La vengeance d'un mulatre
A l'une des extrémités de la rue Notre-Darae-des- Champs s'élevait, en 1851, une maison connue sous le nom de la maison du Docteur, en souvenir d'un vieux médecin qui l'avait habitée durant plusieurs années. Cette maison se composait de trois étages. Elle était située entre une cour aboutissant à la rue Notre-Damedes-Charops, et un jardin dont la porte donnait sur des terrains appartenant au même propriétaire, et destinés à être vendus pour des emplacements de maisons. Plus exigeant encore que son prédécesseur, i\ en demandait des prix si exorbitants qu'il ne se présenta bientôt plus personne pour les voir.
Il était sans doute dans la destinée de la maison du Docteur de servir d'habitation à des originaux, car le
successeur du médecin avait des allures tout aussi excentriques que celui-ci.
M. Morany était un homme de quarante à quarantecinq ans. Dans le quartier, on l'appelait le Mulâtre, à cause de la couleur cuivrée de sa peau ; mais un voyageur n'aurait pas eu de peine à le reconnaître pour un Halfcastpu Eurasian des Indes orientales, c'est-à-dire pour le fils d'une Indienne et d'un Européen.
Quoique réguliers, ses traits étaient loin d'inspirer la sympathie.
Ses cheveux, légèrement bouclés, avaient le noir d'ébène de ses épais sourcils. Sa bouche, un peu grande, respirait la sensualité. L'œil fort beau, cependant, était vicieux, comme disent les maquignons, pour exprimer la méchanceté sournoise de certains chevaux. Son sourire, qui découvrait des dents superbes, manquait de franchise; il avait même parfois quelque chose de sinistre.
Aux commissures des lèvres, rayonnaient des rides profondes qui pouvaient provenir également de la débauche ou d'une mauvaise santé. En revanche, Morany avait dans ses mouvements la vigueur, la souplesse et l'agilité du jeune homme le mieux constitué.
» On ne le voyait presque jamais. Depuis un an qu'il s'était installé dans la maison, à peine î'avait-on aperçu deux fois. Il couchait dans le grand corps de logis, seul, avec deux serviteurs indous qu'il avait amenés en France. Les autres domestiques logeaient dans un autre bâtiment situé sur la cour et formant comme une aile de la maison principale. Ils restaient quelquefois des se* maines entières sans apercevoir M. Morany près de qui les deux Indous avaient seuls le privilège de pénétrer.
Les fournisseurs déposaient leurs provisions chez le
concierge, dont la loge correspondait avec la cuisine par une sonnette.
Quant à M. Morany, il ne recevait jamais personne. Lorsqu'on le demandait pour affaires, le concierge avait ordre de renvoyer les gens chez son notaire.
On était au mois de septembre. Onze heures venaient de sonner. Bien qu'on ne vît du dehors aucune lumière dans la chambre de H. Morany, ce dernier if était pas couché, comme le croyaient les domestiques. Debout devant une grande armoire à glace, il passait une minutieuse inspection du déguisement qu'il avait revêtu.
Une perruque brune, mélangée de quelques cheveux gris, recouvrait sa tête et rejoignait de longs favoris de la même couleur. Le ton cuivré de la peau disparaissait sous une couche de blanc, et de rouge sur laquelle il avait dessiné des rides avec toute l'habileté d'un vieux comédien. Il portait m grand col et une longue redingote qui avait presque la forme d'une simarre de vieillard. À le voir ainsi, on lui eût donné soixante ans au moins. Ses mains étaient soigneusement gantées. Rien en lui ne pouvait faire supposer la couleur de sa peau.
A l'extrémité de la chambre se tenait Bhyrrub Komul, un de ses domestiques indous, qui semblait attendre ses ordres.
Sur un signe de Morany, le khitmutgar (domestique qui sert à table) s'inclina et sortit. Cinq minutes après, il reparut.
— hesahib (seigneur) ne rencontrera personne, ditil, il peut sortir.
M. Morany prit sa canne et descendit, précédé de son domestique, mais sans lumière. Ils traversèrent le jardin. Arrivé à l'extrémité opposée à la maison, M. Morany tira une clef de sa poche et ouvrit la porte qui donnait sur les terrains inoccupés dont nous avons parlé plus
haut. Il suivit une allée d'arbres qui aboutissait au milieu des champs et au bout de laquelle se trouvait une porte vermoulue qui semblait condamnée.
Il l'ouvrit au moyen d'une seconde clef qu'il portait sur lui, et se trouva sur le boulevard Montparnasse. Là il congédia Bhyrrub Komul, qui rentra à la maison.
Quant à H. Morany, il prit la rue de l'Est, puis celle d'Enfer. Au coin de cette rue et de celle de Monsieurle-Prince Se trouvait un coupé dont le cocher dormait sur son siège , M. Morany le réveilla et monta dans la voiture.
— Rue de Laval, dit-il en fermant la portière. Vingt minutes plus tard, le coupé s'arrêtait au coin
de la rue de Laval et de la rue des Martyrs.
Morany descendit. Laissait là sa voilure, il suivit à pied la rue de Laval jusqu'à une petite porte pratiquée dans le mur, il l'ouvrit, et se trouva dans une allée qui le conduisit' à une maison composée d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage, qu'un massif d'arbres entourait et semblait protéger contre la curiosité des voisins.
Comme il ouvrait la porte de cette maison, la voix cassée d'un vieillard s'éleva de la loge du concierge, qui se trouvait située du côté opposé de la maison, et par conséquent sur la rue.
— Est-ce vous, monsieur Gardélan? demandait cetle voix.
— Oui, répondit M. Morany; ne vous dérangez pas, père Toulouzé... Est-il venu quelqu'un me demander?
— Non, monsieur, répondit le bonhomme en assujétissant sur son nez d'épaisses lunettes vertes destinées à protéger contre la lumière le peu de vue qui restait encore à ses yeux maladifs.
— Tout à l'heure il se présentera quelqu'un pour me voir, dit l'Indien. Vous ferez monter cette personne.
— C'est bien, monsieur. Je vais donner de la lumière à monsieur.
— C'est inutile.
Morany gagna l'escalier, monta au premier étage, et pénétra dans une chambre très- confortablement meublée.
Il tira de sa poche une boîte d'allumettes-bougies et alluma une lampe qui se trouvait sur la cheminée et qu'il posa sur une petite table après l'avoir couverte d'un abat-jour épais. Il approcha un fauteuil de cette table et se plaça lui-même à l'angle de la cheminée. Une demi-heure après environ, on sonna à la porte qui donnait sur la rue de Laval; puis on entendit dans l'escalier les pas de deux personnes.
— Monsieur est là et vous attend , dit le père Toulouzé en introduisant un homme dans l'appartement. Entrez.
Il referma la porte sur le nouveau venu et descendit clopin dopant.
— Asseyez-vous, M. Gurnout, dit Morany en montrant à son hôte le fauteuil placé auprès de la petite table, et sans quitter lui-même son poste auprès de la cheminée.
Sa figure restait ainsi dans l'ombre, tandis que celle du visiteur se trouvait en pleine lumière.
Le nouveau venu était un homme d'une cinquantaine d'années, petit, maigre, chétif et d'un extérieur misérable. Sa figure, ravagée par la misère, exprimait la ruse et la cupidité. Assis sur le bord de sa chaise, d'un air humble et cafard, il regardait furtivement son interlocuteur, dont il semblait regretter de ne pouvoir découvrir les traits.
— Avez-vous les renseignements? demanda M. Morany,
— Oui, monsieur, répondit Gurnout. M me Pauline Hartigné, qui était une demoiselle Novéal, avait deux
fils : M. Hector, mort il y a huit ans, et M. Ferdinand. M. Hector a laissé quatre enfants : MM. Vincent, Gontran et Ernest, et M me Guitarnan, qui a déjà un fils de j vingt-cinq ans. M. Ferdinand, lui, a une fille qui est j mariée à un capitaine au long cours, M. Bartelle.
— Tous ces gens-là habitent Paris, n'est-ce pas? i
— Oui, monsieur; seulement, M. Gontran et M. Vincent sont absents en ce moment.
— Où sont-ils?
— Ils sont allés s'établir, pour chasser et pour prendre des bains de mer, dans un petit village qui se trouve en Espagne, sur la frontière, à quelques lieues de Bayonne. Ce doit être tout près de Fontarabie, car c'est à Fontarabie qu'ils se font adresser leurs lettres.
H y eut un moment de silence. M. Morany semblait réfléchir.
— N'auriez-vous point parmi vos connaissances, demanda-t-il au bout de cinq à six minutes, quelque individu ayant besoin d'argent? et pas trop scrupuleux sur le moyen de s'en procurer?
— Ça peut se trouver, répondit prudemment Gurnout,
— Il faudrait surtout que ce fût un fort tireur, à peu près certain d'embrocher son homme ou de lui loger une balle dans la poitrine.
— Cette qualité est plus rare que les deux autres. En cherchant bien, néanmoins»..
— Occupez-vous-en. Dans huit jours nous en causerons. Voici dix louis. Si vous continuez à vous montrer intelligent et fidèle , je n'en resterai pas là. Bonsoir, monsieur.
Il frappa sur un timbre. Le concierge monta avec de la lumière et reconduisit M. Gurnout jusqu'à la porte de
la rue.
Pendant une heure environ, M. Morany se promena
de long en large dans la chambre. Au bout de ce temps, il sortit par le même chemin qu'il avait pris pour entrer, et rejoignit son coupé, qui l'attendait toujours dans la rue des Martyrs. Il se fit reconduire rue d'Enfer, congédia la voiture et rentra à pied par le boulevard Montparnasse.
Le lendemain soir, il sortit avec les mêmes précautions dans le courant de la nuit. Cette fois, il était suivi de Bhyrrub Komul , qui portait un sac de voyage. Tous deux descendirent à pied jusqu'à la place Saint-Sulpice. Un peu avant d'arriver à la station de fiacres, H. Morany prit le sac que portait Bhyrrub Komul et congédia le khitnratgar.
— Fais bien attention qu'on ne s'aperçoive pas de mon absence, lui dit-il. Au besoin tu répondrais que je suis malade et que je ne veux voir personne; mais cela ne sera pas nécessaire.
Bot atcha, sahib (très-bien, seigneur), répondit Bhyrrub , qui tourna les talons et disparut dans l'obscurité.
M. Morany arriva bientôt à la station des fiacres. Il monta dans une voiture et se fit conduire au chemin de fer d'Orléans. Le lendemain , il était à Bordeaux. Aussitôt débarqué, il se mit en quête d'un bâtiment allant en Espagne. Il trouva un petit caboteur qui, moyennant une faible somme, s'engagea à le déposer à Saint- Sébastien.
A la nuit tombante, H. Morany partit de Saint-Sébastien et se dirigea vers Fontarabie. En route, il s'arrêta dans un champ de maïs, et revêtit, par dessus ses vêtements, un costume en haillons tel qu'en portent les gitar nos qui cherchent la nuit un refuge dans les ruines abandonnées des fortifications de Fontarabie.
Pendant deux jours il resta lui-même caché dans ces ruines, vivant d'un peu de riz qu'il avait dans ses
poches, ne sortant que la nuit pour parcourir les environs et tâcher de découvrir la maison occupée par les frères Martigné. La seconde nuit, il remarqua une maison située au sommet de la falaise, non loin du petit port de la Madeleine. Il se douta qu'elle devait être la demeure des deux personnes qu'il cherchait.
Le matin suivant, au lever du soleil, il vit, en effet, un des frères qui partait pour la chasse. Il le suivit de loin. Comme il se tenait toujours à une certaine distance de M. Martigné, son intention était probablement d'attendre la nuit pour l'attaquer. Un incident imprévu vint modifier son plan.
M. Martigné avait commencé par prendre sur la gauche, en sortant de chez lui, afin de passer au milieu des champs. Dans le courant de l'après-midi, il rabattit sur la droite en décrivant un cercle qui devait le ramener au sentier qui longeait la falaise et aboutissait à sa maison.
Vers cinq heures du soir, en battant les champs avant de rentrer, M. Martigné tira un lapin qu'il culbuta, mais qui eut encore la force de gagner la falaise sur le revers de laquelle se trouvaient de nombreuses ouvertures de terriers. Le pauvre animal, qui avait deux jambes brisées, ne put se maintenir sur la pente escarpée, et roula sur la grève.
— Apporte, Sultan, apporte! cria M. Martigné en excitant son chien.
Puis, mettant son fusil en bandoulière, et se cramponnant aux broussailles qui tapissaient le revers escarpé de la côte, il essaya de descendre sur la plage.
M. Morany accourut sur le bord du sentier. Tenant des deux mains une grosse touffe d'herbe , le chasseur cherchait en ce moment un point d'appui pour ses pieds.
L'Indien saisit une énorme pierre, qu'il eut besoin de
tonte sa force pour soulever, et la laissa retomber sur la tête du Français. Celui-ci poussa un cri terrible. Son corps roula sur la pente escarpée, et vint tomber avec un bruit sourd sur lés rochers qui se trouvaient au pied de la falaise.
Couché à plat ventre au bord du sentier, Morany contempla quelques instants sa victime, qui restait sans mouvement. La mer montait ; déjà les vagues n'étaient plus qu'à cinq ou six pieds de M. Martigné. Le chien du pauvre chasseur semblait pressentir le danger. H hurlait d'un ton plaintif et tournait autour du corps de son maître, dont il léchait les mains et la figure comme pour le rappeler à la vie.
Le meurtrier craignait sans doute que le froid de l'eau ne ranimât le malheureux qu'il venait d'assassiner; car, tout en jetant à chaque instant des regards inquiets autour de lui, il attendit pour s'éloigner que la mer recouvrît complètement le cadavre.
Lorsqu'il fut convaincu que le chasseur 'était bien mort, il revint, toujours à travers champs, jusqu'à la maison de Martigné. Il se cacha dans le champ voisin et attendit.
Une heure plus tard, environ, il aperçut le second des Martigné, qui rentrait en sifflant une fanfare. M. Martigné portait sur l'épaule une petite poche en filet, que Morany supposa contenir un caleçon de bain et des serviettes. Il revenait probablement de se baigner.
Un instant après, la porte s'ouvrit avec violence; puis, un homme lancé de l'intérieur comme par une catapulte' s'en alla tomber à dix pas de la maison.
M. Martigné^qui venait de le congédier de cette façon énergique, parut un moment sur le seuil et referma la porte.
Furieux de sa mésaventure, le personnage expulsé
avec si peu de cérémonie, se releva en jurant, et courut frapper à la porte avec le manche d'un grand couteau catalan qu'il venait de tirer de sa ceinture. Il paraît que M. Martigné n'était pas poltron, car il rouvrit la porte, saisit le bras de son adversaire, lui tordit le poignet et lui arracha son couteau qu'il lança à cinquante pas de là. Puis, prenant l'Espagnol à la gorge, il l'envoya de nouveau rouler sur le gazon brûlé de la falaise.
L'individu si rudement malmené était un garçon âgé de vingt ans environ et de mine patibulaire. Tout meurtri de sa culbute, et peu soucieux probablement de s'exposer à une troisième expulsion, il cherchait son couteau en accablant son ennemi de menaces et de malédictions.
Ce tapage ennuya sans doute H. Martigné, qui se montra avec son fusil à la fenêtre du premier étage,
— Si tu ne t'en vas pas immédiatement, mauvais drôle, cria-tfil à l'individu, je te flanque un coup de fusil.
L'Espagnol avait sans doute pour les firmes à feu la haine de son compatriote Don Quichotte, car il se sauva à toutes jambes sans demander son reste.
Dès que le Français eut refermé la fenêtre, Morany s'empressa de chercher le couteau à l'endroit où il l'avait vu tomber. Une fois qu'il' l'eut trouvé, il se mit à courir pour rejoindre le jeune homme, qui avait suivi la direction de Fontarabie, Il l'aperçut bientôt assis sur les pierres écroulées d'un talus. Il causait avec un paysan, auquel il racontait probablement son aventure, car tout en parlant, il montrait le poing à la maison des Martigné.
Morany ne savait que quelques mots d'espagnol, mais il parlait assez bien le portugais. Grâce à la ressemblance de ces deux langues, il comprit une partie des paroles du narrateur, et devina aisément le reste.
Ce garçon était un de ces vagabonds comme on en
trouve dans tous les pays, qui vont où le hasard les pousse, ramenant des chevaux, aidant des charretiers ou des conducteurs de bestiaux, remplissant l'office de valet d'écurie, et séjournant plus ou moins de temps dans chaque contrée, suivant les profits qu'ils y trouvent ou les mauvais coups qu'ils y font.
Ses menaces et ses malédictions ennuyèrent sans doute le paysan, car il le quitta en lui disant :
— Adieu, José, tu ferais mieux de t'en revenir avec moi.
— Non, par tous les saints! s'écria le vagabond, je ne rentrerai pas avant de m'étre vengé de ce chien de Français.
— Tu vas faire quelque mauvais coup, et tu t'en repentiras, répondit le paysan, qui s'éloigna bien vite de peur d'être impliqué dans la méchante affaire qu'il prévoyait
Dès que le paysan fut parti, Horany s'approcha de José.
— JoSéî dit-il, avez-vous vraiment l'intention de vous venger?
— Que vous importe? demanda José en examinant son interlocuteur, dont l'accent et le mauvais langage l'étonnaient.
— Votre ennemi est le mien.
— Le Français?
— Celui enfin qui vient de vous jeter brutalemeht à la porte, sous prétexte qu'il vous avait trouvé buvant son vin et cajolant sa servante.
— Ah \ si j'avais encore mon couteau !
— Le voici.
— Comment se fait-il?.. .
— Ce n'est pas en questionnant qu'on se venge. 11 est probable que d'ici à quelque temps le Français va suivre le chemin de la falaise pour aller au T devant de son frère.
— Dans mon pays, lorsque nous en voulons à un homme, et que nous savons qu'il doit passer la nuit dans quelque mauvais chemin, nous tendons une corde à fleur de terre. S'il roule dans le précipice, tout est bien. Sinon , nous profitons du moment où il est à terre et où il a laissé échapper son fusil pour nous servir du couteau.
— Je n'ai pas. de corde.
— En voici une.
— Pourquoi ne l'employez- vous pas vous-même, puisque 4 vous en voulez à ce Français?
— J'aime mieux donner vingt piastres' à quelqu'un pour me débarrasser d'un ennemi que de le faire moimême.
— Vingt piastres, vous! s'écria José en inspectant d'un regard rapide les misérables haillons que Morany portait par-dessus ses vêtements.
— Voici cinq piastres; le reste après. Mais ne restons pas ici, reprit Morany; on pourrait nous voir; puis le Français sortirait peut-être pendant ce moment-là. Suivez-moi.
Il le conduisit au champ qui lui avait servi de retraite quelques moments auparavant, et d'où l'on apercevait la maison des Martigné.
Tous deux causèrent à voix basse.
Au bout d'une heure environ, M. Martigné sortit de la maison , et s'avança jusqu'au rocher élevé qui dominait la grève et même une partie de la campagne. Il attendait
évidemment son frère et commençait à s'impatienter. Après une assez longue station sur son observatoire, il rentra chez lui.
— II est temps, dit M. Morany à son compagnon, auquel il remit en même temps une longue corde d'un centimètre environ d'épaisseur,
— J'aime mieux mon couteau que tout cela, murmura l'Espagnol d'un air sombre.
— Soit, dit M. Morany en haussant les épaules; c'est moi qui tiendrai la corde ; seulement soyez prêt.
— Ne craignez rien.
Tous deux s'éloignèrent en rampant, jusqu'à ce qu'ils fassent arrivés hors de -vue de la maison.
— Marchons séparément, dit M. Morany.
Quoiqu'il ne parût faire aucun effort, il marchait si
vite que son compagnon avait peine à le suivre. Arrivé à un endroit où un énorme rocher interceptait la moitié du sentier, déjà fort étroit, M. Morany s'arrêta.
