A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
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LE
C'était au foyer de l'Opéra, en plein carnaval, un samedi soir, ou plutôt un dimanche matin.
Trois heures venaient de sonner à l'horloge près de laquelle ont lieu tant de rendez- vous. La foule était nombreuse. On se marchait sur les pieds : c'est un des plaisirs du bal masqué... Plus d'un petit domino bleu, rose ou noir, vagabond jusque-là, se fixait au bras de quelque habit noir. Mainte vertu de circonstance, rebelle depuis minuit aux sollicitations les plus pressantes, commençait à s'attendrir. Sous la barbe complaisante du masque, on apercevait des lèvres roses et de jolies dents blanches qui semblaient pro-
mettre de joyeux appétits et de voluptueux baisers.Les étrangers surtout étaient en butte à mille agaceries. Le domino de l'Opéra manque absolument de patriotisme, et les Français ont peu de vogue auprès des Françaises de ce canton. Aussi était-ce plaisir de voir la désolation de tous ces jouvenceaux, tellement pareils les uns aux autres qu'ils semblaient avoir été rasés, coiffés, cravatés et habillés par la même mécanique.
En quête d'une intrigue, ils arpentaient depuis minuit la longueur du foyer. Leur lorgnon mélancolique dardait un regard suppliant sur chaque domino. Trop heureux celui d'entre eux qui trouvait à réaliser ses rêves d'écolier, en rencontrant quelque femme sur le retour qui lui racontait ses chagrins en dégustant sa huitième douzaine d'huîtres et son sixième verre de chablis ! Mais la plupart rentraient tristement au logis paternel, en supputant ce que leur avait coûté leur inutile voyage au bal de l'Opéra.
Assis au fond du foyer, tout près de l'horloge,
un jeune homme nommé Fernand de Varelles bâillait de tout son cœur..., c'est-à-dire de toutes ses mâchoires. Vingt-six à vingt-sept ans, une figure spirituelle, de fines moustaches noires, le teint mat et chaud d'un créole, de grands yeux, des gants frais, un habit comme celui de tout le monde, — ce qui est le seul vêtement distingué, — dix louis dans sa poche, un bon appétit, pas de maîtresse, beaucoup de nonchalance, un peu d'ennui et pas mal de mauvaise humeur : voilà quel était au physique et au moral le signalement de notre héros.
Au bout de quelques minutes, un monsieur tout couvert de bijoux, évidemment Moldave, Italien, courtier marron ou marchand de contremarques, quitta la place qu'il occupait près de Fernand pour s'élancer sur les traces de quelque sylphide de sa connaissance. Il fut aussitôt remplacé sur le divan par une petite femme blonde, vêtue d'un simple domino îioir. Elle poussa un soupir de soulagement en ramenant
vers elle les plis de sa crinoline, qui n'avaient pas manqué de s'étaler à droite comme à gauche sur les genoux de ses deux voisins. L'un de ces voisins était un volumineux Allemand, à tous crins, qui étouffait dans son habit bleu et dans sa cravate blanche. 11 paraissait singulièrement préoccupé de sa voisine de droite, forte femme dont le domino gonflé laissait deviner des charmes rebondissants, dignes d'une statue de la Santé. Comme la petite blonde avait un peu empiété, en s'asseyant, sur la place de l'Allemand, il daigna cependant faire attention à elle, et la repoussa en grommelant afin de conserver lui-même toutes ses aises. Quant à Fernand de Varelles, qui retardait un peu sur son siècle, il se serra poliment afin de laisser le plus de place possible à la nouvelle venue. Puis il se remit à bâiller de plus belle.
La voisine attendait sans doute quelqu'un, car elle regardait attentivement chaque cavalier qui passait. Elle semblait inquiète et contrariée.
Bientôt l'impatience la prit : ses petits pieds, de fort jolis pieds, vraiment, commencèrent à battre une sorte de polka sur ie parquet.
On sait quel effet agaçant produisent, sur des gens déjà impatientés, les bâillements spasmodiques d'un voisin. L'exercice auquel se livrait Fernand ne tarda pas à exaspérer le petit domino.
— En vérité, dit-elle au jeune homme avec le laisser aller en usage au bal masqué, en vérité, voisin, tu bâilles d'une manière insupportable.
— Dis donc, beau masque, tu m'as l'air d'assez mauvaise humeur?
— Oh oui ! oh oui !
— Un infidèle?...
— Je le crains.
— Que tu aimes?
Le domino haussa les épaules.
— C'est un coulissier.
— Et c'est sur moi, innocent, que tu te venges des crimes de ce volage !
— Cela t'étonne encore, pauvre petit ami?
Comme tu connais les femmes, bon Dieu ! On ne t'a donc pas appris à l'École de droit comme quoi c'est le premier article de leur code pénal que l'innocent paye pour le coupable.
— Allons, je ne discute plus ; épanche sur moi ta colère. Mais seulement, dis-moi : si tu n'aimes pas cet absent, pourquoi tiens-tu tant à sa fidélité ?
— Mon cher, c'est le seul bien que je possède au soleil. Bois, champs, prairies, il est tout pour moi. Tu dois comprendre alors que je n'ai pas envie d'en partager l'amour et les revenus?
— Une idée !
— Spirituelle ?
— Éternellement spirituelle, ma chère, et comique de père en fils ! ... Venge-toi de lui avec moi?...
— Oui-da!
— Ce serait juste et moral. Une fois, au moins, le coupable aurait payé pour l'innocent.
Le domino se mit à rire.
— Est-ce que tu vas me faire une déclaration ? reprit la jeune femme.
— Qui sait? Pourquoi cette question ?
— Afin de me recueillir et de t'écouter avec toute la gravité convenable.
— Ne te recueille pas, mais écoute-moi. Je t'offre trois choses : Primo, mon bras pour faire un tour de promenade...
— Secundo?
— Un souper au café Anglais ou chez Bignon.
—Ah! ah! ah!... Et... tertio?...
— Tertio... Je te le dirai en soupant, le tertio.
— Non, je veux d'avance un menu complet.
Esl-ce ton cœur qui fait le tertio ?
— Quand je viens au bal masqué, je laisse mon cœur à la maison.
— Très-bien ! Tu dis cela pour que j'aille l'y chercher.
— Tiens, je n'y pensais pas. Quel plaisir de causer avec une femme d'esprit : on dit de jolis mots sans le savoir.
— Voyons, achève ton raisonnement, car il se peut que je te quitte d'un instant à l'autre.
— Eh bien, ma chère, tu as de jolis pieds, de jolies mains, des beaux yeux, des dents éblouissantes, des cheveux charmants et, de plus, beaucoup d'esprit.
— Je ne crois pas un mot de ce que tu me dis là, mais, n'importe, cela me fait plaisir de l'entendre.
— Faut-il recommencer ?
— Inutile, tu aurais l'air d'un orgue de Barbarie ou d'un avocat payé à l'heure. Continue plutôt.
— Toutes ces qualités, que ton masque me laisse deviner, ne suffisent pas pour que je
donnfe ainsi mon cœur à un domino inconnu, quelque aimable qu'il puisse être.
— Tu le regardes donc comme un bien grand trésor, ce pauvre cœur ?
— Pour moi, oui ; pour les autres, non. Vois ce monsieur qui passe à côté de nous avec des yeux d'albinos : ces yeux-là n'ont rien d'attrayant, et cependant ils sont fort précieux pour leur propriétaire.
— Mon cher, la comparaison n'est pas juste :
si cet albinos prête ses yeux, il ne lui en restera plus. Toi, tu peux donner ton cœur sans le perdre.
— Si je le place mal ?
— Tu perdras les intérêts, voilà tout.
— C'est déjà quelque chose.
— Juif!... Ainsi tu ne m'aimes pas? repritelle en riant.
— Comment veux-tu que je le sache ? Ote ton masque et je te répondrai peut-être. Tout ce que j'ai vu de ta personne me séduit. Je Le
trouve plus de grâce et d'esprit qu'il ne t'en faudra pour nie faire tourner la tète, si le reste est à l'avenant. Tu me plais beaucoup, mais j'ignore si je t'aimerai.
— On le dit tout de même ! Avec de pareils scrupules, tu ne dois pas être Parisien î
— Non ! che chuis Auvergnat !
— Menteur ! tu dois être créole ou Breton.
— C'est vrai, je suis de l'île Bourbon ; mais comment l' as-tu deviné ?
— A ton teint et à tes scrupules. Au reste, tu as raison ; ta réserve me donne bonne opinion de ton cœur. Adieu.
— Quelle conclusion!... C'est ainsi que tu récompenses la franchise que tu prétends estimer.
— . Je te jure que, loin de me faire partir, ta sincérité m'aurait plutôt décidée à rester; mais je viens d'apercevoir mon gros infidèle qui promène un petit domino rose. ..
— Et tu veux lui faire une scène ?
— Peut-être. Cependant, non ; cela flatterait trop son amour-propre. Donne-moi le bras.
— Volontiers.
— Attends, dit la jeune femme. Monsieur, conlinua-t-elle en s'inclinant devant son voisin allemand, laissez-moi vous remercier de la gracieuse obligeance avec laquelle vous m'avez fait place sur ce divan. La première fois que j'aurai l'honneur de me rencontrer avec votre fiancée, je la féliciterai sur son bonheur de posséder un époux si galant et si occupé d'elle, qu'il vient lui chercher une cuisinière jusqu'au bal de l'Opéra.
L'étranger ébahi répondit par un demi-salut à l'adieu railleur de la jeune femme. Sa volumineuse compagne grommela quelques mots trop peu parlementaires pour que nous puissions les rapporter ici. Fernand et la petite* blonde étaient déjà arrivés à l'autre extrémité du foyer, lorsque le digne Allemand commença à compren-
dre que décidément le domino s'était moqué de lui.
Pendant ce temps, Varelles et son inconnue suivaient le coulissier à cinq ou six pas de distance.
— Tu connais donc ce gros Allemand ? demanda Fernand.
— Pas le moins du monde. J'ai parlé au hasard. Tous les célibataires allemands qu'on rencontre à l'étranger sont fiancés dans leur pays; c'est leur position sociale. Tu vois, du reste, que cela ne les empêche pas de se distraire. Le voyage, entre les fiançailles et le mariage, est pour eux ce qu'est l'école de peloton pour les recrues. Ils doivent y compléter leur éducation avant de passer dans le régiment des maris.
Marchons plus vite, continua-t-elle, et parlemoi bien tendrement.
— De quoi ?
— Peu importe.
— De mes trois propositions ?
— Si tu veux ; mais ce sera du temps perdu.
Tu vois si je suis franche.
— Hélas!...
— Hélas!... dit-elle en le contrefaisant.
Voyons, sois donc plus tendre. Tu vois bien que M. Mouchonnier m'a reconnue et qu'il se détourne pour nous regarder.
— Mouchonnier ? qu'est-ce que c'est que ça ?
— C'est mon coulissier.
Fernand s'empressa de prendre un air pathétique.
— Je t'en prie, mon ange, donne-moi ton adresse.
Le petit domino se mit à rire.
— Ce n'est pas délicat, ce que tu fais, de réclamer le payement de tes services. Fi donc !
— Dans le département de l'amour, la mendicité n'est pas interdite. Les femmes ne donnent rien auxpauvres honteux.
— C'est profond, ce que tu dis là, réponditelle d'un ton distrait.
En ce moment, M. Mouchonnier était sur les charbons. Sa grosse tête aux joues rebondies se tournait sur son col empesé comme la tête d'un Chinois sur la cangue, afin de suivre des yeux Fernand et la petite blonde. Celle-ci, tout entière au coulissier, semblait avoir complètement oublié son complaisant cavalier. Enfin Mouchonnier ne put y résister davantage. Avec cette exquise galanterie qui caractérise la jeune France de la Bourse, il lâcha le bras du domino rose, fit un demi-tour et planta lestement sa compagne au beau milieu du salon.
— Adieu, maintenant, et merci, dit la petite blonde en quittant à son tour le bras de Fernand.
— Et l'adresse?
— Non.
— Je t'en prie !
— Rue de Lancry, 18.
Fernand crut deviner un sourire sous les barbes du masque.
— Tout à l'heure, dit-il, je vous ai vue ouvrir votre porte-monnaie sur le divan. J'y ai aperçu des cartes de visite... Donnez-m'en une.
— Tu crois que je t'ai donné une fausse adresse ?
— Ma foi, je le crains.
Elle se mit à rire de bon cœur.
— Décidément, tu es un homme d'esprit, ditelle; bonsoir.
— De plus en plus illogique ! Mais je suis entêté : je ne te rendrai ta liberté que si tu me donnes ta carte.
— Il nous voit.
— Tant mieux ; cela excitera sa jalousie.
— Au fait ! Allons, tenez.
Elle ouvrit son porte-monnaie. Au moment d'y prendre une carte, elle eut un instant d'hésitation.
— Le Mouchonnier regarde, répéta Fernand, voilà le vrai moment.
— Eh bien, tenez, dit-elle en lui tendant une
carte qu'il s'empressa de serrer dans la poche de son gilet. Et maintenant, adieu, ajouta-t-elle en serrant la main de son compagnon. Ne me suivez pas.
— Adieu et merci, répondit Varelles en pressant tendrement la petite main qu'on lui retirait.
Le coulissier accosta aussitôt la jeune femme. Fernand, qui les observait de loin, put suivre à son aise toutes les phases de leur explication . Bientôt réduit du rôle d'accusateur à celui d'accusé , le volage Mouchonnier semblait avoir beaucoup de peine à obtenir son pardon. La réconciliation n'arriva qu'au bout d'une demi-heu re d'instances. Enfin , les deux parties belligérantes conclurent un traité de paix qu'elles allèrent signer au café Anglais. Giroux etTahan auraient pu dire le surlendemain ce que cette réconciliation coûta au digne coulissier.
Voyant que M. Mouchonnier gagnait l'escalier de sortie avec la petite blonde, Fernand vint se
mettre près de la porte. Le domino se pencha vers sod cavalier et lui dit quelques mots à l'oreille. Houcbonnier se mit à rire en regardant Fernand d'un air assez moqueur. Quant à la petite blonde, elle fit un salut de la main au jeune homme; mais celui-ci crut remarquer une nuance de raillerie dans les jolis yeux bleus qu'il voyait scintiller à travers les deux trous du masque.
— Se serait-elle encore moquée de moi? se dit-il. Bab! nous verrons bien demain.
La carte qu'il avait reçue portait ceci : « Madame Emilia Walstein, 8, cité Trévise. *
Le lendemain, à trois heures de l'après-midi, Fernand entrait au numéro 8.
— Madame Emilia Walstein ? demanda-t-il à la concierge.
Celle-ci leva les yeux de dessus son tricot et regarda M. de Varelles avec une sorte d'étonnement.
— Madame Emilia? répéta-t-elle en enfon-
çant sous son bonnet une de ses longues aiguilles.
— Oui : Madame Emilia...
— Au second, la porte en face.
— Merci, madame, répondit Fernand, qui songeait déjà à se concilier les- bonnes grâces de la concierge.
Deux minutes après, il sonnait au second. On le fit attendre assez longtemps. Enfin, la porte s'ouvrit. Une jeune et jolie femme, encore en peignoir du matin, parut sur le seuil. Elle était évidemment plus grande que le petit domino de la veille. Puis, ses magnifiques cheveux noirs aux reflets bleuâtres, ses yeux noirs et veloutés, ses traits réguliers et son profil de statue révélaient une origine étrangère. En apercevant M. de Varelles, elle rougit.
— Qui demandez-vous, monsieur? dit-elle avec un accent italien fortement prononcé.
— Madame Emilia Walstein?
— C'est moi, monsieur.
Fernand fit un mouvement pour entrer ; mais la jeune femme ne semblait nullement disposée à lui livrer passage.
— Vous avez quelque commission pour moi?
reprit-elle en baissant les yeux devant le regard ardent de M. de Varelles.
Du premier coup d'oeil, celui-ci avait reconnu son erreur. Cette femme ne pouvait être le petit domino du bal masqué. Il la trouvait si belle, néanmoins, qu'il était décidé à tout mettre en usage pour causer quelques instants avec elle.
— N'est-ce pas une de vos cartes, madame?
répondit-il en montrant la carte que le petit domino noir lui avait remise.
— Oui, monsieur, mais comment se trouvet-elle entre vos mains?
— C'est toute une histoire, madame, et je ne puis vous la raconter sur le palier.
En disant cela, il entrait, et passait tout de suite de l'antichambre dans la première pièce
qu'il aperçut devant lui. Après un moment d'hésitation, madame Walstein prit le parti de suivre Fernand. Il la salua respectueusement, lui avança un fauteuil et en prit un autre pour lui-même. Tout cela fut fait avec tant d'aisance, que la jeune femme, tout interdite, lui laissa faire les honneurs de son propre salon et s'assit par distraction, ne sachant comment couper court à cette visite, qui lui semblait si étrange et que son visiteur paraissait trouver si naturelle.
— Madame, j'étais cette nuit au bal de l'Opéra, dit enfin Fernand qui, tout en parlant, jetait autour de lui un regard observateur et cherchait à deviner la position sociale de la jeune femme.
— Mais je... je ne vois pas...
— Veuillez me laisser achever, madame; vous comprendrez tout à l'heure en quoi cela vous concerne.
Varelles ne manquait ni d'esprit ni d'entrain. Un sourire spirituel animait ses lèvres. Les longs cils de ses yeux noirs n'en masquaient nullement
le regard vif et expressif. Il raconta gaiement son histoire de la veille, et mit à se moquer de lui-même et des autres avec tant de verve et de maligne bonhomie, que madame Walstein finit par l'écouter avec un certain plaisir. Souvent elle ne pouvait s!empêcher de sourire. Bientôt même, et sans trop comprendre comment cela s'était fait, elle se trouva engagée dans une sorte de conversation.
Lorsque Fernand eut achevé son épopée, la jeune femme fit un mouvement pour se lever ei pour congédier son visiteur, qui pourtant ne l'effrayait plus.
— Ah ! de grâce, madame, ne me renvoyez pas si promptement ! s'écria-t-il ; ce serait trop cruel. Songez à la déception que je viens d'éprouver. Le plus doux privilège des femmes est de consoler les affligés. Laissez-moi au moins le temps de m'habituer à mon malheur.
— C'est un malheur que vous prenez fort gaiement, je crois, répondit la jeune femme, qui
n LE BAL DE L'OPÉRA
restait debout la main appuyée sur le dossier du fauteuil.
— Je vous en prie, madame, rasseyez-vous, reprit Fernand. L'empressement que vous mettez à me renvoyer achève de troubler ma pauvre cervelle, et me fait complètement oublier ce que j'ai à vous demander.
Toutes ces folies étaient débitées d'un ton* moitié sérieux, moitié plaisant, qui variait suivant l'expression de la physionomie de madame Walstein. Tout en engageant M. de Yarelles à partir, Emilia se rassit presque sans s'en apercevoir. Au fond du cœur, peut-être n'était-elle pas fâchée d'avoir la main un peu forcée. Ce jeune homme l'intriguait et l'amusait.
Afin de se donner un prétexte pour rester quelque temps encore, Fernand insista pour obtenir de madame Walstein l'adresse de la jeune femme qu'il avait rencontrée à l'Opéra.
— En cherchant un peu dans le cercle de vos connaissances, vous devez deviner quelle est
LE BAL DE L'OPÉRA tS
celle de vos amies qui s'est moquée de moi, dit-il.
—Il m'est d'autant plus facile de le deviner, que je ne connais que deux ou trois personnes à Paris, répondit-elle.
— Eh bien, quel est le nom de mon perfide domino ?
— Je ne vous le dirai pas. Mon amie n'a sans doute trouvé d'autre moyen que celui-là pour se débarrasser de vous. Ce n'est pas à moi de la trahir.
— Alors, demandez-lui la permission de me dire son adresse, et permettez-moi de revenir ici chercher la réponse.
— Cela est impossible. Je ne sors pas et ne puis recevoir personne.
— Pourquoi î
— En vérité, monsieur, je vous trouve d'une singulière indiscrétion...
— Décidément, madame, vous découvrez en moi tous les défauts possibles. Je ne puis ce-
pendant pas vous quitter en vous laissant une pareille opinion de ma personne. Il faut que je me justifie.
— Je vous en prie, monsieur, cessons cette plaisanterie. Allez-vous-en. Si mon mari revenait, vous vous exposeriez, vous m'exposeriez moi-même à quelque scène désagréable.
— J'espère que non, répliqua Varelles, qui ne pouvait se décider à partir. Je raconterai à monsieur votre mari tout ce qui m'est arrivé. Si c'est un homme d'esprit, il en rira.
— Oui, mais...
Elle s'arrêta brusquement et rougit.
— C'est un excellent homme, reprit-elle en rougissant davantage, mais il est très-jaloux... surtout des Français.
— Il est Italien comme vous, sans doute?
— Non, monsieur, c'est un Allemand. De grâce, partez.
— Alors, dites-moi quand je pourrai vous revoir.
— Vous demandez donc cela à toutes les femmes ?
— À tous les dominos, oui; à toutes les femmes, non.
— Pourquoi cette différence ?
— Quand je demande à un domino de le revoir, j'obéis à un sentiment de curiosité : je veux savoir si sa figure et son caractère répondent à l'idée que je m'en suis formée d'après sa conversation. Mais, aujourd'hui, lorsque je vous supplie de m' accorder la permission de revenir, c'est que...
— Eh bien?...
— Eh bien ! c'est qu'au moment de m' éloigner de vous, je sens que mon cœur va rester ici. Permettez-moi de revenir pour l'y reprendre.
—Oh ! ces Français, s'écria la jeune femme, ils sont tous les mêmes ! On me l'avait bien dit.
— Vous n'avez pas encore eu le temps de les connaître.
— Je vous demande pardon ; il y en a beaucoup à Rome.
— Vous avez habité Rome?
— J'y suis née.
— Que je regrette de ne pas connaître ce beau pays !
— Vous n'avez jamais été en Italie?
— Hélas ! non ; ce voyage est un de mes rêves, et, chaque année, quelque circonstance imprévue m'empêche de l'accomplir.
Entraînée par le charme des souvenirs, madame Walstein se mit à causer de l'Italie avec cette animation et cette chaleur particulières aux races du midi de l'Europe.
Elle était vraiment fort belle ainsi. Tandis que les paroles se pressaient sur ses lèvres de corail, ses pensées se reflétaient dans le velours de ses grands yeux noirs.
Fernand regardait la jeune femme avec admiration. Elle s'en aperçut tout à coup et s'arrêta brusquement, confuse, et frappée au
cœur par le regard de feu du jeune créole. Une fois engagée, la conversation continua.
Depuis son arrivée en France, madame Walstein vivait dans un isolement absolu. A part son mari et l'amie que Fernand avait rencontrée à l'Opéra, Emilia ne voyait personne. Walstein passait une partie de ses journées dans les ateliers, dans les musées et surtout dans les cafés. En revanche, il n'aimait pas que sa femme sortit. Elle se résignait facilement à cette réclusion. Où eût-elle été, en effet, dans ce Paris dont la foule et le bruit l'effrayaient? Au milieu de toutes ,ces figures étrangères, elle sentait son cœur se contracter et se replier sur lui-même, comme ses membres sous l'influence du climat.
En rencontrant le regard ardent et sympathique de Fernand, elle crut y voir briller un rayon de son beau soleil d'Italie. Au bout d'une heure, ces deux jeunes gens, qui se connaissaient à peine, causaient comme deux vieux
amis. Fernand racontait à madame Walstein son enfance passée dans une plantation de l'île Bourbon, son arrivée à Paris et les déceptions de son cœur, dont les chaleureux instincts et la naïve confiance étaient venus se briser contre la coquetterie parisienne. De son côté, Emilia parlait de Rome, des processions de la ville sainte, des fêtes de tout genre et des longues promenades du soir sur les bords du Tibre.
Elle lui raconta une partie de sa vie. Orpheline presque au sortir du berceau, Émilia demeurait à Rome chez un de ses oncles. Celui-ci possédait deux maisons meublées qu'il louait à des étrangers. M. Walstein avait habité pendant quelque temps le second étage de la plus petite de ces deux maisons. Il venait souvent passer la soirée chez son propriétaire. La tante et les cousines d'Emilia, jalouses de la pauvre orpheline, la tourmentaient à l'envi, Walstein avait pris sa défense. Il était devenu amoureux d'elle. La famille de Walstein supposant au mariage,
ainsi que les parents d'Emilia, l'Allemand avait enlevé la jeune fille.
— Et vous vous êtes mariés en France? demanda Fernand.
— Oui, monsieur, répondit-elle en baissant les yeux.
— Si vous aviez un enfant, ce serait du moins une compagnie pour vous, dit M. de Varelles.
— J'en ai un, monsieur; un beau petit garçon de dix-huit mois. J'aurais bien voulu le nourrir, mais son père s'y est opposé. Il est vrai que j'étais fort malade. On Ta mis chez une nourrice à la campagne. Je vais le voir une fois par semaine.
En ce moment, on entendit ouvrir la porte extérieure.
— Mon mari! s'écria la jeune femme, qui se leva pâle et tremblante. Mon Dieu ! mon Dieu ! que va-t-il dire?
— Je lui expliquerai la cause de ma présence.
— Il ne vous croira pas : il est si jaloux ! Si vous saviez... Mon Dieu, le voici !
— Dites-lui que vous m'avez connu à Rome, que j'ai demeuré avant lui dans une des maisons de votre oncle. Je me nomme Fernand de Varelles. J'ai su votre adresse par votre amie : Comment s'appelle-t-elle?
— Julia Brady.
— Bien; laissez-moi faire et ne craignez rien.
Comme il achevait ces paroles, la porte s'ouvrit violemment. Un homme gros et robuste, aux longs cheveux en désordre, coiffé d'un chapeau à longs poils et vêtu d'une ample redingote à brandebourgs, s'arrêta sur le seuil en roulant des yeux courroucés. Emilia fit quelques pas au-devant de lui. L'émotion l'empêchait de parler. Soutenue cependant par sa frayeur même, la jeune femme faisait assez bonne contenance. Quant à Fernand,. il s'était levé tranquillement et regardait d'un air calme
H. Walstein, dans lequel il venait de reconnaître son Allemand du bal de l'Opéra. Voyant que personne ne parlait et que la figure courroucée de M. Walstein s'empourprait de plus en plus, Fernand jugea à propos de ne pas prolonger davantage ce silence embarrassant.
— C'est sans doute M. Walstein? dit-il en ^adressant d'un ton respectueux à la jeune femme ; voulez-vous être assez bonne pour me présenter à lui?
— H. Fernand de Varelles, mon ami, balbutia l'Italienne, obéissant instinctivement à l'impulsion de Fernand.
— Je ne connais pas ce nom, répondit d'un ton bourru M. Walstein, qui regardait tour à tour la figure pâle de sa femme et la physionomie souriante du créole.
— J'ai demeuré, à Rome, chez l'oncle de madame Emilia, dit Fernand, et j'ai eu l'honneur d'y rencontrer madame quelquefois.
32 l LE BAL DE L'OPÉRA
— Est-ce lui qui vous a donné son adresse?
demanda l'Allemand.
Emilia tressaillit. Son oncle ignorait son adresse et n'avait pu, par conséquent, la donner. Heureusement, Fernand ne se laissa point prendre à cette ruse de Walstein.
— Non, monsieur, répondit-il, je la tiens de madame Julia Brady. J'ai conservé un trop bon souvenir de mes hôtes de Rome pour ne pas saisir avec empressement toutes les occasions . de savoir de leurs nouvelles.
Malgré le naturel et l'aplomb de cette réponse, Walstein semblait encore hésiter. Sur un signe de Fernand, Emilia se rassit, plus morte que vive. Sans faire attention à la mauvaise humeur évidente de l'Allemand, M. de Varelles reprit tranquillement son fauteuil. Puis, se tournant vers Emilia, il se mit à lui parler de Rome et de ses monuments, comme s'il continuait une conversation commencée avant l'arrivée de M. Walstein.
La tranquille assurance de Fernand finit par réagir sur Emilia. Elle éprouvait déjà, près de lui, cette confiance qu'une femme ressent au bras de l'homme dont elle connaît la bravoure ei l'énergie. Dans les circonstances difficiles, du moment où les nerfs des femmes ont résisté au premier choc, elles sont sauvées. L'énergie morale reprend bien vite le dessus et leur donne alors un courage, un sang-froid qui manqueraient en pareil cas à bien des hommes.
Ce qui rendait la situation fort difficile pour Varelles, c'est qu'il n'avait jamais mis les pieds à Rome. Par bonheur, il s'était beaucoup occupé de beaux-arts et sa mémoire le servait à merveille. Guidé par le souvenir de ses lectures, il fut à même de parler pertinemment des monuments et des tableaux les plus célèbres de la ville sainte.
Toujours de mauvaise humeur, Walstein ne pouvait se décider à prendre un parti. Adossé à la chominée et les sourcils froncés, il écoutait
d'un air sombre la conversation d'Emilia et de Fernand. Surexcité par la situation et par une sorte de naïve admiration que trahissaient les yeux de la belle Italienne, Varelles naviguait avec beaucoup de hardiesse et d'habileté au milieu de tous les écueils qui l'entouraient. Quant à la jeune femme, elle éprouvait à la fois une sensation agréable et pénible. Elle souffrait, mais elle se sentait vivre. Il y a dans toutes les émotions du danger combattu une sorte de jouissance indéfinissable. Emilia se sentait entraînée par l'esprit et par la hardiesse avec lesquels Fernand trouvait moyen de lui dire une foule de choses gracieuses et presque tendres, à la barbe de Walstein. Ce dernier n'y comprenait rien. D'une phrase insignifiante, Varelles faisait un compliment, presque une déclaration. Il lui suffisait, pour cela, d'un regard ou d'un mpt rappelant quelque souvenir de la conversation qu'il venait d'avoir avec la jeune femme.
— Mon Dieu, oui ! racontait Fernand, une plaisanterie d'une dame romaine m'a valu la découverte d'un admirable chef-d'œuvre. Cette dame m'avait invité à visiter, dans les environs de Rome, le château de Piazzaletta, qui appartenait aux vieux marquis de Guadalâ.
— Je connais de nom ce marquis, interrompit Walstein. C'est un vieux fou qui a des tableaux magnifiques et ne les laisse voir à personne.
— Précisément, reprit Fernand, qui mêlait le faux et le vrai. Ma belle dame n'eut garde de m' avertir de cette dernière circonstance, c Vous * trouverez à Piazzaletta, me dit-elle, un admi- ■ rable tableau du # Pérugin représentant une t femme blonde, un vrai chef-d'œuvre. * Dès le lendemain, j'arrivais à l'adresse qu'elle m'avait indiquée. Par bonheur le marquis était absent... On me laissa entrer, ou, pour mieux dire, je forçai l'entrée, ajouta-t-il en regardant sournoisement Emilia, qui ne put réprimer un sourire. En pénétrant dans le salon, j'aperçus
un admirable tableau, nouvellement arrivé sans doute, car il n'avait même pas de cadre. Je ne saurais vous dire l'impression que j'éprouvai. Figurez-vous une femme jeune et belle, non pas une blonde comme je m'y attendais, mais une brune avec des cheveux noirs et des yeux de velours. Quels beaux traits nobles et réguliers ! Un sourire enivrant, plein de grâce et de Fierté, errait sur ses lèvres. Et puis, quelle richesse de tons et de couleur! Sous sa peau blanche et transparente, nuancée d'une teinte à la fois rose et dorée, semblable au duvet d'un beau fruit, on sentait circuler un sang jeune et généreux. Mais si vous aviez vu ses yeux surtout ! Oh, ses yeux ! je les vois encore, moi ! . . . Ce jour-là, j'ai compris tout ce que les poètes ont dit des yeux de leurs maîtresses. Celui qui a aimé cette femme, si elle a jamais existé, a dû trouver dans ses yeux l'enfer ou le paradis!... J'aurais volontiers passé toute la journée à contempler cette œuvre magnifique, mais on
craignait le retour du maître, il me fallut partir.
