XIII
Quelques jours avant son départ pour le cap de Bonne- Bspémace» M. Morany doqua rendez-vous k M. Gurnout, rue de Laval.
Ce dernier n'eut garde de manquer k l'appel de son patron.
— Monsieur Gurnout, lui dit le prétendu Gardélan, j'ai un voyage à faire, et je voudrais emmener avec moi un homme intelligent et dévoué.
Gurnout baissa modestement les yeux.
— J'ai pensé à vous.
— Oh! monsieur, que de bontés!... murmura Gurnout en s'inclinant.
— Étes-vous disposé à m'accompagner ?
— Certainement, monsieur ; de grand cœur.
— Je vais à Vienne, d'abord, et de là en Moldavie.
— En Moldavie?
— Mon Dieu, oui. Cela vous effraie?
— Nullement, monsieur.
— Il va sans dire que vos appointements seront augmentés. Je me charge de tous vos frais de voyage, de nourriture, etc., et je vous donnerai cinq cents francs par mois.
Gurnout se confondit en remerciements.
— A propos, reprit Morany, j'ai des raisons particulières pour faire le voyage d'ici à Vienne très-rapidement et sans que rien puisse révéler mon passage. En conséquence, j'envoie mes bagages à l'avance. Je vous prie d'en faire autant.
— Oh ! moi, j'ai si peu de chose !...
— N'importe. Notre voyage sera long, et de Vienne en Moldavie, nous aurons des nuits à passer. Faites une caisse des objets dont vous pouvez avoir besoin et adressez-la à l'hôtel de Y Archer-Royal, à Vienne; c'est là que nous descendrons.
— Très-bien, monsieur.
— Voici dix louis pour le cas où vous auriez quelques petites emplettes à faire. Que votre caisse parle demain. Dites à votre concierge que vous allez en Angleterre, en Belgique, n'importe où, enfin, excepté en Autriche ; mais ne parlez ni de moi, ni du but de notre voyage. Comme vous habitez seul et n'avez pas de famille, cela vous sera plus facile qu'à tout autre.
— Certainement, monsieur. Quand partirons- nous ?
— Après-demain matin, par le train de sept heures dix minutes. Soyez ici demain soir à minuit. Je vous ferai préparer un lit, et nous partirons ensemble pour la gare. Bonsoir, monsieur Gurnout.
Celui-ci se retira tout joyeux.
Le lendemain, Morany arriva rue de Laval à onze heures et demie. Il avait avec lui dans sa voiture son kansamah Abdul-Sherazie.
Par un surcroît de précautions, M. Morany se fit descendre cette fois rue Saint-Lazare, à la gare du chemin de fer. H renvoya la. voiture, traversa la galerie de l'Horloge, sortit par la rue d'Amsterdam qu'il monta jusqu'à la rue de Tivoli, prit cette dernière rue, celle de Clichy, la rue Moncey, la rue Blanche, la rue Chaptal, la rue Pigalle et arriva enfin rue de Laval.
— Suis-moi sans faire de bruit, dit-il au kansamah en ouvrant la petite porte du jardin.
Abdul ôta ses sandales et se glissa derrière son maître.
Au lieu de se diriger comme d'habitude vers la maison, Morany s'avança vers la droite et conduisit le kansamah auprès d'un petit bouquet d'arbres.
— C'est là qu'il faut creuser la fosse, lui dit-il.
— Il me manque des outils.
— Tu trouveras une pelle et une pioche sous le tas de sable... tiens, là..., ajouta-t-il en remuant avec sa canne un petit monceau de sable destiné aux allées.
— Je tiens les outils, répondit Abdul après un moment de silence.
— Creuse au pied de ce grand arbre, Tu n'oublieras pas de trouer de quelques coups de pioche la poitrine du cadavre pour donner issue aux gaz qui, plus tard, soulèveraient la terre au-dessus de lui et révéleraient sa présence.
— Soyez tranquille, dit Abdnl. Avant d'être bhultote j'ai été lughaee, et je n'ai pas encore oublié mon ancien métier *.
— Dès que tu auras terminé la fosse, tu monteras par le petit escalier dans la chambre qui touche le salon. Fais attention que le concierge ne te voie pas passer.
— Soyez tranquille, Sahid, murmura le kansamah, qui s'était déjà mis à la besogne.
Exact au rendez- vous, M. Gurnout arriva à minuit, enveloppé d'un grand manteau de voyage et tenant à la main un petit sac de nuit.
— Votre caisse est partie? demanda Horany, qui tenait à ce que le départ de Gurnout fût bien constaté dans sa maison, afin d'éviter que sa disparition ne donnât lieu à des recherches.
— Oui, monsieur, me voilà tout prêt à vous suivre*
— Très-bien.
Ils causèrent quelques minutes du voyage de M. Horany, àjjropos duquel ce dernier bâtit une histoire avec cette facilité d'invention et de mensonge qu'on retrouve chez tous les Indiens.
— Il est temps de dormir, dit enfin H. Horany, car il faut que nous soyons sur pied demain à cinq heures. Je vais vous montrer votre chambre.
Il alluma un flambeau.
— Venez, ajouta-t-il.
Il ouvrit en même temps la porte du cabinet où le kansamah, le rootnal à la main, attendait la victime qu'on lui avait désignée.
* Le bhuttoU est le thug chargé spécialement d'étrangler les victimes au moyen du rootnal ou mouchoir sacré, Ou n'arrive à ce grade qu'après avoir passé par les emplois de lughaee (fossoyeur) et de sotha. On appelle sotha le thug qui va à la recherche des victimes pour les signaler ou les amener à sa bande
— Couche«-vous etdormez bieti, dit M. Morany, élevant la voix et laissant en même temps tomber le flambeau comme par accident.
Tandis que Gurnout cherchait son chemin à tâtons, Abdul, déjà habitué à l'obscurité, s'approcha doucement du malheureux. Il lui jeta autour du cou le mouchoir que terminait un nœud, qui revint de lui-même dans la main du kansamah par la manière dont il avait été lancé.
Abdul donna une saccade ; on entendit un râlement, puis un corps s'affaissa sur le plancher avec un bruit sourd aussitôt étouffé par l'épaisseur du tapis.
— En vérité, Àbdul, tu n'as pas oublié les leçons du vieux Saffiz-Khan, dit Morany avec un calme inouï. Le chef avait eu raison de te citer comme un habile bhultote.
Abdul sourit comme un homme qui reçoit un compliment flatteur. Puis, mettant sur ses épaules le cadavre du pauvre Gurnout, il le porta au jardin.
Au bout d'une heure, il revint trouver H. Morany.
— Eh bien ? demanda ce dernier,
— C'est fait.
— As-tu songé à mettre dans la fosse la chaux qui était à côté du tas de sable ?
— Oui, Sàhib.
— Tu as tassé la terre, et pris toutes les autres précautions pour que rien ûe révèle çue le êol a élé remué à cet endroit?
— ffai-je pas dit au s&hib que j'avais été deux ans lughùee ?
— Tu as raison. Maintenant, écoute : tu vas prendre le manteau de cet homme et son chapeau* Tu descendras en t'enveloppant jusqu'aux yeux, et tu suivras le père Toulôuzé afin qu'il croie avoir vu sortir l'homme qu'il a
fait entrer. Une fois dehors, tu m'attendras au coin de l'église Notre-Dame-de-Lorette.
— Bot atcha, sahib. (Très-bien ! seigneur.) Une demi-heure après, M. Morany rejoignit son complice. Ils prirent une voiture de place à la station qui existait alors au coin de la rue Ollivier et du faubourg Montmartre et se firent conduire à l'Odéon. De là, ils rentrèrent comme d'habitude par le jardin.
Au mois de mai 1855, tous nos voyageurs s'embarquèrent sur le Neptune, beau trois-mâts du Havre, qui devait toucher au cap de Bonne-Espérance en se rendant à l'ile Bourbon.
Juliette avait emporté beaucoup de livres anglais relatifs à l'Afrique. A peine installée à bord du Ncptune y elle se mit à lire avec assiduité. Clémence voulut aussi apprendre l'Anglais, mais elle y renonça bientôt.
— Je n'ai pas le temps, disait-elle naïvement.
Ce qui ne l'empêchait pas, une heure après, de se désoler en disant qu'elle s'ennuyait, qu'elle ne savait que faire, etc.
Une partie de son temps se passait à jouer aux cartes, à feuilleter quelques romans, et surtout à coqueter avec Savinien, Overnon, Valentin et les trois officiers du bord. Par suite de leur nouveauté, ceux-ci avaient la préférence. Clémence s'en donnait à cœur-joie à tourmenter ces braves et loyales natures qui avaient pris au sérieux ses œillades et ses paroles décevantes.
Un soir, après avoir causé quelques instants avec son
cousin Mazeran, elle le planta là tout à coup pour coqueter avec le second du navire. Yalentin, froissé, s'éloigna brusquement. Il alla s'asseoir tout à fait à l'arrière, sur les cages à poules qui garnissaient la dunette.
Il se sentait profondément triste. L'aspect de la pleine mer, qui porte naturellement à la mélancolie, ajoutait encore à sa tristesse. Il appuya son front sur sa main et se mit à regarder l'eau qui s'enfuyait en gémissant sous les flancs du navire. Un moment il se pencha tellement en dehors, que la moitié de son corps dépassait la balustrade.
— Est-ce que tu as envie de te jeter à l'eau ? lui demanda tout à coup la voix de Juliette, qui tremblait un peu, quoique la jeune femme parlât en souriant.
— Ma foi ! répondit-il, c'est peut-être ce que j'aurais ' de plus sage à faire.
— Alors, tu ne le feras pas, reprit Juliette sur le même ton de plaisanterie.
— Quel est ce livre? demanda r t-il en montrant le volume que M me Bartelle tenait à la main.
— Une grammaire anglaise.
— Et tu ne t'endors pas?
— Quelquefois: mais je me réveille et je recommence.
— Je ne t'aurais jamais crue si courageuse.
— Ce n'est pas du courage mais de la raison.
— Sérieusement, je t'admire. Je découvre chaque jour en toi une foule de qualités nouvelles. Qui peut l'avoir transformée ainsi?
— La nécessité. D'ailleurs, ajouta-t-elle, ce que je fais, toute autre femme le ferait à ma place.
— Non, ma chère amie, reprit Yalentin en secouant la tète, ou du moins une autre femme ne le ferait pas avec la même abnégation courageuse et modeste. Ah ! pourquoi faut-il?...
II s'interrompit brusquement.
— Eh bien !
— Rien, répondit-il en se passant la main sur les yeux. Ah çà ! reprit- il après un moment de silence, tu aimais donc bien M. Bartelle, que, pour le retrouver, tu aies ainsi consenti à exposer non-seulement ta vie, mais celle de tes enfants?
Juliette soupira et resta un moment silencieuse.
— N'est-ce pas mon devoir de tout sacrifier pouf retrouver mon mari ? dit-elle enfin.
— Toujours le devoir !
— Oui, le devoir ; c'est ce mot qui nous sauve, nous autres femmes. Sans la religion et le devoir, que deviendrions-nous ? Tu ne sais pas de quelle confiance on est pénétré lorsqu'on peut se dire : € Ceci est mon devoir.» Et quelle satisfaction on éprouve lorsqu'on a le droit de se répéter à la fin de la journée : « Aujourd'hui encore, j'ai rempli mon devoir. »
— Ttl as raison, Juliette, répondit Valerttin d'un air songeur ; ce que tu dis là, je l'ai senti moi-même. Le malheur de ma vie est de n'avoir pas eu ce sentiment du devoir assez développé. J'ai manqué d'un principe, pour ainsi dire visible, qui me servit de guide et de point de repère. Il m'aurait fallu un intérêt assez puissant pour oôluper mon activité et donner un but à ma vie. Ce que je n'ai pas eu le courage de faire pour moimême, il me Semble maintenant que je l'aurais peut-être fait pour d'autres.
— Je le crois aussi, dit Juliette avec vivacité. C'est un grand malheur que tu sois resté orphelin à quinze ans. Tu croyais que tes folies ne pouvaient causer dechagrin et de dommage qu'à toi-même, et c'est ce qui t*â perdu. Mais tu es jeune encore, et tu peux...
— Je ne puis riéii , reprit-il tristement ; car il me manque un but vers lequel me dirige*.
— Songe â refaire ta fortune.
— Cela ne suffirait pas, Juliette. J'aime les avantages que procure l'argent, et pourtant je hais l'argent luimême. Pour secouer l'indifférence, la torpeur qui Se sont emparées de mon esprit, il me faudrait une passion, ou plutôt un devoir comme tu dis,
— Clémence est libre maintenant, murmura Juliette. Sa fortune dépend de l'expédition qtie nous allons entreprendre, et au succèâ de laquelle tes efforts peuvent contribuer.
— Ce succès même nous séparerait à jamais, Clémence et moi. Je suis trop fier pour me laisser enrichir par elle. D'ailleurs, je la connais; si elle redevient riche, elle ne songera qu'à recommencer son existence d'autrefois. Unir un jaloux comme moi à une coquette comme elle, ce serait nous préparer un enfer à tous deux. Qu'elle soit pauvre ou riche, d'ailleurs je sens que je ne pourrais jamais trouver lé bonheur auprès d'elle.
— Pourquoi?
— Elle est trop coquette et je crains qu'elle n'ait pas de cœur. Ne me dis pas le contraire, Juliette ; je sais qu'au fond tu es de mon avis, et qu'un jour même tu lui
• as reproché son insensibilité, précisément à causé de moi. Exigeant et jaloux comme je le suis, il faut justement que je m'attache à une coquette ! Sais*tu pourtant quel était mon rêve autrefois, oui, même au plus fort de mes folies, au milieu de ces orgies stupides qui ont dévoré ma jeunesse, ma fortune, ma santé, et peut-êlre mon cœur, hélas? Je rêvais une femme qui m'aimât profondément, entièrement, exclusivement. Oh ! si je l'avais trouvée alors!...
— Tu l'aurais trahie peut-être pour dés femmes indi-
gnes d'elle, et si cette femme avait eu le cœur que t« rêvais, elle aurait cruellement souffert.
— Tu as encore raison, dit-il après un moment de réflexion; oui, tu as raison. Comme tous les égoïstes, comme tous les hommes enfin, j'aurais voulu prendre tout le cœur, toute la vie d'une femme et ne lui donnei en échange qu'une partie de mon cœur et de ma vie. J< sens que tu dis vrai ; mais je sens aussi, je te le jure, je sens que, maintenant, il n'en serait plus ainsi ; mais maintenant il est trop tard.
— Qui sait? murmura Juliette.
— Oh ! je ne me fais pas illusion. Autrefois, peut-être, on aurait pu m'aimer, mais qui donc aujourd'hui aurai! la folie d'appuyer son cœur sur une branche morte comme mon cœur ? Tiens ne parlons plus de cela. Lorsque je songe à la vie que je pouvais mener et à celle qui m'attend, j'ai des envies de me jeter dans ces vagues qui semblent m'inviter à chercher dans leur sein le calme et l'oubli.
Par un mouvement instinctif, Juliette appuya vivement sa main sur le bras de Yalentin, qu'elle serra avec une force dont le jeune homme resta tout surpris.
— Oh ! mais , tu es forte comme un Turc ! fit-il en riant, quoiqu'une larme roulât encore dans ses yeux.
— N'est-ce pas? répondit-elle sur le même ton. Ecoute, Yalentin, parlons sérieusement. Tu te plaignais tout à l'heure de n'avoir pas de devoir à remplir, je vais t'en indiquer un, et le plus noble qui puisse occupe! toutes les facultés, tout le dévouement d'un homme.
-~ Parle.
— Regarde Cécile et Emma qui jouent là-bas auprès de cette bonne Toinette. As-tu songé à ce que deviendraient ces pauvres enfants, si je ne puis retrouver leur
père, ou si je succombe moi-même dans ce périlleux trajet que nous allons entreprendre ?
— Quelle idée !
• — Eh bien ! Valentin, si je meurs, jure-moi de veiller sur mes filles, de les aimer, de me remplacer enfin au besoin près de ces pauvres enfants !
— Je te le promets ! s'écria-t-il avec empressement. Ne sais-tu pas d'ailleurs combien je les aime, ces chères petites?
— Oui, je le sais mon ami. Je sais que, dans un moment de danger, tu sacrifierais ta vie pour les sauver, mais c'est plus encore que je te demande. Je te prie de veiller sur elles comme j'y veille moi-même, c'est-à-dire de faire de cette sollicitude ta principale, ton unique occupation. Si elles sont malades, lu veilleras à leur chevet ; si elles sont pauvres , tu travailleras pour les nourrir; si elles aiment, tu chercheras à diriger leur affection vers quelqu'un qui en soit digne ; enfin, tu vivras par elles et pour elles jusqu'au moment où tu pourras abandonner ta tâche à deux époux capables de la continuer. Ne me réponds pas tout de suite , Valentin ; je ne veux pas d'une promesse faite dans un moment d'en trainement. Réfléchis auparavant à tout ce que j'exige detçi.
H secoua doucement la tête en souriant du sourire affectueux et bon qui donnait tant de charme à sa physionomie
— J'ai réfléchi, dit- il, et j'ai compris qu'en donnant un protecteur à tes enfants, tu voulais en donner un â ton écervelé de cousin. Eh bien ! soit ; j'accepte le devoir que tu m'offres avec toutes ses conséquences.
Il courut prendre les petites filles, les amena près de leur mère ; puis réunissant leurs deux têtes mignon-
nés pour les embrasser à la fois, il murmura de manière à n'être entendu que de M me Bartelle :
— Si jamais elles étaient orphelines, je jure devant Dieu de leur servir de père !
— Merci, Yalentin, dit Juliette en lui tendant la main avec émotion, tandis que les deux enfants couraient reprendre leurs jeux.
Savinien, envoyé par M™ Martigné, s'approcha en appelant Yalentin. Celui-ci fit un geste d'impatience et s'éloigna en passant son mouchoir sur ses yeux pour essuyer quelques larmes qui mouillaient ses paupières.
— Allons, murmura Juliette, si je meurs, du moins il veillera sur mes enfants , et le devoir sacré qu'il vient d'accepter le protégera lui-même contre les funestes idées qui le prennent quelquefois. Pauvre Yalentin 1
Comme elle se levait en prononçant son nom à demivoix, elle aperçut à côté d'elle M. Morany, que la brigantme (la voile du mât d'artimon) masquait en partie, car il faisait déjà fort sombre.
*- Ah! vous étiez là! dit-elle en rougissant, comme s'il avait pu lire dans sa pensée.
— J'arrive à l'instant, répondit-il avec un empressement qui fit supposer le contraire à la jeune femme.
Froissée de cet espionnage dont elle n'était pourtant pas assez certaine pour avoir le droit de le lui reprocher, Juliette s'éloigna de M. Morany, qui cherchait à lui parler.
Un éclair de fureur traversa les yeux de l'Eurasian.
— Patience ! murmura-t-il avec un accent de sombre Jalousie.
Puis, après être resté quelques minutes perdu dans ses rêveries, il appela son kansamah» Il ne se doutait guère qu'Abdul était à deux pas de lui, couché sous un
des bancs de la dunette. Au Heu d'accourir à l'appel de son maître, le kansamah s'éloigna en rampant. Deux minutes après, il revint, portant une sorte de petit réchaud sur lequel était une boule incandescente dont Morany se servit pour allumer son cigare. '
— Eh bien ! dit Bhyrrub au kansamah qui le rejoignit sar le gaillard d'avant.
— B aime toujours la tourterelle blanche, répondit Abdul, qui appelait ainsi M me Juliette Bartelle, et il est jaloux de Valentin sakib (seigneur).
— Ainsi il trahit le maître pour cette femme, murmura Bhyrrub.
— Non ; il n'a encore rien révélé.
— Soit, mais un jour ou l'autre il le fera.
— Pas avant qu'il ne soit seul avec la tourterelle blanche, et maître de son sort,
— D se promène souvent le soir sur la dunette et se penche quelquefois sur le bastingage pour regarder les vagues. En le poussant un peu, un jour que la mer sera grosse...
— Garde-t'en bien ; ce serait donner aux feringhees (chrétiens, étrangers) des inquiétudes qui les empêcheraient peut-être de continuer leur voyage.
— Que faire alors ?
— Laisse Morany terminer la tâche que seul il peut accomplir. Quand il ne restera plus qu'elle et lui, alors nous remplirons les ordres du chef.
— Abdul, M** Martigné est bien belle, murmura le khitmurgar.
— Et M me Bartelle est envoyée par Kalec (la Vénus indoue) pour réjouir les yeux et le cœur de ses fidèles.
Tous deux se regardèrent. Un sourire d'intelligence glissa sur leurs lèvres sensuelles, et ils échangèrent un signe mystérieux.
Ils regagnèrent ensuite le petit logement qu'ils occupaient dans Peutrepont, allumèrent leurs gargoulis ! , et prolongèrent leur conversation bien avant dans la r\uït.
Huit jours plus tard, les passagers du Neptune découvraient la montagne de la Table. Ils débarquèrent à Cap-Totvn le 24 juillet, juste deux mois et demi après leur départ du Havre.
La ville du Cap (Cap-Town)^est située au pied de trois hautes montagnes, en face de la mer, à laquelle un terrain sablonneux conduit par une pente insensible. La montagne de la Téte-du-Lion, jointe à celle delà Croupe-du-Lion, abritent la baie de la Table des vents de l'ouest et servent de rempart à la ville.
Plusieurs rues parallèles montent du rivage vers la montagne de la Table. D'autres rues perpendiculaires à celles-ci, parallèles aussi, mais de moindre largeur, traversent toute la ville.
Larges et bien aérées pour la plupart, ces rues sont plantées d'arbres qui donnent un peu d'ombre aux maisons et interceptent le réverbération du soleil, dont les rayons brûlants se réfléchissent sur les flancs de la montagne et sur les murs presque tous blanchis à la chaux. La ville est pavée en grande partie, mais dès que com-
1 Sorte do pipe indoue, composée d'une noix de coco à demi remplie d'eau, que surmonte un tuyau ayant à peu près la forme d'une clarinette dont la partie supérieure ou pavillon remplit le rôle du fourneau. On aspire la fumée par un petit trou pratiqué dans la noix de coco. C'est le houk/t du peuple.
mencent les vents du sud-est, un nuage épais de poussière aveugle les habitants et pénètre jusque dans l'intérieur des maisons. Les habitations, soigneusement entretenues et généralement à trois ou quatre étages, sont bâties en brique ou en granit rouge, ce qui leur donne un peu de monotonie.
Un gouverneur anglais y réside avec de nombreux fonctionnaires de la même nation, et son autorité s'étend sur toute la colonie, dout les limites s'accroissent chaque jour.
Grâce à sir Richard ainsi qu'aux nombreuses lettres de recommandation qu'il apportait, chacun se mit â la disposition de la famÛle Martigné.
Tandis que sir Richard, Valentin et même le sentimental Guitarnan couraient de droite et de gauche pouF se procurer des renseignements et les objets dont ils avaient besoin pour leur futur voyage, Morany, prétextant une indisposition , ne sortait presque pas de sa chambre. Ses amis venaient souvent le voir et s'étonnaient que son indisposition lui laissât si bonne mine. En réalité, il se portait parfaitement bien, mais sachant que plusieurs officiers des régiments alors en garnison au Cap avaient séjourné dans l'Inde, il avait probablement ses raisons pour ne pas s'exposer â rencontrer d'anciennes connaissances. U est vrai aussi que h*" métis et les mulâtres sont vus de fort mauvais œil dam le pays et que personne ne les reçoit. La position de Morany eût élié fort difficile, et ses amis supposèrent que c'était là le vrai motif de sa réclusion volontaire.
Un soir, Àbdul Shérazie vint prévenir son maître qu'un étranger le demandait.
i — Quel est son nom ? demanda Morany*
— Il a refusé de le dire, sahib.
— Est-ce un blanc?
HO LA VENOEANCB D'UN MULATRE.
~ Je crois que c'est un Arabe, 'sahib,
— Fais-le entrer, dit Morany après un instant de silence.
L'individu annoncé par Abdul entra aussitôt.
C'était un homme de taille moyenne, vêtu d'un long vêtement jaune en forme de tunique et d'un turban. appartenait évidemment à une race mélangée. Au front et au nez de l'Arabe, il joignait les lèvres épaisses et le menton fuyant du nègre,
Quoiqu'il n'eût en réalité qu'une trentaine d'années, sa figure, usée par les excès, en portait quarante.
Avant de parler, il attendit que le kansamah se fût retiré.
Pendant ce temps, Morany a lui s'examinaient avec une égale attention.
Enfin le nouveau venu tira de sa ceinture un papier contenant deux ou trois mots écrits en hindoustani et le remit à l'Eurasian qui le parcourut rapidement.
— * Enfin f dit Morany avec un geste de satisfaction, tu es Ben Mossul?
~ Oui, sahib.
— A quel pays appartiens-tu donc?
— A la Mrima '. Mon père était un Arabe de Zanzibar; ma mère était Africaine.
— Tu as bien tardé à venir.
— J'arrive de Quilimané pour le service du maître.
— Rapportes-tu des nouvelles de M, Gaspard Novéal?
— Hélas ! non, sahib.
— Tu es sûr du moins qu'il n'est point revenu par Quilimané?
* On appelle Mrima la contrée au sud de Mombas, frontière méridionale du Sawahill, qui est une portion de la côte africaine située vis-à-vis de nie de Zanzibar.
LA VENGEANCE D f UN MULATRE. 444
— Oh ! pour cela, je le garantis.
— Tu crois alors qu'il est toujours dans le même pays?
— Oui, sahib.
— Comment se fait-il qu'après être allé si .près de lui avec le capitaine Bartelle...
— Bartelle?
— Celui qui se faisait appeler Prosnier, et qui était parti de Zanzibar avec un vieil Arabe que tu as tué, n'est-ce pas ?
— L'Arabe ? oui, sahib.
— Comment se fait-il, te dis-je, que tu n'aies pu arriver jusqu'à M. Novéal?
— Je vais vous l'expliquer. Lorsque les sauvages nous ont faits prisonniers, le capitaine et moi...
