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Mais nous étions chez Christie, le catalogue à la main, cherchant à passer en revue, comme à l'hôtel Drouot, les trois cents numéros de la première exposition. Nous retrouvons là, venus comme nous du continent, depuis plusieurs jours sans doute, M. Leroy de Bruxelles, accompagné de M. Schubert, le délégué du gouvernement belge ; Sedelmeyer, le grand marchand de tableaux; Barre, le sémillant expert; Rutter, de Paris; Strauss, le doyen des chefs d'orchestre et le vétéran du bibelot.
Nous sommes décidément en force, et cependant nous serons certainement battus, car le bruit circule que de grands efforts ont été tentés pour empêcher le retour en France des merveilles qui vont passer sous le marteau. La presse anglaise a fait une campagne ardente, et des crédits extraordinaires ont été accordés par le Parlement à tous les musées de Londres.
Tous les objets d'art importés dans cette île sont condamnés à une réclusion perpétuelle. Il n'en est heureusement pas de même des artistes attirés à grands frais. Ils y perdent le goût et l'esprit. Ils s'ennuient et s'en vont.
i6 LA VENTE HAMILTON.
La foule est compacte; on fait queue, surtout devant trois beaux meubles, reproduits ici par M. Giraldon, signés Riesner fecit, exécutés pour la reine Marie- Antoinette, à l'apogée de l'art décoratif, sous le règne de Louis XVI : une commode, une table à écrire et un secrétaire couverts de bronzes splendides, dorés à l'or moulu, ciselés par ce grand artiste qui s'appelait Gouthière, et qui est en train de prendre place à côté de Benvenuto Cellini.
Le secrétaire, surmonté d'une petite galerie d'une légèreté exquise, porte la marque au feu du gardemeuble de la reine. Gouthière a mis tout son talent dans le médaillon du centre, dont les ors, éteints par le temps, s'harmonisent merveilleusement avec le ton général de la marqueterie.
La petite table à écrire est la plus haute expression de l'art et du style de cette époque. Riesner s'est surpassé; quant à Gouthière, ses ciselures valent leur pesant d'or.
Le dixième duc de Hamilton, grand-père de celui qui les vend aujourd'hui, avait payé ces trésors une dizaine de mille francs. Il était venu lui-même en France les acheter au petit Trianon, après 93, à la Convention. L'aristocratie anglaise, à cette époque , avait voulu recueillir précieusement toutes les splendeurs de la famille déchue.
Il y a encore quelques beaux meubles dans cette exhibition : un splendide cabinet de Boule ; une paire de vases de Sèvres gros bleu, avec une remarquable monture de festons de fleurs et de feuilles, un cabinet
N" 3oi, — Secrétaire de Riesner, avec ciselures de Gouthière (vendu 120 120 fr.). $ /,
LA VENTE HAMILTON. ty
de Florence enrichi de mosaïques en relief, un coffre en vieux laque noir parsemé de petits animaux faisant saillie, en or et en argent portant cette inscription : Formerly the property of Napoléon I.
Au milieu de l'éblouissement de toutes ces richesses, la foule s'arrête aussi devant le meuble de M"10 Du Barry, signé par Pasquier ; mais ce n'est là qu'une mystification. MII1C Du Barry avait certainement trop bon goût pour garder chez elle un secrétaire dont les panneaux sont recouverts de morceaux d'éventails reproduisant des pastorales assez faibles, et gardant encore la trace du pli des lames. Passons, c'est piteux.
Un mot maintenant rapide sur les toiles accrochées autour des salles, nous aurons tout le temps de les examiner et d:y revenir pendant l'adjudication.
Le Moulin d'Hobbema, un morceau capital, où le maître, qui possédait un sentiment si profond de la nature, a exprimé d'une manière admirable la puissante vie végétale de la forêt, doit atteindre un prix fantastique. Ce tableau me paraît cependant bien audessous de celui qu'on admire au Louvre et qui fut adjugé ioo ooo francs à la vente Patureau. Dans celui du duc Hamilton, les vieux chênes au tronc rugueux, aux fortes branches, sont bien conservés, mais le moulin a été trop nettoyé. Il est usé, et c'est un grand défaut.
Voici des Téniers bien médiocres, des Holbein contestables, un Wynants signé et daté qui ne se distingue pas comme d'ordinaire par la finesse de ton, la légèreté de la touche et la précision du pinceau; et enfin
i8 LA VENTE HAMILTON.
un Rembrandt de pacotille, le portrait d'une horrible femelle qui dépare cette exhibition.
Arrêtons-nous cependant devant cet Ostade , un bouge enfumé avec ces buveurs trapus, communs, qu'on examine toujours avec un plaisir extrême, et devant ces fleurs de van Huysum. On pourrait les regarder à la loupe. Ces tableaux sont de la plus belle qualité. Le dernier nous a appartenu. Il était en 1793 dans la collection du duc de Praslin.
On a réservé comme bouquet de feu d'artifice, pour clore cette première journée, Daniel dans la fosse aux lions par Rubens, tableau célèbre qui a son histoire inscrite au livret. Il a figuré dans la collection de Charles Ier. Le catalogue porte, à son sujet, cette mention que je transcris fidèlement.
This is one of the feiv great pictures by Rubens wich ive know with certainty to hâve been entirelj executed bj his orvn hand.