— Plus loin il y a mieux, dit José. Ils firent encore quelques pas.
— Ici, murmura l'Espagnol.
L'endroit était meilleur, en effet. A droite, par rapport à nos deux hommes, et par conséquent aux voyageurs venant de Fontarabie, la falaise descendait à pic sur une grève hérissée de rochers.
Quelques brins d'herbes calcinés par le soleil et deux ou trois maigres arbrisseaux, voilà tout ce qu'on aurait pu voir sur le revers de la falaise, si le jour avait permis de distinguer quelque chose. A gauche, quelques blocs de pierre formant saillie sur le sentier et entourés de broussailles assez élevées.
— Très-bien, dit M. Morany après avoir un instant examiné l'endroit.
Il déroula la corde et en fixa solidement l'extrémité
au bord du sentier du côté de la falaise , en se servant pour cela d'un petit piquet coupé sur la route. Ce piquet, fixé dans la falaise même, dépassait de quelques pouces la hauteur du chemin. Morany se coucha à plat ventre dans les broussailles du côté opposé à la falaise, et José lui fit passer l'autre extrémité de la corde que l'Indien conserva dans sa main, mais en évitant de tendre cette corde qui disparaissait sous la poussière du sentier.
José se plaça derrière le rocher qui devait le masquer à M. Martigné jusqu'à ce que ce dernier fût arrivé juste en face de lui. L'Espagnol tenait son couteau tout ouvert et caché dans sa manche. Il était très-pâle. Ses dents claquaient.
Ce n'était pas qu'il eût peur pour sa vie, ni même qu'il craignit la vue du sang. Maintes fois il avait joué du couteau, et, dans la chaleur d'une rixe, il eût tué un homme sans trop de remords, mais un assassinat de sang-froid lui répugnait.
Quant à Morany, il était impassible. Pas un muscle de sa figure ne paraissait plus tendu que d'habitude; il parlait avec calme, et le regard dédaigneux qu'il laissait parfois tomber sur son compagnon exprimait un profond mépris.
Bientôt on entendit le pas d'une personne qui s'approchait.
— Le voici, murmura José.
— Non, répondit l'autre à voix basse... Celui qui vient n'a pas de chaussures.
— Alors il va sentir la corde , fit observer José. Morany sortit précipitamment de sa cachette, et relâcha le nœud coulant qui fixait la corde qu'il emporta.
Deux minutes après, un pécheur passa entre les deux meurtriers, et s'éloigna sans se douter qu'il avait Crise la mort de bien près.
On quart d'heure s'écoula encore. «
— Cette fois , le voici , dit Morany qui se hâta de rattacher la corde au piquet, et qui reprit son poste derrière les broussailles.
Tout-à-coup ils entendirent un hurlement plaintif qu. semblait partir de la mer, dont les vagues battaient er ce moment le pied de la falaise.
— Ecoutez, dit José en tressaillant.
— C'est le chien de l'autre Martigné, pensa M. Morany. Les hurlements recommencèrent. Des aboiements
y répondirent sur la droite.
— Ha amené son chien, dit José. Ce damné animal va nous éventer et nous trahir.
— J'aurais dû prévoir cela, murmura l'Indien. Que faire?
Au même instant, la personne dont on entendait le pas s'arrêta. Elle cherchait probablement à se rendre compte de l'endroit d'où partaient les hurlements.
Grâce à l'instinct prodigieux des animaux, le chien devinait déjà sans doute où retrouver son camarade de chenil. Il alla chercher un sentier qui descendait obliquement sur la grève , à deux ou trois portées de fusil de Morany et s'éloigna en aboyant.
M. Martigné fit probablement quelques pas pour le suivre, car on l'entendit s'éloigner.
— Où va-t-il? demanda Morany à son compagnon.
— Il cherche peut-être le sentier qui mène à la grève, mais je le défie bien de descendre par-là, même en plein jour. Ah! Sainte Vierge, s'il pouvait se casser le cou!
— Gontran! Gontran ! cria M. Martigné.
— Chut! fit Morany, il revient... il presse le pas... il s'arrête encore... pour écouter son chien sans doute... oui, le voilà qui repart... il va probablement suivre le
sentier jusqu'au dessus de l'endroit d'où partent les hurlements; oui... le voilà qui court. Attention, José.
— Gontran! Gontran! répéta encore M. Martigné qui venait de s'arrêter à deux mètres tout au plus de ses ennemis.
Les hurlements des deux chiens lui répondirent. Il se remit à courir. Au moment où il passait devant le rocher, Morany tira sur la corde, qui se tendit tout-àcoup. M. Martigné tomba comme une masse sur le sentier. Avant qu'il pût se relever, José se jeta sur le Français et lui enfonça son couteau dans le dos.
Quoique mortellement blessé, Martigné eut encore la force de ;se retourner et de saisir son adversaire à la gorge en appelant au secours.
— A moi! criait aussi José, qui sentait la respiration l'abandonner.
Caché derrière les broussailles, M. Morany semblait hésiter entre deux partis. A la fin il sortit de son immobilité, et s'élança vers les deux adversaires, qui se tordaient sur le sentier comme deux serpents. Il saisit le fusil que Martigné avait laissé échapper en tombant, l'appuya sur la tête de José et fit feu. La cervelle du malheureux Espagnol rejaillit sur Martigné. Ce dernier, délivré des étreintes de José, essaya de se relever, mais les forces lui manquèrent. Il se cramponna un instant au rocher sur lequel on entendait crier les ongles de ses mains crispées*
— A moi! criait-ih d'une voix qui s'éteignait de plus en plus, à moi ! je meurs!
M. Morany avait repris son poste derrière les broussailles. L'œil et l'oreille au guet, il craignait que le bruit du coup de fusil n'attirât du monde et se tenait tout prêt à fuir. Enfin, il entendit quelque chose qui tombait comme une masse sur le sol. C'était Martigné qui venait d'expirer.
— En voilà deux de moins, murmura l'Indien en se penchant sur Mariigné. Pour ceux-là, nul ne me soupçonnera de leur mort : tout passera sur le dos de José.
Il reprit le chemin de Fontarabie, descendit dans le port, désert à cette heure de la nuit, s'empara d'une barque, et alla aborder auprès d'Andaye, de l'autre côté de laBidassoa. Arrivé à terre, et remarquant que la marée baissait, il abandonna la barque au courant, qui l'entraîna vers la mer. Avant d'aller plus loin, il ôta ses haillons de gitano, et en fit un paquet qu'il enfouit sous la vase, de crainte qu'ils n'eussent quelques traces de sang. Gela fait, il passa à côté d'Andaye, traversa les collines désertes qui séparent ce petit bourg de Saint- Jean-de-Luz, et ne s'arrêta qu'à cette dernière ville. La, il prit une place dans la diligence sous le nom du senor Ternao, et gagna Bayonne, d'où il se rendit à Bordeaux. 11 en partit à six heures du soir, et vers six heures et demie du matin, une voiture de place le déposait rue Saint-Jacques. De là, son sac sous le bras, il gagna le boulevard Montparnasse, et rentra chez lui par le jardin, après s'être bien assuré que personne ne le voyait entrer.
Son expédition avait duré six jours.
Deux jours après son arrivée , il écrivit à M. Gurnoul pour lui donner un rendez-vous pour le soir même.
H. Morany prenant toujours les mêmes précautions à l'égard de son agent, nous n'aurons pas besoin de revenir là-dessus désormais.
— Comment va la Bourse? demanda-t-il à M. Gurnout. 11 est bon de dire que M. Morany avait commencé par
se servir de M. Gurnout pour quelques affaires de bourse. Ce dernier était un de ces spéculateurs véreux qui flânent aux environs de la Bourse et tâchent de prendre quelques badauds dans leurs filets.
Le prétendu M. Gardélan (c'était le nom que M. Morany prenait* rue de Laval) avait montré une telle crédulité et une telle ignorance des affaires, que Gurnout Pavait volé à cœur-joie.
Au bout de quelque temps, M. Iforany avait demandé des comptes plus détaillés sur les opérations passées avant d'en commencer de nouvelles. Rassuré d'un autre côté par l'incapacité de son client, Gurnout avait fourni certains bordereaux qu'il se proposait bien de reprendre aussitôt après les avoir montrés à M. Gardélan; ce dernier les avait plies en approuvant de la tête toutes les explications de M. Gurnout, puis il les avait mis en poche. M % Gurnout avait sans doute quelque raison secrète pour tenir à les reprendre, car pendant huit jours, il fit jouer tous les ressorts de sa petite diplomatie pour les ravoir, mais ce fut inutilement. Craignant d'éveiller l'attention de M. Gardélan, il cessa de lui en parler.
Profitant de la question qu'on lui adressait au sujet de la Bourse, M. Gurnout déploya toute son éloquence pour démontrer à son client qu'il y avait des monts d'or à gagner en ce moment par plusieurs opérations qu'il lui indiqua. M. Morany déclara qu'il préférait attendre.
A la fin, voyant qu'il était inutile d'insister, H. Gurnout parla d'autre chose.
— A propos, dit-il à son client, j'ai trouvé votre homme.
— Quel homme?
— Vous m'avez demandé l'autre jour un individu bon tireur, peu scrupuleux et certain d'embrocher son homme sur le terrain.
— Ah! oui, oui.
— Eh bien! j'ai votre affaire. Il s'appelle Parézot. C'est un garçon de bonne famille, qui a dévoré tout son
saint-frnsquin et auquel il ne reste plus que des dettes. Besogneux et querelleur, il passe sa vie dans les cafés et les salles d'armes de bas étage, vivant d'emprunts qu'il fait à ses anciennes connaissances , ou qu'on n'ose trop lui refuser à cause de sa mauvaise tête.
— Où demeure-t-il?
— Personne ne le sait ; mais on est toujours certain de le trouver au café Porlier, dans la rue Contrescarpe. C'est là qu'il se fait adresser ses lettres. Voulez-vous que je vous l'envoie?
— Je vous remercie. Je ne pense pas avoir besoin de lui.
— Je croyais...
— J'ai changé d'avis. .N'importe, voici pour votre peine , M. Gurnout. Bonsoir.
Il tendit cinq louis à son agent, qui se retira.
Environ un mois après la mort de MM. Vincent et Gontran Martigné, une nouvelle catastrophe vint affliger cette famille, déjà si malheureusement éprouvée.
L'oncle de ces deux messieurs , Bf . Ferdinand Martigné, était allé à la campagne chez un de ses amis qui habitait auprès de Louveciennes. Vers onze heures du soir, il fit donner l'ordre d'atteler le coupé de remise qui l'avait amené de Paris à Louveciennes. Ses amis le retinrent quelque temps encore de sorte qu'il ne partit que vers onze heures et demie.
On sait que la côte rapide qui conduit de Louveciennes à Bougival forme plusieurs coudes assez brusques, et qu'à certains endroits un petit talus en terre fort bas borde seul le chemin qui domine un précipice profond.
Un charretier, passant le lendemain sur la route de Bougival à Marly qui forme le fond de ce précipice, aperçut une voiture en morceaux, et au milieu de ces
débris, le corps d'un cheval et deux cadavres humains.
L'un de ces cadavres était celui de H. Ferdinand Marligné; l'autre celui du malheureux cocher.
On attribua généralement cet accidenta Fivresse de ce dernier. Les domestiques avec lesquels il avait dîné affirmèrent pourtant qu'ils ne lui avaient pas donné à boire outre mesure; mais la crainte d'être grondés devait naturellement leur faire tenir ce langage.
Un mois après l'enterrement de M. Ferdinand Martigné, la famille fit dire un service pour le repos de son âme. A ce service, où il n'y avait guère que des parents, on remarqua la présence de M. Horany, dont le teint cuivré éveilla naturellement l'attention. Au sortir de l'office , on le vit monter dans une fort belle calèche attelée de deux chevaux que plus d'un amateur eût volontiers payés dix mille francs.
M mo îfartigné, la mère de M. Ferdinand qu'on venait d'enterrer, et par conséquent la grand'mère de Gontran et de Vincent, ayant longtemps habité Pondichéry, on supposa que le métis avait pu connaître dans l'Inde M. et M me Martigné ou leur fils.
Deux où trois jours plus tard, M. Morany se présenta chez M. Ernest Martigné , frère de Gontran et de Vincent.
De cdncert avec ses deux frères , Ernest avait monté une maison de banque qui marchait cahin-caha. Sa femme n'en menait pas moins un certain train. Jeune et belle, disait tout le monde, spirituelle, disaient quel-
ques-uns, elle adorait la mode et ne rêvait que ses triomphes.
Si M me Martigné brillait par ses succès dans les salons, son mari avait aussi les siens dans un autre monde , il est vrai. Frais, rose et déjà ventru à quarante ans, content de lui-même, un peu égoïste, mais pas méchant, il passait pour assez capable dans le public ; les vieux financiers n'étaient pas de cet avis. Croyant à sa probité, et doutant de son intelligence financière, ils avaient soin de n'être jamais trop en avance avec lui.
De la fenêtre de son cabinet, M. Martigné avait vu le coupé de H. Morany s'arrêter devant la porte. Il reconnut l'étranger à la peau cuivrée qu'il avait vu au service de son oncle.
Un garçon de bureau annonça H. Morany. Ce nom était inconnu au banquier.
— Monsieur, dit Morany, j'assistais avant-hier au service de M. Martigné, votre oncle. Peut-être avez-vous été surpris de me voir prendre part aux douleurs de votre famille?
— Mon grand-père ayant habité l'Inde, commença Martigné, nous avons supposé...
— Monsieur votre grand-père était mon oncle, monsieur, interrompit Morany.
— Votre oncle? murmura le banquier, qui ne put s'empêcher de jeter un regard sur la figure basanée de son nouveau parent.
— J'ai tort de parler ainsi, reprit Morany; notre parenté, nulle devant la loi des hommes, n'existe que devant Dieu. Mon père était M. Emile Novéal, le frère de madame votre grand'mère.. Quant à ma mère, fille unique d'un riche brahmine de Delhi, c'était une Indoue;
voilà pourquoi mon père avait caché sa liaison à toute sa famille, et pourquoi il ne parlait jamais de moi-même à sa sœur, qu'il aimait tendrement, puisqu'il lui a laissé toute sa fortune. C'est assez vous dire que, comme la plupart des Eurasians ou halj-cast (Européen-asiatique, demi-caste), je n'ai pas le droit de porter le nom de mon père.
— Où diable veut-il en venir? se demanda M. Martigné en s'inclinant poliment comme pour témoigner de son attention.
— Heureusement pour moi, continua Morany, ma mère m'a laissé une fortune indépendante. Sans cette fortune, je vous l'avoue, je n'aurais pas osé me rapprocher d'une famille qui aurait naturellement attribué mon affection à des vues intéressées et aurait eu doublement le droit de me repousser.
Martigné leva la main par un geste de dénégation dans lequel le souvenir de la calèche et du coupé entrait bien pour quelque chose.
— Voici maintenant ce qui m'amène, reprit Morany. J'ai appris... car tout se sait à Paris... que M. Vincent Martigné avait laissé sa pauvre veuve dans un état de fortune fort précaire.
— En effet, monsieur, mes deux frères, que Dieu leur pardonne, avaient peu d'ordre, et s'il reste à ma bellesœur Geneviève huit cents francs de rente, c'est tout le bout du monde.
— Je sais que vous vous conduisez fort généreusement envers elle, mais vous avez des enfants, et votre fortune leur appartient.
— Certainement, répondit Ernest, qui, peu généreux de sa nature et fort mal à Taise dans ses affaires , se demandait tous les jours comment se débarrasser du
pesant fardeau que le respect humain lui mettait sur les bras en la personne de Geneviève Martigné, son exigeante et acariâtre belle-sœur.
— Je désirerais concourir à cette bonne œuvre; mais tel est le malheur de ma position que, venant de moi, une offre de service serait peut-être mal accueillie.
— Ce serait de l'ingratitude , s'écria le banquier avec empressement. Geneviève est trop raisonnable 1... Et vous-même, vous appréciez trop bien le sentiment généreux...
Nous supprimons le reste de la phrase, qui dura cinq minutes au moins, et que Horany écouta avec cette tranquillité imperturbable particulière aux Orientaux.
Pour ne pas ennuyer nos lecteurs de tous les détails d'un entretien qui dura plus de deux heures, car Horany allait lentement à son but, nous dirons tout de suite qu'il chargea le banquier d'offrir quinze cents francs de pension à la veuve de H. Vincent. Ernest s'était attendu à un chiffre plus élevé; mais H. Morany ajouta en souriant :
— Quinze cents francs pour la première année; après cela, nous verrons à augmenter.
Là-dessus il prit congé de M. Martigné, qui promit d'aller le lendemain lui porter la réponse de Geneviève. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la veuve accepta avec empressement les offres inattendues d'un parent si généreux.
Le jour même elle alla remercier M. Morany. Ce dernier lui fit un accueil charmant.
Afin qu'on ne prête pas de projets séducteurs à Horany, nous nous empressons de déclarer que Geneviève Martigné était affligée de quarante-trois automnes et de grosses joues violacées entre lesquelles pointait timidement un tout petit nez qui semblait étouffé par
2i LA VENGEANCE D'UN MULATRE.
elles, comme un écolier pris entre les crinolines de deux voisines d'omnibus.
Sauf le nez, qui mettait une obstination ridicule à rester pointu, tout était arrondi chez Geneviève, même les yeux; aussi la digne femme avait-elle toujours l'air de rouler plutôt que de marcher. Les angles, supprimés par la graisse sur la figure de Geneviève, avaient passé dans son caractère. Sous un air paterne, et avec une voix assez douce, M me Martigné cachait une langue de vipère qu'une susceptibilité outrée mettait sans cesse en mouvement.
Son mari ne possédant pour toute fortune qu'une petite place, Geneviève s'était trouvée trop heureuse jusque-là de se raccrocher à sa cousine Clémence, la femme d'Ernest. Elle lui servait de chaperon, pour ne pas dire de dame de compagnie. Elle profitait ainsi des loges, des billets de concert et des invitations de bal que recevait sa belle-sœur, qui lui donnait de temps en temps quelques robes, quelques dentelles ou quelque bijou. De son côté, Geneviève savait flatter adroitement toutes les petites vanités de Clémence et courait au-devant de ses moindres caprices.
Elle déploya toute son amabilité pour plaire à M. Morany. Blanc ou brun, un parent qui a des millions est un homme à choyer. Or, Morany, tout en causant, avait dit à Ernest Martigné qu'il avait une lettre de crédit de cent mille francs chez M... et C°, sans préjudice d'une cinquantaine de mille francs qu'il recevait chaque année par leur entremise.
Ernest n'avait eu garde de manquer cette occasion de se convaincre de la valeur réelle de son parent. Grâce à ses relations de banquier à banquier, il avait eu facilement la preuve de la véracité de Morany. Ce renseignement avait paru si concluant non-seulement à
H. Martigné, mais à toute la famille, que M. Morany avait été accueilli à bras ouverts par tout le monde.
Les visites réciproques se multiplièrent si bien, qu'au bout de quelques semaines on apprit sans étonnement que M me Geneviève Martigné allait demeurer chez son cousin Morany, dont elle tiendrait le ménage. Vu l'âge et la tournure de la veuve, les mauvaises langues n'avaient pas grand'chose à dire à cet arrangement, mais cette nouvelle n'en fut pas moins accueillie avec une certaine contrariété par les autres parents. Ils connaissaient le caractère de Geneviève, et craignaient, non sans raison, qu'elle accaparât le nabab. N'osant pas critiquer, on plaisanta. M. Morany eut l'air de prendre tout cela au sérieux. Pour éviter de se compromettre, il proposa un beau jour à M. Ernest Martigné de venir occuper le second étage de sa maison. Le banquier accepta d'autant plus volontiers qu'il était bien aise de demeurer à quelque distance de ses bureaux et d'être débarrassé d'un logement de cinq mille francs, qui, dans l'état de ses affaires, commençait à lui paraître lourd. Au fond du cœur, je .crois qu'il était bien aise aussi de surveiller Geneviève, et qu'il espérait amener Morany à quelque commandite.
