‹ La vente HamiltonChapitre 4 sur 4 · Aiguière en jaspe (vendue 64 140 fr · texte numérisé non relu

Aiguière en jaspe (vendue 64 140 fr

trouva tout émerveillé de cet immense entassement de tant de choses :

— Monsieur, dit-il à l'antiquaire, remettez-moi la clef de votre maison, et l'ambassade vous compte 600 000 francs ce soir.

M. Du Sommerard tenait la clef entre ses mains, il hésita un instant ; mais à la fin :

— Mylord, répondit-il, l'Angleterre s'est déjà fait tout un moyen âge avec nos dépouilles, il ne sera pas dit que je l'aurai augmenté.

Et ils se séparèrent pour ne plus se revoir.

A méditer pour nous cet exemple de patriotisme, si nous ne voulons pas, au train dont vont les choses, être dépouillés peu à peu de tout ce que nous possédons en richesses artistiques.

Pour cette vente Hamilton, les grands marchands de tableaux de Londres ont refusé les commissions qui les auraient fait entrer en concurrence avec leurs musées. Ils ont tous sacrifié généreusement leur intérêt particulier dans la circonstance. A chaque fois que M. Burton dit à haute voix : « J'enchéris pour la National Gallery », les Anglais applaudissent et toutes les enchères s'arrêtent respectueusement. La lutte n'a plus lieu seulement qu'avec l'étranger à partir de ce moment.

MM. Agnew et fils, les grands marchands de tableaux, dont l'un siège à la Chambre des communes, ont refusé une commission de 5ooo guinées pour Y Histoire de Mjrrha de Giorgione, qui s'est vendue seulement 35 425 francs au Musée National.

C'est beau comme un acte d'héroïsme du De viris.

Hâtons maintenant notre marche au milieu de toutes ces enchères enfiévrées, et consacrons nos dernières lignes aux objets d'art d'une grande rareté ou d'une excessive richesse. Parcourons le catalogue, les gros totaux et les raretés excessives doivent seuls désormais nous arrêter.

Nous n'aurons que l'embarras du choix, comme Edmond Dantès en découvrant le trésor de Monte- Cristo. Ce sont les bustes antiques de basalte et de porphyre; les pendules de Dutertre , de Robin et de Lepaute; le miroir de Boulle, dessiné par Berain; le buste en bronze de Pierre le Grand; la coupe de cristal de roche; le lit Louis XVI, drapé de tapisseries des Gobelins; les vases de Sèvres, montés par Gouthière ; les miniatures de Petitot, et tant d'autres choses sur lesquelles il est impossible de s'arrêter dans cette rapide énumération, car nous ne pouvons être que très sobre sur le choix des objets.

Parlons d'abord d'une Aiguière d'aventuv'mc jaspée, avec anse prise dans la masse, tant le bloc précieux, dans lequel elle a été taillée, était beau. Très rare pièce byzantine du huitième siècle, montée en or mas-

sif sous Louis XV par quelque riche fermier général du temps. Superbe, la monture! Partout l'or se relève en bosse. Un amour surmonte le couvercle, une chèvre grimpe sur l'anse; de délicieux ornements rocaille, de la meilleure ciselure , entourent le bec et le pied. L'orfèvre français est resté inconnu. Cependant on dirait la main de Germain, l'auteur des Eléments d'orfèvrerie. Comme poinçon, un S couronné, indiquant la date précise de 1758. — Vendue 64140 francs. Acheteur Lowengard.

Provenant de Versailles, un grand canapé Louis XVI d'un charme pénétrant. La tapisserie de Beauvais, d'une exquise pâleur, prête son ton assoupli aux dorures du bois sculpté. Les guirlandes de fleurs, mêlées aux feuilles de laurier, sont admirablement fouillées. Il est difficile d'imaginer rien de plus délicat (3o 570 francs).

Deux paires decandélabres Louis XVI, à cinq branches supportés par des vases en émail bleu, aux anses de sirènes enguirlandées de fruits et de feuillages dorés à l'or moulu : 1 33 744 francs. — Sont maintenant à Paris dans une collection princière.