Textuellement : (Ceci est une des rares grandes peintures de Rubens que nous connaissions avec certitude avoir été exécutée entièrement de sa propre main.)
Et il ajoute :
Rubens says this explicitly in an Italian letter to sir Dudley Carleton. (Rubens dit cela explicitement dans une lettre italienne à M. Dudley Carleton.)
Cette toile a sept pieds sur dix : neuf lions entourent le prophète qui, les mains jointes et le regard tourné vers le ciel, lui adresse une ardente prière. Il paraît peu rassuré, on ne sait trop pourquoi, car ses compagnons n'ont réellement rien de féroce. Ils semblent au
iV 3o3. — Table
écrire de Riesner, avec ciselures de Gouthière (vendu .56 ooo fr.). J j
contraire heureux d'être ainsi distraits dans leur solitude par l'arrivée d'un nouveau venu.
Comme bien d'autres j'ai été fort peu séduit par ce tableau devant lequel s'arrêtent, pour discuter, les directeurs de toutes les grandes galeries d'Europe. Le peintre Ziegler a mieux interprété ce tragique épisode dans son tableau du musée de Nantes, qui est son chefd'œuvre. Daniel est debout, priant, le front en pleine lumière, tandis que les lions, domptés par son courage, lui lèchent humblement les pieds.
Vous le voyez, en somme, ce n'est pas une collection épurée comme celle de sir Richard Wallace ou comme les inestimables galeries du duc de Westminster. De belles choses à côté de fort médiocres. — Le public fera sans doute un triage intelligent.
Demain sera la grande bataille.
N° 174. — Chiffonnier Louis XJV (vendu 60 060 fr.
Samedi 17 juin, premier jour de vente. Dès midi, la foule se dirige vers King street et se groupe devant l'hôtel Christie, qui ressemble à une gare au moment du départ d'un train de plaisir. Il s'agit d'entrer à tout prix et de conquérir une bonne place.
Une forte escouade de policemen, à l'habit bleu et au casque de feutre, maintient le bon ordre, mais elle a fort à faire. Il est difficile de contenir toutes ces impatiences curieuses.
Cette vente est décidément un grand événement à Londres.
Midi et demi. — On ouvre enfin. La porte subit un véritable siège : c'est un assaut en règle. On dirait d'une porte d'écluse brusquement levée. Le torrent se précipite dans l'escalier, cascade sur les marches, s'élève jusqu'au premier étage et remplit la salle comme un bassin jusqu'aux bords.
La colonie française évite heureusement la bagarre. Grâce à l'obligeance de M. Gauchez et à la courtoisie des vendeurs, elle entre, un peu avant, par une porte dérobée, du côté de l'entrée des artistes, près de l'hôtel
Dieudonné, et gagne des sièges réservés que les gardiens n'auraient pu défendre au moment de l'envahissement.
Nous sommes dans la place et des mieux partagés. Je regarde autour de moi.
Au premier rang, des chaises serrées les unes contre lesautresreprésententles fauteuils d'orchestre ; viennent ensuite des banquettes, peu rembourrées peut-être, puis un simple gradin de bois qui court autour de la salle et permet aux spectateurs éloignés de se faire voir en se tenant debout.
Chacun est là sans distinction de noms et de qualités, pressé contre le voisin que le hasard lui a donné. Foule bigarrée, vieux blasons, lingots formidables, plumes célèbres, signatures puissantes, les plus grands noms et les plus petits, tous confondus pêle-mêle dans une promiscuité complète. C'est l'égalité absolue devant le roi bibelot.
Impossible de citer tous les assistants. Il faut cependant garder le souvenir de ceux qui assistent à la grande bataille. Indiquons donc d'après notre carnet :
Côté de l'aristocratie anglaise : le comte de Derby, lord Bingham, lord Torrington, la duchesse de Montrose, lord Rosebery, lord Cork, duc de Somerset ; sir Henri Baron, premier secrétaire de la légation britannique à Bruxelles.
Côté des musées : lord Powerscourt, président du conseil de la « National Gallery » ; Burton, son directeur; sir Leighton, président de la« Royal
N° 14D4. - Pendule Louis XVI de Dutertre (vendue . 1 466 fr.).
Academy » ; Lippmann , du musée de Berlin ; Courajod, du Louvre ; Kohlbacher, du musée de Francfort ; Doyle, directeur de la « National Gallery » en Irlande ; Robinson, de la galerie royale de Windsor.
Côté des amateurs et des experts : Ferdinand Bischofsheim ; Marius Hinsh, le rédacteur en chef de l'Art journal; White, représentant le duc de Westminster; Butter, John Lecomte, Beckett Denison; Chevallier, le successeur de Pillet; Charles Mannheim, le prince des experts; Leroy, de Bruxelles; Lacaze, chargé de la vente du Figaro; Gauchez, le propriétaire du journal VArt de Paris, et le curieux, délégué de la Vie moderne, votre serviteur.
Côté des marchands, les noms les plus connus dans le commerce de la curiosité. Londres, représenté par Thibaudeau, Durlacher, Wertheimer, E. Joseph, Ch. Davis, Colnaghi, W. Agnew, le grand marchand de tableaux, membre du Parlement;
— Paris, par Guénot, Stettiner, Michel, Sichel, Sedelmeyer, Bing, Trîpp et le jeune Seligmann;
— Rome, par A. Castellani ; — l'Allemagne, par Bourgeois, de Cologne ; — Bruxelles, par Hollender.