Comme nous l'avons dit plus haut, M. Ferdinand Martigné, l'oncle d'Ernest, n'avait laissé qu'une fille, Juliette Bartelle, dont le mari était capitaine au long cours. Cette jeune femme, déjà mère de deux charmantes petites filles, se trouvait dans une triste position. Environ deux ans avant la mort de M. Ferdinand Martigné, M. Bartelle avait eu l'idée de profiter de la baisse amenée sur certains articles par la révolution de 1848, pour tenter un grand coup de commerce.
Il était parti pour Madras sur le navire la Zulma, de Bordeaux, avec une pacotille composée principalement
de soieries et d'articles de Paris. Son opération ayant assez bien réussi , il avait écrit à sa femme pour annoncer son retour. Quatre mois s'écoulèrent cependant sans qu'on entendit parler de lui.
Les informations recueillies par M me Barlelle lui apprirent que le navire la Zulma était arrivé à Bordeaux, mais sans son capitaine et sous le commandement du second, nommé H. Lénarsec. Elle partit aussitôt pour Bordeaux. Le nouveau capitaine de la Zulma dit à la jeune femme que M. Bartelle lui avait remis le commandement quelques jours avant le départ du navire, en déclarant que des affaires importantes le forçaient à prolonger son séjour à Madras.
H. Frangis, l'armateur de la Zulma, ne put donner à Juliette d'autres renseignements que ceux déjà fournis par M. Lénarzec. Il ne comprenait rien lui-même à la conduite de M. Bartelle, qui, dans ses lettres, n'avait spécifié aucune des affaires importantes qui le retenaient à Madras. M. Bartelle s'était, du reste, occupé avec beaucoup de zèle et d'activité des intérêts commerciaux et de l'armement de la Zulma, jusqu'au moment du départ du navire. M. Frangis ne lui gardait pas moins rancune de cette démission si brusque et si peu motivée. Il délivra néanmoins la jeune femme d'un gra^e sujet d'inquiétude, en lui prouvant que les marchandises qu'il avait en consignation pour le compte de M. Bartelle suffiraient à payer toutes les obligations que ce dernier avait contractées à Lyon et à Paris pour sa pacotille.
Touchés de la douleur de Juliette, M. Frangis et le capitaine Lénarzec promirent de seconder de tout leur pouvoir les démarches de M me Bartelle, pour découvrir la trace de son mari.
L'année suivante, en effet, Juliette reçut une lettre de M. Lénarzec, datée de Bombay.. Le digne capitaine lui
annonçait que toutes les recherches de ses amis à Madras n'avaient abouti qu'à constater que M. Bartelle avait quitté cette ville quinze jours environ après le départ de la Zulma. Il s'était embarqué sur un navire américain nommé le Washington, en destination pour Madagascar. M me Bartelle écrivit aussitôt à un négociant français établi dans cette lie et dont M. Frangis lui avait envoyé l'adresse. Après bien des lettres et bien des démarches, elle apprit enfin que le Washington avait débarqué à Madagascar un passager qui portait le nom de Ferrier, mais dont le 'signalement répondait exactement à celui de M. Bartelle.
Ce passager était accompagné d'un vieil Arabe jaune, maigre et cassé comme un homme épuisé par la fièvre ou par de grandes fatigues.
Les recherches faites à Madagascar n'amenèrent aucun résultat. On ne retrouva plus la trace des deux voyageurs. Ils n'avaient fait évidemment que passer, car on les eût facilement découverts s'ils étaient restés dans l'île.
De tous ces renseignements, une seule chose ressortait d'une manière bien positive, c'est que M. Bartelle avait fait tout ce qui dépendait de lui pour qu'on perdît ses traces ; mais dans quelle intention ? Ses parents, ses amis, son armateur et son ancien second se creusaient vainement la cervelle pour deviner ce mystère.
Malgré son caractère intéressé , son avarice et sa brusquerie, M. Bartelle était un honnête homme, plus estimé sans doute qu'aimé, mais dont la probité était restée à répreuve de tout soupçon. Il n'était pas dans de maux vaises affaires. Les deux tiers du produit de sa pacotille, qu'il avait renvoyés en France sous forme d'indigo, de salpêtre, de sucre, etc., suffisaient et au-delà pour faire face à ses obligations. Il n'avait donc aucun motif de se
cacher. Une fois toutes les affaires réglées, il était même resté à M me Bartelle une quarantaine de mille francs qui lui rapportaient 15 à 1,600 francs par an.
C'était bien peu pour vivre et pour élever ses deux filles. M. Morany qui avait appris tout cela par M. Martigné, chez lequel il voyait de temps en temps M me Bartelle, offrit à la jeune femme l'hospitalité qu'avaient déjà acceptée M. et M mê Ernest Martigné, ainsi que leur belle-sœur.
Comme il se chargeait non-seulement du logement, mais de toutes les dépenses de table, etc., on comprend que sa proposition n'était pas à dédaigner. Seule, Juliette aurait pourtant refusé pour garder son indépendance, même au prix de la médiocrité, mais tout le monde lui reprocha son obstination.
— M. Morany s'attachera à vos enfants, lui disait-on. S'il vous arrivait un malheur, eh bien ! il ne pourrait les abandonner après les avoir vus grandir près de lui.
Cédant à l'avis général, ainsi qu'au conseil de sa propre raison, Juliette finit par accepter les offres généreuses de M. Morany. Elle fut installée au troisième étage, vis à vis de Geneviève, qui avait comme elle un appartement complet. Toute la famille Martigné se trouva donc rassemblée sous le toit de M. Morany, à l'exception pourtant de M me Guitarnan, sœur de Vincent, de Gontran et d'Ernest. Veuve , n'ayant qu'un fils et jouissant d'une jolie fortune, elle avait préféré conserver l'appartement fort convenable qu'elle occupait depuis dix ans rue de Tournon.
Elle avait l'habitude de passer chaque année quelques mois à uBe campagne qu'elle possédait auprès d'Amiens. La veiHe de son départ elle invita à dîner M. Morany et M. Ernest Martigné, qui amena ses deux petits garçons, dont l'un était le filleul de M me Guitarnan.
Quelque temps après le repas, presque lous îesconmes se trouvèrent gravement malades. Un des enfants, le petit Edouard Martigné, mourut dans la nuit.
Son frère, qui était un peu malade avant dîner, n'avait heureusement presque rien mangé. Grâce à son jeûne forcé, il échappa au sort des autres convives. Son père fut sauvé par le molif contraire. Grand mangeur et fort gourmand, M. Martigné fut pris immédiatement après le repas de vomissements qui débarrassèrent probablement son estomac d'une partie des matières vénéneuses qu'il avait absorbées. Il se ressentit néanmoins de cet accident durant plusieurs mois.
M me Guitarnan succomba au bout de deux jours de cruelles souffrances. Quant à M. Morany, qui généralement ne mangeait pas grand'chose après le curry indien que son domestique venait lui préparer partout où il dînait, il n'eut qu'une légère indisposition de quelques jours.
La mort du pauvre petit Edouard et de M me Sophie Guitarnan, ainsi que le danger qu'avaient couru les autres convives, réveillèrent le souvenir des accidents multipliés qui avaient atteint depuis deux ans la famille Martigné. Une enquête fut commencée au sujet de cet empoisonnement.
On l'attribua à un plat de champignons dont tout le monde avait mangé, excepté Savinien Guitarnan, le seul précisément qui n'avait pas été malade. Les champignons furent analysés par un chimiste, qui y découvrit en effet un toxique, auquel cependant il ne put reconnaître le caractère habituel des champignons vénéneux.
De son côté, le cuisinier de M me Guitarnan, qui était chez elle depuis vingt ans, jnra ses grands dieux qu'il avait acheté au marché les champignons, qui, par conséquent, avaient subi la visite des inspecteurs. Les deux
autres domestiques de M m * Guitarnan étaient aussi à son service depuis fort longtemps et d'ailleurs ils n'avaient aucun intérêt à nuire à leur maîtresse. La seule personne étrangère qui fût entrée dans la cuisine, était le khitmutgar Bhyrrub-Komul, qui, suivant l'usage indien, accompagnait son maître chaque fois que ce dernier dînait en ville, afin de le servir à table. Comme on n'avait aucun motif de soupçonner ni le serviteur ni le maître d'en vouloir à la vie de M me Guitarnan et de ses convives, il fallut bien admettre comme tout le monde l'avait fait au premier moment, que des champignons vénéneux étaient cause de tout le mal.
Craignant pour M. Guitarnan les tristes souvenirs que devait lui rappeler l'appartement de sa mère. M. Morany lui renouvela ses offres d'affectueuse hospitalité, mais le jeune homme préféra conserver sa liberté.
Une après-midi du mois de juin 1853 (un an par conséquent après ce que nous venons de raconter), M» e Juliette Bartelle et ses deux cousines, Clémence et Geneviève Martigné, travaillaient à l'ombre d'un berceau de verdure, dans leur jardin, ou, pour être plus exact, dans le jardin de leur hôte, M. Morany. Non loin d'elles, Frédéric Martigné, le fils de Clémence, jouait avec les petites Bartelle.
Frédéric était un joli garçon de douze ans, très-grand pour son âge, aussi frais, aussi rose qu'une petite fille. Brave comme un lion, étourdi comme un hanneton, exigeant, turbulent, volontaire, têtu comme un mulet
LA VENGEANCE d'un MULATRE. 3i
quand on le prenait par la rigueur, mais cédant facilement à une parole affectueuse, Frédéric semblait avoir du salpêtre dans les veines. Sa mère le gâtait beaucoup. Comme il était gai, intelligent, affectueux et câlin, chacun se montrait indulgent pour des défauts que son excellent cœnr faisait oublier.
Les deux filles de Juliette avaient dix ans.
Comme la plupart des jumeaux, elles se ressemblaient extraordinairemenl ; seulement Cécile était blonde, tandis qu'Emma avait des cheveux bruns, qui devaient évidemment devenir noirs. L'expression de leur physionomie différait aussi du tout au tout : Cécile était la douceur même ; elle se fût laissé mettre en morceaux sans proférer une seule plainte.
Quant à Emma, c'était un vrai lutin. Elle tenait tête à maître Frédéric et défendait fréquemment sa sœur contre le petit tyran, à qui Cécile était trop heureuse d'obéir. Aussi ardente dans ses affections que dans ses haines d'enfant, Emma professait un véritable culte pour sa mère. Elle partageait l'affection de Cécile, mais la soumission passive de celle-ci aux caprices de Frédéric indignait l'indépendante Emma.
Au beau milieu d'une conversation fort animée entre Clémence et Geneviève, au sujet du point d'Angleterre et du point d'Alençon, le bruit d'une querelle entre les enfants attira l'attention de M™ Bartelle.
Depuis le matin, Cécile et Emma étaient fort occupées à faire un parterre ; Frédéric en disposait un autre vis- A-vis de celui-là. Tout marchait à merveille, quand Frédéric, trouvant que le parterre de ses cousines était mal disposé, voulut leur persuader de le refaire sur le modèle du sien. Emma aurait probablement fini par céder aux instances de Cécile, qui était toujours de l'avis du petit garçon, mais Frédéric n'eut pas la patience d'attendre.
Il commença, sans plus de formalités, à démolir le parterre de ses cousines.
Emma voulut lui arracher la petite bêche dont il se servait, mais elle n'était pas de force. Furieuse de voir $on cousin continuer son œuvre de destruction en se moquant d'elle, Emma courut au parterre de Frédéric. Saisissant à pleines mains les fleurs déjà plantées, elle infligea immédiatement à l'ennemi la peine du talion, et ravagea son territoire comme il ravageait le sien.
— Veux-tu laisser cela, vilaine méchante! s'écria Frédéric se précipitant vers elle et repoussant Cécile, qui cherchait à le retenir.
La pauvre Cécile tomba à la renverse et se fit beaucoup de mal. De peur qu'on ne grondât son cousin, elle se releva bien vite et détourna la tête pour cacher les grosses larmes qui roulaient le long de ses joues.
Malheureusement pour Frédéric, Emma avait tout vu. Sauter sur le petit garçon, lui appliquer un vigoureux coup de pelle dans la poitrine, courir à sa sœur, la relever et l'embrasser en pleurant, tout cela fut l'affaire d'une minute pour l'intrépide amazone. D'abord abasourdi par cet attaque imprévue, Frédéric se précipita sur Emma, mais M me Bartelle, qui ne quittait jamais ses enflants des yeux, était déjà accourue.
— Je suis tombée toute seule, répétait Cécile, plus désolée de la colère de son cousin que de sa propre mésaventure.
Emma ne disait rien, mais elle regardait maître Frédéric d'un petit air furibond qui donnait la plus drôle de mine du monde à sa mignonne figure.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Clémence.
— Ce qu'il y a, répondit Geneviève, en courant à Frédéric, qui détestait M me Bartelle et ses filles, il y a que ton fils vient de recevoir un coup de cette méchante
petite Emma. Viens, mon pauvre ange, continua- 1- elle en embrassant le gamin, qui se débattait comme im beau diable pour se débarrasser de ses caresses.
M mo Bartelle rétablit bientôt la paix entre les parties belligérantes.
Afin d'expliquer la partialité avec laquelle Geneviève était intervenue dans cette querelle d'enfants, nous devons dire qu'elle détestait M me Bartelle. Elle avait pour cela deux motifs. D'abord M. Morany laissait percer une certaine prédilection pour Juliette. Puis Clémence, de son côté, emmenait quelquefois M me Bartelle au théâtre ou bien au bois de Boulogne.
Or, chaque politesse faite à Juliette semblait à la veuve \rovol commis à son préjudice ; aussi ne manquait-elle jamais de faire son possible pour envenimer les petites rivalités qui s'élevaient quelquefois entre les deux jeunes femmes ; mais la douceur de M me Bartelle déjouait presque toujours les manœuvres de Geneviève.
Juliette avait à' peine repris sa place que M. Morany sortit de la maison et vint s'asseoir à côté d'elle. Comme Geneviève entamait une série de récriminations contre la petite Emma, M. Morany déclara qu'il avait vu la bataille de sa fenêtre et que Frédéric était complètement dans son tort.
Tandis que M me Bartelle le remerciait par un regard reconnaissant -d'avoir pris la défense de sa fille, Geneviève lança furtivement un coup d'œil à Clémence qui signifiait fort clairement :
— "Vous voyez comme il donne toujours raison à Juliette î
Au même instant les enfants poussèrent des cris de joie et s'élancèrent à toutes jambes vers le fond du jardin.
— H n'est pas besoin de demander qui nous arrive,
murmura Geneviève en regardant à la dérobée M. M orany, qui s'était levé, et dont le sourcil froncé trahissait la mauvaise humeur ; ce doit être M. ValentinJWazeran.
— Certainement , dit H. Morany les yeux fixés sur Juliette. Je ne sais en vérité d'où vient la passion des enfants pour ce jeune homme.
— Mon Dieu, répartit Juliette, cela tient probablement à ce que Valentin est aussi enfant qu'eux... Tenez, le voyez-vous ?
Et la jeune femme leur montrait en riant un grand jeune homme d'une trentaine d'années, qui s'avançait gravement portant une petite fille sur chaque bras, tandis que Frédéric, grimpé sur son dos, faisait retentir le jardin de ses 'rires et de ses cris de joie.
— Première représentation de l'Hercule aux enfants, dit Valentin en déposant à terre son triple fardeau.
Il échangea une poignée de main avec ses deux cousines Clémence et Juliette, et s'inclina devant M me Vincent Martigné, qui l'examinait avec la même bienveillance qu'un dogue à l'attache regarde un homme mal vêtu. H. Morany et Valentin se saluèrent avec une politesse cérémonieuse, sous laquelle perçait une aversion réciproque. Tandis que M. Mazeran s'asseyait entre les deux jeunes femmes, le créole prétexta une lettre à écrire et se retira dans sa chambre. H appela aussitôt Abdul Sherazie, un de ses domestiques indous, lui remit une lettre et lui parla en indoustant avec beaucoup de vivacité. Il paraît qu'il s'agissait d'une course pressée, car le kansamah courut prendre une voiture de remise à la station voisine, et le cheval partit avec une vitesse que la promesse d'un splendide pourboire pouvait seule exciter.
Clémence Martigné était une jeune femme de vingtsept ans, un peu forte, à la figure mobile, aux yeux langoureux, au sourire séduisant. Sa beauté, alors dans tout son éclat, frappait tellement au premier abord qu'on était tout étonné de remarquer plus tard, en examinant chaque trait séparément, qu'elle avait le nez assez gros , la bouche grande, et les attaches du col et du menton un peu empâtées.
Etaler la toilette la plus éblouissante, voir les hommes les plus distingués d'un salon se réunir autour d'elle et les meilleurs danseurs se disputer sa main , écraser enfin les autres femmes de sa supériorité ; il n'en fallait pas davantage pour le bonheur de Clémence. Cela ne l'empêchait pas d'être fort sentimentale en paroles et de .lever au ciel ses yeux bleus en parlant d'amour, de tristesse, d'isolement, de sympathie, etc.
Dans la figure de Clémence, l'imperfection même de certains traits faisait ressortir la beauté exceptionnelle des autres. Chez Juliette, au contraire, régnait une telle harmonie que rien ne frappait les yeux. Elle était d'une taille moyenne. Ses cheveux châtains descendaient fort bas sur la nuque, et leur nuance, de plus en plus claire, finissait par se confondre avec le blanc moiré des épaules, > comme l'or vierge d'une parure vénitienne avec les perles qu'il enchâsse.
Lorsqu'elle parlait ou quand elle écoutait, son regard calme et pur avait une telle limpidité, que bien des gens lui reprochaient de manquer d'expression ; mais à la
moindre émotion , les petites fibrilles orangées qui diapraient le bleu de sa prunelle semblaient lancer des étincelles et des rayons de lumière pareils à ceux qui jaillissent d'un diamant. Sa démarche avait un charme indéfinissable qui tenait à l'harmonie parfaite et à la liberté de ses mouvements.
Elle marchait sans secousse comme sans nonchalance, d'un pas calme, égal et souple, ne cherchant ni ne fuyant les regards, comme une personne sûre d'elle-même et à laquelle la pensée ne pouvait pas même venir qu'on songeât à la suivre.
Bien que mariée fort jeune à un homme bien plus âgé qu'elle, assez bon au fond, mais brusque et avare, qui, tout en l'aimant à sa manière, ne l'avait pas rendue fort heureuse, Juliette avait conservé son caractère enjoué. Lorsqu'un sourire faisait briller l'émail éblouissant de ses dents mignonnes et scintiller le brun fauve de ses yeux, trop souvent assombris par de tristes préoccupations, M me Bartelle semblait tout à coup rajeunir de dix ans.
Son cousin Valentin Mazeran prétendait qu'elle était si économe , qu'elle mettait sa jeunesse en réserve et qu'elle ne la dépensait que par petite^ bouffées, afin de l'ajouter plus tard à la dot de ses filles.
Juliette avait reçu une éducation tout aussi brillante que celle de Clémence, et en avait beaucoup mieux profité. Douée de plus d'esprit naturel que M me Martigné, elle avait lu davantage et surtout plus étudié, plus réfléchi. Chacun cependant vantait l'esprit et la conversation de Clémence, tandis que c'était presque d'un air de condescendance qu'on disait à ceux qui parlaient de Juliette:
— Oui, oui, M m ° Bartelle ne manquait pas d'esprit non plus.
Il est vrai que Clémence se donnait beaucoup plus de peine pour plaire que sa cousine. Dans le monde, elle travaillait sa conversation comme sa toilette. En revanche, dans son intérieur, et lorsqu'elle n'avait personne qu'elle désirât charmer, elle était distraite, ennuyée, et souvent maussade. Juliette, au contraire, se montrait toujours la même, et c'était elle qui apportait un peu de gaîlé aux repas de la famille.