— Silence ! interrompit vivement Morany, qui venait d'entendre dans l'escalier la voix de Savinien tt celle de sir Richard.
— Qu'ya-t-il?
— Des visites qui m'arrivent et qui ne doivent pas te voir encore. Entre dans cette chambre. Je te ferai demander après leur départ.
Les deux jeunes gens accouraient joyeux. Ils apportaient des renseignements récemment parvenus au sujet de H. Novéal et de M. Bartelle.
D'après ces renseignements, qui provenaient principalement d'une lettre écrite par un officier en tournée de chasse aux environs de Winsburg, deux Français, dont un portait une longue barbe blanche, parcouraient les terrains giboyeux situés entre Bootchap et Winsburg. Vivant comme devraissauvages.de leur chasse et de leur pêche, ils fuyaient les habitations et couchaient au milieu des forêts.
Une seconde lettre venant de Smithfleld parlait aussi de ces deux chasseurs et ajoutait aux détails déjà fournis
par la missive précédente, que ces deux hommes étaient des marins, ce qui se rapportait fort bien, on le toit, à M. Bartelle.
— Demain, dit Savinien, qui portait la parole, nous devons voir le colonel Carthy, qui revient justement de Colesberg (la dernière garnison anglaise de la colonie), et qui nous donnera de nouveaux détails. U me semble, du reste, que ceux que nous avons obtenus sont de nature à nous encourager beaucoup.
— Certainement, répondit Morany, qui avait hâte de retourner à son Arabe, et qui prétexta un violent mal de tète pour congédier plus vite ses visiteurs.
Ceux-ci apprirent en rentrant que le colonel Carthy était déjà arrivé.
Ils coururent chez lui, conduits par un de ses amis, qui s'était chargé de la présentation.
Le colonel Carthy était un grand bel homme à la figure martiale et bronzée par le soleil. U accueillit fort gracieusement sir Richard et les deux Français.
Les renseignements qu'il s'empressa de leur fournir ne firent que confirmer une partie de ceux qu'ils avaient déjà obtenus.
Il leur donna en outre un conseil précieux dont ils comprirent immédiatement l'importance , et que tout le monde, du reste, les engagea à suivre.
— • En ce moment, messieurs, leur dit-il, on attend de jour en jour à Graaf-Reinet le retour d'une expédition composée de savants et de chasseurs, qui viennent d'explorer les bords de quelques uns des affluents de la rivière Orange.
< Si M. Novéal et M. Bartelle se trouvent dans cette direction, comme vous le supposez, il est probable que les explorateurs en question en auront entendu parler. En tout cas, ilspourront vous donner des détails sur le
LA VEXHEANCE D'UN MULATRE. 113
voyage et sur les meilleurs moyens de l'accomplir. Leurs bceufs et une partie de leurs chariots leur deviendront maintenant inutiles, et ils seront probablement disposés à les vendre bon marché.
c Les bœufs surtout seront une excellente acquisition pour vous ; il faut avoir voyagé en Afrique pour savoir de quelle importance est un bon attelage de bœufs habitués à la route et endurcis à la fatigue.
c rajouterai qu'en partant de Graaf Reinet la route est moins longue et moins fatigante, et que vous rencontrerez d'excellents pâturages pour vos bestiaux, ce qui est une considération fort importante pour un tel voyage. Enfin vous évitez ainsi la traversée du Karroo ou désert, qui est toujours pénible. *
Le raisonnement du colonel était tellement évident que sir Richard et ses compagnons s'empressèrent de s'y conformer. Ils prirent passage sur un navire qui touchait à Port-Elisabeth, et se tirent débarquer dans cette ville, d'où ils gagnèrent Graai-Reinet.
Cetto ville a conservé son caractère hollandais. Ses maisons à tourelles et à pignons irréguliers charment les yeux par leur air de propreté. La population, qui monte à quinze ou seize mille âmes, se compose de marchands et de colons.
Au moment où nos voyageurs arrivèrent à Graaf-Reinet, l'expédition dont leur avait parlé le colonel Carthy venait d'y rentrer.
Aucun des voyageurs qui la composaient n'avait entendu prononcer ni le nom de H. Novéal, ni celui de H. Bartelle. Seulement quelques-uns d'entre eux confirmèrent encore les renseignements déjà recueillis au Cap, en racontant que des Griquas ', qu'ils avaient ren-
1 1>ibu composée de Hottentots de race pure et de métis.
HA LA VEIfGEÀNCE D'UN MULATRE.
contrés, leur avaient parlé de deux Européens qui parcouraient le pays, chassant, péchant et vivant dans le6 bois. On voit que le dire des Griquas coïncidait parfais teraent avec les lettres de Winsburg et de Colesberg. Ces individus n'étant ni Anglais, ni Hollandais, d'après l'opinion des Griquas, pouvaient fort bien être des Français. Un d'eux avait la barbe blanche.
On croit si facilement ce qu'on désire, que les Mar~ tigné se regardèrent comme certains d'avoir découvert la trace de M. Novéal. Je n'ajoute pas de M. Bartelle, car le pauvre capitaine ne comptait que pour sa femme.
On s'empressa de faire tous les préparatifs du voyage. Avant tout il fallait se pourvoir de guides, de chariots, de bœufs et de chevaux. Suivant le conseil du colonel, qu'approuvèrent tous les gens expérimentés, on acheta aux explorateurs qui venaient d'arriver la plupart de leurs bœufe et quatre de leurs chariots qui se trouvaient encore en bon état, malgré leurs pénibles épreuves, et qui n'avaient besoin que de réparations peu importantes.
Comme il n'y avait pas assex de ces quatre chariots pour tous nos voyageurs, on en acheta deux autres chez des colons du voisinage. Chacun d'eux coûta de dix-huit cents à deux mille franc*.
Pour traîner tous ces équipages, il fallut aussi se procurer de six à huit paires de bœufs par wagon, sans compter les bœufs destinés à remplacer ceux qui tomberaient malades en route.
Ces animaux étant beaucoup moins chers alors qu'ils ne le sont maintenant, chaque paire ne revint qu'à cent ou cent vingt francs.
La petite caravane dut aussi emmener des vaches et quelques chèvres pour fournir la provision de lait nécessaire à la cuisine et surtout au café au lait, sans lequel, suivant l'habitude des Boërs, on ne se met
jamais en route. On avait aussi acheté des chevaux, dont les hommes comptaient se servir pour chasser, et qui sont d'ailleurs nécessaires pour découvrir les gués des rivières et pour courir à la recherche des bestiaux lorsque les rugissements des lions leur ont fait prendre la fuite et se disperser dans les bois.
Chaque wagon exigeait trois domestiques. D'abord un driver ou cocher, qui, assis sur le Oiég* de devant, conduit l'ensemble do l'attelage, et «'occupe spécialement des bœufs les plu* rapprochés du chariot; puis un leader (conducteur, guide) chargé de diriger les bœufs de tête* Le troisième domestique veille sur les boeufc de rechange et sur les animaux malades. Le driver reçoit environ un shilling (1 fr. 25 c) par jour, et les deux autres 6 à 7 pence (60 ou 70 o.)» Ceux-ci étaient des Hottentots.
Quant aux provisions, elles se composaient de farine, ris, sucre, café, thé, viande salée, biscuit de mer, eaude-vie, vin, épices de tout genre, poudre, plomb, tabac, (pour les Hottentots), etc.; puis des haches, pioches, leviers, crics, tentes, couvertures et vêtements de rechange, marmites, broches, bouillottes, casseroles, de la vaisselle, etc. Joignes tout cela aux caisses dont s'étaient encombrées nos voyageuses, et vous verrez que le chargement des wagons était complet.
Le guida, qui avait dirigé l'excursion des chasseurs, consentit à repartir avec la nouvelle expédition, quoique sa santé fût cruellement altérée par les fatigues de son premier voyage. C'était un Griqua. Il connaissait parfaitement le pays, mais il manquait de fermeté et 6e laissait facilement effrayer.
116 L * VENGEANCE d'un MULATRE.
M. Morany avait eu d'abord l'intention de proposer pour guide son ami Ben-Mossul, qu'il avait envoyé à Graaf-Reinet dès qu'il avait été décidé qu'on partirait de ce point. Malheureusement le métis arabe se montrait aussi peu disposé à se mettre en évidence dans cette contrée que Morany lui-même.
Poussé par Morany, il finit par lui avouer ou plutôt par lui laisser deviner la vérité.
— Il y a deux ans, comme je traversais le pays des Griquas pour retourner au Cap, dit-il, j'ai rencontré un capitaine anglais qui revenait d'une excursion de chasse. Il ramenait avec lui dix beaux chevaux qu'il avait achetés aux fyiquas. Son guide l'avait abandonné, il m'a pris pour le remplacer. H allait à Graaf-Reinet. Une nuit, les lions ont fait peur aux chevaux, qui ont rompu leurs attaches et qui se sont sauvés dans la forêt.
— Tous?
— Oui, sahib; moi, je me suis mis à leur recherche.
— Et tu ne les as pas trouvés, bien entendu? dit Morany, qui devinait la fin de l'histoire.
— ■ Non, sahib. Alors, vous comprenez, je n'ai pas osé revenir auprès du capitaine.
— Naturellement.
— Par malheur, il avait avec lui de méchantes gens qui ont prétendu que j'avais volé les chevaux pour les vendre à d'autres Griquas... Alors il s'est mis i ma poursuite.
— Je comprends; tu crains de tomber entre ses mains.
— Non, sahib; il est mort.
— Un accident, probablement?
— Oui, sahib.
— Et je suis sûr qu'on aura eu l'injustice de l'accuser à ce propos ?
— Hélas! oui, sahib; mais par Allah, qui m'entend, fêtais innocent comme l'agneau qui vient de naître.
— Si le capitaine est mort, que peux-tu craindre?
— Il y avait trois autres officiers qui sont restés avec nous pendant huit jours et qui me connaissent. Je crois que leur régiment est à Graaf-Reinet ou à Colesberg.
— Très bien ! fit Morany. Je comprends la modestie qui te porte à rester dans l'ombre. Il faut cependant que tu viennes avec nous. Seulement je t'amènerai comme domestique, et tu resteras dans les chariots sous prétexte de ton service. Change de costume, coupe ta barbe et fais en sorte qu'on ne puisse te reconnaître. Une fois que nous aurons dépassé les garnisons anglaises, nous verrons à nous débarrasser du Griqua, et nous te prendrons comme guide à sa place.
Revenons aux préparatifs du voyage.
Dans mon roman Les Filles du Boër (collection Hachette, 1859), j'ai déjà décrit les chariots du Cap; mais, comme la plupart de mes lecteurs ignorent peut-être jusqu'au titre de ce livre, je vais essayer de décrire de mon mieux les wagons dont se servent les fermiers et les voyageurs de la colonie du cap de Bonne-Espérance.
Ces wagons ressemblent un peu aux immenses chariots dont se servent les administrations de chemins de fer pour transporter à domicile les chargements de farines et de grains.
Ils ont environ six mètres de longueur sur un mètre
vingt-cinq centimètre» de largeur- La hauteur des côtés, qui est à peu près d'un mètre à l'arrière, diminue vers l'avant. La planche du fond (buick planck) , ou planche de ventre, ainsi que les deux planches de côté (fe*r), ne sont la plupart du temps maintenues que par des courroies et des taquets, et reposent sur le train de derrière, qui est fixe. L'avant-train est mobile et pivote sur une énorme cheville.
Le chariot est surmonté de cerceaux que croisent et maintiennent des barres longitudinales. Les arcades ainsi formées supportent une seconde toile blanche d'un tissu épais et fort, qui, débordant & l'avant et à l'arrière, y forme des rideaux appelés klap ou klapjes.
De solides courroies en peau de buffle fixent à l'avant du chariot un grand coffre sur lequel se place d'habitude le driver ou conducteur, à-côté de qui peuvent s'asseoir encore deux autres personnes. Un coffre parallèle est établi à l'arrière du wagon; le long du chariot, mais à l'extérieur, courent des coffres plus étroits soutenus par deux barres horizontales solidement fixées au corps du véhicule.
Enfin, sous la planche de ventre, à laquelle il est suspendu et débordant un peu à l'arrière , se trouve un treillage comme on en voit sous les voitures de roulîer, qu'on appelle le trop, et qui contient les objets pesants ainsi que les gros ustensiles de cuisine.
Des poches de diverses grandeurs sont fixées aux cerceaux de l'intérieur, et servent à contenir les petits objets d'un usage journalier, tels que brosses, peignes, ciseaux, etc.
Un cadre en bois garni de fortes courroies croisées et tendues est suspendu à l'intérieur. C'est le lit du voyageur, qui le recouvre pour la nuit d'un matelas ou de quelques peaux de moutons.
LA VBNG5ANCE D*UN MULATRE. 419
Un timon énorme, deux chaînes d'enrayage et Un sabot en fer ou en bois complètent le wagon.
A cette immense machine, qui peut porter jusqu'à trois mille kilogrammes, où attelle cinq ou six paires de bœufs au moyen de jougs qui portent sur le cou de ranimai et lui permettent de déployer toute sa force.
Le conducteur est généralement un baastard (on appelle ainsi le métis provenant des relations d'une Hottentote avec un blanc ou même avec des Africains d'une autre race que la sienne).
Tous les baastarfa sont d'excellents cochers et manient avec une vigueur et surtout avec une dextérité merveilleuse un énorme fouet dont le manche a plus de six mètres de longueur. La courroie, plus longue encore de deux mètres environ, se termine par une foreshck (mèche ou brime de postillon) d'environ soixante centimètres, faite avec la peau de certaines antilopes.
Le kader, qui n'a souvent que quatorze à quinze ans, marche en tête de l'attelage et se sert pour activer ses animaux injambock ou cravache en hippopotame.
Ces chariots, qui sont la véritable demeure des colons en voyage, pèsent par eux-mêmes un poids énorme, car vu l'état affreux des routes, dont un Européen ne saurait se faire une idée, tout doit être sacrifié à la solidité.
Le soir, on laisse retomber les deux rideaux de l'avant et de l'arrière, on allume la lampe suspendue au centre du chariot, on étend les matelas, les couvertures, et l'on se met au lit exactement comme dans sa propre maison,
Déeidé à ne rien négliger pour pénétrer dans l'intérieur jusqu'à ce qu'elle eût découvert son mari, M me Bartelle avait acheté deux wagons : un grand d'abord, qu'elle habitait avec ses filles et la fidèle Toinette, puis un antre plus petit, mais très-solide, destiné à rempla*
cer le premier, si l'on arrivait à des passages impraticables auu grands chariots.
"Avec son avarice habituelle, Geneviève avait saisi cette occasion de voyager aux dépens des autres et demandé à M ne Bartelle la permissipn d'occuper provisoirement le petit wagon.
— Dès qu'il te deviendra nécessaire, j'en achèterai un, dit Geneviève; mais j'aurai toujours économisé une parti'e du trajet.
Il en résulta naturellement qu'au bout de huit jours, Geneviève regardait le chariot comme lui appartenant. Elle en aurait même fait déguerpir Bertrand Gavard, le domestique de Juliette, si la présence de cet homme ne l'avait rassurée pendant la nuit. Talentin et sir Richard occupaient le même chariot. Savinien en avait un pour lui seul. Son domestique couchait à l'arrière, séparé de lui par un rideau. Le cinquième chariot était la propriété de Morany. Dans le sixième , logaient M m ° Clémence Martigné, sa domestique, et le petit Frédéric.
Guidée par les conseils d'un missionnaire qu'elle avait eu la bonne fortune de rencontrer à Graaf-Reinet, Juliette avait acheté en outre deux ânes pour ses filles. Certaines parties de l'Afrique, en effet, sont infestées par une maladie particulière aux chevaux, qui n'en laisse échapper aucun. En d'antres endroits, la mouche tset$é y inoffensive pour l'homme, décime les bœufs et les chevaux par ses piqûres toujours mortelles. Les ânes seuls échappent à tous ces dangers. La sûreté de leur pied les rend d'ailleurs d'une grande utilité dans ces pays de ravins et de fondrières.
Les premiers jours du voyage furent excessivement difficiles, à cause des habitudes paresseuses de Clémence et de Geneviève. On était convenu d'adopter la méthode habituelle des Boêrs, c'est-à-dire de partir vers trois à
quatre heirfes du matin, afin d'éviter la chaleur, et de marcher jusqu'à neuf heures environ. A cette heure- là, on fait halte; on lâche les bœufs, qui vont paître aift environs l'herbe, sur laquelle ils ne trouvent plus de rosée. Vers trois à quatre heures de l'après-midi, on repart, et l'on voyage encore jusqu'à neuf heures. Une fois le souper terminé, chaeun se hâte d'aller dormir, afin d'être prêt pour le lendemain. Les Hottentots seuls restent au coin du feu à fumer et à se raconter d'interminables histoires.
Quand on éveillait les deux Parisiennes, il fallait, comme on dit, la croix et la bannière pour les décider à se lever. Leur toilette prenait un temps infini. Chacun se réglant d'abord sur ce retard prévu , il en résultait qu'on partait généralement trois ou quatre heures après le moment fixé.
xm
Il fallait alors voyager sous les rayons les plus ardents du soleil, et l'on ne pouvait atteindre que fort avant dans l'après-midi les haltes, marquées habituellement par une fontaine ou quelque ruisseau. Après le repas, il devenait naturellement impossible de faire une seconde étape. Le scofl, ou parcours journalier d'un bœuf, que les Boérs évaluent à sept ou huit lieues, n'était plus que de la moitié; puis les bœufs, dont l'appétit ne s'éveille que tard, partaient souvent sans manger et souffraient doublement de la chaleur.
De ce train là, on aurait mis plus de quinze jours à gagner Golesberg.
12t LA VBN0EANC» D'UN MULATRE. .
Après y avoir mis toute la patience possible et épuisé tous les degrés de sommation, Juliette prit enfin son parti, Au moment de se retirer dans son chariot pour la nuit, elle dit à ses cpusines avec douceur, mais avec fermeté ;
— Je vous préviens, mes chères amies, qu'à l'heure convenue, je me mettrai en route demain matin, que les autres soient prêts ou non.
Comme on sentait bien qu'il était impossible de continuer à voyager aussi lentement qu'on l'avait fait jusque là, chacun approuva la résolution de Juliette et promit d'être prêt pour quatre heures du matin.
A trois heures, Bertrand, Furetai et les domestiques hottentots commencèrent à allumer le feu ainsi qu'à préparer tout ce qu'il fallait pour le café. Suivant l'habitude hygiénique des Boërs, on ne se mettait jamais en route, en effet, sans avoir avalé un bol de café au lait.
Juliette et ses filles, Valentin, Morany et sir Richard se trouvèrent réunis à l'heure convenue. On fit une première sommation aux autres retardataires, tandis qu'Overnon allait complaisamment éveiller son domestique James Kanstick.
~- Pourquoi ne vas-tu pas aider les autres domestiques ? lui dit sir Richard.
~ Oh, monsieur, je respecte trop le service de monsieur pour me présenter dans cet état, répondit gravement John en jetant un regard de désolation sur ses habits frippés par la nuit.
— Alors dépêche-toi et occupe-toi du déjeuner,
— Oui, monsieur, reprit John avec un salut respectueux.
Et dès que son maître eut tourné les talons, le digne valet de chambre alluma son cigare et se donna bien garde de paraître avant l'instant du déjeuner. Il en était
ainsi, du reste, chaque matin, grâce à la naïve patience de sir Richard.
À quatre heures moins un quart, tous les voyageurs, moins Clémence et Geneviève, étaient assis autour du feu, et prenaient gaiement leur café. Emma et Cécile, déjà peignées, lavées, etc., par leur mère et par leur fidèle Toinette, embrassaient tout le monde, et égayaient le repas matinal de leurs rires et dfi leurs cris joyeux. Frédéric, qui les entendait de son wagon» n'eut pas le courage d'attendre sa mère et vint rejoindre ses cousines, Elles l'accueillirent par des plaisanteries sur sa paresse* Le pauvre garçon, très sérieusement humilié, vint chercher Bertrand et Furetai, qui certifièrent solennellement que Jf. Frédéric avait été retenu de force jusque-là par sa mère et par Brigitte.
Tandis qu'on achevait d'atteler les chariots, une dernière sommation fut adressée à Geneviève et à Clémence. La première me répondit que par deux ou trois paroles inintelligibles , mâchonnées d'un air furibond. Quant à Clémence, elle déclara lauguissamment qu'elle était fatiguée et qu'elle avait encore besoin de deux heures de sommeil.
— - Alors nous allons partir sans toi, dit Juliette.
Clémence 6e retourna de l'autre côté et ne répondit pas.
Dix minutes après, tous les chariots étaient attelés, sauf ceux de Clémence et de Geneviève.
— En route! dit Juliette, qui sentit la nécessité de montrer à son tour de la résolution, car il était évident que le voyage devenait impossible dans des conditions pareilles.
— Et M» ê Martigné? demanda Savinien.
— Elle nous rejoindra.
— Attendons encore un peu.
— Non, reprit Juliette avec fermeté. A ce train-1^ nous ne ferions pas six milles par jour, et nous flairions par compromettre le succès de notre voyage. Dusse je partir seule, je pars.
— Je vous suis, madame, dit M. Morany. |
— Alors, moi, je vais rester pour tenir compagnie à Clémence, fit Savinien.
— Et moi aussi, murmura sir Richard, tout honteux de cette faiblesse, qu'il se reprochait comme une injustice envers M me Bartelle.
Juliette étouffa un soupir.
Bien qu'il fût non-seulement juste, mais indispensable de l'imiter, si l'on tenait à poursuivre sérieusement l'expédition, elle se voyait déjà abandonnée par deux de ses compagnons. Yalenlin lui-même hésitait visiblement.
— Et toi, Yalentin?lui demanda-t-elle sans le regarder, car elle craignait que son regard ne trahît son désir et n'influençât le jeune homme.
— Cousin Yalentin vient avec nous, bien sûr, répondit gravement Emma en sautant d'un bond sur les genoux de Yalentin; moi, j'ai peur des hommes noirs quand il n'est pas là.
La naïve confiance de l'enfant fit triompher les bons sentiments qui luttaient dans le cœur de Yalentin contre les conseils de l'amour et de la jalousie. Il jeta un regard un peu attristé du côté du wagon où reposait la belle Clémence, et partit avec Juliette et M. Morany.
Yalentin fut d'abord un peu triste. Il songeait à l'accueil que Clémence lui ferait le soir et à toutes les faveurs qu'elle accordait à ses rivaux pour le punir de sa désertion. Juliette, qui le voyait cheminer tout soucieux à côté de son wagon, se reprochait déjà d'avoir abusé de sa complaisance. En ce moment Emma et Cécile, qui
LA VE\r,EÀNCE D'UN MULATRE. 125
graissaient fort occupées d'un petit complot, firent signe IValentîn de s'approcher davantage du chariot, qui venait de s'arrêter pour laisser souffler les bœufs.
— Que me veux-tu, Sapajou? demanda Yalentin qui remarqua les signes télégraphiques d'Emma.
— Elle a envie que vous la fassiez monter sur son âne, monsieur, dit enfin Toinette.
— Tiens ! répondit Valentin, c'est une idée.
Il fit seller les ânes, installa les deux enfants et marcha à côté d'elles, guidant les montures et apprenant aux deux petites amazones à se tenir sur la selle. Au bout de dix minutes, il avait oublié Clémence et sa jalousie. Juliette le suivait d'un œil attendri. H. Morany, sombre et silencieux, les observait tous deux à la dérobée. Par moments, un sourire haineux glissait sur ses
Vers onze heures, on arriva à une ferme habitée par des colons hollandais.
C'était une grande maison composée d'un rez-dechaussée seulement et flanquée d'un hangar. Couverte en roseaux fixés sur des lattes de bambous, elle avait l'air d'une immense chaumière.
Vis-à-vis se trouvait le kraal ou parc à bestiaux, formé de palissades disposées en cercle. À gauche de la maison et un peu en avant , se dressait le séchoir à linge.
Cinq ou six marmots, engouffrés dans de vastes pantalons qui leur montaient aux aisselles, et une douzaine de petits Hottentots demi-nus, accoururent au devant des voyageurs.
Quant aux grandes personnes, il n'en parut pas une seule, quoique le driver eût fait claquer son énorme fouet de manière à être entendu à une demi-lieue.
— Ah ! çà, murmura Joseph, tout le monde est donc
certaine intelligence. Ses hôtes ayant demandé à visite* la bergerie, il offrit de les accompagner.
En les promenant, il leur raconta qu'il était le grandpère des marmots qui jouaient autour d'eux en ce moment, tout joyeux des petits cadeaux que leur avait faits M me Bartelle.
— Mes filles sont dans un champ voisin, leur dit-il, ei vont revenir tout à l'heure; quanta mes fils, ils sont partis ce matin pour la chasse.
— Quelle chasse?
— Aux springboks, monsieur. Il y a dans ce momentci plusieurs bandes de ces antilopes anprès de notre maison. Vous avez dû entendre des coups de fusil sur la route.
— Si nous allions rejoindre les chasseurs ? dit 7alentin en regardant Juliette.
— Volontiers, répondit-elle.
Laissant Emma et Cécile sous la garde éprouvée de Toinette et de Bertrand, Juliette se hâta de faire ses préparatifs. Elle trouva son cousin occupé à sangler le cheval qu'elle devait monter. Cette attention toucha Juliette. Elle s'élança en selle, le cœur tout joyeux, avec plus de gaieté et de légèreté encore que d'habitude.
— Quelle sylphide ! dit gaiement Yalentin en plaçant dans l'étrier le joli pied de la jeune femme, mal dessiné pourtant par des bottines en peau épaisse.
— Ah! tu trouves? Eh bien ! que fais-tu là à me regarder?
— Ha foi! je n'en sais rien, répondit-il en rassemblant les rênes de son propre cheval. Je trouve que le changement d'air ta fait du bien, voilà tout. Donne ton ftisil à ce raoricaud, il te le rendra sur le terrain delà chasse. En avant, reine des Amazones !