Notez en outre les reporters des journaux, les curieux en bonne fortune de flânerie; les inconnus comptant profiter de l'imprévu; ceux qui aiment à suivre la marche rapide des livres et des guinées sur la raquette de l'enchère, ceux qui poussent toujours, mentalement disposés à corriger les injus-
tices du hasard; ceux qui , comme Gabriel de Saint- Aubin, tiennent à étudier chaque acteur jouant son rôle, la vanité des uns, la cupidité des autres, la ruse de celui-ci et la méfiance de celui-là; — en tout, à peu près un millier de personnes et de personnages.
La salle est octogone, haute, spacieuse, bien aérée, ce qui est fort agréable, et, ce qui ne l'est pas moins, bien éclairée par une large coupole. Au milieu pendent des lustres en cristal de roche et en bronze doré, que l'on doit vendre et qui, en attendant leur sort, servent à l'ornementation générale.
Les murs sont garnis, de haut en bas, de grandes traverses en bois destinées, pendant les expositions, à accrocher les tableaux. Dans le fond, une claire-voie, à hauteur d'homme, forme la rampe et sépare le public des premiers rôles chargés de la vente. Ce sont là, les coulisses et la scène. La consigne est sévère. Personne n'y peut pénétrer, à part les acteurs, qui sont les auctioneers, et les ^figurants, représentés par les hommes de service.
La tribune du commissaire-priseur se trouve à l'extrémité d'un bec prononcé, sorte de V que forme la balustrade, et qui avance au milieu du public. C'est une chaire portative en bois verni, comme celles de certaines églises. Moins les roues, sa forme ressemble aux chars des quadriges romains de l'Hippodrome. L'auctioneer conduit la vente au lieu de mener les chevaux, voilà tout. Détail important : les ama-
teurs, groupés sur des gradins en amphithéâtre, ne se tiennent pas derrière lui, envahissant son sanctuaire, ainsi qu'à Paris. — Prenez des notes, maître Chevallier ! à notre retour sur le continent, nous serons tous pour le confortable des aménagements anglais. Ils adouciront agréablement le sort des patients de l'hôtel Drouot.
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N° mjI2. — Lit Louis XVI, tapisserie des Gobelins ^vendus 3oo3o fr.)
Un peu avant une heure — cela se passe ainsi dans tous les pays — une certaine impatience se manifeste dans le public. Il pétitionne déjà des pieds, des mains et de la canne pour faire commencer bientôt la petite fête.
M. Thomas H. Woods doit présider la séance. Il est le dernier arrivé dans cette vieille maison Christie, fondée au commencement du siècle, et qui paraît vouloir se perpétuer de génération en génération, en ajoutant, de temps à autre, le nom d'un nouvel associé à sa raison sociale. Ils sont trois maintenant; à la fin du siècle, ils seront quatre.
Une heure précise. — Un grand silence se fait : M. Woods monte à la tribune. On n'est pas plus exact. C'est un homme de cinquante ans environ, dont la physionomie a quelque ressemblance avec Delaunay, de la Comédie-Française. Sa taille est moyenne, ses yeux fins, ses lèvres -minces, ses cheveux gris. Ses joues encadrées de légers favoris sont roses, et animées peut-être par le brandy de la dernière heure. L'expression paraît un peu railleuse. Comme tous les Anglais, il porte une fleur à sa boutonnière.
Avant l'entrée en matière, il sent le besoin, en raison de l'importance de la vente, d'adresser à son auditoire un petit speech bien senti, et s'exprime à peu près en ces termes :
« Gentlemen, ladies, la collection qui va être bientôt dispersée présente un intérêt sans précédent. Vous connaissez ses origines. Elle a été formée par deux hommes de goût : M. Beckford et le duc Alexandre de Hamilton. Plus heureux que vous ne le serez sans doute, ils ont acheté ces trésors à une époque où ils étaient moins recherchés que maintenant. Grâce à leurs soins, ils ont su les garder dans l'état remarquable de conservation où ils se trouvent aujourd'hui.
» J'ai souvent entendu dire, depuis quelque temps, autour de moi, que la plupart de ces beaux ouvrages devaient prendre place dans la « National Gallery », je le désire sincèrement, en ce qui me concerne, car je suis de ceux qui pensent que tous les objets d'art importés en Angleterre ne doivent plus en sortir. Nous sommes assez riches pour les défendre. »
« Bravo! bravo! » crie la foule en applaudissant ces paroles patriotiques.
Immédiatement après commence la vente. Elle suit l'ordre des numéros du catalogue dressé en conséquence, ce qui est un bien grand avantage dont on devrait nous gratifier à Paris. — A inscrire sur le cahier des doléances des habitués de l'hôtel Drouot, et à renvoyer à l'examen, à l'étude et aux méditations de mon ami Charles Mannheim.
M. Woods ressemble à un général placé sur une
éminence, et commandant le feu avec calme. Armé de son hammer (marteau), semblable à un bouton de porte en ivoire, il n'indique aucune valeur, laisse partir les offres de très bas, répète les enchères qui se succèdent avec rapidité, et dès qu'il se produit un temps d'arrêt, adjuge en donnant un coup sec, et en inscrivant lui-même l'achat. S'il y a une réclamation quelconque, il recommence de suite la mise en vente pour éviter un conflit. Tout se passe, du reste, avec une précision et une régularité parfaites ne laissant rien à désirer.
