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La Vénus d'Arles

PermellesMDoi de tous dédier cette histoire ; TOUS êtes le dernier des Romaios d'Arles, la ville saccagée par Abdérame et si admirablement meu* blée par deux Empereurs artistes ; ConstaDtio et Gallus.

J'ai essayé de faire un plaidoyer Indirect en faveur des jeunes Arlésienoes et de leur coslume primitif, si charmant; l'avenir me fera perdre mon procès, je le crains; mais n'importe, j'aurai fait mon devoir de Provençal.

Le cosluuie des MalionaliLés va disparaître; déjà

Il LA VÉNUS D^ARLES.

la crinolioe floUesorles deux hémisphères du globe; la rae Vivienne habille ia reine de Madagascar. Il y a encore, dans les forôls vierges de rÂmérique da Sud, quelques tribus sauvages, restées fidèles au costume du paradis terrestre ; mais, grâce aux chemins de fer, qui, au premier jour, vont traverser ces asiles de la nature phmi* tive, les Ivalchez, les Mohicaus, les Osages prendront le paletot, etleurs femmes viendronts'asseoir aux comptoirs des buiïets des stations, avec des robes de Lyon de six pieds d'envergure. Joui le moiido ressemblera à tout le monde et parlera français.

Notez bien qu'il est impossible de déclamer contre la tyrannie que la mode parisienne exerce sur l'univers connu et inconnu. Paris est le meilleur enfant du monde; il n'oblige personne à s'habiller comme lui ; il ne menace pas d'une invasion

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hk yiffUS 2>*ARLE^ Ht

les pays rebelles à ses loissomplaaires ; il q eavuio pas de^ missionnaires chez les sauva^^cs pour les coiiveriir à la religion de sa modo. Tuul au cuiitraire i ses journaux, ses comédies, ses vaudevilles décochent, depuis cinq ans, des éplgrammes con« tre Textravagance des ciinolioes; on anDooce que cette mode afaiiqualre-vingt mille victimes depuis son invention ; que les femmes se brftient parccataines, en Angleterre^ en côtoyant une cheminée, an bout de cigare, nne allumette chimique. Paris sonne l'alarme, chaque jour; et, à chaque coup de tocsin, la mode de Paris fait une conquête nouvelle; elle vient d'envahir la Nouvelle-Hollande et la terrede Vao-Diemen; c'est l'épidémie deTuiiivers» S'il y a au monde une forél vertueuse et pri* miiive, c'est la forêt Noire, malgré la mauvaise réputation que lui ont faiLe les drames menteurs du boulevard. Cette collcclion de sapins a trente

tV tà T£NUS ])*ARL£S.

lieuc-) de longueur. Je la connais dans tous ses recoins; il y a de ces chaumières que Rousseau aimait, les chaumières habitées par la modéra-tionetlavertu(yo\c laprosopopée deFabricias), je crois m6me qne ces chaumières n'exislenl pins que dans ce coîd de rAllemagne ; eh bien, je me sois souvent arrêté le dimanche, dans un berg^ un hof/ ou un Aeim quelconque de cette forêt, un rillage de cent âmes, comme dît Yosgien; les femmes ont gardé leur joli costume de la mode d'Ârminius, et je m'en réjouissais. Tout à coup, à l'heure du prône ou du prêche, la porte d'une maison à volets verts s'ouvre, et la femme et les filles du bourgaemeslre sortent avec le costume parisien, et font l'admiraLioa des paysannes, qui les imiteraient le lendemain si elles passaient grandes dames par le coup de baguette d'une fée du Rhin.

DiyilizQO

LA V£MUS D'aELIS. V

Cette Histoire vraie que je vous envoie renferme une moralité ; elle est un peu obscure, comme toutes les moralités timides ; aussi, je tous fais ces lignes de préambule pour Texpliquer clairement. Le costume arlésien a commencé la fortune de Marthe, l'héroïne de cette histoire. Si cette jeune fille eût enseveli ses charmes dans l'envergure d'une crinoline, elle n'aurait pas été remarquée par le jeune voyageur allemand. La belle Isis passait inaperçue comme une simple grisette, habillée par le mensonge. Je vous recommande donc celte mora* Uté, cher ami, propages^la chez le sexe .arlésien, sexe deux fuis beau, et puisse l'antique mode du

ros^de Constantin charmer toujours les voyageurs,

aux dix minutes d arrêt de la gare 'de voire chemin de fer t

Diyiiizeo by Googlc

Nous recevons en France une éducation pleine

de bon sens; elle nous conseille des choses rai* sonaaljles toute notre vie ; maïs elle a le tort do nous rendre intolérants à l'égard de nos voisins d'outre-IUiin et d'outre-Manchet lesquels se per^ mettent parfois des excentricités originales qui prennent leur source sur les bancs d'Oxford el de Heidelberg. Cbez nous aussi^ les nourrices et les

l'idéal d'un étudiant

8 LA rijxvs d'arlis.

feihnibs de cllambi^, ayaiit ckar^e d'enfants, se mettent quelquefois à l'écart, et, maigre la défense paternelle, font à leurs pelits élèves de stupldes contes de fées ou de revenants. La seconde éducation et les discours des pères corrigent ensuite ces fautes de la domesticité, et, sauf de rares exceptions, les adolescents se mo* quent des revenants et des fées. Aussi, nos plus grands musiciens n'ont Jamais pu traiter le fantastique et le surnaturel avec celte conviction série ai>e qui nuuù a donné les immortels chefs-d'œuvre de Weber et de Mozart. Ces deux merveilleux poètes n'ont jamais abjuré le culte des fées et des fantômes, et ils le prouvent dans leurs sublimes partitions de Freyschulz et de Don Juan.

Les légendes du Rbin, du Danube, du Neckar, de la Mersey, de la Clyde, des uiuniaiiues d'Écosse et des lacs de Killarney, font partie de l'éducation allemande et anglaise, et les pères qui

DiyilizQO

bot oublié cette mythologie locale rapprennent encore de leurs ehfaaU dans les longues veillées de l'hiver.

be goût dû merveilleux engendre le dédain du banSl, et met parfois les jeunes gens sur des sil« Ions nouveaux, antipodes des ornières de la vie commune ei bourgeoise. Quand on à vécu jusqu'à vingt ans dans le commerce des esprits légendaires, on se croit un peu de leur famille, et on ne veul pas imiter un bonhomme de voisin qui copie exactement la vie de son pére, dans une boutique inconnue des fées, des sylphes et des revenants.

C'est peut-être un malheur au point de vue économique; mais ce malheur n'est pas grand, il est permis de ne pas le déplorer.

Heidelberg est une ville délicieuse, un phénix de ville qu'une fée, Tondine du Neckar, a l'habitude de hire renaître de ses cendres toutes les fois qu'on la brûle, et on l'a brûlée souvent* Son Université n'a pas son égale pour la solidité de

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40 hk VÉNU3 D'ARLES.

968 études, la science de ses professeurs et i'iotet** ligence laborieuse de ses élèves.

Les étudiants ont très-peu de loisirs à donner aux récréations de leur âge; on les voit passer par groupes, à certaines heures de vacances^ sur les bords enchantés du Neckar ou dans le parc de la promenade des ruines. Ce sont de charmanta jeunes hommes, coiffés à Torientale, vêtus avec une élégance unilorme et marchant d'un pas Joyeux à la conquête de leur avenir.

Un jour d'été de 1850, cette belle jeunesse fut atteinte d'une épidémie non classée dans le dictionnaire des sciences médicales*

Les charmants universitaires devinrent tous, en masse, subitement amoureux de la maltresse de i'hûlel Zœhrmgen. L'étude trop approfondie de VOdyssée et du caractère de Pénélope fut peut-èUe pour quelque chose dans cet incendie universel. Plus polis et mieux élevés que les prétendants d'Ithaque, ils venaient s'asseoir a i immense table

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LA Y£NUS D^ARtlS. 44

de Peueiope; mais ils payaleatia carte et respec* taient les ivcuQ i>uiiicici do Lacilc tiaus lo JardiD.