— Et vous n'avez jamais revu ce tableau ?
demanda Walstein, qui avait parfaitement donné dans le panneau et cru à la réalité de l'aventure.
— Oh ! si je retourne à Rome, je le reverrai, répondit Fernand en lançant à madame Walstein un regard qu'elle ne comprit que trop. Oui, je le reverrai, dussé-je entrer comme un voleur chez le marquis et m'exposer à recevoir quelque coup de fusil...
— C'est singulier, reprit l'Allemand, entraîné sans s'en apercevoir dans la conversation, je connais presque tous les beaux tableaux qui sont en Italie, et je n'ai aucun souvenir de celui-là. De qui diable pourrait bien être celte tête de femme ?
Tandis que Watelein se creusait la tête pour deviner l'auteur d'un tableau qui n'avait jamais existé, Emilia réprimait avec peine un sourire. La singularité de la situation et le péril qui Ken-
tqurait donnaient un charme élrange aux tendres paroles de M. de Varelles. Dès que Walsteio détournait la tête, les yeux de Fernand parlaient à ceux d'Emilia un langage plus éloquent et plus brûlant encore que celui de ses lèvres. Quant à < l'Allemand, une fois sur le chapitre de la peinture, il ne tarissait plus. Fernand ayant critiqué de confiance un tableau de Van Dyck (qu'il ne connaissait que par un article de journal), Walstein prit chaudement la défense de l'élève de Rubens. Fernand tint bon, toujours de confiance. Au bout de dix minutes, la discussion marchait si bien, que les deux interlocuteurs se coupaient la parole et s'apostrophaient avec toute la véhémence à l'usage des gens qui soutiennent des opinions opposées.
Walstein y allait bon jeu, bon argent, comme on dit. Il se promenait à grands pas dans le salon, en accompagnant chaque argument de force gestes. et souvent d'un coup de poing sur quelque meuble. Aussitôt que Walstein faisait demi-
tour, Fernand regardait Emilia en souriant, comme pour lui faire comprendre te peu de prix qu'il attachait au résultat de cette discussion.
Emilia baissait alors les yeux d'un air contrarié, mécontent même. Cependant, il faut bien l'avouer, lorsque le changement de position de Walstein empêchait Fernand de la regarder, elle levait bien vite les yeux sur le jeune créole.
Au beau milieu de la discussion, on entendit retentir la sonnette.
— Où diable est donc la domestique? demanda Walstein avec impatience.
— Vous savez bien qu'elle est malade, répondit sa femme avec douceur. Le médecin lui à défendu de se lever avant deux jours.
— La peste soit de la vieille sorcière ! murmura-t-il... Laissez, laissez, je vais ouvrir.
— Pourquoi n'ètes-vous pas parti ? dit préci-
pitamment la jeune femme en s'adressant à M. de Varelles.
— J'attendais que M. Walstein m'invitât à revenir, répondit-il avec une sorte de hardiesse respectueuse.
— N'y comptez pas : je m'y opposerais, d'ailleurs. De grâce, allez-vous-en; vous nie mettez au supplice.
Avant qu'il eût le temps de répondre, ane voix de femme se fit entendre.
— Julia!... dit madame Walstein d'un ton consterné. Oh! monsieur, voyez à quoi vous m'exposez !
Fernand se leva brusquement et courut audevant de madame Brady, qui entrait dans le salon.
— Enfin, vous voilà ! dit-il en lui tendant la main comme à une amie intime. J'étais bien sûr qu'en attendant encore un peu, je vous verrais arriver.
La petite blonde, car c'était bien elle cette
fois, ne put réprimer un sourire en reconnaissant son cavalier de l'Opéra.
— Mais, monsieur , dit-elle en cherchant à prendre un air grave, vous vous trompez, sans doute.
— Non pas, non pas, reprit-il avec une vivacité enjouée. Vous m'avez dit hier que vous viendriez à trois heures. Vous voyez bien qu'il est déjà trois heures et demie.
— Il y a une bonne raison pour que je n'aie pu vous dire cela, monsieur, c'est que je ne...
— Ma chère Julia, dit Emilia qui se hâta d'intervenir, permets-moi de te présenter mon mari, M. Walstein. Nous sommes allés deux fois chez toi pour te trouver, mais inutilement.
Toute préoccupée de Fernand, Julia n'avait pas regardé le maître de la maison. Elle resta fort surprise en reconnaissant l'Allemand dont elle s'était moquée la veille. Elle rougit un peu et répondit par un salut embarrassé au cordial bonjour de Walstein.
En embrassant son amie, Enailia lui dit tout bas :
— Ton étourderie d'hier soir vient de me placer dans une situation fort difficile. Fais semblant de connaître beaucoup ce jeune homme, et dis que c'est toi qui lui as donné mon adresse. Je l'expliquerai tput plus tard.
Pendant ce dialogue, Fernand s'était hâté de recommencer la discussion, aCn d'empêcher Walstein d'écouter ce que se disaient les deux jeunes femmes. Emilia aurait voulu emmener son amie dans une autre pièce pour causer plus librement ; mais Julia ne se prêtait nullement à cette manœuvre. Les femmes ont un talent, un instinct tout particulier pour deviner un mystère et pour pressentir un amour naissant ! Elle prit done une chaise et se mêla à la conversation.
D'abord, tout marcha fort biec. L'arrivée de Julia et son intimité apparente avec M. de Varélles avaient dissipé les soupçons de M. Walstein. Lancé à corps perdu dans la peinture, il.
pérorait, sa pipe d'une main et son pot de bière de l'autre, absolument comme s'il eût été au café.
Julia se doula bientôt qu'il existait une sorte d'intelligence entre son amie et M. de Varelles. Quelques regards qu'elle saisit au vol lui firent deviner bien des choses. Il y avait un peu de tout dans ces regards-là. Bien hibile aurait été l'observateur qui eût pu définir les lueurs qui, par moments, rayonnaient dans les noires prunelles de madame Walslein. Julia n'analysait pas, elle sentait. Une sorte de jalousie, une jalousie d'amour-propre plus encore que de cœur, doublait la pénétration, ou, pour mieux dire, l'intuition de la jeune femme.
Elle était venue pour voir son amie avec l'intention bien arrêtée de lui raconter son intrigue du bal de l'Opéra, et de la prier de ne donner aucun renseignement sur son compte à son aimable cavalier. Malheureusement, fatiguée du bal et de sa réconciliation avec M. Mouchonnier,
madame Brady avait fait la paresseuse, et s'était laissé prévenir par M. de Varelles. La veille déjà, ce dernier lui avait paru fort gai et fort aimable. Maintenant, elle le trouvait d'autant mieux, qu'il semblait plaire davantage à une autre femme. Aussi regardait-elle comme un acte d'empiétement sur ses droits l'attention que Fernand témo^nait à madame Walstein.
— C'est moi qu'il a vue la première, se disait-elle; c'est pour moi, et non pour Emilia, dont il ignorait l'existence, qu'il est venu ici aujourd'hui.
Cédant à un sentiment de jalousie inné chez les femmes de Tordre de Julia, madame Brady fit son possible pour détourner de madame Walstein l'attention de Fernand et pour le captiver par son esprit. Elle était plus spirituelle qu'Emilia; mais déjà, pour Fernand, tout l'esprit du monde ne valait pas un regard de la belle Italienne. Julia comprit bientôt son infériorité. Elle en conçut un petit sentiment d'irritation qui se traduisit
par quelques railleries. Puis elle s'amusa à taquiner les deux jeunes gens, toujours sous forme de plaisanterie et de manière qu'ils ne pussent s'en fâcher.
À chaque instant, elle lançait quelques malignes allusions qui, poussées un peu plus loin, auraient suffi pour mettre Walstein sur la voie. Julia s'arrêtait toujours à temps, mais c'était pour recommencer un instant après et plonger les deux jeunes gens dans de nouvelles transes. Tantôt elle racontait des histoires de maris et d'amants trompés, enjolivées d'allusions que Fernand ne comprenait que trop. Tantôt elle plaisantait M. de Varelles sur ses conquêtes du bal masqué, et lui reprochait une foule d'aventures qu'elle inventait. Désolé de se voir ainsi posé en don Juan de carnaval devant la belle Italienne, le pauvre Fernand n'osait même plus se justifier, car Julia lui disait aussitôt :
— Eh! mon Dieu, monsieur de Varelles, qu'avez- vous besoin de vous en défendre? Vous
êtes garçon et vous ne nous devez aucun compte de vos bonnes fortunes ; n'est-ce pas, Emilia?
— Sans doute, répondait l' Italienne, dont le regard commençait à fuir celui de Fernand.
Tout en devinant le jeu de son amie, Emilia s'y laissait prendre. Madame Walstein en voulait à JuKa de ses malices, mais elle en voulait aussi à Fernand des aventures qu'on lui attribuait, et que cependant elle devinait être de l'invention de Julia.
Le créole essaya d'abord de lutter contre madame Brady; malheureusement, celle-ci, fort spirituelle d'ailleurs, tirait un grand avantage de sa position ; puis, Fernand craignait de piquer au jeu l'amour-propre de la jeune femme et de la pousser à quelque méchanceté. Chaque fois qu'il tentait une sortie, il était ramené par quelque mordante repartie de madame Brady.
Quoiqu'il tendît tous les ressorts de son intelligence, et qu'il tint les yeux ouverts comme un enfant devant la cabane de Polichinelle, Walstein
ne comprenait que le sens littéral des phrases échangées, et, par conséquent, que la moitié de la conversation. De temps en temps, cependant, l'accent et le sourire de Julia laissaient deviner à l'Allemand quelque railleuse intention.
— En vérité, dit-il à Fernand, près duquel il se trouvait assis, on ne sait jamais à quoi Yen tenir avec ces Françaises. Elles ont toujours l'air de se moquer de quelqu'un. Après qui celte dame en a-t-elle donc?
— Après vous, parbleu, répondit Fernand en baissant la voix. Ne Tavez-vous pas encore deviné?
— Après moi?
— Sans doute.
— Pourquoi?... Comment?... Je ne l'ai jamais vue.
— Pardon... Me promettez- vous de ne pas lui répéter ce que je vais vous dire?
— Je vous le promets.
— Vous rappelez-vous un certain petit do-
mino noir qui, celte nuit , était assis près de vous au foyer et qui vous a parlé de votre fiancée?
— Oui, oui ! mais baissez la voix, je neveux pas que ma femme sache que j'étais à l'Opéra.
-—Eh bien, ce petit domino n'était autre que
Julia.
— Vraiment?
— C'est moi qui lui donnais le bras, lorsqu'elle vous a dit que vous cherchiez une cuisinière pour votre fiancée.
— Chut donc! 11 me semblait bien, en effet, que j'avais déjà entendu sa voix quelque part et que votre visage aussi ne m'était pas complètement inconnu. Maintenant je la reconnais. Hais pourquoi m'en veut-elle à cause de cela?
— Vous savez bien que les femmes se soutiennent toujours entre elles. Julia s'amuse à vous tourmenter, afin de vcms punir de votre infidélité.
— Vous avez raison, dit Walstein, complète-
ment dupe de cette explication. Je comprends maintenant ses allusions et le double sens de ses paroles. Maudite petite femme ! Pourvu qu'elle ne raconte pas cette histoire à madame Walsiein !
— Tant que je serai là, elle n'osera pas...
Vous comprenez..., devant un étranger !
— Oui, mais quand vous serez parti?...
— Dame, alors je ne réponds de rien.
— Si vous pouviez l'emmener ?
C'était justement là que Fernand voulait en venir.
— Ce sera difficile. Vous voyez qu'elle fait de son côté tout ce qu'elle peut pour me renvoyer.
— Tiens!... tiens!... tiens!...
— C'est pour cela qu'elle me lance tant de railleries.
— En effet, en effet... Comment diable faire? Voyons, monsieur, aidez-moi # un peu. Entre hommes, il faut bien se soutenir aussi. Tâchez
de l'emmener ; je vous serai très-reconnaissant de ce service.
Fernand s'aperçut que Julia les écoutait. Il se pencha pour dire quelques mots à l'oreille de Walstein, qui répondit par un signe d'assentiment.
— Savez-vous que vous n'êtes guère polis, messieurs, leur dit en riant la jolie blonde. Il parait que notre conversation vous ennuie, puisque vous faites des aparté.
— Voyez comme vous êtes injuste, madame, répondit Fernand. M. Walstein me disait justement qu'il trouvait tant de plaisir à vous écouter, qu'il en avait oublié un rendez -vous important.
— Un joli rendez-vous d'amour? chantonna Julia, dont les yeux pétillaient de malice.
— Oh! non, se hâta de répondre Walstein; c'est un de mes amis et sa femme qui m'ont donné rendez-vous au Louvre, pour quatre heures.
— Il est grand temps d'y courir, alors, dit Julia en consultant sa montre; quatre heures ne tarderont pas à sonner.
— J'ai une voiture en bas, madame, fit M. de Varelles, se levant et s'adressant à Julia ; voulez- vous me permettre de vous ramener chez vous?
— Merci ; je vais rester encore quelques instants avec mon amie, repartit Julia d'un ton légèrement moqueur.
— Je suis bien fâché de vous enlever Emîlia, dit précipitamment M. Walstein ; mais elle est aussi du rendez-vous. Ce sont des compatriotes qui nous oàt invités à dîner depuis plusieurs jours. Je craindrais de les désobliger en manquant de parole.
— C'est différent alors, répliqua madame Brady, qui surprit le coup d'œil étonné qu'Emilia jeta sur son mari. Un autre jour, j'aurai le plaisir de causer plus longuement avec cette bonne Emilia. J'espère que désormais vous ne
prendrez de rendez-vous que pour vous seul.
Dans les ménages parisiens, c'est toujours ainsi ; chacun a ses rendez-vous à part.
—Je vous demande mille pardons, madame, balbutia l'Allemand , qui crut voir dans les paroles de Julia une allusion à sa conduite de la veille.
— 11 n'y a pas de quoi, repartit madame Brady, un peu piquée de se voir ainsi forcée de battre en retraite. Un mari qui n'accepte de rendez-vous qu'à la condition d'y mener sa femme, c'est trop rare pour que nous n'applaudissions pas de tout notre pouvoir à cette fidélité de l'âge d'or. Adieu, Etàilia ! adieu, époux modèle ! Que le dieu des amours fidèles vous récompense suivant vos mérites !
Walstein fit une énergique grimace en donnant — in petto— la jeune femme à tous les diables. j
Pendant ce petit colloque, Fernand prenait congé de madame Walstein.
— Ne me sera-t-il pas permis de venir vous présenter mes hommages? demanda- t-il.
— Non, monsieur, répondit-elle, je ne vois personne.
— Je vous en conjure...
— Je ne puis, répondit-elle en baissant les yeux pour ne pas rencontrer le regard suppliant qu'il lui semblait sentir à travers ses paupières baissées.
L'arrivée de Julia ne permit pas à Fernand d'insister davantage.
— Il pleut à verse, madame, dit-il à madame Brady après avoir regardé à la fenêtre. Voulezvous me permettre de vous offrir l'abri de nia voiture?
Julia refusa d'abord, puis elle tinit par accepter, un peu pour rester plus longtemps avec M. de Varelles, et plus encore peut-être pour faire enrager son amie, dont les lèvres avaient eu une imperceptible contraction.
Jusqu'au dernier moment, Fernand avait
espéré que l'Allemand l'inviterait à revenir. H n'en fut rien. Une vigoureuse poignée de main et un cordial remerciaient pour lavoir débarrassé de Julia, voilà tout ce que le créole put tirer de Walstein. Quant à la belle Italienne, soit embarras, soit toute autre cause, elle répondit à peine au salut de M. de Varelles.
Madame Brady était la fille d'une pianiste française qui était allée mourir de la poitrine en Italie. La mère et la fille logeaient chez l'oncle d'Emilia. A peu près du même âge, les deux jeunes filles avaient fait promptement connaissance. Lorsque Julia était retournée à Paris, une correspondance s'était engagée entre elle et son amie de Rome. Cette correspondance avait eu le sort de beaucoup d'autres. On 3'était écrit d'abord deux fois par semaine, puis tous les huit jours, puis tous les mois. Au bout de la troisième année, on ne s'écrivait plus qu'une fois par an. Julia avait donné l'exemple de la paresse. Emilia, moins oublieuse, s'était tou-
jours montrée la plus exacte. L'arrivée de la belle Italienne à Paris avait renoué les relations des deux jeunes filles .
— Gomment ferai-je pour revoir madame Walstein ? se demandait Fernand de Varelles en descendant l'escalier. Chez elle, je ne dois plus y songer. Je ne puis désormais la rencontrer que chez madame Brady. Il faut absolument que j'obtienne l'autorisation de m'y présenter.
Le résultat de ces réflexions fut un redoublement d'amabilité envers Julia. Celle-ci n'y répondit d'abord que par un sourire moqueur et par des railleries. Elle devinait le motif de cet empressement et tenait à prouver à Fernand qu'elle n'était point sa dupe.
Celui-ci eut l'esprit de la laisser railler et de s'avouer vaincu. Cette petite satisfaction d'amour-propre adoucit un peu madame Brady.
Clémente dans la victoire, elle finit par accordera Fernand l'autorisation qu'il sollicitait. Sans qu'elle voulût se l'avouer, peut-être espérait-
elle effacer par son esprit l'impression que la beauté d'Emilia avait produite sur M. de Varelles.
On comprend que Fernand s'empressa de profiter de la permission. Il devint bientôt l'un des habitués les plus assidus du salon de madame Brady. Mais, à son grand désappointement, il n'y rencontrait jamais Emilia.M. Walstein n'aimait point à sortir le soir, et sa femme devait lui tenir compagnie. Puis, il détestait! et Julia et les jeunes gens que sa femme aurait pu rencontrer chez la jolie blonde.
Voyant le mauvais effet qu'il produisait enl parlant de madame Walstein , Varelles feignit de l'avoir complètement oubliée. Un jour, cependant, madame Brady céda à un petit mouvement d'orgueil féminin. A quoi servirait d'ailleurs une amie, si on ne pouvait s'accorder le plaisir de la faire enrager? Bien quEmilia ne parlât jamais de Fernand, Julia était trop fine pour ne pas deviner que la jeune femme pen-
sait à lui quelquefois. Elle résolut de les mettre tous deux en présence et de savourer un peu son triomphe : triomphe d'amour-propre, bien entendu, car, au fond, Julia n'aimait pas M. de Varelles. Il lui plaisait et la préodcupait un peu, voilà tout.
Une après-midi, Emilia et Fernand se rencontrèrent à l'improviste dans le salon de Julia. En apercevant le jeune homme, Emilia rougit et se mit aussitôt sur la défensive. Fernand n'eut garde de se heurter de front contre une résistance si bien préparée. Il continua à causer avec Julia. Celle-ci déployait toute sa coquetterie pour le retenir auprès d'elle. Un amant adoré n'eût pas été mieux traité que Fernand semblait l'être en ce moment par la jolie blonde.
Rien ne fatigue tant une garnison que de se tenir toujours sur pied pour repousser un ennemi dont l'attaque n'a jamais lieu. Rassurée par la contenance de Fernand, Emilia ne tarda pas à désarmer. Elle se départit peu à peu de sa
roideur glaciale. Bieatàt, par uni mouvement adroitement combiné, Fernand se trouva placé près de madame Walstein.
11 lui parla d'abord de choses indifférentes. Ses devoirs de maîtresse de maison obligèrent Julia de s'occuper de quelques autres personnes. Pendant quelle causait d'assez mauvaise grâce à l'autre extrémité du salon, Fernand aborda tout à coup un sujet de conversation auquel Emilia n'était plus préparée. Il n'y eut pas d'explication entre eux. Au bout de dix minutes cependant, Fernand la suppliait déjà de lui accorder un rendez-vous. Emilia feignit d'abord de prendre la chose en plaisanterie. II insista. Elle répondit alors , d'un ton froid et contraint, que cette insistance lui déplaisait. Au fond du cœur, ce qui la choquait, c'était moins l'obstination de Fernand que sa hardiesse d'oser lui demander un rendez- vous au moment même où, devant elle, il venait de taire la cour à une autre femme. Quelques mots échappés à
LE BAL Df? L'OPÉRA 59
la vivacité méridionale d'Emilia trahirent à son insu les secrètes préoccupations de son cœur.
Fernaud y répondit par un sourire si doux, si tendre et si franc, qu'elle sentit l'innocence du jeune homme avant même qu'il eût parlé.
— Je n'aime pas votre amie, dit-il à demivoix à madame Walstein; mais ce n'est que chez elle qu'il me reste l'espérance de vous revoir. Indiquez-moi un autre moyen de me rencontrer avec vous, et je vous jure de ne jamais lui parler.
— Que penserait Julia de cet abandon soudain? répondit Emilia en feignant de sourire.
— Que m'importe! C'est vous 9eule que j'aime.
— Je ne crois pas un mol de ce que vous dites, répondit-ell* en haussant les épaulesi
Mais le sourire el te regard ée la belle Italienne démentaient un peu ses paroles.
iulia se douta de quelque chose. Un sentiment d'amour-propre l'empêcha de venir ellemême interrompre l'entretien. Elle ne voulait pas avoir l'air d'être jalouse. Sous le premier prétexte venu, elle envoya Wjdstein auprès des deux jeunes gens.
Qn se sépara.
En sortant du salon, Emilia répondit par un long regard au regard d'adieu de Fernand. Ce fut tout ce qu'il obtint ce soir-là de la belle Italienne ! Mais, après tout ce que Fernand lui avait dit, ce regard était presque un aveu.
Quelques jours s'écoulèrent. Varelles passait sa vie à chercher les occasions de revoir madame Walstein. 11 la rencontra enfin chez iulia. Peu à peu, les visites de l'Italienne à son amie devinrent plus fréquentes. Julia ne tarda pas à s'apercevoir que Fernand arrivait chez elle à peu près aux mêmes heures que madame Walstein. Rien n'était convenu entre eux, cependant. Seulement, Varelles avait remarqué les
jours et les heures qu'Emilia choisissait d'habitude pour aller voir madame Brady. De son cô^é, madame Walstein apportait à ses visites une certaine régularité à laquelle le plaisir de rencontrer Fernand n'était peut-être pas tout à fait étranger.
Madame Brady avait trop d'amour-propre et de. coquetterie pour ne pas s'impatienter bien vite de ce manège. Par suite de la lutte, Fernand commençait d'ailleurs à lui plaire sérieusement. Elle plaisanta tellement Emilîa sur la coïncidence de ses visites avec celles de Fernand, que la jeune femme n'osa plus se trouver avec M. de Varelles. Il en résulta que le créole passa plusieurs jours sans revoir madame Walstein. Décidément amoureux, le pauvre garçon en perdait la tête. Il aimait si passionnément la belle Italienne, qu'il ne savait qu'inventer pour la revoir. Il lui écrivit plusieurs lettres. Elle ne répondit pas. Deux ou trois fois, cependant, touchée de l'amour et des sup-
plications de Fernané, la jeune femme avait pris la plume. Elle n'en était plus à se cacher son amour pour M. de Varelles : un petit sentiment d'amour-propre l'empêchait seul de céder à la voix de son cœur. Si les lettres de Fernarid eussent été moins bien tournées, moins gracieuses et moins spirituelles, peut-être Emilia aurait-elle eu le courage d'y répondre ; mais la jeune femme, peu habituée à écrire le français, avait honte de son ignorance, qu'elle s'exagérait encore. Plus elle aimait Fernand, plus elle redoutait de paraître ridicule à ses yeux.
Comme on le voit, madame Walstein se ressentait déjà des mœurs parisiennes et de cette crainte du ridkule qui devient un ridicule chez bien des gens. Néanmoins, elle s'était fait une douce habitude de recevoir les lettres de Fernand. Elle les portait sur elle, et les relisait vingt fois par jour. Depuis qu'elle ne voyait plus M. de Varelles, toute la vie de la jeune femme s'était réfugiée dans ces petits carrés de
LE BAL DE L'OPÉRA b3
papier. Elle les étudiait mot par mot. A chaque lecture, il lui semblait découvrir une nouvelle pensée.
Un jour, cette correspondance, qui s'effectuait par l'entremise de la concierge de madame Walstein, s'interrompit brusquement. Emilia commença par s'étonner d'un silence que rien ne motivait. Puis, vinrent successivement Tinquiétude, la jalousie et les pleurs. Les journées de la pauvre femme s'écoulèrent désormais avec une lenteur désespérante. Quatre pages d'écriture de moins à lire par jour, et tout était changé dans la vie de madame Walstein. Tout l'ennuyait, la contrariait, lui était odieux. Elle allait tous les jours chez Julia. Le plus souvent, elle n'osait parler de Fernand. Quand elle en avait le courage, Julia semblait ne pas comprendre l'interrogation cachée dans les phrases maladroites de son amie\ Elle répondait à côté, ou détournait la conversation. Enfin, madame Walstein ne put y résister davantage. La pre-
mière fois qu'elle avait rencontré Fernand chez madame Brady, Emilia portait à sa ceinture un petit bouquet de violettes. H. de Varelles l'avait demandé du regard; Emilia l'avait refusé. Ne sachant comment se rappeler au souvenir de Fernand sans lui écrire, madame Walstein eut une de ces inspirations qui ne naissent que dans le cœur d'une femme. Elle glissa trois violettes sous une enveloppe à l'adresse deM.de Varelles, et mit à la poste son épître parfumée.
Deux jours s'écoulèrent encore. Pas de réponse. Erttilia ne tenait plus en place. Dès qu'elle apercevait la concierge, elle lui jetait un regard dont cette femme comprenait fort bien la signification ; mais celle-ci ne pouvait répondre que par un signe négatif.
En désespoir de cause, madame Walstein retourna chez Julia.
— A propos, lui dit-elle au milieu de la conversation, que devient donc ce jeune homme que je rencontrais quelquefois chez toi?
— De qui veux-tu parler? répliqua madame Brady, qui comprenait parfaitement.
— Un créole, dit Emilia, en ayant l'air de chercher... Monsieur..., monsieur... Ah! je m'en souviens!... Monsieur de Varelles.
— Il est très-malade, répondit Julia les yeux fixés sur le visage de sa rivale. A propos de je ne sais quelle femme, il s'est pris de querelle avec un officier de dragons. Cela lui a valu un coup d'épée dont il a failli périr.
La fixité du regard de Julia et son sourire moqueur mirent heureusement madame Walstein sur ses gardes et lui donnèrent la force de dissimuler son émotion.
— L'affreuse chose que ces duels ! dit-elle en faisant un effort surhumain pour raffermir sa voix. M. Walstein me fait frémir lorsqu'il me raconte ceux qu'il a eus autrefois. Il parait qu'en Allemagne on se bat très-souvent.
Puis elle se mit à parler d'autres choses d'un air indifférent, irop indifférent même, car ce
fut la gaieté inaccoutumée de sa conversation qui révéla à madame Brady tout ce que souffrait l'Italienne. Au bout de quelques minutes, Emilia prit congé de madame Brady. Toutes deux s'embrassèrent, le sourire sur les lèvres, ainsi qu'il convient entre deux amies qui se détestent.
Une fois dehors, Emilia baissa son voile et prit une voiture. Il lui tardait d'être seule. Elle étouffait. Des larmes brûlantes oppressaient son cœur ; l'inquiétude la dévorait.
Pour retourner chez elle, il lui fallait traverser la rue de Fernand. Que de fois, en passant, elle avait jeté un rapide et furtif regard sur les croisées qu'elle savait dépendre de l'appartement de M. de Varelles ! Il lui avait dit qu'il demeurait au troisième. Un peu avant •d'arriver à cette rue, Emilia renvoya sa voiture. Elle prit le (rottoir du côté opposé à la maison de Fernand : elle le suivit lentement, ' les. yeux fixés sur l'appartement où se mourait
peut-être celui qu'elle aimait. Les passants la coudoyaient et la heurtaient sans qu'elle y prit garde.
Elle revint deux fois sur ses pas. Il lui sejnblait qu'un hasard quelconque devait la mettre au courant de ce qui se passait chez M. de Varelles. Comme elle revenait une troisième fois, en se disant que c'était la dernière, elle aperçut un prêtre qui entrait dans la maison de Fernand.
— Il est donc à la mort! se dit-elle. Je veux le revoir.
La conclusion était un peu forcée; mais une femme inquiète pour celui qu'elle aime rapporte tout à l'objet de sa préoccupation.
Elle entra résolument. M. Walstein eût été sur le seuil que cela ne l'aurait pas arrêtée. Elle traversa le vestibule comme une flèche et gravit rapidement les trois étages. Rendue sur le palier, elle s'arrêta pour respirer. Elle n'osait plus entrer ni descendre. Enfin, la peur d'être sur-
prise fit qu'elle posa sa main tremblante sur le cordon de la sonnette. Personne ne vint. Elle s'aperçut alors que la clef était dans la serrure ; elle entra et frappa du doigta une seconde porte qui se trouvait en face d'elle.
— Entrez, dit une voix faible.
Comme elle ouvrait la porte, un gros chien noir vint à elle et lui fit quelques caresses ; puis il retourna près du lit sur lequel reposait M. de Varelles.
Fernand était bien pale. Un de ses bras, étendu sur le lit, était recouvert de bandages. Le jeune homme regardait Emilia d'un air étonné et ravi. Il n'osait encore croire à son bonheur.
— Emilia! murmura-t-il enfin, Emilia, est-ce bien vous?
Elle voulut répondre, mais les pleurs lui coupèrent la parole. Elle prit la main du blessé sur laquelle elle appuya ses lèvres. Le gros chien poussa un petit gémissement et lécha les
mains de la jeune femme, comme pour la remercier de l'affection qu'elle témoignait à son maître.
Emilia s'assit à côté du lit et se mit à causer avec Fernand.
Nous ne répéterons pas tout ce qu'ils se dirent d'abord.
En reproduisant ici les paroles des deux jeunes gens, nous ne serions encore qu'un infidèle narrateur. L'amour a une langue à part, une sorte de langage musical dont la mélodie vient du cœur.
— Que vous est-il donc arrivé? demanda enfin Emilia.
— Une sotte querelle avec un officier. En sortant brusquement d'un magasin, il a renversé une vieille femme. Au lieu de s'excuser, il s'est mis à rire. Je l'ai appelé brutal. Il m'en a témoigné son mécontentement par un coup d'épée qui m'a traversé le bras et même entamé la poitrine.
— Je savais bien que Julia m'avait menti !
décria madame Walstein.
— Que vous a-t-elledii?
Emilia le lui raconta.
— Je vous jure..., s'écria-t-il.
' — Ne jurez pas! interrompit-elle en posant sa jolie main sur la bouche de Fernand. J'étais certaine d'avance qu'elle me trompait.