Le père de H. Yalentin Mazeran était à la fois parent de M me de Nergoville, mère de Clémence, et de M me Ferdinand Martigné, mère de Juliette. Yalentin se trouvait donc le cousin des deux jeunes femmes, bien qu'il n'eût aucune relation de parenté avec les autres membres de la famille Martigné.
Il est si bien convenu qu'un héros de roman doit réunir toutes les qualités physiques et morales, que nous sommes fort embarrassé pour avouer que Yalentin ne pouvait rivaliser ni avec l'Adonis ni avec l'Antinous. Sa figure n'avait rien de remarquable que son expression de franchise et d'esprit, et de beaux yeux, brillants, hardis, et quelque peu sarcastiques. Il portait toute sa barbe, qui était fort belle, et sur laquelle il passait souvent la main, par un geste machinal dépourvu de toute intention de coquetterie. Grâce aux exercices du corps, tels que la gymnastique, l'escrime et l'équitation, auxquels il se livrait continuellement, ainsi qu'à l'existence un peu échevelée qu'il menait, il était maigre et nerveux comme un cheval à l'entraînement.
Après avoir employé sept ans à faire son droit, il occupait la haute position d'avocat sans clients; il est vrai qu'il ne songeait guère à les chercher. Orphelin de bonne heure, il vivait sur les débris de son héritage, dont il avait dévoré les neuf dixièmes au moins et qui devait être bien près de sa fin.
Cela ne paraissait pas le tourmenter beaucoup. I! montrait sur ee point, comme sur bien d'autres, une insouciance incroyable.
Toujours gai, en apparence du moins, hardi, effronté, railleur, plein de verve et d'humour, criblé de dettes, laissant quelquefois protester un billet, et pourtant ne manquant jamais à sa parole, ayant le mensonge et l'hypocrisie en horreur, il exagérait ses débuts et mettait autant de soin à cacher ses nonnes qualités que les autres à les faire valoir.
Dès que Valentin Mazeran se fut assis entre Juliette et Clémence, Emma sauta lestement à cheval sur un de ses genoux. Cécile, toujours moins vive que sa sœur, allait en faire autant lorsque Frédéric la repoussa et s'installa vis-à-vis d'Emma.
La pauvre Cécile n'osa réclamer que par une petite moue de tristesse, mais sa sœur protesta pour elle.
*- Cécile y était avant toi, dit-elle au petit garçon.
— Tant pis, répondit Frédéric, j'y suis' et j'y reste.
— Non pas, mon gaillard, lui dit Valentin; la justice avant tout... Tu ne veux pas descendre? une fois, deux fois, trois fois?
Il allongea brusquement la jambe et transforma le coursier de Frédéric en un plan incliné le long duquel dégringola le petit garçon.
Frédéric se releva furieux des éclats de rire de ses cousines.
— Puisque ton cousin est si peu complaisant, viens jouer avec moi, dit Clémence en jetant un regard mécontent à Valentin.
— Tu es injuste, Clémence, répliqua M. Mazeran; j'inculque à ce jeune guerrier les principes de la chevalerie française, je soutiens les droits de ton sexe, et tu me blâmes ?
— Dites plutôt que vous aimez à contrarier ce pauvre enfant, s'écria Geneviève.
Efkut rendre la justice à Frédéric que ses rancunes ne duraient pas longtemps. Au bout de cinq minutes, il revenait auprès de son cousin avec les deux petites filles, qui étaient allées le chercher, et il se pâmait d'aise à Cadre bondir une balle élastique que M. Maceran lui avait apportée.
Pendant ce temps, Yalentin s'était rapproché de sa belle cousine, à laquelle il faisait depuis quelque temps une cour assidue. Tandis qu'il déployait toute sa verve et tout son esprit pour faire la paix avec M m f Martigné, un de ses rivaux auprès de Clémence entra dans le jardin. Le nouveau venu était M. Savinien Guitarnan, le fils de Sophie Martigné, la sœur de Vincent, de Gontran et d'Ernest. Cousin de Juliette, et neveu de Clémence, par conséquent, il se gardait bien d'appeler celle-ci autrement que ma cousine. C'était une recommandation de la jeune femme, peu soucieuse de s'entendre nommer ma tante par un gaillard de vingt-six ans.
Prenez au hasard , parmi les spectateurs assis aux fauteuils d'orchestre du théâtre Italien, le premier jeune homme venu, brun, avec une raie au milieu de la tête, des favoris ébouriffés, secundùm artem, et une physionomie sans expression, vous aurez une idée exacte de M. Savinien Guitarnan. Bien qu'il mangeât comme un grenadier en campagne, et qu'il fût gras, rose et dodu comme un chanoine, c'était vraiment plaisir de l'entendre parler, au milieu d'un auditoire de jolies femmes, de sentiments purs, de passions éthérées, d'amours angeliques, de dévouements sublimes, de joies ignorées, etc. Du haut de son col empesé, qui l'empêchait de tourner la tête, ses yeux, d'un joli bleu-porcelaine, se levaient vers le ciel et s'abaissaient vers les auditeurs par un
mouvement savamment combiné. Sa voix, lente et calme, posait amoureusement' chaque mot comme si elle avail eu peur de le casser.
Il eût été fort difficile de dire quel était celui des deux jeunes gens que préférait M me Martigné. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même. Elle était flattée d'entrer dans, un salon, appuyée sur le bras d'un cavalier aussi correct que Savinien, de faire un tour de valse avec lui et de jouir de la mauvaise humeur de M me A. ou de M Ue B., qui passaient pour avoir des vues sur le jeune lion. D'un autre côté la conversation de Valentin amusait davantage la jeune femme.
Clémence aurait volontiers passé une après-midi tout entière avec Mazeran, tandis qu'une demi-heure de conversation avec Savinien la faisait bâiller.
M nae Martigné s'empressa de profiter de l'arrivée de Savinien pour punir M. Mazeran de sa résistance aux volontés de Frédéric. Elle accueillit le beau jeune homme avec son sourire le plus gracieux, et se montra d'autant plus aimable, que Valentin feignait de ne pas s'en apercevoir. Tournant le dos à la coquette, ainsi qu'au jeune fat qui faisait la roue, Mazeran racontait à sa cousine Juliette le résultat de diverses démarches qu'il avait tentées au sujet de M. Bar telle.
— Combien je te remercie, mon bon Valentin ! dit la jeune femme.
— Ne parlons pas de remerciements, reprit -il avec une affectueuse brusquerie, rien ne m'agace comme cela. Une fois pour toutes, rappelle-toi bien que j'ai pour toi une sincère amitié et que je serai toujours heureux de trouver une occasion de te le prouver. Or, tu sais si je me ruine en protestations de dévouement, moi?
— Je le sais, dit Juliette en lui tendant affectueusement la main.
Bien que Juliette n'inspirât aucune jalousie à sa cousine, trop sûre de sa supériorité pour douter de son pouvoir, Clémence n'aimait pas cependant que ses adorateurs, s'occupassent trop longtemps d'une autre que d'elle-même.
Laissant M. Guitarnan au milieu d'une période sur les étoiles, elle interrompit la conversation de Juliette et de Valentin pour demander à ce dernier je ne sais quel renseignement insignifiant.
— Tu sais que je t'en veux, dit-elle à demi-voix à son cousin, qui s'était rapproché d'elle.
— Je m'en suis bien aperçu.
— Et tu ne t'en es guère préoccupé ?
— S'il me fallait faire attention à tous tes caprices...
— Tu es poli.
— Il n'est pas toujours facile de concilier la politesse et la vérité.
— D'abord tu n'as pas été gentil pour mon fils tout à l'heure.
— Ton fils a une charmante nature que tu gâtes à plaisir. Il y a en lui de quoi faire un homme distingué ; et si tu continues, tu en feras un vaniteux personnage comme ton cousin Sa vin i en, qui écoute sournoisement ce que nous disons, ou un écervelé, un dissipateur, un bon à rien comme moi.
— Tu t'arranges joliment,
— En ami, parbleu !
— Pourquoi ne te corriges-tu pas?
— H est trop tard.
— Essaie.
— Je suis incurable; la seule chose qui peut-être aurait pu me sauver, c'eût été l'amour d'une femme assez généreuse, assez dévouée, assez téméraire surtout pour identifier tellement sa vie avec la mienne, que mes cha-
gîtas et mes sottises fussent forcément retombés sur elle. Mais, syouta-l-il en quittant tout-à-coup le ton sérieux qu'il avait pris involontairement, il faudrait qu'une femme eût beaucoup d'amour et bien peu de cervelle pour s'exposer ainsi.
— Oui, certes!.,. Et pourtant, l'autre jour encore, lu me suppliais de t'airaer.
— Je t'en supplie encore aujourd'hui,., et je t'en supplierai encore demain et les jours suivants. Je suis dans mon rôle, moi.
— Pourquoi est-ce ton rôle de me faire la cour ?
— Je suis homme, et par conséquent égoïste. En demandant qu'on se sacrifie pour moi, je suis ma vocation comme le lion suit la sienne en dévorant la gazelle du désert. Suis-je poétique, hein ?
— Tu es fou.
— Tant mieux! Tu dois être blasée sur les déclarations classiques.
— Pourquoi es-tu resté huit jours sans venir nous voir?
— C'est qu'il y avait dans ma rue deux hommes de mauvaise mine.
— Tu avais peur d'être assassiné?
— Non, mais coffré... Clichy palace!
— Tu as bien osé sortir aujourd'hui?
— J'ai ma police. J'ai su que mes deux factionnaires allaient exécuter aujourd'hui une petite razzia dans le quartier de la Madeleine. *
— Et demain?
— A la grâce de Dieu.
— Qui te fait poursuivre?
— Le persécuteur officiel est mon tailleur, qui m'avait laissé bien tranquille jusqu'ici. Il aura été mordu par quelque huissier enragé.
Quelques-uns de nos lecteurs ont peut-être remarqué qu'en maintes circonstances, les fauteuils et les chaises sont douées d'un mystérieux pouvoir de locomotion. C'est surtout dans le tête-à-tête de deux personnes d'un sexe différent que cette disposition à la marche oblique se déploie chez les sièges. Au bout d'un quart d'heure de conversation, deux fauteuils éloignés de dix pas au début de l'entretien se trouvent, on ne sait trop comment, bras à bras. Personne n'ayant eu l'air de bouger, il y a là évidemment quelque attraction secrète que la science découvrira un jour.
Les fauteuils en rotins de Juliette Bartelle et de §avinien avaient sans doute obéi à cette loi mystérieuse, car ils se trouvaient en ce moment tout près de Clémence et de Valentin. H en résulta que les propriétaires des susdits fauteuils purent se mêler sans indiscrétion à l'entretien de M™ Martigné et de son cousin.
— Parles-tu sérieusement? demanda Juliette à H. Maseran.
— Oui et non. Je ne me connais pas d'ennemi qui me porte assez d'intérêt pour exposer ainsi ses capitaux. D'un autre côté, je trouve étrange cette frénésie subite de braves fournisseurs qui se contentaient jusqu'ici d'un arrosement mensuel.
~ Pourquoi ne pas les payer?
-» Si tu veux m/ouvrir un crédit à la Banque ?
— Si je pouvais t'ouvrir un crédit de bon sens et de raison?...
— Je l'économiserais ce crédit-là, je t'en réponds.
— Combien dois-tu?
— Trois mille francs.
— N'y aurait-il pas quelque moyen d'arranger cela ?
— Non. J'avais envie d'aller me reposer un peu à la campagne. Clichy fera mon affaire.
Juliette secoua la tête.
— Tu as beau plaisanter, reprit-elle, je suis sûre, moi, que tu n'est pas aussi gai que tu veux le paraître. Tu fais tes folies de sang-froid, et je sais que tu t'étourdis plus que tu ne t'amuses.
Il la regarda quelques moments sans répondre, et sa figure prit insensiblement un air sérieux et rêveur.
— A quoi penses-lu? reprit la jeune femme.
— A la transmutation des métaux, répondit-il en se passant la main sur lé front. Je voudrais changer en or le bois de ce magnifique tilleul.
— Ce n'est pas à cela que tu pensais; mais, n'importe. Cherchons un moyen plus sûr de te tirer d'affaire. Il doit te revenir environ sept ou huit mille francs sur la succession de notre cousin Bourlon. Si tu donnais à ton tailleur une délégation de trois mille francs sur tes droits?
— C'est une idée.
Puis, appuyant la tête sur sa main, Yalentin se mit encore à regarder la jeune femme d'un air pensif
— Est-ce que tu veux prendre mon signalement? ditelle en riant.
— Non, mais je fais une remarque : j'ai raconté mes infortunes à Clémence; elle a trouvé des choses "fort spirituelles à me dire, mais voilà tout. Toi, au contraire, tu es allée droit au but comme un homme d'affaires, et tu as trouvé moyen, en cinq minutes, de me montrer un affectueux intérêt et de me donner un bon conseil.
— Et la conclusion de ceci? demanda M me Martigné, qui écoutait d'une oreille, tout en prêtant l'autre aux discours de Savinien.
— La conclusion, c'est qu'étant donnée une cousine à cheveux châtain clair et une cousine à cheveux bruns, la première conseille mieux que...
— Valentin ! interrompit M mo Martigné, qui recula son fauteuil de quelques pas et fit signe a Mazeran de venir à côté d'elle.
D obéit.
— Puisque tu trouves Juliette si supérieure à moi, lui dit-elle à voix basse, pourquoi ne lui fais-tu pas la cour?
— Parce que je suis un imbécile.
— Tu sais que je ne mourrai pas de chagrin de ton inconstance. Il me reste encore assez d'adorateurs.
— Oui ; mais les coquettes sont comme les collectionneurs : elles recherchent les espèces rares, et je suis le seul de la mienne.
— Dieu merci ! A. propos, messieurs, ajouta Clémence en élevant la voix, vous savez que le feu a pris cette nuit à la maison?... Un peu plus nous étions tous brûlés.
— Oh! mon Dieu! s'écria Savinien, qui leva les yeux et les mains vers le ciel.
— Diable! fit Valentin, en réprimant un tressaillement involontaire.
— Qu'auriez-vons fait si vous vous étiez trouvés là, messieurs? demanda Clémence, qui, comme les triomphateurs romains, aimait à faire parade des esclaves enchaînés à son char.
— Je me serais précipité dans les flammes pour te sauver ou mourir avec toi! s'écria Guïtarnan.
— Et toi, Valentin?
— Moi, j'aurais couru chercher les pompiers.
On se mit à rire. Clémence fit un geste d'impatience.
Un de ses griefs contre Valentin, c'est qu'il se refusait obstinément ù l'exhibition de son amour au profit du petit orgueil de sa cousine. En tête-à-tête, il en parlait fort éloquemment; mais, dès qu'il y avait des spectateurs, il ne faisait que plaisanter.
— Ainsi tu m'aurais laissé dévorer par le feu?
— Puisque M. Savinien te sauvait.
— Et Juliette?
— Oh ! fit avec un sourire doucereux M m « Geneviève Martigné, M. Morany se serait chargé de M me Bartelle.
— Certainement! s'écria M. Morany, qni était revenu sans qu'on fit attention à lui, car il avait dans tous ses mouvements quelque chose de la souplesse et de la légèreté particulière aux animaux de l'espèce iéline.
— Alors, Yalentin, reprit Clémence un peu piquée, tu aurais été le seul qui n'eût rien sauvé.
— Pardon, je me serais sauvé moi-même.
— Egoïste !
— Eh bien! si tu veux savoir la vérité, j'aurais sauvé...
— Qui donc? demanda Geneviève, dont les petits yeux brillèrent de curiosité maligne au fond de leur grotte.
— Eh bien ! vous, madame Geneviève ! s'écria Valentin avec un accent si dramatique que tout le monde se mit à rire.
— Si vous vous figurez, grommela Geneviève, que je vous crois capable...
— Je suis plus fort que je ne parais, répliqua Yalentin en examinant la grosse veuve comme s'il voulait évaluer son poids.
M me Geneviève Martigné raillait volontiers les autres, mais elle ne pouvait supporter la moindre plaisanterie. Juliette vit qu'elle allait répondre par quelque mot blessant et se hâta de détourner la conversation. On parla de ce commencement d'incendie d'une façon plus se-
rieuse, et de là on arriva tout naturellement à discuter cette inexplicable série d'accidents et de crimes qui poursuivaient depuis quelque temps la famille.
- Quant à moi, dit Morany, je ne me lasserai pas de répéter que nous devrions nous éloigner de Paris et nous établir dans quelque pays où nous serions inconnus. Notre famille échapperait peut-être ainsi à la fatalité mystérieuse qui la poursuit depuis quelque temps.
— Quitter Paris! murmura Clémence avec un gros soupir.
Valentin s'opposa au projet de M. Morany. Il fit remarquer avec assez de raison que si les mystérieux ennemis de la famille Martigné parvenaient & retrouver leurs traces, comme c'était fort probable, ils auraient bien plus de facilités à l'étranger pour accomplir leurs sinistres desseins.
La discussion s'animant entre les deux hommes, ainsi que cela n'arrivait que trop souvent, Juliette se jeta encore à la traverse et détourna l'orage.
Quelques minutes après, M. Mazeran se leva et prit congé de ses cousines.
— Je vais de ce pas chez ce capitaine du Havre dont on m'a donné l'adresse, dit-il à Juliette. On m'a prévenu que je le trouverai de deux à trois heures. Je verrai bien si le signalement du Français qu'il a transporté de Madagascar au cap de Bonne-Espérance répond i celui de Bartelle.
Juliette lui serra la main avec émotion, et il s'éloigna. Frédéric qui adorait M. Mazeran, en dépit de leurs petites discussions , voulut l'accompagner jusqu'à la porte de la rue. Les deux petites filles se disposaient à en faire autant, mais leur mère, qui craignait le retour avec le turbulent Frédéric, les obligea de rester au jardin. Quelques minutes après, on vit accourir le petit
Martigné, les cheveux et les habits en désordre, rouge comme un coq et trépignant de colère.
— Qu'y a-t-il donc? s'écria sa mère %
Frédéric, qui pleurait, balbutia une histoire fort embrouillée, de laquelle il résultait que Mazeran venait d'être arrêté et mis dans un fiacre.
— Mon Dieu, oui, dit M, Ernest Martigné,. qui arrivait derrière son fils, Valentin s'est fait arrêter par deux recors qui le guettaient, et il est maintenant en route pour Clichy.
— Oh mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Juliette en joignant les mains.
— C'est un scandale qui rejaillit sur toute la maison, , s'écria M me Vincent Martigné. Recevez donc de pareils
individus!
— Pardon, Geneviève, dit M me Bartelle mais vous oubliez que Valentin est mon cousin et celui de Clémence.
— Vous prenez toujours son parti, riposta la veuve d'un ton aigre-doux.
— Certainement, répartit M œê Bartelle. Valentin est le seul parent qui me reste du côté de mon pauvre père, et j'ai, d'autant plus d'amitié pour lui que je sais combien il est bon et dévoué, malgré ses folies.
— - Chut-! écoutez donc ! fit M. Martigné en montrant les enfants, qui se querellaient avec une animation extraordinaire.
— J'ai défendu Valentin, disait Frédéric ; mais les deux hommes étaient plus forts que moi.
— Oh! si j'avais été là, moi! s'écria Emma, en brandissant son petit râteau.
— Je leur ai donné de grands coups de poing, reprit-il et des coups de pied donc! Le grand, il en aura dès bleus à la jambe, va !
— Frédéric, dit à ce moment M. Martigné, tu vas
monter à ta chambre et y rester en pénitence jusqu'à l'heure du dîner.
— Pourquoi, papa? s'écria le pauvre petit diable.