L'Ulysse de Zœbrîngen arriva de Paris, où ses

affaires ravaient reteau» et apprit le même Jour, par le rapport de ses domestiques, l'embrasemenl moral de sa maison* Pareille chose était arrivée à Paris, en i8i2, au café des Mille Colonnes^ et l'Ulysse du Paiais-iio^al avait spéculé sur Tincendie de l'École polytechnique et fait fortune en laissant ses (lèches dans le carquois; mais autre pays, autres mœurs. Le mari allemand était millionnaire, ^râce à notre Melac, le Salvator Uosa du canon; il pria sa femme de quitter sa broderie, — les Allemandes brodent toujours, et mieux que Pénélope, — et, fermant les portes de son hôtel, il déménagea en famille et disparut dans les nuages du chemin de fer.

Un seul étudiant n'avait pas été atteint, par Té* pidémie; il se nommait et se iiuiame encore Léo-

4 2 LÀ vilNus d'arles.

poid Kastel, natif de Durlak, localité voisine de Heidelberg.

Il avait l'âge heuwux de vingt et un ans, et il était obligé de se marier par ordonuauce de famille. Tous les Kasttl qui s claient mariés jeunes prolongeaient leur vie jusqu'à Tège le plus avancé; tous les Kastel qui s'étaient mariés après vingtquatre ans ou qui s'étaient obstinés dans le célibat Liaient morts à la fleur de i âge : une expérience faite pendant deux siècles dans cette famille avait pris l'autorité d'une loi.

La mère de Léopoid connaissait répidémie de Zœhringen, et elle voyait avec joie que son fils ne suivait pas ses camarades à la table de Pénélope. Le sage jeune bomme consacrait toutes ses soirées à Tetude de l'antiquité égyptienne; il lisait

Hérodote, et descendait même jusqu'à Sethos.

Très-souvent sa mère le surprenait contemplant une vieille gravure jaunie qui remontait aux premiers i'bbaiâ du liuna allemand.

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LA yÉmïïB d'ablbs. 13

Lcopold était fils unique et dernier rejeton de la noble famille des Kasiel. Il y avait urgence de mariage.

Un soir madame Kastel entra dans ie cabinet de 8on Ois» et, le faisant asseoir sur ses genoux, comme aux beuireux Jours de l'eufance, elle lui dit:

« — Te voila grand, beau et fort, mon fils, et je vois avec douleur que tu né songes pas à t'éta* blir. Sans doute l'étude et la retraite sont de belles ciioses, mais il ne faut pas en abuser.

— Meie eiicrie, dit Lcopold, je vous l'ai sou-

vent dit. Je me marierai quand je trouverai une femme.

— C'est insensé, ce que tu dis là, mon enfant; nous sommes dans un pays où les jeunes filles abondent; regarde autour de toi, dans ie voisinage et dans les familles de nos amis..* Veux- tu que je te les nomme?

— Inutile, interrompit Léopold. îje mariage est

une chose grave; le boaUeur de la vie dcpend du choix d'une femme, et mon idéal n*est paa

Et où est-il, ton idéal?

Je n'en sais rien, ma mère. Il faudrait à mes amours la jeune fée du Homhgrindei ou la nym« phe de notre Neckar, la nymphe chantée par Jus-* tinus Kerner et enlevée par le Wassermann.

Ah ! mou Dieu ! s'écria la mère, si tu attends une nymphe de nos légendes pour te marier, tu... Je ne veux pas achever la phrase, elle me ferait pleurer.

«— Chère mère, reprit Léopold, que voulez-vous ! c'est ainsi... Il m'est impossible d*aimer une de nos voisines, avec leurs chapeaux de Paris et leurs crinolines extravagantes. C'est antipathique à toutes mes études.

» Mais commence par Tépouser, dit la mére, et, après le mariage, tu la feras coiffer et habiller à ton goût.

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— Ma mère, repnl Lcopold, vous êtes femme, et vous ne connaisses pas les femmes! Jamais je ne parviendrai & me faire obéir quand ce tyran parisien nommé la mode aura parlé. Toute ma vie, j'aurai devant mes yeux une nymphe en crinoline. À quoi bon alors passer sa jeunesse dans la société des femmes idéales? Pourquoi fréquen* ter Titania, Isi$> Ëloa? pourquoi gravir les pentes du Venusberg et s'enivrer d'amour pur et de poésie idéale dans le gynécée aérien, s'il faut se promener ensuite toute sa vie en donnant le bras à un chapeau de la rue Yivienne, un corset qui est allé à la pêche de la baleine, et une robe de quinze pieds d'envergure? Pourquoi m'avez-vous envoyé à l'Université, à i'ecole du beau? 11 fallait faire de moi un kelmr d'auberge ou uii brasseur!

— Allons, dit la mére avec tristesse, il ne se mariera jamais.

— Je n'ai pas dit cela, reprit Léopold. Le monde est grand et rempli de femmes. Je puis trouver

ailleurs ce que je ne trouve pas ici. ti y a des roses partout, mais la rose que j'aime ne s'épanouit qu'à Tojpiibre noire des él)éniers de Java, et il n'y en a qu'une, à SLulli^ard, dans les serres du palais moresque du roi de WurteÎBberg. ftassuressvous» mère cliérie; je vais me inettre éd voyage et je trouverai.

— Tu pars pour Java ? s'ccria la more épouvantée»

— Non, je vais dans le voisinage des cités de France, ici tout près, en Egypte. Si& jours de traversée, ^

^ Et tu crois que ton idéal est en Égypte, un pays où les femmes sont noires comme le charboii et maigres comme du jambon fumé?

— Erreur, ma mère; il y a en Égypte, comme partout, des femmes de toute nuance, des femmes de sang croisé, des brunes blanches comme des blondes, et qui, par tradition, conservent le costume du règne des Ptolémées...

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LA VENUS I»'aRLES. 17

^ Ah ! mon enfant, tu en sais trop! interrompit la mère.

— Tenez, reprit Léopold, regardez cette gravure... Comment trouvez-vous cette femme?

— Affreuse!

— Vous êtes femme, vous ne pouvez pas juger une icuime... Cette gravure a été iuàpiree par un chapitre de Piutarque; elle représente la reine Cléopàtre en costume d*Isi8... Voyez ces bandelettes... ce corsage... cette tunique... Comme tous ces dctails de toiicUc roudeiU justice à la femme!... Pas un mensonge!... l'étoffe est vraie comme la nature... £t admirez ce visage au profil grec, — la reine d'Égypte était Grecque, — ce front pur... ces yeux doux et vifs... ce col si gracieusement attaché... et ce merveilleux ensemble de ligues suaves qui composent la ftîuuiie véritable... N'admirez- vous pas cela, ma mère?

— Eh bien, oui, je Tadmire, mon fils, et je

4 8 LÀ v£nos d'arles.

crois qae roriginal de ta gravure est trés*facile à trouver.

— Pas en Europe, ma mère,

— Soit«.. Hais ta connais la devise de notre maison. Point de mésalliance; le premier des

Kastei était fier comme un baron autrichien, et ses enfants ne doivent pas dégénérer. Il y a des femmes de distinction partout, et la beauté se trouve presque toujours dans les familles de race... Entends-tu, mon fils?

— Oui, ma mère; croyez que, si je trouve une belle baronne égyptienne, je l'épouserai de préférence & la fille d'un fellah.

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LA VÉNUS d'aKLES.

Minuit sonnait à l'horloge de la place du Mar« ché; la mère, devinant l'iatention de Léopold, l'embrassa tendrement comme s'il eût été à la gare du chemin de fer.

Cette gare de Heidelherg est charmante au regard du voyageur; elle annonce l>ien 1 incomparable grâce de la ville, avec ses arcades à piei i rouges où s'enlacent et grimpent les feuilles et les fleurs.

C'est là que Léopold, trois jours après cet en-

20 LA y£NUS d'arles.

tretien, fit ses adieux à sa mère : il venait de se munir d'une excellente carte d'Égypte, achetée Grande-Rue, vis-à-vis l'hotei du prince Charles.

— i Mon fils, ne te mésallie pas t Ce furent les dernières paroles que prononça ia mère dans le dernier adieu.

En attendant les chemins de fer de Tavenir, qui vaudront mieux que sa musique, il faut avouer que^ tels qu'ils sont, ils rendent encore d uiiormes services au présent. Le surlendemain, Léopold arrivait à la station d'Arles. Paris n'ar* réta point le jeune voyageur; il avait traversé, les yeux clos, cette capitale des crinolines et des chapeaux de satin insurgés.