Derrière lui, plus bas, presque dissimulé, faisant au besoin l'office de souffleur, se tient l'un de ses collaborateurs, M. Christie, — moustache blonde, favoris courts, l'œil doux, sympathique — et avec cela quelque chose rappelant le duc d'Aumale lorsqu'il était plus jeune. Il aide, sans en avoir l'air, son associé dans sa tâche, surveille les enchères passant inaperçues, et se tient prêt à lui transmettre les communications importantes qui peuvent survenir.
Le service se fait avec aisance, mais la maison, avouons-le, ne semble pas s'être mise en grands frais de livrées pour ses waiters (domestiques). Bien qu'ils portent tous des cols cassés, leur tenue est des plus négligées. Ils ont l'air d'infirmiers avec leur veston gris sous lequel paraît un tablier blanc de valet de chambre, et leur petite calotte sur la tête leur donne l'air des cavaliers à l'heure matinale du pansage des chevaux.
Ces commissionnaires préparent dans la coulisse ce qui doit suivre ce que l'on vend. Il n'y a pas ainsi un
3o LA VENTE HAMILTON.
instant de perdu. Tous les numéros se succèdent rapidement; aussi fait-on, en moins de temps et sans bruit, plus de besogne que chez nous.
Le tableau à vendre ne circule pas comme à l'hôtel Drouot, porté en triomphe par des hommes maladroits qui l'éclairent mal, quand ils ne vous montrent pas l'envers de la toile, au lieu du côté de la peinture. A Londres, il est placé sur un pupitre un peu haut, qui tourne comme un lutrin, suivant l'impulsion donnée. Il est mis ainsi à la portée de tous les regards, en bonne lumière, avec une inclinaison étudiée. Tout le monde voyant bien, personne ne s'approche avec une loupe et ne demande à revoir.
Et la vente va ainsi au milieu du plus profond silence. Pas un mot. On enchérit d'un geste. L'enchère se poursuit rapide, serrée, répétée d'un ton monotone par l'auctioneer au flegme britannique. Il commence par les shillings, puis les livres sterlings A cent livres, il ne prend plus que des guinées.
« Twenty guineas! Five! — Thirty guineas! Five! — Fourty! Five! — Fifty! Five! — Sixty guineas l Five! — Seventy Fivel » Et ainsi de suite, comme le tic-tac d'un battant de pendule.
De temps en temps cependant, sortant de ses habitudes et des traditions de la maison de King-street, M. Woods se permet quelques réflexions autorisées par les circonstances. On ne vend pas tous les jours des collections comme celles du duc Hamilton ! Tantôt il fait ressortir le mérite de l'œuvre, tantôt il en décrit l'historique. Quelquefois, avec un bon goût parfait, il
LA VENTE HAMILTON. 3i
convient des erreurs du catalogue. D'autres fois il stimule et enlève ainsi son public :
« Plus vite! plus vite! si vous voulez atteindre rapidement la valeur de cette toile. Vous venez de payer un tableau ordinaire très cher, et vous hésitez maintenant pour un chef-d;œuvre ! »
Il se permet môme quelques railleries en présentant une croûte :
« Pour ce splendide Paul Potter, voyons, donnerat-on quinze guinées? Je cherche vainement dans la salle le monsieur qui est venu me dire ce matin qu'il le pousserait beaucoup plus haut. »
Après avoir adjugé un tableau, il lui arrive de lancer une épigramme contre l'acquéreur :
« Il est fâcheux que ce tableau aille dans une galerie particulière fermée au public. On ne le verra plus. Il est condamné à une réclusion perpétuelle. »
Cela tombe sur un grand seigneur. Tant pis pour lui s'il n'est pas satisfait. La maison Christie,Manson et Woods est aujourd'hui une puissance. Tous les amateurs ont besoin d'elle; elle n'a besoin de personne.
N° igo5. — Fauteuil Louis XVI, Gobelins (les douze vendus 23 172 fr.). ^
Mes aimables lecteurs n'attendent certainement pas de moi la longue nomenclature des tableaux, avec la liste des prix obtenus. Un chiffre ne dit rien d'ailleurs. Il faut voir la chose ou la décrire avec soin. Le catalogue déjà est un gros volume de 1200 numéros; pour mentionner tout, il serait nécessaire d'écrire un livre. Le temps et la place me manquent pour cette besogne, dont je laisse la charge à la presse quotidienne. Pour cette publication, je me bornerai à passer très rapidement la revue des principaux objets.
La première journée est consacrée aux peintres allemands et flamands. Je ne parlerai que de quelques-uns.
Pour le Moulin à eau d'Hobbema, dont il a déjà été question, on arrive vite à 3ooo guinées, puis rapidement à 35oo, et par enchères de 100 guinées à 4000. M. Sedelmeyer, de Paris, en mettant par 5o guinées: couvre la dernière enchère à 4260 guinées (à 27 francs , 109350 francs).
« Jamais on n'a vu un plus bel Hobbema dans cette salle », avait dit M. Woods, pour stimuler son public.
Un Portrait d'homme d'Holbein, 5670 francs.