— Vous saviez bien que je vous aimais, n'estce pas?
— Vous me l'avez écrit si souvent !
— Et désormais, vous me laisserez vous le dire?
Emilia ne répondit pas, mais sa tètt se pencha si près de celle du blessé, que leurs lèvres se rencontrèrent.
~ Adieu, lui dit-elle en se levant.
— Déjà !
— il le faut bien : « on » doit s'étonner de mon absence.
— Déjà, mon Dieu ! répéta le pauvre garçon
avec une profonde tristesse. Vous me promettez de revenir, au moins?
— Pour que je le puisse, il ne faut pas qu'on remarque aujourd'hui mon absence.
— Que vous êtes bonne et que je vous aime!
Adieu !
Us se dirent tant de fois adieu qu'au bout de vingt minutes, Emilia était encore là, sa main posée dans celle de Fernand.
— Pensez à moi et soignez-vous bien, dit-elle enfin en refermant la porte.
Elle revint le lendemain, mais elle ne put rester qu'un quart d'heure.
— M. Walstein part demain pour l'Allemagne, dit-elle au blessé. On voulait m'emmener, mais j'ai répondu que j'étais souffrante ; il restera quinze jours là-bas.
— Et je vous verrai tuus les jours ! s'écria Fernand..., bien longtemps chaque fois?
— Oui; j'apporterai mon ouvrage et je tra-
vaillerai près de vous. Je serai votre garde-malade.
— Ah ! quel bonheur !
— Mais vous serez bien obéissant et bien sage?
— Oui, oui !
— Alors, commencez par ne pas agiter ainsi vos bras en frappant vos mains Tune contre l'autre, comme un petit enfant à qui Ton promet un jouet. Et maintenant, adieu. Demain, vous ne me verrez pas, mais je prierai Dieu pour votre guérison.
La journée du lendemain parut bien longue à M. de Varelles. C'est surtout quand on est seul et malade que le cœur sent son isolement et qu'on éprouve le besoin d'aimer et d'être aimé.
Le surlendemain, madame Walstein arriva dans la chambre du blessé avec toute une provision de broderies et de livres.
— Pourquoi tous ces livres, grand Dieu? demanda Fernand.
— Pour vous faire la lecture, mon amî.
— J'aime mieux causer avec vous.
— Cela vous fatiguerait.
— Mais...
— Silence, interrompit la jeune femme en le menaçant du doigt. Je suis fort despote et j'entends qu'on m'obéisse. Sinon, je pars.
Malgré cette profession de foi, quand madame Walstein se retira, vers six heures, elle n'avait pas fait un seul point, ni lu une seule page. Elle n'avait pas causé non plus, dans la crainte de fatiguer Fernand. Il parait,* néanmoins, qu'elle ne s'était pas trop ennuyée, car le lendemain, elle arriva deux heures plus tôt et ne partit que plus tard.
Elle avait pourtant affaire à un malade bien exigeant. Il ne la quittait pas des yeux, et voulait toujours tenir ses mains dans les siennes. De temps en temps, comme elle le voyait fatigué par une attention soutenue, elle le forçait à se reposer un peu. Il n'avait pas la moindre déli-
n LE BAL DE L'OPÉRA
catesse : il se faisait payer son obéissance, et d'avance..., on devine en quelle monnaie; puis il niait effrontément le payement pour toucher encore le prix de sa docilité.
En dépit du médecin, qui doutait un peu de l'effet calmant de ce moyen, Fernand revint promptement à la santé. Bientôt, il put se lever et déjeuner avec sa jolie garde-malade. On plaçait une petite table devant le feu. Emilia mettait le couvert. Le garçon du restaurant voisin apportait les plats ; puis on fermait la porte à double tour. « Nous voilà chez nous, » disait Emilia, qui revenait s'asseoir près de son malade.
Le seul invité admis en tiers dans ces repas si joyeux, c'était Fox, le beau chien d'arrêt de Fernand.
Gourmand comme presque tous les convalescents, M. de Varelles éprouvait souvent la tentation d'enfreindre les prescriptions du médecin. Quand Emilia s'apercevait de ces velléités de désobéissance, elle saisissait de sa petite main le
morceau qui faisait l'objet du débat, et le jetait à Fox. Celui-ci tranchait immédiatement la question, tout en se livrant à une pantomime qui prouvait combien il goûtait la méthode employée par Emilia pour forcer son malade à suivre le régime ordonné par le médecin.
Comme Fox avait tenu fidèle compagnie au malade, si longtemps seul, Emilia comblait le gros chien de caresses. Quelquefois, Fox, cédant à l'attraction que le regard humain exerce sur tous les animaux, levait une de ses pattes et la posait doucement sur les genoux de madame Walstein.
— A bas, Fox! lui criait Fernand.
— Ne bouge pas, Fox! murmurait Emilia.
Fox regardait tour à tour son maitre et la
jeune femme; puis il finissait généralement par céder à la volonté de cette dernière, par l'excellente raison que cette volonté se trouvait d'accord avec la sienne.
Alors c'étaient des rires d'Emilia et des récriminations de Fernand. Il feignait de bouder pour
qu'on l'apaisât par quelques tendres paroles ou quelquefois par un baiser. Durant cette réconciliation, le pauvre Fox, bientôt oublié, retirait tristement sa grosse patte, et se couchait philosophiquement sur le tapis, ou sur un coin de la robe d'Emilia.
En réalité, la tendresse d'Emilia était calme et sérieuse ; mais elle cherchait à égayer son malade. Puis elle avait peur des longs silences durant lesquels les regards de Fernand brûlaient ses yeux. Un jour, ce silence se prolongea plus longtemps que d'habitude. Emilia et Fernand étaient assis l'un auprès de l'autre, sur un divan qu'ils avaient traîné vis-à-vis du feu... Emilia comprit le danger. Elle voulutse lever. Malgré sa blessure, Fernand jeta ses deux bras autour de la taille de l'Italienne, afin de la retenir près de lui. Tout à coup, une expression de vive souffrance passa sur le visage pâle encore du blessé.
— Mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria la jeune femme.
— Rien, répondit-il en essayant de sourire.
— Hais si ; vous pâlissez, vous souffrez ! vous vous seriez fait mal?
— Un peu..., en levant les bras; mais ce n'est rien.
Emilia se rassit tout inquiète. Elle gronda bien fort M. de Varelles de son imprudence.
— C'est votre faute, lui dit-il tout bas ; pourquoi vous éloigner de moi ?
Emilia ne s'éloigna plus... Ce jour-là, elle ne retourna chez elle que bien tard. Lorsqu'elle revint le lendemain, Fernand courut lui ouvrir.
— Enfin, te voilà ! lui dit-il en refermant bien vite la porte.
— Je t'avais dit que je viendrais à onze heures, dit Emilia. Il n'est que onze heures et cinq minutes. Vois plutôt à ta pendule.
— Alors; mon cœur avance sur ma pendule, répliqua Fernand, qui aidait la jeune femme à se débarrasser de son mantelet et de son chapeau. Te plains-tu de cela?
Le brave Fox, auquel on ne faisait plus attention, tournait autour des deux jeunes gens et semblait se plaindre d'un tel manque d'égards.
— Pauvre bon chien ! s'écria l'Italienne en saisissant tout à coup la grosse tête de Fox entre ses deux petites mains. Viens, que je te dise bonjour !
Et tandis que Fernand, agenouillé devant la cheminée, ravivait le feu et plaçait un coussin sous les pieds de madame Walstein, celle-ci embrassait comme une folle maître Fox, qui se laissait faire avec beaucoup de dignité.'
— Eh bien ! et moi ? s'écria Varelles en s' asseyant auprès d'Emilia.
Elle le regarda de côté en riant et continua à caresser Fox; mais ce ne fut pas pour longtemps.
Gomme d'habitude, les deux jeunes gens déjeunèrent ensemble. Leur table était si petite qu'il n'y n'avait place que pour une seule assiette et un seul verre.
Quoique fort médiocre musicien, Varelles avait un piano. Douée de l'admirable organisation musicale commune à presque toutes ses compatriotes, Emilia chanta quelques romances. Sa voix de contralto, extrêmement sympathique et un peu voilée, avait ce charme particulier que la sourdine donne aux cordes du violon.
Assis près de son amie, ou le coude appuyé sur le piano et les yeux fixés sur l'expressive physionomie de l'Italienne-, Fernand s'enivrait de la contemplation de cette belle personne. Ses yeux, ses oreilles et son cœur semblaient se dilater pour voir, pour entendre et pour aimer.
Quand la pendule sonna cinq heures, on trouva qu'elle avait marché si vite, qu'on aurait récusé son témoignage si celui des montres ne l'avait confirmé. Il fallut se quitter. Ce fut bien long! Lorsque Emilia était arrivée, Fernand n'avait pas mis deux minutes à la délivrer de son mantelet et de son chapeau. Il passa plus d'un grand quart d'heure à les lui rendre.
Puis il fallut encore un autre quart d'heure pour arriver du salon à la porte extérieure. De retard en retard, six heures sonnaient au moment où madame Walstein rentra chez elle. Fernand était venu la conduire jusqu'à l'angle de la rue. Il la suivit des yeux tant qu'il put la voir.
— Que vais-je faire maintenant? se dit-il.
Il ne devait revoir Emilia que le lendemain, à dix heures. Ce délai lui semblait interminable. Il parait que l'Italienne avait eu la même impression, car elle vint à neuf heures et demie.
fine semaine s'écoula ainsi. Les deux jeunes gens avaient oublié le monde entier, ou, pour mieux dire, ils vivaient dans un autre monde.
Un matin, cependant, Emilia n'arriva chez son ami qu'après deux heures. Elle était pâle. Des larmes avaient rougi ses beaux yeux.
— Mon mari est de retour ! dit-elle.
Les amants ont tous l'insouciance des enfants et un peu celle des sauvages. Ils oublient facilement Je lendemain.
LE BAL DE L'OPÉRA 8i
Le retour de M. Walstein était une chose inévitable et d'autant plus facile à prévoir, qu'il avait annoncé en partant que son absence ne durerait que quinze jours. Il y en avait dixhuit de passés, et pourtant son arrivée surprit les deux jeunes gens comme un coup de foudre.
Emilia ne put donner que quelques minutes à son ami.
— Quand te reverrai- je? lui demanda-t-il en la quittant.
— Je ne sais, ditrelle tristement. Je tâcherai de venir demain. Tu sais bien que je ferai mon possible, n'est-ce pas?... Aime-moi toujours.
Elle partit.
Quelques jours se passèrent. Emilia et Fernand ne se voyaient plus que bien rarement.
Jaloux et violent, Walstein ne laissait à sa femme que fort peu de liberté. De loin en loin, les deux jeunes gens se rencontraient chez Julia...
Madame Brady ne tarda pas à remarquer de nouveau la coïncidence de leurs visites. Elle ne
se fit pas faute d'en plaisanter. Varelles prit la chose en riant et ne répondit à ses railleries que par des plaisanteries. Il n'en fut pas de même de madame Walstein.
La contrainte qu'elle était obligée de s'imposer pesait à son caractère. Son amour et sa jalousie la rendaient trés-imprudente.
Au début d'une passion, alors que la fenlme résiste encore au penchant de son cœur et fuit celui qu'elle aime déjà, c'est presque toujours l'homme qui trahit son secret aux yeux du public. Ses assiduités, ses regards, ses tristesses, ses démarches d'autant plus apparentes qu'une feinte indifférence les déjoue souvent et le force de les multiplier, tout cela attire l'attention. Plus tard, au contraire, dès que de tendres aveux ont réuni ces deux cœurs, dès que les amants sont d'accord pour se rencontrer et pour dépister les curieux, c'est presque toujours la femme qui fait tout découvrir. À partir du jour où elle s'est donnée, elle met
son amour sur un piédestal, au bas duquel s'arrêtent toutes les autres considérations. L'amour, qui remplit son cœur, envahit chaque jour une nouvelle partie de son existence. Dans certains moments de passion et de jalousie, une femme sacrifierait l'univers entier pour le regard d'un seul homme. Par une pente insensible, elle arrive chaque jour à négliger une nouvelle* précaution. Et si son ami, plus prudent à cause d'elle, lui représente qu'elle a tort..., loin de le remercier de sa réserve, elle lui en veut presque toujours de sa prudence.
— Tu ne m'aimes plus ! lui dit-elle... ; ou bien encore: — Tu ne m'aimes pas autant que je t'aime !
Que répondre à cela?... Si la jalousie s'en mêle, c'est bien pis encore. Sous l'empire de cette passion, la femme la plus maîtresse d'ellemême porte à chaque instant les regards sur les deux personnes qu'elle soupçonne de la tromper. Elle répond en souriant à ceux qui lui
parlent, mais elle répond à tort et à travers. Quand elle ne peut parvenir à rompre le têteà-tête, sa seule consolation est de le faire remarquer aux autres et de dire un peu de mal de sa rivale. Sa gaieté apparente peut tromper des hommes, mais non d'autres femmes. Ses voisines ne tardent pas à échanger un de ces regards indéfinissables , qui contiennent un volume d'observations et de conjectures. Désormais, elles savent une partie de la vérité : elles auront bientôt deviné le reste.
Au fond, Julia n'était pas méchante, mais c'était une femme du demi-monde. Chez ces femmes, dont presque tous les instincts sont faussés, souvent par suite de leur éducation et toujours par suite des nécessités de leur existence, du moment où l'intérêt, c'est-à-dire les besoins matériels de la vie ne sont plus en jeu, c'est l'amour-propre qui règne en tyran.
Outre sa jolie figure, son esprit, et l'avantage d'être aimé d'une autre femme, Fernand
offrait encore à Julia l'attrait de la curiosité, de l'inconnu. Il aimait Emilia d'un amour tendre, confiant, passionné, dévoué, que madame Brady n'avait jamais rencontré parmi ses adorateurs. Julia n'avait garde de s'avouer que ta profondeur de cet amour tenait non-seulement à celui qui l'éprouvait, mais aussi à celle qui l'inspirait. L'orgueil était là pour empèclrer Julia de faire cette réflexion.
Puis, il faut bien l'avouer, madame Walstein se montrait aussi maladroite que possible.
Exigeante et passionnée, elle sacrifiait tout à l'amour qui la dominait. Le monde entier se résumait pour elle en Fernand. Ne pouvant voir Varelles ailleurs que chez Julia, elle était heureuse de l'y rencontrer. En revanche, elle se fâchait tout rouge quand Fernand semblait s'occuper de madame Brady. A peine dans la rue, elle se repentait de sa folle jalousie ; mais il était trop tard.
De son côté, autant pour forcer Emilia à la
meltre dans la confidence que pour se venger du rôle qu'on lui faisait jouer et de l'indifférence de Fernand, madame Brady prenait un malin plaisir à tourmenter son amie. Tantôt, elle accaparait Varelles dans un coin du salon et lui débitait mystérieusement, à l'oreille, avec force minauderies, toutes les balivernes qui lui passaient par la tête. Tantôt, elle harcelait les deux amants par des mots dont la double entente exaspérait Emilia.
Un beau jour, elle découvrit un nouveau moyen de taquiner son amie.
Sur la demande de Julia, qui aimait beaucoup les chiens, Fernand avait amené maître Fox chez madame Brady, Celle-ci s'aperçut bientôt que la jalouse Italienne paraissait contrariée chaque fois que son amie caressait le beau chien. C'était un enfantillage de la part d'Emilia, mais tous ces enfantillages sont le cortège obligé des joies et des chagrins de l'amour. Madame Walstein se rappelait combien de douces paroles et
de tendres baisers Fernand et elle avaient . échangés tandis que la grosse tête de Fox reposait sur leurs genoux. Chaque fois que la main de Julia passait sur la tête de Fox, cela froissait madame Walstein . Elle en voulait presque au pauvre chien de se laisser ainsi caresser par tout le monde.
— Je ne veux plus que tu lui amènes Fox, dit-elle à Fernand.
Mais Julia y tenait. A la première visite de Fernand, elle réclama maître Fox.
— Il est si turbulent, répondit Varelles. Je crains toujours qu'il ne brise quelque chose dans votre salon.
— Cela nie regarde, répliqua vivement madame Brady. Je vais envoyer mon domestique le chercher.
— Dn autre jour je vous l'amènerai , dit Fernand, qui vit un nuage passer sur le front d'Emilia.
— Non pas..., aujourd'hui... ; à moins toute-
fois, ajouta-t-elle en enveloppant du même regard moqueur Emilia et Varelles, à moins qu'on ne vous ait défendu de l'amener, ce pauvre Fox.
— Quelle idée !
— Dame, il y a des personnes si singulières ! N'est-ce pas, monsieur Walstein?
— Hein? Quoi? répondit ce dernier, dont toute l'attention était concentrée sur une tartine de pain de seigle qu'il beurrait méthodiquement.
— Voici de quoi il s'agit, reprit madame Brady sans quitter des yeux Emilia...
Fernand comprit que Julia allait se laisser aller à quelque méchanceté s'il ne cédait pas à son caprice. Il s'empressa de sonner le domestique de la petite blonde et l'envoya chercher maître Fox.
Emilia fit un geste d'impatience. Des larmes de dépit vinrent humecter ses longs cils. Elle détourna la tête pour éviter le regard de Fernand, qui la suppliait de se calmer.
— Eh bien, de quoi s'agit-il donc? demanda Walstein après avoir consciencieusement achevé sa tartine.
Par bonheur pour les deux amants, la soumission de Fernand et la petite victoire que Julia venait de remporter avaient désarmé la maligne jeune femme. Elle ne put s'empêcher néanmoins de tarder un peu à répondre, pour faire bien sentir toute l'étendue de sa puissance et de sa miséricorde.
Elle aurait voulu que les yeux d'Emilia lui demandassent grâce; mais l'Italienne affectait au contraire de la braver par une hautaine indifférence. Ce défi silencieux faillit encore tout brouiller. Julia finit cependant par répondre d'une manière évasive :
— Je parlais de Fox, dit-elle à Walstein.
N'est-il pas vrai que son maître le calomnie et qu'il se comporte fort bien en société?
— Hum..., oui, assez bien, murmura l'Allemand, qui n'aimait pas le chien de Fernand;
seulement, il se met toujours devant le feu et ne laisse de place à personne.
L'innocent objet de cette querelle arriva bientôt. Julia s'en empara la première. Mais, sur un signe d'Emilia, Fox courut à l'Italienne. Une sorte de lutte s'engagea entre les deux femmes pour garder le bel animal. Madame Walstein eut d'abord l'avantage; mais un sucrier bien rempli fit pencher la balance en faveur de Julia. Quand il eut satisfait sa gourmandise, Fox revint faire l'aimable auprès de la belle Italienne. Celle-ci le repoussa du pied. Un peu plus, elle se fût mise à pleurer. Elle partit ce soir-là bien plus tôt que d'habitude.
Madame Walstein avait promis à Fernand d'aller le lendemain passer quelques instants avec lui.
— A quelle heure viendrez-vous ? lui demanda-t-il tout bas en sortant.
— Je n'irai pas ! répondit la jalouse Italienne. Elle vint cependant, mais ce fut avec la ferme
intention de bouder tout le temps. Il va sans dire qu'aux premiers mots de Fernand, Emilia oublia toutes ses résolutions.
Leur situation, néanmoins, devenait de jour en jour plus difficile. À force de penser à H. de Varelles, madame Brady avait lini par l'aimer tout de bon.
Malheureusement, ce mot « aimer * justifie aux yeux d'une femme bien des méchancetés que sa conscience lui reprocherait sans cela. Aussi injustes Tune que l'autre, les deux amies en étaient arrivées à se haïr tout à fait. Prévoyant une querelle sérieuse au bout de toutes ces petites piques d'amour-propre, Fernand cherchait en vain à calmer les jeunes femmes. Ce qu'il y avait de pis, c'est que Walstein commençait à remarquer aussi l'hostilité des deux amies. La moindre circonstance pouvait désormais le mettre sur la voie. Favorisée par sa position et d'ailleurs naturellement moqueuse, Julia avait l'avantage dans les reparties mor-
dantes qu'elle échangeait avec son amie. Celle-ci s'en vengeait en faisant sentir à sa rivale que Fernand n'aimait qu'elle, et qu'il restait insensible aux avances de madame Brady.
Un jour, Fernand vint faire une visite à Julia. Il la trouva seule. Elle le plaisanta, comme d'habitude, sur ses amours avec Emilia; comme toujours aussi, il nia ce qui était.
— A propos, dit Julia, qui l'observait à la dérobée, vous savez qu'Emilia et Walstein ne sont pas mariés ?
— Je l'ignorais, répondit-il.
— Je l'ai appris l'autre jour, par hasard.
Walstein l'a enlevée. Il avait promis de l'épouser, mais il ne se hâte guère de tenir sa promesse. Après tout, il n'a peut-être pas tort, le pauvre homme, et vous le savez mieux que personne...
— On a toujours tort de ne pas tenir ses promesses, répliqua Fernand.
La confidence de Julia ne produisit pas l'effet
qu'elle en attendait. Elle ne diminua nullement l'amour de Fernand pour Emilia.
A leur première rencontre, et dès les premiers mots, celle-ci lui avoua que Julia avait dit la vérité. Walstein lui avait, . en effet, juré de l'épouser. Le désir de légitimer sa faute et de donner un nom à son enfant avaient seuls pu décider Emilia à supporter les défauts et les violences de l'Allemand.
En entendant la pauvre femme raconter avec une touchante simplicité ce qu'elle avait souffert, Fernand sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Maintenant, tout m'est égal, pourvu que tu m'aimes, répondit-elle.
Le lendemain, elle arriva tout essoufflée ; elle appuya sa belle tète sur la poitrine de Fernand et resta ainsi durant plusieurs minutes sans pouvoir parler.
— Il m'a suivie, dit-elle enfin. En tournant le coin de la rue Richer, je me suis retournée
par hasard et je l'ai aperçu sur l'autre trottoir. J'ai pris par le haut du faubourg Montmartre, puis je me suis jetée brusquement dans la rue Cadet. J'ai fait encore deux ou trois détours en marchant bien vite. 11 m'a perdue de vue. Je n'ai pas trouvé de voiture; alors j'ai couru pour arriver à temps chez toi. Vois comme mon pauvre cœur bat !
— C'est Julia qui nous vaut cela, reprit-elle au bout d'un instant de silence. Elle a excité les soupçons de Walstein par ses railleries et ses mots à double entente... Oh ! la méchante femme, que je la hais!
— 11 faut la ménager davantage, dit Fernand avec douceur. Quelque jour, si tu la pousses à bout, elle dira tout à M. Walstein.
— Eh bien, tant pis ! Je la crois bien capable d'une pareille infamie; mais, quand je la vois faire la coquette avec toi et m' accabler de railleries, je ne suis plus maîtresse de moi.
— Si elle te raille un peu, tu le lui rends bien.
— Vas-tu prendre son parti ! Plus tu la défendras, plus je la détesterai 1
— Vilaine jalouse! ne sais-tu pas que je n'aime que toi ?
— Oui, oui, je te crois; mais, enfin, je ne veux pas que d'autres fassent semblant de t'aimer, surtout devant moi..., et surtout quand je n'y suis pas, ajouta-t-elle bien vite, pour prévenir l'observation que Varelles allait faire en riant.
— Je t'assure que Julia ne m'aime pas. Ce n'est chez elle qu'une affaire d'amour-propre, et tu devrais être assez raisonnable...
— Certes non, elle ne t'aime pas ! interrompit l'Italienne... Elle est incapable d'aimer quelqu'un. Mais elle est si coquette! Jure-moi que tu ne l'aimes pas.
— Tu le sais bien.
— N'importe. Cela me fait plaisir de te l'entendre dire. Voyons, répète : « Je n'aime pas cette coquette de Julia Brady. »
— ... t Cette coquette de Julia Brady. *
— c Et j'aime ma petite Emilia, qui m'aime de tout son cœur. »
— « Et j'aime ma petite Emilia, qui me tourmente de tout son cœur. »
— Ah ! vous faites des variantes ! c'est joli, Fernand. Eh bien, pour votre peine...
Il se hâta de demander grâce et de répéter tendrement les paroles de la fantasque Italienne. Son obéissance fut récompensée aussitôt d'une amnistie pleine et entière.
— Ce n'est pas pour moi que je crains, reprit-elle un instant après; c'est pour toi. Walstein est un duelliste redoutable. Il m'a raconté qu'il avait déjà tué deux hommes en duel.
— Diable ! fit Varelles en riant.
— Et toi?
— Moi, je me suis aussi battu deux fois.
— Eh bien?
— Eh bien, j'ai été blessé les deux fois.
— Mon Dieu, mon Dieu ! s'il allait te cher-
cher querelle!... S'il te tuait, je ne te survivrais pas!
— Folle! murmura Femand tout ému, en l'attirant sur son cœur.
Ils se revirent quelques jours après chez Julia. En dépit des recommandations de Fernand, la guerre recommença entre les deux femmes. Varelles remarqua avec inquiétude que Walstein semblait comprendre mieux que d'habitude les malignes insinuations de Julia. Pour comble de malheur, M. de Varelles fut obligé de partir à dix heures pour assister à la signature d'un contrat de mariage. Comme il s'agissait d'une de ses proches parentes, il ne pouvait se dispenser d'y figurer.
Il attendit jusqu'au dernier moment, car l'état 1 d'animation des deux rivales lui faisait redouter quelque orage.
Ses craintes n'étaient que trop fondées.
Le lendemain, dans l'après-midi, Fernand lisait au coin du feu, ou, pour mieux dire, il te-
nait un livre, car sa pensée était bien loin de l'ouvrage qu'il avait à la main. Un violent coup de sonnette le fit tressaillir. Il courut ouvrir. Ce fut M. Walstein qui se présenta. Boutonné jusqu'au menton, le chapeau sur les yeux et les sourcils froncés, il tenait à la main une canne de colossale dimension.
Quoique pris à l'improviste, Fernand ne perdit pas trop la tête. Il salua Walstein d'un air assez naturel, et lui offrit un fauteuil près du feu.
L'Allemand le repoussa d'un geste superbe.
Il était rouge-écarlate et crevait de colère dans sa peau. Ses yeux roulaient comme ceux d'un chat dont on frotte le poil à rebours.
— Je sais tout, monsieur! dit-il d'une voix qui eût fait honneur à un traître de mélodrame.
— Tout quoi? demanda Fernand, qui se sentit sur Walstein la supériorité qu'un homme bien élevé, calme en même temps qu'énergique,
conserve toujours sur un individu violent et de mauvaise compagnie.
— Julia m'a tout raconté, monsieur !
Fernand resta silencieux.
— D'abord, je veux les lettres de ma femme , reprit M. Walstein.
— Je n'en ai pas, répondit Fernand.
— Je les veux! cria l'Allemand. Donnez-lesmoi, monsieur, ou sinon...
Il éclata en menaces et en injures.
Varelles se rassit. H comprenait qu'il ne pouvait empêcher cette explication, déjà si violente, d'arriver aux dernières extrémités que par beaucoup de calme et de sang-froid. Il s'aperçut bientôt, néanmoins, que plus il se montrait poli et conciliant, plus l'Allemand élevait la voix et prenait des airs de matamore.
Alors il changea de ton, sans rien perdre toutefois de son calme et de sa politesse.
— Ne criez pas tant, dit-il. Asseyez-vous et causons tranquillement. La porte est fermée.
Nous voilà parfaitement seuls. Si vous tenez à employer les voies défait, il vous sera toujours temps d'y avoir recours. Maintenant, que voulez-vous?
— Monsieur, vous avez séduit ma femme...
— Avant tout, permettez-moi une observation : vous n'êtes pas marié avec madame Emilia.
— Qui vous l'a dit?
— Je le sais. Ainsi, partons de là. Si vos soupçons étaient fondés...
— Mes soupçons, monsieur?... il s'agit de certitudes, entendez-vous ! Julia m'a tout raconté, vous dis-je. De son côté, ma femme m'a tout avoué.
Il entra dans des détails qui ne prouvèrent que trop clairement à Fernand que madame Walstein était, en effet, parfaitement convenue de tout.
Comme l'Allemand s'échauffait progressivement dans son récit, Fernand jugea à propos de l'interrompre.
— Enfin, que voulez-vous? demanda-t-il encore.
— Les lettres d'Emilia, d'abord.
— Vous comprenez que, si j'en avais, ce n'est pas à vous que je les remettrais, répliqua Fernande Je n'ai d'ordre à recevoir que de madame Emilia elle-même. Finissons-en. Vous avez séduit cette jeune fille en lui promettant le mariage. C'est une vilaine action, monsieur, une action indigne d'un homme d'honneur.,. Si elle vous avait trompé pour moi, vous n'auriez eu que ce que vous méritez. Maintenant, est-ce un duel que vous êtes venu me proposer?
— Oui, monsieur. Je le veut, je 1'exîge, et je saurai bien vous y forcer.
— Pourquoi ne pas le dire tout de suite, au lieu de faire tourner cette grosse canne qui ne m'inquiète pas du tout! Je suis à vos ordres.
— Alors, ce soir ou demain matin, je compte recevoir la visite de vos témoins.
— C'est entendu.
L'Allemand se leva d'un aif contrarié. La scène dramatique qu'il s'était arrangée en imagination, et dans laquelle il s'était vu remplissant le rôle de la Statue du Commandeur avait fait un tiasco complet. Sa fureur avortait. Appuyé contre la cheminée, il hésitait à partir. Il lui coûtait de renoncer à son effet et de se retirer vaincu par le sang-froid de son adversaire. Puis, la vue de l'appartement lui rappelait sans doute les visites que Fernand y avait reçues d'Emilia.
— Depuis longtemps je me doutais de votre intrigue, reprit-il. L'autre jour, j'ai suivi Emilia. Je l'ai perdue de vue, je ne sais comment, au détour d'une rue. C'est fort heureux pour elle et pour vous, monsieur. Si je l'avais trouvéeici, je l'aurais jetée par la fenêtre.
— Et moi î
— Vous aussi.
— Je ne crois pas, monsieur, répondit d'un ton sec et froid M. de Varelles, que les airs menaçants et les manières de bàtonniste de Walstein
commençaient à ennuyer. D'abord, je m'attendais à recevoir votre visite d'un jour à l'autre. Comme on m'avait averti que vous étiez fort violent et même fort brutal, j'avais pris mes précautions en conséquence. Vous voyez, ajoutat-il en ouvrant le tiroir d'une petite table et en montrant à Walstein deux pistolets armés. Si vous aviez eu le malheur de toucher Emilia, je vous aurais tué sur la place, je le jure, et avec autant de sang-froid que je vous le dis.
— On y regarde à deux fois avant de tuer un homme, dit Walstein, qui était devenu fort pâle, car il sentait que Fernand parlait sérieusement.
— On y regarde aussi à deux fois avant de jeter une femme par la fenêtre, répliqua Varelles. Mais brisons là : il serait de mauvaise grâce de poursuivre cette conversation, qui ne regarde désormais que nos témoins. J'ai l'honneur de vous saluer.
Déconcerté par ce calme hautain, dont la froide
énergie glaçait sa colère, l'Allemand se retira en grommelant.
Arrivé à la porte, il éprouva pourtant le besoin de dire quelque chose pour « enlever sa sortie », comme on dit au théâtre,
— J'attends vos témoins, dit-il d'un ton emphatique ; vous savez mon adresse ?
— Parbleu ! répondit Varelles impatienté en lui tournant le dos.
