XXXI
Les missionnaires, bons juges en matière de courage et de dévouement, flrentune véritable ovation à Juliette, qu fut touchée de leur empressement et de leurs prévenances affectueuses. Quant à ses petites filles, tout le monde les embrassait et les caressait avec un intérêt et un attendrissement faciles à comprendre.
Peu de temps après son arrivée à Kufuman, M™ Bartelle tomba malade à son tour. Les natures nerveuses comme la sienne, uniquement soutenues par l'énergie morale, montrent en effet une résistance singulière à la douleur et à la fatigue tant que dure la lutte. Dès que le combat est terminé, l'excitation qui leur a communiqué une vigueur factice s'éteignant peu à peu, le corps reste épuisé, anéanti, comme pendant la réaction qui suit un violent accès de fièvre.
Ainsi que dans la plupart des colonies anglaises, presque tous les missionnaires de cette partie de l'Afrique appartiennent au culte évangélique. A l'époque où M ma Bartelle arriva à Kuruman, la mission avait pour chef M. M. . . , dont nous ne reproduisons ici que les initiales pour ne pas alarmer sa modestie. Il est, du reste, très-connu maintenant, non-seulement en Afrique, mais en Europe.
Comme la plupart des missionnaires, H. M... possédait quelques notions de médecine. Il s'empressa d'accourir au chevet de M me Bartelle.
Le calme et la bonne nourriture ainsi que le repos du corps et de l'esprit ramenèrent bientôt Juliette à lasantp.
Quant à Valentin, qui était complètement rétabli, il témoignait à sa cousine une telle affection et une telle sollicitude de tous les instants, il entourait les enfants de tant de soins et de prévenances, que la jeune femme, oubliant ce qu'elle-même avait fait pour lui, ne savait comment le remercier de son dévouement.
Les renseignements que M"" Bartelle recueillit àKuru man vinrent jeter une nouvelle incertitude dans son esprit. M. M... avait bien entendu parler des deux Français, mais- ils craignaient qu'ils ne fussent pas ceux que cherchait M me Bartelle.
— Je crois que ce sont de simples matelots, dit-il, probablement des déserteurs de quelque navire. Au reste, je vais mettre tout en œuvre pour savoir ce qui en est. J'ai été assez heureux pour rendre quelques petits services auxBéchuanas de ce pays, et, par amitié pour moi, il s'en trouvera bien quelques-uns qui consentiront à nous aider dans nos recherches. Ce qui rendra notre tâche plus difficile, c'est que vos deux compatriotes ne restent jamais longtemps dans la même contrée.
En dépit de ce que lui disait le bon missionnaire, Juliette aurait voulu partir tout de suite pour cette nouvelle expédition, mais M. M... s'y opposa formellement. La santé de Juliette, d'ailleurs, ne lui permettait pas de se mettre en route aussi promptement.
M. M... envoya des émissaires dans la direction où Ton supposait que devaient être les chasseurs français.
Il les chargea en outre de divers messages pour les Béchuanas de ce pays.
Vendant ce temps, Clémence et Geneviève, escortées par sir Richard et par Savinien Guitarnan, cheminaient sur la route de Colesberg à Kuruman.
Quoiqu'ils fussent partis six jours seulement après Yalentin, ils marchèrent avec tant de lenteur qu'ils ne
parvinrent à Kurnman que longtemps après M"* Bartelle. Les deux cousines arrivèrent à la station des missionnaires si fatiguées et si découragées qu'elles déclarèrent d'abord qu'elles renonçaient à pousser plus loin leur voyage. Savinien, qui n'était plus reconnaissable, tant il paraissait abattu et anéanti, appuyait de toutes ses forces la nouvelle résolution de Clémence.
Sir Richard Overnon lui-même , maintenant jaune et maigre bien au delà de ce qu'avait demandé miss Anna, commençait à regretter le roast-beef de la Tamise et les boulevards de Paris. La compagnie de Savinien n'était pas précisément amusante, et depuis le départ de Valentin il avait perdu ces bonnes causeries à cœur ouvert qui savaient si bien charmer les longues soirées et les routes monotones.
Son amour pour M mo Hartigné avait aussi reçu un grand échec. D'abord la coquetterie de la jeune femme à Colesberg lui avait beaucoup déplu. Plus tard, elle avait paru revenir complètement à lui et lui sacrifier même tout à fait M. Guitarnan, mais une indiscrétion du petit Frédéric avait inspiré à sir Richard une certaine défiance au sujet de ce retour subit.
— Toi qui es si riche, lui avait dit un jour le petit garçon, pourquoi n'as-tu pas acheté un chariot avec de beaux chevaux, comme celui du major Dawson?