Et ils partirent au galop avec If. Morany et le boas*
Tout vieux qu'il était, ce dernier se tenait fort droit en selle, et sou lourd roër, ou fusil à un coup, ne semblait pas plus lui peser qu'un pistolet. Au bout d'une heure environ, on arriva à une petite colline du sommet de laquelle on découvrit une vaste plaine de plusieurs lieues d'étendue. A deux milles à peu près de la colline, des bandes de divers animaux sauvages galopaient, s'arrêtaient et repartaient encore. Une vingtaine de Hottentots à cheval cherchaient à les diriger vers de petits bouquets de bois où les tireurs se tenaient cachés.
Hendrick posta Juliette et Valentin à cinq cents pas de ses deux gendres, derrière un bouquet d'arbustes et de mimosas. Il emmena avec lui H. Morany, qui le suivit silencieusement en jetant sur Valentin un sombre regard qui ne put échapper à M me Bartelle.
Depuis quelques jours, en effet, elle observait beaucoup H. Morany, dont la réserve inusitée la préoccupait. An lieu de chercher,, comme à Paris, à rompre chacun de ses entretiens avec Valentin et à dire du mal de ce dernier, Morany affectait maintenant de le laisser seul avec Juliette. Il ne parlait même jamais du jeune homme qu'en fort bons termes. L'expression de ses yeux contredisant singulièrement ses paroles, Juliette ne pouvait s* 1 , défendre d'une sorte d'inquiétude, vague et sans motif, mais qui ne l'en tourmentait pas moins.
Les cavaliers hottentots, qui s'étaient arrêtés en voyant paraître Hendrick Toster et ses hôtes, recommencèrent leurs manœuvres pour ramener vers les chasseurs les bandes de springboks, de zèbres, de koudous et de harteDeest.
Le springbok (bouc sauteur) est une antilope, ainsi nommée à cause des bonds continuels et fort élevés qui forment sa marche habituelle. L'arrière-train de cet tiiimal est garni de longs poils blancs en dessous, qui
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se relèvent quand il saute, et ressemblent de loin à des flocons de neige. La chair de cette antilope* est trèsestimée.
Le koudou au contraire, a une viande sèche et dure. Son corps est gris-souris foncé, avec des raies blanches à l'arrière, et une crinière sur le cou. Il est un peu plus grand qu'un âne et surtout plus long. Ses cornes en spirale mesurent un mètre de hauteur.
Quant au hartebeest, c'est le bubale de Buffbn, ainsi nommé à cause de la ressemblance de sa tête avec celle du bœuf, n a de un mètre cinquante centimètres a un mètre quatre-vingts centimètres de hauteur*
Au bout d'une demi-heure, ces animaux se rapprochèrent peu à peu, adroitement poussés par les Hottentots, qui, se montrant à eux dacôté opposé aux chas* seurs, les décidaient à fuirdans cette direction.
Pendant son séjour au Cap, Juliette qui songeait à tout, avait appris à tirer le fusil et le pistolet. Comme elle y avait mis son application et sa volonté habituelles, la jeune femme avait acquis une certaine adresse.
Au moment où une bande de quarante à cinquante springboks passaient à trois cent cinquante pas environ de son poste, la jeune femme vit Valentin épauler son fusil. Elle se hâta d'en faire autant, visa de son mieux et tira bravement. Un springbok fit un bond à trois pieds de terre en épanouissant les larges poils blancs de sa culotte.
Yalentin tira aussi, mais la bande rapide était déjà loin. Le springbok blessé par Juliette restait seul en arrière.
— A cheval! cria Yalentin, il est à nous! Victoire, cousine, victoire!
Il courut à l'endroit où Ton avait laissé les chevaux sous la garde d'un Hottentot de la ferme. A côté de ce
LA VENGEANCE D'UN MULATRE. *8l
dernier, perché comme on singe sur un grand étalon baibrun, se trouvait maître Joseph Furetai, qui était arrivé là, Dieu sait comment, grâce à l'instinct de son cheval, sans doute
La vue perçante duHottentot découvrit de loin M. Mazeran et M™ 8 Bartelle. Il piqua des deux et arriva bientôt près de Juliette, tenant en laisse les chevaux des deux jeunes gens. Quant à Joseph, qui faisait forcément ce que voulait son cheval, il suivit les trois autres coursiers.
Valentin aida Juliette à se mettre en selle ; puis tous deux partirent à fond de train, suivis ou plutôt précédés par Furetai que son maudit étalon emballait le mieux du monde.
Le petit drôle ne savait pas montera cheval, mais tout chétif qu'il fût, il était assez agile, et. de plus, très* intrépide. Renonçant à gouverner son cheval, il se bornait à se maintenir en selle à grands renforts de crinière et d'arçons.
Emporté par sa monture, Joseph arriva le premier auprès du springbok qui venait de tomber épuisé sur le gazon, y étalon s'arrêta par un mouvement si brusque que Furetai, lui passant pardessus la tète, alla s'allonger à deux pas du springbok.
La première chose qu'aperçut le pauvre Joseph en se relevant fut une paire de cornes longues et luisantes dont le voisinage lui sembla si inquiétant, qu'il bondit en arrière en jurant comme un païen. .
Valentin acheva le springbok en lui tirant un coup de pistolet à bout portant.
— Diane n'était qu'une écolière à côté dp toi, dit le jeune homme en élevant les bras pour recevoir sa cousine, qui se laissa glisser de son cheval. Permets-moi de te féliciter de ton début.
Il la saisit dans ses bras el l'embrassa gaiement avec tant de candeur et de bonne amitié, qu'il n'y avait pas moyen de se fâcher contre lui.
En ce moment, d'ailleurs, Juliette était trop animée, trop heureuse pour ne pas tout prendre du bon côté. Cette journée devait dater dans sa vie, car elle lui avait révélé ce dont elle était capable, et l'avait rassurée sur ses propres forces. Pour la première fois, elle avait osé faire nettement acte d'autorité et maintenir sa résolution.
Elle commençait à ne plus éprouver cette défiance, ce doute d'elle-même, ce besoin d'avoir des avis étrangers qui l'empêchaient autrefois de prendre une décision. Enivrée par le grand air, l'exercice du cheval, l'ardeur de la poursuite, et sans doute aussi à son insu par la présence de celui qu'elle aimait secrètement et que nulle rivale ne lui disputait en ce moment, la jeune femme se sentait toute transformée.
Elle se disait avec une sorte d'orgueil, qu'au besoin, elle pourrait défendre ses enfants contre de sérieux dangers.
En arrivant à la ferme, vers six heures du soir, les chasseurs aperçurent les chariots des autres voyageurs. On achevait de dételer leurs bœufs, qui, ayant voyagé par le plus fort de la chaleur, tiraient la langue et semblaient très-fatigués.
Juliette entra dans la grande pièce qui servait de salle à manger, toute rouge encore et tout animée de la chasse. Savinien et Overnon la plaisantèrent gaiement. Quant à Clémence et à Geneviève, elles la complimentèrent d'un air moqueur, avec ce petit sentiment de rancune que le moindre triomphe d'une autre femme inspire aux personnes de leur caractère.
Dès que les domestiques eurent terminé le dîner, les convives s'assirent devant une grande table placée dans
oo coin de l'appartement. Les mets abondants,, mais grossièrement accommodés, se composaient d'énormes pièces de mouton et de springbok, le tout cuit avec la graisse provenant de l'énorme queue des moutons du Gap, qui pèse jusqu'à huit ou neuf livres.
Un des enfants récita une sorte de Benedicife, débité si vite et si confusément que personne n'y coinprit,mot.
— Servez-vous, dit le baas en piquant son énorme fourchette dans le plat qu'il avait devant lui.
Chacun tira un couteau de sa poche, et se mit à manger atec le robuste appétit que développe l'air salubre et vif de ces contrées.
Geneviève et Clémence firent leur possible, pendant toute la soirée, pour piquer M me Bartelle; mais leurs petits mots aigres-doux glissaient sur M bonne humeur de la jeuue femme, qui les tournait en plaisanterie.
Les attaques devinrent pourtant si vives, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre que, Valentin, impatienté, prit la défense de sa cousine.
— Vous reprochez à Juliette d'être restée ici après avoir insisté pour partir, dit-il. Si elle est restée, c'est uniquement pour vous attendre.
— Puisque son ardent désir de rejoindre H. Bartelle lui fait trouver trop lente notre manière de voyager, il vaut mieux nous séparer, fit Geneviève, hargneuse comme toute femme grasse et douillette qui vient de voyager pendant six heures sous un soleil brûlant et par des chemins affreux.
— Alors, reprit Valentin, qui était parfois brutal avec les gens qu'il n'aimait pas, vous feriez bien de profiter de l'occasion pour acheter un des chariots de Mynheer Toster.
— Pourquoi cela?
— Dame, parce que Juliette aura évidemment besoin de son wagon.
— Est-ce une menace?
— Pas du tout ; c'est une observation toute naturelle et que vous auriez dû être la première à faire.
Rouge de colère, elle se mit à apostropher Valentin avec tant de véhémence et de volubilité qu'elle bredouillait.
À bout de raisons, Geneviève éclata en sanglots, en criant qu'elle poursuivrait le voyage toute seule, à pied, et autres phrases du même genre. Malheureusement pour elle, Juliette avait compric depuis plusieurs jours qu'elle serait obligée, tôt ou tard, de se séparer de ses compagnes de voyage. S'il ne se fût agi que d'elle seule, ta vaillante jeune femme eût, sans hésiter, abandonné le wagon à sa rageuse cousine, qui pourtant, était proportionnellement plus riche que M ma Bartelle, et pouvait parfaitement s'acheter un chariot. Hais le salut de son mari et la vie de ses enfants étaient en jeu, et Juliette sentit qu'elle devait persévérer dans son système de fermeté et conquérir à tout prix son indépendance.
Tout en consolant la veuve éplorée, M* 9 Bartelle l'engagea nettement à acheter un des chariots de Mynheer Toster. Sa fermeté abattit complètement la mauvaise humeur de l'avare Geneviève. Celle-ci supplia sa cousine de lui par* donner ses récriminations, qu'elle rejeta sur la fatigue du voyage, et elle devint aussi humble qu'elle s'était montrée agressive.
Après cette soirée orageuse, chacun se sépara. Avec
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leur hospitalité habituelle, les boôrs voulaient absolument céder leurs lits aux voyageurs; mais ceux-ci pré* férèrent dormir dans les chariots.
Juliette se coucha toute émerveillée de sa journée. Pour la première fois de sa vie, en effet, elle avait triomphé non-seulement des autres, mais surtout d'elle-même, c'est-à-dire de sa timidité ainsi que de son penchant à m laisser dominer et à céder, lors même qu'elle avait raison. Hais ce qui la rendait heureuse surtout, c'est que Valentin l'avait défendue contre Clémence,
— Il l'aime encore ! murmurait-elle en s'endorraant; mais n'importe ; il y a trois mois, il n'aurait pas osé me soutenir ainsi contre elle.
Le lendemain, on partit un peu en retard sur l'heure axée la veille; mais Juliette se montra généreuse et attendit patiemment.
Apartir de ce jour, Geneviève, tout en détestant davantage M*» Bartelle, n'osa plus la contredire aussi ouvertement. En revanche, Clémence devenait de plus en plus malveillante à l'égard de sa cousine.
Au bout d'une quinzaine de jours, on arriva enfin à Colesberg, la dernière garnison située sur les frontières delà colonie et des pays habités par les tribus sauvages. Là se trouvait un régiment de cavalerie dont sir Richard Overnon connaissait le colonel. Les officiers, qui s'ennuyaient profondément dans ce pays sans ressources, accueillirent avec empressement les voyageurs français.
Tout en leur fournissant une foule de renseignements qui donnaient encore plus de probabilité à la présence de Gaspard Novéal aux environs de Kuruman, ils firent leur possible pour dissuader les trois femmes de leur expédition, qui allait devenir très-périlleuse» La peinture exacte, du reste, des dangers et des privations qu'elles allaient avoir à surmonter, effraya vivement Clémence et
Geneviève. Si M°" Bartelle avait consenti à ne pas pousser pins avant, peut-être auraient-elles volontiers renoncé à une expédition dont leurs fatigues passées les avaient déjà découragées. Mais Juliette restant inébranlable, elles n'eurent garde de la laisser partir seule à la recherche de l'oncle aux millions.
Grâce à son énergie, M me Bartelle avait soutenu d'une façon merveilleuse la fatigue de la route. Clémence, au contraire, avait beaucoup perdu de sa beauté. Sir Richard et Yalentin ne purent s'empêcher de faire cette remarque à une soirée que les officiers du 27 e improvisèrent en l'honneur des jolies voyageuses. Malgré la simplicité de sa toilette, M™ 8 Bartelle y obtint beaucoup de succès. Les plus brillants officiers s'empressèrent autour d'elle.
Yalentin, d'abord ravi des succès de sa cousine Juliette, devint bientôt maussade et de mauvaise humeur sans trop savoir pourquoi. Il s'approcha de Clémence, et se mit à causer avec la verve sarcasliqije et piquante qui rendait parfois sa conversation si amusante. Quelques officiers se groupèrent autour d'eux.
En voyant Yalentin attentif auprès de Clémence, la pauvre Juliette sentit s'évanouir le petit moment de joie qu'elle avait goûté. Elle devint triste. Comme tout le monde riait auprès de Clémence, grâce à la verve de M. Mazeran, les désertions commencèrent à se faire autour de Juliette. Bientôt M me Bartelle elle-même se rapprocha du groupe principal. M ne Martigné, qui tenait le dé de la conversation, n'eut garde de l'abandonner à sa rivale. Quant à Yalentin, il ne fit pas non plus à Juliette l'accueil aimable et affectueux auquel il l'avait accoutumée.
Est-il besoin de le dire ? le véritable motif de la mauvaise humeur de Yalentin (motif qu'il if'avait garde de s'avouer à lui-même), c'était d'avoir vu Juliette causer
si longtemps avec d'autres, sans paraître songer à son cousin.
Ce dépit était fort injuste de sa part. Il avait d'autant moins le droit d'être jaloux de Juliette qu'il ne l'aimait pas, et que, devant elle, il courtisait ouvertement une autre femme; mais le cœur des hommes est ainsi fait.
L'accueil assez peu gracieux de Valentin froissait d'autant plus vivement M" 6 Barlelle qu'elle était loin d'en deviner le vrai motif et qu'elle l'attribuait tout naturellement à un sentiment d'indifférence.
Vers onze heures du soir, Juliette fit signe à Clémence qu'il était temps de se retirer. Celle-ci, alors dans tout le feu de son triomphe, n'eut garde d'obéir à cette muette invitation. M nê Bartelle fut obligée de lui rappeler qu'on devait partir le lendemain à quatre heures du matin.
— C'est impossible! s'écria Clémence. Nous sommes trop fatiguées : il nous faut encore un jour de repos.
Ce fut la répétition de la scène que nous avons déjà racontée ; mais, cette fois, les deux cousines se trouvaient plus vivement surexcitées. Clémence était persuadée que le dépit d'avoir été vaincue par elle était le véritable motif de l'insistance de M nê Bartelle. De son côté, celle-ci cédait peut-être, à son insu, au sentiment pénible que lui avait fait éprouver la froideur de son cousin.
Lorsqu'on fut sorti de la vaste pièce qui avait servi de salle de bal, l'orage éclata. Cette fois, Juliette, prenant son parti, déclara qu'elle ne voulait plus avoir à soutenir Je pareilles discussions.
— Vous m'avez fait perdre plus de quinze jours, ditelle à Clémence et à Geneviève. Dans un voyage comme le nôtre, les heures mêmes sont précieuses. Puisqu'il vous est impossible de suivre les conseils qui vous sont donnés de tous côtés, trouvez bon que je m'y conforme. Demain, je pars avec vous ou sans vous.
La question du wagon occupé par Oeneviève vint encore embrouiller les affaires.
L'avare douairière y mit toute la mauvaise foi possible, tantôt priant, tantôt menaçant presque M m * Bar lelle, qui restait impassible.
A minuit, Juliette quitta ses cousines, fatiguée, découragée, écœurée, comme on dit, par l'injustice, les reproches blessants et surtout par le manque complet de bon sens des deux veuves. Il lui fallait maintenant différer forcément son départ de quelques heures & cause du chariot de Geneviève. Le lendemain matin, au lever du soleil, elle fit décharger ce wagon et porter tout ce qui appartenait à M me Martigné dans la maison qu'occupait cette dernière. On devine la fureur de la veuve, qui était pourtant moins malheureuse qu'elle ne le méritait, puisque, la veille, la femme d'un officier lui avait offert un chariot, pour le prix modéré de 1,500 francs,
— Que va faire Valentin? se disait M» 9 Bartelle, en s'occupant activement de tous ses préparatifs. Si je lui demande de m'accompagner, je sais qu*il le fera, ne fûtce qu'à cause de mes enfants ; mais ce sera pour lui un grand chagrin de quitter Clémence* Ai-je le droit de les séparer ainsi, moi qu'il n'aime pas et qui ne puis lui offrir aucun dédommagement, puisque je n'ai même pas le droit de l'aimer? Puis, voyager seule avec lui,.. Non, non... pour Valentin comme pour moi, je ne le dois pas... Et pourtant, j'ai peur de Morany... S'il n'y avait que moi encore, mais mes deux pauvres petites filles!... Dieu puissant qui lisez dans mon cœur, s'écria-t-elle avec une profonde angoisse, inspirez~moi ce que je dois faire. De tous côtés je ne vois que dangers pour moi !
Elle se jeta à genoux et pria avec ferveur. Au bout de quelques minutes, elle se releva plus ferme et plus courageuse.
— Faisons notre devoir, murmura-t-elle, Dieu me protégera. Je ne dirai rien à Yalentin.
Il avait été convenu qu'on déjeunerait ensemble le lendemain. Par suite de la paresse et de l'ivrognerie des Bottcntots, il est fort difficile de les faire démarrer d'un ancrage, comme disent les marins. Aussi, la journée du dépari ne compte-t-elle jamais que comme une demi-étape.
Pendant tout le déjeuner, Clémence employa toutes ses séductions pour enchaîner Yalentin, qu'elle voyait triste et préoccupé. Soit qu'elle l'aimât véritablement, soit qu'elle cédât à un moment d'entraînement et de jalousie, soit plutôt qu'elle obéît à sa coquetterie naturelle, elle laissa échapper quelques aveux qui firent bondir de joie le cœur de Yalentin. Quelle quefftt son amitié pour Juliette, ce n'était guère au moment où M» f Martigné venait de lui avouer en quelque sorte son amour, qu'il pouvait la quitter.
Clémence, du reste, eut bien soin de le lui faire sentir. Geneviève et elle s'étudièrent, en outre, à exciter son amour-propre par des plaisanteries sur l'empire qu'elles prétendaient que M** Bartelle exerçait sur son cousin.
Désespéré cependant de voir s'éloigner M" e Bartelle et les deux petites filles, qu'il adorait, il supplia Juliette de rester-, elle fut inébranlable.
Valentin se trouva blessé de ce que M"» Bartelle avait négligé de l'avertir plus tôt, de le consulter, et surtout de loi demander à l'accompagner. Au fond, comme tout homme qui se sent des torts, il cherchait à se justifier envers lui-même aux dépens des autres. En voyant l'air contraint de Juliette auprès de lui, il l'attribua aux reproches que devait se faire sa cousine à son égard. Une comprit pas que la pauvre femme n'osait parler de peur de laisser éclater les sanglots qui l'étoufihient.
Quant à Morany, depuis son arrivée à Colesberg, il ne s'était mêlé de rien. Prétextant une indisposition, il était resté dans son wagon et n'avait même point paru au bal des officiers. Lorsque M™ 6 Bartelle le prévint de son intention de partir sans ses cousines, il s'empressa de déclarer qu'il l'accompagnerait.
Sous prétexte de laisser au gros de l'expédition le guide qu'on avait pris à Graat-Reinet, H. Morany feignit d'en chercher un autre.
— J'ai trouvé notre affaire, dit-il le soir même à Juliette. Tandis que nous courions après des guides, nous en avions un excellent parmi nos domestiques. Le métis qu'on appelle Ben-Mossul, et que j'ai à mon service, connaît tous les chemins de la colonie. Il a même voyagé bien au delà de Kuruman.
Celte découverte fit un grand plaisir 4 M nê Bartelle, qui hésitait à enlever le guide que ses cousines réclamaient à grands eris, et qui ne pouvait cependant se mettre en route sans avoir avec elle quelqu'un qui connût le chemin.
D'après les renseignements recueillis sur la route ainsi qu'à Colesberg, Juliette avait pris le parti de gagner directement Kuruman, où demeurait H. M..., missionnaire célèbre par son zèle ainsi que par son influence sur les indigènes. Nul mieux que lui ne pouvait renseigner la jeune femme et lui faciliter les moyens de retrouver son mari.
Comme il était probable que Juliette serait obligée de i
rester quelques jours à Kuruman, elle espérait que cela
' donnerait à ses cousines le temps de la rejoindre. j
Ce fut Juliette qui arrangea cela avec les autres voyageurs. M. Morany ne parut qu'à l'instant du départ. Ge- 1 neviève et Clémence avaient supposé d'abord qu'il leur en voulait de ce qu'elles l'avaient beaucoup négligé de*
puis quelque temps. Le laisser partir seul comme elles le faisaient était d'ailleurs un acte d'ingratitude de la part de Geneviève et de Clémence , qui lui avaient tant d'obligations.
Il paraît cependant qu'elles se trompaient sur ses dispositions à leur égard, car il prit congé d'elles d'une façon fort amicale.
Valentin, sir Richard, Guitarnan et quelques officiers avaient projeté d'escorter M me Barlelle jusqu'à une certaine distance de Colesberg ; mais elle s'y opposa formellement. La pauvre femme se sentait le cœur trop gonflé pour s'exposer à recommencer la scène si cruelle des adieux.
Au moment où tout le monde se leva de table pour conduire M œe Bartelle et H. Morany à leurs chariots, Valentin se sentit le cœur serré par une tristesse invincible et par un profond mécontentement de lui-même.
La petite Emma, qui s'était toujours figurée, quoi qu'on pût lui dire, que H. Mazeran partait avec elle, jeta les hauts cris lorsqu'il lui dit adieu. Quant à Cécile, elle pleurait silencieusement et embrassait son ami Frédéric, qui voulait monter dans le wagon avec elle, en dépit de tout le monde.
— Tu nous laisses partir toutes seules, cousin Valentin, disait Emma, toi qui avais promis de ne jamais nous quitter! Nous aurons si peur la nuit maintenant! Quand maman voyait que nous pleurions , elle nous disait que tu étais là, et qu'en t'appellant tu accourrais à notre aide. Qui est-ce qui viendra nous secourir maintenant, ma sœur, ma pauvre maman et moi ? Mon bon cousin, je t'en prie, viens avec nous !
Valentin la consolait de son mieux, mais lui-même avait les yeux remplis de larmes. En ce moment plus que jamais, il sentait combien il était coupable d'oublier
le serment qu'il avait fait de protéger ces deux enfants. Si cette sorte de mauvaise honte et la crainte de paraître ingrat envers Clémence ne l'avaient retenu, il serait • parti n'importe comment avec sa cousine. M me Martigné, qui le vit iaiblir, vint le chercher et lui prit le bras en lui parlant à l'oreille. Pour la suivre, il voulut déposer à terre la petite Emma, qu'il tenait dans ses bras, mais l'enfant, se cramponnant à lui, refusa de le quitter.
— Viens, ma pauvre enfant, dit Juliette en accourant vers sa fille, qu'elle prit dans ses bras, sans regarder ni Yalentin ni Glémence.
Sentant que son cœur allait lui manquer et qu'elle ne saurait contenir plus longtemps les sanglots qui l'étouffaient, Juliette monta dans son wagon après avoir embrassé tout le monde et donna le "signal du départ.
Dix minutes après, ses deux chariots et celui de Morany roulaient, à la suite l'un de l'autre, dans la plaine immense qui s'étend au delà de la dernière garnison anglaise.
Huit jours s'écoulèrent sans amener d'autres incidents que ceux qui font toujours partie d'un voyage comme celui qu'avait entrepris Bl me Bartelle.
Chaque matin, à quatre heures, le fidèle Bertrand venait éveiller sa maîtresse en frappant à la cloison du chariot. Juliette, qui couchait toute habillée, se levait aussitôt. Pendant qu'elle faisait sa toilette et celle de ses filles, les domestiques ravivaient le feu qui avait brûlé toute la nuit, et préparaient le café.
On mangeait une tranche de viande froide, arrosée de café au lait, ou quelquefois de thé, tout en convenant de l'itinéraire qu'on devait suivre dans la journée. Les Hottentots rassemblaient les bœufs et les attelaient avec les cris et le tapage qui accompagnent toutes leurs actions.
Vers once heures ou midi, avait lieu une halte d'une beure ou deux, selon les difficultés du chemin parcouru.
Pendant les apprêts du déjeuner , Juliette donnait une leçon à ses petites filles, soit en plein air, soit dans le chariot.
Après le repas, qui se composait le plus souvent de tranches d'antilope grillées sur les charbons, et quelquefois de morceaux de porc-épic ou d'oiseaux tués par H. Morany, les enfants jouaient auprès de leur mère, qui causait avec le créole. Une fois les bœufs reposés et rassasiés, on les attelait de nouveau afin de commencer la seconde étape.
Chaque soir, les chariots dételés étaient placés en demi-cercle, les timons en dedans. Au milieu, on allumait un énorme brasier destiné à protéger les domestiques contre le froid, ainsi qu'à éloigner les bétes féroces qu'on entendait rugir presque chaque nuit.
Les deux petites filles s'étaient déjà habituées à ces effroyables rugissements, qni, les jours d'orage surtout, faisaient trembler la forêt. Elles s'endormaient à côté de leur mère, les bras enlacés et le sourire aux lèvres. Fatiguée des travaux de la journée, Toinette suivait bientôt leur exemple. Juliette seule veillait encore, dévorée par de cruelles inquiétudes, roulant mille projets dans sa tête, et priant Dieu de veiller sur elle et sur ses enfants.