— Parce que tu as battu les représentants d'une autorité légitime. Us sont venus se plaindre à moi, et j'ai été obligé de leur donner dix francs pour les apaiser.
— Est-ce vrai ? demanda, tout bas M me Martigné.
— Tout ce qu'il y a de plus vrai, répondit Ernest à demi-voix. Si tu avais vu comme il y allait, le gaillard!
M 9 " Bartelle et Clémence sollicitèrent la grâce du petit garçon, mais M. Martigné, qui paraissait soucieux et de mauvaise humeur, résista à toutes les instances. Les deux petites filles éclatèrent alors en pleurs et en cris. Honteuse d'avoir injustement accusé son brave cousin, Emma lui demandait pardon et le comblait de présents avec une vivacité singulière.
— Tiens, Frédéric, disait-elle, voilà ma balle, et mon jeu de cartes aussi, et mon orange , et mon livre pour t'amuser dans ta chambre... et tu les garderas tant que tu voudras.
Cécile ne disait rien ; mais tout en pleurant silencieusement, elle glissait dans la poche de son cousin tout ce qu'elle trouvait de bon dans les siennes.
Cette petite scène amusa les spectateurs. Ils renouvelèrent leurs instances en faveur du coupable. Poussé par Juliette M. Morany intervint aussi.
Sa protection toute-puissante sauva maître Frédéric , qui partait déjà pour son exil escorté par ses deux cousines, marchant avec toute la dignité d'un proscrit. Les deux petites filles le ramenèrent en triomphe.
Tandis que Frédéric leur racontait pour la vingtième fois tous les incidents de son mémorable combat contre les vilains hommes, M. Martigné emmenait M. Morany à l'écart et 'semblait lui exposer quelque affaire impor-
tante. Bientôt tous deux quittèrent le jardin et montèrent dans le cabinet de M. Morany.
Nous ne répéterons pas iei leur entretien, qui fut très long et qui roula entièrement sur les affaires de H. Martigné. Le banquier était, comme on dit, au bout de son rouleau. Non-seulement il n'avait plus rien, mais son actif n'était même pas suffisant pour balancer son passif. Il accumula explications sur explications pour démontrer à M. Morany que ses opérations avaient été parfaitement conduites et que sa ruine était due à des circonstances malheureuses qu'il fit remonter jusqu'en 1848.
En exposant ainsi sa situation à Morany, il avait espéré que ce dernier viendrait à son secours et le mettrait à môme de se relever. Il fut trompé dans, son attente.
Morany l'écouta d'un ton fort compatissant, accepta toutes les explications du banquier, et l'encouragea beaucoup, mais ne lui fit aucune offre de fonds.
— Que comptez-vous faire? lui demanda enfin Morany.
— En vérité, je l'ignore. Je ne puis m'habituer à l'idée de voir mon nom figurer sur* la liste des faillites. Je sais bien qu'au moyen d'un sacrifice de cent cinquante à deux cent mille francs, il me serait facile d'obtenir un arrangement à l'amiable, et même de continuer les affaires. Mais, où trouver cet argent? Ma femme n'a point de fortune personnelle, et aucun de mes parents n'est assez riche pour me prêter une si forte somme.
L'insinuation était fort claire ; Morany se contenta de recommencer ses compliments de condoléance. Martigné ne comprit que trop que son parent n'était nullement disposé au petit sacrifice auquel il avait espéré l'amener. Sa figure s'allongea.
Quoique rien ne parût sur la physionomie impassible del'Eurasian, la nouvelle que le banquier venait de lui annoncer contrariait beaucoup M. Moranv. Ce n'était pas
qu'A portât un bien vif intérêt à Martigné, mais il songeait au mauvais effet que cela produirait pour sa réputation de nabab et de parent dévoué, s'il laissait mettre en faillite un cousin auquel il avait toujours témoigné tant d'affection.
Soit qu'il voulût témoigner sa sympathie à Martigné , soit qu'il fût réellement préoccupé, Morany ne parla que fort peu durant le dtner. Quoiqu'il fût généralement assez taciturne, Clémence remarqua son silence et l'en plaisanta gaiement. Il répondit sur le même ton.
Le plus heureux de la maison ce soir-là, ce Ait Frédéric. Chacun a son rêve ici-bas, et Frédéric avait le sien. Il désirait, mais sans oser l'entrevoir encore que dans un horizon bien lointain, une belle paire de pantoufles en tapisserie comme celles de son père.
Au moment où il embrassait, pour lui dire adieu, sa cousine Juliette, qu'il appelait toujours sa tante, M me Bartelle lui glissa dans l'oreille que, dès lendemain, elle allait commencer à lui broder une paire de pantoufles pareilles à celles de M. Martigné. Frédéric faillit en tomber à la renverse de joie et de saisissement.
— Tu gâtes cet enfant, Juliette, dit M. Martigné.
— C'est l'encourager à la rébellion, fit observer M. Morany.
— Certainement, ajouta bien vite M me Geneviève.
— A l'âge de Frédéric, on ne connaît pas encore le pouvoir de la loi, répondit M me Bartelle. En défendant son ami, il a montré son bon cœur et son courage.
— Oh ! il est brave comme un lion, c'est vrai, dit H. Martigné, dont l'orgueil paternel prit le dessus. Si tous l'aviez vu jouer des pieds et des mains, le petit gaillard !
— Au fait, dit Juliette, on savait donc que Valentin était ici, puisqu'on le guettait dans la rue ?
— Entre les débiteurs et les recors, il y a toujours une lutte de ruses, reprit M. Morany ; M. Mazeran a youlu jouer au plus fin, et il a perdu.
— Il faudra que nous trouvions quelque moyen de délivrer ce pauvre garçon, dit M me Bartelle.
Personne ne répondit.
— Vous me seconderez, n'est-ce pas M. Morany ?
— Non, certes ! murmura-t-il, je le hais trop.
— Ah ! fit Juliette surprise de la vivacité de celte réponse, que la circonspection habituelle de M. Morany rendait plus étrange encore.
M Be Bartelle reprit son ouvrage et se remit à broder silencieusement. Voyant le mauvais effet produit par ses paroles, Morany essaya de les tourner en plaisanterie ; Juliette feignit d'accepter cette explication, mais elle ne demanda plus ni appui ni conseil à M. Morany:
— Décidément, reprit-il au bout d'un instant, il fait bon être votre cousin.
— Vous en plaignez-vous ?
— Vous feriez pour moi ce que vous faites pour M. Mazeran.
— Qu'on vous mette à Clichy demain, et vous verrez.
— Je parle sérieusement.
— Eh bien ! sérieusement, je vous répondrai que je vous suis profondément reconnaissante de tout ce que vous avez fait, de tout ce que vous faites encore pour mes enfants et pour moi...
— Cela n'empêche pas que s'il vous fallait choisir entre M. Valentin et moi
— J'espère bien n'y être jamais réduite. Pourquoi ne cons^rverais-je pas mes deux amis ?
— Sans doute, mais vous éludez la question. S'il vous fallait absolument choisir?
Celte insistance déplut sans doute à M me Bartelle,
car ses beaux sourcils eurent un imperceptible froncement.
— Eh bien ! dit-elle, je choisirais Valentin.
— Tous voyez bien...
— N'est-ce pas naturel? J'ai pour vous beaucoup de reconnaissance, d'estime et d'affection, je vous le répète; mais permettez-moi de vous faire observer que je ne vous connais que depuis deux ans, tandis que j'ai été élevée avec Yalentin, comme mes-filles le sont avec leur cousin Frédéric.
— Alors il était sans doute votre petit mari, comme Frédéric celui de Cécile?
— Précisément.
— Yalentin avait deux autres femmes, dont la plus âgée, une petite fille de huit ans, lui tirait très-bien les cheveux lorsqu'il la négligeait pour moi. 11 faut que j'indique à Clémence cette manière de ramener les inconstants.
M me Bartelle se tourna vers sa cousine, et la conversation redevint générale.
Vers onze heures , toute la famille monta se coucher.
M. Martigné avait l'air si préoccupé que Clémence le pressa de questions pour en connaître le motif. Comme il ne savait lui résister en rien, il finit par lui avouer, non pas sa situation exacte, mais une partie de ses embarras financiers.
U se garda bien d'avouer que ces embarras étaient dus à son incapacité et surtout à sa présomption. Il assura,
au contraire, i Clémence, qu'il avait déjà trouvé, pour réparer -le désastre, un moyen certain, qui devait doubler sa fortune en peu de temps. Cette confiance ne persuada pas complètement M me Martigné, car elle commençait à remarquer que les moyens infaillibles de son mari ne réussissaient presque jamais. Le banquier , néanmoins, lui expliqua ses plans avec tant d'éloquence, ou, pour mieux dire, de verbiage, qu'elle s'endormit en rêvant d'un bel hôtel, de robes magnifiques et d'une calèche à huit ressorts comme celle de la marquise de Chrestinel, sa rivale de toilette et de beauté.
Quant à M. Morany, le lendemain soir, vers minuit, il sortit comme d'habitude par le jardin et s'en alla rue de Laval. H. Gurnout vint y rejoindre quelques minutes plus tard le prétendu Gardélan.
— À propos, lui demanda ce dernier au bout de quelques instants de conversation, vou» m'aviez parlé dans le temps d'un certain Parézot... un homme qui (irait convenablement l'épée et le pistolet. Qu'est-il donc devenu ?
— Je ne sais trop : voilà plusieurs jours que je ne l'ai vu.
— Informez-vous de lui, je serais bien aise de le voir.
— Si vous voulez, monsieur, me charger de lui communiquer...
— Non ; sachez d'abord où il est, puis vous lui fixerez un rendez-vous. Mais ne lui parlez de moi que quand je vous y autoriserai.
— Bien, monsieur
— A demain.
— Et la Bourse? murmura Gurnout, dont l'idée fixe était d'engager H. Gardélan dans quelque nouvelle opération ; je vous assure, monsieur, qu'en ce montent il y aurait une affaire...
— Mous ▼errons cela plus tard, interrompit Morany. Bonsoir, monsieur Gurnont.
Le lendemain Gurnout apporta le renseignement demandé au sujet de Parézot. Ce dernier était à Clichy.
— Tiens ! murmura Morany, qui songea aussitôt à Va- * lentin.
Il resta un instant silencieux.
— Non, se dit- il enfin, répondant à sa propre pensée, non. On sait que je déteste Mazeran, et si ce Parézot lui
cherchait querelle, cela pourrait mettre sur la trace
D'ailleurs, Valentin est très-adroit, dit-on, et un duel n'aboutirait à rien. Songeons au plus pressé. Pour combien d'argent ce Parézot est-il écroué ? demanda-l-il à Gurnout.
— Pour huit ou neuf cents francs, je crois,
— Tâchez de savoir le chiffre, d'une façon exacte.
— Que décidez-vous, monsieur?
— Revenez demain soir. Apportez-moi des renseignements plus détaillés sur le montant de la dette de ce Parézot, sur soYi créancier, etc. Je vous donnerai alors vos instructions. Voici cinq louis. Bonsoir, monsieur.
Hais Gurnout ne paraissait pas disposé à s'en aller. Il avait la figure tendue de quelqu'un qui se prépare à une entreprise difficile.
— Bonsoir, monsieur, répéta Morany en appuyant.
— Est-ce que vous avez complètement renoncé à faire des opérations de Bourse, monsieur? demanda enfin Gurnout en prenant, comme on dit, son courage à deux mains.
— Pourquoi cette question ?
— Tous ne me donnez plus aucun ordre ; j'espère pourtant que vous n'en chargez pas d'autres que moi , monsieur T
— Si cela me convient, pourquoi ne le ferais-je pas ?
demanda Morany, qui, grâce à sa position dans l'ombre de la cheminée, lisait sur la physionomie de son interlocuteur, et le voyait venir.
— Cela ne serait pas bien, moi qui fais toutes vos commissions.
— Il me semble que je vous paie pour cela.
— Moi qui vous montre tant de dévouement.
— C'est compris dans le paiement.
— Et de discrétion, ajouta Gurnout en appuyant fortement.
— Ah! ah! fit Morany. Eh bien!... c'est compris aussi dans le paiement. Croyez-vous donc que sans cela je vous donnerais cinq louis chaque fois que vous m'apportez un renseignement insignifiant?
— Insignifiant!
— Sans doute, insignifiant.
— Ceux que je vous ai donnés sur la famille Martigné, cependant !
— Eh bien?
— Il y a certaine circonstance qui pourrait leur donner une importance très-^ramte, txès-grande.
— Et laquelle, je vous prie ?
— Dame, cette série d'accidents si singuliers. M. Gontran noyé, M. Vincent assassiné... Assassiné 9 celui-là. Puis la mort affreuse de M. Ferdinand Martigné... Et . celle de M me Guitarnan et du petit Edouard...
— En effet, c'est étrange, répondit tranquillement Morany. Mes pauvres parents ont été cruellement éprouvés depuis quelque temps.
— juste depuis que vous m'avez demandé tous ces renseignements. Pour moi, qui ai l'honneur de vous connaître, cette coïncidence n'a aucune importance, bien entendu ; mais cela n'aurait qu'à venir aux oreilles d'un étranger, d'un magistrat surtout...
Morany sourit tranquillement.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Dame, ce serait grave.
— Pour que cela fût grave, il faudrait commencer par prouver que ces tristes événements sont dus à des crimes et non à des accidents, comme tout semble le prouver; excepté pour la mort de M. Vincent, dont vous savez que le meurtrier est connu. Puis, avant d'accuser de pareils crimes tin homme dans ma position de fortune, il serait encore nécessaire de prouver quel intérêt il peut y avoir... Or, je crois que ce serait difficile.
— N'importe, reprit Gurnout un peu déconcerté par le calme de son interlocuteur, cela pourrait vous attirer des ennuis. Quand une fois la justice commence à s'occuper des affaires de quelqu'un...
— Ah ! j'en conviens... c'est justement ce que je disais Vautre jour à un banquier de mes amis qui m'engageait à remettre au procureur impérial certains petits bordereaux que vous m'avez fournis.
— Quels bordereaux? murmura Gurnout qui devint tout pâle.
— Les bordereaux pour ma dernière opération à la Bourse. Vous vous souvenez? Mon ami, que j'avais chargé de les examiner, est allé lui-même chez l'agent de change pour vérifier les opérations et il assure que ces bordereaux sont falsifiés par vous, à votre profit et i mon détriment, bien entendu.
— C'est une calomnie, monsieur, s'écria Gurnout, août les dents claquaient. Vous n'avez qu'à me montrer ces bordereaux et je vous prouverai...
— Ce n'est pas la peine. Ils sont bien où ils sont , et ils y resteront. Je voulais seulement vous prouver que nul ici-bus n'est à l'abri de la calomnie, pas plus vous que moi.
Gurnout était un de cas coquins sans énergie, qui, iaute de courage uniquement, n'oseraient pas tuer un homme, même au prix de cent mille francs, mais qui en laisseraient égorger cinquante pour gagner mille francs. Autant il se fût montré impérieux et exigeant si sa menace indirecte avait effrayé H. Gardélan, autant il devint plat et soumis quand il se vit à la merci de ce dernier.
Il s'excusa humblement. •• non de sa menace, car il ne pouvait l'avouer.. ... mais de son insistance au sujet de la Bourse.
— Je suis si pauvre et j'ai tant besoin de gagner ! raurmura-t-il piteusement.
— Avec ce que je vous donne, pourtant?
— Tant que vous êtes là, monsieur, cela va encore; mais si vous vous absentiez... Pour être aux ordres de monsieur, j'ai abandonné tous mes autres clients.
— Ceci est différent, répondit Morany qui, bien entendu, n'en crut pas un mot. Comme je tiens à vous avoir toigours sons la main, je vous ferai une pension de trois cents francs par mois, tout en continuant de vous payer comme je le fais maintenant chaque fois que j'ai besoin de vous. Gela vous convient-il?
— Certainement, monsieur, s'écria Gurnout, qui, précipité du haut des châteaux en Espagne qu'il avait bâtis, se trouvait encore fort heureux de voir sa chute amortie par ce supplément de trois cents francs à son budget mensuel.
— Maintenant que tout est bien convenu, bonsoir, monsieur, dit Morany.
Cette fois, Gurnout ne se fit pas répéter l'invitation.
Tandis qu'il s'éloignait précédé du père Toulouzé, Morany le suivit des yeux avec une expression de physionomie intraduisible. Puis, continuant une pensée non
exprimée, qui eût fait bondir de frayeur le pauvre Gurnout, il murmura :
— En attendant, servons-nous de lui. Dès qu'il deviendra inutile ou gênant, il sera temps de songer à s'en débarrasser.
Valentin avait rencontré quelques connaissances à Qichy. Il se trouva bientôt le centre d'un petit cercle composé de cinq ou six personnes.
Le troisième jour, au moment où les détenus prenaient l'air dans le préau, le bruit d'une querelle attira l'attention de M. Mazeran.Une douzaine d'individus injuriaient un jeune Anglais et le menaçaient du poing. A leur tête était un grand chenapan à mauvaise figure qui excitait les autres. Au moment où Valentin arrivait, l'Anglais, complètement acculé dans un coin, plia le bras, puis le détendant comme un ressort d'acier, envoya aux assaillants qui le serraient de plus près deux coups de poing qui prouvaient une grande vigueur jointe à l'étude consciencieuse des ressources de la boxe. Les individus ne tombèrent pas , parce que la foule les soutenait ; mais un d'eux glissa sur les genoux et fut emporté presque sans connaissance. Tous les détenus se réunirent aussitôt contre l'Anglais, sans même se demander s'il était ou non l'agresseur. Il prit sa garde de boxeur, et l'expression de son regard disait assez qu'il se défendrait énergiquement.
C'était un jeune homme de vingt-quatre ans, trèsgrand, gras et frais comme un chanoine. Il avait de beaux traits, un teint de jeune fille, des yeux bleu-clair remplis de douceur, et de longs favoris fins et soyeux de la même couleur que ses cheveux, châtain-clair.
L'expression habituelle de sa physionomie était une sorte de bonhomie naïve et de gaieté enfantine qui faisait
un singulier contraste avec sa robuste nature. En ce
moment même, où il se préparait à combattre vaillamment, sa physionomie exprimait plutôt une sorte de surprise et de mécontentement que la colère et la haine.
Tout en disant à qui voulait l'entendre qu'il ne ferait jamais un geste pour défendre un indifférent, Yalentin cédait presque toujours au mouvement qui le poussait au secours du plus faible. Il fendit la foule et se jeta entre l'Anglais et ses agresseurs.
Ceux-ci étant revenus à la charge, Hazeran et son protégé furent obligés de jouer consciencieusement des pieds et des poings pour résister à leur attaque.
Dans la bagarre, l'Anglais reçut un soufflet de la main de l'individu qui avait excité contre lui cette petite émeute. Cette fois, le jeune homme perdit le sang-froid qu'il avait conservé jusque-là. Il s'élança sur son ennemi avec tant d'impétuosité qu'il renversa deux ou trois personnes; mais lui-même trébucha sur leurs corps et tomba tout de son long. Il aurait été écrasé si Yalentin, soutenu par ses amis , ne l'avait protégé et ne lui avait donné le temps de se relever.
En ce moment les gardiens arrivèrent et séparèrent les combattants.
Pour éviter des punitions, tout le monde prétendit qu'on n'avait fait que jouer. Comme il n'y avait ni morts ni blessés, les gardiens acceptèrent l'explication, sans y croire, bien entendu , et ne firent pas de rapport.
Une fois l'étranger délivré, Yalentin avait rejoint ses camarades. L'Anglais, lui , était rentré dans sa chambre pour réparer le désordre de sa toilette et ôter sa jaquette, qui avait laissé un de ses pans sur le terrain. Au bout de quelques minutes , il vint remercier M. Mazeran. Il parlait français très-purement et paraissait avoir d'excellentes manières.
En guise de présentation, il offrit sa carte à Yalentin.