— Mais, je ne suis pas riche du tout, moi, avait répondu Overnon étonné de cette réflexion.
— Oh ! que si, répliqua l'enfant terrible. Maman a bien dit l'autre soir que tu étais très-riche, très-riche, mais que tu te faisais passer pour pauvre pour... je ne sais plus pourquoi elle a dit... Mais enfin,' tu as un beau château et beaucoup d'argent et plus tard, tu en auras encore davantage. Par exemple elle m'a bien défendu de
répéter cela : aussi, tu ne lui diras pas, n'est-ce pas, car je serais bien grondé ?
— Ta maman s'est trompée, répliqua sir Richard de plus en plus surpris.
— Non, non, non ! Elle est bien certaine, car c'est M. Bussel qui lui a dit cela, tu sais bien ce jeune offiGier qui m'a fait monter sur son poney à Colesberg.
Malgré son désir de plaire à M. Overnon, Clémence Martigné avait trop peu l'habitude de se contraindre pour dissimuler, pendant la marche, sa mauvaise humeur, son égoïsme, son manque de courage et d'énergie. Quelques mois de fatigues et d'inquiétudes avaient suffi pour changer singulièrement la figure de M mft Martigné. Tandis que la lutte et le danger semblent donner un nouveau lustre à la beauté qui tient surtout de la personne morale et par conséquent du cœur, ils déforment singulièrement la beauté pour ainsi dire toute plastique et surtout de convention qui ne peut se passer de toilette et de soins de tout genre.
Très-romanesque au fond, en dépit de ses prétentions au calme et au positivisme, M. Overnon n'avait pas tardé à être désenchanté parle contraste trop évident qui existait entre les paroles sentimentales de Clémence et ses actions. Il s'était aperçu que cet ange qui ne parlait que d'amour, de dévouement, etc., etc., se préoccupait plus que tout le monde du déjeuner et du dîner, et concentrait toutes ses pensées sur le bien-être de. sa propre personne. Ce qu'il y avait de curieux, c'est que Clémence avait été la première à faire cette remarque au sujet de Savinien, qui s'arrangeait toujours en effet de manière à avoir la meilleure place et les meilleurs morceaux. Elle avait parfaitement raison à cet égard, mais tandis qu'elle regardait M. Guitarnan avec te gros bout
de la lorgnette, elle se contemplait elle-même avec un verre si petit et si trouble, qu'elle ne s'apercevait nullement de son propre égoïsme. Aussi était-elle tout étonnée de se l'entendre reprocher par Geneviève, et quelquefois même par Savinien. Malgré son amour pour M"* Martigné, ce dernier s'écartait souvent dans la pratique des sentiments de dévouement et d'abnégation qu'il possédait si bien en théorie.
De tous ces petits incidents, il résultait en définitive que nos voyageurs débarquaient à Kuruman mécontents les uns des autres et fort peu disposés à entreprendre de compagnie une nouvelle expédition.
Cette fois encore il arriva ce qui était arrivé au Cap. Ils commencèrent par faire tout au monde pour détourner M me Bartelle de continuer son voyage. Puis, quand ils la virent inébranlable dans sa résolution, ils ne purent soutenir la pensée qu'elle allait peut-être profiter toute seule du voyage, tandis qu'eux-mêmes en seraient pour tant de fatigues et de dangers inutilement supportés.
De nouveaux renseignements vinrent d'ailleurs raviver l'espoir des héritiers Novéal. Cette fois il s'agissait, non plus de probabilités, mais bien de certitudes.
Poussé par l'intérêt que lui inspirait le courage et le dévouement de M me Bartelle, M. M... avait écrit et fait écrire de tous côtés pour obtenir des renseignements au sujet de M. Gaspard Novéal et du capitaine.
En ce moment, le parent de M. M..., le célèbre docteur L..., qui avait longtemps habité Litourbarouba, à deux cents milles du nord de Kuruman, était en train de faire son admirable voyage de Saint-Paul de Loanda à Quilimané. Il avait laissé parmi les sauvages des divers pays qu'il avait parcourus une réputation de droiture et de bienfaisance qui rejaillissait sur tous les Européens établis dans cette partie de l'Afrique.