A mesure que Ton avançait, le chemin devenait plus ; difficile. Il n'y avait plus de route frayée. Le plus souvent, les chariots suivaient le sentier tracé par le pied des animaux se rendant à quelque abreuvoir. On ne rencontrait personne, sauf, de loin en loin, quelques bushmen qui s'enfuyaient en apercevant la caravane. L'eau commençait à devenir rare. Morany et le guide avaient
ensemble de fréquentes conférences qui inquiétaient M me Bartelle, parce qu'elle avait remarqué que tous deux se taisaient dès qu'elle apparaissait. Ce guide \ nommé Ben-Mossul, paraissait connaître parfaitement le pays, mais sa figure sinistre iuspirait à M me Barlelle un^ insurmontable antipathie.
Un matin, huit jours environ après le départ de Colesberg, ce Ben-rMossul, qui marchait en éclaireur à une centaine de pas en avant, revint précipitamment vers les chariots. Morany courut à lui. Ils échangèrent quelques mots d'une voix animée.
— Qu'y a-t-il ? demanda Juliette.
— Il paraît que nous nous sommes trompés de route, répendit Morany; Ben-Mossul nous engage à prendre davantage sur la gauche.
On changea la direction des chariots avec une précipitation qui inspira une vague inquiétude à M mc Bartelle.
Quelques heures après, on arriva en face d'une véritable palissade de roseaux. Derrière celte palissade naturelle, on apercevait une rivière assez large. De l'autre côté, échoués sur la vase et se chauffant au soleil , d'affreux alligators faisaient miroiter leurs écailles et claquer leurs énormes mâchoires.
— Je me reconnais maintenant, dit Ben-Mossul. Ceci est un affluent de la rivière Orange. Demain matin, nous longerons un peu ces bords, et nous le traverserons à
on gué qui est à deux milles d'ici. Pour aujourd'hui , il faut camper ici.
Tandis qu'on dételait les bœufs, Morany prit son fusil et partit pour la chasse avec un de ses domestiques et deux Hottentots. Une heure après leur départ, Juliette entendit dans le lointain les aboiements de plusieurs chiens qui semblaient se rapprocher des wagons. Bientôt une antilope déboucha de la forêt et se dirigea vers le fleuve. Elle se blottit dans les roseaux à trois ou quatre cents pas des chariots. Cette antilope était blessée et le sang rougissait sa robe brune tachetée de gris. C'était le waater-bok des Hollandais, ou antilope aquatique.
Les aboiements des chiens devenaient plus distincts. Bientôt dix ou quinze de ces animaux sortirent à leur tour de la forêt et se précipitèrent sur l'antilope. Elle voulut se jeter à la nage pour leur échapper, mais le froid de l'eau avait déjà engourdi ses membres fatigués. Elle fit de vains efforts pour traverser les roseaux. Les chiens se précipitèrent sur elles. Ils la renversèrent après deux ou trois minutes d'une lutte désespérée. Un chasseur qui venait d'arriver sauta à bas de son cheval et acheva d'un coup de fusil l'antilope, qui avait déjà blessé deux chiens avec ses cornes acérées et ses pieds aux larges sabots. Un autre chasseur vint seconder son compagnon, qui s'efforçait de traîner l'antilope sur un terrain plus solide.
Ce waater-bok était un bel animal, plus grand qu'un cerf, brun marqué de gris, avec des taches blanches autour des yeux, sur le muffle et à la gorge. Ses cornes, d'un vert grisâtre, avaient la forme d'un S allongé et mesuraient près d'un mètre.
Après avoir dépouillé l'animal, ils s'approchèrent des chariots. M me Bartelle envoya Bertrand leur offrir de sa
** LA VHNGEANCH D*UN MULATRE.
part une hoipiulité que tous les voyageurs exercent les uns envers les autres.
Les chasseurs étaient deux officiers du 27', absents depuis un mois de leur garnison pour une expédition de chasse. Ils acceptèrent avec empressement le repas qu'on leur offrait. Ils furent tout étonnés de se trouver en face d'une jeune et jolie femme, qui lotir fit gracieusement les honneurs du diner qu'on s'était hâté de préparer.
Comme Juliette avait connu à Colesberg les amis du capitaine Morton et du lieutenant Mac-Bray, les deux officiers n'étaient pas tout à fait des étrangers pour elle. Us lui racontèrent qu'ils venaient de faire une longue excursion à la poursuite du gibier. De son côté, elle leur apprit son projet et leur demanda conseil sur la route à suivre.
— Votre chemin est de gagner Kuruman, la station des missionnaires, répondit M. Morton, mais vous n'êtes pas sur la route. Il faut que votre gnide se soit trompé.
— C'est ce qu'il m'a dit tout à l'heure.
— Il y a au moins trois jours qu'il a quitté la route. Si vous voulez bien le faire venir, je vais lui indiquer ce qu'il faut faire pour reprendre la bonne voie.
On envoya chercher le guide, qu'on eut beaucoup de peine à trouver. En dépit de la loi de Mahomet, il s'était grisé et était tombé la tête la première sur un de ces buissons de ces mimosas que les colons appellent « attends un peu. » Ce fut du moins ce qu'il raconta qirçnd . il arriva, l'air abruti et la figure couverte, en guise de compresses , de plaques de terre jaune mélangée d'huile.
Ces deux messieurs auraient voulu voir M. Morany; mais comme ils tenaient à regagner avant la nuit leur
chariot, qu'ils avaient laissé 4 cinq milles de là, ils durent prendre congé de M* Bartelle.
M. Mac-Bray écrivit une lettre de recommandation très-pressante en faveur de M** Bartelle à M. M.*., le directeur de la station des missionnaires de Kuroman.
Remplis d'admiration pour le courage et la fermeté de cette gracieuse jeune femme, les deux Anglais serrèrent la main de Juliette avec une émotion profonde* Le guide, qui cherchait toujours à éviter leurs regards» leur inspirait une méfiance instinctive, et ils partaient avec de vives inquiétudes sur le compte de cette pauvre femme et de ses enfants. Us redoutaient surtout pour elle la traversée d'une partie du désert aride et brûlant que, par suite de l'erreur du guide, il lui faudrait maintenant parcourir pour regagner la route de Kuroman.
— En vérité, dit le capitaine à son compagnon , au bout de quelques minutes de route, j'ai peur pour cette pauvre petite femme. Si mon congé n'était pas sur le point d'expirer, je retournerais lui offrir de l'escorter jusqu'à Kuruman.
— J'y ai bien pensé, reprit le lieutenant, mais nous n'avons plus que cinq jours devant nous, et c'est à peine suffisant pour rejoindre à temps le régiment.
[ — C'est vrai, murmura le capitaine; il se fait tard,
pressons le pas.
Ils serrèrent les jambes, et leurs chevaux partirent au galop.
Une heure tout au plus après que ces officiers eurent quitté le campement, Morany rejoignit les chariots. Il | était probablement resté caché dans les environs pour i attendre le départ de ces messieurs.
M me Bartelle lui raconta la visite qu'elle avait reçue, et les conseils qu'on lui avait donnés sur l'ittinéraire è ; suivre désormais.
Il fut convenu qu'on suivrait cet itinéraire. Le lendemain on partit comme d'habitude avant le lever du soleil. Vers dix heures, Juliette, qui était restée jusque là dans le chariot, eut envie de monter à cheval. Il lui semblait que la route suivie par le guide n'était pas celle qu'avaient indiquée les officiers anglais. Ben-Mossul et Morany l'assurèrent qu'elle se trompait. Elle n'osa insister davantage, mais elle ne fut paé convaincue.
Aussi rcsta-t-elle à cheval presque toute la journée, afin de surveiller le guide, qui lui devenait de plus en plus suspect.
Au bout de trois jours l'eau vint à manquer. On avait négligé de remplir les outres à la rivière et l'on ne trouvait plus ni sources ni ruisseaux. Horany proposa d'envoyer les bestiaux se désaltérer à une fontaine qui se trouvait à deux milles de là, mais en dehors de la direction que (levaient suivre les chariots le lendemain. Il fallut bien se résigner à ce parti.
Le soir, au moment où le jour commençait à baisser, on s'aperçut que les deux chevaux de M me Bartelle avaient brisé leurs entraves et s'étaient sauvés dans les bois. Ben-Mossul et Bertrand partirent à leur rechercha. Commeiils ne revenaient pas, M. Morany envoya pour les seconder les cinq Hottentots qui restaient encore à ia garde du camp.
Quoiqu'elle ne se rendît pas compte de toutes ces absences, Juliette fut inquiète . Après avoir couché ses enfants, . qu'elle laissa sous la garde de Toinetle, elle descendit de son chariot et vint voir pourquoi on n'allumait pas comme d!habilude le brasier de nuit. Elle trouva Morany et les deux domestiques indous en train de préparer le bois. . — Où sont donc Kipohé, Namolo et Bouhabé? demanda la jeune femme en désignant les serviteurs hottentots qu'elle croyait encore auprès d'elle.
— Je les ai envoyés à l'aide de Bertrand et de Ben- Mossul, répondit M. Morany, dont la voix et le regard décelaient une émotion insolite.
— H ne reste donc personne au camp? dit la jeune femme, qui se sentit le cœur serré.
— Il reste Abdul et Bhyrrub.
— Je ne les vois plus.
Sur un signe de leur maître, les deux indous venaient, en effet, de se retirer après avoir allumé le feu.
— Eh bien ! reprit Morany, ne suis-je pas là? Auriezvous donc peur auprès de moi, de moi qui veille sur vous jour et nuit, qui ne songe qu'à vous, et qui don lierais ma vie pour sauver la vôtre?
En ce moment, il était assis à côlé de Juliette, à l'abri tU son wagon et en dehors de la lumière projetée par le fou. M me Bartelle voulut se lever, mais il la retint vivement par le bras.
— Ne vous éloigneras encore, lui dit-il en cherchant à garder dans les siennes la main de la jeune femme. Aujourd'hui nous sommes seuls, et il faut que je vous dise...
Juliette se leva pâle et frémissante. Elle devinait le complot que le créole avait ourdi autour d'elle.
Il la saisit encore par le bras et voulut la forcer» à se rasseoir. Elle résista, mais elle n'eut pas la force de lui échapper. Elle sentait d'ailleurs que toute lutte avec cet homme ne ferait que l'exciter encore. Le calme seul pouvait la sauver.
— Revenez à vous, monsieur Morany, dit la jeune femme en faisant un violent effort pour parler avec calme ; songez à ce que votre conduite a d'odieux.
— Je vous aime, Juliette !
— Abuser de ma confiance pour m'attirer dans un guet-apens !
— Je ne voulais pas que vous poissiez me fuir et vous réfugier peut-être dans les bras d'un autre.
— Monsieur Morany!
— Oh ! je sais bien que vous me préférez votrç cousin Mazeran. Croyez-vou6 donc que je sois aveugle? Hais il ne vous aime pas, lui; il vous dédaigne pour une poupée qui passe sa vie à s'habiller et à se déshabiller. Moi, au contraire, j'ai compris le trésor qu'il méprisait
•— . Vous oubliez que je suis mariée, monsieur Morany !
— Votre mari est mort !
— C'est faux!
— Il est mort. Tous les renseignements que j'ai recueillis me le font supposer.
— Pourquoi ne me l'avoir pas dit avant de quitter le Cap?
— Parce que vous n'eussiez pas entrepris ce voyage.
— Vous n'avez aucune certitude.
— La dernière personne qui l'a vu était un Béchuana. Il a laissé M. Bartelle dans le karroo, épuisé par la fièvre, mourant de soif, de faim, et complètement perdu.
— Je ne vous crois pas.
— Qu'importel Nous sommes seuls et je vous aime, Juliette. Vous êtes en mon pouvoir.
— Bertrand va revenir*
— Ben-Mossul s'est chargé de le perdre.
— Les Hottentots.
Doivent attendre mes ordres à l'abreuvoir. Abdul
et Bhyrrub eux-mêmes se sont éloignés. Nul ne peut venir à votre secours.
Je n'ai besoin de personne, dit-elle avec fierté,
je saurai me défendre.
— Oui, vous êtes brave. Je vous crois capable de vous tuer au besoin pour m'échapper; mais vos filles, les
LA VENGEANCE D f UN MULATRE. 151
oublies-tons? C'est par elles que vous êtes en tùoû pouvoir. Morany reprit l'une des mains de Juliette.
— Ecoutez, dit-il d'une voix frémissante Je tous aime depuis deux ans. Depuis deux ans, toutes mes pensées n'ont eu qu'un seul but : préparer l'heure où tous seriez à moi. Pendant deux ans j'ai éteint mon regard * enchaîné ma langue. Alors que tout mon sang brûlait auprès de vous, je paraissais calme. Je dévorais mes ardeurs, mes jalousies... Est-ce votre imbécile de cousin, est-ce un de ces Français qui aurait eu ce courage, cette patience, Juliette?... Et depuis notre départ du Cap? A peine osais*jê vous parler, de peur de trahir mon secret... Mais vous n'avez donc jamais deviné ce qui se passait dans mon cœur?
È jeta ses deux bras autour de Juliette, qui était toujours restée debout, et voulut la forcer à se rasseoir auprès de lui.
— Au secours! au secours! cria-t-èlle d'une voix étranglée.
— A quoi bon appeler? dit-il en haussant lés épaules, nul ne viendra.
Il voulut la serrer sur son cœur, mais la jeune femme le repoussa violemment et le frappa du poignard qu'elle portait toujours à son corsage. La lame glissa sur une côte, mais le coup ayant été appliqué avec l'énergie du désespoir. Morany, pris d'ailleurs à l'improviste, tomba à la renverse.
Avant qu'il pût Se relever, un genou vigoureux s'appuya sur sa poitrine. Il aperçut ft deux pouces de sa tête la figure de Toinette Gavard qui était accourue aux cris de sa maîtresse. Elle prit à deux mains la gorge du blessé, et se mit en devoir de l'étrangler bel et bien.
Gomme Toinette était un vrai grenadier pour ta taille
et pour la force, Morany allait probablement rendre sa vilaine âme an diable, lorsque ses deux domestiques accoururent à son secours.
Ils arrivèrent si à propos pour lui, qu'évidemment ils devaient être cachés non loin de là, de manière à assister à l'entretien de leur maître et de M me Bartelle.
Tandis qu'ils s'évertuaient à ranimer Morany, qui avait perdu connaissance, Juliette et sa domestique coururent aux chariots. Elles habillèrent précipitamment les deux enfants, étonnées de cette toilette inusitée, se chargèrent de quelques provisions, de deux couvertures et de divers objets de ce genre et se sauvèrent dans le bois.
L'intention de Juliette était de s'y tenir cachée jusqu'au lever du soleil. Elle espérait que, pendant ce temps, Bertrand reviendrait au camp et se mettrait à sa recherche. Elle avait aussi l'intention de se diriger vers l'abreuvoir, dans l'espérance de retrouver les Hottentots, et de s'en faire un appui contre M. Horany. Comme elle s'attendait à être poursuivie par ce dernier, elle se hâta d'abord de s'éloigner le plus possible des wagons.
Toinette portait Emma, M me Bartelle s'était chargée de Cécile. Toutes deux firent ainsi un long trajet, d'autant plus pénible qu'elles marchaient dans l'obscurité, et au milieu de fourrés épais, dont les épines leur déchiraient cruellement les mains et la figure.
Les petites filles, effrayées, pleuraient en se cramponnant au cou de leur mère et de leur bonne.
Au bout de trois heures de cette course fatigante, les deux femmes sentirent qu'il leur était impossible d'aller plus loin. Elles se couchèrent sur la mousse et restèrent quelques minutes sans pouvoir même échanger une parole.
— Qu'allons-nous devenir? murmura enfin la pauvre Toinette.
— Pourquoi pleures-tu, maman? dit Cécile en essuyant de sa petite main le sang qui coulait sur la figure de sa mère, et que, dans l'obscurité, elle prenait pour des larmes.
— Je ne pleure pas, ma chérie, répondit Juliette en portant précipitamment son mouchoir à son visage. C'est la sueur. Nous avons marché vite.
— Pourquoi cela? pourquoi nous as-tu fait lever? nous étions bien mieux dans le chariot.
— J'ai peur, murmura la petite Cécile, en se blottissant dans le giron de sa mère.
Au même instant une bête fauve traversa le fourré non loin des enfants ; le bruit de son passage fit tressaillir les pauvres femmes. Un moment après, le passage d'un autre animal renouvela leur frayeur. Cécile et Emma pleuraient, la tête appuyée sur le sein de leur mère.
Le sommeil est un besoin si impérieux pour les enfants, que, malgré tout, les pauvres petites s'endormirent en même temps. M me Bartelle et Toinette les enveloppèrent bien soigneusement de couvertures et les posèrent sur le gazon entre elles deux.
— Que faire? dit encore Toinette.
Un rugissement lointain gronda dans les profondeurs de la forêt.
— Un lion! s'écria Toinette en bondissant; nous allons être dévorées celle nuit.
— Il faut essayer de faire du feu. Tâche de trouver quelques branches mortes.
Toinette se leva, mais avec une hésitation visible,
— Qu'as-tu donc? lui demanda M" e Bartelle.
— J'ai peur des serpents, murmura Toinette.
Juliette se sentit frissonner. Plus d'une fois déjà, même
en plein jour, elle avait failli poser le pied sur des serpents, en croyant toucher une branche d'arbre. Elle appuya la main sur son coeur palpitant et embrassa ses filles pour se donner du courage.
— Reste avec les enfants, dit-elle à Toinette. Je vais chercher du bois.
— Oh ! madame, n'y allés pas, je vous en priel s'écria Toinette en joignant les mains.
Tu sais bien que le feu seul peut éloigner les bêtes
féroces.
— Eh bien, madame, reste*; moi, j'irai,
— Et les serpents?
Il vaut mieux que je sois mordue que vous.
— Toinette!
— Que deviendraient ces pauvres petites sans vous? reprit la digne servante. Je ne pourrais que mourir pour elles, moi, et non pas les sauver.
— Ni moi non plus, hélas !
— Peut-être, madame. Vous êtes plus instruite que moi. Puis vous êtes leur mère, enfin. Laissez-moi aller.
Juliette tendit les deux mains à la fidèle servante et l'attira sur son cœur.
— Hélas ! madame, dit Toinette en sanglotant, ce que je fais ne vaut pas de remerciements. N'ai-je pas vu naître ces pauvres petits anges que j'aime comme s'ils étaient mes enfants? Adieu, madame, priez le bon Dieu pour
moi.
— Toinette, dit M me Bartelle en rappelant la servante qui s'éloignait, reste ici ; j'ai réfléchi que nous ne pouvons pas allumer de feu. M. Morany et ses domestiques
LA VENGEANCE D'UN HULAfRE. &§
nous cherchent sans doute. Là flamme et la Aimée révéleraient notre présence.
«~ C'est vrai... mais les lions?
— * À la grâce de Dieu, ma pauvre tille !
Les deux femmes se couchèrent de chaque côté des enfants,, à qui elles firent un rempart de lêurô corps. Par moments, la fatigue l'emportant sur leur inquiétude, elles cédaient au sommeil. Mais bientôt les rugissements dès lions et le passage de quelque bèté fauve les réveillaient en sursaut
Vers quatre heures du matin, il y eut un redoublement de bruit dans la forêt. C'était l'heure où beaucoup d'animaux se rendaient aux abreuvoirs. Puis, peu à peu, tout retomba dans le silence. Auk premiers rayons du soleil, le calme régnait autour de Juliette et de ses enfants.
Bientôt les chante des oiseaux se firent entendre et se mêlèrent aux rumeurs mystérieuses de la nature qui s'éveille.
Avec la nuit disparaissaient la plupart dés dangers qui avaient tant effrayé M*' Bartelle.
Elle se jeta à genoux pour remercier Dieu d'avoir protégé ses enfants durant cette nuit affreuse. Il fallut ensuite songer à se mettre en route.
Étonnées de sô trouver ainsi toutes seules au milieu des bois, les deux petites filles attachaient sur leur mère leurs grands yeux inquiets. Celle-ci, la tête appuyée sur ses deux mains, se demandait le chemin qu'elle devait Suivre.
Continuer sa route vers Kuruman, maintenant qu'elle n'avait ni chariot, ni provisions, ni guide, il n'y fallait plus songer. Mieux valait revenir sur ses pas et regagner Celesberg. Si elle parvenait à retrouver sa route, elle avait du moins l'espoir de rencontrer en chemin la cara-
vane de ses cousines. Dans une situation désespérée comme la sienne, c'était déjà quelque chose.
Le difficile étaitde se reconnaître et de retrouver la route déjà parcourue. Pour un Hottentot ou un Griqua, ce n'eût été qu'un jeu ; pour une femme comme Juliette, c'était une entreprise à peu près impossible. Comme il n'y avait pas d'autre moyen que celui-ci pourtant, il fallut bien l'essayer.
Laissant ses deux filles à la garde de Toinette, et cassant des branches d'arbres, afin de retrouver son chemin pour revenir sur ses pas, M me Bartelle fit une pointe de plus d'un mille dans la forêt.
Le fourré commençant à devenir moins épais, on apercevait à travers les grands arbres des jours qui annonçaient un terrain non boisé. M me Bartelle pensa qu'une fois hors de la forêt, il lui serait plus facile de se reconnaître. Au bout de deux heures de marche, il devint évident qu'on allait arriver à l'extrémité de h forêt. Mais déjà les petites filles étaient fatiguées. On fit halte pour leur donner à manger.
A chaque instant, M me Bartelle craignait de voir paraître M. Morany ou ses domestiques.
Les enfants ayant trop mal aux pieds pour pouvoir se remettre en marche, M m * Bartelle et Toinette les prirent sur leurs épaulés, à la façon des femmes sauvages. Comme les pauvres voyageuses avaient en outre à porter des provisions, des armes et des. couvertures, elles pliaient sous le faix.
Vers cinq heures du soir, elles arrivèrent enfin à la lisière du bois. Devant elles s'étendait à perte de vue une immense prairie dont les herbes s'élevaient à près de deux mètres de hauteur.
Les deux femmes se regardèrent d'un air consterné.
— Nous ne pourrons jamais traverser cette prairie,
murmura Toinette. Les herbes sont plus hautes que nous. — Nous chercherons un endroit où elles soient moins
— Je n'en puis plus de fatigue, répondit la domestique en se laissant tomber sur le gazon. Il faut que tous soyez de fer pour rester encore debout, ma pauvre dame!
— Nous allons passer la nuit en cet endroit. Demain matin, nous tâcherons de découvrir un passage.
Tout en parlant, Juliette regardaitautour d'elle. À deux cents pas de l'endroit où elle s'était arrrétée, elle aperçut un arbre énorme dont la partie supérieure, frappée probablement par la foudre, gisait en vingt morceaux à quelques pas du tronc. Les branches inférieures avaient échappé à la destruction, et quelques-unes descendaient presque jusqu'à terre. Leur couleur terne et jaunâtre révélait assez que la sève n'y circulait plus, et qu'elles étaient complètement desséchées.
Quoique d'une énorme largeur, le tronc n'était pas très élevé. Le sommet formait une sorte de plate-forme naturelle d'où sortaient comme des girandoles quelques grandes branches que la foudre avait épargnées. .
— Si nous parvenions à grimper sur cet arbre, dit M"* Bartelle, les enfants y seraient en sûreté.
— Oui, mais comment y parvenir? répondit Toinette d'un ton découragé.
Comme elle achevait ces paroles, on entendit dans le lointain un bruit pareil à celui de cinq ou six chevaux traversant au galop un épais fourré.
Les enfants poussèrent un cri d'effroi et se serrèrent contre Toinette.
Un rhinocéros noir sortit du bois et s'arrêta à cinq cents mètres de l'arbre. Par bonheur pour les pauvres voyageuses, le rhinocéros, qui a l'odorat d'une extrême (inesse, se trouvait au vept, par rapport à elles, et ses
petits yeux mal percés ne les avaient pas encore aperçues.
— Maman I maman! crièrent Cécile et Emma, effrayées par la vue de cet affreux animal.
Le sang se glaça dans les veines de M me Bar telle. Guidée par le souvenir de tous les voyages qu'elle avait lus, elle avait reconnu le borélé^ ou rhinocéros noir» don! l'aveugle brutalité est si redoutée des Loërs. i
— Grimpe bien vite sur l'arbre, cria-t-elle à Toi- I nette ; je te ferai passer les enfants I
Mais Toinette, folle de terreur, avait complètement perdu la tête. Par un mouvement instinctif, elle couvrit ; les deux petites filles de son corps, tout en poussant des cris de désespoir.
Soutenue par la main de sa mère, la petite Emma commença à gravir les branches; mais, dans sa précipitation, elle tomba à terre, heureusement sans sa faire de mal.
Voyant que Toinette ne pouvait rendre aucun service dans l'état de frayeur où elle était, Juliette monta précipitamment sur l'arbre après avoir attaché une corde à la ceinture en cuir d'Emma.
Grâce à ce secours, la petite fut bientôt en sûreté auprès de sa mère. Il fallut ensuite employer le môme moyen pour Cécile.
A ce moment, le rhinocéros releva la tête comme pour i humer lé vent. U sentait la présence de créatures humaines» Il les aperçut enfin et se dirigea de leur côté en courant avec une agilité qu'on n'aurait Certes pas atteadue d'une pareille masse,
Ranimée par l'imminence du danger, Toinette se hâta de grimper à l'arbre au moyen des branches.
Bien lui en prit de s'être dépêchée, car le borélé s'élança avec tant de fureur et d'aveugle impétuosité, que sa oorne vint frapper le tronc de l'arbre, à quelques
ponces de ia pàtttfe domestique. Celle-ci eut une telle frayeur qu'elle faillit se laisser tomber.
A la vue du péril que courait leur bonne, qu'elles aimaient tendrement, Emma et Cécile redoublèrent leurs cris. De son cAté, furieux de voir sa proie lui échapper, le rhinocéros se rua sur un buisson voisin, le foula aux pieds, le hacha à coups dé corne et s'acharna sur lui durant plus d'un quart d'heure. Puis, apercevant les paquets de couvertures et les provisions que M me Bartelle avait laissés au pied de l'arbre, il piétina le tout jusqu'à ce qu'il eût déchiré les couvertures en mille morceaux. Le fusil subit le même sort : sa crosse fut brisée en cinq ou six endroits.
