pleins d'intentions honnêtes, ils voulaient seulement rétablir l'antique indépendance de leur pays en secouant le joug de TAulriche.

(Idem DU 5 septkubrk.)

L'occupation a eu lieu sans désordre ék la part des troupes autrichiennes, qui n'ont rencontré sur leur passage que l'accueil morne et glacial que devait leur faire la popn^ lation de Venise. Pas un désordre, pas un cri n'est venu irriter la colère. du vainqueur; il est vrai que pa& un signe s'a non plus montré aux Autrichiens l'espérance de voir se réveiller dans les cœurs Yéaitieos qiuek^ sympathie secrète et longtemps comprimée pour la domination qu'ils établissent aujourd'hui. Cette résistance de dix-sept mois, pure de tous les crimes politiques qui ajoutent les maux de la guerre civile à ceux de l'invasion et de la conquête, sera dans l'histoire l'honneur de la réVolution vénitienne. Aujourd'hui, 28 août (^fia(r^ jours après la levée du blocus), le pain est rare et mauvais, et la disette de toutes les autres denrées alimentaires continue toujours.

(Extrait du Times.)

La seule partie de l'Europe où la révolution n'a pas reçu d'échec ou n'a pas été décidément battue, c'est Venise, la république de Saint-Marc. Là seulement, le gouvernement révolutionnaire s'est maintenu sans commettre d'excès ; là seulement l'énergie de la population tout entière a été employée avec succès à la défense de son indépendance. La conduite des Vénitiens, leur fermeté et leur persévérance, sont d'autant plus remarquables, que les Vénitiens, sont généralement considérés comme le peuple le plus doux de l'Italie. Ils ont donné toutes leurs propriétés particulières pour gage de la dette de l'État, et telle est la confiance qu'inspire leur honneur,- que, pendant cette crise, le papier-monnaie delà république a été partout favorablement accueilli. Après la défaite de l'armée sarde, le peuple de Venise proclama une fois: de plus le gouvernement indépendant de son chef politique, et pendant plusieurs mois, Manin continua à tenir et à exercer le pouvoir avec un courage qui lui attire le respect de ses adversaires mêmes. Pendant toute cette période, nous sommes restés et nous restons encore sans nouvelles authentiques de l'état de la place. Mais quelque chose de leur ancienne gloire plane encore sur ces palais ; Venise a encore trouvé dans ses murs des hommes capables de gouverner et un peuple toujours digne d'être libre.

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