Une splendide commode de l'époque rocaille, avec panneaux en marqueterie, où flottent des fleurs et des fruits. Elle porte le chiffre royal sur la serrure. Adorable cette commode, palsambleu! Les lignes vont, viennent, courent, s'évident, se tourmentent dans un fouillis déconcertant, avec une pointe de raffinement qui n'est pas sans saveur. On dirait voir les petits maîtres de l'époque, le tricorne sous le bras, la main au jabot, le

N" 509. — Vase de Sèvres (vendu 41 210 fr.). J* <6

dos courbé pour faire un compliment. C'est un vrai madrigal! La lumière caresse ces surfaces ondulées, et produit de charmants clairs-obscurs. Elle provient de cette vente du mobilier de Versailles, si bien décrite par le baron Daviller, et qu'il faut lire dans sa préface du Catalogue du duc d'Aumont. M. E. Joseph l'achète 83 480 francs.

Un Jrasc en vieux Serres. Sur un fond bleu se détachent des filets or et blanc, des ornements variés et des guirlandes de feuillages. Au centre, un médaillon avec une scène champêtre; une fermière de Boucher jouant avec ses deux enfants. Sèvres délicieux! où sont allées tes belles pièces! Devenus trop bourgeois aune certaine époque, nous n'avons pas su les conserver. Mieux avisés, les Anglais ont formé, avec ces délicates poteries, la collection fashionable par excellence. Ce n'est plus à leur pesant d'or qu'ils les payent aujourd'hui, c'est bien davantage. Aussi, vivement disputée, cette pièce atteint-elle le prix relativement élevé de 41 210 francs.

Deux Armoires de neuf pieds de haut, exécutées par Boule, sur les dessins de Lebrun, en ébène et en incrustations de cuivre et d'écaillé de tortue. Première et deuxième partie, c'est-à-dire que sur l'une l'écaillé forme le fond de la marqueterie, et sur l'autre le cuivre. Des bronzes superbes en ronde bosse, mascarons, figures allégoriques, se détachent sur les panneaux de devant. Deux amours, modelés de main de maître, voltigent au sommet. Des arabesques fuyantes et entrelacées ornent les deux corps. Le bois

et l'écaillé se marient si heureusement dans ces armoires qu'ils tempèrent la chaleur brillante des dorures. C'est du Louis XIV majestueux pour les opulenciers de notre époque.

« Elles étaient autrefois au Louvre », dit ironiquement le catalogue. Est-ce bien sûr? et il ajoute aussi qu'avant elles faisaient partie de la collection du duc d'Aumont. J'ai voulu les retrouver avec leur description au catalogue de cette vente, faite le 12 décembre 1782, — mais vainement.

Malgré cela, 3i3o,5o francs les deux armoires! A S. Wertheimer, déjà nommé, le richissime marchand de Bond-street! Mais notre amour-propre national est sauf. Nous avons mieux. La grande armoire qui fait au Louvre l'ornement de la salle des dessins italiens est autrement belle. Consolons-nous.

Sur le Cartonnier du duc de Choiseul, se dresse une charmante pendule d'Allard. Que de dossiers curieux, d'aveux terribles et de dénonciations sanglantes, il a dû renfermer ce meuble précieux, dépositaire des secrets d'État, alors qu'il était possédé par celui que la Du Barry faisait sauter sous la forme d'une orange. Il avait jadis pour voisin, dans le cabinet du célèbre ministre, un magnifique bureau d'apparat, aujourd'hui à Vienne, au palais du prince Richardde Metternich, une véritable merveille d'ébénisterie et de ciselure, dont il a refusé d'un de ses amis 3oo 000 francs.

Après une passe d'armes très brillante, où M. Wertheimer fait des efforts inouïs pour triompher, ce spécimen précieux de notre art national est adjugé

N" 672. — Armoire de Boule, dessinée par Lebrun (vendue avec son pendant 3i3 o,5o fr.).

144 Ô90 francs aux commissionnaires MM. P. et D. Colnaghi, de Londres.

Ce bureau de travail ira très probablement à Chantilly, dans une hospitalière collection, où nous pourrons tous le retrouver et l'admirer de nouveau.

Une Aiguière persane dit quinzième siècle, d'une forme exquise, en verre émaillé et doré. Autour du col, des arabesques et des filets entrelacés. Sur la panse à fond bleu, des cavaliers émaillés d'or et de couleur. Le baron Adolphe de Rothschild qui a, dans son hôtel du parc Monceau, les plus belles choses de cette époque, avait jeté son dévolu sur cette pièce. Il la pousse jusqu'à 71 000 francs, prix auquel ses concurrents lui laissent le champ libre.