Pendant le séjour de Juliette et des Martigné à Kuruman, le docteur H reçut plusieurs lettres du docteur L
Dans une de ces lettres, ce dernier racontait que tandis qu'il longeait les bords du Zambèze pour se rendre à Quilimané, en traversant le pays des Babimpés, il avait entendu parler d'un blanc prisonnier chez les Batongas, peuplade belliqueuse qui habite à soizante milles environ du Zambèze sur la rive gauche. Il n'avait pu se procurer de renseignements bien précis à cet égard, mais d'autres sauvages avaient confirmé les assertions des Babimpés. Un d'eux lui avait vendu pour un fusil et quelques verreries une preuve évidente de la présence de cet étranger sur les bords du Zambèze. C'était une montre à secondes, ' toute brisée il est vrai, car le sauvage à qui elle appartenait, et qui l'avait achetée d'un Batonga, la portait suspendue à sa coiffure en guise d'ornement.
Craignant de succomber dans le périlleux voyage qu'il avait entrepris, et désirant qu'on pût secourir ce Fançais prisonnier des Bashoukoulampos, s'il vivait encore, le docteur L... envoyait la montre à son confrère, afin que M. M... essayât de se procurer des renseignements sur leur malheureux compatriote.
Cette montre, que le messager makololo remit fidè lement à H. H... portait sur sa boîte en or les initiales H. B., qui étaient bien celles de M. Henri Bartelle.
Après avoir eu soin de préparer Juliette à cette importante nouvelle, M. M... présenta cette montre à la jeune femme.
Juliette n'eut besoin que d'un seul coup d'œil pour reconnaître la montre de son mari. Malgré toutes les précautions du bon missionnaire , la secousse qu'elle éprouva fut si vive qu'elle resta plus d'une heure sans connaissance.
En outre de cet indice précieux, la lettre, ou plutôt le journal de M. L..., contenait encore divers renseignements fort importants pour la famille Martigné. Dans un passage écrit deux mois plus tard, et daté de Baroma, le docteur L... racontait que dans sa route on lui avait parlé plusieurs fois d'un sorcier blanc très -célèbre qui existait chez les Batongas , peuplade de la rive gauche du Zambèze, non loin des mines d'or de Malanzoué.
H. L... n'ayant malheureusement appris ces circonstances que longtemps après avoir traversé le pays des Batongas, il n'avait pu faire de recherches relativement à ce blanc, dont il regardait l'existence comme certaine, mais sur lequel il lui était impossible de donner aucun antre renseignement.
Seulement , en renvoyant dans leur tribu les deux fidèles Makololos porteurs des lettres du docteur L... à M. M..., il les avait chargés de faire tous leurs efforts pour recueillir quelques renseignements plus précis lorsqu'ils repasseraient par Hazanzoué.
Plus heureux que le missionnaire, parce qu'on se défiait moins d'eux, les Makololos parvinrent à se procurer les renseignements que désirait le docteur L... Un d'eux aperçut même le blanc dont on avait parlé à ce dernier.
On l'appelle Tamanou, dit le Makololo à M. H... Il est le premier médecin des eaux (ceux qui sont censés avoir le pouvoir de faire tomber la pluie) et le sorcier le plus redouté delà tribu. Il demeure habituellement à la cour de Hbourouseiné, le roi de cette portion des Batongas; mais dès qu'on avait appris l'arrivés d'un autre blanc, on l'avait envoyé à quarante milles du Zambèze pour éviter qu'il ne fût reconnu par son compatriote. C'était un beau vieillard habillé comme les Batongas
et très-brun pour un Européen. Il lui manquait les deux oreilles, et ses pieds avaient été mutilés de telle façon qu'il pouvait à peine les appuyer à terre. Ce traitement lui avait été infligé pour le punir de ses tentatives d'évasion et le mettre dans l'impossibilité de recommencer.
xxxn.
En voyant arriver les messagers Makololos, il avait fait son possible pour s'approcher d'eux ; mais Mbourousmé avait aussitôt envoyé des hommes pour l'empêcher de leur parler. Malgré toute la surveillance dont on l'entourait, Tamanou était parvenu à faire remettre à un Makololo une amulette ou grigri. Le sorcier lui avait fait dire en même temps de garder précieusement cette amulette, attendu que les blancs la lui achèteraient fort cher.
M. M... se fit aussitôt montrer l'amulette, que le Makololo avait caché jusque-là avec un soin minutieux. Patient et méfiant comme le sont tous les sauvages, celui-ci voulait avant tout faire son prix, et comme il attachait d'autant plus de valeur à l'amulette que les blancs semblaient la désirer plus vivement, le marché fut assez long à conclure.