Après avoir ainsi assouvi sa rage, le borélé vint se placer au pied de l'arbre, soufflant et ronflant avec un bruit qui faisait tressaillir les pauvres femmes qu'il assiégeait. De temps en temps, il se précipitait avec fureur contre le tronc de l'arbre ou levait la tête en fixant ses petits yeux pletyS de malice sur ses ennemis.
Chez les enfants, il n'est guère d'émotion qui impose longtemps silence à l'estomac* Les petites filles commencèrent bientôt à demander à manger, et surtout à boire. M" Bartelle et Toinette se regardèrent avec désespoir. Elles n'avaient plus rien à offrir aux pauvres petites.
Dans ces régions lointaines, où l'air est plus vif et où l'exercice développe encore l'appétit, la faim et surtout la soif tourmentent bien plus cruellement et plus proraplemcnt qtte dans itos climats tempérés. Voyant que leur
mère ne pouvait rien leur donner, Emma et Cécile n'insistèrent pas, mais Juliette les entendit gémir et se plaindre à l'oreille l'une de l'autre.
Elles commençaient en outre à sentir le froid du soir,
que la chaleur violente qui règne pendant le jour fait
encore paraître plus vif. M me Bartelle ôta l'espèce de ca-
* saque ou corsage flottant qu'elle portait, et retendit sur
ses enfants, Toinette en fil autant de son châle.
Pendant ce temps la nuit était venue. Vers onze heures, le rhinocéros prit sans doute le parti de battre en retraite, car on l'entendit s'éloigner et le bruit de ses pas se perdit dans la forêt.
Durant la nuit, divers animaux traversèrent la clairière. Quelques-uns y séjournèrent assez longtemps. Les deux femmes ne pouvaient pas les voir, mais elles distinguaient leurs yeux, qui brillaient dans l'obscurité. Elles entendaient leurs allées et leurs venues et le craquement de leurs mâchoires.
— Ce sont des chacals probablement, disait M me Bartelle pour rassurer Toinette, qui tremblait de tous ses membres.
D'autres habitants de la forêt semblaient se quereller de temps en temps avec les chacals. Au bruit retentissant de leurs puissantes mâchoires, ainsi qu'à l'odeur infecte qu'ils exhalaient, * Juliette reconnut des hyènes. Par instants, ces animaux poussaient une sorte de cri qui avait quelque rapport avec celui d'un enfant. D'autres fois, on aurait juré entendre des éclats de rire.
Un peu avant le lever du soleil, les animaux disparurent. Dès qu'il fit jour, H m ° Bartelle ne put résister plus longtemps à la voix suppliante de ses enfants, qui lui demandaient à boirp. Elle descendit de l'arbre e.t jeta un regard craintif autour d'elle. Rien ne paru* . Toinette et sa maîtresse aidèrent les enfaïus à des-
cendre. On trouva dans les environs quelques fruits, des baies sauvages et diverses racines. Cette maigre nourriture ranima un peu les forces des pauvres fugitives. On se mit en marche.
Guidée par le vue de quelques arbres ainsi que par l'épaisseur et la verdure plus fraîche des herbages, Juliette supposa qu'il devait y avoir quelque cours d'eau de ce côté. Elle entra résolument dans la prairie en tête de la petite colonne. Après elle venaient ses deux filles. Toinette fermait la marche.
Les herbes dépassant, non-seulement la tête des petites filles, mais encore celle des deux femmes, formaient au dessus d'elles comme un dôme de verdure. La marche était excessivement pénible, et l'on n'avançait que bien lentement. Enfin, le sol devint plus humide. On rencontra deux ou trois petites flaques d'une eau saumàtre sur laquelle les enfants se précipitèrent avec des cris de joie. Cette eau avait une si affreuse couleur, que Juliette n'en laissa boire qu'une très-petite quantité à ses filles.
Ranimées pourtant par la gorgée qu'elles avaient avalée, les pauvres petites trouvèrent la force de poursuivre jusqu'à la rivière. Là, elles purent enfin se désaltérer, quoique l'eau eût encore une couleur jaunâtre, qui, en toute autre circonstance, aurait dégoûté la personne la moins difficile.
— Ce doit être une branche de la rivière Brak ou de quelque affluent de la rivière Orange, dit M m * Bartelle. Si nous pouvions la traverser, ce serait le meilleur moyen de faire perdre nos traces à nos ennemis.
— Oui, mais comment faire ? demanda Toinette.
— Il faut trouver un gué.
— Et les crocodiles, madame I
— Tu en as vu?
<— M'est avis qu il y en « un là, tenez» voyez-vous g la vase, à droite? Tenez! le. voilà qui ouvre la gueule. Jésus, mon Dieu! quelle horrible mâchoire !
— Il faut pourtant que nous passions ! s'écria M m * Ba telle avec désespoir.
— Et dire que vous n'avez plus même de fusil 1
— Hélas I non; ce maudit rhinocéros a brisé la cros) du mien* N'importe, il faut à tout prix mettre une bai rière entre nous et M. Morany»
En parlant ainsi, elle coupa une branche d'arbi longue de sept à huit pieds, qu'elle dépouilla de s< feuilles. Munie de cette gaule, elle s'avança sur le boi de la rivière et la sonda à divers endroits. Quand la pr< fondeur lui paraissait diminuée à certaine place, ell pénétrait résolument dans l'eau et continuait à sonde le terrain.
Outre la crainte d'être emportée par le courant, ell était surtout tourmentée par la frayeur des crocodile* Aussi faisait-elle le plus de bruit possible eu frappai l'eau avec sa gaule, afin d'éloigner ces terribles animaiu
Après plusieurs essais infructueux, elle remarqua u endroit où l'herbe du rivage semblait avoir été foulé par le passage de divers animaux. Elle courut aussitôt cette place et trouva en effet le gué qu'elle espérait d^ couvrir.
L'eau n'avait à cet endroit que trois pieds environ d< hauteur.
Juliette entra résolument dans la rivière, la traversa et revint ensuite sur ses pas pour chercher ses enfants. Elle prit Cécile sur son dos. Toinette la suivit chargée d'Emma. Lés deux femmes s'escrimaient de leur mieux avec leur gaule et poussaient de grands cris afin d'effrayer les alligators. Un de ces animaux les suivit à Quelque pas de distance, mais il se contenta de faire claquer
LA VKNGEÀNtil D'UN MULATRE. 163
ies énormes mâchoires Sans 6e précipiter sur la proie [u'il convoitait.
Laissant au soleil le soin de sécher leurs vêtements sur eurs corps, elles se remirent en marche» Quant vint le oit, elles étaient encore au milieu de l'interminable irairie. Il leur Mut y passer la nuit* Elles eurent à subir e cruelles angoisses et furent torturées par les mousiques, qui s'abattaient par milliers sur leurs mains et mr visage.
Le lendemain Juliette se réveilla en proie à un malaise xtfême. Malgré tout son courage, elle ne pouvait presque lus marcher.
— H faut nous arrêter, madame, dit Toinette en dévoant ses larmes. Reposez-vous.
— Non, répondit la courageuse jeune femme ; si je l'arrêtais, je ne pourrais plus me relever.
— Mais vous ne pouvez plus marcher.
— N'importe ; je marcherai. Il faut à tout prix que ous sortions de cette prairie et que nous trouvions à langer pour ces pauvres enfants.
Au bout de deux heures d'efforts surhumains, Juliette 'avait encore fait que deux milles tout au plus* Voyant ne la forcé manquait tout à fait à sa maîtresse, Toiette prit les devants, laissant Juliette et ses enfants cheminer lentement sur des traces. Elle découvrit bientôt ittè de ces fourmilières abandonnées qu'on rencontre n Afrique, et qui ont quelquefois quatre ou cinq mètres te hauteur. Elle parvint à grimper dessus et jeta un égard autour d'elle. Elle descendit précipitamment et «vint sur se6 pas.
—Madame, dit-elle, je vois là-bas des arbres et un space couvert de petits buissons. Aurez-vous la force le pousser jusque-là?
— Oui, murmura Juliette, il le faut.
164 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. l
Elle s'appuya sur le bras de sa fidèle domestique ej continua sa route.
Au bout de quelques minutes, l'accès de la fièvre diml nuant un peu de violence, M a0 Bartelle eut même b force de porter une de ses filles. Elle arriva à la lisièw de la prairie et déposa son cher fardeau sur le sol.
— Des melons, maman, des melons! s'écria tout i coup la petite Cécile.
— Où donc, ma chérie î
— Là, maman, regarde. .
Et sa petite main désignait, en effet, une énorml quantité de melons d'eau qui poussaient non loil de la prairie.
" — Laissez-moi d'abord y goûter, dit M m * Bartelle. Elle cueillit un de ces melons, en coupa une franchi et la goûta du bout des lèvres. Elle la rejeta aussitôt eî faisant une grimace de dégoût. Le melon était d'uni telle amertume qu'il fallut renoncer à le manger.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Cécile en joij gnant les mains avec désespoir.
— Attends, dit M n * Bartelle qui se rappela avoir ta dans les ouvrages sur l'Afrique que quelques melonf amers se trouvaient parfois parmi d'autres d'une excel lente qualité.
Un autre melon se trouva délicieux. Elle en domul quelques tranches à ses* filles et à Toinette, qui dévorèrent avec avidité cette chair fraîche et sucrée.
Pressée par la faim, elle-même en mangea aussi, quoiqu'elle prévît que cela ne ferait qu'augmenter la fièvre.
L'accès la reprit en effet dans la soirée. Il fallut toute son énergie pour qu'elle pût allumer du feu et préparer avec Toinette le lit des enfants. I
Pendant trois jours les pauvres fugitives vécurent de uils sauvages et de quelques racines qu'elles faisaient iller sous les cendres. Epuisées par la fièvre, les forces &M oe Bartelle diminuaient chaque jour. L'inquiétude si la dévorait augmentait encore les souffrances et les ïvages de la maladie.
Toinette aussi commençait à ressentir les atteintes de i fièvre et les frissons qui l'accompagnent.
Bientôt elle fut plus abattue encore que M me Bartelle, ar l'énergie prodigieuse de la jeune femme et son mour maternel suppléaient aux forces qui lui mandaient.
Les enfants étaient fatigués. Leurs petits pieds, enflés ar la marche, déchirés par les épines et les pierres à mers leurs souliers en lambeaux, leur causaient de nielles souffrances.
Bientôt un horizon de sable jaune, diapré à de lonpes distances par quelques buissons rabougris de tantes épineuses , se présenta aux regards des voya- ;euses.
C'était le désert qui étendait à perte de *ue sa surface ride et désolée.
M m « Bartelle reconnut qu'elle avait complètement perdu a roule.
La pauvre femme ne se sentait plus néanmoins la force le marcher à travers les hautes herbes et surtout de traverser de nouveau la rivière.
Bans le désert, au moius, la vue s'étendait à plusieurs
™v LA VENGEANCE d'un MULÀÎRB.
lieues, tandis qu'au milieu des bois un animal pouvait passer à deux milles de M mo Bartelle sans qu'elle s'en doutât.
Lorsque, complètement écrasé par le malheur, on n'aperçoit plus aucun moyen d'échapper aux dangers qui vous menacent, on devient en quelque sorte fataliste. On prend pour l'acquit de sa conscience des précautions qu'on sait mutiles, et l'on marche les yeux fermés sur les périls que le destin nous oblige à braver.
Il en fut de même pour M m * Bartelle. Toinette et elle se chargèrent de toutes les provisions qu'elles purent réunir en fait de melons, fruits et racines. Avec des roseaux tressés, Juliette foAna des espèces de paniers ou de seaux dont elle doubla l'intérieur de larges feuilles et qu'elle remplit d'eau.
Ainsi chargée de ce fardeau si pesant pour une femme, et surtout pour une pauvre créature épuisée par la fié» vre, la fatigue et l'insomnie, M me Bartelle reprit sa marche. Elle se trouva bientôt sur un sol formé de sable jaunâtre, dans lequel les pieds enfonçaient jusqu'à la cheville. Un soleil de feu dévorait les voyageuses; sa réverbération sur le sable brûlait leurs yeux et leur visage.
Quand vint la nuit, Juliette regarda vainement autour d'elle pour chercher un abri. Partout le désert, c'est-àdire le sable aride et brûlant. Pas même de bois pour faire du feu afin d'éloigner les bêtes féroces qu'on entendait déjà rugir dans le lointain.
L'eau était épuisée et les provisions gâtées. Rien ne résiste à l'action de ce soleil de feu.
On se coucha sans souper. Le lendemain, il fallut repartir sans avoir mangé. Les enfants avaient tellement soif qu'elles ne pouvaient plus ni parler, ni pleurer. Leurs yeux secs et agrandis par la souffrance s'atta-
CA VENGEANCE d'un MULATRE. 167
citaient avec un profond désespoir sur le visage boulerersé de leur mère.
Avant la chute du jour, il fallut s'arrêter. Les forces manquaient à tout le inonde.
— Madame, murmura Toinette, il m'est impossiblo l'aller plus loin. Je sens que je me meurs. Que Dieu ait pitié de vous et de ces pauvres enfants !
Les petites filles coururent à elle et se jetèrent dans tes bras en pleurant. Toinette les serra convulsivement sur son cœur, puis ses bras retombèrent sans force, et la pauvre femme resta étendue comme un cadavre sur le sol. Elle n'était pas morte cependant, car M»»Bartelle tentait encore les battements de son cœur.
— G'est la soif qui la tue, se disait Juliette avec an* (oisse... et pas une goutte d'eau!
Quelque temps avant de s'arrêter , M me Bartelle avait remarqué à deux milles environ, dans le vdésert, un enboit où croissaient quelques mimosas et quelques plantes de même nature dont le feuillage plus vert et plus touffu indiquait peut-être la présence d'une source. Ce n'était qu'un indice bien vague, mais en pareille circonstance, c'était la planche à laquelle se cramponne le naufragé.
Après une heure de lutte et d'inquiétude , M* 8 Bartelle se décida à quitter ses enfants pour se rendre jusitfà l'endroit où elle espérait trouver une source, falgré leurs souffrances , les petites filles s'étaient endormies.
— Que Dieu vous protège , mes petits anges, mur* mura la pauvre mère en se penchant vers elles pour les embrasser.
A. ce moment Cécile se réveilla en disant d'une voix douloureuse :
— Que j'ai soif, mon Dieu f que j'ai soif, maman •
Et la pauvre enfant appuyait sa tête endolorie sur le sein palpitant de Juliette, qu'elle entourait de ses petits bras.
M me Bartelle eut beaucoup de peine à s'en dégager. On eût dit qu'un secret pressentiment avait révélé à la pauvre enfant que sa mère allait la quitter.
Enfin M me Bartelle parvint à s'éloigner. La nuit commençait à tomber. A peine Juliette pouvait-elle distinguer désormais les arbustes vers lesquels elle se dirigeait.
Ainsi qu'il arrive presque toujours dans le désert comme sur l'eau, la distance à parcourir était beaucoup plus grande que M me Bartelle ne l'avait supposé.
L'obscurité devint bientôt si profonde, que Juliette perdit tout à fait le but de son excursion.
Tandis qu'elle cherchait à le retrouver avec un courage et une persévérance héroïque , elle entendit à peu de distance, sur le sable, le bruit des pas de quelques animaux qui passaient en courant à toute vitesse.
Un frisson parcourut ses membres.
Bientôt d'autres animaux qui devaient être d'une espèce différente, à en juger par le bruit de leurs pas, suivirent la même route que les premiers, en se dirigeant par conséquent du côté où M me Bartelle avait laissé ses enfants. Ces derniers animaux, qui paraissaient fort nombreux, faisaient entendre une espèce de grognement sourd et brusque ressemblant un peu à celui d'un chien qui se dispose à mordre.
Le cœur glacé d'épouvante, M me Bartelle renonça à trouver la source qu'elle cherchait depuis une heure et ne songea plus qu'à retourner auprès de ses enfants. Au même instant elle entendit à un qu&rt de lieue de là, tout au plus, les rugissements de plusieurs lions qui semblaient s'appeler et qui se rapprochaient évidemment. Haletante, éperdue , elle marchait toujours en se gui-
dant de son mieux sur la voix des animaux qu'elle supposait être des chiens sauvages ; mais ceux-ci semblaient être divisés en deux ou trois groupes, et M me Bartelle ne savait vers lequel se diriger.
Bientôt les lions rejoignirent les chiens sauvages, dont leurs rugissements dominèrent la voix. Les hyènes et les chacals étaient aussitôt accourus. Les glapissements de ces derniers révélaient leur présence.
Juliette comprit que tous ces animaux étaient en train de se disputer quelque épouvantable festin.
— Ce sont peut-être mes enfants qu'ils dévorent ainsi, murmurait la pauvre mère, tandis qu'elle courait éperdue sur le sable.
À la fin, ses forces, un instant surexcitées par le désespoir et par l'amour maternel, trahirent la malheureuse femme. La respiration manqua à sa poitrine desséchée ; elle roula sur le sable et y resta étendue dans un ^tat d'insensibilité complète.
Quelques-uns des motifs qui avaient décidé Clémence et Geneviève à prolonger leur séjour à Colesberg ne manquaient pas de fondement. Par suite de la paresse de ces deux dames, leurs bœufs avaient été obligés jusquelà de voyager presque constamment sous le fort de la chaleur, et se trouvaient maintenant en fort mauvais état. Faute de surveillance, on les avait en outre mal soignés. Les provisions de comestibles, et les liquides
surtout, avaient été gaspillés parlesHottentots. Ceux-ci, fainéants et poltrons comme la plupart des domestiques indigènes, ne demandaient pas mieux que de trouver des prétextes pour prolonger la vie de paresse et d'ivrognerie qu'ils menaient à Golesberg.
Après mûre délibération, il fut reconnu qu'il faudrait près de huit jours pour tout remettre en état, c'est-àdire pour réparer les chariots, disposer celui de Geneviève, laisser reposer les bœufs et renouveler diverses provisions.
Grâces aux prévenances et aux attentions de tout genre des officiers du 27 e , les deux belles-sœurs prenaient aisément patience, mais il n'en était pas ainâ de Valentin.
Depuis le départ de M mc Bartelle et de ses deux charmantes petites filles, il n'avait pu retrouver ni son calme ni sa gaieté. Clémence elle-même avait inutilement déployé toute son amabilité pour le consoler. La pensée du jeune homme ne pouvait se détacher du doux et triste visage de M me Bartelle. Il revoyait sans cesse les mignonnes figures de Cécile et d'Emma baignées de larmes. Il les entendait lui dire de leur voix caressante : a Cousin Valentin, tu ne viens pas avec nous ? »
— Et moi qui avait promis de veiller sur elles! se répétait-il continuellement.
Il se reprochait amèrement d'avoir manqué à son de-
. voir. Malgré tout son amour pour Clémence, s'il avait
pu être transporté immédiatement auprès de Juliette par
la baguette de quelque bonne fée, il y eût consenti avec
empressement.
Le cœur oppressé par de violents remords et de vagues pressentiments, il ne pouvait tenir en place.
Levé avant le jour, il allait hâter les préparatifs du départ, c'est-à-dire ordonner les réparations nécessaires
au chariot de M** Geneviève Martigné, et presser les ouvriers.
Chaque soir, il demandait qu'on fixât définitivement le jour où on se remettrait en route.
Durant les deux ou trois premiers jours, Clémence s'était beaucoup occupée de lui. Elle lui savait gré d'avoir laissé partir Juliette pour rester avec elle. Puis elle craignait toujours que, cédant à quelque lubie, il ne se décidât à rejoindre H mé Bartelle. Au bout de deux ou trois jours, cette crainte diminua naturellement et les actions de Valentin baissèrent d'autant.
Le major du 27 e , sir Henri Dawson, élait un beau garçon de trente-cinq ans, appartenant à une grande famille et possédant une belle fortune. H avait l'usage du monde, et de plus, la réputation d'un Intrépide chasseur. A la mort d'un vieux parent, il devait hériter du titre de lord et d'un magnifique domaine*
En attendant, il faisait une cour fort assidue à M me Martigné, au grand désespoir de son ami sir Richard Overnon.
Celui-ci venait épancher ses chagrins dans le sein de M. Mazeran, et les deux rivaux, toujours amis, maudissaient de concert la coquetterie de celle qu'ils adoraient, tout en jurant chaque jour de l'oublier»
Pour divertir ces dames, ou plutôt H me Clémence Martigné, — car, sauf un vieux lieutenant borgne, nul ne se préoccupait de Geneviève, — les officiers organisaient chaque jour quelque partie de plaisir.
Un matin ils apprirent qu'une bande d'élans et de gnous rayés * était à deux ou trois milles de Colesberg
Ils proposèrent à M 1 " Martigné de faire une partie de
1 L'élan est la plat grande de toutes les antilopes et celle dont la chair est le plus estimée. Sauf les cornes et la queue» qui rea-
chasse de ce côté. Clémence accepta avec empressement. Ce n'était pas qu'elle aimât follement la chasse; mais elle était enchantée de tout ce qui ressemblait à une fête ou à une partie de plaisir. Puis, cela lui offrait une occasion de mettre son amazone et certain petit chapeau qui lui allait à merveille.
Arrivés à quelque distance de la prairie où paissaient les gnous, le3 élans et les springboks, le major Dawson prit les devants pour faire cerner ces animaux par les cavaliers européens et hottentots qu'il avait
amenés.
Valentin, qui rongeait son frein depuis une heure, remplaça le brillant major auprès de M me Martigné.
— Voyons, Clémence, lui dit-il, combien de temps va durer ce manège ?
— Comment, ce manège?
— Comment veux-tu que j'appelle autrement ta coquetterie envers M. Dawson ?
— Le major est un homme charmant. J'ai grand plaisir à causer avec lui.
— Cela se voit de reste.
— Voyons, Valentin, né me tourmente pas. Tu abuses de tes privilèges de cousin. Capitaine Dawson, quels sont ces beaux oiseaux qui voltigent là bas ?
Et poussant son cheval à côté de celui du capitaine,
semblent à celles des autres antilopes, il se rapproche du bœuf, dont il a la nature douce et patiente.
Le gnou rayé (que les Hollandais nomment bluewildébeest, bète sauvage bleue) est Tune des antilopes les plus élégantes et les plus rapides à la course. Il a la tête du bœnf, le corps du cheval, le bas de la jambe et le pied du cerf. Sa robe est d'un gris souris qui prend une teinte bleuâtre sur les flancs. Il porte une crinière flotlante de quelques centimètres de hauteur, dont le poil, noir au milieu, est blanc à chaque extrémité. C'est un des plus beaux animaux de l'Afrique.
la coquette jeune femme abandonna Valentin à sa colère et à sa jalousie.
Quelques minutes après on entendit à l'arrièrc-garde le galop précipité de deux chevaux, et un murmure de voix joyeuses que dominait une voix d'enfant.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria M"" Martigné, c'est Frédéric!
C'était bien lui en effet.
Le petit drôle .avait demandé la veille à faire partie de la chasse. On le lui avait naturellement refusé. Il laissa partir tout le monde ; puis, il séduisit un domestique hottentot, fit seller deux chevaux pour lui et pour son guide, et prit la clef des champs.
Deux heures après le départ de la petite expédition, maître Frédéric, triomphant, se jetait au cou de sa mère, qui le gronda un peu et finit par l'embrasser beaucoup.
Comme elle n'avait aucun pouvoir sur lui et redoutait ses imprudences, elle appela Valentin pour lui confier le petit vagabond. Celui-ci, leste et hardi comme un singe, saisit le pied de Mazeran, puis sa jambe, et se hissa ainsi jusque sur la selle de son cousin, qu'il em-
M me Martigné espérait un peu que les caresses de l'enfant dérideraient le front soucieux de Valentin, mais ce dernier se contenta de saluer Clémence , et n'essaya pas de lui parler.
— Fi! le boudeur! lui cria-t-elle en riant.
Il ne répondit pas et s'éloigna avec Frédéric. Quoiqu'il aimât beaucoup cet enfant, il aurait préféré ôlre seul. 11 était dans des humeurs noires et n'avait guère envie de causer.
Après avoir épuisé tous les sujets de conversation pour animer son taciturne cousin, Frédéric finit par parler de M me Barlelle et de ses deux petites filles. Maigre ses dé-
fauts, qui tenaient plus à sa mauvaise éducation qu'à «on caractère, Frédéric avait un excellent cœur, et il adorait sa tante et ses cousines.
Il se mit à raconter à Vâlentin combien U avait eu de chagrin en les voyant partir.
— Si tu savais comme elles pleuraient, dit-il; ma tante aussi. De grosses larmes roulaient sur sel joues. Vous n'avez pas vu cela, vous autres, parce qu'elle se cachait dé vous, mais moi je l'ai bien vu. Pauvre tante Juliette, qui était si bonne ! et Cécile, et Emma aussi ! Si -j'avais été un homme, vois-tu, Vâlentin, je les aurais accompagnées pour les défendre et leur tuer du gibier. Ça m'a fait tant de* peine de les voir partir seules !
Et le bon petit garçon s'essuyait furtivement les yeux, tout honteux de pleurer ainsi.
— Cet enfant a plus de cœur que moi, se dit Vâlentin en passant la main par un geste caressant sur la tête du petit garçon. Si je souffre aujourd'hui, c'est bien fait; je le mérite. Oh ! pourquoi ne suis-je pas parti avec Juliette et ses pauvres enfants? qui sait où elles sont maintenant et quels dangers les menacent ?
Pendant ce temps, on avait commencé les préparatifs de la chasse. Les rabatteurs à cheval étaient partis en faisant un très-long détour afin de cerner les bêtes fauves et de les forcer à diriger leur course vers les chasseurs.
Ce jour-là, comme il s'agissait moine de tuer du gibier que de s'amuser, les officiers du 27 § avaient «amené leur meute, composée de vingt-quatre beaux chiens, conduits par un vieux piqueur appartenant & sir Henri Dawson.
Ils se proposaient de forcer quelques animaux et de donner ainsi à M ttM Martigné le spectacle d'une véritable chasse à courre. Je dis mesdames, car Geneviève faisait aussi partie de l'expédition.