Une Salière et une Coupe, deux types de cette faïence rare et mystérieuse, successivement baptisée, faute d'en connaître l'auteur, faïence Henri II et de Diane de Poitiers, dite d'Oiron par Benjamin Fillon, œuvre enfin, selon les autres , d'un descendant de Lucca délia Robbia, attiré à la cour de France à cette époque.

Ces deux pièces méritent qu'on leur consacre quelques lignes.

En i85q, le duc Hamilton avait acheté 2000 francs Tune, et 7000 francs l'autre.

La Salière de quatre pouces de haut, affecte la forme hexagone déjà connue, avec des colonnes entre lesquelles se tiennent, dans des cavités, trois figures d'Amours assiss dos à dos et les bras entrelacés. Au pied du socle une rangée de mascarons.

Adjugée 22 000 francs à M. Attenborough.

La Coupe, d'un caractère très pur, a quatre pouces de haut sur cinq et demi de diamètre. Elle est un peu semblable à celle du Louvre, avec des entrelacs couleur de cuir, gaines, arabesques, monstres marins et branches de laurier. A la base, des découpures en ogive, des consoles à mascarons, des coquilles et des mufles de lion. Un médaillon porte les trois croissants de Henri II entrelacés, la pointe en dehors : ce sont là les lettres initiales redoublées du nom de Catherine de Médicis, et non la devise de Diane de Poitiers, suivant la version fausse généralement accréditée.

Merveilleuse, délicate, fine et belle comme une œuvre de Cellini, cette coupe passe par les soins de MM. Rollin et Fenardent dans la collection Spitzer pour 3o 668 francs. Félicitons-le de faire rentrer la fugitive dans sa patrie.

Que nous sommes loin de l'époque où Fiorentino fit événement, en racontant dans son feuilleton que M. de Rothschild venait d'acheter 20000 francs au compositeur Strauss une aiguière de cette faïence mirifique avec les armes de Montmorency-Laval sur le couvercle. Cela vaudrait trois fois plus aujourd'hui.

Reposant sur un pédicule, une table -échiquier, de fer damasquiné, ornée de bronze doré, de figures d'argent et de plaques de lapis-lazuli. Faite en 1540 environ et offerte au prince de Savoie par le duc de Milan.

Achetée 0000 guinées (81 000 francs) par M. Beckett Denison, battant son concurrent, M. Lowenstein.

Elle venait de la vente Debruge Duménil, puis de

N" ioo3. — L'Hiver : Buste en faïence de Rouen (Les Quatre Saisons, vendues 68800 fr.).

celle du prince Soltikolï, où le duc Hamilton l'avait payée 20 000 fr. A cette même vente, le miroir de travail identique qui accompagnait cette table avait été payé 3o 5oo francs. On peut le voir au musée de Kensington.

Quelques mots des émaux maintenant.

Une tasse et son couvercle racontant les amours de Samson et de Dalila; émail signé : johannes penicaudi junior, i539, 54600 francs à M. T. -M. Whithead.

Un triptyque en couleur par Pierre Raymond, représentant la Mort du Christ 3i 608 francs à M. Wareham.

Une plaque carrée en grisaille : Y Adoration des mages, Penicaudi manu, 3q 528 francs à G. Attenborough.

Un autre triptyque par Nardon Pénicaud, émail à paillons et à reflets métalliques : la Descente de croix, la Mise au tombeau et la Résurrection. Acheté jadis à la vente Fonthill co5o francs ; 45 865 francs à M. G. Attenborough.

Bien curieux ces quatre bustes des Saisons, symbolisant les âges de la vie, pris dans leur gaine, et sortis de la fabrique du célèbre potier Vavasseur, de Rouen. Rien ne peut rendrel'effet puissant de ces beaux socles décorés de guirlandes de fleurs et se mariant à merveille avec les figures de grandeur naturelle. L'Automne et YHiver, avec leurs belles barbes blanches soulèvent un enthousiasme général.

Il y a quarante ans, le duc de Hamilton acheta ces

bustes, alors au nombre de cinq, à Paris, à l'hôtel Bullion, où ils furent vendus 1400 francs. Gardant pour lui les Saisons, il donna alors Y Apollon et son support au South Kensington Muséum. C'est aujour d'hui l'un des ornements de la galerie des faïences de ce palais.

La National Gallery avait résolu de les enlever à n'importe quel prix. De son côté, le ministère des beaux-arts français était animé de la même résolution. Après une bataille en règle, les quatre bustes de Vavasseur sont adjugés G8 800 francs à M. Gauchez. — C'est à nous ! On les mettra au musée céramique de Sèvres ou dans la galerie d'Apollon au Louvre.