— Y a-*t-il quelque chose de curieux à voir à Arles? demanda Léopold à un gros voyageur qui dormait même en veillant.

— - Non, monsieur, répondit le colis en paletot; on y vend du saucisson excellent, et qui a fait la réputation de cette vtlie.

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Lk VÉNUS d'aRLES. U

Le fromage^ les pétés et le saucisson ont porté un tort inQni à trois villes des plus remarquables : Chester, un vrai bijou de fabrique anglaise, Chartres et Arles; Arles, cet Herculanum français, englouti par le volcan sarrasin. Il serait déjà tout déblayé, s'il n'avait pas la réputation de vendre une. denrée de charcuterie qui se fa-» brique à Marseille.

Un jeune homme, qui avait entendu la réponse du colis, dit à loreille de Léopold :

— Ce monsieur est un imbécile ; Arles est une ville égyptienne, avec un delta sur le Rhône, qui vaut bien le delta du Nil, et des ruines qui valent mieux que les ruines de Thèbcs; mais absence complète de saucissons.

Léopold bondit de joie, remercia le voyageur, prit sur i étagère du wagon une valise contenant à peu prés le bagage de Bias, et descendit.

Arles se nommait Segoregium sous les Tar« quins. Le Phocéen Protys, arrivé de ïhessalie

1% LA viNUS D'AAL£â*

cinq cent-trente ans avant Jésus-Ghrist, fonda Marseille et vint chez le roi de Segoregium pour épouser sa fille.

A cette époque, dit-on, les femmes étaient noires, mais laides, dans le delta du Rhône. Le mistral, alors jeuae et vigoureux, dit Strabon, soulevait des cailloux de la Grau comme des grains de sable, et renversait le cheval et le cavalier, comme dans le cantique de Moïse, equum el ascensorem.

Ce Borée s'est allaibli, comme tous les fléaux qui vieillissent, et il ne s'associe plus avec un soleil équatorial pour brûler et décbarner le visage des Arlésiennes. Conslautin et Galius, deux empereurs aiiisles, ont meuble Aile^; ils lui uni donné des monuments magnifiques et des promenoirs peuplés de belles statues. Alors est arrive, pour Arles, le phénomène remarqué à Athènes, à Rome, à Syracuse, et, plus tard, à la rue de Rivoli, vis-à-vis le jardin des Tuileries. Ges musées en plein air ont frappé la vive im«

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ginalion des femmes en pouvoir de Lucinc, et les traits divins de tant de statues de déesses se sont reflétés sur les visages des Jeunes filles* Le moule une lois donné, la beaule des femmes ' s'est perpétuée après la ruine des musées. Rome, Athènes, Syracuse et Arles ont gardé le privilège féminin, transmis par la sage antiquité.

Leopoid déposa son léger bagage dans la première auberge qu'il rencontra, et se lança au hasard sur les sillons de poussière blanche qui semblait venir du désert d'Ammon ou de Gbizeh.

La lumière tombait en pluie d'or sur les colonnes du théâtre de Ckmstantin et les hauts portiques de Tamphithéâtre de Gallus. Le Rhône , large comme le I^il, roulait des étincelles, en se précipitant vers l'horizon de la mer.

La ville était déserte au coup de midi, pour cause de solstice d'été.

Léopold passa devant le Musée, et le gardien lui proposa d'entrer.

Î4 LA VÉNUS d'aKLES,

Pareille olTrc n'est jamais refusée par un voyageur artiste. Léopold entra et fut sàisi d'admira* tion eu voyant toutes les magniQcences exbumées du soi ariésien; la beauté des tètes de femme le frappa surtout.

— Ces statues, pensa-t-il, ont été ciselées ici par les grands artistes d' Agrippa, les contemporains des architectes du pont du Gard, et il iaiiait que les modèles Avants fussent bien beaux.

Quels types merveilleux! quels proûls adorables I Cléopàtre et Isis ont posé devant les Praxitèle de ce pays grec et romain.

Quand il sortit du musée, le vent soufflait du Rhône et donnait un peu de fraîcheur.

En cherchant à s'orienter pour rentrer à Tau* berge, il laissa tomber les yeux sur une fenêtre basse et ce qu'il vit le cloua par les pieds sur le pavé I

Isis avait quitté Osiris, et, appuyée sur le rebord de la fenêtre, dans une pose de sphynx, elto

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regardait attentivement Léopoid, avec des yeux qui pouvaient fixer le soleil, car ils semblaient être un double produit de ses rayons. La jeune fille, coiffée à l'égyptienne, portait le collier et les boucles d oreilles trouvés dans les hypogées d ipsambul. Son corsage, bariolé de couleurs charmantes, annonçait une taille fine et une robe indépendante des modes de Paris.

Leupold, élevé dans le respect de la femme, comprit qu'il commettrait un acle d'impoliiesse en stationnant comme un terme devant Isis, fou- Jours immobile; il continua donc son chemin, mais après avoir attentivement remarqué la maison, le numéro, la rue et le quartier.

11 avait passé deux nuits blanches depuis son départ de Heidelberg; il alla demander le repos au sommeil, en se promettant bien de revoir soq Isis le lendemain.

Dans cette première nuit, il fit des rêves d'Hé-* rodote etdePlutarque. Il se promenait avec Isis

It6 LA viîHVS D*ARLEâ.

au milieu des aphynx qui bordent l'avenue du

temple de Luxor, et il leur conHait le secret de âuu aaiuui. 11 cueillait des lotus jauues sur les bords du NU et en faisait une couronne pont l'Égyptienne d'Arles» et puis il se réveillait en sursaut» à la yoI^l tartaréenne du graud sphyux de Gliizeii, qui lui cnail en aiicmaud ; — MéDe-toi d'Osiris.

Le lendemain, ayant repris ses forces, après un excellent déjeuner et un long sommeil, il suivit un chemin bien connu, et retrouva aisément la maison dlsis.

Toutes les fenêtres étaient ouvertes, comme pour faire respirer a i ialerieur la buavc iraichcur du matin. Il se promena longtemps, d'un bout de la rue à l'autre, et aucun visage ne se montra. Le sphynx s'était envolé de son piédestal. Un Œdipe avait peut-être deviné son secret.

Le front courbé par la triste^e, il quitta la rue, et, marchant au hasard, il arriva aux bords

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Ik VÉNUS b'arles. V

du Pilione, coloré des teintes roses du matin.

Une corraption stupide a changé le beau nom grec de Bhodon (rose) en Rhône» qui ne siguiiie rien. Le peuple provençal, mieux inspiré, a conservé l'ancien nom : il appelle ce beau fleuve : Rasé.

Quatre jeunes iiiies, coiffées à regy ptienne, armées du balloir et courbées sur le fleuve, iavaieut du linge, en chantant en chœur, avec des voix mé* lodieuses» cette ravissante chanson du pays :

Dé bouen matin mi biou levado,

A la fouen iou siou anado,

Houa amourous m'a rescountrado >•

Léopold, en sa qualité d'Allemand, Ait ravi de cet air, et, s'approchent de plus près, il reconnut

deux boucles d'oreilles égyptiennes et un Irag-

* « Jn me suis levée de bonne heure; je suis venue à la fontaine^ où mon amoureux m'a rencontrée, etc. •

Remarquez en passant les rimes; jamais elles ne sont négligées dans les poésies provençales et dans les proverbes du terroir.

28 LA Tilt OS D^AALBS,

ment d'épaule jiue, volé à Paros et ciselé par

Praxilcie.

Cette lois, Isis se révélait compictementaux regards de Léopold ; m regards errèrent et maurarenu comme dit le grave Montesquieu, (tans le Temple de Gnide, * *

Tout a coup un souvenir de lieidelbcrg le Qt tressaillir et s'enfonça dans son coeur comme un coup de poignard.

— Il m'est défendu d'aimer cette jeune fille, pensa-t-iL

« Ne te mésallie jamais, i m'a dit ma bonne mère. Oh! si elle savait que j'ai eu un instant la pensée d'aimer et d'épouser une blanchisseuse, je serais maudit et déshérité ! Partons. Que les chemins de fer soient bénis! Ils vous lancent en trois heures à cinquante lieues d'un péril de cœur.