Elle portait : Sir Richard Overnon, baronnet, rue. Caumarlin. Mazeran lui remit aussi la sienne.
Overnon lui raconta que, le premier jour de son arrivée à Clichy, l'individu à mauvaise figure que Valentin avait vu exciter les autres détenus, et qui s'appelait Théodore Parézot, avait voulu s'imposer en quelque sorte à lui. Overnon avait reçu plus que froidement cet homme dont les manières lui déplaisaient fort. -Mécontent du peu de succès de ses avances, celui 7 ci ameuta quelques autres prisonniers contre Overnon sous prétexte de l'obliger à payer sa bienvenue en sa double qualité d'étranger et de nouvel arrivé. Pris autrement, Richard se fût empressé de s'exécuter ; mais comme on avait l'air de lui imposer cette générosité, il répondit par un refus catégorique; Pour s'en venger, les autres détenus, poussés par ce Parézot, commencèrent par lancer au jeune Anglais des railleries de plus en plus direcles, puis de gros mots; enfin on le bouscula, comme nous l'avons raconté tout à l'heure.
Sir Richard Overnon avait l'air d'un excellent homme, sans fiel ni méchanceté, et paraissait ne garder aucun souvenir des coups qu'il avait reçus. Il est vrai qu'il les avait glorieusement rendus. En revanche, il avait toujours sur le cœur le soufflet de H. Parézot et tenait à en obtenir satisfaction. Il denianda conseil sur ce point à H. Mazeran. Ce dernier comprenait fort bien la légitime indignation de l'Anglais, mais il ne voyait aucun moyen pour lui d'obtenir satisfaction de son agresseur, tant que les portes de Clichy seraient fermées sur eux.
— Je vous dirai d'aiHeurs que je crois connaître votre adversaire, ajouta Valentin. C'est un mauvais drôle qui vit on ne sait trop de quoi , et qui passe sa vie dans les estaminets, où il grapille quelques pièces de cent sous aux cartes ou bien au billard... Il fréquente beaucoup
aussi les salles d'escrime de bas étage, et il est très-fort à toutes les armes.
— Tant pis, dit Overaon , il faut que j'aie satisfaction de cette insulte.
— Tirez-vous bien l'épée ou le pistolet?
— L'épée, non; le pistolet, passablement. D'ailleurs, peu importe, je suis ici le seul de ma nation, et je dois soutenir son honneur, quoi qu'il puisse m'arriver.
— C'est bien, monsieur, dit Valentin, qui lui serra cordialement la main. Hais, ajouta-t-il en souriant, je doute que le directeur de Clichy et ses employés prêtent la main à un duel.
— Sans doute, répondit Richard; aussi quitterai-je Clichy.
— Et votre adversaire?
— Dès aujourd'hui je vais m'occuper de me faire mettre en liberté.
— Votre créancier est donc bien accommodant, monsieur?
— Il fait tout ce que je veux.
— Je ne suppose pas cependant que ce soit vous qui l'ayez prié de vous mettre à Clichy.
— Je vous demande pardon : c'est même moi qui ai payé tous les frais.
— Tiens!
— Je suis ici pour cinq mille francs ; mais je ne dois rien.
— Comment cela?
— Je vais vous l'expliquer : figurez-vous que j'étais amoureux de miss Anna Fraser, ma parente. Notre mariage était convenu entre nos deux familles. Hais, il y a trois ans, lorsque je l'ai priée de fixer le jour de notre union, elle s'y est obstinément refusée.
— Elle ne vous aimait donc pas?
— En vérité, je n'en sais rien. Anna est trèfc-jolie, très-vaporeuse , comme vous dites, tous autres Français; elle ne rêve que héros de romans, pâles, mélancoliques, pauvres, et victimes de destinées fatales. Avec mes grosses joues, mon teint rose, mon robuste appétit, ma nature prosaïque et quelque fortune, j'étais loin de remplir le programme. J'en ai eu tant de chagrin que je suis parti pour le cap de Bonne-Espérance, où mon beaufrère était alors gouverneur, afin de m'étourdir en chassant, et de perdre, à force de fatigues et de privations, cette mine trop florissante qui m'avait nui dans l'esprit' d'Anna. J'ai passé près de deux ans en Afrique, Grâce à la fièvre , j'en suis reparti assez jaune et assez maigre pour pouvoir me présenter devant ma cousine.
— Eh bien?
— Eh bien ! monsieur, voyez mon malheur. Pendant la traversée, l'air de la mer a produit un tel effet sur moi, e't mon estomac a si bien réparé le temps perdu, que je suis arrivé à Londres presque aussi frais et aussi gras qu'avant mon départ.
Valentin regarda sir Richard pour voir si ce dernier ne se moquait pas de lui , mais il n'y avait pas à se méprendre à la franche expression de la physionomie du jeune Anglais. Il était évident que Richard racontait son histoire avec la plus grande simplicité, et sans aucun ornement.
— Alors? dit Valentin.
— Alors, Anna a bien voulu m'épouser malgré cela, mais moi je ne l'aimais plus. J'adorais une autre jeune fille bien plus jolie, une cousine aussi.
— Encore! fit Valentin en riant. Et celle-ci?...
— Celle-ci m'a dit que je lui plaisais, mais qu'elle hésitait à confier son bonheur à un inconstant comme moi, à moins d'une épreuve.
— Laquelle?
— Elle exigeait que je restasse au moins deux ans sangla voir, et que je revinsse ensuite amoureux comme avant mon départ.
— Et vous avez obéi?
— Certainement.
— Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment, dit Yalentin.
— Hélas ! reprit Richard, autre chose est de prendreune résolution et de la tenir. Vingt fois j'ai failli partir pour Londres. Trois fois même je suis allé jusqu'à Boulogne.
— Il fallait vous distraire.
— C'est ce que j'ai fait d'abord. Mais tout cela m'empêchait d'exécuter les projets d'étude que j'avais formés. Quand j'ai vu cela, j'ai pris une résolution héroïque. J'ai fait à un de mes amis un billet de cinq mille francs, que j'ai laissé protester, poursuivre, etc. Bref, depuis deux jours je suis à Clichy. Quant aux cinq mille francs du billet, ils sont déposés chez un banquier avec d'autres fonds qui m'appartiennent.
— Ah çà! reprit Valentin, c'est bien sérieux ce que vous me racontez-là?
— Certainement. Je ne me serais jamais permis...
— Et vous prétendez encore être prosaïque? s'écria Yalentin. Hais, mon cher monsieur, jamais Saint-Preux, Werther et autres chevaliers du sentiment, n'auraient fait mieux.
— Eh bien! miss Karrielt ne pense pas comme vous, malheureusement.
— C'est une mauvaise affaire que d'aimer une cousine, voyez-vous, dit Valentin. J'en sais malheureusement quelque chose.
— Votre cousine ne veut pas non plus vous épouser?
— D'abord elle ne m'aime pas; puis elle est mariée.
— Si elle est mariée, vous ne devriez pas l'aimer.
— Vous avez raison, mais si Ton faisait et si Ton payait tout ce qu'on doit... Glichy n'existerait plus.
— Pour en revenir à l'insulte de ce Parézot....
— Voulez-vous me permettre une question auparavant?... Pendant que vous étiez au Gap, n'auriez-vous pas par hasard entendu parler d'un Français nommé Bartelle?
— Non.
— Il est probable du reste qu'il avait changé de nom. Puis, ce serait un hasard... N'importe... Tenez. Voici son signalement sur un ancien permis de chasse. Je l'avais mis justement dans ma poche ce matin pour le montrer à un capitaine du Havre , qui se trouve en ce moment à Paris.
vra.
Valentin ouvrit son portefeuille, prit le permis de chasse et lut à haute voix le signalement du capitaine :
Bartelle, Henry, né à Rouen (Seine-Inférieure), âgé de trente-huit ans (le permis était de 1847); taille, un mètre soixante-dix-sept centimètres ; cheveux noirs ; feux bruns; front étroit; nez ordinaire; bouche grande; sourcils bruns; barbe brune. Signe particulier : une cicatrice à la joue droite et une autre au-dessus du sourcil droit.
— Il est probable que j'ai vu ce monsieur, dit Overnon, qui avait fait un geste d'attention au moment où Valentin avait parlé des cicatrices.
— Vraiment! s'écria Mazeran avec joie. A quelle époque?
— Il y a trois ans, au moment où j'arrivais au cap de Bonne-Espérance, un Français dont je ne me rappelle plus le nom... Je sais bien que ce n'est pas Bartelle, cependant... est venu chez mon beau-frère demander une autorisation ou quelque chose de ce genre pour un voyage dans l'intérieur. Je me souviens qu'il se proposait de pousser beaucoup plus loin que les limites de la colonie, et qu'il paraissait entourer d'un certain mystère le but de son voyage. C'est même là ce qui attira l'attention de mon beau- frère. Il dut faire prendre des informations avant de lui accorder sa demande. J'ai vu ce Français et je me souviens parfaitement d'avoir remarqué les deux cicatrices que vous venez de citer. Il me semble même me rappeler qu'il nous dit qu'elles provenaient d'une chute... faite je ne sais plus trop dans quelles circonstances, par exemple.
— Dans un incendie à la Havane.
— Je crois que vous avez raison... Oui, il était question d'un incendie, en effet.
— Vous n'avez pas su ce qu'il était devenu ?
— Non. Je suis parti moi-même pour chasser du côté de la baie d'Algoa, et j'avoue qu'à mon retour je n'ai plus songé à ce Français. Seulement, je vous le répète, le signalement que vous venez de me lire répond parfaitement au sien.
— Ce sera toujours une lueur d'espérance à donner à sa pauvre femme, dit Yalentin ; mais je cherche vainement à m'expliquer le motif de ce changement de mon, de ce voyage et du mystère dont il s'entourait. Avait-il l'air d'être dans une bonne position de fortune ?
— Il faisait des préparatifs qui devaient lui coûter beaucoup d'argent et payait tout au comptant.
— C'est inexplicable. Enfin, je vais toujours transmettre ces détails à ma cousine.
— Si vous avez besoin d'autres renseignements, je pourrai écrire à mon beau-frère. Il a quitté le Cap et habite maintenant près de Brighton.
— Vous me rendriez un grand service.
— J'écrirai demain.
— Merci.
; — Je vous demanderai la permission de revenir à mon homme, moi aussi. Il faut tâcher de savoir ce que doit ce Parézot, afin que je puisse le faire mettre en liberté... Il m'a semblé que vous connaissiez deux ou trois personnes ici. Peut-être pourront-elles vous donner quelques renseignements.
— Je vais m'en occuper dès ce soir. Seulement je vous avoue que l'idée d'un duel entre vous et ce Parézot me chagrine réellement. C'est un de ces spadassins que tout le monde méprise et qui ne sont pourtant pas assez déchus pour qu'on ait le droit de refuser de se battre avec eux. x
— Bah ! dit sir Richard, j'ai fait face à des lions sans trembler. Il faut espérer que devant cet homme je saurai
, soutenir aussi l'honneur de la vieille Angleterre. A propos, est-ce la première fois que vous venez à Clichy?
— Ma foi, oui.
— Alors, vous ne pouvez encore être au courant des ressources de l'endroit. Voulez-vous me faire l'honneur de partager aujourd'hui mon dîner?
i — Mais il me semble que vous n'êtes pas beaucoup ' plus ancien que moi dans ce lieu de plaisir.
— Je vous demande pardon, j'ai vingt-quatre heures d'avance sur vous.
— Allons, j'accepte. Tenez, décidément, je vous soupçonne de ne pas être Anglais.
— Pourquoi cela?
— Vous avez une gaieté, une absence de roideur, de
kant 9 comme on dit à Londres... car enfin je ne vous a même pas été présenté.
— Cela ne fait rien, du moment où nous ne somme: pas compatriotes.
— Raison de plus.
— Hais non. Les Français se font une fausse idée d< la froideur britannique. En Angleterre , il est d'usage qu'on n'aborde pas quelqu'un sans lui avoir été présenté Dans les habitudes de la vie anglaise, si quelqu'un vous parle sans avoir rempli cette formalité, vous êtes en .droit de supposer que c'est un homme sans éducation, de même qu'en France vous auriez mauvaise opinion d'un Français qui rencontrerait une femme de sa société sans porter la main à son chapeau. Quand il s'agit d'un étranger, au contraire, nous ne pouvons exiger qu'il soit au courant de nos usages. L'omission d'une formalité ne donne lieu, par conséquent, ni à la même conclusion, ni au même accueil. Maintenant, je conviens que mes compatriotes sont très-froids au premier abord ; mais, comme l'entrée de leur maison a plus d'importance et donne plus de privilèges que chez vous, il est tout naturel qu'ils réfléchissent à deux fois avant de l'accorder.
— Alors, dit Valenlin en riant, je dois vous être plus reconnaissant de votre invitation que si elle me venait d'un Français.
— Vous me mettez dans une situation difficile, répondit sir Richard sur le même ton de gaieté. Me voilà entre mon amour-propre national et ma politesse, ou, pour mieux dire, la sympathie que vous m'inspirez. Dînons d'abord, nous discuterons ensuite cette leçon à loisir. * |
Le soir, avant d'entrer dans la cellule qui lui était assignée, Valenlin essaya d'obtenir quelques renseignements sur M. Théodore Parézot. Tout ce qu'il put apprendre, ,
c'est que cet individu, que tout le monde redoutait, était à Clichy depuis huit jours seulement, et que sa dette ne devait pas monter très-haut.
— Je crois qu'il ne s'agit que de huit ou neuf cents francs, dit l'un des détenus ; mais demain je le saurai d'une façon certaine.
Le lendemain, Valentin et sir Richard retournèrent aux informations. Voyant que M. Parézot ne paraissait pas à son heure habituelle, Valentin se décida à le faire demander, pour lui porter avec un ami le cartel de sir Richard.
À la grande surprise des deux jeunes gens, et à la fureur plus grande encore de sir Richard, ils apprirent que H. Parézot venait de quitter la prison. Un inconnu l'avait fait demander de grand matin au parloir. Après une assez longue conversation, le visiteur était parti, probablement pour aller chez le créancier de Parézot. Une heure plus tard il était revenu avec un autre individu. On avait payé les neuf cents francs dus par Parézot et rempli toutes les formalités nécessaires pour son élargissement. Puis le créancier ou son représentant était parti d'an côté, tandis que Parézot montait en voiture avec le premier individu qui était venu lui parler.
Il y avait dans cette libération singulière et dans la précipitation qu'on avait mise à hâter l'accomplissement de toutes les formalités, quelque chose qui piquait la curiosité des autres détenus. Quant au visiteur, que deux personnes avaient vu, c'était un homme de cinquante ans, d'une mauvaise flgure, et ayant tout l'air d'un usurier de bas étage.
Une fois le premier moment de colère passé, sir Richard envisagea le départ de son adversaire comme une difficulté de moins pour une rencontre. Il prit aussitôt ses mesures afin de sortir lui-même de Clichy, mais,
vu l'heure avancée, il lui fut impossible d'obtenir pour le jour même l'accomplissement de toutes les formalités. Il avait grande envie de faire délivrer Mazeran, mais Valentin s'y refusa. En toute autre circonstance, il aurait probablement consenti, car ce n'eût été après tout qu'une avance de quelques jours, mais il ne pouvait se décider à accepter un tel service de la part d'un individu qui était déjà son obligé, et auquel il aurait à servir prochainement de témoin.
Tandis qu'il discutait là-dessus avec sir Richard, on lui remit une lettre. En reconnaissant l'écriture de sa cousine Juliette, il tressaillit et s'empressa de faire sauter le cachet.
« Tes affaires avec ton maudit tailleur sont arrangées, « lui écrivait la charmante femme. Il paraît que, comme « tu le supposais, il avait cédé sa créance à un homme c d'affaires. H. Vallant, mon avocat, a bien voulu se < charger de te trouver de l'argent en échange d'une déc légation sur l'héritage de notre cousin.
c II s'occupe en ce moment de te faire mettre en « liberté ; j'ai eu grande envie de profiter de cette « occasion pour te faire de la morale ; mais, tout bien € considéré , je garde mes sermons pour le moment « où tu ne seras plus prisonnier. Viens les recevoir « promptement , car plus tu tarderas, plus tu auras « de remontrances à subir, à cause des intérêts,., et <r de l'intérêt que te portent tes amis... Ajoute à côté « de moi cet indiscret M. Yallant 1 qui se permet de lire « par-dessus mon épaule, et qui a l'affreuse manie des « jeux de mots. Puisse cette dernière phrase le corriger c de ce défaut et de la curiosité. Cela ne l'empêche pas « d'être un excellent vieil ami qui t'aime beaucoup, et « qui ne déteste pas trop non plus ta cousine.
« Juliette Bàrtelle. »
Valentin fut profondément touché de cette lettre. Il connaissait assez le caractère de Juliette pour savoir tout ce qu'il avait dû en coûter à la jeune femme pour faire cette démarche. H savait d'ailleurs que M. Morany, Ernest Martigné et ses autres parents, la blâmeraient de s'être ainsi mêlée des affaires d'un étourdi tel que lui. Or, personne n'était plus sensible que M me Bartelle au moindre reproche, quelque injuste qu'il fût.
— Quelle bonne et généreuse nature ! murmura Valentin en serrant la lettre dans son portefeuille.
Il se couvrit le front de ses deux mains et resta ainsi quelques minutes.
Pour ne pas le troubler dans sa préccupation ou sa rêverie, sir Richard prit un livre et se mit à lire en tournant le dos à son nouvel ami. Au bout de quelques minutes, Valentin se leva et se rapprocha d'Overnon.
Le jeune Français avait les paupières un peu rouges, et , bien qu'il essayât de plaisanter , une larme mal essayée tremblait encore entre ses cils.
Le lendemain, à neuf heures du matin, H. Hazeran reçut une autre lettre, dont le contenu parut le préoccuper singulièrement, car il la relut plusieurs fois. Elle «tait de M. Ernest Martigné.
c Mon cher ami, écrivait M. Martigné â son cousin, t j'allais m'occuper de te faire mettre en liberté, lorsque
< j'ai appris par notre vieil ami Vallant que tu étais en c mesure de payer ton créancier. Puisque tu dois être
< libre aujourd'hui, viens me trouver tout de suite â « mon bureau. Il s'agit d'une affaire urgente, et mal- ' heureusement très-grave, pour laquelle je compte sur t ton amitié. Si quelque hasard imprévu te faisait ren-
< contrer ma femme ou même quelqu'un de ma famille « autre que M. Morany, pas un mot de ma lettre ni du
c rendez-vous que je te donne. Je t'attendrai jusqu'à € huit heures. Ne perds pas une minute pour venir.
* Ton cousin affectionné,
c Ernest Martigné. »
— Que diable signifie cela? murmura Valentin. Il faut qu'Ernest ait sérieusement besoin de moi pour m'écrire ainsi. Quant à s'occuper de mes affaires, s'il l'a fait véritablement, ce serait un tel effort pour un égoïste comme lui, qu'il a certainement un service important à me demander. Cette lettre m'inquiète.
H. Hazeran et sir Richard Overnon quittèrent à la même heure la maison qu'un bohème bien connu appelait Y Hospice des raffalés. Sir Richard aurait pu partir plus tôt, mais il voulut attendre son nouvel ami. Valentin dut lui promettre, quoique bien à contre-cœur, de le seconder dans ses recherches pour retrouver Théodore Parézot.
Le jeune Anglais parlait fort tranquillement de son ennemi; mais Valentin se connaissait assez eu homme pour voir que sir Richard ne renoncerait pour rien au monde à sa résolution de laver dans le sang de Parézot l'insulte que ce dernier lui avait faite.
Il fut convenu que le surlendemain sir Richard irait demander à déjeuner à Mazeran, s'informer du résultat de ses démarches, et lui apprendre à quoi avaient abouti les siennes.
Là-dessus, ils échangèrent une dernière poignée de mains et chacun s'en alla de son côté.