Fernand courut se mettre à la fenêtre. Dès qu'il vit M. Walstein déboucher sur le trottoir, il descendit l'escalier quatre à quatre et se jeta dans la première voiture qu'il aperçut.
— Cité Trévise, numéro huit. Dix francs de pourboire si vous marchez bon train, dit-il au cocher.
Cinq minutes après, le cocher arrêtait à J'endroit désigné son cheval haletant et couvert de sueur.
Fernand monta l'escalier en deux bonds et sonna chez madame Walstein. Ce fut Emilia qui
vint lui ouvrir. Elle était pale et changée. Ses paupières rougies révélaient bien des larmes.
— Toi ! s'écria-trelle, toi !
Elle se suspendit à son cou ; puis, elle le repoussa brusquement.
— Il va revenir,. dit-elle; il te tuerait! Pars bien vite.
— Viens avec moi.
— Non, je ne puis... J'ai promis...
— Je t'en supplie ! je tremble de te laiser près de cet homme.
— Je te jure que je n'ai à redouter aucun mauvais traitement. Au nom du ciel, va-ten.«. Je t'écrirai... Tu me fais mourir !... Aie pitié de moi!... Va-t'en !... va-t'en !
Folle d'inquiétude, la pauvre femme tremblait de tous ses membres; ses dents claquaient.
Fernand la serra une dernière fois sur son cœur dans une étreinte passionnée, et s'enfuit.
Comme il arrivait au premier étage, il enten-
dit les dalles du rez-de-chaussée résonner sous un pas lourd et saccadé. En se penchant sur la rampe, il aperçut un chapeau à longs poils qui lui fit reconnaître M. Walstein. Afin d'éviter une nouvlle scène, Fernand se jeta dans une cuisine dont la porte se trouvait ouverte. Puis, lorsque M. Walstein eut gravi les deux étages, Varelles descendit chez la concierge.
En sa qualité de femme, celle-ci fut touchée du désespoir et de l'inquiétude que trahissaient les paroles et la figure du jeune homme. Elle lui promit de veiller sur madame Walstein et de le tenir au courant de tout ce qui pourrait arriver d'important dans le ménage.
Après être revenu dix fois sur ses pas pour faire quelque nouvelle recommandation, M. de Varelles se mit en devoir de trouver des témoins. 11 se rendit d'abord chez le baron de Sénan, un de ses amis d'enfance et de collège. Tout en se montrant disposé à rendre le service qu'on réclamait de son amitié, ce dernier prévint Fer-
nand qu'il avait fort peu l'habitude des affaires d'honneur.
— Il serait à désirer, mon chor Fernand, lui dit-il, que tu choisisses pour ton second témoin un homme qui ait un peu d'expérience sous ce rapport, un militaire, par exemple.
— Tu as raison, répondit Fernand ; je Vau écrire au commandant Vernon.
— Où est-il en garnison ?
— A Rambouillet.
— Alors, va le chercher, ce sera plus sur. Un traite mieux ces affaires-là de vive voix que par lettre.
— Tu as encore raison. Je pars tout de suite.
— Comme il est fort probable que tu ne pourras pas ramener le commandant cette nuit, a cause de son service, tu feras bien de demander à ton adversaire un jour de délai.
Fernand serra la main de son ami et couru au chemin de fer. Il entra dans le premier café
venu, écrivit deux mots à Walstein et partit pour Rambouillet.
Le lendemain soir, à cinq heures, il était de retour avec le commandant Vernon.
Il trouva cnez lui une lettre assez grossière de Walstein. L'Allemand regardait évidemment le délai aemandé par Fernand comme un signe de faiblesse. Sans relever les termes blessants de sa dettre, Varelles se contenta de le prévenir qu'il se mettait à sa disposition pour le lendemain.
« A c^use de madame Walstein, ajoutait Fernand, je crois qu'il vaut mieux que nos témoins se rencontrent chez moi que chez vous. Si vos amîs veulent bien prendre la peine de venir demain, de neuf à dix heures, ils trouveront mes deux témoins, le commandant Vernon et M. de Sénan. Tout pourrait alors se terminer le jour même. »
Lorsque Fernand rentra le soir avec le commandant, onluiremit unelettre deM. Walstein.
LE BAL DE L'OPÉKA lOSf
c Monsieur, écrivait l'Allemand, avant que nos témoins se rencontrent, je désire avoir avec vous un instant d'entretien. Trouvez-vous à neuf heures au café de Mulhouse ; je vous y attendrai. »
— Je vous accompagnerai, Fernand, dit le commandant après avoir pris connaissance de cette lettre.
— Je puis bien y aller seul...
— Non pas; une fois qu'une affaire de ce genre est engagée, il est important de la conduire suivant les règles. J'ai mauvaise opinion de votre adversaire. Si ce monsieur veut se battre, c'est l'affaire des témoins; s'il veut faire un accommodement, il faut qu'il soit bien prouvé que c'est lui qui a mis les pouces.
— Mais, commandant...
— Oh! pas de mais! Suis-je, oui ou non, votre témoin ? Avez-vous, oui ou non, confiance dans mon amitié et dans ma vieille expérience !
— Certes oui.
— Eh, bien, alors, suivez mes conseils et ne faites pas de fausses démarches. Quand il s'agit de son honneur, un homme ne saurait trop y regarder.
— Que diable peut-il me vouloir?
— Nous verrons cela demain. Et attendant, couchez-vous de bonne heure et dormez, si c'est possible. Pour un jour de duel, il faut avoir les nerfs calmes et, par conséquent, le corps reposé. Adieu.
Dès que le brave commandant eût tourné les talons, Fernand n'eut rien de plus pressé que de courir chez la concierge de la cité Trévise.
Cette femme lui donna de bonnes nouvelles d'Emilia.
— Je suis montée plusieurs fois chez eux sous divers prétextes, dit-elle à -Fernand. La pauvre jeune femme avait les yeux bien rouges, mais elle ne paraissait pas malade. Il lui parle quasiment avec plus de douceur que d'habitude.
— Ne vous a-t-elle rien remis pour moi ?
LE BAL DE L'OPÉRA fit
— Non, monsieur. Du reste, elle n'aurait pas pu : il ne la quitte pas d'une minute.
Le lendemain, à neuf heures précises, Fernand, accompagné du commandant, arrivait au café de Mulhouse.
Il aperçut Walstein assis dans un coin devant une bouteille de bière. Fernand s'avança vers l'Allemand et lui présenta M. Vernon.
Walstein salua gauchement. Il se sentait mal à Taise sous le regard sévère et perçant du vieux militaire.
— Monsieur, dit-il à Fernand, je voudrais vous parler en particulier.
Le commandant s'éloigna un peu et s'assit à une table voisine.
A cette heure matinale, il n'y avait que trois ou quatre personnes dans le café.
Resté en tête-à-tête avec Fernand, Walstein semblait fort embarrassé : il regardait tour à tour le plafond, la table et la bouteille de bière.
Au rebours de Petit-Jean, ce qui lui faisait défaut, c'était le commencement.
— Monsieur, dit-il enfin, ma femme a su que nous allions nous battre; elle m'a juré que si ce duel avait lieu, elle se tuerait. Vous connaissez son caractère exalté : elle tiendrait son serment. Malgré sa faute, je ne puis m' empêcher de l'aimer. Moi aussi, j'ai eu des torts envers elle; car je lui avais promis le mariage... Je sens qu'il me serait impossible de vivre sans Emilia. Pour l'empêcher de me quitter, je lui ai proposé de l'épouser, et de légitimer ainsi notre fils. Elle y a consenti, mais à une condition : c'est que notre duel n'aurait pas lieu. Maintenant, tout dépend de vous. Donnez-moi votre parole d'honneur de ne plus chercher à revoir Emilia... Voilà tout ce que je vous demande.
Le pauvre homme suait à grosses gouttes.
bSous l'empire d'une profonde émotion, il avait cessé d'être ridicule.
Fernand appuya ses deux coudes sur la table et laissa tomber sa tête dans ses mains.
Tout un monde de pensées tourbillonnaient dans son cerveau. Il ne pouvait se décider à renoncer à cet amour qui tenait une si grande place dans sa vie. C'était son bonheur qu'on lui demandait de sacrifier pour jamais.
En voyant l'attitude des deux rivaux, le commandant se douta de la vérité. Il vint s'asseoir à côté d'eux.
Après un moment d'hésitation, Walstein le mit au courant. Vernon prit Fernand par le bras et l'emmena un peu à l'écart.
— Mon cher ami, lui ditril, il n'y a pas à hésiter : si vous aimez cette femme, vous devez vous sacrifier à son bonheur.
— Ne plus la revoir! dit Fernand d'un ton désolé.
— Voyons, reprit le commandant, soyez homme et raisonnons. Avec votre famille, votre
nom et vos relations, voulez-vous, pouvez-vous épouser cette jeune femme et reconnaître le fils de ce Walstein ?... Pas de phrases, mon ami..., oui ou non?... Non, n'est-ce pas?... Tôt ou tard, cette liaison aura son terme. Que deviendra cette pauvre femme ?... que deviendra son enfant? Vous sentez-vous le courage de prendre cette responsabilité ! Walstein est le seul qui puisse réhabiliter cette jeune fille et légitimer cet enfant. Vous lui reprochiez l'autre jour de ne pas l'avoir fait plus tôt. Maintenant tout dépend de vous. Les reproches que vous lui adressiez, voulez-vous les encourir?
Fernand se débattait en vain contre cette logique impitoyable d'un homme ferme et droit.
Sa conscience, d'accord avec M. Vernon, ne lui permettait pas de contredire le commandant.
Comme un enfant qui se sent dans son tort, il cherchait à éluder une réponse directe.
. — Si j'accepte les conditions de ce monsieur, dit-il enfin, il va croire que j'ai peur de lui. Il
le dira à Emilia. Elle me prendra pour un lâche et me méprisera.
M. Vernon haussa les épaules.
— Mon cher ami, dit-il, un duel est toujours une chose grave. De plus, il s'agit ici de l'honneur d'une femme, de l'avenir d'un enfant. Il ne faut pas que de mesquines susceptibilités d'amour-propre vous servent de prétexte pour vous empêcher de faire votre devoir. Vous avez déjà eu deux duels, et votre maîtresse vous a vu blessé. Il est un courage aussi nécessaire à un homme de cœur que celui de se battre : c'est celui de remplir son devoir d'honnête homme, malgré l'entraînement de ses passions. Au surplus, je me charge de tout arranger. Venez.
Le commandant prit le bras de Fernand et le ramena près de Walstein.
— Monsieur, dit-il à l'Allemand, mon ami consent à ce que cette querelle en reste là. Seulement, comme dans votre lettre d'hier vous vous êtes permis certaines expressions blés-
santés, vous voudrez bien lui écrire quelques mots pour vous rétracter.
— Je le ferai, dit Walstein après un instant de silence; mais monsieur me promet-il de ne pas chercher à revoir Emilia?
— A mon tour, j'y mets deux conditions, dit Varelles en coupant la parole au commandant, qui fit un geste d'impatience. Avant d'engager ma parole, je veux parler à Emilia, ne fût-ce qu'un instant.
— Non, non, c'est impossible! s'écria Walstein.
— Alors, battons-nous !
— Un moment! reprit M. Vernon. Fernand, qu'avez-vous à demander à madame Emilia?
— Je veux être certain que monsieur ne Ta pas maltraitée, et qu'elle peut encore être heureuse avec lui. Qu'elle me rassure sur ces deux points, et je donne ma parole de ne plus chercher à la revoir.
Le commandant entraîna Fernand à cinq ou six pas:
— Êtes-vous fou ? lui dit-il. Pourquoi ne pas demander à cet homme qu'il vous fasse ses excuses de ce que vous avez bien voulu séduire sa femme ! Si votre duel a lieu, et si cette pauvre fille se tue, comme elle a menacé de le faire... L'en croyez-vous capable d'abord?
— Oui.
— Et vous hésitez!... — Monsieur, dit le commandant en s'adressant à Walstcin, voici l'arrangement que je vous propose : Pentrevue que demande mon ami aura lieu chez vous; je vous promets qu'elle sera aussi courte que possible. Dès que Fernand sera rassuré sur le sort de madame Emilia, il nous donnera sa parole.
— Je ne veux pas qu'ils se revoient ! s'écria l'Allemand en s'arrachant les cheveux de désespoir.
M. Vernon le prit à part et parvint à lui faire
entendre raison. Les trois hommes montèrent dans la même voiture et se rendirent immédiatement chez M. Walstein.
Pas un mot ne fut prononcé durant le trajet.
Walstein monta le premier. Il revint bientôt chercher le commandant et Varelles, qui étaient restés sur le palier.
— Emilia est dans le salon, dit-il à ce dernier. Entrez.
Il fit un mouvement pour suivre Fernand. Le commandant le retint doucement et l'entraîna dans une chambre voisine.
Emilia et Fernand s'étaient promis de rester maîtres d'eux-mêmes et de se parler avec calme. A peine se furent-ils aperçus, qu'ils se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre. Tous deux pleuraient.
Lorsque Fernand put parler, il demanda à Emilia comment Walstein s'était comporté envers elle.
— Une m'a pas maltraitée, dit Emilia. Une
fois le premier moment de colère passé, il s'est même montré trés-bon pour moi. Il m'a juré sur l'honneur que, si je consentais à l'épouser et à partir avec lui, jamais il ne me ferait le moindre reproche, la moindre allusion relativement au passé.
— Que décidez-vous? demanda Fernand d'une voix tremblante.
— Je dois un nom à mon enfant, murmurat-elle en détournant la tête pour ne pas rencontrer le regard de Fernand.
Bientôt, cependant, par un mouvement plus fort que sa volonté, elle leva les yeux sur le jeune homme. Il était pâle comme un mort et tremblait. Leurâ regards se croisèrent. Il la saisit dans ses bras- .
La porte s'ouvrit brusquement. Le commandant entra dans le salon. Il portait l'enfant d'Emilia et le mit dans les bras de sa mère.
— Maintenant, dit-il, si vous voulez continuer
à vous embrasser, Fernand et vous, jetez cet enfant à terre. Cela vaudra tout autant, d'ailleurs, que de le condamner à rester toute sa vie un enfant illégitime...
Emilia tressaillit et serra la pauvre petite créature contre sa poitrine.
— Adieu, Fernand! dit-elle , adieu pour jamais !
Il saisit sa main. Elle la retira et sortit précipitamment du salon en se couvrant la figure avec son mouchoir. Fernand s'élança après elle. Le commandant le retint à bras-le-corps.
— Non, dit-il, non ! Cette femme remplit son devoir; à vous de remplir le vôtre.
Fernand suivit son ami dans la chambre où l'attendait Walstein. Ce dernier était dans un état d'agitation inexprimable.
Varelles lui donna sa parole d'honneur de ne plus chercher à revoir Emilia.
— A condition, bien entendu, ajouta le jeune
homme, que vous tiendrez aussi votre engagement de l'épouser.
— Je l'ai juré devant Dieu, répondit l'Allemand, et je ne manquerai pas à mon serment.
— Séparons-nous maintenant, dit le commandant, qui craignait toujours quelque orage.
Au moment de sortir, il dit tout bas à M. Walstein :
— Partez le plus tôt possible.
— C'était mon intention, répondit l'Allemand. Demain j'aurai quitté Paris.
Le commandant prit le bras de Varelles et e ramena chez lui. Dans la nuit, Fernand tomba malade. Il fut obligé de garder le lit près d'un mois. Un moment même, son état inspira de graves inquiétudes à ses amis.
Pendant sa convalescence, un étranger remit une lettre chez son concierge. Cette lettre était d'Emilia et ne contenait que ces mots :
c Je suis mariée depuis hieret mon enfant a
un nom. Walstein a tenu sa promesse. Tenez la vôtre. Adieu, soyez heureux.
» Votre amie,
» Emilia Walstein. »
Deux violettes glissées dans l'enveloppe étaient restées collées contre le papier de la lettre. Fernand pressa sur ses lèvres ce dernier adieu d'un amour brisé.
Pendant la maladie de Fernand, Julia avait fait de fréquentes visites au jeune créole.
Elle s'était figuré, durant les premiers jours, que Fernand commençait à oublier pour elle l'Italienne absente; mais son amour-propre reçut un nouvel échec.
Un soir qu'elle s'était un peu moquée de sa rivale, elle ajouta en souriant:
— Convenez, Fernand, que vous y pensez moins souvent qu'autrefois, et que vous ne m'en voulez plus autant qu'il y a deux mois ?
— Qui vous fait supposer cela? demandart-il.
— Vous paraissez me recevoir avec plaisir.
— Vous êtes la seule personne avec qui je puisse causer d'elle, répondit Fernand d'un ton froid.
Julia comprit et ne se fit plus d'illusions à cet égard.
Elle demeure maintenant à Londres, où la retient l'amitié d'un des plus riches négociants de la Cité.
Quant à M. de Varelles, on m'a dit l'autre jour qu'il venait de quitter Paris pour retourner à l'île Bourbon.
Charles Baumier était le fils d'un ébéniste du faubourg Saint-Antoine. Le père Baumier travaillait beaucoup, dépensait peu et mettait de l'argent de côté. Son fils travaillait peu, dépensait beaucoup et faisait des dettes. Ce système de balance déplaisait fort au vieil ébéniste. Un beau jour, ce dernier passa de vie à trépas.
Charles se trouva maître, à vingt-deux ans, d'une petite fortune.
C'était un assez beau garçon de cinq pieds six pouces, au teint coloré, à la barbe épaisse et
aux poignets solides. Il bavait sec et frappait dur. En moins de trois ans, grâce aux parties de plaisir, aux soupers, aux maîtresses, aux cartes, la fortune de Baumier se trouva singulièrement réduite. Un ami intime de quinze jours lui conseilla de faire valoir le reste de son argent à la Bourse. Cet ami se chargea naturellement du maniement des fonds. Il les mania si bien, que Baumier fut forcé de songer à vivre de son travail, et de chercher une place. Ainsi que bien des gens, Baumier désirait beaucoup d'appointements et peu de travail. Généralement, on lui offrait le contraire. II fit le difficile, et refusa des occasions qui ne se représentèrent plus.
N'ayant rien à faire et manquant d'argent pour s'amuser comme autrefois, Charles passait une partie de ses journées à lire. Les récits de chasses et de voyages le charmaient par-dessus tout. Les expéditions de Levaillant lui montèrent la tète. Il n'eut bientôt plus qu'une seule idée :
partir pour l'Afrique, s'enfoncer dans le désert, y vivre des produits! de sa chasse, tuer force éléphants, en vendre les défenses et ramasser ainsi toute une fortune.
Le 8 juin 1845, il débarquait au cap de Bonne- Espérance avec tout un arsenal d'armes et une grande caisse de munitions. Deux mois après, un boër (colon hollandais) qui s'en retournait à son habitation, située sur les limites de la colonie , déposait au milieu d'une immense forêt notre Parisien, qu'accompagnait un domestique hottentot. Après avoir payé au Hollandais le prix du voyage, Baumier s'aperçut qu'il ne lui restait plus que vingt francs pour toute fortune. En revanche, il possédait deux fusils, une paire de pistolets, un sabre et force munitions. Christophus, le Hottentot, qui portait ces munitions, trouvait même qu'il y en avait beaucoup trop.
En quinze jours, notre héros tua huit serpents, unporc-épic, un steinbok et deux springboks (variétés d'antilopes). Trouvant que les
serpents étaient beaucoup trop nombreux relativement aux antilopes, et que la cuisine de son nouveau maître était mal servie, Christophus quitta furtivement Baumier endormi. Il emporta naturellement l'un des fusils, pour conserver sans doute un souvenir de son maitre; mais il eut la délicatesse de laisser presque toutes les munitions.
Charles se trouva seul dans un pays inconnu.
À défaut d'autres qualités, il avait du courage. Il continua à chasser, en marchant tout droit devant lui.
Brisé de fatigue, mal nourri, et n'ayant pour abri que le feuillage des arbres, Baumier maigrissait et se désolait. Pour comble de malheur, il ne rencontrait pas un seul éléphant. En revanche, un keitloa (rhinocéros noir à deux cornes), qu'il avait blessé, le renversa et faillit le tuer. Tous deux restèrent étendus côte à côte, le rhinocéros mort et le chasseur évanoui. En ouvrant les yeux, Baumier aperçut autour de
lui une cinquantaine de -petits êtres hideux, et presque nus, dont la courte chevelure crépue ressemblait à la laine d'un mouton. Ces affreuses créatures étaient armées d'arcs et de flèches de petite dimension. Cinq ou six portaient des assagaies ou javelots. C'étaient des Bushmen, sauvages vagabonds qui vivent de pillage. Ils commencèrent par dépouiller complètement le malheureux Français, qu'ils laissèrent nu comme un ver. Sachant que les flèches des Bushmen sont empoisonnées, Baumier n'eut garde de résister. Puis, ils commencèrent à dépecer le keitloa. Leur intention bien arrêtée était de tuer le chasseur; mais ils comptaient l'employer auparavant comme bête de somme, et lui faire porter les morceaux du rhinocéros jusqu'à la caverne qui servait de retraite à ces bandits à peau brune. Un détachement de boërs du voisinage était en ce moment à la recherche des Bushmen, qui leur avaient volé des bestiaux. Ils arrivèrent à Pimproviste, surpri-
rent les sauvages, et les fusillèrent sans pitié. Sept ou huit Bushmen, tout au plus, parvinrent à s'échapper.
On délivra Baumier. Il ne put retrouver ni ses vêtements, ni ses armes, ni son argent.
Faute de mieux, il dut s'affubler des habits d'an gigantesque boër tué dans le combat.
Le chef des boërs s'appelait Adam Roschoff.
C'était un propriétaire des environs. Il questionna Baumier, d'abord en hollandais, puis en anglais. Par bonheur pour le jeune homme, il comprenait un peu cette dernière langue. Il raconta au boër une partie de son histoire, et lui avoua qu'il ne savait que devenir. Roschoff l'écouta tranquillement, lança vers le ciel cinq ou six bouffées de fumée, rechargea sa pipe, et finit par offrir à Charles de le prendre pour domestique. Baumier rougit d'indignation et refusa. Le boër alluma silencieusement son tabac et s'éloigna.
Resté seul, Baumier fît de tristes réflexions.
— Que vais-je devenir? se domandn-t-il.
Au moment de se séparer des boërs, il se posa une dernière fois cette terrible question. Ne pouvant y répondre d'une manière satisfaisante, il fit un effort de courage et courut trouver Adam Roschoff pour lui déclarer qu'il acceptait sa proposition.
On arriva à Weizberg, l'habitation de Roschoff. Une grande jeune fille, au teint un peu hâlé, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, vint au-devant des boërs. C'était Clara, la fille unique de Roschoff. Elle embrassa son père et jeta un regard étonné sur Baumier, toujours affublé de la défroque du gigantesque boër.
Clara était une enfant gâtée, fort mal élevée, comme les neuf dixièmes des filles de boërs, très-fantasque, et de manières un peu communes. En voyant le grotesque accoutrement de Baumier, elle se prit à rire aux éclats. Les boërs firent chorus. Par esprit d'imitation, les Hottentots se mirent de la partie. Charles rougit jus-
qu'au blanc des yeux de honte el de colère. II crut qu'on insultait à sa triste situation. En cela, il avait tort. Les boërs riaient bêtement et comme des gens grossiers, mais sans aucune arrière-pensée de froisser leur hôte.
Un grand et beau garçon de vingt-trois à vingt-quatre ans, nommé Servàas Burgieter, se distinguait surtout par ses bruyants éclate de rire. Il causait avec Clara et lui montrait du doigt le pauvre Français. Si ce dernier n'avait pas été si faible et si épuisé, il serait tombé à coups de poing sur les rieurs. Il en voulait surtout à la jeune fille et à Burgieter. Il baissa la tête et les larmes lui vinrent aux yeux. Les boërs s'arrêtèrent, tout étonnés de cet excès de sensibilité, dont ils ne comprenaient pas le motif.
On servit bientôt le dîner. Baumier fut placé entre deux boërs, qui lui versèrent force rasades avec une sorte de bienveillance à la fois brusque et cordiale.
Le soir même, les boërs étrangers quittèrent Weizberg. Servàas Burgieter, seul, y resta encore cinq ou six jours. Le jeune Hollandais faisait évidemment la cour à Clara Roschoff.
Baumier avait pris en grippe ce Patagon à la démarche pesante, aux joues blafardes et à la parole empâtée. Son gros rire produisait sur Charles l'impression désagréable que nous éprouvons lorsqu'une charrette chargée de longues barres de fer passe auprès de nous. De son côté, le Hollandais regardait notre compatriote de fort mauvais œil. Il ne perdait jamais une occasion de faire remarquer à Roschoff et à sa fille les maladresses du jeune Français.
Il faut avouer, du reste, que Charles faisait un assez mauvais domestique. Aussi peu habitué au travail qu'à l'obéissance, il ne pouvait s'assujettir à sa nouvelle position. Puis, au lieu de profiter de son instruction pour se rendre utile, Baumier, froissé par l'accueil qu'on lui avait fait à Weizberg, se drapait dans sa dignité,
et se contentait de remplir mécaniquement les travaux qui lui étaient commandés. Il lui eût été très-facile de conquérir les bonnes grâces de Clara. Au lieu de cela, il lui gardait rancune de ses éclats de rire, et affectait de ne jamais lui adresser la parole.
Le hasard vint à son aide. Un jour que Charles écrivait en France, Roschoff remarqua que son domestique avait une fort belle écriture. Il le chargea aussitôt de tenir les comptes de la maison, comptes fort simples, du reste, car ils se réduisaient au dénombrement des troupeaux, qui ne comprenaient pas moins de vingt-cinq mille têtes de bétail. Tout en flânant jadis dans les ateliers de son père, Baumier avait pris quelques notions du métier d'ébéniste. Il s'en servit pour raccommoder quelques meubles, et pour se fabriquer à lui-même un petit mobilier qui excita l'admiration et l'envie de Clara. C'était là une belle occasion de se concilier les bonnes grâces de la jeune fille; mais Baumier fit la
sourde oreille. Il fallut qu'un ordre formel de Roschoff obligeât Charles à fabriquer pour Clara des meubles pareils aux siens.
Peu à peu, cependant, Baumier devint à Weizberg une sorte d'intendant et de contremaître. Roschoff ne pouvait se passer de lui, ce qui ne l'empêchait pas de le rudoyer à l'occasion et de lui faire sentir fort durement sa position de domestique. L'orgueil du boër se dédommageait ainsi d'une supériorité qu'il ne voulait pas s'avouer, mais qu'il reconnaissait instinctivement. Quant à Clara, comme tout le monde prévenait ses moindres désirs, elle était fort mécontente du peu d'égards que lui témoignait le nouveau serviteur de son père.
Un jour, Servâas Burgieter arriva à Weizberg. Clara, assez nonchalante d'habitude, lui fit un accueil charmant. C'était toujours lorsque Baumier se trouvait présent que la jeune fille se montrait aimable envers le boër. Ce dernier recevait les prévenances de Clara avec la plus
grande tranquillité et comme une chose toute naturelle. Quant à Baumier, il ne paraissait même pas s'en apercevoir.
Pendant que Servàas était encore à Weizberg, un colon anglais qui demeurait dans le voisinage, c'est-à-dire à une vingtaine de lieues tout au plus, vint inviter les Roschoff à la noce d'une de ses filles. Les hôtes de Weizberg se trouvaient naturellement compris dans l'invitation. Il en fut de même de Baumier, car celui-ci avait eu l'occasion de rendre divers petits services à des voisins, soit comme écrivain, soit surtout comme ébéniste, et chacun commençait à le rechercher.
Le premier jour de la semaine suivante, Roschoff et sa fille, Burgieter, Baumier et quelques autres boërs partirent ensemble pour New-Garden, où demeurait la jeune mariée. Les voyageurs étaient répartis, deux par deux, dans d'immenses chariots à quatre roues, traînés chacun par quatre chevaux que leurs drivers
(conducteurs) menaient à grandes guides et à toute vitesse dans les plus affreux chemins* Grâce à l'adresse merveilleuse que déploient les Hollandais et les Hottentots à ce genre d'exercice, on arriva sans eucombre à New-Garden.
En quittant le cap, Baumier y avait laissé une caisse contenant quelques vêtements qui lui eussent été fort inutiles dans ses expéditions au milieu des forêts. Un boër du voisinage avait eu la complaisance de rapporter cette caisse au jeune Français. Tout heureux de retrouver ces souvenirs d'un temps plus prospère, Baumier emporta la caisse à New-Garden. Il fit une toilette complète et se mit en vrai gentleman. Clara ne lavait jamais vu que sous ses grossiers habits de travail. Elle faillit ne pas le reconnaître, lorsqu'il arriva dans la salle où tous les convives se trouvaient réunis.
L'entrée de Baumier fit sensation. Les jeunes filles regardèrent avec curiosité ce domestique, mieux habillé que son maître. Les jeunes gens
ricanaient et cherchaient à critiquer le nouveau venu. L'élégance relative de Baumier valut à Clara mille compliments ironiques ou sincères. Cela mit la jeune fille d'autant plus de mauvaise humeur que, suivant son habitude, Charles ne semblait faire aucune attention à elle. En véritable enfant gâtée, elle se plaignit à son père. Le bonhomme lui rit au nez et l'envoya promener.
Après dîner , on se mit à danser. 11 n'y avait pour tout orchestre qu'un malheureux Hottentot qui jouait du violon. On arrosa si bien l'archet du virtuose, que le Hottentot finit par tomber ivre mort. Tandis qu'on travaillait à le dégriser, Baumier, qui voyait le désespoir des jeunes filles, prit le violon et joua quelques contredanses. Ce n'était pas un Paganini, tant s'en fallait ; il n'allait pas toujours en mesure, et, sur cinq notes, il en faisait généralement quatre fausses ; mais les boërs ne sont pas tout à fait aussi exigeants que les abonnés de l'Opéra.
Le talent de Baumier mit le comble à son succès auprès des femmes. Naturellement, il n'en déplut que davantage aux fashionables de l'endroit : car il y a des fashionables partout.
Leurs costumes varient suivant leur classe et leur pays, mais leurs prétentions et leurs jalousies restent toujours les mêmes. Excité par Clara, Servâas Burgieter se distingua par sa grossièreté envers le jeune Français. Il semblait faire exprès de le heurter à chaque instant. Puis il se mettait à rire d'un air insolent, lorsqu'un coup de sa robuste épaule avait envoyé le Français trébucher avec sa danseuse contre quelque autre couple.