Une commode Louis XV, d'un ton gai, en marqueterie de ce bois des Iles, l'orgueil des meubles rocaille. Avec ses formes ventrues, elle semble contournée comme l'échiné d'un courtisan. Sur l'entablement une tablette en marbre brocatelle- Sur le devant, se détache luxuriante une belle garniture de bronze massif ciselé et doré. Ce sont des branches de chêne dont la tige part des pieds du meuble et se disperse en espalier, comme des lierres sur la façade d'une maison. Du milieu des feuillages sortent avec grâce deux adorables enfants, tandis qu'à l'extrémité des rinceaux se reposent de charmants oiseaux. Deux cariatides , des Amours en haut relief, forment les angles du meuble. C'est une idylle champêtre en bronze. Malheureusement l'entrée de la serrure ressemble trop à la lampe antique des vestales et gâte un peu le meuble. Des vestales! sous Louis XV, où tout ressemble, en y regar-

LA VENTE HAMILTON. 5g

dant de très près à une robe retroussée ou à des jupons défaits. De la vertu antique dans ce meuble où le 'bronze s'amincit, s'échappe, se déhanche, se tord en d'adorables caprices et dans une lascive volupté comme des pâmoisons de duchesse. Voilà un véritable anachronisme. Quoi qu'il en soit, il y a amateur pour le chiffre coquet de [62420 francs.

Deux commodes d'ébène à huit tiroirs. Incrustations aux angles en cuivre gravé et métal blanc avec feuillages dorés. Frontons et tiroirs formés par des plaques de laque or et noir. Pieds, bordures, entrées de serrure merveilleusement ciselés. 3ooo guinées : 81 000 francs.

Un secrétaire droit Louis XVI, svelte, élancé, en acajou et mosaïque d'un rare fini. Sur le panneau qui doit s'abattre sont jetés, au milieu d'un fond quadrillé de bois ondes et satinés, des emblèmes variés : la tète d'Apollon, des corbeilles de fleurs et des instruments de musique. Porte à deux battants dans le bas, couverte de marqueterie. Aux deux angles, des chutes superbes de bronze tombant jusqu'à terre. 36 590 fr.

N'oublions pas de citer encore trois meubles aux cuivres ciselés d'une façon artistique par l'enchanteur Gouthière — trois admirables choses! Avec un parrain comme celui-là, l'enthousiasme ne devait plus s'arrêter. Vous allez en juger.

D'abord un cabinet d'ébène, couvert de plaques de laque noir et or, et sur le devant, encadré de guirlandes, un grand médaillon ciselé en bas-relief : le Sacrifice d'Abraham, inspiré par Clodion, si ce n'est

6o LA VENTE HAMILTON.

pas de Clodion lui-même. Aux angles, comme consoles, des Victoires d'une forme svelte, ciselées avec une incroyable grâce, et remontant par des lignes habiles jusqu'à l'entablement. Les frises et les poignées formées par des satyres, des enfants, des Amours, des oiseaux et des fleurs en haut-relief. Pieds d'une finesse hardie. Il règne dans cet ensemble une harmonie douce, tranquille, pénétrante. M. Wertheimer n'hésite pas à payer ce meuble 141 960 francs.

Ensuite un secrétaire semblable en tous points, mais portant dans la frise le monogramme de Marie- Antoinette entouré de feuillages de bronze superbement fouillés. L'art est décidément un grand personnage, et Schopenhauer a eu raison de dire : « Reste debout devant lui, découvert, et attends patiemment qu'il daigne t'adresser la parole. » Il a parlé cette fois, et il a demandé à M. Davis la somme colossale de 245 700 francs, qu'il s'est empressé de lui accorder. C'est le prix le plus élevé obtenu jusqu'ici pour un meuble dans une vente.

Enfin, la commode de laque, la perle de la vente! presque semblable au secrétaire, avec la grâce des détails du cabinet. Des colombes se becquètent sur le vieux laque, tandis que sur la frise des fleurs et des rubans entourent en haut-relief les deux lettres M. A. entrelacées. Une tablette de marbre noir sur le dessus attriste ce meuble, pressentiment peut-être des jours sombres qui vont arriver après la folle ivresse. Lutte ardente entre MM. Boore, Davis et Wertheimer , mais la victoire reste à ce dernier, au même prix : 245 700 fr.