Et èn disant : t Partons, i il s'assit sur une touffe de gazon et resta.

Uigiiizeo

11 aurait voulu fermer ses oreilles pour ne pas entendre la voix de la sirène du Rhdne, et, malgré lui, il écoutait ia chanson provençale, dont la musique éUit notée par i'auiour.

in

Ls pnoMiROiit m rhAmb

Les battoirs cessèrent d'accompagner en cadence le chant des jeunes filles. Le travail était fini, et le soieii allait recommencer la chaude journée de la veille.

Isis et ses trois compagnes se levèrent pour suspendre aux cordes du séchoir le linge blanchi. Lépold les suivit des yeux, et trouva les trois autres presque aussi belles que la première.

Un souvenir mythologique lui inspira cette réQexion d'étudiant ;

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L4 TÉXUS d'ARLBS. 34

On dirait que Vénus et les trois Grâces^ enpuyées de l'étiquette de roiympe, o»t embrassé le métier de blanchisseuse pour s'amuser un

bis avait reconnu le beau Jeune homme de la

veille, et elle se livrait à toutes les folles évolu* tiens d'une coquetterie enfantine : faisant éclip* ser sa figure par Tombre des arbres ; la rendant tout a coup au soleil pour mieux éblouir, et tour*

bUlonnant sur Therbe, comme à la farandoule, pour montrer SCS jolis bas jaunes, iliiemeiil élircs sur la cheville, et la merveille de ses pelits pieds

Léopold n'avait jamais rien vu de pareil aux bords du Neckar, et il se prouva que la nymphe de la légende, ia jeune fille enlevée par le Wiiissermann, n'aurait pas chaussé les souliers de la Yenus d'Arles. Cette pensée le rendit au souvenir de sa mère, et il s'arracha, cette fois, violemment à ce tableau si doux et si périlleux.

31 LA VÉMUS D'aRLES,

— Je n'ai pas encore écrit une iellre à Heidelbei^' depuis mon départ : le plus beau des amours est l'amour lUial, pcnsa-t-il; allons écrire à ma mère.

Il prononça tout liaut le nom de sa mère» pour le rendre plus émouvant à ses oreilles et plus impérieux à son cœur, et il s'éloigna, comme si un serpent se fût montré sous son siège de gazon.

Rentre daub sa chambre, il s assiL ^^our eciire, et une idée subite tomba dans son cerveau au moment où il était indécis pour savoir s'il fallait mettre Arles ou Marseille en téte de sa lettre. Pourquoi s'est-il arrêté à Ârles ? Sa mère pouvait s'adresser cette demande et s'en faire un souci. La moindre chose est une inquiétude pour le cœur maternel.

— Ma bonne idée me sauve, dit-il, et je puis dater d'Arles ma lettre.

£t il écrivit ce qui suit :

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LA Tf NUS d'aRLSS. 33

a Arlts^ aoûl 4859.

f Chère mère,

I £a aiiaulen Egypte, je me suis arrêté à Arles pour voiries ruines de cette ville ; je devais cette politesse aux Français, qui enrichissent nos h^* tels pour visiter ies ruines de notre Heideiherg. Toutefois, je te dirai en coniideuce que notre château, tel que la guerre du Palatinat Ta fait ou défait, est toujours la merveille de TAUemagne et du monde.

A Arles est une ville tiès-ancienne. Les dames y chantent même d'anciennes chansons grecques et suivent les nobles exemples des princesses Andromaque, Nausicaa et Iphis, la fiiie du roi Pharaon; elles ne dédaignent pas de plonger leurs mains royales dans un fleuve, le Hhône, ce frère du Nil et du Scamandre, pour laver un linge blanc comme la neige. On aime à voir se perpétuer ces traditions antiques, qui toutes oiil un sens profond et une haute valeur. L'empereur de

34 LA VÉNUS i)'AIlL£ù.

la Chine creuse des sillons avec la charrue pour encourager l'agricuitare ; les princesses Ândro-maque, Nausicaa et Iphis se ïoni blanchisseuses pour donner l'exemple de la propreté, vertu profane qui est le luxe de la vie.

• Arles renferme une foule de choses fort curieuses* Je n'ai vu que le théâtre de Gonsiantia et le cirque de Galius. Il me reste à voir TÉlis* camp, le cloître Saint-Trophime, le musée, et, dans les environs, le village des Battx« un village où il n'y a que de belles maisons et pas un habi* tant. Est-ce curieux ? Ensuite j'irai, à deux pas d'ici, voir Nîmes, une Rome gauloise, et le pont du Gard.

1 Tu vois, mère chérie, que je continue mon éducation et que je me fais un homme sérieux, pour être digne d'être bientôt un bon père de famille, en me coniormant au plus cher de tes vœux.

» £crî8-moi à Arles, poste restante ; je fais de

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cette ville le centré de mes courses dans l'Italie

des Gaules : c'est le nom que les savants donnent

à ce pays.

> Ton fils bien dévoue, » Ljîopold. »

Cette lettre mit en repos la conscience de Léo* pold. Fort du témoignage de trois blanchisseuses appartenant aux meilleures maisons de l'antiquité, il résoiuL de se marier avec la, belle Égyptienne d'Arles, son idéal.

Quoique les monologues ne soient pas dans la nature, dit-on, notre jeune Allemand fit celui-ci, après avoir relu le passage de son Odytêêe de poche : V

Ulysse, le plus sage des rois après Salomon, fait naufrage daub i ile des Phéaciens, nous dit Homère en beaui^ vers; il aperçoit aux bords d'une rivière une jeune et belle fille qui s'occupait à laver des tuniques. Ulysse n avait pas mis

36 LA VENUS h^ÂKLES,

les pieds chez lui, à Uhaquc, depuis dix-neuf ans; il n'avait pas reçu de leUrcs de sa femme, car la poste sur mer ne fonctionnait pas sous le règne d'Agamemnon. 11 devint donc secrètement amou* . reiix de la belle blanchisseuse, tout roi qu'il était, et, dit toujours Homère, Il loi demanda son nom : c Je suis Nausicaa, répondit-elle, et fille du roi des Phéaciens, le plus puissant des rois. Je viens ici laver les tuniques de mua père; laissez-moi les exposer an soleil, et je vous conduirai à la cour du roi Aloinoiis. >

Léopold mit un signet à ce passage de ïOdyssée, C Llail la meilleure pièce de son dossier jubtiQ-

catif.

Un étudiant de Ueidelberg est bien fort quand il a Homère pour lui.

A l'heure bénie qui, la veille, lui avait montré, à sa fenêtre, la belle Nausicaa, Léopold reparut dans la ruelle et la revit, dans sa gracieuse pose de bpliiiix, avec les bandelettes d'Isis, mais aehe-

Digitjzed

tées probablement le matin, car le velours avait toute sa fraldieur.

^ Bon augure ! pensa4-ii ; elle fait des frais de toilette. Ulysse aborda cavalièrement la fille du roi des Phéaciens; il n'avait pas le prétexte ha- . vanais que je porta sur moi.

U prit un cigare, s'inclina devant la jeune fille, et, troublé par l'émotion, il fit le signe qui, en Allemague comme daiiâ luut l'univers fuineuf, signifie : « Veuillez bien me donner du feu. »

Le roi d'Espagne adresse cette demande au premier venu. Le cigare est le créateur de l'égalité ; les historiens se trompent quand ils attribuent à 89 ce bienfait social.

La jeune fille fit une de ces pirouettes que les célèbres danseuses d'Arles ont apprises à leur postérité, comme le prouvent leurs charmantes statues, exhumées des fouilles du théÀtre de Gon-* siantin.

Elle prit une gerbe d'allumettes chimiques, et

8B LA viKua b'àkles«

amndîMant un bras d'ivoire, elle l'offrit à Léo* pold, qui remercia en s'inclinant avec respect,

— C'est le moment, pensa-t-il; soyons fort comme Ulysse. «• Mademoiselle, dit^l, Je demanderai riiouneur d'être présenté au roi.», à mon« sieur votre père.

Sabi pa eé ché mi éUa, mouau, répondit la jeune fille. (Je ne sais pas ce que vous me dites, monsieur.)