Qui donc aurait des Holbein, si l'Angleterre n'en avait pas! Durant un quart de siècle, il est toute la peinture en Angleterre. Il y en a partout, à Hamptoncourt, à Kensington, à la National Gallery, dans toutes les résidences royales et dans tous les châteaux de la vieille aristocratie. Il y en avait trois encore à la vente Hamilton, mais nous ne parlerons pas des autres.
Le Portrait d'Albert Durer par lui-même, signé du monogramme et daté de 1507. Le maître est représenté avec un vêtement noir, enveloppé d'un grand manteau brun. Un sablier est près de lui; traduction libre : Time is money. Allusion délicate, de nature à flatter les Anglais.
Ce tableau paraît très discuté. D'aucuns n'y reconnaissent pas l'exécution large, facile, avec ces contours ciselés qui rappellent la main ferme du graveur. Le docteur Waagen, directeur du musée de Berlin, affirme (Treasures of Art in Great Britain, 1854), que c'est une ancienne copie. Si je ne me trompe, le musée de Lyon a un superbe portrait d'Albert Durer, où le maître est représenté avec ses longs cheveux d'or. Il faudrait pouvoir le comparer pour se prononcer.
En présence de ces contestations, M. Woods contourne la difficulté, et déclare qu'il s'agit d'une replica, seconde édition de l'original, de grandeur naturelle, au musée de Madrid.
M. J. H. Pollen achète ce tableau 10 635 francs.
Passons maintenant à la collection des portraits historiques, et à tout seigneur tout honneur. Commen-
çons d'abord par Van Dyck, cet inimitable artiste qui peignait plutôt avec la volonté qu'avec la main. Arrêtons-nous! le catalogue mentionne quatre tableaux de lui :
Henriette de Lorraine, splendide portrait signé et daté de 1634, qui figurait dans la collection de Charles Ier, et plus tard dans la galerie du duc d'Orléans. Bien belle la princesse de Phalsbourg, sœur du duc de Lorraine, dans sa robe de soie noire drapée sur une jupe de satin blanc, la relevant d'une main parun mouvement gracieux, tandis que de l'autre elle s'appuie sur l'épaule d'un petit nègre habillé en page rouge, et portant, sur un plateau d'argent, un monceau de roses épanouies.
L'auctioneer ne peut s'empêcher de dire, avec raison, qu'aucun de nos artistes parmi les plus célèbres ne pourrait se charger de faire un chef-d'œuvre pareil.
Acheté 2000 guinées (54 000 francs), par M. Ch. Davis fils qui, de notoriété publique, opérait pour le compte de lord Rosebery.
De Van Dick encore, la Duchesse de Richmond, en robe de soie blanche, à l'âge de vingt ans, dans tout de l'éclat la jeunesse. A côté d'elle, son fils, armé d'une flèche, un Cupidon de quatre ans. Tout un poème !
Bien inspiré, M. Beckett Denison, une des grosses fortunes de Londres, se paye ce portrait étincelant de lumière pour la modeste somme de 53 222 francs.
De lui toujours, Charles I, habillé de blanc et de rouge, avec le ruban de l'ordre de la Jarretière. 21 000 francs, pour M. Sedelmeyer. La comtesse de
Verrue possédait, elle aussi, un superbe Charles Ier qui est au Louvre.
De lui enfin, le portrait de la Reine Henriette-Marie, acheté 700 guinées par MM. Agnew et fils.
Voici maintenant Rubens, ce travailleur infatigable, à la couleur onctueuse, grasse, fine et lumineuse, qui a couvert de son pinceau plus de deux mille toiles dans sa carrière. Ni Murillo, ni Titien, n'en ont jamais produit autant.
Il est largement représenté dans la galerie Hamilton.
Le Duc d'Olivarei, entouré d'anges et d'ornements symboliques dans un ovale en grisaille. Le comte-duc eut l'honneur d'être également peint par Van Dyck. A M. Winckworth, pour 12 i5o francs.
Portrait à trente ans, en 1662, de Elisabeth Brandt, sa première femme. Vêtue de belle soie, couverte de bijoux au corsage et de bagues aux doigts — la coquette ! Nous connaissons tous cette belle et saine créature, grasse et potelée, peinte souvent par le maître, sans mystère pour personne, des pieds à la tête. Déshabillée bien des fois en divinité mythologique, elle lui servit de modèle dans son tableau des Trois Grâces.
Peinture franche et expressive, achetée 47 760 francs par T. -M. Whitehead pour le duc de Westminster, dit-on.
La Naissance de Vénus. Un modèle de plat d'argent exécuté en grisaille, probablement pour Charles Ier. Le maître est là, toujours admirable dans ses petits tableaux bien plus encore peut-être que dans ses grandes peintures décoratives.
M. Gauchez le sait bien, aussi il lutte avec acharnement contre M. Beckett-Denison, mais la victoire reste à ce dernier, à 43 680 francs.
Terminons les Rubens par les Amours des Centaures. La scène, un peu voluptueuse, se passe dans un paysage d'Arcadie d'une grande énergie de touche.
De 5oo guinées, les enchères marchent à pas de géant à i5oo, et le tableau est enfin adjugé pour 2000 guinées (54 000 francs) à M. Stewart. Mais tout le monde sait qu'il s'agit là d'un nom de guerre.
Voyez la marche des prix de la peinture : achetée 260 guinées en 1802, dans une collection particulière, cette toile fut vendue en 18 10, dans la collection C. F. Greville, à M. Ghristie pour 610 guinées.