N° 1298. — Commode Louis XVI (vendue 245 700 fr.

Ces meubles merveilleux ont fait, comme disent les Anglais, la fremendous figure de six cent-trente-trois mille francs : 24360 livres sterlings!

L'absence sur le cabinet des initiales de la reine qui affirment si bien, par leur présence sur la commode et le secrétaire, leur authenticité royale, a empêché ce meuble d'atteindre le prix des deux autres, bien qu'il fût d'un style très pur et d'un ensemble irréprochable.

Peu de succès, par exemple, les Sèvres, qui ne sont pas en pâte tendre. Un cabaret avec ornements en grisaille sur fond d'or, offert par Charles X au grandpère du duc Hamilton, et daté de 181 5 (une mauvaise époque), œuvre du peintre Dufey, qui a reproduit de son mieux, sur quelques pièces, des portraits de Poussin, de Lebrun et de Lesueur, et sur le plateau central une Sainte Cécile d'après Mignard — n'obtient que 95 guinées, seulement 2565 francs. Cela repose au milieu de ces gros chiffres tapageurs.

Un chef-d'œuvre encore ! — Par Houdon, une statuette en marbre de Voltaire de 18 pouces de haut. Le grand railleur travaille chez lui sans doute. Il est en jabot et en culotte courte, coiffé d'une perruque et d'une sorte de bonnet. Une veste brodée passe sous une longue houppelande. Du doigt il marque, dans un livre fermé, la page qu'il vient de lire. Adjugé : 27 3oo francs.

Cinq statues de bronze commandées en Italie par François Ier pour la décoration de son palais de Villeroy, achetées plus tard avec le château par Nicolas Neuville,

secrétaire d'État, qui fut la tige des ducs de Villeroy. Ces statues, vendues à la Révolution de o,3, furent acquises par le dixième duc de Hamilton.

M.Stettiner les achète toutes : Y Apollon du Belvédère, i3oofr. ;la Diane, de Versailles, i3 65ofr. ;le Gladiateur Borghèse, 14590 francs; Y Antinous au Belvédère, 12(558 francs; Y Hercule et Télèphe , 12400 francs. — Pas cher cet ensemble ! Il y a peu de temps, M. Gustave de Rothschild payait 35 000 fr. une Diane de Pigalle qui ornait la Garenne de M. ValentinàClisson.

Une coupe de cristal de roche gravé, enrichie de turquoises en haut-relief, venant de la collection royale de France, ainsi désignée par MM. Christie, Maison et Woods — 21 5oo francs.

N" i65i. — Portrait d'Henri II par Janet (vendu, avec ceux d'Henri III et Charles IX, 45 710 fr.).

Parmi les deux cents miniatures peintes sur vélin, carton et ivoire, qui forment une vacation tout entière, les Pctitot ont les honneurs de la journée. — Rien d'extraordinaire à cela. Petitot travailla pour Louis XIV et pour Charles Ier. Il fut à moitié Anglais, et répondit aux faveurs des deux monarques, comme homme de génie, en prenant le premier rang parmi tous les peintres sur émail. On sait qu'il se servait habituellement de plaques d'or. Au début, en Angleterre, il recevait 3o guinées pour chacun de ces portraits. Plus tard il osa en demander 40. 11 avait à ses ordres un peintre de talent qui reproduisait à l'huile la ressemblance de ses modèles. C'était sur ce premier travail qu'il prenait ses esquisses; puis il les achevait d'après nature. Il copia ainsi plusieurs fois la figure de Charles Ier, qui voulut bien lui accorder quelques séances.

Voici le prix de quelques-uns deses portraits présentés aux enchères deux siècles et demi après sa mort :

Louis, Dauphin, duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, mort à Marly le 18 février 17 12. Portrait équestre, signé, avec une inscription au dos indiquant

qu'il provient du cabinet de Louis XVI, où il faisait pendant à un portrait de Colbert en buste et entouré de plusieurs emblèmes, 17750 francs (Joseph).

Jean-Baptiste Colbert, en costume noir, une collerette de dentelles, le collier et le ruban du Saint-Esprit, 0265 francs (W. Boore).

Jean-Baptiste Lidli, 2210 francs (W. Philpot).

M",e de Maint enon, sur vélin, habillée de bleu foncé, avec une coiffe de dentelle noire, assise sur une chaise de velours cramoisi brodé d'or, 4910 francs (W. Grindlay).