— Vous Yu^ez, reprit Léopold, que mes intentions sont pures; je vous aime, je suis trto*riche Je veux me marier, et c'est vous que je choisis pour la compagne de ma vie, si votre père daigne m'accepter pour gendre et 6l votre grâce daigae répondre à mon amour.

La Jeune fille éclata de rire et dit }

— Flou ché m m fourestié. Poudés parlar fin tHa dmam eotimo aco^ ès coumo sé parlavia souléé Sia pa d*a(m terradou.

C'est-à-dire : « Je vois que vous êtes un étran-

DiyilizQO

ger. Vous pouvez parler ainsi jusqu'à demain comme cela, c'est comme si vous pariiez seul» Vous n'êtes pas de ce pays. •

— Ah 1 mon Dieu! pensa Léopold, voilà un obstacle imprévu I Elle parle un grec corrompu par les siècles et que je n'ai pas appris à l'Université.

PendaiiUe monologue, la jeune fille continuait à parler ce grec corrompu avec une volubilité gracieusci mais toiyours incompréhensible pour le savant linguiste de Ueideli>erg.

Le désespoir dans Tàme, il rentra chez lui et 0t ce monologue :

~ Gomme tout dégénère I l'homme prend plaisir à détruire tout ce qui est beau, monument ou langue! 61 j'allais aujourd'hui chez les Phéaciens, c'est-àHlire à Corfou, Nausicaa me parlerait anglais dans les jardins d'Alcinolis, chantes par Virgile, qui appelle ce roi ; horiorum cuUor (jar* diuier)»

lY

Le mattre de l'auberge traversait le vestibule, quand arriva Léopold :

— Monsieur, lui dit-il, est-ce que le peuple parle une espèce de grec dans ce pays?

~ Oui, monsieur, dit l'aubergiste* J'ai entendu dire à notre compatriote, le savant M, Amédee Pichot, que le peuple arlésien parle une languecomposée du celte, du phénicien, du grec et du latin.

— Yoiià un singulier mélange 1 dit Léopold.

Et pourrais-je parler à M. Pichot?

Diyiiizeo by

LA TENUS D'AaLBS* 44

— Oui, monsieur; c'est un bonime très-at* fable.

— Et où demeure-t*ii ?

— A. Paris, au bureau de la Revue Brilan-' nique.

^ Boni à Paris! dit Léopold en décliiraiii ua gant... Et si Je voulais apprendre cette salade de langues, à qui pourrais*je m'adresser?

— Oh ) nous avouâ ici... non, à Marseille, un homme dont nous sommes fiers... c'est un professeur du Conservatoire, M. Bénédit. S'il consent à vous donner des leçons pendant trois mois, et si vous avez des dispositions, vous pourrez vous faire comprendre. On vous donnera Tadresse de M. Bénédit chez mon correspondant, M. Falquet, hOtel du Louvre^ à Marseille.

Une heure après, Léopold était en chemin de fer.

Bénédit est, par excellence, le poëte de la langue provençale; il a fait un poème qui est un

It LA TÉNUS £'ABL£S<.

impérissable chef-d'œuvre. Je Chichois; ce qui ne l'empêche pas d'écrire du français excellent. Gomme collaborateur de la GazeUe murieulê de Paris et comme feuilletoniste musical du Séma' phore^ ses articles font autorité.

Notre grand poëte marseillais fit le plus gracieux accueil à Léopold Kastel. Bénédit est ud ancien ami de Meyerbeer, et, depuis bien des années, sa sympathie est acquise à tous les compatriotes de l'illustre compositeur.

En sa qualité de langue, le provençal a plu<* sieurs dictionnaires, deux de plus que TAcadémie, et beaucoup de graaiwaires et de rudiments. Bénédit s'empressa de mettre ces ouvrages à la disposition de Léopold, et lui promit de lui donner deux leçons par jour et de causer deux heures tous les soirs, pour les nuances euphoniques de i'aceent et de la prononcia* tion*

Jamais la puissance de Tamour n'a fait un

Digitjzed by

pareil miraolei jamais cette admirable impulsion que les universités allemandes donnent à l'inteU Ilgenoe des élèves ne produisit un plus beau et plus prompt résultat. Au bout d'un mois, Léo# pold était de force à tenir une conversation aveo. le beau sexe ariésien, sexe deux l'ois beau. Il est vrai que le jeune bomme ne perdit pas son temps a visiter la vieille fille de Phocée» ses ports, son Prado, ses théâtres, ses cafés, son musée ! il con-i' sacra ses jours et ses nuits i étudier la langue de l'amour.

Ce même tour de force avait déjà été eiié^ cutc ou 1824 par ua Uuû6t, M. Paguclï, qui,

devenu acquéreur d'une maison de campagne dans la banlieue de Marseille^ et voyant qu il était foft utile de se faire comprendre de aei| paysans, acheta la grammaire et le dictionnaire d'Aobardi et apprit le provençal en quarante jours.

n n'y a que des Russes ou des Allemands qui

Uiyiiizeo by Googlc

44 LA vt^Nus d'arles.

puissent opérer cc6 prodiges. Le génie des langues est dans ces deux nations*

Les lettres et la rapide poste des ebemins de fer amènent toujours des nuages dans les mo« ments heureux de la vie, et la diminution du

tarif postal a augmenté le nombre de ces nuages.

Léopold quittait Marseille pour rentrer à Arles avec sa langue nouvelle; il fut arrêté par un facteur dans l'escalier de son hôtel. Lorsqu'on demande à ces Mercures de la poste : < Âvez-vous une lettre pour moi? i on peut compter qu'il y en a une, si elle est mauvaiee.

Une mère est cent fois plus perspicace qu'une maîtresse; une mère devine tout; elle est inspirée par la sainteté de son amour, a Qui peut tromper une femme qu) aime? s'écrie Virgile : Quis falUrepossit amanlem^ J'aurais mieux aimé fallere matrem.

Voici la lettre de madame Kastel :

Digitjzed

tA VLNLà ii ARLES,

« Hdidelberg. SI août 1859.

» Très-cher Qls,

1 Je ne comprends rien à ta conduite, ou peut* être je la comprends trop.

> Tu m'oublies, loi qui m aimais tant! Il n'y a qu'une femme qui puisse faire oublier une mère. Tu as trouvé ton Égyptienne à Arles ou à Marseille. C'est de cette ville que tu m'as écrit une seule lettre de six lignes, et pour me dire que tu rentrerais à Arles très-probablement pour étudier les antiquités à fond.

1 J'ai demandé à ton dernier professeur^ M. Lobslein, de vouloir bien m'envo^er uu livre de géographie où je pourrais trouver des renseignements sur Arles. Je reçus le lendemain les Letlns du docteur Himmel sur le midi de la France, et qu'ai-je vu au commencement du chapitre d'Arles? Cette phrase :

46 LA viNQS O'ARLES.

c Arles est non moins curieux par ses monu- 1 ments que par ia beauté de ses femmes; le

I beau type phéacien ou ionien, qui a iourni les 9 modèles des plus illustres, statues antiques, a » été transmis à Arles comme un héritage, i

> £u continuant ma lecture, je trouvai cette phrase, si alarmante pour moi :

» » La population est indigente, et les plus 9 belles de ces Vénu^ du prolétariat n'ont pas dix > florins de dot... >

> Après avoir fait l'éloge de leur beauté incomparable, ie voyageur s'extasie sur leur vertu. Tout en elles est un héritage de Tâge d'or, l'âge od rpr n'existait pas.

i Cette liistuii e de blanchisseuses que tu me fais dans ta première lettre me fait trembler. Au nom du ciel et de tes aïeux, mon pher ii)s, songe à ^ noble devise de notre maison 1 Tu connais les susceptibilités de la noblesse allemande; si tu épousaisuneNausicaa quelconque, tu te fermerais

Digitjzed

lA VÉNUS d'AELE S, I7

le pont de Kehl et tu donnerais a ta nière une douieur inconsolable.

» Ta bonne mère^

» AuAUA Kastel. >

Léopold allait froisser la lettre; niais il se contint, la baisa respectueusement comme pour s'excuser d'une idée mauvaise, et se contenta de dire :

— Si, en pareille occasion, une mère pouvait être son fils un instant, elle penserait d'une autre manière.

Vous allez manquer le convoi, lui dit Jp maître de rh6teh

A cette menace, inconnue de nos pères, LéO' pold prit sa valise et çouru( au chemin de fer.