LA VEtfGÉÀNCE D*ÛN MULATRE. - 175
Vêtue d'une amazone qui devait la mettre au supplice, et dont le corsage, tendu par ses robustes appas, semblait sur le point d'éclater comme la grande voile d'un navire pendant un coup de vent, Geneviève abritait son petit nez pointu et ses grosses joues écartâtes sous un extrait de chapeau espagnol qui lui donnait l'air le plus drôle du monde.
— Regarde donc ma tante Geneviève, dit à Vâlêntin, Frédéric, qui n'était ni respectueux ni charitable envers sa tante. On dirait un bonnet grec sur une citrouille.
Hais Valentin pensait à Juliette et n'écoutait pas Frédéric.
Pour on revenir à Geneviève, elle était perchée sur un cheval aussi maigre qu'elle-même était grasse. Le lieutenant borgne, qui le lui avait choisi, avait sans doute supposé qu'un cheval aussi maigre ne pouvait être bien ardent. La pauvre bête, en effet, n'avait point de velléités méchantes ; mais Geneviève, qui ne savait pas monter à cheval, se cramponnait si bien à la bride, qu'elle finit par exaspérer sa pacifique monture.
Celle-ci lança une ruade et envoya Geneviève prendre sa mesure sur le gazon, à la grande frayeur de la maladroite amazone et de son fidèle écuyer, le lieutenant borgne.
Sauf quelques petites contusions, Geneviève ne â'était pourtant fait aucun mal dans sa chute, mais par malheur elle était tombée à côté d'une fourmilière. Dérangées par cet aérolithe inattendu, les fourmis se précipitèrent sur la pauvre femme avec une furie dont rien ne saurait donner l'idée à des Européens.
En un clin d'œil, Geneviève fut couverte de morsures. Elle se mit à pousser des cris de détresse et se sauva au plus vite. Malheureusement elle emportait avec elle des milliers de fourmis qui travaillaient consciencieusement.
— Sauvez-moi! sauvez-moi! criait-elle au lieutenant borgne qui se cognait le front de désespoir.
Le seul moyen pour M me Geneviève Martigné d'échap per à ses terribles ennemies, c'eût été de se déshabiller complètement, mais le pauvre officier n'osait lui donner ce conseil. Il monta à cheval et galopa jusqu'auprès de Clémence, qu'il appela au secours de sa cousine.
Le premier mouvement de M me Ernest Martigné fut dé courir à Geneviève ; mais elle songea tout à coup que si elle la touchait, les fourmis pourraient bien déménager! et venir s'établir chez elle. S'arrêtant à une distance respectueuse de sa cousine, elle parut peu disposée àj s'approcher davantage de la veuve, qui, folle de douleur et de frayeur, se roulait à terre en poussant des cris de désespoir. Tout à coup une idée sublime vint au lieutenant borgne. Il prit Geneviève dans ses bras, courut jusqu'à une mare qui se trouvait à quelques pas et l'y plongea jusqu'au cou.
Croyant sans doute qu'on voulait la noyer, Genevièva se défendait des ongles et des pieds avec énergie. Le lieutenant tenait bon avec un courage héroïque et s'évertuait inutilement à expliquer ses bonnes intentions à l'ingrate Geneviève.
Enfin, un autre officier vint au secours du galant lieutenant. On retira de l'eau M me Geneviève Martigné, couverte de fange et dans un état indescriptible. Le petit chapeau espagnol était resté dans la mare avec une partie des faux cheveux auxquels il était attaché... Et l'amazone!., et la figure même de Geneviève!.. Ah! grand Dieu! quel désastre!
Quoique la pauvre femme dût cruellement souffrir, el que tout le monde en eût pitié, elle avait une si drôle de miue avec sa figure gonflée, ses cheveux en désordre, ses yeux effarés, ses vêtements collés sur son corps et
diaprés de boue, que personne ne pouvait s'empêcher do rire.
Valentin transporta la veuve jusqu'aux chariots. On la laissa entre les mains d'un Hottentot qui passait pour avoir un certain talent médical.
Clémence resta quelque temps auprès d'elle, mais elle n'était pas femme à sacrifier ainsi son plaisir pour les antres. Elle envoya un domestique à cheval chercher la femme de chambre de Geneviève et un chariot pour ra~ ' mener celle-ci à Colesberg.
Malgré le bain qu'elle venait de prendre, Geneviève n'était pas complètement débarrassée de ses implacables ennemies. Les petites cloches qui succédaient à leur piqûre la brûlaient tellement qu'elle ne sentait pas le froid de ses vêtements mouillés.
Valentin et M. Overnon vinrent savoir de ses nouvelles. — Écoutez, lui dit Valentin, vous n'avez qu'un seul moyen de vous débarrasser des fourmis. Entrez dans le wagon, fermez les rideaux et déshabillez-vous complètement. Faute de mieux, je vais vous laisser mon pardessus, et le plaid de notre ami Richard. Enveloppezwus là dedans le mieux possible jusqu'à ce que l'autre chariot soit venu' vous chercher.
Le conseil était bon, et Geneviève finit par se décider à le suivre. Au bout d'un quart-d'heure, elle apparut vêtue du pardessus et portant le plaid en guise de jupon. Quant au petit chapeau espagnol repéché par le lieutenant, elle l'avait replacé sur sa tête, tout humide qu'il était, en se contentant de l'envelopper d'un mouchoir blanc pour le rendre plus présentable.
Porté par Clémence ou par Juliette, ce costume hétéroclite aurait pu ne pas avoir l'air trop ridicule; mais sur le corps en boule de Geneviève et surmonté de sa
l'B LA VENGEANCE D'UN MULATRE.
grosse figure effarée, il produisait le plus singulier effet du monde.
La première personne qui aperçut H me Martigné partit d'un éclat de rire, et', malgré le sang-froid britannique, l'hilarité devint bientôt générale.
Geneviève remonta bien vite dans le chariot, en lan* çant un regard courroucé aux spectateurs, et ne reparu! que le soir au dîner, dans la toilette la plus splendidede sa garde-robe.
Tandis qu'elle roulait vers Golesberg, en compagnie de sa domestique, sur qui elle épanchait chemin faisant sa mauvaise humeur, la chasse commençait.
Clémence, qui n'en prenait qu'à son aise et qui croyait chasser en Afrique avec la même régularité qu'en Europe, se trouva bientôt seule avec son fils et un jeune enseignede dix-sept ans, assez lourd et peu spirituel, nommé M. Bussell. 1
— « Pourquoi ne rejoignez-vous pas les autres chasseurs? demanda-t-elle au petit enseigne, qui rougit jush qu'au blanc des yeux.
— Mes chevaux ne sont pas de force à suivre ceux dei mes amis, répondit-il avec un peu de tristesse. Ils viennent d'être malades tous les deux, et je n'en aï pas miel douzaine comme le major Dawson.
— Le major a sans doute une grande fortune?
— Oui, madame. Il doit en outre hériter un jour d'une terre magnifique, presque à côté de celle de votre ami, sir Richard Overnon.
— La propriété de sir Richard ne doit pas être fort importante, d'après ce qu'il nous a dit.
— Je vous demande pardon, madame, elle vaut bien cinq ou six cent mille francs.
— Vraiment ! fit Clémence surprise.
— Puis, son oncle, lord Chesfleld, lui laissera une i terre bien plus considérable dans le Warwickshire, î le titre de lord.
• Vous voulez parler de H. Dawson ?
Non, madame. Je connais bien sir Richard Over- |l, quoiqu'il ne m'ait pas reconnu, lui, car j'étais un ût quand il est venu à Westernhouse. Il a déjà deux Itrois mille livres sterling de revenu (cinquante ou lante-quinze mille francs); et son oncle lui en laist plus du double.
- Etes-vous bien certain de cela?
-Parfaitement, madame; un de mes cousins est mi* litre dans sa paroisse et je l'ai souvent entendu parler de f Richard Overnon.
^Diverses circonstances qu'il serait trop long de rappor- 1 ici avaient plusieurs fois éveillé la curiosité de Clémence au sujet de sir Richard. Quoiqu'il criât par-dessus les toits qu'il était sans fortune, il agissait en tout eomme un homme riche. Les nombreuses emplettes qu'il avait faites à Paris et au Gap pour ce voyage avaient dû lui coûter fort cher, et pourtant il avait paru tfy attacher aucune importance.
» Maintenant qu'elle le connaissait davantage, Clémence le jugeait d'ailleurs fort capable d'avoir dissimulé sa fortune, afin de s'assurer qu'on l'aimerait pour lui-même. Elle se promit d'approfondir ce mystère à la première occasion, mais seulement après avoir quitté Colesberg f afin que sir Richard ne pût se douter des indiscrétions du jeune enseigne et acquérir la preuve de ses soupçons. Après avoir tué quelques animaux à coups de fusil, les chasseurs résolurent de forcer un vieux gnou rayé qu'ils avaient isolé de la bande.
Poursuivi par les chiens, le gnou tourna quelque temps dans la vaste prairie; puis, prenant sa course ei\
lignée directe, il se dirigea vers un marécage siluéà cinq milles de l'endroit où se trouvaient les chasseurs.
Ceux-ci le suivirent de toute la vitesse de leurs montures. M me Martigné elle-même galopa sur leurs traces, guidée par le jeune enseigne et par le major Dawso: Valentin s'était approché un moment de sa cousine, mais, en la voyant causer avec le major, il avait épe-j ronné son cheval et poussé en avant.
Grâce à l'excellente race de chevaux qu'on trouve danij la colonie, et aux nombreux haras des boërs, tous les officiers étaient bien montés. Aussi la chasse fut-elle menée rapidement.
Le gnou ne tarda pas à fléchir. Il fit un dernier effort pour atteindre l'étang, mais les chiens le rejoignirent el se jetèrent sur lui. Il se défendit vaillamment des pieds et des cornes.
Le sang coulait à flots sur la robe d'un bleu grisâtre marquée de raies irrégulières du bluewildebeest. Ses petits yeux farouches annonçaient la rage et la détresse. Sa crinière était couverte de boue et de sang. Malgré sou héroïque résistance, il fut bientôt renversé par les chiens. Un des chasseurs termina son agonie en lui tirant à bout portant un coup de carabine.
Tandis que, pour donner la curée aux chiens, on ouvrait le gnou rayé, l'arrière-garde des chasseurs rejoignait les premiers arrivés.
Les aboiements des chiens et les cris des chasseurs
LA VENGEANCE D UN MULATRE. * \g\
firent lever une quantité d'oiseaux qui se tenaient cachés dans les joncs de l'étang Ils tournoyèrent quelque temps au-dessus de leur retraite habituelle en poussant des cris discordants et finirent par se poser au milieu de la pièce d'eau, dont les bords étaient entourés d'une épaisse couche de boue desséchée.
Sur cette vase croissait un fouillis de plantes et d'arbustes, au milieu desquels resplendissait d'admirableb fleurs aux couleurs vives et brillantes
Une de ces fleurs surtout attira l'attention de M m6 Martigné et lui fit pousser un cri d'admiration C'était une fleur disposée par petits groupes, dont le rouge éclatant ressortait sur un feuillage d'un vert presque aussi sombre que celui du lierre.
— Dieu! quelle jolie coiffure on ferait avec cela! s'écria Clémence.
— D'autant plus oue cette fleur se conserve très-longtemps, lui dit le major Dawson, qui avait repris sa place auprès d'elle.
— Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de s'en procurer?
— Pas ici, du moins, répondit le major.
— Pourquoi donc?
— Parce que cette lisière d'herbes et de plantes rampantes que vous voyez autour de l'étang est l'asile d'une quantité de serpens, dont la morsure serait mortelle. Ces étangs sont tellement redoutés que les animaux euxmêmes n'osent y venir boire.
— Quel dommage! dit Clémence avec unepetitemoue chagrine. Je me serais fait, avec ces fleurs, une si jolie coiffure pour le bal que vous nous donnez demain !
— Vous n'avez pas besoin de cela pour être la plus belle, répondit galamment le major, qui, malgré son intrépidité bien connue, n'était pas assez insensé pour risquer sa vie à satisfaire le caprice d'une femme qu'il
482 LA VBNtitEANCH D 9 UN MULATRE.
trouvait fort aimable, mais dont il n'était nullement amoureux.
Sir Richard Overnon fit un mouvement pour se diriger vers l'étang, mais M. Dawson le saisit par le bras.
— Êtes-vous fou? Iui4it*il. Vous exposer à une mort affreuse pour une fleur que vous ne pourrez même pas atteindre!
lf m * Martigné joignit ses instances à celles du major, et passa son bras sous celui de sir Richard, afin de mieux retenir le jeune Anglais, à qui son héroïsme valut un sourire et un regard qui le firent tressaillir de joie.
Appuyé contre un arbre à quelques pas du groupe, Valentin avait tout entendu. Le regard et le sourire que Clémence venait d'adresser à sir Richard et la manière affectueuse dont elle s'appuya sur son bras froissèrentle cœur de Mazeran. Déjà assombri yv <> mécontentement qu'il éprouvait de sa propre conduite, il était dans une de ces dispositions d'esprit ou tout nous blesse et nous apparaît sous les plus tristes couleurs. Irrité contre luimôme et contre les autres, il éprouvait ce profond dégoût des hommes et de la vie qui envahit quelquefois notre âme.
Il jeta son fusil sur son épaule, s'arma d'un long bâton qu'il prit à l'un des Hottentots et s'avança tranquillement vers la lisière de verdure qui bordait l'étang.
Un cri d'effroi partit de toutes les bouches. Le major et les autres officiers s'élancèrent pour le retenir. Il les repoussa en souriant et continua d'avancer en dépit de leurs amicales représentations.
Outre le sentiment de jalousie qui pousse tout amoureux froissé à se venger d'une ingrate en lui prouvant sa supériorité sur ceux qu'elle lui a préférés , Valentin cédait encore à l'entraînement de Famour-propre natio-
LA VBNOSAMOB d'UK MULATKE. 183
nal. Quoique bon cavalier ei bon tireur, il n'était pas de force à lutter, sous ces deux rapports, contre les intrépides chasseurs du 87% qui avaient sur lui l'avantage de l'expérience et de l'habitude. Aussi était-il heureux de faire à sou tour ce qu'aucun d'eux nVait osé faire.
En dépit des instances des officiers anglais et des cris de Clémence, notre écervelé continua donc sa -roule vers l'étang.
Quoique son cœur battit avec violence et que la pensée des serpents fit courir de temps en temps un frisson dans ses veines, il marchait la tête haute et le sourire aux lèvres. Au fond, il eût mieux aimé attaquer tout seul un lion, un rhinocéros ou un buffle, un ennemi enfin qu'il pût combattre ouvertement, que d'affronter la morsure lâche et sournoise d'un serpent contre lequel il n'aurait peut-être pas même le temps de se défendre. Tout en avançant au milieu des herbes, il songeait au danger qu'il courait et se reprochait déjà son insigna folie.
— L'autre jour, se disait-il, je n'ai pas eu le courage d'accompagner Juliette et ses pauvres petites filles , que j'avais juré de protéger; et maintenant me voilà entrain d'exposer ma vie comme un imbécile, pour satisfaire le caprice d'une coquette qui se moque de moi.
Gomme il achevait ces mots , les herbes remuèrent tout près de lui. Une sorte de sillage imprimé à leurs tiges révéla la fuite de quelque animal rampant. A quelque distance devant lui, il crut apercevoir d'autres animaux levés autour d'un arbuste.
Il tressaillit et jeta involontairement un regard vers la terre ferme. La vue des nombreux spectateurs qui le suivaient des yeux, fit cesser la courte hés*****on qu'il avait éprouvée.
— C'était une insigne folie que d'entreprendre cette aventure, se dit-il, mais maintenant que j'ai commencé, ce serait une lâcheté que de reculer. Il ne sera pas dit que, devant tous ces Anglais, un Français n'ait pas osé faire ce qu'il avait promis. En avant !
Et passant sa main sur son front humide de sueur, il se dirigea résolument vers la touffe de fleurs.
Quelques pas plus loin, un serpent jaune d'or dressa devant lui sa large tète couverte d'une sorte de calotte qu'il balançait à droite et à gauche comme s'il cherchait de quel côté mordre l'audacieux qui troublait son sommeil. '
Yalentin, qui tenait de la main gauche son bâton et de la main droite une longue baguette de rifle (fusil à un coup), frappa lestement de cette baguette le cou du geele-slange ou kooper-kaupel (serpent coiffé), qu'il sépara presque du corps. Puis, repoussant le serpent qui cherchait encore à se traîner vers lui, il lui enfonça dans le dos la pointe en fer de son bâton et le cloua sur la vase.
Il continua ensuite sa route, choisissant tous les endroits où la croûte de vase lui paraissait la plus solide, et surveillant d'un œil vigilant le moindre mouvement des herbes.
Comme il arrivait aux touffes de fleurs , un serpent moins long, mais bien plus gros que le premier et de couleur plus sombre, se jeta sur Yalentin. Cet animal, qui n'était autre qu'un puff-ader, ou grosse vipère à la morsure mortelle, s'était lancé à rebours, c'est-à-dire du côté où se trouvait la queue , en se repliant comme un acrobate. Surpris par cette évolution imprévue, Yalentin faillit être mordu. Ce ne fut que par un mouvement instinctif qu'il exécuta avec son bâton une véritable parade qui heurta le corps du puff-ader et le détourna forcément du jeune Français.
— Prenez garde à tous ! lui crièrent en même temps plusieurs voix.
Il se retourna vivement et aperçut, à huit ou dix pas de lui, un serpent de deux à trois mètres de long, excessivement minée et couleur gris-rouillé, qui se dirigeait vers lui avec une singulière rapidité , en balançant au-dessus des herbes sa tête brune dont les yeux vitreux brillaient de colère et de méchanceté.
C'était un tnœmba, le plus terrible, le plus agile et le plus redouté de tous les serpents africains.
Yalenlin porta machinalement la main à sa ceinture, mais il" avait laissé ses pistolets dans les fontes de sa selle, et son couteau de chasse était trop court pour qu'il pût s'en servir dans cette occasion,
Il se retourna précipitamment pour lancer un coup de bâlon au puff-ader, qui était revenu sur lui. Au même instant, une détonation retentit, et le mamba, la tête fracassée par une halle, s'abattit presque aux pieds de M. Mazeran.
Effrayé sans doute par la détonation, le puff-ader prit la fuite et s'éloigna lentement en traînant dans la fange son corps, que le bâton de Yalentin avait dû blesser en plus d'un endroit.
Yalentin jeta un rapide regard autour de lui. Ne voyant plus rien qui décelât l'approche d'un serpent, il cueillit précipitamment quelques grappes des fleurs si vivement désirées par Clémence, et se mit en route pour sortir de l'étang.
Au premier plan, sur la rive, se tenaient sept ou huit officiers, le fusil à la main et l'œil fixé sur le chemin que parcouraitle téméraire jeune homme. Dawsonet Overnon, qui avaient tiré ensemble sur le mamba, rechargeaient précipitamment leurs fusils. Derrière eux, la foule
186 LA VBH08ANGB D'UN MULATRE.
broyante et gesticulante des Hottentots se livrait à la pantomime animée habituelle à ces messieurs.
Quelques serpents montrèrent sans doute leurs tètes hideuses au-dessus des herbes, tandis que Valentin opérait son retour, car cinq ou six coups de feu partirent de la rive. Un gros serpent qui se tenait tout près du bord et qui semblait guetter le passage de M. Ifazeran, fut aperçu par l'œil vigilant de M. Dawson, et reçut presque en même temps deux balles qui l'abattirent sur la vase desséchée. La partie supérieure de son corps se débattant dans les herbes cherchait encore à se traîner vers Valentin, mais le bâton ferré de ce dernier en fit promptement justice. En examinant plus tard ce bâton, il vit que les dents du serpent y avaient marqué leur empreinte.
Lorsque Valentin sortit enfin de l'étang, un tonnerre d'applaudissements accueillit son arrivée. Richard s'élança vers lui et le reçut dans ses bras avec une émotion si vive que Valentin en fut profondément touché.
Le major Dawson, trop brave lui-même pour ne pas admirer le courage 'des autres, tendit la main au jeune Français, et serra celle de Valentin avec une sincère émotion.
Les autres officiers en firent autant.
iQuant à Frédéric , qui s'était faufilé entre les jambes des officiers, il sauta d'un bond au cou de Valentin et l'embrassa en criant bravo comme les autres de toute la force de sa petite voix.
Malgré sa coquetterie, Clémence éprouvait une sincère affection pour son cousin. Au fond, c'était peut-être, après son fils, l'individu qu'elle aimait le mieux. Malheureusement l'ambition, la coquetterie, l'amour-propre, etc., partageaient son cœur avec cette affection.
LA YBltGEAKÛE D 9 t7N MULATRE. 187
En voyant Valentin s'exposer à un péril si grand pour J'amoiir d'elle , Clémence avait éprouvé de cruelles inquiétudes. Son cœur, cependant, n'avait pu se défendre d'un mouvement d'orgueil. Deux ou trois fois son regard s'était arrêté involontairement sur le groupe des officiers anglais comme pour leur dire :
— Voilà comment je sais me faire aimer, moi ! Elle n'avait pas eu néanmoins le courage de suivre des yeux la dangereuse entreprise de son cousin et s'était retirée à l'écart, la tête cachée dans ses deux mains. Quand les cris de la foule eurent annoncé l'arrivée de Valentin, elle accourut vers lui; rassurée maintenant sur le compte de Mazeran, elle se préoccupait déjà de l'opinion du monde, c'est-à-dire des gens qui l'entouraient en ce moment. Aussi avait-elle profité de cet empire sur soi-même que donne l'usage des salons pour composer sa figure et retenir le premier mouvement qui la portait à se jeter dans les bras de son cousin.
Avec les dispositions de ce dernier à tout voir en ce moment sous les couleurs les plus sombres, il ne pouvait manquer de mal interpréter le sang-froid plus du moins réel de M» 6 Martigné. Il serra d'un àir glacial la main qu'elle lui tendait et ne répondit que par un sourire presque ironique aux reproches affectueux qu'elle lui adressa.
Au lieu d'offrir à Clémence les fleurs qu'il avait failli payer de sa vie, il les déposa tranquillement dans le wagon, comme s'il n'avait pas entendu le souhait que H me Martigné avait exprimé quelque temps auparavant au sujet des. fleurs.
Clémence le suivit d'un œil étonné, mais l'amourpropre l'empêcha de faire aucune observation. En approchant de Colesberg, les chasseurs reticon-
trèrent un chariot suivi d'une dizaine de chiens et de six chevaux conduite en laisse par des Hottentots.
— Dieu me pardonne ! s'écria un lieutenant qui marchait en avant avec Valentin, voici Horton et Hac- Bray.
Les officiers galopèrent jusqu'au wagon. Au bruit des pas de leurs chevaux, deux Européens sortirent du chariot et poussèrent un hourrah joyeux.
Toute la bande des officiers du 27 e se trouva bientôt réunie autour des nouveaux venus, qui n'étaient autres que les deux chasseurs que H me Bartelle avait rencontrés sur sa route. Tout en racontant à leurs amis les principaux épisodes de leur voyage , Horton et Mac-Bray vinrent à parler de la jeune et jolie Française qu'ils avaient vue quelques jours auparavant.
Valentin, à qui on répéta leurs paroles, s'approcha bien vite pour obtenir des nouvelles de sa cousine.
Horton lui expliqua dans quelles circonstances il l'avait rencontrée et ne lui dissimula pas les inquiétudes qu'il éprouvait pour elle.
— Ce qui a contribué, surtout, dit-il, à me donner des soupçons sur le guide, c'est la direction qu'il faisait suivre à M mo Bartelle. Ils avaient déjà beaucoup dévié de leur route, et cependant cet homme connaît trop bien le chemin de Kuruman pour s'être trompé aussi grossièrement.
— Que supposez-vous alors? demanda Valenlin vivement inquiet.
— En vérité, je ne sais, répondit Horton, mais une sorte de pressentiment me dit que cette aimable et courageuse jeune femme est exposée à quelque trahison. C'est au point que si l'expiration de nos congés ne nous avait forcément rappelés à Colesberg, Mac-Bray et moi, nous serions restés auprès d'elle pour la protéger au
moins jusqu'à ce qu'elle eût regagné la route de Kuru m an.
— Oh ! certainement, s'écria Mac-Bray; le cœur m'a saigné en quittant ces pauvres petites filles, si jolies et û douces.
— D'autant plus, reprit Horton, que M m ' Bartelle avait l'air fort souffrante, en dépit du courage avec lequel elle cherchait à le cacher.
— Pauvres petites! répéta Mac-Bray, qui avait un enfant de l'âge de Cécile et d'Emma.
Un frisson d'inquiétude et de remords traversa le cœur de Valentin. Il se trouvait lâche et ingrat d'avoir ainsi abandonné sa cousine et les deux enfants de Juliette.
— Je partirai cette nuit même pour les rejoindre, se dit-il. Que Dieu me pardonne mon retard et me permette d'arriver à temps !
Aussitôt de retour â Colesberg, il donna l'ordre à Joseph et à ses domestiques hottentots de commencer les préparatifs du départ.
À la fin du souper, il annonça qu'il comptait se mettre en route la nuit même, avant le lever du soleil. Chacun se récria contre ce départ précipité, mais le jeune homme tint bon.
— Attends trois ou quatre jours seulement, et nous partirons avec toi, lui dit M m * Hartigné
— Je ne puis.
— Trois jours seulement.
— D faut que je parte immédiatement.
— Attends deux jours... voyons, deux jours.
— Pas un seul. Je suis trop inquiet pour cette pauvre Juliette et ses chers petits anges.
— Deux jours seulement.
— Non,. Clémence; si j'arrivais trop tard, jamais je
ne me le pardonnerais. Je me fais déjà de cruels reproches d'avoir laissé partir Juliette toute seule avec ce Mo^ rany, qui...
— Eh bien?
— Rien. Il ne faut pas accuser les gens à l'avance; mais enfin, à tout prix» je veux rejoindre M»» Bartelle.
— Et nous? murmura Clémence* un peu froissée.