Peu patient de sa nature, et fort mal disposé d'ailleurs pour le jeune boër, auquel il gardait rancune, Baumier ne tarda pas à se fâcher. Au premier abordage qui eut lieu entre lui et le Hollandais, il repoussa Burgieter par un vigoureux coup de coude. Servàas répondit, courrier pour courrier, par une bourrade qui faillit ren-
verser le jeune Français. Puis, comme Baumier levait la main, il le saisit tout à coup par la cravate et par la ceinture de son pantalon, et l'enleva de terre comme il eût fait d'un enfant. Les autres boërs se mirent à rire. Baumier, furieux, profita de sa position pour appliquer de chaque main un soufflet retentissant sur les joues rebondies de son adversaire. Ce dernier le lâcha brusquement et tomba dessus à coups de poing. Les femmes s'enfuirent en criant. Les jeunes gens firent cercle autour des combattants. Burgieter était évidemment bien plus fort que son rival. Quoique celui-ci fût plus agile, le résultat du combat ne semblait pas douteux. Le violon n'était pas cependant le seul talent de société que possédât Baumier. Durant sa folle jeunesse, fier de sa force physique et de son adresse, il avait beaucoup fréquenté les salles d'escrime, de canne et même de boxe française, c'està-dire de chausson, si le lecteur veut bien me permettre d'employer l'expression con-
sacrée. Dans cette circonstance, il mit à profit ses anciennes études. Un déluge de coups de pied et de coups de poing arriva de tous les côtés à la fois sur le Hollandais abasourdi. En vain ripostait-il avec une force qui eût assommé un bœuf; ses coups furieux portaient dans le vide, ou ne rencontraient que les pieds et les poings du jeune Français. Ivre de rage et la figure en sang, le boër se jeta sur Baumier pour le saisir à bras-le-corps. Un coup de poing et un croc-en-jambe adroitement combinés renversèrent Burgieter sur le sol. Alors cinq ou six de ses amis se jetèrent à la fois sur Baumier; d'autres s'interposèrent. Une réaction s'opérait en faveur du Français. Les vieillards parvinrent enfin à pénétrer jusqu'aux combattants et les séparèrent. A peine debout, Servàas saisit son roër (long fusil à un coup) et ajusta son adversaire. Roschoff détourna le coup. On emmena le boër, qui saignait comme un bœuf, et les danses recommencèrent aussitôt. Dans ces
pays à demi sauvages, une querelle est chose si commune, qu'on l'oublie bien vite.
L'honneur du combat resta néanmoins à Baumier. La force physique et l'adresse étant les qualités que les boërs estiment le plus, la victoire du jeune Français lui valut un redoublement de considération.
La danseuse de prédilection 9 de Baumier était la sœur de la mariée, jeune et jolie Anglaise de dix-sept à dix-huit ans. Au moment où Charles allait l'inviter pour la cinquième ou sixième fois, Clara s'approcha de Baumier et lui dit d'un ton délibéré :
— Charles, je devais danser avec Burgieter. Puisque vous êtes cause qu'il ne vient pas, vous allez le remplacer et danser avec moi.
— J'ai promis, murmura Baumier.
— Ce n'est pas vrai ! riposta la jeune fille; vous alliez inviter Suzannah..., pour la septième fois au moins, je pense. Eh bien ! vous l'inviterez plus tard, voilà tout. Allons, venez.
Baumier la suivit en grommelant. Les trois premières figures se passèrent sans qu'il ouvrit la bouche. Il est vrai que la plupart des autres danseurs en faisaient autant; mais Clara, qui avait vu Baumier causer gaiement avec la mariée, ainsi qu'avec Suzannah, fut très-mécontente de son silence.
— En vérité, dit-elle avec humeur, je voudrais bien savoir pourquoi vous avez invité jusqu'ici tout le monde, excepté moi. Il me semble que vous auriez dû commencer par la fille de votre maitre...
— Mademoiselle, répondit Charles, froissé dans son orgueil , mynheer Roschoff me paie pour surveiller ses troupeaux et tenir ses comptes; mon travail ne s'étend pas plus loin.
Elle frappa du pied avec toute l'impatience d'une enfant mal élevée.
— Ainsi vous ne m'auriez pas invitée ? repritelle.
— Je n'aurais pas osé, dit Charles avec une nuance de raillerie. Un domestique inviter sa maîtresse !
— Vous savez bien que c'est l'usage ici, répondit-elle avec vivacité. Ce n'est pas ce motif. Cela vous ennuie, de danser avec mou La preuve, c'est que vous ne me dites pas un mot, tandis que vous causiez avec toutes vos autres danseuses.
— Moi ? dit Baumier.
— Oui, vous. A Weizberg, chacun cherche à m'èlre agréable ; vous, au contraire, vous êtes complaisant pour tout le monde, excepté pour moi. Dès que j'arrive quelque part où vous êtes, vous vous sauvez.
— Dame, fit Baumier, c'est bien naturel. Vous
ne songez qu'à me gronder ou à me faire gronder par votre père.
— Vous avez toujours l'air si bourru envers moi !
— Je suis triste, voilà tout.
— Pourquoi ne m'avoir pas confié vos chagrins dès le premier jour de votre arrivée ?
— Votre accueil n'était pas de nature à m'encourager.
— Comment une de vos compatriotes vous aurait-elle donc accueilli?...
— Envoyant arriver un malheureux étranger, épuisé de fatigue, de misère et de faim, une Française aurait couru le consoler et lui adresser quelques bonnes paroles : au lieu de lui rire au nez, comme vous l'avez fait, vous et Burgieter.
Clara baissa la tète et rougit. En dépit de son manque complet d'éducation, un instinct secret lui disait que Baumier pouvait bien avoir raison. Elle devint toute pensive. Absorbée par ces
réflexions d'un genre si nouveau , Clara laissa achever le quadrille sans avoir repris la parole. A l'instant de quitter Baumier, elle lui serra tout à coup la main, et lui dit les larmes aux yeux:
— Charles, je crois que j'ai eu tort, en effet. Je suis bien fâchée de vous avoir fait de la . peine, mais je vous jure que je riais sans mauvaise intention.
Touché du ton ému avec lequel la jeune fille avait prononcé ces paroles, Baumier resta tout I embarrassé pour y répondre. Une espèce d'à- \ mour-propre l'empêchait de laisser voir son ' émotion. '
— Est-ce que vous m'en voulez encore? lui dit Clara, qui se méprit sur la cause de son silence.
— Non certes ! s'écria-t-il.
— Bien vrai?
*— Je vous le jure!
— Et maintenant, vous danserez et vous causerez avec moi?
— De grand cœur, Clara. Voulez-vous m'accorder, non pas le prochain quadrille, mais l'autre ?
— Avec qui dansez-vous le premier?... avec Suzannah, sans doute?
— En effet.
— Ah !... elle vous plait donc beaucoup ?
— Je la trouve charmante.
Clara garda un moment le silence.
— J'espère bien que nous partirons demain, reprit-elle bientôt avec un accent d'humeur.
— Déjà? fit Baumier.
— Sans doute. Moi d'abord, je suis fatiguée et je m'ennuie ici...; puis...
Elle s'arrêta brusquement en voyant que Charles regardait d'un autre côté. .
— Allez donc prendre votre danseuse, lui dit-elle avec un mouvement d'impatience. Vous
— Pourquoi pas? dit la Hollandaise, exaspérée par le ton provocant de Suzannah. Pourquoi pas? Si mon père paie des gages à Charles, ce n'est pas pour que celui-ci travaille pour d'autres que pour nous.
Baumier rougit de colère et de confusion.
— Mon engagement avec Adam Roschoff expire dans quatre mois, dit-il en faisant un effort pour se contenir. Dussé-je mourir de faim, je ne le renouvellerai pas. Je vous promets, miss Suzannah, qu'à cette époque, du moins, vous aurez votre coffret.
— Ne craignez pas de rester sans place, repartit Suzannah. Mon père et mon oncle Heindrick ne demanderont pas mieux que de vous prendre à leur service.
— Allons, Venez donc, Charles ! fit Clara avec impatience.
Baumier sortit avec elle. Ils arrivèrent aux chariots sans que le jeune Français eût prononcé une seule parole. Déjà repentante de son mou-
vement de colère, la Hollandaise cherchait maintenant à apaiser le ressentiment de Charles.
D'autant plus froissé de l'humiliation qu'il venait de subir, qu'elle avait eu la jolie Suzannah pour témoin, Baumier travaillait silencieusement à disposer les chariots pour la route, et ne répondait que par monosyllabes aux questions indirectes par lesquelles Clara cherchait à engager la conversation.
Le lendemain, pendant tout le chemin, il resta sombre et renfrogné. Quant à Roschoff, il dormait, ou causait avec un autre boër qui faisait route avec les autres habitants de Weizberg.
Quelques jours s'écoulèrent. La petite excursion que Baumier venait de faire avait eu cela de mauvais pour lui, qu'elle avait réveillé dans son esprit des souvenirs et des désirs qui lui rendaient maintenant plus amère une position à laquelle il avait fini par s'habituer. À New- Garden, libre de toute occupation, il avait vécu en gentleman. De retour à Weizberg, il lui fallut
reprendre ses travaux et redevenir domestique. Roschoff n'était certes pas un méchant homme, mais il était violent et grossier. Même dans ses moments de bonne humeur, il avait des boutades qui froissaient le jeune Français, sans que le boër s'en doutât aucunement.
Le plus grand bonheur de Baumier était de se retirer dans quelque endroit écarté pour rêver à cette France, qu'il avait quittée avec tant de joie et vers laquelle se portaient maintenant tous ses rêves. Aussi, maudissait-il intérieurement la pauvre Clara, qui venait à chaque instant le déranger.
N'osant avouer le véritable motif qui l'attirait vers Baumier, elle inventait les prétextes les plus absurdes pour avoir occasion de causer avec le jeune Français. Elle avait cependant beaucoup plus d'intelligence que la plupart de ses compatriotes, mais, faute d'exercice, son esprit était lent et paresseux. Il lui manquait surtout ce tact tout particulier C[ue la
vie de société développe chez les Européennes. Puis, son caractère d'enfant gâtée et de maitresse absolue, et peut-être aussi de femme jalouse, se trahissait de temps en temps par des mouvements d'impatience et de colère, sur les motifs desquels Baumier, prévenu contre elle, se méprenait complètement. Pleinement convaincu que la jeune Hollandaise ne cherchait qu'à lui imposer un surcroit de besogne et à le faire punir par Roschoff, il interprétait en mal toutes les démarches de Clara à son égard. La timidité gauche et maladroite de la jeune fille entretenait Charles dans son erreur.
Un matin , Roschoff partit à cheval à la pointe du jour pour aller inspecter ses troupeaux. Baumier se hâta d'achever la tâche que le boër lui avait laissée en partant. Puis, saisissant quelques journaux français qu'un trader . (commerçant ambulant) lui avait vendus la veille, il s'enfonça dans un bois de yezerhout (bois de fer), situé non loin de l'habita-
lion. Dix minutes après , il s'asseyait sur la mousse, à côté d'une fontaine, et se mettait à dévorer les journaux qui lui parlaient de son pays.
Il régnait une de ces chaleurs lourdes et suffocantes qui annoncent l'orage, et dont l'influence se fait sentir même aux organisations les moins impressionnables et aux caractères les plus égaux. Baumier avait à peine commencé sa lecture, qu'une forme humaine se dressa devant lui. Il leva les yeux et reconnut Clara. Elle tenait à la main une poignée en cuivre qu'elle venait d'arracher de son armoire après de laborieux efforts.
— Que me voulez-vous? demanda Baumier, qui ne put retenir un geste d'impatience et d'humeur.
Cette brusque réception acheva de déconcerter la pauvre fille.
— Tout à l'heure, dit-elle en cachant son embarras sous un ton de brusquerie, tout à
l'heure, en ouvrant l'armoire de ma chambre, la poignée m'est restée dans la main.
— Eh bien ?
— Dame, je venais vous demander de la raccommoder...
C'était la cinquantième fois au moins depuis huit jours que Clara venait ainsi relancer, comme on dit, le jeune Français sous les plus absurdes prétextes. Cette fois, poussé à bout par cette persécution incompréhensible pour lui, il ne put contenir son impatience.
— En vérité, Clara, s'écria-t-il , vous avez donc juré de me tourmenter?
— Mais, Charles, balbutia Clara toute confuse, je vous assure que cette poignée... Tenez, voyez plutôt.
— Au diable soient votre armoire et sa poignée ! s'écria le pauvre garçon exaspéré. Clara, si je n'étais soutenu par l'idée que mon engagement avec votre père finit dans trois mois et que je pourrai bientôt quitter votre infernal pays, je
crois que je nie ferais sauter la cervelle, tant vous me rendez la vie dure par vos tracasseries.
Il tourna le dos à la jeune fille, et se prit le front entre les deux mains avec la pantomime habituelle aux gens exaspérés.
Déconcertée par ce rude accueil, frappée au cœur par les réponses de Charles, et plus encore peut-être par l'annonce de son départ, Clara resta abasourdie, sans trouver un mot à répondre. Lorsqu'elle ouvrit la bouche pour parler, elle sentit que les larmes allaient lui couper la parole, et elle s'éloigna précipitamment. A peine avait-elle fait cinquante pas, qu'elle éclata en sanglots d'autant plus violents, qu'elle les avait plus longtemps comprimés.
Cette petite scène avait eu pour témoin invisible Jacobus Oubana, un des serviteurs holtentots de Weizberg. Sans entendre les paroles de Baumier, il en avait aisément compris le sens à. ses gestes, ainsi qu'à la violence avec laquelle Charles avait jeté à terre la malencontreuse poi-
gnée d'armoire. Jacobus suivit Clara de loin. Au moment où la jeune fille, tout éplorée, traversait un sentier, elle se trouva nez à nez avec son père.
— Qu'as-tu donc, ma pauvre enfant? s'écria le boër, étonné de la profonde douleur de sa fille.
Au lieu de répondre, Clara se sauva à toutes jambes et s'enfonça dans le bois. Roschoff, étant à cheval, ne put la suivre. Comme il regardait autour de lui, il aperçut Jacobus qui débouchait dans le sentier.
— Oubana, sais-tu ce qui est arrivé à ma fille ? demanda-t-il au domestique.
Bavard comme tous les Hottentots, et d'ailleurs fort jaloux du serviteur européen, Jacobus s'empressa de raconter, avec force exagérations, la scène dont il venait d'être témoin. Adam, furieux, jeta la bride de son cheval au Hottentot, et courut trouver Baumier. Peu s'en fallut que, dans le premier élan de sa colère, il ne frappât le jeune Français. Une sorte de respect que
Charles inspirait au grossier boër, à Pinsu même de celui-ci , arrêta seul la main déjà levée du Hollandais. En revanche, il accabla Charles de reproches et d'injures.
Des larmes de colère et d'humiliation brûlaient les yeux de Baumier, mais il ne répondit pas un mot. Exaspéré de ce silence qui lui imposait malgré lui, Roschoff chercha une punition à infliger à son domestique.
— Charles, reprit-il enfin, avec force invectives et jurons qu'on nous permettra de ne pas reproduire, j'ai dit aux ouvriers qui travaillent au kraal (sorte de parc aux bestiaux) d'Om- Stény que je leur enverrais d'autres haches, et des pioches ; prenez au magasin le paquet d'outils placés sur l'établi. Portez-les tout de suite à Om-Stény . Vous ferez la route à pied. J'entends que vous soyez de retour à sept heures, pour le souper.
Une distance d'au moins quatorze milles (environ cinq lieues) séparait Weizberg de l'endroit
que Roschoff venait de désigner. Il était déjà près de midi. Bauraier avait donc à faire dix lieues en moins de sept heures, par une chaleur affreuse et avec un énorme fardeau. Il y avait de quoi tuer un Européen. Baumier dédaigna, néanmoins, de se plaindre et de réclamer. Il s'achemina vers le magasin, y prit les objets qu'on lui avait désignés et se mit en* route pour Om-Stény.
Un soleil ardent et pour ainsi dire corrosif, dont nous ne saurions nous faire une idée en Europe, dardait en plein sur la tête du jeune homme, et le faisait beaucoup souffrir. Au bout de deux lieues, le pauvre garçon, ruisselant de sueur et respirant à peine, fut obligé de s'arrêter un instant à l'ombre d'un bouquet d'arbres
Il s'étendit par terre, cl, serrant entre ses deux mains son front brûlant, il pria Dieu de le faire mourir. Tout à coup, il entendit le galop de deux chevaux. Il se leva brusquement et se hâta d'essuyer les larmes qui couvraient sa figure. Clara Roschoff apparut presque aussitôt dans le sentier. Montée sur un des chevaux de l'habitation, elle en tenait un second par la bride.
— Enfin, je vous trouve, mon pauvre Charles ! s'écria-t-elle en sautant à terre. Mon Dieu, que vous avez chaud et que vous devez souffrir ! Je vous ai amené un cheval ; mon père n'en saura rien.
Elle prit son mouchoir et voulut essuyer le front ruisselant de Baumier. Dans la disposition d'esprit de ce dernier, il ne pouvait manquer de prendre pour une raillerie ou pour un piège cet intérêt si singulier de la personne même qui venait de le faire punir. Il écarta la main de Clara, reprit son lourd fardeau d'outils et se remit silencieusement en marche.
La jeune Hollandaise, confuse et douloureusement froissée, le suivit tristement. A la fin, la pauvre fille ne put résister à son chagrin : elle éclata en sanglots.
— Charles ! s'écria-t-elle, que vous ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi?
Il regarda d'un air stupéfait la jeune fille, qui joignait les mains et pleurait comme une Madeleine. En dépit de ses préventions et de sa colère, il se sentit ému.
— Mon Dieu ! Clara, dit-il enfin, je ne comprends rien à votre chagrin. Il me semble que ce serait plutôt à moi de vous demander pourquoi vous m'en voulez, et pourquoi vous cherchez toujours à rendre plus pénible encore ma triste position/
— Moi ! s'écria Clara stupéfaite, moi !... Oh ! Charles, comment avez-vous pu vous figurer cela? moi qui donnerais tout au monde pour vous éviter un chagrin !
— En vérité, je ne m'en serais guère douté,
reprit-il avec un peu d'amertume. N'est-ce pas vous qui tout à l'heure encore avez excité contre moi la colère de votre père, en lui racontant ce qui venait de se passer entre nous?
— Mon Dieu! mon Dieu! répéta la pauvre fille en joignant les mains, vous me croyez donc bien méchante? Je vous jure devant Dieu que je n'ai pas dit un mot de cela à mon père. C'est ce maudit Jacobus Oubana, qui nous avait sans doute entendus. Au nom du ciel, Charles, croyez-moi... ! bien vrai, ce n'est pas moi qui...
Les larmes l'interrompirent. Elle se laissa tomber sur le gazon et se mit à sangloter. Cette fois, et en dépit des apparences, Baumier sentit qu'elle disait la vérité. Il regretta ses injustes reproches. Il jeta ses outils à terre, s'agenouilla près deClara, qui pleurait toujours, et fit de son mieux pour la consoler. Quelques paroles échappées au trouble et à la profonde émotion de la pauvre enfant firent enfin deviner la vérité au jeune Français.
— Voyons, Clara, lui dit-il calmez-vous; je vois bien que j'avais tort de vous regarder comme mon ennemie.
— Moi, votre ennemie! s'écria-t-elle; moi, qui ne pense qu'à vous... Et pourtant, Dieu sait comment vous me traitez ! Chaque fois que je m'approche de vous et que je vous adresse la parole, vous me recevez si durement!... Je sais bien que je ne suis pas belle comme les femmes de votre pays, et que je n'ai ni leur esprit ni leur éducation, mais enfin ce n'est pas ma faute, et jamais vous n'en trouverez qui vous aime plus que moi...
Toute honteuse de l'aveu qui venait de lui échapper, la pauvre Clara se cacha la tête dans les deux mains et se remit à pleurer.
Charles s'assit à côté d'elle, écarta doucement les mains de la jeune fille et les porta toutes deux à ses lèvres par un mouvement rempli de reconnaissance et de tendresse. Clara rougit d'abord et devint ensuite toute pâle. Elle re-
garda timidement le jeune homme, et laissa retomber sa tête sur l'épaule de Baumier.
— Bonne Clara, combien j'étais injuste envers vous! lui dit affectueusement le jeune Français.
— Ainsi, vous ne me haïssez pas, comme je le croyais î murmura-t-elle.
— Non certes ! Maintenant, au contraire, je vous aime de tout mon cœur.
— Autant que Suzannah? reprit-elle avec une anxiété qu'elle s'efforça vainement de dissimuler sous un sourire.
— Bien plus que Suzannah !
— Vrai?
— Je vous le jure, ma bonne Clara !
— Oh ! que je suis heureuse ! s'écria-t-elle. | Quelque chose, cependant, manquait au bon- i
heur de Clara. Quoique fort inhabile à pénétrer les secrets du cœur humain, elle sentait confusément, et par une sorte d'instinct, la différence qui existait entre l'affection que Charles lui té-
moignait et l'amour qu'elle-même éprouvait pour lui.
En qe moment, en effet, le cœur du jeune Français, si longtemps isolé et froissé, débordait de reconnaissance et d'affection ; mais là se bornaient les sentiments que lui inspirait Clara. Si des idées d'amour et de mariage se présentaient à son esprit, ce n'était que comme un rêve dont il ne savait même pas s'il devait demander la réalisation. On ne pouvait attribuer son hésitation à un sentiment d'intérêt ni d'ambition. La fortune du père de Clara était, en effet, considérable relativement à celle de Charles, qui ne possédait rien au monde. Seulement , le malheur ayant habitué Baumier à réfléchir, il envisageait sérieusement la situation. En ce moment, il se demandait si lui-même se sentait capable de renoncer pour jamais à la France, et d'aimer assez Clara pour que, dans la suite, ni elle ni lui n'eussent à se repentir de leur mariage.
Clara se figura que le silence du jeune homme
provenait d'indifférence ou d'ennui. Elle se reprit bientôt à pleurer. Voyant qu'elle se méprenait sur les sentiments qu'il éprouvait maintenant pour elle, Charles prit le parti de lui ouvrir sincèrement son cœur. La pauvre fille le remercia de sa franchise avec tant d'effusion et de naïve tristesse, qu'à son tour Charles sentit ses yeux se remplir de larmes. Au moment où il allait répondre à la jeune Hollandaise, les pas de trois chevaux lancés au galop retentirent dans le lointain. Clara se jeta dans le bois et se cacha derrière un buisson ; mais elle n'eut pas le temps d'emmener les deux chevaux. Bientôt trois Hottentots à cheval arrivèrent à côté de Baumier. L'un d'eux était Jacobus Oubana ; il s'approcha du jeune Français.
— Que me veux-tu ? lui demanda ce dernier.
— Le baâs (maître) s'est aperçu qu'il manquait deux chevaux, dit le Hottentot d'un air insolent. Il a pensé que vous les aviez emmenés, malgré sa défense. Il m'a envoyé avec mes ca-
marades pour les reprendre et les ramener à Weizberg.
— Les voilà, répondit Charles en montrant les deux étalons ; je n'en ai monté aucun.
— Pourquoi les avez-vous emmenés, alors?
fit Jacobus, tout orgueilleux de la mission dont on l'avait chargé.
Baumier se retourna si brusquement, que le Hottentot fit un bond en arrière.
— Drôle ! s'écria le jeune Français, dont les yeux étincelaient, qui t'a donné le droit de me questionner? Tais-toi et va-t'en.
Les Hottentots prirent les deux chevaux et repartirent à fond de train. Dès qu'ils eurent disparu, Clara sortit du bois.
— Comment allons-nous faire, maintenant?
dit-elle d'un ton désolé.
— Mon Dieu, ma bonne Clara, répondit Charles, il n'y a qu'un parti à prendre : vous allez retourner tout doucement à Weizberg, et
moi, je vais continuer ma route pour Om- Stény.
— Sous ce soleil, et chargé comme vous Têtes, il y a de quoi vous tuer ! répondit-elle.
— Bah! dit-il en affectant une gaieté qu'il était loin d'éprouver, je suis plus robuste que vous ne le croyez. Adieu, ma bonne Clara ; je suis bien heureux de l'explication que nous venons d'avoir ensemble, et je vous aime de tout mon cœur.
— Je vous accompagnerai jusqu'à Ora-Slény, dit Clara en se levant. C'est moi qui suis cause de cette cruelle corvée, et je veux la partager.
Charles eut beau gronder et supplier, la jeune Hollandaise persista dans sa résolution. Force fut à Baumier de la laisser marcher à côté de lui. Bientôt même, elle voulut prendre une partie des outils dont le poids écrasait son compagnon de route. Cette fois, ce fut au tour de celui-ci de rcwter.
Bien que l'habitation de Roschoff fût située
presque au milieu des bois, il n'y avait que fort peu d'ombre sur le chemin de Weizberg à Om- Stény. C'est pour cela que le boër l'avait donné à parcourir à son domestique. Malgré les souffrances que causait aux deux jeunes gens leur marche rapide à l'ardeur d'un soleil dévorant, ils arpentaient la route avec une sorte de gaieté. Charles faisait de son mieux pour distraire la pauvre Clara, dont le dévouement le touchait profondément. Quant à Clara, elle riait et pleurait tour à tour. L'amour et peut-être aussi la souffrance transformaient complètement cette nature, en apparence lourde et lymphatique. S'il n'y avait eu qu'elle à souffrir, elle se fût trouvée tout heureuse. La pauvre fille trahissait quelquefois les secrètes pensées de son cœur par des paroles et des attentions si touchantes, que Baumier en était ému jusqu'au fond de rame. Il saisissait alors la main de la Hollandaise et la serrait dans les siennes, ou la portait à ses lèvres. Ce muet témoignage d'affection et de re-
connaissance gonflait de bonheur le coeur de la jeune fille.
Quelque diligence qu'eussent faite les deux jeunes gens, ils ne purent regagner Weizberg qu'à sept heures et demie. Roschoff, dont la colère avait eu le temps de s'apaiser, regrettait déjà l'épreuve, trop pénible pour un Européen, à laquelle il avait condamné le jeune Français. L'orgueil l'empêchant de s'avouer ses remords, il épancha sa mauvaise humeur sur Jacobus, qui vint maladroitement lui raconter son expédition... Au lieu d'éloges, le Hottentot ne reçut que des coups de jambok (sorte de cravache). L'absence de sa fille, au moment du souper, inquiéta vivement le boër.
Un serviteur mozambique vint enfin annoncer qu'il apercevait Baumier dans le chemin. Roschoff resta tout surpris en voyant arriver, avec I le jeune Français, sa fille Clara, dont la démarche j chancelante et la figure décomposée révélaient | la fatigue.
— Ne gronde pas Charles, dit-elle à son père, qui accourait au-devant d'elle. C'est moi qui l'ai retardé. Je te dirai tout.
Elle ge laissa tomber sur un banc et s'endormit tout à coup.
Malgré son caractère à la fois apathique et violent, Roschoff aimait sa fille. L'inquiétude le prit. I) oublia Baumier pour ne s'occuper que de Clara. Peut-être même n'était-il pas fâché de trouver un prétexte pour fermer les yeux sur le retard du jeune Français. Quand on chercha ce dernier pour le souper, on ne put le trouver. Brisé de fatigue et la tète en feu, il s'était réfugié dans une grange et dormait au milieu des bottes de paille. Quant à Clara, les servantes hottentotes la portèrent dans sa chambre, la déshabillèrent et la mirent au lit. Elle s'éveilla le lendemain matin avec une fièvre violente. Les émotions qu'elle avait éprouvées, plus encore peutêtre que le soleil et la fatigue, en étaient cause. Malgré le délire cjui commençait à s'emparer d'elle,
la pauvre fille trouva la force de tout raconter à son père. Mais, auparavant, elle lui fit jurer sur la Bible de ne pas gronder Baumier. Dans son délire, qui ne dura heureusement que deux nuits, elle répétait à chaque instant : — Mon père, ne gronde pas Charles ; c'est moi qui suis cause de tout.
Grâce à la robuste constitution de la jeune fille, son indisposition n'eut pas de suite. La maladie n'a guère de prise chez ces natures que purifient et fortifient la vie et le travail en plein air. Baumier fut moins heureux que sa compagne de route. Il avait d'ailleurs commis l'imprudence de boire, coup sur coup, plusieurs verres d'eau froide en rentrant à Weizberg. Il tomba sérieusement malade.
Tourmenté par sa fille, et cédant peut-être aussi à un remords secret, Roschoff fit demander le médecin le plus rapproché de l'habitation. Il fallut l'envoyer chercher à plus de trente lieues de Weizberg. Après avoir solidement dîné et cons-
ciencieusement examiné le malade, PEsculape remonta à cheval en hochant la tête d'un air tristement significatif. Cette fois, pourtant, l'événement donna un démenti aux sinistres prévisions du docteur, Baumier se rétablit tout à coup, au moment où tout le monde le croyait perdu* La première personne qu'il aperçut en recouvrant sa connaissance fut Clara, assise à son chevet. La pauvre fille ne l'avait pas quitté. Lorsque son père se mettait en colère et la forçait de se coucher, elle se relevait furtivement dans la nuit et venait s'installer près de son malade. Dans son délire, ce dernier parlait toujours de la France. Entraîné sans doute par le souvenir des plaisirs de sa folle jeunesse, il répétait continuellement le nom d'une actrice d'un petit théâtre qu'il avait eue jadis pour maîtresse.
Peu au fait des mœurs parisiennes, Clara se figura que cette Olympe, dont Charles parlait si souvent, était une jeune fille qu'il aimait.
Cette pensée désolait la pauvre fille. Lorsque
Baumier, touché du dévouement de cette bonne créature, la remerciait avec effusion, elle souriait tristement et détournait la tête pour lui cacher ses larmes.
Bientôt Charles put sortir et se promener dans les environs. Un jour qu'il était assis à l'ombre d'une sorte de tonnelle élevée dans le jardin, Roschoffvint s'asseoir à côté de lui. Le digne boër semblait fort embarrassé. On devinait sa perplexité, rien qu'à voir l'irrégularité des bouffées de fumée qu'il tirait de sa pipe avec plus de précipitation que d'habitude. Dix fois il ouvrit la bouche pour commencer la conversation, et dix fois il la referma sans avoir parlé.
— Charles, dit-il entin, je crois que le climat de notre colonie n'est pas bon pour vous. Pais, vous n'êtes pas fait pour rester domestique.
Cette vie-là vous tuerait tôt ou tard. Il vous faut retourner dans votre pays.
— La France est bien loin ! répondit Charles, et les voyages coûtent, cher.
— Hélas! oui, reprit Roschoff en poussant un gros soupir; mais je vous fournirai les moyens de regagner votre patrie. Quand vous partirez de Weizberg, je vous donnerai une centaine de bœufs. SoilàGrahamstown, soitàBeaufort, vous en tirerez toujours bien trois mille rixdales (environ 5,800 francs); avec cela, vous pourrez payer votre passage et vivre en France jusqu'à ce que vous ayez trouvé une occupation.
Charles baissa tristement la tête. Il devinait le véritable motif qui poussait Roschoff à désirer son départ; il lui en coûtait d'autant plus d'accepter l'argent que lui offrait le boër.
— Je vous remercie de votre généreuse proposition, dit-il enfin. Je n'ai aucune ressource : il me sera probablement impossible de jamais vous rembourser l'argent que vous m'offrez...
— Que diable voulez-vous! fil le boër. Prenez tout le temps qu'il vous faudra. Après tout, si je perds ces trois mille rixdales, tant pis ! Ainsi, e'est convenu?
— Quand faudra-t-il partir? demanda Baumier, dont le cœur était bouleversé par des sentiments tellement contradictoires, qu'il ne savait lui-même s'il devait se réjouir où se plaindre des dispositions du boër.
— Ces jours-ci, répondit Roschoff. Dès que vous serez rétabli..., la semaine prochaine, par exemple.
— Le plus tôt possible enfin, pensa Baumier.
Je comprends.
Encore un peu faible des suites de sa maladie, il avait, comme beaucoup de convalescents, une certaine peine à fixer ses idées. Tandis qu'il réfléchissait silencieusement à côté de Roschoff, qui continuait à fumer avec une précipitation insolite, un Hottentot s'approcha du boër.