Louis XIV, émail rond adjugé i85o francs à sir J. Leslie.

A noter encore toute une série de petits portraits en pied de la maison de Valois, par François Clouet dit Janet : Henri II, Henri III, Charles IX, Catherine de Médicis, le grand Dauphin et Claude de France. Ces six portraits, d'une grande finesse de touche, et, ce qui ne gâte rien, en parfait état de conservation après trois siècles, trouvés en q3 pour rien, par M. Rattier, dans la boutique d'un parfumeur, se vendent 46 710 francs à W. King.

Le Couronnement de Henri IV par Philippe de Champagne. La scène se passe dans la salle des États. Il y a vingt-cinq figures au moins dans cette miniature sur vélin. Le trône est dans un angle. Un tapis fleurdelisé d'or couvre le sol. — 8450 francs (Joseph).

Terminons la série des miniatures par Jacques Ie', roi d'Angleterre, peint par N. Hilliard, en costume de soie lilas broché d'or, avec une collerette de dentelles.

C t YJ I l if>N Ul

N° i65i. — Portrait d'Henri III par Janet (vendu, avec ceux d'Henri II et Charles IX, 46 710 fr.).

LA VENTK HAMILTON. 65

Précieusement conservé dans un écrin du temps émaillé, avec le chiffre royal en brillants. Après une lutte courte, mais très animée, entre deux compétiteurs acharnés, M. King et M. Joseph, ce portrait est adjugé au prix fabuleux de 73710 francs au dernier, un marchand de Bond-street.

Que les temps sont changés! En 1842, un portrait de la reine Elisabeth se vendait 14 livres! Cet Hilliard, dont les Anglais sont si passionnés, était bien quelque peu prétentieux. Il disait en parlant de lui-même :

— J'ai imité dans la perfection le genre d'Holbein pour peindre « en miniature. » Comme il est loin d'avoir son naturel! ses ouvrages sont pâles et manquent de variétés dans les teintes. Les bijoux et les ornements, exprimés par des lignes, sont grêles comme des cheveux. Il ne peut guère être estimé que par la reproduction fidèle qu'il a laissée des costumes de l'époque.

— 73710 francs une miniature de lui : c'est raide!

A la vacation où se dispersent les monnaies grecques et romaines, les camées et les intailles antiques, se trouve le cruikstone dollar, pièce de mariage de Marie Stuart avec lord Darnley, encadrée d'un cercle de bois provenant d'un if sous lequel la tradition affirme qu'elle s'est assise. — Très habile le rédacteur du catalogue. Si non è pero, è bene trovato. Un amateur passionné, qui pousse un peu loin la religion des souvenirs, le comte deMoray,se fait adjuger cette pièce pour 4400 francs.

C ENVlL'âOV' OEl

N° iG5i. — Portrait de Charles IX par Janet (vendu, avec ceux d'Henri II et d'Henri III, 45 710 fr.)-

Et c'est ainsi qu'après dix-sept jours de bataille, au milieu d'une foule houleuse d'amateurs et de marchands, s'achève la vente la plus importante du siècle!

Toutes les vacations réunies forment un groupe de io3366i2 francs, sans comprendre la bibliothèque, dont la vente, suspendue à la lettre F, ne sera reprise qu'au mois de décembre.

Avouons-le, c'est beaucoup moins qu'on ne l'avait supposé et beaucoup plus cependant que tout ce qui avait été obtenu jusqu'ici.

L'Angleterre doit être satisfaite : elle gardera presque tout. La « National Gallery » seule a largement opéré. Les délégués des musées de Madrid, de Munich, de Dresde, de Copenhague et de Saint-Pétersbourg n'ont rien acheté. La France s'est tenue sur une grande réserve : il le fallait. L'insuffisance absolue des ressources du Louvre ne lui permettait pas de lutter contre les budgets artistiques des autres pays.

Chaque vente débute par un enthousiasme, et finit par une réaction; l'admiration, à force d'être tendue

se détend. La vente Hamilton, pas plus que ses devancières, n'y échappe en ce moment. On critique ferme. Cette oraison funèbre est dans la marche ordinaire des' choses.

Nous restons, nous, émerveillé, et nous ne pouvons que féliciter ceux qui ont acheté. Ces occasions-là ne se retrouvent pas deux fois dans la vie. Heureux ceux qui en ont pu profiter!