Pendant le trajet si court qui sépare Marseille d'Arles, il se donna uiie dernière leçon de langue

Digitjzed

tk VÉNUS D'aELËS,

provençale, et tressaillit de joie eii découvrant qu'il comprenait ce que des vo^a^eurs provençaux disaient à côté de lui.

En entrant à son auberge d'Arles, il apprit qu'un de ses compatriotes, le docteur Pfeiffer, était arrivé depuis ua mois. En lui annonçant cette nouvelle, le maître de l'auberge avait ajouté:

— Nous recevons beaucoup d'Allemands et d'Anglais, surtoutdans cette saison. Ahlle chemin de fer rend de grands services à notre ville. Nous voyons passer tous les savants de l'Europe. Ce docteurPfeiiïer meparail anhomaie luiL luàtruil; il voyage avec deux colis de livres. Vous le connaissez, sans doute?

— jSon... je le connais de réputation seulement, c'est un savant de Munich.

— Il est logé là, dit Taubergiste, à c6té de vous. A déjeuner, vous alie^ le voir.

JSu effet, leg deux compatriotes se iiouveiciU

Digitjzed

LA VÉNUS D'AULES. 49

assis Cote à cùLe à la même table, tl, au dessert, ils étaient de vieux amis.

Le docteur Pfeiiler était âgé de quarante ans; rétude ne Tavait pas maigri. Il avait pàli, disaitil, sur les vieux manuscrits des numismates de Munich, mais son teint était toujours d*une fraîcheur rose.

— Vous êtes donc venu à Ai les poui vous oecupor d'antiquités? demanda Léopold.

— Oui... et... aussi... Mais ceci est un secret...

— Alors, on peut le dire, docteur.

--•Je m'occupe aussi de belles choses modernes, reprit Pleiffer en riant... Ma foi, entre compatriotes, on peut tout se dire... D'abord, vous saurez que je suis en train de marchander un arpent d€i terrain sur les bords du Hhùne... C'est le point précis du fameux promenoir dont parie Mar* tial.

— Vraiment I dit Léopold.

Diyiliz

— C'est un coup de fortune... Ce promenoir était garni de statues, et elles devaient être très*nombreu8es, puisque Néarque Casca, qui avait beaucoup de créanciers, trouvait toujours en se promenant une statue pour caciier le débiteur.

^ Je connais ce passage de Martial, dit Léo*

pold; c'est à ce même débiteur du promenoir, sans doute, que Maï Ual a duiinc le conseil de

vendre les vins de Marseille dans ce pentamètre.

Fumea MaMia vendere vma potei.

— Justement, dit le docteur. Or, que sont de-* '

venues ces statues, qui étaient aussi nombreuses que les créanciers de Casca ? Elles sont là, sous le sol, où se trouve aujourd'hui le lavoir de la fille d'un modeste employé de la gare. Une filie d'une beauté éblouissante ; elle éclaire le soleil. [ Ahl dit Léopold en secouant un frisson!

DiyilizQO

* LA VÉNUS d'aRLKS. 54

— Ceterraiu delà Vénus blanchisseuse n'avait hier aucune valeur ; mais, dès qu'on se présente pour acheter six pouces de terre, aujourd'hui, ou vous demande six. mille francs. Or, le père Hiiarlon Fourmiguier m*en a demandé six de ce lavoir. « C'est la dot de ma Aile, m'a-Ml dit... ■ J'ai trouvé un moyen de tout concilier, moi... Je ne suis pas riche; une louiile est toujours douteuse; j'épouse donc la fille et je me fixe daiiii le pays, qui est le vrai pays des antiquaires... II y a trois mois, un de mes amis a trouvé à TEliscamp une médaille dont je suis amoureux...

— Laquelle? demanda Léopold pour cacher son trouble en disant quelque cihose.

— C'est la médaille d'Auguste fermant le temple de Janus, et du plus giand module, argent; et pure, nette comme une pièce de cent sous de 1859. C'est aussi précieux que l'introuvable Oihan grand bronze^ qui ferait la fortune de celui qui le découvrirait Adieu^ cher compatriote; je vais

Digitjzed

5t LA YÉNUS d'aHLES,

offrir cinq cents lïaacà de plus au propriétaire du lavoir.

Léopoid, resté seul, eut recours à ce couseilier de la solitude qu'on appelle la réilexiou.

I<'AM0UI\ nEIlD DIPLOMATE

Après avoir longtemps réfléchi, Léopold résolut

d'attendre le retour de son compatriote pour sa* voii si le promenoir de Mailiai avait été acheté.

Dans les villes où s'étalent les grandes raines, rimpatience fiévreuse trouve un puissant lénitif. Les Colyaées de Rome et d'Arles» vieux de tant de siècles, sont de muets et éloquents professeurs do résignation.

Léopold courut à la consolante ruine deGallus.

Dans les souterrains, on croit encore enlendre

Digitjzed

les rugissements des cent lions que le préfet A< frique envoyait au divin empereur pour amuser ses loisirs. Au sommet deâ tours modernes et pa<raailes, ou entend les lamentations des femmes qui voient arriver Farmée des Sarrasins, et sur Tarëne retentit encore le pas d'Âbdérame, qui va remplacer la croix du Christ par le croissant de Mahomet. Le silence de la grande ruine est toujours rempli du fracas de la bataille et de l'ouragan du passé*

Léopold s'assit sur un gradin rongé par les sièdes, et trouva un peu de calme au milieu de ces * débris immenses, où sa personnalité infime pesait autant qu'un grain de leur pousiiàre; mais la

voix, de la pabbioa crie plus fort que l'ouragan;

les grands speotacies peuvent la diminuer ou la faire taire un instant, ils ne l'éteignent jamais.

Le jeune étudiant passa tout à coup d'Âbdérame et de Charles-Martel au subalterne employé de la gare du chemin de fer. La ruine devint un

Diyiliz

LA VENUS d'aALXS. 55

atome et le volcan sarrasin une étincelle de cigare; tout cet amoncellement de granit était à peine digne de servir de pieiicâtal à 1a Yéuus d'Arleb. Une seule image peupla riaiiui, Il courut à rhôtel et trouva son compatriote.

— Eh 1 lui diMU le promenoir est*!! à vous?

— Hélas 1 non, répondit le docteur Pfeiffer; ce diable de propriétaire exige maintenant mille francs de plus. Les chemins de fer sont le fléau des antiquaires. 11 y a dix ans, cet usurier d'Ar-^ lésion m'aurait donné son lavoir pour cinquante florins.

^ Pardon, cher docteur, il faut que je voua

quitte; je vais remplir le plus sacré des devoiri du voyageur : je vais écrire à ina mère.

Il monta dans sa chambre et se dit en pensée \ Ce que je vais faire n'est pas délicat, maid je dédommagerai royalement le docteur.

- Et, rempli de son idée corrective, il écrivit cette lettre :

lA VÉNUS d'aRLEP,

a Mère chérie,

1 Me vûii& de retour à Arles; c'est une ville qui donae le goût des affaires en les eûnobilssant par un but scienlifique. Arles est la Californie des antiquités. Il y a partout, sous terre, du vieux inar« bre qui est de l'or neuf. Si tu savais tout ce qu'on peut découvrir lici, à Taide de Martial et de l'em* pereur Gallus, ta serais étonnée 1 Herculanum et Pompéi sont de pauvres iilles auprès d'Arles. Je vais acheter ie promenoir du Rhône, un vrai Pérou de statues iavisibles encore; mais je dois un dédommagement à un antiquaire bavarois qui l'a découvert.

i> J'ai toujours ma lettre de crédit de vingt mille francs sur la maison Pascal, de Marseille; mais ce n'est pas avec de l'or que je puis dédommager un savant qui le méprise, c'est avec un jcadeau spécial.

> Mère chérie, rends à Ion fils le plus grand des

Digitjzed

LA VÉNUS l>'AiU.LS, u7

services : donne-lui la vie une seconde fois.