— Mynheer Burgieter vient d'arriver, dit le Hottentot. Il demande le baàs.
Heureux de s'être débarrassé de la proposition qui lui coûtait tant à faire, Roschoff se hâta de suivre son domestique.
Baumier resta seul.
Jusqu'alors, il avait appelé de tout son cœur le moment de retourner en France. Maintenant, qu'on mettait à sa disposition le moyen de réaliser son désir, il se sentait oppressé par une vague tristesse et par un profond découragement.
Tandis que, le front appuyé contre un tronc de yezer-hout, il se perdait dans de tristes rêveries, la voix de Clara le fit tressaillir. La jeune fille s'approcha lentement et vint s'asseoir à côté de Charles.
En rencontrant le regard si doux, si affectueux de cette bonne et naïve créature, Charles éprouva une indicible sensation de calme et de soulagement. Il prit la main de la jeune fille et la pressa sur ses lèvres par un mouvement plein
de reconnaissance et de tendresse. Elle rougit et soupira.
— Savez-vous ce que votre père vient de me proposer, Clara ? dit-il à la jeune Hollandaise.
— Oui, répondit-elle ; il m'en a parlé hier au soir. Ainsi vous allez retourner en France?
— Mon Dieu, oui..., probablement..., murmura-t-il en étouffant un soupir.
— Vous voilà bien content !
Il ne répondit pas.
— Vous allez revoir vos parents.
— Je n'en ai plus.
— Vos amis...
— Un homme ruiné en a-t-il?
— Vous referez votre fortune. Mon père vous a dit qu'il vous donnerait deux cents bœufs, n'est-ce pas?
— Oui..., c'est-à-dire cent...; oui, répondit machinalement Charles, qui regardait Clara et pensait à autre chose qu'aux bœufs du père Roschoff.
CLARA m
— II m'avait promis que ce serait deux cents, murmura la jeune fille... D'ailleurs, moi aussi, Charles, je puis vous prêter de l'argent. J'ai à moi huit mille rixdales qui me viennent de ma mère. Je vous les donnerai.
Il fit un geste de refus.
— A quoi voulez-vous que cela me serve ici?
reprit-elle avec vivacité. Vous me les rendrez plus tard, après avoir fait fortune. Cela vous forcera de penser quelquefois à nous..., même lorsque vous aurez épousé celle que vous aimez»
— Qui donc? fit le jeune homme tout surpris.
— Mademoiselle Olympe.
— Olympe?
— Celle dont vous parliez toujours dans votre délire.
Il se sentit rougir. En regardant Clara avec une sorte de confusion, il s'aperçut que la jeune fille avait les yeux remplis de larmes.
Il lui saisit la main.
— Pourquoi pleurez -vous? lui demanda-t-il brusquement.
— Je ne pleure pas, répondit-elle en détournant la tête.
De grosses larmes coulaient sur les joues de
la pauvre fille, qui les essuyait furtivement. |
— Ainsi, reprit Charles, vous consentez à me I donner votre fortune pour que je puisse re- i tourner en France y épouser celle que j aime? '
— Oui, Charles, et de grand cœur ! ]
— Mais votre père n'y consentira pas?
— Quand il le saura, vous serez loin.
— Alors, il vous battra. .. I
Elle haussa doucement les épaules.
— Je le sais bien, semblait-elle dire, mais que m'importe !
— El vous?
— Oh ! moi, je n'ai besoin de rien.
— Si vous vous mariez...
— Je ne me marierai pas.
— Jamais?
— Jamais f fit-elle avec conviction.
La pauvre enfant était à bout de forces. Elle se mordait les lèvres pour ne pas crier. Les larmes débordaient de ses paupières gonflées. Charles se laissa tomber à genoux devant elle.
— Clara, lui dit-il de sa voix la plus douce» je n'aime personne en France, et personne n'y attend mon retour. C'est ici que je voudrais rester. C'est une jeune fille de ce pays que j'aime et que je veux épouser.
— Suzannah? demanda Clara, dont le corsage s'agitait avec précipitation, car son cœur avait senti toute la tendresse qui vibrait dans la voix de'Baumier.
— Non, Clara, je n'ai jamais été amoureux
de Suzannah. Celle que j'aime, et que j'aimerai
toujours, car c'est pour son cœur et pour sa.
bonté que je l'aime, c'est vous, Clara. Vous
paraissiez tout à l'heure désirer que je fusse
heureux. Eh bien, cela dépend de vous seule.
Voulez-vous être ma femme bien-aimée?
La pauvre fille jeta ses deux bras autour du cou du jeune Français. Elle doutait encore. Elle éloigna la tête de Charles de la sienne pour le regarder dans les yeux. Il parait que les regards de Baumier rassurèrent complètement la jeune fille, car l'expression d'anxiété que sa physionomie conservait encore disparut tout à fait.
Mon Dieu, que je suis heureuse! murmurat-elle. Oh! si ma pauvre mère était là !... Ainsi, vous m'aimez aussi, Charles?
— Oui, ma bonne Clara, je vous aime, et de toute mon âme, je vous jure... Et vous?
— Si je vous aime, moi? Ah ! vous le savez bien ! Tenez, Charles, si vous étiez parti, je crois que je serais morte de chagrin. Mon Dieu, que je suis heureuse et que vous êtes bon de m'aimer ! Mon bon Charles, je vous aimerai tant et je m'occuperai tellement de vous rendre heureux,
que vous ne regretterez pas votre pays. Mais estce bien vrai que vous m'aimez ?...
Charles prit les deux mains de la jeune fille dans les siennes :
— Je t'aime, Clara ! dit-il tout bas d'une voix tendre et émue. Me crois-tu, maintenant ?
— Oh oui ! murmura-t-elle.
Un grossier ricanement résonna tout à coup auprès des deux jeunes gens. Ils aperçurent Servâas Burgieter. Le jeune boër riait encore, mais de mauvaise grâce. On voyait qu'il était furieux.
— Eh bien, maître de danse, dit-il d'une voix insolente, esfr-ce que c'est la mode , dans votre pays, que les hommes se mettent à genoux devant les femmes ? Vous avez l'air joliment béte comme cela, savez- vous ?
Il se mit à ricaner.
Il est bon de savoir que cette épithète de c maître de danse » est une injure qu'à l'étranger on applique de droit à tous les Français.
— Servâas, dit Charles, dont les yeux étincelaient, il est de mode, dans mon pays, de faire sa volonté et d'envoyer promener les insolents, savez-vous ?
— Est-ce pour moi que vous dites cela?
— Parbleu !
Clara avait disparu. Servàas, étouffant de colère et de jalousie, ne cherchait qu'un prétexte pour éclater, comme les héros d'Homère. Il débuta par un torrent d'injures trop grossières pour que nous puissions les répéter. Des injures, il passa aux menaces ; des menaces, il allait arriver aux coups, lorsqu'il fut retenu par Roschoff, qui accourait, avec sa fille et cinq ou six domestiques. Tandis que Clara parlait à Baumier, Roschoff cherchait à calmer le jeune boër et lui reprochait sa violence contre un malade. Emporté par la colère et la jalousie, Servâas accueillit fort mal les observations du bâas de Weizberg.
— Tout cela est de votre faute, dit-il enfin au boër. Pourquoi accueillez-vous de pareils vaga"
bonds? Avec vos cheveux blancs, vous n'êtes qu'un vieux fou !
Burgieter était comme les moulins qu'on monte pour un certain nombre de tours. Une fois qu'il avait commencé un chapelet d'injures, il fallait qu'il l'égrenàt jusqu'au bout. La patience de Roschoff n'y résista pas longtemps.
— Ah! c'est comme cela, s'écria-t-il, tu veux déjà faire le maître ici ! Eh bien, je commence par te dire que je consens au mariage de ma fille et de Charles. Maintenant, si tu n'es pas content, rappelle-toi que le vieux Roschoff a encore bon bras et bon œil, et que son roër porte mieux que le tien.
Clara se jeta au cou de son père, et Charles saisit la main du vieillard, qu'il serra affectueusement. Mais Adam, tout entier à sa colère, repoussa brusquement les deux jeunes gens pour continuer à se quereller avec Burgieter. Tous deux armaient déjà leurs roërs, lorsque Baumier s'interposa à son tour.
— Du moment qu'il s'agit d'une balle à échanger, c'est moi que cela regarde, dit-il. Gomme je suis l'insulté, j'ai le choix des armes.
— Ta, ta, ta! interrompit Burgieter, je me moque de tous vos usages de France, moi. Nous sommes au Cap, et vous vous battrez au roër, comme nous.
— Soit, fit Baumier. Prêtez-moi votre fusil, mynheer Roschoff.
Après un assez long débat entre le jeune Français et le vieux boër, ce dernier fut obligé de céder.
—Tue-moi ce coquin-là, dit-il à Baumier, et Clara est à toi, aussi vrai que je m'appelle Adam Roschoff.
— Nous allons nous placer dans le chemin à deux cents yards de distance, dit Burgieter.
Nous marcherons l'un sur l'autre, et chacun tirera quand il voudra.
— Non pas ! s'écria Roschoff. Je connais Servàas. Pourvu qu'on lui laisse le temps de viser,
c'est le meilleur tireur du pays. Il faut égaliser les chances.
— Eh bien, dit Baumier, qu'on nous place à cinquante yards seulement et le fusil au pied. Nou3 ferons feu à un signal. Tant mieux pour celui qui tirera le plus vite et qui visera le plus juste.
Ce fut au tour de Burgieter de se récrier.
— Et si nous nous tuons tous les deux? fit- il avec humeur.
— Tant pis.
— Tant pis! tant pis! répétale boër; je ne veux pas de ces conditions-là, moi !
— Alors, mettons-nous à cent yards.
Après un nouveau débat, Burgieter finit par consentir à ce dernier arrangement.
Tandis qu'il chargeait soigneusement 3on fusil, et que Roschoff en faisait autant pour celui de Baumier, le jeune Français s'approchait de Clara.
— Ha Clara bien-aimée, lui dit-il, je ne sais
quel est le sort que la Providence me réserve. Si je meurs, tu auras ma dernière pensée. Prie Dieu pour moi, car je n'ai jamais eu autant d'envie de vivre qu'en ce moment. Je t'aime»
Clara...
Elle se jeta en pleurant dans ses bras ; les larmes ruisselaient sur ses joues. Elle était comme folle. Il fallut que son père l'arrachât des bras de Baumier.
— Tu vas lui troubler la vue et faire trembler son bras ! s'écria le vieillard en écartant la jeune fille. Si tu l'aimes, reste là et ne lui donne pas de distractions. Il a besoin de tout son sangfroid.
Tout en conduisant Charles à son poste, le vieillard lui donna quelques conseils. On compta les cent yards. Burgieter sifflotait d'un air nonchalant. Charles semblait avoir oublié sa maladie, et marchait d'un pas ferme. Quant à Clara, elle s'était emparée d'un fusil et avait disparu dans le bois.
Enfin, le vieux Roschoff donna le signal en élevant son large chapeau, Baumier tira le premier et toqcha le jeune boër à l'épaule. Le mouvement involontaire que fit ce dernier en recevant la balle dérangea son coup. Au lieu d'atteindre Charles en pleine poitrine, comme elle l'eût fait infailliblement sans cet incident, la balle de Servâas effleura seulement le front de Baumier.
— Puisqu'il n'y a rien de fait, recommençons, dit Baumier.
— Au diable ! fit le Hollandais ; je ne suis pas si bête que de risquer une seconde fois ma vie pour une fille qui ne veut pas de moi. Épousezla, et que l'enfer vous étrangle tous les deux !
Tout en parlant, il ôtait son habit. On s'aperçut alors qu'il était blessé. Clara courut à lui. Il la repoussa d'abord assez brutalement, mais elle revint à la charge. Il finit par la laisser panser sa blessure, qui n'avait du reste rien
de dangereux.
Mécontent et humilié, le jeune boër voulait s'en retourner immédiatement à son habitation. Dur au mal, ainsi que le sont presque tous les boërs, il semblait ne pas s'apercevoir de sa blessure. On eut mille peines à le retenir à Weizberg.
Bien que violent et brutal, comme la plupart des gens qui vivent au milieu des bois et ne connaissent d'autres lois que leurs volontés, d'autre puissance que la force physique, Ser^ vàas n'était pourtant pas, au fond, un méchant homme. Lorsqu'il partit de l'habitation, au bout de deux jours, il prit congé de Roschoff et de sa fille sans .trop de ressentiment. L'amourpropre froissé l'empêchait seul de se réconcilier complètement. Par la suite, Baumier et lui vécurent en assez bonne intelligence. 11 assista même au mariage de Charles et de Clara, qui eut lieu quelques mois plus tard. 11 vient de temps en temps les voir à Weizberg. Seulement, il n'aime pas que le père Roschoff le plaisante
sur son échec matrimonial, et il lui a déjà cassé deux pots de bière sur la tête pour le faire taire. Cela ne les empêche pas d'être les meilleurs amis du monde, et de chasser souvent ensemble. Adam Roschoff, toujours vert et robuste, a maintenant quatre petits-enfants. Il répète à qui veut l'entendre que son gendre Baumier est l'homme le plus capable de la colonie, et que, si le gouvernement anglais avait pour un penny de bon sens, Charles serait immédiatement nommé gouverneur du cap de Bonne-Espérance. Clara est du même avis. Ils finiront certainement par le persuader à Baumier. En attendant, celui-ci se contente de vivre heureux et tranquille auprès de sa femme et de ses enfants.
SUZANNE DAUNON
Suzanne Daunon avait vingt-deux ans, les plus beaux yeux du monde et un mari très-jaloux. Depuis deux mois elle habitait Rueil, où M. Daunon lui avait loué une petite maison pour l'été.
Comme beaucoup de Parisiens, M. Daunon tenait à se persuader qu'il passait la belle saison à la campagne. En réalité, tout au plus auraitil pu dire qu'il y couchait. Jugez-en. Il partait de Rueil tous les matins à huit heures, afin d'arriver à Paris pour son bureau, car $1 était
194 SUZANNE DÀUNON
architecte, et des plus employés. La plupart du temps, entraîné par quelque client ou quelque ami, il restait à diner à Paris et passait la soirée à son cercle. Il arrivait alors à Rueil par le dernier convoi, juste à temps pour se mettre au lit. Souvent même, retenu par les charmes d'une partie de whist, il était obligé de prendre une voiture et ne rentrait qu'à une heure du matin.
Avec tout cela, il trouvait moyen de tourmenter sa femme pendant le peu d'instants qu'il restait avec elle. Il y a des gens qui ont tant de ressources, lorsqu'il s'agit de se rendre désagréables! A quarante-cinq ans, il avait la violence d'un jeune homme et l'humeur taquine et bourrue d'un vieux garçon.
Un soir, madame Daunon était seule, comme d'habitude. Elle n'avait pas d'enfants; c'était là son plus grand chagrin. Dix heures venaient de sonner. Elle avait lu à sa fenêtre, jusqu'au moment où l'obscurité l'avait empêchée de centi-
SUZANNE DAUNON 195
nuer. Le livre était tombé sur ses genoux, sans qu'elle songeât à demander de la lumière.
— Elle rêvait.., à quoi?... Dieu le sait!... et le diable aussi.
Il y avait, vis-à-vis de sa croisée, une petite maison séparée de la sienne par cinq ou six de ces jardins en miniature comme on en rencontre aux environs de Paris. Les habitants de cette maison préoccupaient un peu madame Daunon.
A diverses reprises, elle avait aperçu une jeune femme... assez jolie, autant que la distance lui avait permis d'en juger... qui se livrait à une manœuvre singulière. A certains moments de la journée, le soir surtout, vers sept ou huit heures, cette dame fermait un dest côtés de ses persierines, un seul et toujours le même; puis, se blottissant derrière ce rempart, elle glissait un mouchoir blanc entre les barreaux de manière qu'il pût être facilement aperçu du dehors. Quelque temps après, Suzanne la
voyait quitter son poste d'observation et s'élancer vers le fond de la chambre. Dans son empressement, elle oubliait quelquefois de laisser retomber les grands rideaux d'étoffe de la croisée. Alors, sur le perfide et transparent tissu des petits rideaux, se dessinaient tout à coup deux ombres qui se précipitaient Tune vers l'autre et restaient quelque temps embrassées. Puis, sans même se séparer la plupart du temps, les deux ombres s'avançaient lentement vers la croisée et faisaient retomber les grands rideaux en épaisse étoffe de soie. Tout rentrait alors dans l'obscurité.
Cela n'avait pas lieu tous les soirs ; trois ou quatre fois par semaine, tout au plus. Madame Daunon avait observé que c'était surtout les mardis, les jeudis et les samedis. Ce qui aidait sa mémoire, sous ce rapport, c'est qu'elle avait remarqué que ces jours-là coïncidaient avec les représentations du Théâtre-Italien.
Ce manège durait depuis un mois. Le- plus
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souvent, madame Daunon n'y faisait pas attention. Elle y était habituée; puis, au fond; elle n'était pas curieuse : si peu curieuse même, qu'elle n'avait pas cherché à savoir qui habitait cette maison.
Mes lectrices trouveront cela invraisemblable; mais je dois ajouter, pour tout expliquer, que madame Daunon était un peu nonchalante et qu'il était assez difficile de l'arracher à Findifférence qui semblait former le fond de son caractère. Je dis « qui semblait *, car un observateur, détaillant sa physionomie, se fût étonné, à bon droit, du contraste qui existait entre sa froideur apparente et le feu qui couvait sous le velours de ses grands yeux bruns.
Quelquefois, pourtant, madame Daunon restait des heures entières les yeux fixés sur les grands rideaux de la maison mystérieuse. Souvent alors, sans qu'elle s'en aperçût, des larmes glissaient entre les franges soyeuses de ses longs cils. Peut-être pensait-elle qu'il était doux
198 SUZANNE DAUNON
d'aimer et de se sentir aimée, de parler tout bas de son amour et d'entendre à son oreille une voix passionnée murmurer de tendres paroles. Peut-être demandait-elle à Dieu pourquoi il lui avait refusé ce bonheur, à elle qui se sentait un cœur si aimant et si dévoué.
— A quoi me sert d'être jeune et belle? se disait peut-être madame Daunon. Pourquoi m'avoir mis dans le cœur une flamme qu'il est de mon devoir d'éteindre? Suis-je donc destinée à mourir sans avoir connu les deux grands bonheurs de la femme : l'amour et la maternité ?
Ce soir-là, il y avait de l'orage dans l'atmosphère. Madame Daunon était plus triste encore que d'habitude. La vieille servante qui demeurait avec elle lui avait demandé la permission d'aller veiller une parente fort malade, dans le voisinage. Suzanne lui avait permis de s'absenter pour toute la nuit. Quoique cette femme se tint toujours à la cuisine et que madame Daunon ne s'aperçut guère de sa présence en
SUZANNE DAUNON 199
dehors du service, l'idée de se savoir entièrement seule dans la maison augmentait encore le sentiment d'isolement qui gonflait le cœur de Suzanne.
Écrasée par une sorte d'anéantissement moral . et physique, madame Daunon laissa retomber son beau front sur ses deux bras croisés sur l'appui de la fenêtre. La détonation d'un coup de feu, tiré non loin de la maison, parvint à son oreille, mais il ne put l'arracher à sa préoccupation.
Au bout de quelques minutes, un bruit soudain la fit tressaillir. Elle se passa la main sur les yeux, comme une personne qui se réveille en sursaut. Au moment où elle relevait la tête, un jeune homme achevait d'escalader le treillage placé sous la croisée et s'élançait dans la chambre par la fenêtre ouverte. Suzanne était tellement plongée dans ses rêveries, ou plutôt dans' son anéantissement, qu'au premier instant elle resta immobile, regardant machinalement le
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jeune homme et cherchant à se rendre compte de ce qui se passait.
— Madame..., commença l'inconnu.
Le son de sa voix arracha madame Daunon à l'espèce de somnambulisme dans lequel son esprit était resté plongé jusque-là. Elle poussa un cri et s'élança sur le cordon de la sonnette, sans réfléchir que personne ne pouvait venir à son appel* Le jeune homme se précipita audevant d'elle et lui retint la main, avec un air de respect et de prière.
— Au nom du ciel, madame, ne sonnez pas !
lui dit-il à demi-voix d'un ton suppliant; ce serait me perdre. Je ne suis pas un malfaiteur. De grâce, écoutez-moi. Il s'agit de la vie et de l'honneur d'une femme. Ayez pitié d'elle. Vous êtes si belle, que vous devez être bonne. Laissez-moi vous expliquer comment je me trouve ici... Vous me chasserez ensuite, si vous le voulez...
— Je n'ai rien 3 entendre, répondit Suzanne,
SUZANNE DAUNON 301
un peu rassurée cependant par le langage et le ton respectueux de l'inconnu. Je suis chez moi, et je ne connais aucun motif qui permette à un étranger de s'introduire ainsi dans une maison inconnue..., à cette heure avancée de la nuit surtout... Sortez, ou j'appelle !
Il fit un mouvement pour obéir; mais, au même instant, on entendit un bruit de pas précipités et d'armes heurtées , qui partait d'une petite ruelle contiguë au jardin. Par un mouvement instinctif, l'inconnu se rejeta au fond de la chambre.
— Voilà ceux qui me poursuivent, dit-il à madame Daunon. Votre maison est cernée maintenant : impossible de leur échapper... Je sortirai, si vous l'ordonnez, madame ; mais vous aurez à répondre devant Dieu de la vie de deux personnes !
— Pourquoi vous poursuit-on? demanda Su- ■ zanne, touchée malgré elle du ton solennel de cette prière.
902 SUZANNE DAUNON
Il hésita.
— Je viens quelquefois voir une amie qui demeure non loin de votre maison, dit-il enfin. On a inspiré, sur mon compte, à son mari, des soupçons fort injustes, de sorte que je ne puis lui faire visite que secrètement. Ce soir, il est arrivé à Pimproviste, pendant que nous causions ensemble. J'ai dû fuir. Au moment où je franchissais le mur, il a fait feu sur moi. Je suis tombé, mais, par bonheur, c'était une terre labourée. Je suis resté quelques minutes sans connaissance, je ne sais combien. Pendant ce temps, il a sans doute couru au poste de la troupe, car, au moment où je commençais à revenir à moi, j'ai entendu résonner des fusils. Voyant qu'on allait se mettre à ma recherche, j'ai pris la fuite. Comment ai-je fait pour franchir les murs que j'ai escaladés? je n'en sais rien; mais je suis arrivé ici à travers deux ou trois jardins. Sentant qu'il me serait bientôt impossible de continuer, j'ai fait un dernier
SUZANNE DAUNON 303
effort et j'ai escaladé ce treillage placé sous votre fenêtre...
— Je ne puis cependant vous garder ici, dit madame Daunon, dont le cœur palpitant trahissait l'agitation. Si l'on vous y trouvait...
— Je suis à vos ordres, madame, reprit tristement le jeune homme. S'il ne s'agissait que de ma vie, croyez bien que je vous aurais déjà délivrée de ma présence. Mais il est une autre vie plus précieuse que la mienne, qui se trouve aussi exposée. Le mari ne me connait pas. Ce soir même, il n'a pu voir ma figure.
Si je réussis à lui échapper, il se persuadera qu'il a tiré sur quelque maraudeur, quelque voleur de fruits. Si, au contraire, il parvient à mettre la main sur moi, tout s'éclaircira. C'est un étranger, un ancien militaire, un homme jaloux et violent..., il la tuera.
— Vous l'aimez bien, cette amie? dit-elle, emportée par une de ces pensées inexplicables qui traversent quelquefois le cœur des
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femmes, et quelles-mêmes ne pourraient analyser.
Il hésita.
— Je donnerais ma vie pour la sauver, répondit-il enfin d'une voix à la fois vibrante et contenue, qui fit passer un frisson dans les veines de la jeune femme.
— Que dois-je faire? se demanda-trelle.
Au même instant, on sonna à la porte d'entrée qui donnait du côté opposé au jardin.
— Les voilà ! dit le jeune homme; ma vie est entre vos mains, madame...
— Mais s'ils vous ont vu pénétrer dans le jardin ?... dit Suzanne; s'ils veulent entrer et visiter la maison ?
— Ils n'en ont pas le droit, répondit l'inconnu. Il faut qu'un magistrat les accompagne.
— Mais enfin, monsieur, reprit Suzanne, qui me garantit... ?
Il ouvrit son portefeuille, en retira une carte
SUZANNE DAUNON 205
de visite et la présenta à madame Daunon, qui la prit machinalement.
— Je m'appelle Roger de Maubert, dit-il avec tristesse. Mon nom est le seul renseignement que je puisse ajouler à ceux que je viens de vous donner.
— Vous êtes le frère de madame de Vérian?
s'écria Suzanne.
— Oui, madame. Vous connaissez Léopoldine?
— Nous avons été élevées ensemble au couvent des Oiseaux, monsieur. Je n'oublierai jamais combien elle a été bonne pour moi. Je me souviens qu'elle me parlait souvent de son frère Roger...
Madame Daunon fut interrompue par un tapage épouvantable. On carillonnait à briser la sonnette, et de violents coups de pied faisaient retentir la porte.
— Ils sont capables d'entrer de force, murmura M. de Maubert.
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En ce moment, en effet, des pas précipités retentirent dans le corridor.
— Ils auront passé par la fenêtre du rez-dechaussée ! s'écria Suzanne. Je a cours au-devant d'eux. Cachez-vous ici, monsieur, ajouta-t-elle en désignant à M. de Maubert un petit cabinet de toilette aux portemanteaux duquel H. Daunon suspendait ses vêtements.
Tandis que Roger lui obéissait, la jeune femme descendit précipitamment. Arrivée à moitié de l'escalier, elle se trouva en face d'un homme qui montait un pistolet d'une main et une épée de l'autre. Deux soldats le suivaient d'un air assez embarrassé. Ils sentaient vaguement que cette violation de domicile pouvait bien être en dehors de la légalité.
Un d'eux portait un fallot.
—Que voulez-vous, monsieur ? demanda madame Daunon en barrant le passage à l'individu qui se permettait d'envahir . ainsi sa maison.
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— Je cherche an misérable que j'ai surpris dans mon jardin. Il doit s'être réfugié chez vous, répondit l'inconnu, qui semblait en proie à la plus violente exaspération.
— Il n'y a ici aucun étranger, fit madame Daunon en essayant de raffermir sa voix, qui tremblait.
Au lieu de répondre, l'inconnu prit Suzanne par la taille, la posa de côté sans lui faire aucun mal, et monta d'un bond au premier étage.
— C'est ma chambre, monsieur! lui cria madame Daunon, qui le vit mettre la main sur la poignée de la porte de l'appartement où elle avait laissé M. de Maubert.
— Commençons par voir ailleurs, dit l'étranger en élevant la lanterne qu'il avait prise au soldat, afin de se rendre compte de la distribution des appartements.
La maison n'ayant que le rez-de-chaussée, un étage et trois mansardes, elle fut bientôt visitée de fond en comble, en dépit des protestations
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de madame Daunon. Naturellement, on ne trouva rien. Exaspéré par le mauvais résultat de ses recherches, l'inconnu avait l'air d'un fou furieux. Il grinçait des dents et 33 donnait des coups de poing sur la tête à se briser le crâne. Il fut sur le point de passer devant la chambre de Suzanne sans y pénétrer; mais la jalousie l'emporta et il se précipita dans l'appartement.
Une sueur froide couvrit le front de madame Daunon.
Au même instant, un individu en robe de chambre et en pantoufles sortit du cabinet de toilette et s'avança au-devant de l'inconnu.
Suzanne crut un moment que c'était son mari et fit un mouvement pour courir à lui; mais elle reconnut bientôt M. de Maubert, qui s'était affublé des vêtements de M. Daunon. Pour compléter l'illusion, il avait coupé sa barbe et saupoudré sa chevelure avec de la poudre de riz, ce qui lui donnait l'air d'avoir des cheveux gris, autant du moins qu'on pouvait s'en apercevoir,
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car un madras lui enveloppait la tète jusqu'aux oreilles.
— Que se passe-t-il donc ? demanda M. de Maubert d'une voix ferme. De quel droit se permet-on de violer ainsi le domicile d'un honnête citoyen ?
— Monsieur, s'écria l'inconnu, je vous demande mille pardons ; mais je vais vous expliquer...
— Je ne veux aucune explication, répondit Maubert avec humeur. Chacun est maître chez soi, et je vous prie de sortir immédiatement. Quanta vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux deux soldats qui, comme le caporal « de la payse, * auraient bien voulu ne pas être dans leur position, j'en référerai demain à votre chef. Nous verrons depuis quand votre consigne vous permet d'entrer de vive force dans une maison, sans l'assistance d'un magistrat.
— Pardon, excuse, monsieur, répondit un
StO SUZANNE DAUNON
des militaires, je sais bien que nous avons eu tort; mais c'est la faute de ce monsieur, qui nous a entraînés. Vu que c'était un ancien militaire, nous avons cru... Nous allons nous en retourner. Si ça avait été un malfaiteur, vous comprenez bien que c'était de notre devoir de prêter main-forte... car, sans cela... Enfin, en vous renouvelant nos excuses, monsieur, nous partons.
— Alors, retirez-vous immédiatement, reprit Roger, et je consens à ne pas porter plainte.
— Monsieur, dit l'inconnu dont la voix tremblait encore de fureur, puisque vous êtes marié, vous devez comprendre ma position. Je me nomme Carlo Palazzi. J'ai servi comme lieutenant dans la légion étrangère. Aujourd'hui, comme je sortais du café où je vais d'habitude, avant la représentation du Théâtre-Italien, où j'ai mes entrées, on m'a remis une lettre anonyme qui m'apprenait que, tous les soirs, un jeune homme pénétrait chez moi dès que j'étais
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absent. Je prends une voiture et des armes, et j'accours. Comme je traversais la cour, j'aperçois, dans l'obscurité, une forme humaine qui escaladait le mur du jardin. Je tire... Je suis sûr de l'avoir blessé. Je cours au poste pour chercher du renfort... Nous avons suivi ses traces jusqu'ici. Un paysan, que nous avons rencontré et qui venait en sens contraire, nous a dit qu'il n'avait vu passer personne. Votre maison étant la dernière, il nous a semblé que l'homme que nous poursuivions n'avait pu se réfugier qu'ici; de sorte que...
— Monsieur, interrompit madame Daunon, la ruelle a deux issues. A travers la haie que vous avez longée pour venir jusqu'ici, se trouve un passage qui donne sur un sentier* et ce sentier se perd dans la campagne.
— Malédiction! s'écria l'Italien, il se sera sauvé par là. Pardonnez^moi, monsieur et madame..., je suis confus de mon indiscrétion; mais mettez-vous à ma place...
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Tout en parlant, il reculait devant M. de Maubert, qui lui ferma la porte au nez. Il fit un geste de colère et se décida enfin à descendre l'escalier. Au même instant, un bruit de voix s'éleva du côté de la porte d'entrée. Les soldats qui étaient restés en dehors, parurent, quelques minutes après, conduisant un homme qu'ils venaient d'arrêter. Palazzi s'élança vers le pauvre diable, qui n'était autre que M. Daunon.