Cependant nous protesterons contre le mauvais goût du catalogue, louant tout un peu trop éperdument, contenant de nombreuses erreurs d'attributions, et surtout illustré par des photographies économiques souvent mal [venues. Ce volume, qui ressemble trop aux dispositifs des docks pour la vente des cotons et des cacaos, est cependant déjà épuisé, ce qui prouve un désir général de la part des amateurs de conserver trace de cett grande épopée. Mais il fallait, pour donner satisfaction au public, faire à cette collection les honneurs impérissables d'un beau livre, charger des artistes en renom de graver des bois ou de reproduire par l'eau- forte les tableaux les plus appréciés. C'écait même un devoir impérieux à remplir vis-à-vis de l'art. L'exemple du prince Demidoff à San-Donato, en 1 880, devait être suivi. Agissant en grand seigneur, il avait fait vendre son catalogue illustré cent francs, au profit des pauvres de Florence. Il est à souhaiter qu'une publication soignée de cette réunion de chefs-d'œuvre se fasse; mais vous pouvez en être persuadés, ce sera la France qui s'en chargera sans doute, et non l'Angleterre. Pendant qu'on dressera des bordereaux là-

N" 998. — Glace de toilette Louis XIV, par Boule d'après Bérain ^vendue 9 542 fr.).

I \ VF1NTR IIAMII.TON. 6g

bas, on dessinera chez nous. Notre confrère Y Art a commencé cette artistique besogne. Nous ne pouvons que l'en féliciter1.

Quoi qu'il en soit, un fait considérable se dégage de cette vente : la recherche par l'étranger des objets d'art français. Dans ce culte du passé, un intérêt très vif s'attache surtout à nos meubles et leur produit général, à la vente Hamilton a dépassé certainement six millions.

Soyons fiers, chez nous, aux siècles derniers, les artisans ont été souvent des artistes. Pendant cette belle époque, l'art ne dédaignait pas de descendre dans les plus humbles ateliers. Des mains des ciseleurs, des tapissiers, des verriers, des potiers, des serruriers sont sortis des monuments qui prennent peu à peu une place considérable dans l'histoire de l'art.

Cette vente met surtout au premier rang : Boule, Riesner et Gouthière., N'est-ce pas le cas, en terminant de dire quelques mots de ces maîtres ornemanistes d'une si grande habileté.

André-Charles Boule, né en 1642, travaillait pour la cour. Il fit de l'ébénisterie un art auguste et sévère digne de rivaliser avec les plus belles lignes de l'architecture. Il était le collègue de l'orfèvre Claude Ballin et l'architecte Mansard fut son ami, on ajoute même souvent son collaborateur anonyme.

Les Gobelins furent créés sous sa direction et celle de

1. Le catalogue illustré avec les. prix vient de paraître à la librairie de l'Art, 33, avenue de l'Opéra, sous le titre : The Hamilton Palace collection Illustratcd priced catalogue.

7o LA VENTE HAMILTON.

Ch. Lebrun pour fabriquer outre les tapisseries, les meubles et les grands ouvrages d'orfèvrerie.

Louis XIV lui avait donné en 1672 un logement aux galeries du Louvre avec un brevet le qualifiant d'architecte, peintre, ciseleur, marqueteur, artiste ébéniste , inventeur de chiffres et sculpteur en mosaïque.

Le chevalier Bernin, pendant son séjour en France, se lia d'amitié avec lui et l'aida de ses conseils dans les dessins d'architecture qu'il fit pour la décoration du Louvre.

C'était un grand amateur d'estampes et Mariette raconte qu'il ne se faisait pas une seule vente où il ne fût et où il n'achetât souvent sans avoir de quoi payer. Il possédait un magnifique recueil de dessins d'habit de théâtre fait par La Belle, un manuscrit de Rubens, et un recueil des cent portraits de Van Dyck où toutes les épreuves étaient retouchées par la main de cet habile peintre. Malheureusement le feu prit dans l'atelier où il conservait ses curiosités et détruisit presque tout.

L'expert Gersaint, l'ami de Watteau qui mourut entre ses bras, a mis dans la préface de l'un de ses catalogues de vente en parlant de Boule : « Jamais on n'a travaillé avec plus de goût, plus de soin et plus d'honneur que lui. » Et cependant la chronique du temps raconte qu'après avoir servy des Roy s et des hommes riches, il mourut en iyS2, aux galeries du Louvre, assés mal dans ses affaires.