— M me Geneviève et toi, Vous avea deux protecteurs : Savinien et sir Richard.
— Certainement» fit Clémence, qui espérait sans doute éveiller la jalousie de son cousin» Pour mon compte, j'ai une entière confiance dans le dévouement de ces deux messieurs.
— Alors, tout est pour le mieux, répliqua Valentin, et vous n'avez pas besoin de moi* Pour aller plus vite, je partirai à cheval. Quand j'aurai rejoint Juliette, je monterai dans le petit chariot avec Bertrand. '
~- Alors je pourrai me servir du vôtre? dit Geneviève.
— Je ne demanderais pas mieux, chère madame; mais j'en aurai besoin à Kuruman. »
— J'en achèterai un à Kummatt, répondit Geneviève. -*- Vous n'en trouverez pas, fit M. Dawson.
Bon gré, mal gré, Geneviève dut renoncer à sOû projet économique.
— A propos, demanda-t-elle à Valeûtin, et ces belle: fleurs que vous avez cueillies hier au soir?
— Je vais les porter à cette pauvre Juliette, Répondit Valentin. Toutes fanées qu'elles seront, elles lui prouveront du moins que nous n'oublions pas les absents.
— C'est une bonne pensée , s'écria Glémehce avec un empressement destiné à cacher la contrariété qu'elle éprouvait. Je me fais une fête de penser que je serai bientôt près d'elle.
LA VlNGBAltGE D'UN MULATRE. 191
— Permette2-moi une observation, dit le major Daw- 8<m. M" e Bartelle a sur tous, mesdames, une avance de huit jours environ; mais comme, involontairement ou non, son guide lui a fait foire un grand crochet sur la gauche, d'après ce que nous ont appris Morton et Mac-Bray, il fout bien compter au moins deux ou trois jours de perdus. Maintenant, voici ce que je propose pour que vous puissiez rejoindre madame votre cousine. Vous feras partir deux jours à l'avance vos bœufs, , vos chariots et vos domestiques. Morton, rïtz Herald et moi, nous attellerons des chevaux à nos propres chariots, et nous pourrons ainsi vous foire aisément rejoindre vos équipages en doublant les deux premières
La proposition étant aussi avantageuse qu'aimable, les dames Martigné s'empressèrent de l'accepter. Clémence espérait un peu que cela déciderait Valentin i rester avec elle, mais elle fut trompée dans son attente. Maseran était trop inquiet pour consentir à différer son départ d'un seul jour»
Malgré les fatigues, les privations et même les dangers auxquels s'exposait le jeune homme, Morton et Mac- Bray n'osèrent le dissuader de son entreprise.
Quant à Clémence, furieuse à son tour de ses instances inutiles, elle ne disait plus rien. Au fond du cœur, son amour-propre espérait que Valentin faiblirait au moment du départ et que sa jalousie, non moins que son affection, l'empêcherait de laisser seule, avec ses deux rivaux, la femme pour laquelle il venait ce jour-là ffléme d'exposer sa vie»
Overnon et Valentin , ainsi que leurs domestiques , passèrent la nuit à faire les préparatifs de son départ. Us bagages et les provisions les plus indispensables pour un si long trajet avaient été soigneusement empa-
quetés et chargés sur le dos de trois chevaux que conduisaient en laisse Joseph Furetai et deux domestiques hottentots, montés eux-mêmes sur trois autres chevaux.
Outre les chevaux qu'il possédait déjà, Valentin en avait acheté trois à des officiers de la garnison, et l'obligeant sir Richard lui avait, de plus, prêté deux des siens.
Enfin, M. Morton avait cédé à Valentin un domestique Béchuana,.qui avait accompagné les deux officiers dans leur excursion de chasse et qui connaissait parfaitement le pays. De son cêté, le major Dawson, qui s'était pris d'amitié pour l'aventureux et brave jeune homme, l'avait forcé d'accepter un fusil de Manton, avec divers ustensiles de chasse. Plusieurs officiers lui remirent en outre des lettres, pour quelques chefe Béchuanas, dont les tribus se trouvaient disséminées sur la route.
Emu et reconnaissant de toutes ces prévenances faites avec un réel intérêt, Valentin embrassa affectueusement sir Richard et les braves officiers du 27 e , et partit à six heures du matin pour rejoindre sa cousine Juliette.
Malgré tous les bagages que ses amis l'avaient forcé d'emporter, Valentin entreprenait une rude tâche .en faisant à cheval un aussi long voyage. N'ayant personne avec qui causer, et ne pouvant par conséquent se distraire des sombres pensées qui le préoccupaient, ni calmer l'impatience qui le dévorait, Valentin faisait d'aussi longues journées de marche que le permettaient les forces de ses chevaux» Souvent, durant les haltes de
LA VENGEANCE D*UW MULATRE. 493
la petite caravane, il prenait son fusil et cherchait à tuer quelques oiseaux ou quelques antilopes. Outre le plaisir qu'il y trouvait, la chasse était pour lui une nécessité. Sous la chaleur dévorante du soleil africain, aucune provision ne se conserve ; pour avoir de la viande mangeable, il faut tuer les animaux le jour même. Au bout de quelques heures, la chair est corrompue.
Quelques jours après son départ de Colesberg, Valentin, suivi de Joseph, qui était devenu un assez bon cavalier, grâce à son incroyable hardiesse, tomba sur la piste d'un oryx ou gemsbok.
Cette antilope, l'une des plus élégantes et en même temps une des plus délicates comme venaison, est de la taille d'un petit mulet. Les crins épais de sa queue descendent plus bas que ses larges jarrets. Elle a une robe fauve, une crinière et une raie noire sur le dos. La tête est blanche, avec des raies sombres disposées presque comme les courroies de la têtière d'une bride. Ses cornes noires, fines, régulières, droites et légèrement penchées en arrière, mesuraient près d'un mètre de long.
Joseph et deux des Hottentots parvinrent à détourner le gembosk et à le renvoyer à Val en tin. Celui-ci le tira à cinq cents pas environ et lui logea une balle dans le corps. L'oyyx tomba, se releva et fit encore quelques pas. Valentin courut à lui pour l'achever. Au moment où il n'en était plus qu'à cinq ou six pas, le gembosk fit demi-tour et se précipita sur le chasseur avec la rage du désespoir.
Avant que Valentin eût le temps d'éviter l'animal furieux, celui-ci le frappa de ses cornes acérées.
Joseph se jeta bravement sur le gemsbok, esquiva un coup de pied suivi d'un coup de corne, et détourna sur lui la foreur de l'animal.
Pendant ce temps, tout blessé qu'il était, Valentin ti-
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fait un pistolet de sa poche et le déchargeait à bout portant dans la tête de l'oryx.
Joseph releva son maître et l'aida à regagner la fontaine près de laquelle on avait lait halte. Le pauvre garçon, qui pleurait à chaudes larmes, pansa de son mieux la blessure de M. Mazeran.
Le lendemain matin, malgré la souffrance qu'il éprouvait et la fièvre qui commençait à s'emparer de lui, Valentin voulût, bon gré mal gré, se remettre en route.
Envenimée par la chaleur et la fatigue, la blessure, de Valentin lui causait par moments de vives douleurs. Aussi, malgré tout son courage, n'avartçait41 que bien lentement.
- Au bout de quelques lieues, Barilé, le Béchuana que lui avait donné M. Morton, lui fit voir l'endroit où les chariots de M. Morany- avaient quitté la route de Kuruman pour s'enfoncer sur la gauche dans les bois.
— C'est bien extraordinaire, murmura le Béchuana, qui savait quelques mots d'auglais. Le chemin est bien facile à suivre cependant.
Valentin se demanda un moment s'il devait suivre la tracé des chariots ou continuer sa route, dans l'espoir de retrouver M tt * Bartelle et M. Morany, qui auraient certainement reconnu leur erreur et regagné le bon chemin. Après quelques indécisions, il marcha dans la même direction que les chariots, qu'il espérait gagner de vitesse.
Il aurait mieux valu pour lui qu il choisit l'autre parti, car 11 lut obligé de faire un long crochet dans la forêt; puis darts les prairies, et de retourner ensuite 6ur ses pas pour regagner la route de Kuruman, que les chariots étaient venus rejoindre, ainsi qu'il l'avait supposé.
Le soir du quatorzième jour* le Béchuana, dont la vue était plus perçante que celle des Européens et même
LA VfeftGÉÀNCE D'tJÎf IJtltAtttE. !95
que celle des Hottentots* découvrit une petite colonne de fumée qui devait provenir* dit-il > de quelque bivouac.
— Qui te fait croire cela? lui demanda Valentin.
— Je sens une odeur de viande grillée, répondit le Béchuanâ.
Quoique toujours souffrant de s blessure, qui le forçait à se tenir tout courbé sur son cheval* Valentin mit sa monture au galop. Un instant après, il put se convaincre que le sauvage avait bien deviné.
A tent pas de lui, trois chariots dételés étaient groupés lun à côté de l'autre. Des bœufs et des chevaux paissaient à quelque distance.
Valentin reconnut les chariots de sa cousine» Son cœur battit avec violence.
La première personne qu'il aperçut fut M. Morany.
Le créole fit un geste de colère en reconnaissant Mazeran et courut à l'un des chariots. Mais avant qu'il en eût soulevé la portière, Valentin était près de lui.
— Où donc est M m6 Bartelle? demanda Valentin d'une fûfc inquiète.
— Valentin! s'écria la jeune femme, qui sortit A l'instant même de son wagon, appuyée sur le bras de la fidèle Toinette.
Elle se jeta dans le* bras de son cousin; puis, penchant la tète sur l'épaule de Mazeran, elle se mit à sangloter avec fine amertume qui navra le cc&ur du jeune homme.
Il crut d'abord qu'il était arrivé quelque rralheur aax petites filles de Juliette; mais, au même instant, Ercira et Cécile vinrent se jeter à son cou.
Tout en embrassant avec une joyeuse effusion les deux enfants, qui poussaient des cris d'allégresse, Valentin regardait M*' Bartelle. Il fut douloureusement frappé du
changement extraordinaire qui s'était opéré chez la jeune femme. Maigre, pâle, épuisée, les yeux creux et cernés, les paupières gonflées et meurtries, elle semblait avoir à peine la force de se soutenir.
— Mon Dieu ! s'écria-t-il avec angoisse, tu as donc été malade, Juliette ?
— Un peu, répondit-elle ; j'ai payé mon tribut à la fièvre, mais cela va mieux, n'est-ce pas, Toinette?
Toinette ne répondit pas et tourna la tète pour qu'on ne vît pas les grosses larmes qui roulaient sur ses joues amaigries.
— Les enfants aussi ont l'air bien fatiguées, reprit Valentin, qui craignait d'alarmer sa cousine en insistant sur l'état où il la trouvait.
— Elles ont eu à souffrir aussi, répondit Juliette en faisant signe de s'éloigner à Toinette, qui se tordait les mains avec impatience.
— Oui, cousin, s'écria Emma, qui s'était déjà emparée d'une des mains de M. Mazeran. Oh! nous avons bien des choses à te raconter, va !
— Vraiment? dit le jeune homme en souriant sans quitter des yeux le visage épuisé de la mère.
— Oui, reprit-elle ; maman a eu peur, elle s'est sauvée avec nous.
— Et une nuit nous avons couché sur un arbre, dit Cécile.
— Et puis nous avons failli être mangées par un gros rhinocéros.
— Et nous avons eu si soif !
— Et si faim !
— Et notre pauvre maman, qui avait la fièvre et qui pleurait !
— Et Toinette aussi !
— Que veulent-elles dire ? demanda Valentin, alarmé
de tout ce que les deux petites filles lui racontaient avec une volubilité tout enfantine.
Toinette, qui s'éloignait, se retourna pour lever les yeux et les mains au ciel ; mais M m * Barlelle lui imposa de nouveau silence par un regard suppliant.
— Je te raconterai cela plus tard, dit Juliette. Mais toi-même tu es bien changé. Comme tu as l'air fatigué et souffrant !
— Je suis venu achevai, et ce maudit soleil m'^ quelque peu rôti, répliqua Valentin.
— Quelle imprudence !
— Je me reprochais de t'avoir laissée partir seule. J'avais bâte de te revoir. Je n'ai pu y tenir davantage, et comme les chariots n'étaient pas prêts, je suis parti en avant-garde.
— Combien je te remercie, Valentin I
Quelque souvenir douloureux éteignit sans doute le * sourire qui avait effleuré les lèvres de Juliette. En dépit de tous ses efforts, un sanglot convulsif souleva sa poitrine, et, couvrant sa figure de son mouchoir, elle fondit en larmes.
— Juliette, «'écria le jeune homme surpris et inquiet de cette profonde douleur, qu'y a-t-il? que s'est-il passé? Parle donc, je t'en conjure. Aurais- tu éprouvé quelque accident? quelqu'un t'aurait-il?.. Si je croyais Morany...
Elle l'interrompit par un geste suppliant.
— Il ne m'est rien arrivé, murmura-t-elle, c'est la fièvre; je suis si faible ! La moindre chose me bouleverse... la joie de te revoir... Tiens, laisse-moi pleurer un moment. Ensuite, je t'expliquerai tout.
— Vous arrivez juste à propos pour le dîner, mon-? sieur Valentin, dit à ce moment M. Morany, qui venait de surgir à cjftté du chariot. J'ai eu la chance de tuer ce matin un porc-épic dont la chair a la meilleure mine du monde.
Après un instant d'hésitation involontaire, Valentiu serra la main que lui tendait M. Morany et murmura quelques paroles de politesse.
— Gomment avez-vous laissé nos voyageurs ? reprit Horany. Clémence est-elle toujours aussi belle? A-t-elle fait bien des victimes parmi ces pauvres officiers du 27 e ?
Tout en répondant au créole» Valentin ne pouvait détacher ses yeux de sa cousine.
-^ Vous trouvez Juliette bien changée, n'est-ce pas? lui dit Morany à voix basse. C'est la fièvre, et puis une malheureuse excursion qu'elle a faite.
— Comment cela? Quelle excursion?
— Elle vous la racontera elle-même. Si tous saviez quelle peur elle m'a causée ! Pendant cinq jours, je l'ai crue perdue, elle et ses deux petites filles. Je tremble encore rien que d'y songer. Quand je pense que si j'étais arrivé quelques heures plus tard, je n'aurais peut-être trouvé que leurs cadavres !
— Oh! mon Dieu! s'écria Valeûtin, de grâce apprenez-moi... Voyons, Juliette, que s'est-il donc passé? Dis-le moi, je t'en prie.
— Après souper.
— Non, maintenant. Je ne pourrai pas manger tant qtte j'aurai cette inquiétude sur le cœuf.
— Eh bien! commença la pauvre femme, que M. Morany ne quittait pas dû regard, un soir que tous mes domestiques étaient partis pour s'acquitter de divers travaux, dés sauvages... des Bushmen sans doute... sont venus attaquer les chariots. L'un d'eux â blessé M. Morany.
— Oh ! légèrement, interrompit le créole en souriant.
— En voyant tomber M. Morany* j'ai cru qu*il était mort. J'ai couru aux chariots; j'ai pris un de mes enfants, Toinette l'autre, et nous nous sommes sauvées
LA ▼SHGEÀÏNÎ1 D'UN MULATRE. 199
dans la forêt comrtie des folles. Nous avons couru toule la nuit. Au lever du soleil, nous nous sommes trouvées toutes seules au milieu des bois.
— Pauvre Juliette !
— Impossible de retrouver les chariots. Je ne snis d'ailleurs si j'aurais osé y revenir à cause des sauvages, que je croyais en être les maîtres* J'ai voulu regagner la route de Golesberg, je me suis perdue complètement.
xxvn.
Juliette raconta ensuite, mus en les atténuant beaucoup, une partie des épreuves qu'elle avait eu à subir. Elle parlait d'une voix lente et faible. Comme elle avait là tète baissée et le front appuyé sur sa main, M&eran ne pouvait voir sa figuré. v
Il était évident pour Valentin que tout ce qu'elle racontait* était vrai, et pourtant il avait comme un pressentiment qu'on lui cachait quelque chose. Il remarqua en outre que M. Morany ne détournait pas les yeux de M B ° Bartelle, et que celle-ci évitait avec soin de regarder le half*cast.
Une contrainte évidente régnait entre ces deux personnages et révélait quelque incident que tous deux dissimulaient.
— Je saurai ce qui en est, se dit Yalentin; mais, pour cela, il ne faut pas que je les mette sur leurs gardes en leur laissant deviner mes soupçons.
En conséquence, il ne fit aucune question de nature à éveiller leur défiance. Il se contenta de déplorer les
*2^0 LA VENGEANCE D v Ulf MULATRE.
cruelles angoisses auxquelles avait été soumise sa pauvre cousine.
On fit préparer dans le chariot de Bertrand un lit pour Valentin, qui avait grand besoin d'un peu de repos après tant de nuits passées à la belle étoile.
Dès qu'il fut seul avec Bertrand, dont il connaissait le dévouement à M"° Bardelle, Valentin le questionna sur I tout ce qui s'était passé durant son voyage. Malheureusement, Bertvand ne put rien lui apprendre de nouveau.
En arrivant au campement avec le petit chariot, le fidèle domestique avait appris que sa maîtresse s'était sauvée pour échapper à des bushmen qui avaient attaqué la caravane et qui avaient été mis en fuite par Morany et les deux Indous. On s'était empressé de chercher M me Bartelle de tous côtés, mais ce n'était qu'au bout de plusieurs jours qu'on l'avait enfin retrouvée avec ses deux petites filles, à demi-mortes de fatigue, de soif et de fièvre, et qu'on les avait ramenées au campement.
— Moi, je cherchais d'un autre côté, continua Bertrand, et je ne suis arrivé au camp que le lendemain du retour de ma pauvre maîtresse. Quand je l'ai vue, monsieur Valentin, ça m'a fait une impression ! Oh!... Elle avait l'air d'une morte .. Et ses pauvres petites filles !... elles étaient si faibles qu'elles ne pouvaient quasiment se tenir debout... Ça reprend si vite, les enfants! À peine s'il y paraît déjà... Mais madame ne se remet pas, elle... Tenez, monsieur Valentin, moi je crois, comme vous, qu'il s'est passé quelque chose qu'on ne veut pas nous dire.
— Par votre femme, vous pourriez peut-être...
— Oh! j'ai souvent essayé de la questionner, mais lorsque madame lui a recommandé le secret, le diable ne la ferait point parler. Au lieu de me répondre, Toinette se met à pleurer. Sous prétexte que cela cause
inutilement de la peine à ma femme, madame m'a dépendu de l'interroger désormais là-dessus.
— Evidemment, il y a quelque chose, murmura Valentin, en se couchant sur le cadre recouvert d'une peau de mouton qui lui servait de lit. Dès demain, je vais mettre Joseph en campagne. Le petit drôle est rusé comme un singe, et il m'obtiendra quelques renseignements. Une fois sur la voie, nous. verrons bien.
Malheureusement pour les projets de Valentin, il arriva au jeune homme ce qui arrive souvent aux natures énergiques et nerveuses. Tant qu'il avait eu à surmonter les fatigues et les dangers de la route, il avait trouvé dans sa volonté la force de dompter les alternatives de fièvre et d'épuisement que lui causaient sa blessure, les atteintes d'un soleil de feu et les injures d'un climat insalubre. . Maintenant que ces obstacles étaient surmontés, les forces lui manquaient tout à coup, et la maladie prenait le dessus.
A ces causes physiques s'en joignaient d'autres d'un ordre différent. Outre les inquiétudes qu'il avait éprouvées pour sa cousine Juliette et ses deux petites filles, qu'il aimait comme si elles eussent été ses propres enfants, il avait été rudement éprouvé par la lutte qui se 1 livrait dans son cœur entre son amour pour Clémence, i d'un côté, et son affection pour M mo Bartelle, de l'autre. Par une contradiction étrange et qu'on rencontre bien souvent néanmoins, il sentait d'autant plus le besoin de voir Clémence qu'il en était plus éloigné. Près d'elle, il éprouvait un sentiment indéfinissable qui ressemblait parfois à de la haine. Loin d'elle, il oubliait presque sa coquetterie pour ne songer qu'à sa jolie figure et à son esprit.
Je dois dire pourtant que depuis qu'il avait rejoint M ne Barlelle, l'intérêt que lui inspirait tetle dernière
evait tont effacé. Pour la première fois, depuis bien longtemps il avait presque oublié la belle Clémence. Mais 1'imprçssion produite par toutes ces luttes morales et physiques n'en avait pas moins exercé une funeste influence sur son organisation déjà si vivement surexcitée. Dans la nuit, le délire le prit. Son état donna bientôt de sérieuses inquiétudes à Joseph et au vieux Bertrand.
— Et dire que nous n'avons pas de médecin! s'écria Bertrand. Il y a bien madame, qui connaît quelque chose aux remèdes, mais ma pauvre maîtresse est si fatiguée que je n'ose la réveiller à cette heure de la nuit.
— Je vais aller chercher le Bechuana qui nous a conduits ici, dit Joseph après un instant de réflexion. Presque tous les sauvages savent panser les blessures et connaissent des remèdes contre la fièvre. Celui-là a déjà trèsbien pansé mon maître, et il a l'air d'un bon garçon, malgré sa vilaine figure.
Il sortit du chariot et se mit à la recherche du Bechuana. Il comptait le trouver auprès du feu autour duquel étaient couchés les domestiques hottentots, mais il ne l'aperçut pas.
— Il sera sans doute retourné à Colesberg, lui dit Abdul Sherazie, le khansamah de Morany.
— A cette heure de la nuit?
— B est déjà quatre heures du matin.
— Et sans avoir pris congé de mon maître ? C'est bien extraordinaire.
— C'est comme cela, pourtant.
— Et votre guide, à vous, ce babouin de Ben-M ossûl ?
— Il sera probablement parti en avant pour tirer quelque pièce de gibier.
— On n'y voit pas à deux mètres de soi.
Le khansamah se retourna de l'autre côté et se rendormit ou fit semblant de se rendormir.
Tandis que Joseph regagnait le chariot, il crut apercevoir une ombre qui s'approchait en rampant du cercle éclairé par la flamme.
Il se cacha derrière une roue du chariot et attendit.
L'homme qui arrivait si mystérieusement se glissa à côté des dormeurs, le plus près possible du feu, et parut se disposer à sommeiller. Un autre individu, qui paraissait venir du même endroit, Surgit à son tour dans le cercle de la lumière, et vint se coucher à côté d'Abdul Sherazie, avec lequel il échangea quelques mots à voix basse.
Vivement intrigué de toutes ces allées et venue?; Joseph en fit part à Bertrand. Sur le consentement de celui-ci, Furetai retourna auprès du brasier, afin de voir quels étaient les deux hommes qui venaient d'arriver. Il reconnut le guide Ben-Mossul. Quant au second, ce devait être Bhyrrub Komul, l'autre domestique de M. Morany, car il était maintenant couché à côté du khansamah.
La fièvre et le délire de Yalentin augmentent toujours, Bertrand se décida à réveiller M me Barielle. Il aurait pu, du reste, le faire plus tôt, car Toinetle lui- dit que la jeune femme n'avait pas fermé les yeux de la nuit. Gomme Juliette couchait toute habillée, elle fut bientôt sur pied. Chemin faisant, Bertrand lui raconta ce dont Joseph Furetai venait d'être témoin, M^ e Bartelle leva les yeux au ciel et ne répondit pas.
— J'ai peur que ce coquin de Ben-Mossul ne nous perde encore, dit Bertrand. Jamais nous n'arriverons à Kuruman.
— Si, répondit M me Bartelle d'un ton singulier, nous y arriverons, sois-en sûr, et notre voyage se fera désormais directement.
— Pourquoi cela, madame ?
Elle le regarda avec les yeux fixes et distraits d'une personne qui a parlé involontairement et qui ne se rappelle plus de ce qu'elle vient de dire. Elle ne répondit pas. Comme ils arrivaient en ce moment au chariot de Valentin, elle souleva la portière et monta dans le wagon.
A la lueur du falot que tenait Bertrand, elle examina quelque temps le malade. Puis, elle envoya son domestique chercher divers objets que Toinette savait où trouver. Elle pansa la blessure de Valentin et lui fit ensuite avaler de la quinine.
Au bout de deux heures, la fièvre avait beaucoup diminué. M ne Bartelle se retira alors en laissant Joseph à côté du malade.
— Surtout, mon ami, dit-elle à ce dernier en le quittant, que H. Mazeran ne reste jamais seul. Arrangez-vous pour cela avec Bertrand, et veillez bien sur votre maître.
— Est-ce qu'il courrait quelque danger ? s'écria Joseph, qui adorait Valentin et se serait fait volontiers tuer pour lui.
— Non, répondit la jeune femme d'une voix faible ; mais, dans un voyage comme celui-ci, on est exposé à tant de périls qu'un malade ne doit jamais rester seul, entendez- vous?... jamais seul.
Valentin fut installé le mieux possible dans le chariot afin qu'il ne souffrît pas trop des affreuses secousses que les fondrières imprimaient à chaque instant au véhicule. Puis la petite caravane reprit sa marche vers Kuruman.
Bon et généreux, Valentin avait fait la conquête de la plupart des Hottentots, non-seulement de ceux qui étaient
à son service, mais encore des domestiques de H. Morauy et de H me Bartelle. Ces pauvres diables, à qui il distribuait de temps en temps du tabac ou quelque verre d'eau-de-vie, avaient d'ailleurs un motif tout particulier pour porter de l'intérêt à M. Mazeran.
Ainsi que nous l'avons dit au début de ce récit, Valentin jouait passablement du violon. D'après les conseils de sir Richard Overnon et de quelques autres personnes du Cap, il avait emporté son instrument avec lui. De temps en temps, lorsqu'on arrivait aux haltes de bonne heure, il prenait son violon après souper et faisait danser les Hottentots.
Ceux-là seuls qui connaissent la passion des Africains pour la danse, peuvent compretfdre à quel point le talent et la complaisance de Valentin le rendaient cher aux Hottentots.
Aussi conduisaient-ils son chariot avec une sollicitude et une précaution tout à fait contraires à leurs habitudes de paresse et d'insouciance.