Ainsi que s'en doutait M. M..., la prétendue amulette n'était qu'une ruse employée par l'Européen pour que le Makololo conservât précieusement son cadeau. C'était tout bonnement un sachet en peau attaché à,un morceau de bois grossièrement tourné et représentant une tête de singe. Au grand désappointement des Européens , qui
avaient espéré découvrir quelque trace de leur compatriote ou quelque indice de sa nationalité, ils ne trouvèrent dans ce sachet que deux ou trois petits cailloux et quelques herbes desséchées.
— Attendez, dit M. M... en reprenant le sachet, que Clémence examinait en ce moment.
Il prit une brosse et se mit à frotter le sachet qu'il débarrassa ainsi de l'enduit noirâtre provenant de la poussière, du soleil et de la sueur du Makololo.
— Je vois quelque chose d'écrit ! s'écria-t-il tout à coup, s'arrêtant au milieu de la besogne et approchant le sachet de ses yeux.
On se précipita vers lui.
— Attendez ! dit-il encore ; oui, voici un D.., puis un E..., puis un G...
— Et puis?
— On ne voit plus rien, mais le reste du mot doit se trouver sous la couche de crasse qui reste encore.
Il se remit à frotter le sachet.
Au bout de quelques minutes ou put lire le mot tout entier ; c'était : Décotisez.
U est inutile d'ajouter qu'on se hâta d'obéir à cette recommandation, que Clémence se chargea d'exécuter.
Entré les deux doubles qui formaient le dessous du sachet, on trouva un autre morceau de peau blanche et très-fine. Sur cette peau, la main d'un Européen avait écrit à la hâte les mots suivants :
« Je suis prisonnier chez les Batongas. Si cet écrit parvient entre les mains d'un chrétien, je le supplie d'employer tous ses efforts pour faire connaître ma cruelle position et pour me délivrer. Mon nom est Gaspard Novéal. Mes parents habitent Madras. Je prie de leur écrire. Chez les Bashoukoulopos de Mbourousemé>
on m'appelle Tamanou. Quand il vient des étrangers le roi m'envoie dans la montagne et défend à ses sujets de parler de moi... Cette lettre est la cinquième que j'écris. Il est probable que les autres ne sont point tombées entre les mains des chrétiens. Dieu veuille que celle-ci soit plus heureuse.
< Gaspard Novéal,
« Ex-commandant en chef de la cavalerie du rajah de Travancore. »
Nous n'essaierons point de décrire l'émotion produite par la lecture de cette lettre.
Cette fois il ne s'agissait plus de conjectures, H. Novéal était vivant, et l'héritage de la begum lui appartenait.
Cette lettre ne portait pas de date, il est vrai, probablement parce que le pauvre Français ne savait plus ni la date ni le jour où il vivait ; mais le témoignage du Makololo était là pour y suppléer.
Clémence, Geneviève et Savinien s'embrassèrent en pleurant de joie. Toutes les fatigues , toutes les souffrances, toutes les rancunes passées même étaient* oubliées.
Dans leur enthousiasme, les futurs héritiers de M. Novéal seraient partis du jour au lendemain pour Sérouma, si M. M... les avait laissés faire.
Le missionnaire leur représenta vainement que ies fatigues et les dangers qu'ils avaient eus à braver jusque-là n'étaient rien à côté de ceux qu'ils auraient à supporter. Forêts épaisses à traverser, rivières et marécages à passer, montagnes à gravir, peuplades hostiles à braver, tout enfin se trouvait réuni pour rendre aussi dangereux que pénible ce voyage de trois cents lieues. — Nous sommes maintenant trop avancés pour reçu-
1er, répondirent les dames Martigné ; il ne sera pas dit que nous ayons inutilement supporté tant de fatigues pour nous arrêter juste au moment où nous obtenons la certitude qui nous avait manqué jusqu'ici. A tout prix, il faut que nous délivrions M. Novéal. Nous emporterons de quoi racheter sa liberté, et nous aurons la douce satisfaction de penser que c'est à nous qu'il la doit.
— Et sa reconnaissance nous en récompensera généreusement, ajoutait chacun au fond du cœur, en songeant aux millions du cher cousin.
Avec de pareilles pensées on comprend que personne ne se souciait de rester en arrière.
Au dernier moment, cependant, on eut des hésitations. Les préparatifs considérables qu'il avait fallu faire avaient forcé nos futurs voyageurs à envisager sérieusement chacune des difficultés, chacun des dangers de leur expédition.
Cette fois encore, il arriva ce qui était arrivé au Cap. Tout en envisageant avec plus de sang-froid les périls qu'ils allaient courir, M mo Bar telle n'eut pas un instant l'idée de renoncer à la noble tâche qu'elle s'était imposée de retrouver son mari. L'amour même qu'elle se sentait au fond du cœur pour Yalentin était une raison de plus pour la décider à cette 'entreprise. Il lui semblait que cela rendait son devoir plus impérieux et plus sacré.