Viennent ensuite le Cabaret, de Van Ostade, 1750 guinées, par M. Beckett Denison ; un Paysage, de Jacob Ruysdael, 1160 guinées, à Martin Colnaghi.
On enlève enfin les voiles qui cachent le Daniel dans la fosse aux lions, de Rubens, autour duquel il s'est fait tant de bruit à l'exposition.
Profonde sensation, comme à la Chambre. Dans un choc électrique, la salle entière bat des mains avec frénésie. Il faut quelques minutes pour remettre au repos ces âmes surexcitées.
Magnijicent picture! médit mon voisin émerveillé.
— Je hausse imperceptiblement les épaules.
M. Woods déclare d'abord qu'il espère bien voir entrer ce chef-d'œuvre dans la «National Gallery».
— En Angleterre, c'est le cliché ordinaire pour
recommander un tableau. En France, c'est le Louvre qui est mis en cause.
Il rappelle, en outre, que précédemment plusieurs amateurs s'étaient cotisés pour offrir au pays certains tableaux du premier ordre, tels que la Sainte Famille, de Josuah Reynolds, et le Champ de blé, de Constable, si admirés aujourd'hui dans les galeries de l'État. Il ajoute, qu'animés de la même intention , plusieurs gentlemen ont voulu se faire inscrire chez lui, mais il a dû suspendre cet élan.
« Le sentiment national, dit-il en terminant, prévaudra contre les tentatives des étrangers pour enlever ce trésor à l'Angleterre ! »
Quelle réclame! Elle ne serait certainement pas tolérée chez nous. Le commissaire-priseur qui agirait ainsi serait certainement bien vite rappelé à l'ordre par les assistants.
Malheureusement, il y a quelques jours, le bruit s'est répandu, par quelques érudits, que depuis soixante ans, il existe un autre Daniel absolument semblable, comme sujet et comme dimensions, à l'église de Goldshill, près de Ryde, dans l'île de Wigbt, et que ce tableau, autrefois dans la collection de sir Richard Worsley, à Appuldurcombe, fut offert plus tard à la paroisse par le comte de Varborough, marié avec sa nièce et héritière.
Décidément est-ce l'original, une répétition, ou une copie ? That is the question. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que Rubens vendit « 600 florins un Daniel au milieu d'un grand nombre de lions fait
d'après nature, 12 pieds sur 8, original entièrement lait de ma main », et que ce tableau se trouve ainsi textuellement décrit dans la liste deîlî quadri che si retropono in casa mia, qu'il envoya d'Anvers, le 28 avril 1618, à sir Dudley Carleton, ambassadeur du roi de la Grande-Bretagne à la Haye. — J'ai vérifié moi-même sur d'anciens documents cette assertion du catalogue. Elle est exacte.
Quoi qu'il en soit, cette découverte, encore mal établie, jette un froid. On part cependant de 1000 guinées. Ce prix est immédiatement couvert, on met 2000. Par 5oo guinées, on arrive à 4000 assez vite. Puis, un peu plus lentement, avec des temps et par 100 guinées, on marche jusqu'à 4800 guinées. Arrivé là, M. Burton, le directeur de la « National Gallery » hésite un moment. Le prix est élevé! M. Beckett Denison, qui paraît vouloir à tout prix se former un musée, en profite. Il met une dernière enchère, et à 133770 francs le Daniel lui est adjugé au milieu d'applaudissements multipliés.
Depuis, le vicaire de Goldshill, M. Ratcliffe, un habile homme, qui s'était tu jusque-là, par tactique sans doute, a adressé à l'éditeur du Times une longue lettre pleine de renseignements sur le sosie de la vente Hamilton. Subsidiairement, il a cru devoir ajouter que le tableau n'étant pas à une place où il pût être sérieusement apprécié, l'Église avait décidé de s'en séparer, s'il convenait à M. Burton de joindre cette belle œuvre aux merveilles du Musée National, ou bien encore si elle était désirée par quelque
amateur désolé de n'avoir pu acquérir celle du palais Hamilton.
Pas maladroite cette petite réclame! non payée sans doute et venant bien à son tour et à sa place. Mais, maintenant que deux Daniel sont bien constatés, il y aura baisse sur les deux. C'est inévitable. Du reste, soyez-en bien convaincus, les ventes ont leurs entraînements et leurs satisfactions d'amour-propre. Les hommes sont ainsi faits : un achat à l'île de Wight, en dehors de la fièvre de King-street, ne tentera plus personne, et le Daniel numéro deux restera encore longtemps, avec ses lions où il se trouve.
N° 658. — Candélabres Louis XVI (une paire vendue 61 410 fr. et une autre semblable 72 332 fr.).
Le lendemain, second acte de cette féerie artistique en trente-quatre tableaux. Changement de décor. Les meubles sont dans le fond de la salle et bien en vue. Au milieu de la salle, une grande table en fer à cheval, couverte d'un tapis vert autour duquel se groupent les principaux acheteurs. Derrière eux, deux rangs de banquettes. Dans le fond se tiennent, comme ils peuvent, les retardataires. L'auditoire agité de la veille est redevenu calme. Le public paraît très distingué. Rien de la brocante de l'hôtel Drouot. Les premiers rôles seulement de la curiosité. La colonie française est aux premiers rangs : MM. Cernuschi, Barre, Sichel, Guénot, Bing, John Lecomte, Mannheim et autres.