On n'était plus qu'à sept ou huit journées de Kuruman, lorsque Valentin, qui allait beaucoup mieux, fut atteint subitement d'une attaque de paralysie. Ses bras et ses jambes lui refusaient tout service. Il pouvait à peine parler.
Juliette accourut auprès de lui. Il fixa sur la jeune femme, qui pleurait, des yeux remplis de tendresse et de reconnaissance, mais sa bouche ne put murmurer que des mots inintelligibles.
— C'est la conséquence de tous les accès de fièvre qu'il a subis ces jours derniers, dit M. Morany.
— Croyez-vous? répondit M" e Bartelle en attachant un regard profond sur le créole.
— Parbleu? Est-ce que vous supposeriez?
— Je vous crois maintenant capable de tous les crimes, murmura-t-elle d'une voix sourde.
Le voyage avait singulièrement amélioré ce jeune homme au physique comme au moral. Malgré son apparence toujours frêle et chétive , il supportait à merveille la fatigue et les privations. Il est vrai que le pauvre diable avait vécu jusque-là dans une telle misère, que le lit le plus dur et la plus maigre pitance lui paraissaient suffisants. Bien qu'âgé de dix-sept ans, et n'en paraissant que quinze tout au plus, il avait une intelligence fort au-dessus de son âge, à laquelle se joignait, dans les circonstances critiques, tout l'aplomb vif et railleur du gamin de Paris.
Gouailleur et rageur de sa nature, il tenait tête à tous les autres domestiques. Il ne baissait pavillon ni devant Hercule Caritaud, ni même devant James Kanstich, le domestique de M. Overnon, quoique ce dernier lui eût administré deux ou trois leçons de boxe des mieux conditionnées.
Du moment d'ailleurs qu'il s'agissait de Valentin, l'univers entier disparaissait aux yeux de Furetai. Au besoin, il aurait brûlé la caravane pour faire cuire une côtelette à son maître.
Aussitôt que le Holtentot eut achevé son récit, Joseph rentra dans le chariot. Il s'arma de son revolver et d'un couteau de chasse, et s'en alla trouver le guide, qui déjeûnait à l'abri du chariot de M. Morany.
Ben-Mossul, qui était loin de se douter des intentions du petit Français, qu'il regardait d'ailleurs comme un enfant, le laissa approcher sans défiance.
Dès que Joseph fut à deux pas du métis , il l'ajusta tranquillement de son revolver, et lui dit avec une résolution et un sang-froid prodigieux.
— Tu as empoisonné mon maître.
— Ce n'est pas vrai, s'écria le métis, qui ne put réprimer un tressaillement.
— Tu as empoisonné mon maître avec une infusion de fleurs jaunes que tu as préparée cette nuit.
— Non.
-- Lève-toi, et marche devant moi.
— Où veux-tu que j'aille ?
— Au chariot de mon maître.
— Je n'irai pas.
— Alors, je vais te tuer comme un chien.
Il n'y avait pas à se méprendre à la voix et au regard de Joseph. Il était parfaitement décidé à exécuter sa menace. Tout en continuant ses protestations et ses récriminations, Ben-Mossul se leva et se dirigea vers le chariot.
— Laisse ton couteau tranquille, ou je tire, lui cria Joseph, qui le vit porter furtivement la main au couteau qu'il cachait clans les plis de son kaross.
L'autre obéit.
Lorsque tous deux furent arrivés au chariot de Hazeran, Joseph montra au métis la, figure altérée de Valentin.
— Peux-tu guérir mon maître? lui demanda-t-il.
— Non, répondit Ben-Mossul, c'est la fièvre.
— Tu mens ! c'est ceci, répliqua Furetai, en lui montrant l'infusion.
— Je ne sais pas ce que c'est.
— Tu mens! Tu es venu furtivement cette nuit mettre cette infusion à la place de la tisane qu'avait préparée M ne Bartelle, dit Joseph, qui ne parlait ainsi que par conjecture, mais qui avait à peu près deviné la vérité.
— Non.
— Alors, tu vas boire ceci.
— Non certainement.
— Pourquoi ?
— Je ne suis pas malade.
210 LA VENGEANCE D'tTfT IftJtAÎRE.
— Ou c'est de la tisane , et ça ne te fera pas de mal ; ou c est du poison, et alors c'est toi qui Tas versé. Bois ou je tire.
Après un moment d'indécision, le métis haussa les épaules en souriant , prit le vase et en avala le contenu tout entier, à la grande stupéfaction de Joseph, qui resta tout interdit de cette tranquillité
— Et maintenant vous voilà rasfcuré, dit le métis en regardant Joseph de cet air sournoisement narquois particulier aux sauvages, Ben^Mossul peut aller à sa besogne.
Il s'éloigna d'un pas calme et assuré , sans daignei sr retourner pour jouir de la surprise de son ennemi.
La fin de cette petite scène avait eu pour témoin impassible (impassible du moins en apparence) M. Alexandre Horany. Au moment où il avait vu arriver le métis suivi de Joseph, qui le menaçait de son revolver, M. Morany avait échangé un regard avecBen-Mossulen portant la main à la poche de sa veste, dans laquelle il cachait toujours un petit revolver.
Un coup d'œil de Ben-Mossul lui avait fait comprendre qu'il n'avait qu'à se tenir tranquille. Il paraît néanmoins que M. Morany n'était pas parfaitement convaincu que l'infusion fût inoffensive, car il ne put réprimer un geste de surprise quand il vit le guide avaler sans sourciller la boisson que lui présentait Furetai.
— Ah ! ça ! Joseph, êtes-vous fou ? dit d'une voix sévère M. Morany, qui se montra quand le métis se fût
LA VENGBÀNfcB b'Utf IftJLÀÎRE. 211
retiré. Tuer nôtre guide et sur des soupçons dont vous voyez maintenant l'Injustice ! Ce n'est ni à un domestique ni à un enfant Comme vous qu'il appartient de commander ici. Pour cette fois, je vous pardonne; mais que jamais pareille folie ne se renouvelle. Elle vous coûterait cher.
Joseph s'inclina sans répondre, etM. Morany s'éloigna. Au même instant Bertrand, qui se tenait caché dans le fond du chariot, s'approcha dé Furetai. *
— Tu as bien agi tout de même, mon garçon, dit-il au jeune homme qui restait tout déconcerté. Il y a quelque secret entre ces deux hommes-là , j'en suis sûr maintenant. J'ai vu le regard qu'ils ont échangé. Puis M. Morany a eu l'air trop surpris quand Beh-Môssul a bu ce ce que tu lui présentais.
— Si c'était du poison, il ne l'aurait pas avalé comme cela, murmura Joseph.
— À moins qu'il n'ait du contre-poison, dit Bertrand, frappé d'une idée.
— Tu as raison ! s'écria Joseph. C'est peut-être pour cela qu'il s'en est allé si vite. Resté avec H. Mazeran.
— Où vas-tu?
— Tu le sauras plus tard. Prends toujours les pistolets. Joseph monta dans le chariot, dont le timôn était
tourné vers l'intérieur du cercle formé par les wagons et les bagages, et sortit par l'arrière en sautant lestement sur le sol. Il se mit ensuite à plat ventre et commença à ramper comme un vrai sauvage.
De temps en temps il levait la tête avec précaution pour voir s'il n'apercevait pas Ben-Mossul. À la fin, il reconnut ce dernier qui parlait avec vivacité à Sheraxie ? le khansamah de M. Morany.
Sherazie semblait refuse! 1 quelque chose que le métis
demandait avec instance. Enfin le guide courut à M. Morany, auquel il adressa précipitamment quelques mots, et qui lui répondit aussitôt par un geste affirmatif adressé au guide d'abord et ensuite à Sherazie.
Ce dernier s'inclina en signe d'obéissance, prit une clef dans sa ceinture et entra dans le chariot de son maître. Il en sortit quelques minutes après avec une bouteille et un verre, qu'il remit à Ben-Mossul. A l'instant où celui-ci les recevait de sa main, Bertrand s'approcha de Morany et lui dit quelques mots. Horany lui répondit aussi par un geste affirmatif et le suivit immédiatement.
— Qu'est-ce que cela veut dire ? se demanda Joseph sans quitter des yeux maître Ben-Mossul. Pourquoi Bertrand a-t-il quitté mon maître après m'avoir promis de ne pas le laisser seul pendant mon absence ?
Le métis passa derrière le chariot afin d'être hors de vue. Il déboucha la bouteille, qui exhalait une forte odeur de vinaigre, et s'en versa un plein verre. Au moment où il allait le porter à sa bouche, Joseph lui saisit le bras si brusquement, que tout le contenu du verre tomba sur le sol.
— Donne-moi cette bouteille et marche devant moi, lui dit Joseph, tenant son revolver à quelque distance de la poitrine de Ben-Mossul.
Cette fois encore, celui-ci dut obéir et se laissa ramener au wagon de M. Mazeran.
Joseph y retrouva M. Morany, à qui M" ft Bartelle parlait avec beaucoup d'animation. Quant à Valentin, il était toujours immobile. Son regard même commençait à s'éteindre.
—Qu'est-ce encore? s'écria M. Morany, en apercevant les deux ennemis. Joseph, je vous avais défendu...
— Quand il s'agit de la vie de mon maître Je n'écoute personne, monsieur, répondit Furetai, qui se sentait soutenu par la présence de M" e Bartelle.
— Insolent ! fit M. Morany, en levant le jambok ou cravache en peau d'hippopotame qu'il tenait à la main.
— Tonnerre du ciel! ne frappez pas, monsieur! s'écria Joseph. Nous autres, Parisiens, nous ne sommes pas des chiens qu'on fouette, entendez-vous? Ne bouge pas, toi, dit-il en ajustant Ben-Mossul, qui avait fait un mouvement pour s'enfuir. Bertrand, charge-toi de ce coquin de métis, et vous, madame, ajouta- t-il en passant la bouteille à M me Bartelle, ayez la bonté de faire boire un verre de ceci à M. Hazeran, le plus tôt possible.
— Hais c'est du vinaigre, s'écria Juliette en respirant l'odeur de la bouteille,
— C'est ce que je crois aussi, madame, répondit-il, mais il faut croire que c'est bon pour diminuer l'effet de la drogue qu'on a fait prendre à mon maître, et que j'ai forcé ce coquin de métis à avaler tout à l'heure, car je l'ai trouvé se disposant à boire un verre de ce vinaigre.
— Bertrand, je vous ordonne de baisser votre pistolet, dit Morany au vieux domestique, qui tenait son arme à quelques pouces de la poitrine dû guide.
Ben-Mossul, cette fois, avait perdu toute son assurance, et regardait M. Morany d'un air d'angoisse. Bertrand ne répondit pas, mais il conserva sa position. Alors le créole tira de sa poche le petit revolver qui ne le quittait jamais et l'arma.
— Monsieur Morany, dit le vieux domestique, tous auriez tort de me faire du mal. Nous ne vous disons rien, à vous. Quant à cet homme, s'il n'est pas coupable, il n'a rien à craindre. Si c'est du poison qu'il a versé à M. Mazeran, vous deiez trouver juste qu'il en soit puni.
21* LA VBWG1À&CE D'tJW MULATRE.
— Je n'ai pas l'habitude de me laisser commander pai les domestiques, reprit Morany pâle de colère. Baisses votre arme, ou je tire sur vous.
— A vos risques et périls, alors, monsieur, dit Joseph en ajustant le créole.
Tout à coup, M m * Bartelle poussa un cri de joie qui fit tressaillir les spectateurs*
À peine Valentin avait-il avalé la moitié du verre de vinaigre, qu'il avait tressailli, étendu les bras et fait deux ou trois mouvements. Au bout de cinq minutes, la paralysie avait complètement dispara.
En revanche , le çuide commençait à vaciller sur ses jambes, et sa figure trahissait déjà un violent malaise.
— Monsieur Morany, sauvez-moi ! cria-t-il enfin. Celui-ci hésita un instant.
— Sauvez-moi!..; sauvez-moi!.*, répéta le métis.
— Que faut-il faire ? demanda Morany.
— Le vinaigre ! par pitié, le vinaigre !
M. Morany voulut prendre la bouteille que tenait M m * Bartelle, mais Joseph lui arrêta la main.
— Drôle ! s'écria Morany.
— Prenez garde ! lui dit JoBeph, qui était très-pâle ; je ne suis pas votre domestique et je défends mon maître, à moi. Je ne voudrais pas tuer un chrétien ; mais.aussi vrai qu'il y a un Dieu, si vous tirez sur moi, je tire aussi.
— Pourquoi défefidéfe-votis cet homme, si vous n'êtes pas son complice, monsieur? demanda M" 6 Bartelle d'une voix sourde.
Morany eut encore un moment d'hésitation.
— Du vinaigre, ou je dis tout, murmura le métis, dont la langue s'épaississait déjà.
— Donnez-moi cette bouteille, s'écria le créole en s'élançânt sur Joseph. •
LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 2ic
— Ecoute, Beu-Mossul, dit Furetai eu montrant U bouteille au métis, que la paralysie gagnait à vue d'oeil , avoue la vérité , et je te donne un verre de ce vinaigre.
— Oui , oui , balbutia le malheureux ; mais vite . vite !
— Parle alors I
— Eh bien ! c'est monsieur Mora. . .
Un coup de revolver tiré sur Joseph interrompit la phrase commencée par le métis. Heureusement pour le jeune domestique, il se tenait sur ses gardes, et il s'était baissé précipitamment. La balle passa au-dessus de sa tète et traversa la toile du chariot. Ainsi qu'il l'avait promis, Joseph riposta immédiatement, mais il manque aussi M. Morany,
Profitant de la bagarre , le guide s'empara de la bouteille. Avant qu'il eût le temps de boire, Bertrand la lui arracha des mains, Morany, ivre de fureur, déchargea le second coup de son revolver sur le vieux domestique, qui tomba en poussant un cri déchirant.
— Bertrand, mon pauvre Bertrand ! s'écria M me Bartelle en se précipitant au secours du malheureux jardinier.
Cette fois Ben-Mossul saisit la bouteille et en avala une gorgée; mate Joseph la brisant d'un coup de crosse de revolver, renversa sous ses pieds le métis, anéanti par l'effet du poison.
— Dis la vérité, ou je t'étrangle, reprit Joseph.
— C'est M. Morany qui m'a ordonné d'empoisonner M. Mazeran avec de la ngotuané, murmura Ben-Mossul, que le genou de Furetai étouffait.
— Tu mens , chien ! s'écria Morany.
— Et c'est lui aussi qui m'a dit de faire dévier M* fl Bai telle de la route de Kuruman afin de la conduire...
Un coup de revolver tiré à bout portant par Moranj
brisa la tête du malheureux métis, dont la cervelle rejaillit sur M Ma Bartelle qui poussa un cri d'horreur.
— Misérable assassin ! cria-t-elle au créole , qui avait l'air dans ce moment d'un tigre furieux.
Une balle que Morany reçut au même instant dans l'épaule l'empêcha de répondre, mais elle ne fit que traverser les chairs sans le blesser grièvement.
— A moi ! s'écria-t-il ; à moi !
Les deux Indous, qui se tenaient sans doute aux aguets, accoururent aussitôt.
Par un mouvement instinctif, Juliette se jeta au devant de Yalentin, que Morany cherchait à ajuster. Ce dernier fit un geste de rage et releva précipitamment le fusil de Sherazie, qui aurait pu blesser Juliette en tirant sur M. Mazeran. Bhyrrub-Komul et Joseph se couchaient en joue tous les deux, mais sans tirer, tandis que Juliette tenait son revolver dirigé contre Abdul-Sherazie. Yalentin et Morany cherchaient aussi à s'ajuster, mais la position rie Juliette les en empêchait.
Tout à coup, M. Morany parut changer brusquement d'idée, il s'éloigna en courant, après avoir fait signe à ses domestiques de le suivre.
— Mes enfants ! s'écria M me Bartelle en se précipitant après lui, car elle avait deviné son projet.
Avec cette force inouïe que la passion donne quelquefois aux natures les plus faibles , Juliette^ franchit en quelques bonds la distance qui séparait les deux cha-
riots, el se jeta entre ses enfants et M. Morany, qui étendait déjà la main pour s'emparer de Cécile.
— Prenez les petites filles, cria-t-il à ses domestique*,.
Mais Joseph, arrivé presque en même temps que les deux Indous, leur barrait le passage. De son côté , Toinette avait saisi une broche et se tenait dans la position du soldat qui croise la baïonnette. Un des Hottentots, un vieux driver (conducteur de chariot), dont VL m * Bartelle avait soigné le fils durant le voyage, avait résolument saisi un fusil et se montrait disposé à en faire bon usage. Enfin, Valenlin, appuyé sur un bâton, arrivait lentement au secours de M ne Bartelle.
Après un instant d'indécision, H. Morany baissa son revolver. Il resta un moment silencieux, les sourcils froncés et les yeux fixés sur ses adversaires avec une expression indicible de haine et de fureur. Il s'aperçut que deux ou trois Hottentots s'approchaient et semblaient disposés à soutenir Juliette et le vieux driver ', qui avait sur eux une grande influence.
— Allons, dit-il à M me Bartelle, vous triomphez aujourd'hui. Je pars. Seulement, n'oubliez pas ce que vous avez juré sur la tête de vos enfants l'autre jour. Au revoir. Avant peu nous nous retrouverons, et cette fois, rien ne pourra vous enlever à mon amour.
II s'éloigna à reculons, les yeux toujours fixés sur ses adversaires, qu'un geste suppliant de Juliette empêchait de tirer sur lui. La pauvre femme craignait qu'en ripostant il ne blessât ses filles, qui se collaient toutes tremblantes contre les vêtements de leur mère.
Joseph, qui trépignait de colère comme un petit coq de combat, voulait poursuivre ses ennemis, mais M°" Bartelle le retint.
— Laissez-les partir, lui dit-elle, nous sommes si peu
nombreux maintenant que, pour le salut commun, chacun de nous doit ménager sa vie.
Au même instant, deux Hottentots apportèrent le corps du pauvre Bertrand, qui respirait à peine , et dont l'agonie commençait. Toinette, éplorée, se jeta sur le corps de son mari. Les deux vieillards s'aimaient tendrement, et la pauvre Toinette était folle de désespoir. Bertrand, plus calme, cherchait à la consoler par quelques mots pleins de courage et de résignation.
— C'est ïa volonté de Dieu, lui disait-il. Il faut s'y résigner. . . Les enfants. . . je voudrais bien les embrasser... si madame le permet.
Juliette prit les deux petites filles et les mit à côté du fidèle domestique. Elles entourèrent sa tête grise de leurs petits bras. En voyant pleurer leur mère et leur bonne, les enfants pleuraient aussi et mouillaient de leurs larmes la figure ridée du vieillard, qui les contemplait avec une profonde affection.
* — Que le bon Dieu les protège, les pauvres petits anges! murmura le fidèle domestique... et vous aussi, madame ! Vous avez toujours été bien bonne pour moi. Je vous confie ma femme. Je sais bien que vous ne la laisserez manquer de rien. Adieu , monsieur Mazeran , que Dieu vous protège aussi... Parlez-leur quelquefois du pauvre Bertrand, madame.
— Oh 1 nous te soignerons bien, va, mon pauvre Bertrand/ dit la petite Emma en collant sa joue rosée sur celle du vieillard.
— Moi, d'abord, je te donnerai la moitié de mon café, ajouta Cécile.
Il sourit doucement.
—~ Avec deux gardes-malades comme cela nous vous sauverons, mon ami, dit M m * Bartelle en afîeciaut un espoir qu'elle n'avait plu».
— Je sais Bien que la mort arrive, répondit-il d'une voix qui s'affaiblissait à chaque minute. J'ai travaillé
! courageusement en ce monde et j'ai fait mon possible »)our remplir mes devoirs. J'ai confiance en la miséri-
I corde de Dieu.
Son regard devint vague et il ne balbutia plus que quelques mots confus.
| Par un mouvement machinal, il attira vers lui les
! têtes des deux petites; puis, levant les yeux vers le ciel, comme pour prier encore la Providence de les protéger, il rendit le dernier soupir.
Tandis que M me Bartelle et Joseph Furetai s'occupaient de Toinette, qui poussait des cris déchirants, M. Morany et ses domestiques s'étaient hâtés de terminer leurs préparatifs de départ.
Tout blessé qu'il était, Valentin voulait se traîner jusqu'à eux ; mais il dut céder aux instances de Juliette, qui lui représenta que, dans l'état de faiblesse où il était, il ne pourrait que se faire tuer.
— Que deviendrais-je alors ? lui dit-elle ; que deviendraient mes pauvres enfants?
En ce moment d'ailleurs, perdant toutes les forces qu'il avait dû à l'excitation de la lutte et du danger, Valentin finit par s'évanouir.
D resta longtemps dans cet état Quand il revint à lui, les chariots de Morany et toute son escorte avaient disparu dans la forêt.
Un des Hottentots préposé à la garde des bœufs, qui paissaient non loin du camp , accourut bientôt tout effaré. D annonça que H. Morany et son escorte avaient emmené une partie des bœufs de M me Bartelle et dispersé les autres dans le bois. On s'aperçut aussi, quelques minutes plus tard, que Morany avait fait couper les har-
nais et les courroies d'attelage des bœufs de ses ennemis, et mis leurs chevaux en liberté.
Ces manœuvres retardèrent forcément le départ le Juliette et de Valontin.
Il fallut creuser une fosse pour la sépulture de Bertraudquifutenterrénrèsdelafontaine, au pied d'un grand arbre. Toinette s'était couchée sur la tombe de son mari et ne voulait plus la quitter. Juliette lui envoya Emma et Cécile. Les deux petites filles se jetèrent à son cou et lui dirent en pleurant :
— Ma bonne Toinette, tu veux donc désobéir à ton reari, qui t'avait dit de nous protéger. Tu ne nous aimes donc plus, puisque tu nous abandonnes?
La pauvre femme embrassa en sanglotant les deux petites filles et se leva silencieusement. M me Bartelle lui tendit les bras. Les deux femmes se tinrent longtemps embrassées. Enfin Toinette se dégagea des bras de sa maîtresse ; puis, posant la main sur la tête des enfants, fixant les yeux sur la fosse où son mari dormait du sommeil éternel, elle murmura d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Sois tranquille, Bertrand, je vivrai pour elles, et quand nous nous reverrons là haut...
Elle ne put achever et laissa tomber sa tête sur l'épaule de M me Bartelle, qui serra de nouveau sur son cœur la bonne et fidèle domestique.
On ne put partir que le lendemain. Outre ce retard, les chariots, traînés désormais par un nombre insuffisant de bœufs, ne pouvaient marcher que fort lentement. A chaque passage difficile, il fallait atteler tous les bœufs au même chariot, puis revenir faire la même opération pour le second wagon.
11 manquait pour diriger les efforts cl les travaux des
Hottentots la main énergique d'un homme. Valentin ne pouvait se lever, et, malgré tout son courage, il était incapable de rien faire. |
Juliette fut obligée de prendre la direction de la caravane.
Il serait impossible de dire toutes les luttes qu'elle eut à soutenir contre la paresse et l'ivrognerie de ses domestiques indigènes, contre les obstacles et les dangers sans cesse renaissants d'un trajet de près de trois mois à travers des prairies immenses, des plaines sablonneuses et des forêts inextricables. Outre la surveillance incessante que réclamaient d'elle la direction du voyage et le gouvernement des Hottentots, il lui fallait encore s'occuper des enfants et soigner Yalentin, qui fut très-longtemps à se rétablir.
Pendant quinze jours, il eut constamment le délire.
Le nom de Juliette revenait à chaque instant sur ses lèvres. La pauvre femme, les yeux fixés sur la figure amaigrie de son cousin, tressaillait chaque fois qu'elle entendait prononcer son nom. Mais un sourire navrant, inspiré par quelque cruelle pensée, remplaçait près 4 ..a aussitôt le sourire de bonheur qui avait un instant effleuré ses lèvres. Elle cachait alors sa tète dans ses deux mains et sanglotait avec une profonde amertume.
Lorsque, au bout d'un mois environ. Yalentin put marcher et monter à cheval, il fut frappé d'admiration en voyant avec quel mélange d'énergie et de douceur Juliette savait se faire obéir des Hottentots. Outre la femme gracieuse, douce et bonne qu'il avait connue, il en découvrait une autre toute nouvelle pour lui, dont le courage et l'intelligence le remplissaient d'étonnement. Tous ces sentiments se peignaient si bien, même à son insu, dans ses discours et sur sa physionomie, que, plus d'une
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fois, le cœur de Juliette battit "d'orgueil et de joie en devinant ce qui se passait dans celui de son cousin.
Bien qu'il n'eût pas dit un mot à ce sujet, bien que lui-môme peut-être ne se fût pas encore avoué le changement qui s'était opéré en lui, Juliette se sentait aimée. Elle, non plus, ne voulait pas se l'avouer, mais cette pensée que son esprit se refusait à formuler, son cœur en subissait l'influence, qui lui inspirait une nouvelle énergie.
Souvent, pendant le repas du soir, ou bien au moment du départ, Juliette promenait un regard attentif et vigilant sur tout ce monde dont elle était le chef et la providence. En songeant que c'était peut-être au courage et à l'énergie d'une faible femme comme elle que tous les objets de son affection devaient d'avoir surmonté tant de périls, elle éprouvait une enivrante sensation de fierté. Mais un souvenir cruel semblait toujours empoisonnerce moment de bonheur et assombrir la physionomie de la jeune femme.
En approchant de Kuruman, la station principale des missionnaires, on commença à rencontrer du monde sur la route. Il va sans dire que nous nous servons du mot route pour caractériser le chemin que suivaient les voyageurs, et qui n'était marqué que par la trace du passage d'autres chariots. Quant à des chemins proprement dits, depuis Colesberg, il n'y en avait plus la moindre apparence.
Quelques-uns des indigènes rencontrés par la petite caravane marchaient plus vite que les chariots de M me Bartelle. Ils annoncèrent à feuruman l'arrivée de nos voyageurs, et racontèrent ce qu'ils avaient appris des Ilottentots au sujet du courage et de la bonté de la jeunr femme.