L'hésitation de ses cousines, au dernier moment, n'ébranla nullement ses résolutions. Elle déclara qu'elle partirait seule.
Quand les autres héritiers la virent si déterminée, ils ne purent soutenir la pensée qu'elle allait peut-être profiter sans eux du voyage, tandis qu'eux-mêmes en seraient pour tant de fatigues et cl. dangers inutilement supportés. Les hésitations disparurent et chacun se sentit une nouvelle ardeur.
Une autre question fort grave pour M™ Bartelle et M me Martigné, c'était de savoir si elles emmèneraient leurs enfants.
En présence des difficultés et des périls de ce voyage, qui devait durer six mois au moins, sans compter le retour, elles ne pouvaient songer à les exposer à de telles épreuves. L'excellent missionnaire, qui était devenu la Providence de cette contrée, offrit aux deux mères de se charger des enfants. Elles savaient bien que H. M... en aurait le plus grand soin.
Mais ce qui inquiétait Juliette et Clémence et les faisait hésiter, c'était la pensée des ennemis mystérieux qui pourraient profiter de leur absence pour ravir leurs plus chers trésors.
— Mesdames, leur dit enfin M. M..., qui voyait et comprenait leurs angoisses, il n'y a pas à balancer en cette circonstance. Il est matériellement impossible que vous emmeniez vos enfants. Il vous faudra voyager la plupart du temps à dos de bœuf et plus souvent encore à pied. Gomment voulez-vous que des enfants de cet âge puissent y résister? Avant un mois ils auraient succombé. Je ne puis même expliquer que par un miracle de la Providence qu'ils aient pu arriver jusqu'à Kuru-
« Laissez vos enfants ici, je les traiterai avec les plus grands soins. Quant aux dangers qui les menacent, croyez bien qu'ils seront plus en sûreté près de moi que partout ailleurs. D'après ce que vous m'avez dit, c'était évidemment ce Morany qui dirigeait les coups portés aux membres de votre famille. En ce moment il est bien loin de Kuruman, ainsi que le prouvent tous les renseignements dont je vous ai fait part. Ce qu'il y a même à craindre , c'est qu'il ne dresse quelque enbuscade sur votre route. S'il revenait de ce côté , je serais infor-
mé de sa présence dans le pays bien longtemps à l'avance, et je vous garantis qu'il n'approcherait pas de vos enfants.
« D'ailleurs, je vous le répète, vous n'avez pas à choisir. Emmener ces pauvres petites créatures, serait les condamner à une mort certaine. »
Quelque cruelle que fût cette séparation, Juliette dut s'y résigner.
Elle laissa auprès de ses enfants la fidèle Toinette, qui promit de ne les quitter ni jour ni nuit.
— Dans le cas où il m'arriverait malheur, lui dit H mt Bartelle, j'ai déposé entre les mains de M. M... une somme suffisante pour faire face aux frais de leur retour en France. Une fois arrivée à Paris, tu prendrais mes pauvres orphelines par la main et tu les conduirais chez M me Maillac, la seule parente qui leur reste. Elle paraissait avoir quelque affection pour moi, et j'espère qu'elle aurait pitié de mes pauvres enfants. Que Dieu me pardonne de les avoir exposées à tant de dangers !
Laissant à Yalentin le soin de terminer tous les préparatifs, H me Bartelle passa avec ses filles et Toinette la dernière journée de son séjour à Kuruman. Elle s'était juré de partir sans réveiller les enfants afin de leur éviter les douleurs de la séparation, mais elle n'eut pas le courage de tenir sa résolution.
Ses baisers réveillèrent les deux petites filles qui se mirent à pousser des cris de désespoir en apprenant qu'elles allaient être séparées de leur mère.
Le chef de la mission, qui voyait le mal affreux que cette scène causait à la mère et aux enfants, parvint enfi© à emmener M me Bartelle, tandis que Toinette faisait de son mieux pour consoler les petites filles. Habituées à ne jamais quitter leur mère, Cécile et Emma ne pouvaient se oonsoler de ne plus la voir chaque matin. Aussi,
quoique plus jeunes que leur cousin Frédéric, furentelles plus vivement affectées du départ de M mo Bar tel le que le petit garçon ne le fut de celui de sa mère qu'il aimait pourtant de tout son cœur.
Bientôt dans le Cousin aux millions nous retrouverons nos voyageurs dont les aventures passées n'étaient que le prélude de dangers plus grands et d'aventures plus extraordinaires encore.