Valentin se fit d'abord conduire rue de Seine, au bureau de son cousin. On lui apprit qu'il était parti à dix heures avec deux messieurs. Le premier commis, qui
semblait assez inquiet, lui remit une lettre que M. Martigné avait laissée pour Mazeran.
Le banquier écrivait à son cousin que le service qu'il comptait lui demander était d'être son témoin dans un duel qui devait d'abord avoir lieu le lendemain, et dont il ne pouvait confier le motif au papier. Malheureusement son adversaire, obligé de quitter Paris dans les vingt* quatre heures , avait demandé qu'qn se battît le jour même. En conséquence, H. Hartigné venait de partir avec M. Morany et M. Thibaut, un négociant de ses amis, qu'il avait choisi pour second en l'absence de Yalentin.
Yalentin connaissait un peu ce H. Thibaut. C'était un excellent homme, d'un caractère doux et conciliant, mais excessivement timide. N'ayant jamais touché une arme de sa vie, il ne devait pas non plus avoir une grande expérience des duels, et ne semblait guère taillé pour faire un témoin bien utile. Ernest paraissait le comprendre, car il désignait à Yalentin l'endroit où le duel aurait lieu et le priait de l'y rejoindre aussitôt qu il le pourrait. L'heure avancée de la journée rendant impossible une rencontre dans le bois de Boulogne ou dans aucun endroit de ce genre, les deux adversaires étaient convenus de se battre dans le jardin d'une maison de campagne que H. Thibaut possédait près de Ville-d'Avray.
Le cœur oppressé par un sinistre pressentiment , Yalentin se hâta de courir au chemin de fer. Malheureusement il lui fallut attendre un bon quart d'heure à la gare.
H. Martigné et ses compagnons ayant probablement été obligés de prendre une voiture, à cause des armes qu'ils n'auraient pu porter dans un wagon sans risquer d'attirer l'attention, Yalentin espérait encore que, grâce au chemin de fer, il arriverait à temps.
74 LA VBWOlANaE D'UN MULATRE,
k 1* gare de VHle-d'Àvray, il prit une voiture qu'il eut la chance de rencontrer en débarquant, et sa fit* conduire ventre à terre chez M. Thibaut.
Il jeta une pièce d'or au cocher, traversa la cour 4'iw bond et se précipita dans le jardin sans écouter un domestique qui voulait le retenir. Au moment où il cher-* chait de quel cèté diriger ses pas, il entendit un bruit de voix. Â s'avança dans cette direction, et aperçut bientôt, * une centaine de pas devant lui, un petit groupe au centre duquel il reconnut son cousin Ernest et un Individu dont la figure lui rappelait eelle de Théodore Parésot, l'ennemi de sir Richard Overnon.
Cet homme et M. Ifartigné avaient l'épée à la main et vendent de croiser le fer. Meseran s'élança vers eux; mais à peine avaient-iU échangé deux ou trois passes, que M. Martigné chancela et laissa tomber son épée. M, Morany se précipita vers lui et le reçut dans ses bras.
Voyant que M. Morany et H. Thibaut regardaient le blessé en se lamentant, mais sans lui porter aucun se-* cours, Yalentin les écarta avec vivacité et s'agenouilla près de son cousin. Il ouvrit la chemise d'Ernest et visita la blessure. Il n'y avait qu'un petit trou carré, mais pro* fond, qui laissait à peine suinter quelques gouttes de
— Tonnerre du diable ! s'écria Yalentin, avec quoi sa sont-ils done battus?
Son regard tomba sur une fleuret démoucheté, qui gisait à deux pas du mourant.
— Un fleuret! s'écria-t-il en se tournant vers les témoins. Gomment les ave*~vous laissés se battre avec cette arme terrible? Et un médecin, un médecin! Estce que vous n'en aves pas amené?
— Mon Dieu non, balbutia M. Morany, j'ignorais...
— Envoyez immédiatement chercher un médecin!
LA VENGEANCE d'un MULATRE. T5
s'écria Mazeran. Vous voyez bien que la blessure ne saigne pas. Le sang doit s'épancher en dedans... Mais allez donc, monsieur, allez donc! dit-il en poussant Thibaut, qui le regardait d'un air ahuri.
Le négociant mit tous ses domestiques en campagne. Par un bonheur inespéré, l'un d'eux rencontra sur la route un médecin qu'il connaissait et qui se rendait à une habitation voisine pour y dîner chez des amis. 11 courut au docteur Burnel, et l'amena chez M. Thibaut.
En voyant le blessé, M. Burnel ne put dissimuler un jeu de physionomie où Yalentin lut un arrêt de mort. Le docteur pratiqua une saignée, mais le sang ne vint pas. Dix minutes après, M. Hartigné avait rendu le dernier soupir.
— Je suis désolé de ce malheur, messieurs, murmura H. Parézot, mais vous me rendrez la justice d'avouer que tout s'est passé loyalement.
— Certainement, répondit tristement M. Morany, tandis que le pauvre H. Thibaut faisait la même réponse par un mouvement de tête, car il était trop ému pour pouvoir parler,
— Il est possible que le combat en lui - même se soit passé loyalement, dit tout à coup Yalentin en regardant fixement M. Parézot ; mais il y a eu dans ce duel des conditions et des circonstances qui me semblent étranges, peur ne pas dire plus.
— Qu'entendez-vous par là ? demanda M. Parézot, en avançant à son tour vers Valenlin.
— J'entends, monsieur, qu'à moins d'offenses bien graves de la part de M. Martigné, des témoins raisonnables n'auraient jamais dû consentir à un duel à l'épée entre un individu de première force comme vous, et un homme qui sait à peine tenir un fleuret.
— J'étais l'insulté, j'avais le choix des armes. D'ailleurs, de quel droit venez-vous ici discuter un duel dans lequel vous n'étiez pour rien ?
— Du droit qu'un honnête homme a de blâmer tout ce qui n'est pas conforme aux lois de l'honneur et de la loyauté.
— Monsieur !
— Oh ! prenez-le comme vous le voudrez, monsieur! Je maintiens ce que j'ai dit : que M. Horany et H. Thibaut, qui n'ont pas l'habitude du triste devoir qu'ils viennent de remplir, vous aient laissé par ignorance jouir de tous les avantages...
— Lesquels, monsieur ? Je vous somme de les citer.
— On a placé mon pauvre cousin en face du soleil et du vent, et par conséquent de la poussière. Enfin, les deux fleurets que je vois là (et dont on n'aurait jamais dû se servir, puisqu'on pouvait se procurer des épées de combal) ont leur fusée courbée comme pour un gaucher, et vous êtes gaucher.
— Où voulez-vous en venir, enfin, avec toutes vos observations? s'écria H. Parézot, dont la figure était livide de colère. Oseriez-vous dire?...
Yalentin marcha droit sur Parézot; puis, le regardant bien en face, il lui dit d'une voix nette et mordante :
— Je dis, monsieur, qu'habitué aux armes et aux rencontres de ce genre, comme vous l'êtes, vous n'auriez pas dû profiter de la partialité de vos témoins et de l'inexpérience de ceux de votre adversaire. Je dis enfin que, dans de pareilles conditions, et pour un spadassin
comme vous, ee combat n'était pas un duel, mais un assassinat !
A ce mot, prononcé d'une voix vibrante, Parézot voulut se jeter sur Valentin.
Hazeran fit dédaigneusement un pas en arrière et saisit on des fleurets.
— Je me salirais en vous touchant, dit-il d'une voix méprisante ; c'est déjà trop que de vous faire l'honneur de croiser le 1er avec vous.
Un des témoins de Parézot, qui avait l'air d'un mauvais drôle du même calibre, voulut s'interposer et répondre à Valentin sur un ton que justifiaient du reste les paroles du jeune homme.
— Allez au diable lui cria M. Mazeran, qui était d'une violence excessive une fois qu'il sortait du calme railleur qui lui était habituel. Des quatre témoins que je vois là, vous êtes évidemment le seul qui ayez de l'expérience en fait de duels. Aussi mes paroles s'adressent-elles à vous comme à votre ami. Je serai plus tard à votre disposition si bon vous semble.
— A moi d'abord! s'écria Parézot, qui s'était déjà mis en garde. Voyons. Corbier, range toi, ou, pardieu ! je te marche dessus. En garde, monsieur !
Une fois qu'il eut senti le fer, Valentin retrouva tout son sang-froid; mais son œil implacable indiquait assez la colère qui l'animait. Les deux adversaires étant à peu près de la même force, le combat se prolongea quelques minutes.
En rompant devant une attaque de Valentin, Parézot trébucha contre une pierre. Mazeran releva son* fleuret et attendit. L'autre se remit en garde. Un instant après, il trébucha de nouveau. Par un mouvement instinctif, Valentin releva encore la pointe de son arme; mais cette fois ce n'était qu'une ruse de Parézot, qui se fendit à
fond avec une rapidité foudroyante. La parade de Valentin ne put détourner tout à fait le coup qui lui effleura la hanche, mais sa riposte atteignit Parézot au basventre.
M* Burnel, qui avait été obligé de rester pour assister & ce duel, qu'il avait inutilement essayé d'empêcher, i'empreâsa de visiter la blessure de l'adversaire de Valentin. Après avoir terminé le pansement, il déclara que cette blessure était grave mais qu'il ne la croyait pas mortelle.
— Si, comme je suppose, le foie n'est pas attaqué, dit-il à l'un des témoins de Parézot, votre ami peut être sur pied avant un mois. D'ici là, monsieur, il faut avoir som de lui épargner totit mouvement violent et même toute émotion qui soit dé nature à provoquer une crise.
M. Thibaut fit atteler sa voiture* dans laquelle se mit Parézot, qui fut transporté dans une auberge du voisinage* Le lendemain, comme il se plaignait du bruit, on le conduisit chefe un paysan qui demeurait à un quart de lieue du village, tout près) du bois, et qui avait une petite chambre à louer.
Pour en finir tout de suite avec cet individu* nous dirons dès à préseht qu'il se rétablit assez promptement. Aussitôt sur pied, il partit pour Hombourg, après avoir montté un porte^monnaie fort bien garni, à l'un de ses camarades qui en resta stupéfait.
On ne revit jamais IL Parézot.
Gomme il ne laissait en France personne qui s'intéressât à lui, sa disparition ne fut même pas remarquée. Son départ coïncida avec une absence de quelques jours que fit Bhyrruh Komul, le khitmutgar de Morany.
Quoique très légèrement blessé, Valentin fut obligé de garder le lit durant une semaine. Ce fut naturellement à Morany que revint la cruelle mission d'annoncer la mort
de M. Martigné à sa femme» Nous passons sous silence les scènes douloureuses qui suivirent 1'annonoe de cette catastrophe et l'arrivée du cadavre. Outre les regrets qu'inspirait le pauvre Ernest, oe nouveau malheur réveillait touteà les appréhensions que tant de catastrophes successives faisaient planer au-dessus de cette famille li rudement éprouvée.
Pendant le trajet de Vilte-d'Avray à Paris, M. Morany et M. Thibaut avaient raconté à Yalentin la motif du duel.
Malgré l'admiration qu'il profesôftit pour Clémence, M. Martigné avait fait connaissance d'une jeune fille nommée Fanny Guertier, qui, par parenthèse, lui coûtait assez cher. En entrant chez elle un beau soir, il y rencontra Parésot* Fanny se hâta de lui jurer par tous les saints du Paradis qu'elle voyait ce monsieur pour la pre-. mière fois, qu'elle ne l'avait jamais autorisé à lui faire une visite, et que, depuis une demi-heure, elle essayait vainement de s'en débarrasser. Une discussion eut lieu entre les deux hommes. Piqué des railleries de Parézot et de son entêtement, M. Martigné s'oublia jusqu'à frapper ce dernier.
Nous venons de von* quelles avaient été les funestes conséquences de cette querelle.
Fânny, chea qui Yalentin se présenta pou* obtenir quelques renseignements, aussitôt qu'il fltt eu état de àottif, ne put que répéter le redit de M. Morany. Bile ajouta Seulement quelques détails insignifiants relatife â sa liaison aved H. Martigné , détails qu'Ernest n'avait pas voulu donner à M. Morany par ufie réserve toute naturelle.
La jeune femme persista, du reéte, à soutenir qu'elle ne connaissait point Parézot; qu'elle ne lui avait jamtas
donné de rendez-vous et qu'elle ne pouvait s'expliquer ni sa visite, ni son insistance à rester malgré elle dans son salon.
— Ne supposez-vous pas, lui demanda Valentin, que cet homme était venu chez vous avec l'intention de se faire une querelle avec M. Martigné?
— Je le croirais volontiers, répondit-elle. Il avait toujours l'air de se moquer de M. Martigné, et cherchait évidemment à le pousser à bout, tout en conservant luimême son sang-froid.
Valentin quitta Fanny, persuadé qu'en engageant une querelle avec Ernest, Parézot n'avait fait qu'obéir aux suggestions du mystérieux ennemi qui poursuivait la famille Martigné.
Il courut à Ville-d'Avray, mais Parézot était parti depuis plusieurs jours sans laisser son adresse. Malgré toutes ses recherches, Valentin ne put le découvrir.
Cette disparition subite ne fit que redoubler les soupçons de M. Mazeran. D resta toujours persuadé que quelque personne, ayant à redouter les révélations de Parézot, avait trouvé moyen de l'envoyer à l'étranger.
Dès que Valentin eut raconté à Juliette ce que sir Richard lui avait appris relativement à M. Bartelle, elle le pria d'écrire au jeune Anglais .combien elle était désireuse de causer avec lui. Valentin alla le chercher et l'amena chez sa cousine. Il parvint aussi à mettre la main sur le capitaine du Havre dont nous avons parlé plus haut, qui avait conduit de Madagascar au Cap un passager dont le signalement offrait quelque ressemblance avec celui de M. Bartelle.
Les renseignements fournis par le capitaine et surtout par la mention des cicatrices confirmèrent Juliette et Valentin dans la pensée que le passager en question était
réellement M. Bartelle. Cela coïncidait si bien, d'ailleurs, avec les circonstances et les dates du récit de M. Overnon, que le doute n'était plus possible.
Restait toujours à expliquer le motif de ce voyage , ainsi que les fréquents changements de navire et tout cet ensemble de mesures prises par M. Bartelle pour cacher son identité et dissimuler ses traces. Comment se faisait-il d'ailleurs qu'il n'eût pas écrit à sa famille et surtout à sa femme, contre laquelle il n'avait jamais eu aucun sujet de plainte et dont il s'était séparé dans les meilleurs termes ? q
C'étaient là des questions que personnne ne pouvait résoudre.
Overnon écrivit aussitôt i son beau-frère, lord Ackley, et le pria de faire demander au Cap des renseignements plus précis au sujet de H. Bartelle et de son expédition. Il écrivit en outre directement à quelques amis qu'il avait laissés dans cette ville.
La réponse de lord Ackley ne se fit pas attendre. Elle avait une certaine importance.
Dans un entretien confidentiel avec le gouverneur, qui le questionnait sur ses projets, M. Prosnier-Bartelle avait révélé qu'il était venu au Cap pour retrouver la trace d'un parent de sa femme qui devait habiter dans Tintérieur, au-delà des limites de la colonie. Ce parent venait de faire un immense héritage qu'il ignorait encore, et la famille avait un grand intérêt à le mettre à même de revendiquer ses droits, ou à constater son décès. Il ne s'a-
82 LA VENGEANCE D'UN MULATjftl.
gissait pas moins, en effet, que d'une succession de douze ou quinze taillions. Quant au mystère dont le prétendu M. Prosnier s'entourait, et à toutes les précautions qu'il avait prises pour faire perdre ses traces, il avait eu pour Motif le désir d'échapper à des ennemis inconnus dont les manœuvres criminelles avaient mis obstacle jusque-là à toutes les recherchesi
On comprend les émotions et les espérances que fit naître la lecture de cette lettrêi M. Overnon récrivit aussitôt à son beau-frère en le priant dé s'adreeser au gouverneur actuel du Cap p# ur obtenir tous les renseignements possibles, tant à l'égard de M. Bartelle que relativement à la succession dont ce dernier avait parlé à lord Àckley.
En outre, sir Richard pria de nouveau les amis qu'il avait laissés au Gap de tout mettre en œuvre dans le même but. Enfin les Mârtigné, M m « Bartelle, Savinien et Yalentin écrivirent ou firent écrire à Calcutta, à Bombay, à Madras, à Pondichéry et à Madagascar, dans l'espoir d'obtenir quelque indice qui les mit sur la voie de l'immense héritage auquel lord Ackley avait fait allusion.
Parmi les lettres qui furent adressées en réponse, plusieurs contenaient des renseignements qui concordaient assez bien. D'autre* en apportaient qui contredisaient complètement les premiers, et quelquefois, à leur tour, se trouvaient démentis par d'autres.missives.
Au bout de six ou huit mois de cette correspondance, voici ce qui semblait résulter de l'ensemble des lettres, des documents parvenus à M me Bartelle ainsi qu'à ses cousins.
M" e Pauline Novéal, devenue M* e Mârtigné, grand' mère de Gontran, de. Vincent, d'Ernest et de leur sœur Sophie Guitarnan, ainsi que de M 111 * Juliette Bartelle (née Mârtigné), avait elle-même deux frères: Emile, celui
LA VENGBANCE D'UN MULATRE. 63
dont Morany se prétendait le fils naturel, était en réalité mort sans enfants ; l'autre, Gaspard, était un de oes cerveaux brûlés'dont la vie accidentée ressemble à celle des condottieri du moyen âge. Après avoir essayé de toutes les carrières et mangé beaucoup d'argent à sa sœur, dont rien ne décourageait l'affection, il était entré dans l'armée d'un roi indien.
Par sa bravoure et son intelligence il devint chef de cavalerie du rajah chez lequel il servait. Malheureusement, on le surprit un beau jour en conversation criminelle avec une des femmes du xenanah (harem) de son maître. Il fut condamné à mort. La veille de son exécution, il mit le feu à sa prison et tenta de s'échapper. Quelques factionnaires tirèrent sur lui. Deux d'entre eux affirmèrent qu'ils l'avaient vu tomber au milieu des flammes. Tout le monde resta persuadé de sa mort, dont la nouvella parvint à sa famille de la manière la plus positive.
Cette nouvelle était inexacte cependant, car Gaspard n'avait pas succombé.
Au lieu d'être brûlé dans fta prison, comme on l'avait supposé, il était parvenu à s'échapper. Il se réfugia à Bénarès, où il connut, on ne sait trop comment, la belle Zora, fille d'un riche Indott, nommé Muttyloll-Dhur. H enleva cette jeune fille et l'épousa* Après avoir vécu deux ou trois ans avec Zora, il s'ennuya probablement de cette existence tranquille, car il abandonna sa femme et disparut du pays.
Restée seule, Zora finit par retourner auprès de son père, dont elle était la fille unique, et qui n'eut pas le courage de repousser la pauvre femme qui venait en pleurant implorer son pardon.
Muttyloll-Dhur, déjà fort riche et d'une avarice sor-
dide, faisait toute espèce de trafics, auxquels il apportait autant d'intelligence que de rapacité. Après avoir commencé par exploiter les ryots, ou paysans, et les petits commerçants, il en était arrivé à négocier des emprunts avec plusieurs rajahs et nabads de l'Indoustan. A la mort de MuttylolUDhur, qui précéda de deux ans celle de sa fille, Zora se trouva l'héritière d'une fortune assez difficile à réaliser, mais qui montait bien à quarante ou cinquante lacs de roupies, c'est-à-dire à dix ou douze millions de francs.
Au moment de mourir, Zora fit un testament par lequel elle laissait toute sa fortune à son mari. Gomme elle n'avait plus entendu parler de lui depuis le départ de M. Novéal, elle prévoyait le cas où Gaspard l'aurait précédée dans la tombe. Elle léguait alors tous ses biens au fils adoptif du riche zeminda Naraïn Sagore, le petit Jootah Maddub, que la bonne dame avait, disait-on, des motifs tout particuliers d'aimer tendrement.