Les grands artistes de ce temps-là, épris de leur art.

N° 5o3. — Vase de Sèvres (vendu 7 5oo fr.)

moins soucieux de faire fortune que de bien faire, finissaient presque toujours ainsi.

Riesner et Gouthière, ces deux collaborateurs, personnifient le goût français sans rival dans le monde entier, à la fin de ce siècle qui eut, au point de vue de l'art, toutes les splendeurs d'un soleil couchant.

L'ébéniste Riesner est peu connu encore aujourd'hui, mais avec les chercheurs qui nous entourent il aura son histoire avant peu. Il fut un ornemaniste d'une grande habileté. Il avait un sentiment très vif de la forme.

Ne nous illusionnons pas. Tel contour est aussi difficile à trouver que la silhouette d'une figure.

Il y a autant de génie dans l'agencement étudié des bois et des métaux que dans l'arrangement cherché des tons les plus variés d'un tableau, et Necker avait raison de le dire à l'époque : « Le goût est en somme « pour la France le plus adroit des métiers. »

Il est certain que Riesner fut le pourvoyeur attitré de la cour; mais de cette époque les documents sur lui manquent encore. On les retrouvera. Il paraît qu'il acheta beaucoup aux ventes sous la Terreur, car le 1 1 pluviôse an II, il invitait les amateurs à venir chez lui « à l'Arsenal, la seconde cour, en entrant par le quai des Célestins » voir les meubles de sa fabrique qu'il avait repris, un peu partout à la Convention.

Ce fut l'époque où l'Angleterre, sans épargner ses recherches, se mit dans nos meubles — magnifiquement et à bon marché.

Pierre Gouthière, le Beau, comme on disait alors,

prenait le titre de ciseleur et de doreur du Roy. Dès 1 77 t sa réputation était faite. Jamais on n'avait porté à un si haut degré l'art de la ciselure. Rien de plus précieux et de plus fini que les bronzes pétris par lui. Mme Du Barry le chargeait de nombreux travaux pour le pavillon de Luciennes. Il était le favori de tous les curieux et le fournisseur ordinaire du duc d'Aumont. Pendant dix ans, ce dernier lui demanda les montures de ses objets les plus précieux.

Il devint si habile plus tard, qu'il présenta un jour à Marie-Antoinette une rose de bronze doré au mat si merveilleusement travaillée que la reine la prit pour de l'or ciselé.

Le baron Charles Daviller, le savant écrivain et l'aimable collectionneur, nous apprend que Gouthière avait une boutique sur le quai Pelletier, à l'enseigne de la Boucle d'or. Pendant la Révolution, il vint habiter rue du Faubourg-Saint-Martin, section de Bondy. On pourrait aisément retrouver cette maison et on devrait y mettre une plaque commémorative.

Le premier fructidor an III, deux ans après l'exécution de Mrac Du Barry, il réclama au Domaine, lors de la vente des biens de cette dernière, le payement arriéré de ses mémoires de Luciennes dont le montant s'élevait à la somme modeste de 756 000 livres (en assignats sans doute). Il prenait alors la qualité d'inventeur de la dorure au mat. Mais, à cette époque, Gouthière ne put se faire payer de l'Administration.

Sous l'Empire, en 1806, le vieil artiste renouvela sa demande sans plus de succès. Agé, épuisé par l'infor-

LA VENTE IIAMILTON. 73

tune, réduit à la plus profonde misère, ses forces le trahirent; il entra à l'hôpital, et il y mourut absolument inconnu.

Son fils, en i836, intenta un procès aux héritiers de Mme Du Barry, admis à prendre part au milliard d'indemnité voté pour les émigrés. Sa créance fut alors reconnue pour 80000 francs. Mais la Cour infirma le jugement sur l'appel des héritiers, et la succession n'eut à payer en somme que 32Ôoo francs.

Ce qui vient de se passer à Londres montre que les prétentions du pauvre et grand artiste n'avaient rien d'exagéré.

Quinze des dessins contenus dans cet ouvrage ont été exécutés par M. Adolphe GiRALDON.

Les douze autres sont extraits du Catalogue de la vente Hamilton, édité par MM. Remington et C'% directeurs de la Librairie de l'Art, à Londres.

Motteroz, Adm. Direct, des Imprimeries réunies, A, rue Mignon, 2, Paris.

SMITHSONIAN INSTITUTION LIBRARIES

Page 1