» Il faut que ton frère, mon cher oncle Bauer, parle tout de suite pour Friedberg; c'est à une heure de Francfort. Il demandera l'adresse de l'antiquaire Dieflfenbach au libraire qui demeure à rentrée de la cour du château ducal, via-à-vis le corps-de-garde. C'est un libraire qui ne vend pas de livres, mais qui gagne sa vie en montrant, pour un floriu, Tépéeque Luther portait lorsqu'il descendit de Marburg pour se rendre à Heidel* berg. Muii oncle ne peut donc manquer de trouver le domicile de l'antiquaire.

» Comme avancement d'hoirie, je demande à mon cher oncle qu'il veuille bien m'acheter à tout piii, chez M. Dieffenbach, sa mcdaiile d'Auj^uble fermant le temple de Janus. Je l'attends, courrier par courrier. On n'est jamais assez riche dans notre siècle de millionnaires. Ma fortune person* nelle est dans cette médaille.

$ La difficulté du promenoir de Martial étant

58 LA VÉRUS D'aBLIS.

' vaiacue, Je songerai au mariage aérieusement

i Ton ûls dévoué de tout cœur,

£n mettant cette lettre à la poète» il dit en lui*

même !

— Le mensonge est le plus odieux des viees et je l'abhorre; mais la vie serait impossible s'il fallait toujours dire la vérité.

Et, croyaiil deja tenir la médaille, il s'achemina vers la gare du chemin de fér.

Il trouva aisément remployé subalterne : c'était un de ces superbes riverama du KiiOue, qui font encore une raee a part sur les antl* ques domaines de l'empereur Galius* Il par* lait un français encore plus corrompu que le grec de sa nUe, mais on le comprenait très* bien.

En voyant arriver à lui un nouvel acquéreur du lavoir, le père se crut obligé de donner une

Digitjzed

LA VENUS B'ARLIS. &9

heusie à sa propriété, qu'il estima, oette fois» dix mille francs,

— Allons chez le notaire, dit Léopold sans marehander.

Le père de la Vénus se pinça les lèvres; mais sa probité l'emporta sur le regret d'avoir si peu demandé. Il suivit Léopold ehes lo notaire ; le eontrat de vente fut signé, et le paiement ilxé à vingt-quatre heures.

Je vais cherclier des ionds à Maiàciiie, dit le jeune homme au père de Nausicaa, et, demain, je serai ehes vous à midi précis.

Léopold ne commit point la sotUse d'apporter son paiement en billeU de lianc^ue; ces chillous n'éblouissent pas comme une colline d'or. Le père fut saisi d'extase en contemplant cette ri*chesse, et, d'une voix timbrée par le soieii du Midi, il fit retentir la maison du nom de Marthe.

— Je veux montrer ça à ma fille, dit-il ; vous allez voir sa joiCi Marthe est blanchisseuse, mais

Diyiiizeo by Googlc

60 LA véxus d'aUlcs.

elle n'aime pas son métier. Elle craint d'y perdre

ses petites mains. La voilà riclie, elle quittera le baltoir.

Marthe, qui ne s'attendait pas à trouver l'étranger, descendit en négligé du matin; elle poussa un cri, et, croisant les bras sur le sein, elle re« monta vivement l'escalier.

Cette radieuse apparition enleva à Léopold le peu de raison qui lui restait.

Elle est timide comme une tourterelle, dit le père; toutes les Arlésiennes sont ainsi; mais le chemin de fer commence à les apprivoiser.

— Et quand mariez- vous cette belle enfant ?

demanda Léopold sur le ton de Tindifférence.

— Jusqu'à présent, dit le père, ce n'est pas le parti qui a manqué, c'est la dot. Marthe a eu vingt caligmirés (amoureux). Il faut vous dire qu'elle est flère comme la fille d'Artaban. Aujourd'hui qu'elle est riche, elle ne voudra plus épouser un homme, j'en suis sûr.

Digitjzed

LA V<KU8 D^AAtES. 61

— Et qui épousera-fc^Ue? interrompit Léopold stupéfait.

— Elle épousera un monsieur... Il y a déjà quelque chose qui se mijote... Je vous conterai çal...

— Ail 1 et avec qui ?

— Avec un monsieur comme il faut... Mais il a un grand défaut qui déplait à ma fille.

— Quel défaut ?

II est Allemand.

— Ah!

— Oui; et ii a un nom qui n'entre pas dans la bouche... Pfeiffer... Vous voyez que ma fille ne peut pas s'appeler madame Pfe Impossible I

— Impossible I remarqua Léopold ; c'est un grand oi)stacle; il y a eu cent mariages cassés pour cela.

— Et puis, reprit le père, ce monsieur est trèsignorant; il ne parle pas même notre langue

provençale; il serait obligé de parler à sa femme

6S LA yiNCS 0^AlltB8«

eomma parieal les mueto , pai^ signei. Il faut écouter avec les yeux» toute la vie; c'est fatigant t

— Fagiit un fada ché ma famaï «H nùfH âtn l'ouslaou, dit Léopold avec Taccent du ternir, c Voilà ua imbécile qui ne sera jamais un nouveau marié dans la maison. •

Ab I on voit que vous avez reçu de i'éducation, vous, dit le père. Comme vous parlez bien le français d'Arles I De quel pays êtes-vous ?

— De Heidelberg, où tout le monde parle provençal; c'est la langue à la mode chez nous.

£n ce moment^ Marthe se lit entrevoir dans le Vestibule.

— Viou hpidiouno eVeipinehof reprit Léopold* « Je vois la Jeune iille qui... ^ se mou^ tre. »

— Ti fa paou loti moHssu f cria le père d'une

* Espincho est intraductible comme une foule d'autres mots de cette langue.

Diyiiizeo by

LA vjîiNus d'akles, 63

voix (le mistral. « Le monsieur te fait-il peur? »

Marthe entra avco sa toilette des dimanches.

Elle était plus Isis que jamais.

— Loti, ëuuleou fa pas tani dé cérémomié su la couello qua» pounehéjo, dit LéopoId« en faisant son premier madrigal dans la langue de Bénédit: a Le soleil ne fait pa^ tant de céremuuies sur la colline quand il se lève. »

Marthe recula et retint un cri, en entendant la phrase que Léopold prononçait avec la grâce mélodieuse d'une bouche arlésienne.

Maintenant, il est convenu que Toriginal de Provence sera supprimé, la traduction en français essaiera de garder Tesprit de leur langue dans la bouche du pcre et de la fille.

— En voilà un de monsieur qui parle bien I dit le père à Marthe.

— J'en suis vraiment émerveillée, dit la fille.

— Et tu ne t'émerveilles pas aussi de ce pilau de riz au safran? reprit le père en montrant le

Digiiizeo by Googlc

64 la: yéncs d'arles.

monceau d'or pyrairudal étalé sur la table.

Marthe croisa les mains, comme pour une prière mentale, et ne trouva pas une expression.

— Avec ça, on devient demoiselle, dit le père, on quitte le lavoir, et on met des gants aux tne^ noHes comme la fille du sous-préfet.

«- £t on se marie, ajouta Lèopoid.

— Avec M. Faitdefer^ dit ie père en éclataiii do rire.

Ob I non 1 dit Marthe d'un ton résolu.

L)iyilizQO

LA V£NUS D'AaL£$.

UMB QUERELLE O'ALLEMA.NUS

Sur ce mot, M. Ffeiller entra. Ou ne ferme pas les portes dans les maisons habitées par le peuple artésien, surtout en été.

Jamais une plus belle occasion n*a été offerte par rironique hasard pour faire éclater une vraie querelle d'Allemands.

Teufrii s*éeria Pfeiffer; noch ein mahl vas geht hier vor kh glaub man iacht mich ausi 1 Diable 1 que se pasàe-t-il ici ? je crois qu'on se moque de mou »

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66 LA viNUS p'AEtES.

A cette sortie Léopold répoodit en invitant M. Pfeiffer à s'asseoir.

Et Pfeiffer, furieux, resta debout, fit des gestes menaçants, marcha vers la porte et s'écria :

^ Venn sie kein kind sind und vetm die sonne unleryehl, verden sie am klosler Samt-Trophuue

êinen mann anireffm.

C'était un rendez-vous d'honneur au cloître

Saint-Trophime.

— la, répondit froidement Léopoid.

Et l'anti<}uaire sortit, en faisant retentir le c^r* ridor de ses menaces, empruntées au drame de$ Brigand». C'était la première fois qae la lan^uQ de Çkethç et de Schiller se faisait entendre devant le théâtre romain de Térence et de Sénéque. Ea-* core un progrès dù aux chemiiis de fer.