Comme il était possible qu'on ne pût arriver à retrouver les traces de Gaspard Novéal, le testament de Zora fixait un délai de douze ans pour la revendication de sa succession par Gaspard ou ses héritiers. Or, elle était morte le 3 mars 1846. lien résultait que le 3 mars 1858 la fortune serait définitivement acquise à Jootah Maddub.
Alléchés par l'espoir d'obtenir une forte récompense s'ils parvenaient à retrouver l'héritier de cette immense succession et à l'informer de ses droits, plusieurs aventuriers partis de Bénarès se mirent à la recherche de M. Novéal. Tous échouèrent. La plupart périrent misérablement presque au début de leur expédition. Leur triste sort découragea probablement les autres, ou bien ceux-ci entourèrent leur voyage d'un tel mystère qu'on n'en entendit point parler.
Ce qu'il y a de certain , c'est que, deux ans après la mort de Zora, personne ne paraissait songer à retrouver son mari.
Revenons à ce dernier, sur le sort duquel les renseignements obtenus par la famille Martigné furent beaucoup moins affirmatifs que ceux relatifs à la mort de Zora.
Après force voyages et maintes aventures, il s'était embarqué pour Madagascar. De là, il avait passé à Zanribar, et pénétré ensuite dans l'intérieur de l'Afrique. On croyait qu'il s'était fixé sur les bords de la rivière Orange, non loin de Kuruman. Restait à savoir sur quel point.
Il parait que, pendant son séjour à Madras, M. Bartelle avait eu vent du testament qui enrichissait M. Novéal (grand-oncle de sa femme comme nous l'avons vu plus haut), ainsi que des accidents arrivés aux individus qui avaient tenté de se mettre à la recherche de M. Novéal.
Un vieil Arabe qu'on supposait être de Zanzibar, ou de quelque comptoir de la côte africaine, avait sans doute aussi donné des renseignements au mari de Juliette. On a vu plus haut comment tous deux avaient quitté Madras, et de quel mystère ils avaient entouré leur départ.
Leur intention, paratt-il, était d'abord de se rendre à Zanzibar; mais les renseignements recueillis par le capitaine lui avaient probablement révélé quelques dangers de ce côté, car M. Bartelle était venu débarquer au Cap sous la protection du gouvernement anglais. C'était de là qu'il était parti pour gagner l'intérieur deMa colonie. Divers indices firent supposer que M. Bartelle avait écrit au moins deux ou trois lettres à sa femme. Un officier de dragons qui avait rencontré le prétendu Prosnier non loin des limites de la colonie se rappela parfaitement
86 là Vengeance d'un mîjlàtre.
âVoir porté ail Càp et taiS lui-même à là poète Utte lettre adressée à M me Bartelle, â Paris.
Quêtait devenue cette lettre? Voilà ce que personne ne pouvait expliquer.
En revanche, on commençait à comprendre le motif de la persécution mystérieuse qui s'acharnait depuis quelques années sur les descendants de M me Martigilé, c'est-à-dire sur les héritiers de Gaspard Novéal.
Ils se trouvaient maintenant réduits aux deux VêtiVes Geneviève et Clémence Mârtigné, Sâvinièn Guitârnâti et Juliette Bartelle.
On peut facilement Jugé* du trouble que ces nouvelles jetèrent au milieu d'eux. La perspective des millions était d'autant plus attrayante pour eux en Ce moment que tous, même Savinien, se trouvaient J)lus ou moins compromis dans les affaires de M. Ernest Mârtigné, affaires que sa mort laissait dans un état déplorable. En revanche, chacun fulminait à l'envi contre l'avidité et l'égoïsme de M. Bartelle, qui s'était certainement proposé d'aCCàparer l'oncle Gaspard, s'il le retrouvait encore vivant, et de faire avantager sa femme aux dépens des autres parents de M. Novéal.
La pauvre Juliette, qui n'en pouvait mais, n'en recevait pas moins lecontre-coup de toute cette indignation. C'était à qui rejetterait sur elle le tort présumé de son mari. Ala. fin, trouvant que sa douceur et sa modération ne désarmaient personne, elle suivit le conseil de Valentin et montra les dents. Quand on vit qu'elle se fâchait, on la laissa tranquille.
Aussitôt la réception des lettres qui annonçaient la présence de son mari en Afrique, Juliette avait déclaré qu'elle allait partir pour le Cap avec ses enfants. Lorsque plus tard on apprit que Gaspard Novéal se trouvait probablement dans ce pays, chaque héritier voulut aussi
fcÀ VKNGBAÎfCE D'UN MULATRE. 87
faire le voyage qui devait le rapprocher du mari de Zora.
Les renseignements à cet égard étaient encore tin peu vagues, il est vrai ; mais on se regardait comme certain d'en obtenir de plus précis une fois qu'on serait arrivé an cap de Bonne-Espérance.
Une seule personne* M»' Bartelle, fut assefc raisonnable pour comprendre les observations de sir Richard et dé Valentin. Hais un motif plus puissant que toute autre considération lui faisait un devoir de ce voyage.
— Il faut que je retrouve mon mari, disait-elle.
Quant aux autres héritiers, sourds à tous les raisonnements et grisés par la lecture attrayante des voyages eu Afrique de M. Levaillant, qu'ils venaient Je dévorer; ils répétaient avec le fiévreux enthousiasme des millions en perspective i t L'héritage ou la mort ! »
La fetigue, la soif, la faim, les sauvages, les bétes féroces et la fièvre.;,., la fièvre, plus dangereuse encore que les .sauvages et les bétes féroces... tout cela se poétisait dans le lointain et disparaissait d'ailleurs devant les millions de Gaspard.
Quelques années auparavant, Clémence eût pèUt-ôtre hésité à quitter son beau Paris, à risquer sa vie et surtout sa beauté dans des contrées lointaines où il n'y avait ni bals* ni spectacles, ni plaisirs. Mais depuis sa ruine, son Paris à elle n'existait plus. Plutôt que d'assister au triomphe de ses rivales, Clémence préférait affronter tous les dangers, au bout desquels scintillaient du i, cotnmë Une étoile brillante, les millions du cousin
Gaspard, c'est-à-dire la possibilité de recommencer une vie de plaisir et de luxe.
Ainsi que Clémence, Geneviève n'avait pas la moindre idée de ce que sont les voyages dans des pays sans chemins et sans civilisation. Gomme sa cousine, elle était d'ailleurs fascinée par l'appât des millions qui lui permettraient d'écraser de son luxe et de son orgueil les gens devant qui elle avait dû s'incliner si longtemps.
Au lieu de s'associer aux sages représentations de Valentin et de sir Richard, Horany applaudit aux projets de ses parents. Loin de les dissuader de leur voyage, il les y poussa et promit même de les accompagner.
Il avait plusieurs raisons pour agir ainsi. D'abord, il sentait fort bien que le duel dans lequel avait succombé M. Ernest Martigné avait attiré l'attention de la justice sur la série d'accidents arrivés à cette famille, et qu'une nouvelle catastrophe donnerait lieu à une enquête sévère. Enfin il espérait que, dans les vastes solitudes de l'Afrique et au milieu des dangers de tout genre qui environnent les voyageurs, il lui serait facile de venir à bout de ses projets mystérieux.
Quoiqu'elle éprouvât au fond du cœur, malgré tout ce qu'elle faisait pour la combattre, une antipathie aussi injuste qu'inexplicable contre M. Morany, Juliette ^s'applaudit de l'avoir pour compagnon, à cause de ses filles, pour lesquelles il serait un protecteur si elle-même venait à succomber.
La courageuse jeune femme ne se dissimulait en effet aucun des dangers de son entreprise. Elle avait longuement questionné sir Richard et M. Morany sur l'Afrique, et dévoré tous les récits de voyage qu'elle avait pu se procurer. Sa seule inquiétude était pour ses deux petites filles. Elle eut un instant la pensée de les laisser en France, mais elle n'avait personne à qui les confier.
Pois, ces enfants, habituées à ne jamais quitter leur mère, ne pouvaient vivre sans elle. Juliette redoutait en outre pour ses deux filles le sort fatal qui avait atteint successivement tant de membres de sa famille. Après de bagues et cruelles hésitations, elle se décida donc à emmener avec elle Cécile et Emma. Un voyage en mer et le séjour dans un pays chaud pouvaient avoir une heureuse influence sur la santé de ces deux enfants.
Une oroteciion que Juliette estimait beaucoup plus efficace encore que celle d&Morany, c'était celle de Valentin Mazeran. Quoiqu'il n'eût aucun intérêt dans la succession Novéal, puisqu'il n'était le cousin de Juliette et de Clémence que par leur mère, Valentin avait déclaré qu'il accompagnerait ses cousines dans leur expédition.
Ce voyage était du reste le plus grand bonheur qui pût lui arriver sous tous les rapports, car il l'enlevait à la vie de désordre dans laquelle il perdait sa fortune, son intelligence et sa santé.
Un autre voyageur se joignit à la caravane, bien qu'il y eût un intérêt encore moindre que Valentin lui-même. Ce voyageur n'était autre que sir Richard Overnon.
Durant l'intervalle qui s'était écoulé entre les lettres qu'il avait écrites dans l'Inde, au Cap, etc., et les réponses qu'il en avait reçues, sir Richard était venu fréquemment visiter les Martigné. On n'avait pas tardé à prendre en amitié cet excellent homme d'un caractère si gai et si égal, d'une humeur si obligeante et si généreuse. De son cêté, sir Richard, qui aimait la vie de famille et les joies du foyer, n'avait pas de plus grand plaisir que de venir causer le soir dans le jardin de Horany, où il retrouvait les enfants, qu'il adorait, son ami Valentin et surtout la belle Clémence.
Mon Dieu oui! M** Martigné était parvenue à enrôler le jeune Anglais sous la bannière de ses adorateurs. On
trouvera peut-être qu'elle s'était remise en campagfc bien peu de temps après la mort de sou mari; mais, i vérité, elle l'avait fait, pouf ainsi dire, à son insu. La tquetterie s'était tellement infiltrée dans le sang de Cfc menoe, que la jeune et jolie veuve jouait de l'œil et de h vois 6ans y songer, comme les doigts d'un pianiste coti rent d'eux-mêmes sar le clavier, tandis qu'il pense autre chose. .
811* Richard avait le cœur trop naïf et trop inâammabl pour résister à ce regard charmant, à cette voix ms gnarde, à ces paroles tantôt railleuses, tantôt sentlmec taies , qui semblaient à la fois provoquer et repousse l'amour. Overnon était, du reste, une conquête précieux pour M* fc Martigné. Noble, jeune, beau garçon, il possé dait tout ce qui peut flatter la vanité d'une femme. I avait pourtant fait jurer à Maaeran de ne point parler d< sa fortuné, et Notait présenté comme un cadet de famillei vivant d'une pension fort suffisante, mais n'ayant rien d< plus à attendre. Les excellentes qualités qui ëemblaieni écrites sur sa figure avenante et loyale étaient de nature à inspirer l'estime et l'affection. S'il avait résisté plus longtemps au manège dô Clémence, peut-être aurait-elle fini par l'aimer, quoiqu'elle ne lui crût pas la fortune qu'elle rêvait chez son futur époux; mais le pauvre garçon, conquis dés le premier jour, fat dêâlors un de ces esclaves soumis, sur la fidélité desquels une coquette peut compter aveuglément.
Valentin , qui avait fini par se lier intimement atrec sir Richard , lui fit un jour cette observation > fort généreuse de la part d'utt rival :
— Mon cher ami, lui dit -il, donnez à un enfant gâté une poupée de cinq cents francs qu'on laisse toujours à sa disposition, et un polichinelle de dix sous dont il no pourra se servir que rarement, et vous verrez qu'au bout
LA VEWOEANC» B'UN MULATRE» 91
rie quinze jours il tiendra beaucoup plus au modeste polichinelle qu'à la superbe poupée. Vous prétendez quelque- Ibis que ma cousine me préfère à vous ; mou Dieu, non! Au contraire, peut-être; seulement Clémence est sûre de votre amour, tandis qu'elle n'est jamais bien certaine, en me quittant le mardi, que je sois encore amoureux d'elle le mercredi* Je suis le polichinelle...
— Et moi la poupée, ajouta Richard en soupirant. Je crois que vous ave* raison; mais je ne sais pas dissimuler ce qui se passe dans mon cœur.
— Et miss Harriett, que vous adoriez jadis?
— - Miss Harriett tenait surtout à avoir pour mari un homme d'une constance à toute épreuve; vous voyez bien que je ne lui conviens pas du tout.
— Oh ! non ! Ah ça vous n'avez donc plus de cousines dans votre famille, que vous venez courtiser les miennes?
— Vous m'en voulez ?
— Grand Dieu ! non, mon ami. Je vous plains, voilà tout, car ma cousine vous rendra fort malheureux,
— Eh bien! et vous?
— Ge n'est plus la même chose. Vous avez vu sans doute plus d'une fois un ouvrier allumer sa pipe avec un charbon ardent qu'il tient, sans éprouver aucune douleur, entre ses doigts calleux, durcis par le travail. Eh bien I mon cceur est endurci de la môme façon , et le vôtre, tout neuf encore, souffrira de la brûlure.
— Tant pis ! répondit philosophiquement M. Overnon.
— Sir Richard ! dit M me Martigné en appelant de la voix et du regard le jeufte baronnet, qui se précipita vers elle.
— Au fait, murmura Valentin, voilà un quart d'heure qu'elle cause avec Savinien, o'est au tour de Richard. . Je serai probablement de la troisième distribution.
Il poussa un gros soupir et vint s'asseoir à côté de sa
cousine, qui travaillait activement au petit trousseau qu'elle voulait emporter en Afrique pour ses enfants.
Depuis qu'elle s'était décidée à partir, Juliette n'avait pas perdu un seul instant pour s'occuper de ses préparatifs. Sans avoir jamais l'air pressé, elle songeait à tout et montrait à l'égard de ses filles une prévoyance et une activité intelligente dont personne ne l'aurait supposée capable. Bien qu'elle eût elle-même confectionné une foule de choses que ses cousines achetaient toutes faites, » Juliette fut prête la première. Comme M me Ernest Martigné n'en finissait pas avec ses préparatifs, M me Bartelle finit par perdre patience et déclara que, passé un certain délai, elle partirait toute seule.
Un observateur qui aurait eu le temps de suivre nos futurs voyageurs dans les magasins, aurait deviné leur caractère, rien qu'à la nature de leurs emplettes. Clémence acheta force robes d'été, et une quantité d'articles de toilette. Des gants de toute nuance et des parfumeries destinées à combattre les influences de la température africaine complétèrent la cargaison de caisses que Clémence emportait avec elle.
M mo Geneviève Martigné en avait un peu moins, car elle comptait profiter comme d'habitude des provisions de sa cousine. Ses emplettes étaient d'une nature plus positive. Elles se composaient surtout de médicaments, de comestibles, de couvertures et de caoutchouc sous toutes les formes, depuis le coussin élastique jusqu'aux souliers imperméables.
Savinien emportait une collection de vestes de chasse de la dernière élégance, deux fusils , des balles de toute espèce, des livres sérieux, dont il ne lut jamais une page, des couleurs, dés pinceaux, etc.
Yalentin se ruina en fusils et en munitions. Il emporta aussi toute une caisse de jouets d'enfants, et entre autres une grande lanterne magique pour distraire ses petits cousins pendant la route. «
Pendant cet échange de lettres, ces règlements d'aifaires de tout genre et ces divers préparatifs, le temps s'était écoulé rapidement.
A l'exception de Morany et d'Overnon, tout le monde était obligé de viser à l'économie. On se décida à faire le voyage sur un bâtiment à voiles. C'était, en effet, une différence presque de moitié dans le prix du passage. En revanche, on devait être plus longtemps en mer.
Outre son passage et celui de ses deux filles, Juliette avait à payer celui de sa domestique Toinette Gavard, vieille et fidèle servante qui l'avait élevée et qui avait vu naître ses enfants. Elle emmenait aussi le mari de cette femme, maître Bertrand, qui avait été pendant vingt ans jardinier au service de M. Ferdinand Martigné, le père de Juliette. La présence de Toinette et de Bertrand devait être d'ailleurs une protection pour ses enfants, et celte pensée l'emportait sur toute autre considération.
Si Juliette avait de bonnes raisons pour payer le passage de deux domestiques dont elle connaissait le dévouement et la fidélité, Clémence, en revanche, aurait bien pu se dispenser d'emmener sa femme de chambre Brigitte et un grand flandrin nommé Hercule Caritaud,
qu'elle avait depuis deux ans à son service.
Malgré son avarice, M™ Geneviève Martigné se donnait
aussi le luxe de se faire accompagner par sa domestique,
Opportune Lecerre, anguleuse et sèche personne, aussi
94 LA VHNG»ÀNCE D'UN MULATRE.
maigre que sa maîtresse était grasse, et aussi hargneuse avec les autres domestiques qu'elle était humble el doucereuse en apparence avee ses supérieurs.
Valentiu prétendait que cette créature pointue était un remords vivant attaché à !!»• Geneviève Martigné pour lui reprocher l'état trop florissant de sa personne. Lui-même ne comptait d'abord emmener aucun domestique; mais, grâce à sa bonté ordinaire, il se laissa en? traîner à se charger d'un gamin de quinze à sois* ans, nommé Joseph Furetai, qui s'était ira patronisé ehe* Valentin. Ce dernier lui faisait cadeau de ses vieux habits pour le récompenser de brosser les neufs. Gomme il avait toujours la main ouverte, il faisait vivre mettre Joseph; malgré les nombreux défauts de Furetai, Valentin avait .fini par s'attacher à son esclave, comme il l'appelait en riant. De son cêté, le pauvre petit diable, qui avait cruellement pâti jusqu'au moment où sa bonne étoile lui avait bit rencontrer M: Maseran, éprouvait pour Valentin une affection d'autant plus vive que c'était la seule personne qui lui eût jamais témoigné de l'intérêt.
Tout en se disant que c'était une folie dans sa position de fortune d'emmener ce gamin, Valentin ne put résister aux supplications de Furetai.
Les autres domestiques que nos voyageurs emmenèrent avec eux étaient Baptiste Quinotte, le valet de chambre de Savinien Guitarnan ; James Kanstick, le froid, correct et imperturbable servant de sir Richard Over* non ; enfin Abdul Sherazie et Bhyrrub Komul, les serviteurs indous de M. Morany.
Ces deux derniers obéissaient comme des esclaves au moindre geste, au premier regard de M. Morany. Parfois cependant celui-ci semblait gêné par leur présence, et ses yeux évitaient involontairement leurs yeux brillants, mais impassibles.
LA VBNGBANCE D*UN MULATRE 95
M me Bartelle avait même remarqué, mais sans y attacher aucune importance, que Morany n'avait jamais l'air de s'occuper d'elle lorsque l'un ou l'autre des domestiques indous était dans l'appartement, et qu'il s'éloignait précipitamment de la jeune femme aussitôt qu'il entendait le pas d'Abdul ou de Bhyrrub.
Il va sans dire que tous les domestiques (les Européens eu moins) se faisaient complètement illusion sur l'Afrique et sur la manière de voyager dans l'intérieur des terres. Quelques-uns d'entre eux ( ainsi qu'on l'apprit plus tard ) se figuraient qu'ils n'auraient qu'à se faire servir par les naturels du pays.
S'ils avaient pu soupçonner la vérité, il est probable que, sauf Joseph Furetai et le couple fidèle des Gavard, aucun d'eux n'aurait consenti à quitter Paris, malgré les gages splendides qu'où leur promettait. Mais, comme il arrive souvent, la conversation de la cuisine était un reflet de celle du salon, et les châteaux en Espagne des domestiques se bâtissaient sur le modèle de ceux de leurs maîtres.