Les waiters vont, viennent à leur aise, protégés par la grande table fermée contre l'envahissement du public, qui ne peut ainsi pénétrer dans les coulisses. Pas de commissionnaires comme à Paris, jouant du coude et faisant une trouée au milieu des amateurs pour arriver au « magasin », toujours bondé dans les grandes ventes, ainsi qu'un navire prêt à couler bas.
M. Christie vend cette fois. Il a pris le marteau, un scribe à ses côtés. Il ne sollicite pas le public comme
son associé. Au contraire il opère, suivant les vieilles traditions, avec une grande impassibilité, au milieu d'un grand silence. Il a soin de n'annoncer ni un défaut, ni une fêlure, ni une restauration. Vous avez vu, cela suffit.
C'est la journée du Japon, avec ses grands plats tatoués d'azur, et de la Chine, avec ses céladons craquelés.
D'abord défilent les assiettes. Elles se vendent un prix exorbitant, au moins trois fois plus cher qu'à Paris.
Une paire de vases en vieux mandarin avec un décor de fleurs sur fond gris et rose est adjugée pour rien : — 32 2 14 francs!
Deux bouteilles de jade indien, à la forme ventrue, à l'ornementatiqn de fleurs et de feuillages en lapislazuli et montées en or sous Louis XVI. : — 39 572francs.
Un cabinet de Boule, 60 060 francs, et une commode d'ébène aux armes de France et au chiffre du comte d'Artois, 19916 francs. — Deux tables de porphyre d'Egypte, un prix fantastique : 49 140 francs.
Nous arriverons tout de suite à la troisième vacation où passent en vente les trois meubles de Riesner, les célèbres nos 3oi, 3o2 et 3o3, qui représentent si bien ce goût français sans rival dans le monde entier, à l'époque où, la Révolution grondant déjà sourdement à l'horizon, Marie-Antoinette jouait à la fermière, à Trianon, avec le comte de Provence comme bailli et le comte d'Artois comme fermier.
C'est avec un accompagnement d'applaudissements
N° 960. — Salière en faïence d'Oiron ^vendue 22 000 fr.).
redoublés que se fait cette adjudication. Nous nous sentons tous fiers devant cet hommage rendu à l'art français. Il nous semble que ces bravos sont pour nous. Un peu plus nous saluerions.
La petite table à écrire, meuble délicat et exquis, exposé en [862 au musée de Kensington, ouvre la marche, suivant l'ordre du catalogue. Ce sont d'abord des escarmouches légères, des combats d'avant-garde.
Mise à prix à 3ooo guinées, elle monte à 4000 et arrive à 4500 du premier coup. Là les enchères se calment. L'auctioneer ne les cueille plus que par cent guinées. A 55oo livres sterling, un temps. La lutte se circonscrit entre Londres et Paris. D'un côté M. Stettiner tient notre drapeau national, de l'autre M. Wertheimer, le riche marchand de Bondstreet soutient le choc, au nom de l'Angleterre. Le combat devient peu à peu très vif. Sur les confins de 5700 la chose devient sérieuse et le silence redouble. A 5900, M. Stettiner s'arrête : il paraît désespéré. M. Christie interroge alors une dernière fois du regard M. Wertheimer. Il se décide à faire un signe — 6000 livres sterling! C'est à lui ! Plus de i5oooo francs l'œuvre de Gouthière !
M. W. Boore (toujours la Grande-Bretagne ) achète ensuite le secrétaire de 1790, portant le chiffre de la reine. La lutte est courte. De i5oo on arrive presque d'un seul bond à 4400 guinées, — (118 800 francs ! )
La commode part de 1000 guinées pour atteindre 4090 guinées. A 100430 francs, elle passe entre les mains de M. Stettiner qui prend enfin sa revanche.
Cette fois c'est pour la France. Nous allons rentrer dans notre bien, mais la restitution est coûteuse.
Total, les trois meubles : 385 23o francs ! Ce n'est pas cher.
Elles valaient bien un demi-million ces précieuses reliques ! qui du Trianon étaient allées au palais Hamilton.
Ces trois amis n'avaient jamais été séparés, ils vont se quitter pour toujours. L'un va chez le duc de Westminster, chez les Rothschild se rendent les autres, dit-on. Sunt lacryma rerum ! « Les adieux seront touchants », a dit un spirituel écrivain de mes amis.
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N° 961. — Coupe en faïence d'Oiron (vendue 3o 668 fr.\
La vente continue ainsi trois fois par semaine, mémorable bataille de l'art contre l'argent. L'or ruisselle, les lingots se fondent, les bank-notes volent en l'air comme des nuées de papillons. La foule reste houleuse jusqu'au bout, se précipitant dès l'ouverture dans les salles de vente ou dans celles d'exposition du premier étage. Les journaux de Londres, le Daily News et le Times en tête, enregistrent chaque jour de longs récits des enchères. Ce duel entre la France et l'Angleterre est palpitant, mais, nous l'avons déjà dit, il est impossible de passer tout en revue. Il faut forcément, en ce qui me concerne, abréger mon récit; car en ne consacrant que trois ou quatre lignes à chaque article, il serait nécessaire d'écrire un in-quarto pour aller jusqu'au bout. Je dirai seulement quelques mots maintenant des tableaux, surtout de ceux de l'École italienne puis je passerais rapidement en revue les principaux objets d'art français. Ce sera un inventaire très sommaire, et ma tâche sera ainsi finie.