— Monsieur, dit le père à Léopoid, vous ne sa- > vez pas ce qu'a fait l'autre jour Mariu^, I0 1/mchairé de Mallemort?

— Non ; qu'a fait ce lutteur?

DiyilizQO

LA TÉNUS D'AEIiBS. 67

Il a pris le long Tisté comme je prends celle pipe, et li i a porle au Rhùiic, pour luilaire prendre un bain de pieds.

— £h bien? demanda Léopoid.

— £h bien ! reprit le père, si ce darnagas d*Al- !eman4 eût ajouté un mot, je profitais de l'occasion pour gagner un pari que j'ai fait avec Harius.

£t il montrait avec orgueil un bras berculéen qui pouvait porter au Rhône les baigneuis les plus récalcitrants.

— Que vous a-t-il dit dans son baragouin alie^ mand? pourâuivit-il.

— Oh! riea de sérieux, répoudil Léopoid... Je le crois amoureux de mademoiselle Marthe, 6t ma présence ici a paru le gêner beaucoup.

— Voilà tout ce qu'il vous a dit, monsieur • Kastel?

— Oui, voilà tout.

Le père, très-honnéte au fond, craignait de

deveuir la fable de la ville, si le secret de &a

Digitjzed

6ii LA VÉNUS D*AEL£8.

vente usuraire et cette hausse de quatre mille francs étaient connus. Il redoutait d'être con* traint à une restitution par ie juge de paix, car il avait acheté son lavoir cinquante francs.

Il adoucit sa voix, et la transposant au ton de la prière, il dit à Léopoid :

— Mon cher monsieur, promettez-moi de ne Jamais parler à cet Allemand... Vous ne répondez pas ?

— Je vous promets, dit Léopold très-embarrassé, de ne lui parier qu'une fois... ce soir... au cloitre Saint-Trophime, et ensuite je ne lui parlerai plus*

— Ohl non, pas même ce suir, reprit le père; jamais, jamais, jamais, à partir de ce moment...

— Mais... écoutez, dit Léopold... je ne puis m'engager il...

La phrase fut interrompue par une voix d^ange. Marthe avait compris les terreurs de son pére, elle avait devine l'amour de Léopold et elle inter*

Digitjzed

LA VÉNUS D^AatBS. 69

venait en donnant à sa ûgure une expression séraphique.

— Oui, jamais, jamais, jamais 1 dit-cilo ea serrant la main de Léopold.

Une pensée fort naturelle traversa le cerveau du jeune homme; celle-ci :

Le père et la Aile s'intéressent à moi; ils cral« gnent un duel, voici le moment de s'expliquer; c'est la dernière épine qui déchire mes pieds sur le chemin du païadis.

L'étincelle électrique, communiquée par la main de MarthCi embrasa Léopold et lui fit per-* dre la raison,

— Jamais t dit-il en rendant le serrement de main à Marthe.

U réfléchit et il ajputa ;

— Mais il m'attendra ce soir...

~ Où? demanda le père... Pal entendu dans son baragouin parler du cloître Saint^Trophime.

— Oui, c'est là qu'il m'attenira.

— Pour VOUS battre ! interrompit Marthe épouvantée.

. £h bien^ j*irai, moi, dit le père, et je gagnerai mon pari avec Mariu^ de Maiiemort.

— Non, non, dit Léopold; puiut de violence... laissez-moi réfléchir... ma téte brûle... Alil écou*

' — Parlez I dirent à la fois le père et la fille.

— Tous lui direz que je ne veux pas me battre avec lui, parce que j'ai vingtnieux ans, et qu'un étudiant de Ueidelberg qui a fait dix fois ses preuves, ne veut pas tirer l'épée en pays étranger contre un vieux qui arrive a la cinquantaine.

Très-bien t dit le père.

— Ensuite, vous ajouterez, pour le calmer tout à fait, que vous m'avez accordé votre fille en mariage et que vous avez défendu à votre beau-fils de se battre la veille de sa lune de miel.

Des expressions mêlées de doute, de joie^ d*étonnement éclatèrent sur les visages du père

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LÀ yiHVB D^AALBS. Y4

el de la ûlie. Us s'interrogeaient du regard pour se demander si la ctiose était sérieuse, ou si elle ne devait être qu un prétexte pour prévenir un duel.

^ Bi vous vous chargea de la commission telle que je vous la donne, reprit Leopold, j'entre ce soir dans votre fàmilie et je vous obéis comme un fils. — ' Ne suis-je pas asses clair?.

— Oui... non... oui, dit le père ému. Oui... ce n'est pas un prétexte... Vous... un jeune homme... un véritable monsieur.** un riche... Vous épouseriez ma...

^ Mais vous ne connaissez pas votre ûlle i interrompit Léopold ; tous les rois qui ont épotisé des bergères auraient divorcé avec elles pour épou • ser une blanchisseuse comme celle-là. Vous êtes comme la lune, habitué à regarder le soleil, et vous n'admirez pas le soleil de votre pays. Vous vous bornez à le réfléchir. Quand J'ai vu votre fille, je me suis rejoui d être riche pour la première

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lA VENUS B^A&LES.

fois. Prenez cet or pour vous, cher père de Marthe, il est à vous. Ma riciie^ùC est a votre illle si aa beauté est à moi.

Le père mit la main de sa fille dans la main de Léopoldy et il versa deux larmes de joie, les premières de sa vie.

Avant de songer à elle, Marthe, l'excellente ûlie, était heureuse de voir son père heureux et de l'arracher aux dures obligations du travail j sou extase intérieure éclatait en rayons sur son visage, et Léopold, oubliant son pays, sa mère, sa famille, et même Toffense reçue, ne voyait que l'adorabie fille qui allait devenir sa femme le lendemain.

Écoutez, dit-il avec la fébrile impatience de l'étudiant, avec de Tor on aplanit tout aujourd'hui; on ferait avancer le soleil ; on ferait avancer le temps avec plus de facilité. Je prodiguerai Tor, je ferai un don à Thospice, et un autre au conseil municipal pour des fouilles ; mais je veux que le maire nous marie fout de suite, plus t6t

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LA YENirS O'AaLES* 73

même. Quand un trésor nous tombe du ciel, il faut se hâter de renfermer chez soi. Un voleur

peut passer dans la rue et nous l'enlever.

— Mois, dit le père en riant, il y a des formalités indispensables à remplir. Je connais ça, moi. Il nous faut attendre au moins six jours.

— Six jours? impossible! dit Lcopold en essuyant son front rouge de feu, humide de sueur.

— Croyez mon père, dit Marthe d'une voix douce, et ne soyez pas triste comme cela, monsieur.

Et, prenant le ton d'une familiarité enfantine, elle ajouta :

— Je vais vous raconter une histoire de notre pays, et puis... je vous proposerai quelque chose qui arrangera loul... Vous m'écoulerez... n'estce pas ?

; —Toute la vie! dit Léopold en joignant ses mains, comme fait le dévot croyant à genoux

devant la plus belle des madones.

Sainte Marthe est ma patronne, reprit la

Jeune ûile; teaez, voilà 8o:i porlraU & c6(c du mi-

— IIscTiiit iilui baau. 6 il vous rcsiciiiblait, dit Lcopold.

<— Ne parler p^^ fi^mfaa ça 4*mo42 saiaM^l dil Marlhc m djumimi iin pplil. /^ii^Mp sur iu inait^ di Léopold. 6ein(e H^rih^ est la &œ4r de sainte Ma-

deiemc... Voue eevcz pela f

— > Npu... Oiii, oui.., Je &auf'a^ tout ce que vous Ycudrez.

Bien, mansieur ! Sainte Ifarthe v^iit à Taraseon.«. ici tout près... Notre pauvre pays éitsi^U ravagé par la Tarasquo* une ailœusc b^le» grande comme uu clocher. Ce iiiuiibiic delruisail luut... Vous riez» monsieur I

— Non, non, Marlhe, continuez., «

' *— Oh 1 dit le père d'MP air convpinçu, rien n'est plus Vf Al que cette hi^oire*.. je sais i^fiï cqcf^r le canlique de l'al^M I^Aweot de Touloa sur Minte Martbei

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