Heureusement pour lui, le mari de Suzanne était loin d'avoir l'extérieur d'un don Juan. Ses petites jambes grêles et mal tournées semblaient fort contrariées d'avoir à porter son gros ventre, que dessinait un gilet de soie noire assez peu de mise à cette époque. Ses visites aux travaux qu'il dirigeait avaient beaucoup chagriné son pantalon de coutil et son paletot de lasting noir.
Le chapeau qui couvrait son crâne dénudé n'était pas non plus de la première fraîcheur. Son teint, blafard d'habilude, était devenu
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blême par la frayeur et par la colère, et ses petits yeux roulaient sous Tare à peine indiqué de ses sourcils, comme ceux d'un écureuil qui Tait tourner son moulin.
— Voilà probablement votre homme, dit le caporal en poussant Daunon devant le mari en fureur.
— C'est impossible, dit ce dernier après avoir jeté un rapide coupd'œil sur Daunon...; ou bien, alors, ce serait un malfaiteur... et non pas un amant, murmura-t-il en examinant de nouveau l'architecte, qui le regardait d'un air ébahi.
— Qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria enfin Daunon. Pourquoi se pernjet-on de m'arrèter ? Que fait tout ce monde chez moi, à cette heure?
— Vous demeurez ici? interrompit l'Italien avec méfiance,
— Oui, monsieur, et je trouve...
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— Alors, pourquoi vous sauviez-vous lorsque je vous ai arrêté? demanda le caporal.
M. Daunon hésita.
La vérité était qu'en entrant chez lui, l'architecte avait aperçu deux ou trois personnes en embuscade autour de la maison. Trouvant ensuite la porte ouverte et entendant le bruit d'une altercation, il s'était laissé aller à un sentiment de frayeur et d'égoïsme tout à fait dans son caractère. Au lieu de se précipiter au secours de sa femme , il avait prudemment fait volte-face pour courir au poste demander du renfort. C'est à ce moment qu'il avait été. découvert et arrêté par les soldats restés en sentinelle au dehors. Pour répondre à la question
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da caporal, il fallait avouer sa poltronnerie, et la chose embarrassait le digne homme.
— Dame, répondit-il enfin, j'ai cru qu'on dévalisait ma maison.
— Et vous n'avez pas voulu déranger les voleurs ! reprit le caporal. C'est très-délicat de votre part, mon cher monsieur; mais vous aurez de la peine à nous le persuader.
— Il y a donc deux locataires dans cette maison? demanda l'Italien.
— Non, monsieur, répondit Daunon; j'en suis le seul habitant.
— Tiens, dit Palazzi, il y a cependant une dame qui prétend...
— C'est ma femme, pardieu !
— Elle a donc deux maris, alors? répondit Palazzi.
—Comment! s'écria Daunon, deux maris?
— Demandez-le-lui plutôt, dit l'Italien en ouvrant la porte de la chambre.
H. Daunon s'élança dans l'appartement. Il
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resta stupéfait en apercevant un individu, qu'il voyait pour la première fois de sa vie, installé dans son fauteuil, vêtu de sa robe de chambre et chaussé de ses pantoufles.
— Quel est cet homme? s'écria-t-il en s'élançant vers son Sosie inconnu.
— Que veut cet individu ? demanda de son côté M. de Maubert d'un air surpris.
— Il prétend que cette maison lui appartient, dit ritalien.
— Il l'a peut-être achetée tout récemment à mon propriétaire, répondit tranquillement M. de Maubert.
— Comment? répondit Daunon furieux, c'est moi qui suis locataire, seul locataire et seul habitant de cette maison ; et ma femme, que voilà, ne me démentira pas, je suppose?
Maubert haussa doucement les épaules et posa le doigt sur son front en regardant alternativement M. Daunon et M. Palazzi.
— Cet individu a quelque chose de dérangé
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dans la cervelle, disait fort clairement la pantomime du jeune homme.
— Voyons, madame, demanda l'Italien, lequel de ces deux hommes est votre mariï
Suzanne était désormais trop engagée pour reculer. Elle avait fait son possible pour glisser quelques mots à son mari, mais l'Italien l'en avait constamment empêchée. Elle baissa les yeux pour ne pas rencontrer le regard foudroyant de M. Daunon, et fit un effort surhumain pour raffermir sa voix.
— C'est monsieur, dit-elle en désignant M. de Maubert.
— Comment ! s'écria Daunon en bondissant de colère, je ne suis pas votre mari î
— Non certainement, répondit la pauvre femme, qui tremblait de tous ses membres.
— Que suis-je donc alors ? reprit Daunon, qui commençait à se demander s'il n'était pas le jouet de quelque mauvais rêve.
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— C'est ce que vous savez mieux que personne, lui répondit Roger avec calme*
— Ah çà ! est-ce que je deviens fou ? fit l'architecte en se pressant le front entre ses deux mains. Voyons..., c'est bien ma maison, cependant... Voici bien ma chambre, mes meubles, ma femme. Voyons, monsieur, il y a ici quelque... Oserait-on se jouer de moi? s'écria-t-il avec une nouvelle explosion ^e fureur.
— En voilà assez, monsieur, interrompit Maubert, qui voyait que Suzanne commençait à faiblir. Quelle que soit ma patience, il ne faudrait pourtant pas la pousser à bout. Je suis souffrant, et j'ai besoin de repos.
— Hein!... quoi!... Comment! vous allez vous installer ici? reprit le malheureux Daunon.
— Parbleu ! répondit Maubert. Écoutez, monsieur, vous me paraissez aussi fort... souffrant, pour ne pas dire plus. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous offrir l'hospitalité pour cette nuit.
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— Une fois le Palazzi éloigné, nous pourrons nous expliquer, pensait le jeune homme.
Mais Daunon, qui étouffait de colère, prit cette proposition pour une nouvelle raillerie. Dans sa fureur, il voulut se jeter sur M. de Maubert. Lé caporal et M. Palazzi le retinrent à bras-le-corps.
— Tout cela me semble louche, dit l'Italien, et votre colère, monsieur, m'a l'air d'être tout bonnement une ruse pour nous dépister.
Cette supposition détourna sur lui la colère de Daunon, et lui valut une avalanche d'injures et de malédictions.
Au lieu d'y répondre, il fit signe à deux soldats de s'emparer de son violent interlocuteur et de lui tenir les bras ; puis, il se mit en devoir de lui ôter sa redingote et son gilet.
— Aurais-je donc affaire à une troupe de bandits? hurla le malheureux architecte. Que signifie ..?
— Je veux voir si vous êtes blessé, répondit l'Italien.
— Qu'est-ce que cela vous fait? s'écria M. Daunon en se débattant. Pourquoi serais-je blessé? Vous êtes fou ou vous vous moquez de moi ; mais cela ne se passera pas ainsi ; demain je porterai plainte, et vous saurez ce qu'il en coûte pour insulter un honnête citoyen.
— Il n'a aucune trace de blessure, continua tranquillement Palazzi; peut-être l'aurai-je manqué..., ou bien ce n'est pas mon homme.
Làchez-le, messieurs.
Les soldats laissèrent aller M. Daunon, qui se jeta sur une chaise les bras pendants et le regard hébété. Il avait tant crié, tant juré, tant menacé, qu'il n'avait plus de voix. Il chercha sa femme des yeux; mais Suzanne s'était réfugiée dans son cabinet de toilette.
Après un instant de délibération entre M. Palazzi et le caporal, il fut résolu qu'on allait emmener au poste le quidam qui se déclarait si
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effrontément propriétaire des maisons et des jolies femmes qui ne lui appartenaient pas.
M. de Maubert voulut intercéder pour lui, mais un regard soupçonneux de M. Palazzi lui ferma la bouche.
En se voyant menacé de cette nouvelle mésaventure, l'architecte eut une idée qui aurait dû lui venir plus tôt, si la colère ne lui avait ôté tout son sang-froid. Il porta la main à sa poche pour y chercher quelques papiers de nature à prouver son identité.
— Malédiction ! s'écria- t-il, on m'a volé mon portefeuille...
Le susdit portefeuille avait glissé de la poche .du paletot de Daunon, que Palazzi, sans plus de cérémonie, avait jeté sur un fauteuil pour procéder à ses investigations. Maubert s'en était lestement emparé et n'avait garde de le restituer en ce moment à son légitime propriétaire.
— De sorte que vous n'avez aucuns papiers ?
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dit le caporal... Pas même une lettre à votre adresse?
Daunon ne répondit que par une avalanche de jurons et de malédictions.
Sur un signe du caporal, quatre soldats saisirent le malheureux architecte.
— Vous allez nous suivre au poste, monsieur, dit le caporal ; démain, tout s'expliquera.
Il y eut une nouvelle explosion de fureur.
Outre sa colère de se voir ainsi mystifié, Daunon n'était nullement flatté de laisser un inconnu passer la nuit sous le toit conjugal. Ses cris et ses menaces ne firent que confirmer les soldats et M. Palazzi dans l'opinion qu'ils avaient affaire à un fou, ou bien à quelque individu ayant ses raisons pour craindre la constatation de son identité.
. Tandis qu'on l'emmenait, Palazzi renouvela ses excuses à M. de Haubert et à sa prétendue femme.
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— Je vous demande mille pardons de ma conduite, leur dit-il. Maintenant que je suis de sang-froid, je reconnais tout ce qu'elle a eu d'inconvenant et de blessant pour vous; mais vous comprenez ma position. Un moment, j'ai cru que ma femme me trahissait, et cette pensée m'a rendu fou.
— Vous voilà rassuré, maintenant, je l'espère, lui dit Roger. Comment pouvez-vous ajouter foi à une lettre anonyme? Il me parait probable que l'individu sur lequel vous avez tiré était tout bonnement un de ces maraudeurs comme on en rencontre tant dans les environs de Paris.
— Je commence à le croire, monsieur.
— Quant à cet individu que les soldats emmènent en ce moment, je parie que c'est quelque Parisien qui aura trop bien dîné dans une guinguette et dont les idées sont un peu troublées en ce moment. Je mettrais ma main au feu que ce n'est pas un malfaiteur.
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— Il a une bien mauvaise figure, reprit M. Palazzi.
— Mais non, dit Roger : cela tenait à la colère, qui le défigurait un peu. Demain matin, j'irai m'informer de ce qu'il est devenu.
— Je vous serai très-reconnaissant de vouloir bien vous en charger, dit l'Italien. Pour moi, je retourne à Paris dès ce soir, et, si jamais je m'installe à la campagne, je veux que l'enfer m'étrangle ! Dans ces maudits petits endroits, tout se sait tout de suite. Demain, mon histoire courra les rues. Aussi, je jure que, ni ma femme ni moi, nous ne remettrons jamais les pieds dans ce satané pays.
Il recommença ses excuses, et finit par se retirer, au grand soulagement de M. de Haubert et de madame Daunon.
Dès que les deux jeunes gens se trouvèrent seuls, Roger jeta de coté tout son déguisement. Suzanne se laissa tomber sur une chaise et cacha son visage entre ses deux mains.
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En levant les yeux, elle aperçut Maubert debout devant elle et la cohtemplant avec une indicible expression de repentir.
— Comment m'acquitterai-je jamais envers vous, madame? lui dit-il. Si vous saviez combien le cœur me saignait en voyant tout ce que vous souffriez ! Que vous avez été bonue et généreuse ! Tenez, madame, reprit-il d'une voix émue et les larmes aux yeux, je vous jure que si j'avais pu, au prix de ma vie, vous épargner toutes ces angoisses, je n'aurais pas hésité un seul instant à me livrer à cet homme... De grâce, dites-moi que vous ne me regardez pas comme un lâche et que vous ne me méprisez pas!
Le pauvre garçon avait Pair si inquiet, si douloureusement affecté, que madame Daunon ne put s'empêcher de le consoler par un signe de tête.
— Vous pleurez, reprit-il avec tristesse, et c'est moi qui en suis la cause ! Mon Dieu !
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mon Dieul pourrez-vous jamais me pardonner?
— Ne parlons plus de tout cela, monsieur, dit Suzanne en s'essuyant les yeux du bout de ses jolis doigts. Il faut vous éloigner, maintenant.
— Je suis prêt à vous obéir en tout, repritil ; mais j'ai peur pour vous. M. votre mari m'a l'air si violent!... Je redoute pour vous quelque scène pénible.
— Je l'aurai bien mérité , dit-elle , et je n'aurai pas le droit de me plaindre.
— Voulez-vous que j'aille moi-même au poste lui expliquer ?...
— Oh ! non, monsieur, interrompit vivement madame Daunon, qui connaissait le caractère brutal et hargneux de son mari. Il est encore tout exaspéré. Cela ferait une querelle entre vous. Puis, dans le premier moment, il pourrait aller trouver M. Palazzi et lui raconter la vérité... Ce serait perdre tout le fruit de nos..., d»
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nos mensonges, dit-elle en baissant la tête, et peut-être exposer la vie de cette pauvre femme. Partez, monsieur, retournez à Paris; moi, je vais courir chez un ami de mon mari qui demeure non loin d'ici, et je renverrai au poste réclamer M. Daunon.
— Que vous attendrez ici ?
— Oui, monsieur.
— Tenez, j'ai peur pour vous.
— Cela ne regarde que moi, monsieur, répondit4lle avec un peu de hauteur; car elle se sentit humiliée de la mauvaise opinion que M. de Maubert semblait avoir de son mari.
— Pardon, madame, dit le jeune homme en s'inclinant avec une respectueuse tristesse.
Fasse Dieu que je puisse un jour vous témoigner ma reconnaissance et vous prouver que je comprends tout ce qu'il y a de noble et de généreux dans votre conduite !
— Adieu, monsieur, lui dit madame Daunon en détournant la tète pour fuir les yeux de
2*8 SUZANNE DAUNON
Roger, dont la reconnaissance paraissait la troubler au delà de toute expression.
— Ne vous revcrrai-je donc jamais? demanda-t-il d'un ton suppliant.
— Jamais, monsieur.
— Comment ferai-je pour vous témoigner mon éternelle reconnaissance?
— Eh bien ! monsieur..., commença Suzanne, qui s'arrêta brusquement.
— Eh bien ? demanda Roger.
— Eh bien ! reprit la jeune femme eàfaisant un effort sur elle-même, vous voyez quelles sont les conséquences d'une faute et quels malheurs elle aurait pu amener. Votre sœur m'a souvent parié de vous. Je sais que vos...
Elle hésita encore.
— Mes folies, n'est-ce pas ? dites le mot, fit Roger avec douceur.
— Eh bien ! oui, vos folies font beaucoup de peine à votre famille et surtout à Léopoldine. Elle tremble sans cesse pour vous. Si vous me
conservez vraiment quelque reconnaissance de ce que j'ai pu faire pour vous, promettez-moi de changer de genre de vie. Devenez un homme sérieux et mettez votre bonheur ailleurs que dans les liaisons coupables, et dangereuses, non-seulement pour vous, mais encore pour celles que vous aimez. Me le promettez- vous ? — Je vous le jure! répondit Roger avec élan.
— Et maintenant, adieu, reprit Suzanne émue malgré elle de l'accent du jeune homme. Il ne faut pas que votre présence ici se prolonge, ce serait me perdre. Partez, monsieur, partez, je vous en conjure.
— J'obéis, madame ; mais vous me pardonnez?
— Oui, monsieur.
— Alors..., reprit-il d'une voix qui tremblait et avec des larmes dans les yeux, alors, donnez-moi votre main.
Il y avait tant de respect, de tristesse et de repentir dans cette prière, que madame Dau-
non n'eut pas le courage d'y résister. Sans avoir le temps de se rendre compte de son action, elle tendit la main à M. de Maubert.
Emporté par son émotion, ce dernier fît un mouvement pour porter à ses lèvres cette jolie main blanche qui tremblait dans les siennes, mais il se retint et se contenta de la serrer respectueusement.
— Un mot encore, dit-il en ouvrant la porte pour sortir. Quoi que vous en disiez, j'ai peur pour vous de quelque scène. Promettez-moi que vous viendrez voir ma sœur d'ici à quelques jours? Par elle, du moins, je pourrai être rassuré sur votre compte. Je vous jure que je ne vivrai pas d'ici là.
— Je vous le promets, dit la jeune femme, mais, je vous en conjure, partez.
Il s'élança hors de la chambre, et Suzanne l'entendit bientôt refermer la porte de la rue.
La pauvre femme, à bout de forces, se laissa tomber dans un fauteuil et cacha sa jolie tète
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entre ses deux mains jointes. Elle resta ainsi pendant plus d'un quart d'heure. À quoi pensait-elle?... Elle-même n'aurait pu le dire.
Enfin, elle se leva par un brusque mouvement.
— Allons, dit-elle, il le faut. J'ai déjà trop tardé. Je vais courir chez M. Jaurolles, et l'envoyer réclamer mon mari... Mon Dieu, mon Dieu! que va dire M. Daunon? murmura-t-elle avec angoisse.
Un frisson de terreur parcourut tout son corps à la seule pensée de la fureur à laquelle M. Daunon allait se livrer en rentrant.
— Eh bien! qu'il me tue, s'il veut! dit-elle enfin en jetant un châle sur ses épaules. Après tout, cela vaudra mieux que de vivre comme je le fais.
Elle descendit précipitamment l'escalier et courut chez M. Jaurolles, un ami de son mari, qui demeurait dans une rue voisine. Elle lui raconta tout ce qui s'était passé et le pria d'aller réclamer M. Daunon ; mais elle s'arrangea de
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• manière à ne pas trahir le secret de M. de Maubert, qu'elle eut soin d'ailleurs de ne pas nommer.
Touché de l'émotion et de l'inquiétude de la pauvre femme, M. Jaurolles se hâta de se rendre à ses désirs.
— Vous ferez bien d'attendre Daunon chez moi, dit-il après un instant d'hésitation. Il est un peu vif, vous savez, et dans le premier moment...
— Je vous remercie, répondit Suzanne, qui ne voulait pas que des étrangers fussent témoins de la scène de violence qu'elle redoutait. Je vais retourner à la maison et j'y attendrai M. Daunon. Ne perdez pas de temps pour le délivrer.
Elle rentra chez elle en effet. Brisée par toutes les émotions qu'elle avait eu à supporter, la pauvre femme n'avait plus la force de se soutenir. Elle se laissa tomber à genoux devant le
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crucifix qui était à la tête de son lit, et pria longtemps. Puis, un peu calmée et fortifiée, elle s'assit dans un fauteuil, le front appuyé contre le dossier, et attendit ainsi l'arrivée de M. Daunon dans une angoisse facile à comprendre.
Huit jours s'écoulèrent. Roger de Maubert passait désormais sa vie chez sa sœur, madame de Vérian. Celle-ci ne pouvait s'expliquer ce changement d'habitudes et cette tendresse qui la rendaient si heureuse. Roger paraissait, du reste, complètement transformé. Il s'était mis à travailler sérieusement. Sa mère ne pouvait en croire ses oreilles, en apprenant qu'il rentrait tous les soirs avant minuit, et ne dinait jamais que chez elle ou chez madame de Vérian. Il n'est pas besoin de dire combien ce nouveau genre de vie lui causait de satisfaction.
Une après-midi qu'il était, comme d'habitude, chez sa sœur, et qu'il jouait avec ses petits-
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neveux, charmants enfants dont l'alné n'avait que six ans, on annonça madame Daunon.
Roger tressaillit. Si madame de Vérian l'avait regardé en ce moment, elle aurait bien vite deviné qu'il y avait quelque mystère entre lui et madame Daunon. Mais, heureusement pour lui, Léopoldine avait couru au-devant de son amie, qu'elle ertibrassait joyeusement.
— Que c'est aimable à toi d'être venue me voir! lui disait-elle en faisant asseoir à côté d'elle la jeune femme, qui avait rougi jusqu'au front à la vue de M. de Maubert. Tu me restes toute la journée, n'est-ce pas? D'abord, je te préviens qw je ne te laisse pas partir. Tu dines avec moi. Ne me dis pas non, je ne t'écouterai pas. Ote ton chapeau.
— Il faut que je retourne à Rueil, disait madame Daunon en se défendant. Je t'assure, Léopoldine, que je ne puis rester.
— Je n'écoute rien, répondît madame de Vérian. Si on t'attend quelque part, eh bien!
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tu écriras. Tu es ma prisonnière et je ne te lâche pas.
— Mais, Léopoldine...
— Il n'y a pas de mais... Si tu résistes, je vais appeler Roger à mon secours. Tiens, tu mangeras ce soir d'une dinde magnifique que j'avais fait truffer à son intention pour célébrer le retour de l'enfant prodigue... — Madame Suzanne Daunon, continua la charmante jeune femme en s'adressant à son frère..., une amie de pension qui a autant de bonnes qualités que tu en avais de mauvaises.
Ainsi commencée de ce ton affectueux et familier, la conversation ne pouvait languir.
Roger cependant ne disait pas grand' chose : il contemplait madame Daunon à la dérobée et cherchait à lire sur ses beaux traits ce qu'elle avait eu à souffrir à cause de lui. Il la trouva maigrie et pâlie. Son cœur se serra douloureusement.
Quant à Suzanne, elle se gardait bien de re-
garder de son côté et paraissait ne s'occuper que de Léopoldine.
Celle-ci tenait toujours à son projet. Avec sa vivacité enjouée, elle se mit en devoir de détacher le chapeau de son amie, qui se défendait en vain.
— Voyons, lui disait Léopoldine, ôtedoncce maudit chapeau ; il m'impatiente. Tant que je le vois sur ta tète, je me figure que tu vas me quitter, et cela gâte tout le plaisir que j'ai à causer avec toi.
Elle dénoua lestement les brides du chapeau et l'enleva. Madame Daunon rougit et porta vivement la main à ses bandeaux, que Léopoldine avait dérangés en enlevant le tour de tète. Elle les remit précipitamment en ordre, mais Roger avait eu le temps de remarquer une cicatrice, rouge encore, sous l'un de ses bandeaux. Cela lui fit une telle impression, qu'il devint pâle comme un mort et que ses yeux se remplirent de larmes.
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— Tiens, Roger, porte cela dans ma chambre, dit Léopoldine en tendant à son frère le chapeau de madame Daunon. Eh bien! qu'as-tu donc? s'écria- 1- elle en voyant qu'il chancelait.
— Rien, rien, répondit-il vivement en faisant un effort sur lui-même... Je me suis heurté le pied contre ce fauteuil.
Il prit le chapeau d'une main tremblante, et l'emporta dans la chambre voisine. Dès qu'il se vit à l'abri de tous les regards, il couvrit de baisers la gaze et les rubans qui avaient effleuré le front et les joues de madame Daunon.
Lorsqu'il revint au salon, les deux jeunes femmes causaient avec animation , penchées l'une vers l'autre et se tenant les mains. Il s'assit à l'autre coin de la cheminée, et resta silencieux à les contempler.
Au bout de quelques minutes, il remarqua que, par instants, un tressaillement douloureux agitait la figure de madame Daunon. Elle por-
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tait alors la main à son front, par un mouvement involontaire qui trahissait une vive souffrance.
— Tiens, qu'as-tu donc là? demanda madame de Vérian en soulevant un des épais bandeaux que formaient les beaux cheveux de son amie.
— Ce n'est rien, répondit la jeune femme en rougissant. C'est une égratignure que je me suis faite : mon pied a glissé et ma tête a porté contre un meuble.
Elle n'eut garde d'ajouter que, dans un moment de colère, son mari l'avait poussée avec tant de brutalité, qu'elle avait roulé sur le parquet.
— Ah ! tu appelles cela une égratignure ! dit Léopoldine. Quelle Spartiate ! Mais cela doit te faire beaucoup de mal...
— Non, répondit Suzanne, non, je t'assure.
Et elle se mit à parler d'autre chose.
— Pauvre femme ! se dit Roger, il l'aura
frappée, maltraitée...; et moi, le vrai coupable, moi!...
Par un mouvement en harmonie avec sa nature passionnée, il prit un charbon ardent et le tint un moment serré dans sa main. Suzanne avait souffert, il voulait souffrir aussi. C'était absurde ; mais la logique et le cœur ne marchent guère de compagnie.
— Eh bien ! que fais-tu donc? s'écria madame de Vérian, qui s'aperçut de son action ; es-tu fou?
Il rougitet se hâta de rejeter le charbon.
— J'ai voulu reprendre une bille que les enfants avaient laissée tomber dans le feu, répondil-il.
— Mais tu t'es horriblement brûlé ! reprit sa sœur en lui saisissant la main; cela doit te faire un mal affreux ?
— Non, répondit-il en regardant madame Daunon, dont le cœur battait avec violence, car elle avait compris le motif de cette folle action.
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Léopoldine courut prendre une carafe et un verre dans sa chambre.
— Quelle folie, monsieur! dit tout bas madame Daunon en regardant H. de Maubertd'un air de reproche que démentait l'expression de sa voix.
— Je vous jure que cela me fait moins de mal que la pensée de ce que vous avez souffert vous-même à cause de moi, lui répondit-il d'une voix profondément émue.
Quoiqu'il prétendit le contraire pour rassurer sa sœur, Roger s'était brûlé fort sérieusement. Bon gré, mal gré, Léopoldine lui entoura la main d'un linge mouillé.
— Décidément, la sagesse lu monte au cerveau, dit sa sœur en riant. Figure-toi, ma chère amie, dit-elle en s' adressant à madame Daunon, que ce mauvais sujet, dont tu m'as entendu si souvent déplorer les fredaines, est en train de concourir pour quelque prix de vertu. Il ne bouge pas d'ici, passe toutes les journées avec
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nous, fait le whist de ma mère, berce mes enfants, dévide mes écheveaux et subit le trictrac de mon mari. Aussi, depuis huit jours, est-ce une joie continuelle chez ma mère et chez moi. Je ne sais quelle est la bonne fée dont l'influence a causé ce miracle, mais je la bénis du fond du cœur.
Ces paroles lirent éprouver une émotion indéfinissable à la jeune femme. Par un mouvement plus fort que sa volonté, elle jeta un rapide et furtif regard sur M. de Maubert et détourna bien vite la tête, troublée jusqu'au fond du cœur par l'éclair qui avait jailli des yeux de Roger. Heureusement pour elle, Léopoldine changea le sujet de la conversation. On se mit à causer de choses et d'autres, et les deux amies se rappelèrent leurs souvenirs de pension.
Quant à Roger, il ne parlait pas beaucoup, mais il regardait Suzanne, et toute son âme passait dans ses yeux. Madame de Vérian se fit apporter un buvard; séance tenante, elle écrivit à
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M. Daunon qu'elle retenait sa femme à diner.
Madame Daunon fit encore quelques difficultés, mais elle ne put s'empêcher de céder à l'affectueuse violence de son amie.
M. de Vérian, qui était au nombre des administrateurs d'une des grandes lignes de chemins de fer, se trouvait absent ce jour-là. Les trois jeunes gens dînèrent seuls avec les deux enfante, Albert, le filleul de Roger, se prit d'une telle amitié pour madame Daunon, qu'il ne voulut plus quitter de la soirée. Cela fit tant de plaisir à M. de Maubert, qu'il promit à son neveu les plus beaux jouets du monde pour le lendemain. La joie bruyante des deux enfants réagit sur les autres convives. En dépit de sa main blessée, Roger s'entêtait à servir les deux
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jeunes femmes. Elles riaient de sa maladresse. Le domestique qui découpait ordinairement ayant accompagné M. de Vérian, Léopoldine voulut essayer de découper elle-même. Faute d'habitude* elle s'en acquittait si maladroitement, que madame Daunon fut obligée de s'en mêler. Elle obtint les honneurs de la guerre et les applaudissements de sa rivale, qui la félicita sur son adresse.
— Il faut bien que je découpe moi-même, dit madame Daunon avec un sourire résigné, je dîne presque toujours seule.
Habituée à sa vie triste et isolée, la pauvre jeune femme se trouvait tout heureuse de cette soirée, de cette conversation si enjouée, et surtout du babil et des caresses des deux enfants.
Quand elle partit, elle emportait du bonheur pour huit jours. M. de Maubert voulut la reconduire. Elle l'arrêta d'un regard. Il s'inclina respectueusement et la laissa s'éloigner.
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Cédant sans s'en douter à l'instigation de son frère, Léopoldine ne tarda pas à rendre visite à madame Daunon. Roger aurait bien voulu l'accompagner, mais la crainte d'être reconnu par H. Daunon l'en empêcha.
De son côté, Suzanne revint de temps en temps voir son amie de pension. Léopoldine, qui était la bonté même, n'avait pas eu de peine à deviner que Suzanne n'était pas heureuse dans son intérieur. Il lui avait suffi,' pour cela, de passer deux heures avec elle et H. Daunon. Ce dernier avait pourtant fait son possible pour paraître aimable et gracieux. Il avait ses raisons pour cela. Quoique ne manquant pas d'une certaine capacité et même d'un certain mérite dans son art, il n'avait encore exécuté de travaux que pour des particuliers. L'occasion lui avait manqué, jusqu'alors, de construire quelques-uns de ces édifices qui attirent l'attention publique et suffisent pour lancer un homme. Il désirait depuis longtemps être atta-
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ché à quelque compagnie de chemin de fer.
Le mari de Léopoldine étant un des administrateurs les plus influents d'une de ces grandes entreprises, Daunon s'était dit qu'il serait à propos de s'assurer son appui. Aussi, encourageait-il de tout son pouvoir la liaison de Suzanne avec la femme de M. de Vérian.
Lorsque Suzanne restait trop longtemps sans aller voir son ancienne amie, Daunon la gourmandait de sa paresse et lui reprochait durement de ne pas s'intéresser au succès de son mari. Suzanne poussait de gros soupirs et partait enfin pour Paris, persuadée qu'elle n'agissait ainsi que pour obéir aux ordres de son mari; mais, au fond du cœur, tout heureuse d'avoir un prétexte envers elle-même pour passer quelques heures avec Léopoldine. La pauvre femme, toujours seule et n'entendant jamais un mot affectueux , sentait son cœur s'épanouir en entrant chez son amie. Chacun l'y accueillait avec un plaisir et une cordialité
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qui là touchaient profondément. Léopoldioe l'embrassait, M. de Vérian lui tendait la main d'un air amical et les enfants lui sautaient au cou en poussant des cris de joie. H. de Haubert était moins démonstratif. C'était à peine si sa main osait toucher celle de madame Daunon.
Mais le bonheur qui rayonnait dans ses yeux ne disait que trop combien la présence de Suzanne était douce à son cœur.
Au bout d'un mois, toute la vie de Suzanne se trouva concentrée dans le salon de madame de Vérian, chez laquelle on l'invitait continuellement à dîner- Léopoldine avait une faible santé, et son mari était heureux de voir auprès d'elle une amie aussi attentive et aussi dévouée que Suzanne. C'était une seconde mère pour les enfants de madame de Vérian. La pauvre Suzanne aurai* voulu rendre à cette bonne et affectueuse famille tout le bonheur qu'elle lui devait. Elle ne savait comment s'acquitter envers M. et madame de Vérian des rayons de
soleil qu'ils faisaient luire dans le ciel jusquelà si sombre de son existence.
Quant à Daunon, tout cela l'arrangeait fort.