U Histoire de Myrrha de Giorgione baptisée Hippocrènc et Atalante par le docteur Waagen, qui se
trompe souvent, est adjugée seulement 36 840 francs au Musée national, représenté par M. Burton, accompagné de deux mandataires munis de pleins pouvoirs, MM. Howard et Gregory. — Consolons-nous, le Louvre a un chef-d'œuvre de Giorgione : le Concert champêtre, de la collection de Charles 1er.
Encore plus rare ! — U Assomption de la Vierge de Sandro Botticelli, le meilleur élève de Filippo Lippi est une des bonnes toiles de la vente. Vasari a raconté que ce chef-d'œuvre avait été peint pour l'église de Saint-Pierre Majeur de Florence, sur le plan donné à Botticelli par Matteo Palmieri. Au bas, les apôtres entourent le tombeau de la Vierge avec le donateur et sa femme. Au-dessus, le couronnement de la mère du Christ. Au sommet, assistant à cette fête, trois cercles de trois rangées de figures d'une extrême élégance, fines comme des miniatures de missel : patriarches, prophètes, apôtres, évangélistes, martyrs, empereurs, docteurs, vierges à la beauté idéale er aux formes séraphiques; en un mot, toute la hiérarchie céleste. Tous tiennent un bâton doré à la main. Au fond, dans des paysages, la vue de Florence et de Pistoie.
Botticelli et son protecteur, ayant été accusés d'hérésie pour ce tableau, par des artistes offusqués de leur gloire, Y Assomption fut dérobée à tous les regards. Nul ne peut dire ce qu'il en advint ensuite. On sait seulement que le tableau fut acheté par le duc Alexandre de Hamilton.
Le temps n'a pas terni l'déale fraîcheur de ce tableau.
N° 1806. — Commode Louis XV vendue 162420
fr).
Il semble au contraire qu'il vienne d'être achevé par un ange pour un décor du paradis. Les teintes sont prises aux roses de l'aurore, à l'azur du ciel et à l'or des étoiles.
C'est le point de mire de beaucoup de musées; aussi, comme pour le Giorgione, les amateurs s'abstiennent de pousser. Le combat s'établit entre le Louvre et la National Gallery; mais le Louvre hésite à 4400 guinées, malgré le crédit de cinq cent mille francs ouvert, dit-on, exceptionnellement par le ministère des beauxarts. Le musée anglais remporte la victoire à 124 200 francs, et des bravos enthousiastes, pour saluer ce triomphe, éclatent dans la salle.
La CirconcisioJi, magnifique tableau d'autel de Lucas Signorelli, l'un des précurseurs de Michel-Ange, provoque encore une lutte ardente à coups de guinées entre M. Gauchez et M. Burton, mais c'est encore l'Angleterre qui triomphe à 81 900 francs.
Sensation profonde aussi lorsque passe en vente Y Enfant rieur de Léonard de Vinci, connu sous le nom de Y Enfant à l'alphabet, la perle de la collection Fonthill, après avoir été celle de la collection Arundell. Cette précieuse peinture, léguée par lady Belly Germaine, héritière de la maison Arundell , à sir W. Hamilton, avait été achetée 34 125 francs en 1801, à la vente de ce dernier, par M. Beckford. Lorsque celui-ci fit sa vente à Fonthill-Abbey en 182D, il la racheta de nouveau 25 85o francs et la replaça dans son palais d'Ecosse. En 1 882, elle passe entre les mains de M. Winckworth pour 57 33o francs.
Un splendide portrait de Philippe IV debout, en costume noir et en culotte bouffante, portant l'ordre de la Toison d'or et tenant à la main un papier sur lequel se trouve inscrit le nom du grand Espagnol — Velasquez ! — Le catalogue croit devoir indiquer l'origine de cette peinture prise à Madrid pendant la guerre par le général Dessolle, achetée à sa fille par M.Woodburn et venue ensuite à Fonthill. Nous le voulons bien. Cependant le musée de Madrid ne nous paraît pas si dépossédé que cela. Il y avait donc un stock de Philippe IV en Espagne, car on peut en voir encore un sorti de ce pinceau merveilleux, et comme celui de la vente Hamilton, très vivant et très librement posé.
Ce tableau donne lieu à une lutte épique entre M. Burton, M. Gauchez et M. Arnot, un Américain enthousiaste, à coups de guinées.
3ooo ! 4000! 5ooo guinées! Ainsi jusqu'à 55oo guinées, où le combat se circonscrit entre la National Gallery et le Louvre. Les deux musées couvrent alternativement les enchères l'un de l'autre par 5o guinées jusqu'à 6000, où, battus et impuissants, nous sommes obligés, à notre grand regret, de nous retirer du combat, pour laisser nos adversaires remporter la victoire à ce prix considérable que jamais portrait de Velasquez ait atteint : 162000 francs! Mais ce n'est pas encore ce que les portraits de Gainsborough atteignent chez nos voisins, passionnés pour leur peintre.
Rien ne les arrête, ces Anglais. L'argent est peu lorsqu'ils veulent. Cela date de loin. En 1828, l'ambassadeur d'Angleterre , visitant l'hôtel de Cluny, se