Il avait des goûts fort peu en harmonie avec ceux de sa femme et n'aimait guère la vie d'intérieur. Ce même homme, pourtant, qui s'ennuyait près d'une femme jeune, belle, instruite et douée de charmantes qualités, et ne pouvait se soumettre, pour vivre avec elle, aux plus légères obligations, ce même homme passait ses moments de loisir auprès d'une grosse lingère sotte et commune qui le faisait marcher haut la main et lui rendait la vie aBsez dure. Tout en se figurant qu'il était le maître chez cette créature, pour laquelle il dépensait beaucoup d'argent, il se laissait complètement dominer. Il restait volontiers en tête-à-tête avec elle pendant les soirées qu'il ne passait pas à son cercle ou au théâtre. Les absences de sa femme l'arrangeaient d'autant mieux, que H. de Vérian lui ayant déjà fait confier la construction d'une
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gare assez importante, il espérait obtenir d'autres travaux de ce genre par l'intermédiaire de Suzanne.
Il avait essayé de s'introduire chez les Vérian à la remorque de sa femme ; mais il avait bien vite remarqué que sa présence ne leur était pas fort sympathique. Lui-même, d'ailleurs, se sentait mal à l'aise dans cet intérieur calme et distingué. Aussi avait-il bientôt cessé d'y paraître, enchanté que sa femme lui épargnât de pareilles corvées et lui permit ainsi de continuer, en liberté, un genre de vie plus commun qu'on ne croit dans la belle ville de Paris.
Il n'avait rencontré Roger qu une seule fois, et n'avait eu garde de reconnaître dans cet élégant jeune homme l'individu à cheveux gris de Rueil, Il avait à peine, d'ailleurs, pu distinguer les traits de M. de Haubert, cachés entre. un madras et le collet d'une robe de chambre.
En dépit de la colère et même des mauvais traitements de son mari, Suzanne avait fidèle-
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ment gardé le secret de Roger. Sachant M. Daunon fort capable de jouer quelque méchant tour à son Sosie s'il venait à le découvrir, elle avait toujours soutenu qu'elle ne connaissait pas ce jeune homme et qu'elle l'avait sauvé par humanité.
Madame Daunon n'avait pas osé non plus parler à madame de Yérian de la fameuse nuit où Roger était tombé chez elle si mal à propos. Un sentiment d'embarras et de confusion l'avait d'abord empêchée de reconnaître Roger devant sa sœur. Du moment qu'elle avait paru le voir ce jour-là pour la première fois, il lui devenait fort difficile de raconter plus tard la vérité à madarfte de Vérian. Il s'était ainsi établi, entre elle et Roger, une sorte de complicité qui la contrariait beaucoup et qu'elle ne pouvait plus rompre.
Il faut du reste rendre à M. de Maubert cette justice, qu'il se montrait envers Suzanne d'une réserve et d'un tact parfaits. Sincèrement épris
pour la première fois de sa vie, il avait toutes les délicatesses, toutes les réserves du véritable amour. Ses yeux seuls parlaient pour lui. Trop amoureux pour être clairvoyant, il se désolait de la froideur que lui témoignait madame Daunon.
— Elle m'en veut encore, se disait-il... Elle n'en a que trop le droit. Quelle opinion doit-elle avoir de moi d'ailleurs ? Peut-être me prend-elle pour nn lâche... Elle me méprise !... C'est pour cela qu'elle me traite avec tant de froideur...
Cette idée, absurde comme les trois quarts des idées qui germent dans le cerveau des amoureux du caractère de Roger, désespérait le pauvre garçon. Il se mit sérieusement en tête d'aller rejoindre à l'armée son oncle, le général de Maubert, qui commandait une des divisions de l'armée française devant Sébastopol.
— Il faut que j'aie une explication avec madame Daunon, se disait-il. Après cela, je partirai.
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Mais Suzanne ne paraissait nullement disposée à lui fournir le moyen d'obtenir cette explication. En vain multipliait-il les rupes pour rester seul avec elle; Suzanne parvenait toujours à les déjouer.
Malgré toutes ses supplications, elle lui avait défendu de venir la voir à Rueil. Lui, si hardi, si audacieux d'habitude, il obéissait à la jeune femme avec la docilité d'un amoureux de quinze ans. Un simple froncement des beaux sourcils de Suzanne bouleversait Je pauvre garçon, dont jusque-là pourtant la timidité avait été le moindre défaut.
Madame Daunon sentait et appréciait, beaucoup plus qu'elle n'aurait voulu se l'avouer, la transformation qui s'était opérée dans le caractère de M. de Maubert. Nulle preuve d'amour n'aurait produit une plus douce impression sur son cœur que cette soumission et ce respect, dont le regard de Roger faisait une adoration de chaque instant.
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Cherchant à s'aveugler elle-même, Suzanne répandait sur toute la famille de Roger les trésors d'affection qui gonflaient son cœur.
Elle aurait voulu apporter aux enfants de Léopoldine le parfum des fleurs qu'elle avait respiré en venant de Rueil à Paris, les rayons du soleil qui l'avaient réchauffée, l'azur du ciel et le chant des oiseaux. Son favori était le petit Albert, le filleul de Roger. Elle n'osait se l'avouer à elle-même, mais le petit garçon le devinait avec cet instinct particulier aux enfants. Quand elle était seule avec lui, elle le mangeait de caresses. Un jour qu'elle posait à terre l'enfant, qui aurait voulu rester sur les genoux de la jeune femme, il lui dit de sa voix câline :
— Quand il n'y a personne, tu me gardes bien plus longtemps sur tes genoux, madame Suzanne, et tu me caresses bien plus !
La pauvre femme rougit jusqu'au blanc des yeux.
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Heureusement pour elle, personne n'avait entendu le petit drôle; mais cet incident la força de lire dans son propre cœur.
Un autre jour, madame de Vérian lui demanda ce qu'elle avait contre son frère.
— Moi, rien du tout, répondit la jeune femme avec embarras. Pourquoi cette question ?
— C'est que tu lui parles si durement ! Lui, au contraire, il a pour toi une admiration sans bornes, au point que je comptais te demander un service.
■ • — Lequel ?
— Ma mère et moi, nous voulons marier Roger. Nous lui avons trouvé un fort beau parti; mais il ne veut pas en entendre parler, et ne nous écoute même pas. Quoi que tu en dises, tu as sur lui une grande influence. Tu devrais bien user de ton pouvoir pour l'amener à ce que nous désirons. Mademoiselle de Tancré est fort riche et d'un charmant caractère. Je suis sure que Roger serait heureux
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avec elle. Tiens, voici mon frère; je vous laisse ensemble; tâche de plaider notre cause. Si tu savais combien ma mère t'en sera reconnaissante !
La pauvre Suzanne fit un effort pour sourire, mais elle avait la mort dans l'âme. Elle eut néanmoins le courage de parler à Roger dans le sens que lui avait indiqué madame deVérian.
Il l'arrêta dès les premiers mots.
— S'il ne s'agissait que de mon bonheur, à moi, répondit-il, je vous obéirais; mais un honnête homme ne peut épouser une femme qu'il n'aime pas et qu'il n'aimera jamais.
— Vous vous figurez cela, répliqua Suzanne, qui souffrait le martyre, quoiqu'elle eût le sourire aux lèvres.
— Vous êtes cruelle, madame, reprit-il, et vous me récompensez mal de ma discrétion.
Mieux que personne, vous devez savoir que mon cœur n'est pas libre.
Suivant une méthode assez en usage chez
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les femmes en pareille circonstance, madame Daunon tourna la question.
— Je croyais, dit-elle, que madame Palazzi...
— Tout est fini entre nou6, interrompit vivement M. de Maubert; depuis cette nuit où j'ai eu l'honneur de vous parler pour la première fols, je n'ai revu madame Palazzi qu'un instant. Je l'ai prévenue de tout ce qui s'était passé entre son mari et moi, et je vous jure sur l'honneur qu'à partir de ce moment, nous ne nous sommes plus rencontrés.
— Pauvre femme ! murmura Suzanne, comment aura-t-elle fait pour apaiser son mari?
— Elle lui a persuadé qu'il se trompait ; si bien qu'il est venu lui-même me prier de retourner chez lui. J'ai refusé. Je crois même qu'ils. ont quitté Paris.
— Je ne vous demande pas ces détails, monsieur, reprit-elle avec vivacité. Que dois-je répondre à votre sœur de votre part ?
— Dites-lui que j'aime ailleurs, repartit Ro-
gcr avec élan, que mon amour ne finira qu'avec ma vie, et que, m'offrît-on la plus belle personne de la terre, avec la fortune d'un nabab, je refuserais toujours... Je sais que mon amour n'est pas partagé. Je sais que je suis un objet d'aversion pour celle qui s'est emparée de toutes mes pensées; mais, n'importe, dussé-je mourir sans oser lui dire que je l'aime, rien n'arrachera de mon cœur l'image adorée qui le remplit.
L'arrivée de Léopoldine empêcha Suzanne de répondre et la sauva de l'embarras où l'avait jetée une démarche imprudente, qu'elle n'eût certainement pas commise si elle avait eu le temps de la réflexion. Elle avait écouté M. de Haubert d'un air froid et indifférent; mais chacune des paroles du jeune homme était descendue jusqu'au fond de son cœur. Elle avait hâte d'être seule pour se les répéter à elle-même. Aussi partit-elle de meilleure heure que d'habitude.
En arrivant à Rueil, elle trouva une lettre
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de son frère, le seul parent qui lui restât désormais. Il avait failli se noyer en se baignant auprès d'Angers, et récrivait à sa sœur maintenant qu'il était complètement rétabli des suites de son imprudence. Cette nouvelle frappa l'imagination de madame Daunon. Elle y vit comme un châtiment du ciel qui la punissait de la joie qu'elle avait éprouvée en écoutant les paroles d'amour de M. de Haubert. Elle s'en tourmenta tellement, que, le lendemain, elle hésita longtemps avant de se rendre chez madame de Vérian, avec laquelle elle avait promis de venir diner. Pendant toute la route, elle fut agitée de sombres pressentiments. Lorsqu'elle arriva chez Léopoldine, celle-ci était à sa fenêtre, et regardait Roger qui rentrait de la promenade et faisait caracoler son cheval pour le montrer à sa sœur. Au moment où la voiture de Suzanne entrait dans la cour, le cheval de Roger eut peur du bruit qu'avait fait le portail en se refermant : il fit un bond de
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côté et heurta si vivement son cavalier contre le mur, que Roger perdit connaissance. Cet accident causa une impression terrible à madame Daunon. Elle y vit un nouvel avertissement du ciel.
H. de Maubert resta près de vingt minutes sans reprendre connaissance. Le médecin n'arrivait pas. Léopoldine pleurait et se désespérait.
— Il est mort ! disait-elle, mon frère, mon pauvre frère !
Suzanne ne disait pas un mot; sa figure décomposée révélait seule ses angoisses. Ses larmes retombaient sur son cœur. Dans un de ces élans de désespoir pendant lesquels une femme qui aime engagerait sa vie tout entière, elle fit vœu de rester un an sans revoir Roger si Dieu le rendait à la vie. Quelques minutes après le médecin arriva.
Il rassura immédiatement les deux jeunes femmes sur les suites de l'accident. M. de Mau-
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bert ne tarda pas, en effet, à revenir à lui. 11 n'avait reçu aucune blessure. Tout se réduisait à quelques contusions et à un reste d'étourdissement.
Madame de Vérian s'était assez bravement comportée, mais son mari fut moins courageux qu'elle. Il était très-sanguin et sujet à de vicn lentes palpitations de cœur. L'émotion qu'il avait éprouvée lui causa une crise violente. On le transporta dans sa chambre, où sa femme et le médecin le suivirent.
Suzanne se trouva Seule avec M. de Maubert.
Cette fois, le jeune homme n'eut pas le courage de résister à l'amour qui bouillonnait dans son cœur. En voyant si près de lui celle qu'il aimait, en contemplant ses grands yeux bruns remplis d'inquiétude, il laissa déborder la passion qu'il contenait depuis si longtemps, Suzanne essaya en vain de lui imposer silence : les émotions que venait d'éprouver la jeune femme lui avaient enlevé tout son sang-froid. Avec
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cette tyrannie instinctive particulière aux malades et aux enfants, Roger la força de l'écouter. Elle-même n'eut bientôt plus le courage de l'arrêter. Les yeux fermés, le corsage palpitant, la pauvre femme s'enivrait de ces paroles d'amour, de cette harmonie du cœur. Par instants, il lui semblait être le jouet d'un songe et vivre dans un monde en dehors du monde réel.
Ce silence, dont il était loin de comprendre le véritable motif, désolait M. de Maubert. Il ne savait pas que, si la pauvre femme avait essayé de prononcer une seule parole, elle aurait éclaté en sanglots. Lorsque Léopoldine revint auprès de son frère, Suzanne prit un prétexte pour sortir. Elle se jeta dans la première voiture qu'elle rencontra, en ferma les stores et pleura pendant un bon quart d'heure. Un peu soulagée par ces larmes, auxquelles un bonheur trop profond avait peut-être autant de part que la douleur, elle revint chez madame de Vérian.
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Elle trouva tout le monde sur pied. M. de Vérian lui-même put se mettre à table. Malgré les émotions de la journée, le dîner fut assez gai. Suzanne resta jusqu'à onze heures avec ses amis. Elle ne pouvait se décider à s'en aller. Fidèle à son vœu, elle s'était juré que cette soirée serait la dernière.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'elle reparât chez madame de Vérian. Inquiète de cette longue absence, Léopoldine vint enfin la voir à Rueil. Elle la trouva très-souffrante et passa l'après-midi avec elle. Deux ou trois jours se passèrent encore, sans que madame Daunon retournât chez son amie.
Au moment de la journée où elle partait d'habitude pour aller chez Léopoldine, Suzanne
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éprouvait des tristesses inouïes. Elle aurait voulu qu'il lui fût possible de s'anéantir durant quelques heures. Pour comble de malheur»
M. Daunon commençait à gronder. Il reprochait à sa femme de négliger les Vérian. En vain répondait-elle qu'elle était souffrante. 11 haussait les épaules, et l'accusait de s'écouler et de faire la malade par esprit de contradiction* D'un autre côté, Léopoldine écrivait lettre sur lettre à son amie pour réclamer sa présence. Suzanne comprit combien elle aurait à surmonter de difficultés pour observer son voau.
Encore, si elle avait pu s'absenter, faire quelque voyage; mais où aller? Puis, son mari ne consentirait jamais à la laisser s'éloigner.
Un jour, madame de Vérian arriva à Rueil, accompagnée de son frère. Dans son inquiétude, le pauvre garçon avait enfreint, pour la première fois, la défense de madame Daunon.
Celle-ci fit répondre qu'elle était soufrante et se mit bien vite au lit. Madame de Vérian entra
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seule. Une indiscrétion de la vieille domestique apprit à Roger une partie de la vérité. Il comprit que l'indisposition prolongée de Suzanne n'était qu'un moyen de le fuir.
Cette idée lui brisa le cœur.
Quelques jours après, Léopoldine revint à Rueil. Cette fois elle était seule. Elle avait l'air si triste, que Suzanne devint toute pale en la voyant entrer.
— Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en courant à Léopoldine. Serait-il arrivé malheur à quelqu'un des tiens?
— Roger est parti pour rejoindre son oncle à Sébastopol, répondit la jeune femme.
— Ah! il est parti? répéta machinalement madame Daunon... Et pourquoi?
— Est-ce qu'on peut savoir ce qui se passe dans une tête comme la sienne? Il prétend que sa vie d'oisiveté le fatigue, qu'il a besoin de se retremper. Que sais-je? Des folies enfin. II avait toujours eu l'idée d'être militaire, et nous avions
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eu déjà beaucoup de peine autrefois à l'empêcher d'entrer à Saint-Cyr. Cela lui aura repris tout à coup. Oh ! je lui en veux ! Il est si bon, si aimable!... Mon mari el moi, nous avions pris l'habitude de le voir tous les jours. Tu ne peux te figurer combien il nous manque ! Albert l'a demandé au moins vingt fois depuis ce matin, et, chaque fois, je me remettais à pleurer. Cette après-midi, j'ai senti que j'allais recommencer et je suis venue te voir. Oh ! ma pauvre Suzanne, si tu savais combien je suis triste et inquiète ! Roger est si étourdi ! si téméraire !... S'il allait se faire tuer !... S'il lui arrivait malheur, vois-tu bien ! ma pauvre mère n'y survivrait pas.
Chacune de ces paroles entrait comme un poignard dans le cœur de madame Daunon.
— Ah! mon Dieu ! dit Léopoldine, j'allais oublier... Roger t'a écrit pour t' annoncer son départ et pour s'excuser de n'avoir pu venir te faire ses adieux. Tiens, voici sa lettre.
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Suzanne la prit et la mit dans sa poche. En ce moment, la pauvre femme avait à peine conscience de ce qu'elle faisait.
— Eh bien ! tu ne la lis pas? reprit Léopoldine. Vas-tu faire des cérémonies avec moi ? Lis donc.
Madame Daunon ouvrit la lettre, et tint quelques minutes les yeux fixés sur le papier; mais il lui fut impossible de rien déchiffrer. Elle ne voyait que des lignes noires qui dansaient devant ses yeux. Elle remit la lettre dans sa poche, sans en avoir lu une seule ligne.
— Eh bien ! lui demanda madame de Vérian, qui, trompée par la réserve constante de Suzanne et de Roger, était à cent lieues de soupçonner la vérité, qu'est-ce qu'il te dit î
— Mais... rien, balbutia madame Daunon.
— Comme tu dis cela d'un air indifférent!
reprit madame de Vérian, presque froissée de cette insensibilité apparente. Ma chère Suzanne, je ne sais ce que tu as contre mon pauvre frère,
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mais je trouve que tu ne lui rends pas justice. Il peut avoir quelques défauts; mais je ne connais pas d'homme au monde qui ait un aussi bon cœur et tant de nobles qualités.
Et, pour justifier son frère, elle se mit à raconter à son amie une série de traits en l'honneur de Roger. Suzanne répondait machinalement. Elle pensait toujours à sa lettre, sur laquelle elle tenait la main et qui semblait lui brûler les doigts.
Au lieu de retenir Léopoldine comme elle le faisait d'habitude, eile mourait d'envie de la voir partir. Enfin, nadame de Vérian se retira. Dès qu'elle eut quitté la maison, madame Daunon ouvrit la lettre :
« Madame, écrivait Roger, je pars pour rejoindre en Crimée mon oncle, le général de Maubert. Ma présence vocs empêchait seule de venir comme d'habitude voir ma pauvre sœur.
Tout le monde s'affligeait de votre absence. J'ai
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compris qu'il était de mon devoir de m'éloigner. Aussi bien, je le sens, il m'aurait été impossible de vous voir plus longtemps sans vous parler encore de l'amour qui remplissait mon cœur.
Ne m'en veuillez pas d'oser vous répéter aujourd'hui combien je vous aime. Pour pouvoir vous le dire sans vous irriter, je quitte mon pays, ma mère, ma sœur, et vous surtout..., tout ce que j'aime au monde, enfin.
3 Je ne me fais aucune illusion. Je sais que vous ne m'aimez pas, que vous ne m'aimerez jamais.
» Autrefois, rien ne me paraissait impossible ; il me semblait que la volonté devait triompher de tout. Hélas ! cette confiance s'est évanouie du jour où j'ai connu le véritable amour. Un mot de reproche de votre bouche, un regard irrité de vos beaux yeux ont bien vite abattu mon courage et m'ont prouvé que l'amour ne suffit pas pour se faire aimer.
» Je ne vous fais aucun reproche. Je sens
que le souvenir du passé se dresse toujours entre vous et moi, et détourne votre cœur du mien.
» N'importe ! Quelque douleur que me cause votre aversion, j'aime mieux encore souffrir pour vous et par vous que de ne pas vous avoir connue.
» Vous m'avez montré un nouveau monde.
Je vais travailler à me rendre digne d'y pénétrer. Vous rappelez-vous Rédemption, cette jolie pièce d'Octave Feuillet, que je lisais chez ma sœur? Eh bien! moi, je vais chercher ma « Rédemption » en Crimée. Lorsque vous lirez le bulletin de nos armées, dites-vous que, parmi tous ces hommes qui combattent pour la patrie et pour la gloire, il en est un qui n'est là que pour vous.
i» Pensez quelquefois à moi. Que, dans les lettres de ma famille, je trouve quelques mots qui me prouvent que vous ne m'en voulez plus et que vous donnez un souvenir au pauvre
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exilé. Venez souvent chez ma sœur et chez ma mère. Consolez-les de mon absence. Vous le devez, car c'est vous seule qui la causez. Puis, en vous sachant, pour ainsi dire, associée à la vie de ma famille, en songeant que tout ce que j'aime se trouve réuni sous le même toit, à certaines heures de la journée, ce sera pour moi une consolation. Embrassez quelquefois le petit Albert pour son parrain. Le pauvre enfant vous aime tant, que cette affection me le rend doublement cher. Que de fois j'ai repris sur ses joues les baisers que vous y aviez mis ! Pardonnez-le-moi et ne me reprochez pas les seules joies que j'emporte pour adoucir mon exil.
» Oh ! si j'osais vous dire tout ce que j'ai dans le cœur d'adoration et d'amour! Mais non, même dans cette lettre d'adieu, je ne veux pas vous irriter contre moi. Cette passion insensée qui fait ma vie, et que vous me pardonneriez si vous m'aimiez un peu, froisserait votre cœur indifférent et vous éloignerait encore de moi
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Même en votre absence, je vois encore votre bouche dédaigneuse, et votre regard hautain qui arrête ma pensée comme il arrêtait l'autre jour les paroles sur mes lèvres* Puis, vous m'enlèveriez peut-être la seule consolation qui me reste, celle de vous écrire. Adieu donc.
Pour ne pas céder à la tentation, pour ne pas laisser tomber de mon cœur sur ce papier les pensées qui m'étouffent, je ne vous dirai qu'un mot, un seul, mais ce mot renferme ma vie, mon àme tout entière : « Suzanne, je vous aifltè. »
— Et moi aussi, Roger, je vous aime !... Je t'aime ! murmura là pauvre femme en couvrant la lettre de baisers.
Rassurée désormais par l'absence de M. de Maubert contre la faiblesse de son propre cœur, elle s'abandonnait enfin à la passion contre laquelle elle luttait depuis si longtemps. Elle relut vingt fois la lettre de Roger. Elle en étudiait
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chaque ligne, chaque mot, pour y découvrir quelque nouvelle pensée. Cette adoration respectueuse et cette tendresse craintive, &i peu en harmonie avec le caractère hardi et impétueux de Roger, la touchaient profondément. Rien ne pouvait donner à Suzanne une meilleure preuve de son amour.
Dans le premier moment, madame Daunon fut 6Ur le point de répondre à M. de Maubert. La pensée de son vœu l'arrêta.
— S'il savait que je l'aime, il reviendrait, se dit-elle. Nous nous re verrions, et ce parjure lui porterait malheur. Dieu me saura peut-être gré de ce sacrifice et veillera sur lui.
A partir de ce jour, Suzanne ne laissa jamais passer une journée sans aller voir madame de Maubert ou madame de Vérian. Qu'elle fût bien portante ou malade, qu'il fit beau ou mauvais temps, Suzanne arrivait chez Léopoldine à une heure de l'après-midi. Quand son amie était malade, ce qui arrivait malheureusement trop
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souvent, elle lui tenait compagnie et lui faisait la lecture; sinon, elle sortait avec Léopoldine et ses enfants. À cause de sa faible santé, madame de Yérian allait fort peu dans le monde et passait presque toutes ses soirées dans son intérieur. Suzanne était pour elle une précieuse ressource. Madame Daunon regardait comme un devoir de dédommager, autant qu'il était en son pouvoir, cette excellente famille de l'absence de Roger. Elle avait appris à jouer au trictrac pour faire la partie de M. de Vérian; mais c'était surtout avec madame de Maubert qu'elle déployait toutes les ressources de son esprit. Eût-elle été la sœur de Léopoldine, elle n'aurait pu témoigner à la vieille dame plus de soins, d'affection et de délicates prévenances. Aussi madame de Haubert et madame de Vérian regardaient-elles Suzanne comme faisant partie de la famille. Il ne se passait pas entre eux un événement important dont elle ne fût instruite. On lisait devant elle les lettres les plus confiden-
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tielles; enfin, comme le disait quelquefois madame de Maubert, Suzanne était devenue sa seconde fille. Ce nom si doux faisait tressaillir madame Daunon. Après l'avoir rendue un moment bien heureuse, il lui donnait presque toujours de profondes tristesses.
Pendant six mois, on reçut assez régulièrement des lettres de Roger. Il y avait toujours un mot pour madame Daunon. De temps en temps, il lui écrivait. Ses lettres étaient toujours tournées de manière que Suzanne pût, au besoin, les lire devant les parents de Roger; mais la plupart des phrases avaient un double sens qu'elle seule pouvait comprendre.
Un jour, au moment où elle montait l'escalier de madame de Vérian, le concierge courut après elle. Suzanne se retourna.
— Pardon, madame, lui dit-il, je n'avais pas reconnu madame, et^ comme on m'avait ordonné de ne laisser monter personne...
— Est-ce que madame de Vérian serait ma-
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lade? demanda Suzanne, frappôe de l'air lugubre de cet homme.
— Non, madame; mais on a reçu tout à Theure la nouvelle de la mort de M- Roger...
Pauvre jeune homme ! Quand je pense qu'il y a huit mois, il était encore là, dans la cour, à faire sauter son beau cheval alezan !... V. de Vérian a envoyé tout à l'heure un commissionnaire chez madame, pour lui annoncer cette nouvelle et la prier de venir au plqs vite; mais madame sera sortie avant l'arrivée de. ♦,
Le concierge s'interrompit tout à coup, et s'élança juste à temps pour recevoir dans ses bras madame Paunon, qui allait tomber de toute sa hauteur sur les marches ds l'escalier.
Afin de ne pas effrayer madame de Yérian, déjà si cruellement éprouvée, on porta Suzanne chez le concierge. Elle resta près d'une heure sans connaissance. Lorsqu'elle eut repris ses sens, elle monta chez Léopoldine. Elle ne pleurait pas, mais elle était comme une morte,, et sa
voix avait un accent étrange. Une seule pensée la soutenait.
— Je ne tarderai pas à rejoindre Roger , s'était-elle dit.
Elle se regardait déjà comme morte, La vie n'était plus qu'un spectacle douloureux, dont elle attendait la fin avec impatience, mais avec la certitude de ne pas attendre longtemps.
M. de Vérian vint au-devant de Suzanne et l'emmena au salon. Il lui montra la lettre du général de Maubert. Roger s'était obstiné à visiter les tranchées. Il avait eu l'imprudence de montrer la tète à un endroit exposé au feu des Russes; une balle l'avait frappé au front et l'avait tué raide.
Suzanne s'installa au chevet de Léopoldine, ' que cette affreuse nouvelle avait rendue fort malade. Pendant quinze jours, elle ne la quitta que pour aller chez madame de Maubert. Jour et nuit, elle restait auprès de la mère ou de la
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sœur de Roger. En vain la fconjurait-on de prendre un instant de repos; elle répondait qu'elle n'était pas fatiguée, et l'on ne pouvait en tirer d'autre réponse.
Lorsque Léopoldine ou madame deMaubert la remerciaient avec effusion, elle détournait la tête d'un air contrarié. Il lui semblait qu'elle volait la reconnaissance de cette famille.
— Sans moi, Roger serait encore ici, se disaitrelle. C'est moi qui l'ai tué, c'est moi qui suis cause des larmes de ces nobles cœur3 qui m'ont comblée de tant de marques d'affection. C'est moi qui ai apporté ici le malheur et le deuil !
Elle se torturait, comme à plaisir, de ces amères et cruelles pensées.
Personne ne la vit pleurer, cependant : elle ne pouvait pas. Sa figure restait impassible comme celle d'un cadavre. Ses yeux, profondément creusés, et l'altération singulière de sa voix trahissaient seuls la douleur qui l'étouffait.
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Quelquefois, cependant, quand elle se trouvait seule avec le petit Albert, le filleul de Roger, les naïves paroles de l'enfant faisaient rouler quelques larmes dans les yeux brûlants de Suzanne. Alors, l'enfant, tout éploré, grimpait sur les genoux de madame Daunon et cherchait à écarter les mains dont elle se couvrait la figure. .Le pauvre petit, qui aimait Suzanne presque autant que sa mère, lui essuyait les yeux avec son mouchoir, et lui disait de sa voix caressante :
— Pourquoi pleures-tu?... Parce que maman est malade, n'est-oe pas ? ou bien parce que mon parrain est mort ?
Et lui-même se mettait à pleurer, parce qu'il voyait pleurer sa seconde mère.
Alors Suzanne l'enlevait dans ses bras, le couvrait de baisers, lui parlait de Roger, le faisait prier pour M. de Haubert et le consolait de son mieux.
Madame de Haubert fut la seule de toute la
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famille qui soupçonna la vérité. Un jour, elle dit à Suzanne, en l'attirant dans ses bras :
— Vous aimiez mon Roger, n'est-ce pas, Suzanne?
Cette fois, le cœur de la pauvre femme éclata. Elle raconta tout à madame de Maubert. Ce secret Tétouffait et pesait sur son cœur comme un nouveau remords.
Au premier moment, et par une injustice que n'excusait que trop la douleur d'une mère privée de son fils, madame de Haubert ne put s'empêcher d'en vouloir à Suzanne. Par un mouvement plus fort que sa volonté, elle repoussa madame Daunon. Celle-ci se laissa tomber à genoux, sans un seul mot de plainte ni de reproche. Madame de Maubert avait trop de droiture dans le cœur pour ne pas se repentir de ce premier mouvement. Elle releva Suzanne et la tint longtemps embrassée.
— Pauvre enfant, dit-elle, que vous devez souffrir !
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— J'espère que ce ne sera pas long, répondit simplement Suzanne.
Malgré sa propre douleur f madame de Mau-* bert voulut lui parler de résignation.
— Je n'ai plus de forée, lui dit Suzanne; je suis comme morte. Dieu merci I je ne laissera pas de regrets derrière moi ; mon mari aéra bien vite consolé, et ma mort n'apportera aucun changement dans sa vie» J'ai longtemps regretté de ne pas avoir d'enfants -, maintenant j'en bénis le ciel, car je puis mourir sans regret. Vous, qui êtes une sainte, vous prierez Dieu pour moi. Demandez-lui qu'il me pardonne un amour coupable et qu'il me rappelle bientôt à lui. Je souffre trop, voyez-vous !
Elle prononça ces derniers mots avec un ac* cent qui navra le cœur de madame de Mau* bert, tant il révélait de douleurs longtemps contenues.
' On eût dit que le sort s'acharnait à poursuivre cette pauvre femme* Un matin» on lui rap-
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porta son mari, qui était tombé d'un troisième étage en visitant une maison en construction dont il avait donné les plans. H. Daunon ne survécut que trois jours à son accident, et mourut après d'atroces souffrances. Sa femme ne le quitta pas une seule minute et le soigna comme elle eût soigné le mari le plus adoré et le plus digne de l'être.
Suzanne ne porta pas longtemps ses habits de veuve. Quelques semaines après la mort de M. Daunon, elle était chez madame de Vérian et jouait sur un sofa avec le petit Albert. Tout à coup, Léopoldine s'aperçut que madame Daunon palissait et se renversait en arrière.
Madame de Yérian s'élança vers elle. Suzanne laissa retomber sa tète sur la poitrine de son amie. Puis, par un mouvement machinal, elle serra contre son cœur le petit Albert, qui avait réussi à grimper sur ses genoux..
Tout à coup, madame de Vérian poussa un cri terrible et appela son mari. Il accourut. Madame
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