ÉPISODE DE LA GUERRE RE TRENTE ANS
La nalure est une grande artiste, élevée à ïé" coie de Dieu; elle a surtout une qualité bien rare et peu iiiiilée : elle est modeste; ses plus belles œuvres sont exposées dan& des recoins inaccessibles, comme si elle ne se souciait pas de l'admiration des bommes. Il faui qu'un heureux iiabard coiiduise les explorateurs dans les musées oCi elle a travaillé pour sa propre satisfaction.
Une des plus émouvantes créations de la nature est, sans contredit, le merveilleux paysage exposé
LA VÉNUS B'ARtES* f35
dans les profondeurs de la Forét-Noire, et connu sous le nom des Sepl-Cascades* Il faut gravir
pendant trois heures une haute montagne bordée de torrents et de précipices, sauvage ou gracieuse succession de magnifiques tableaux qui conduisent par degrés au clief-d'œuvre du musée : le summmi opus est au sommet, dans le voisina^ du ciel.
Arrivé à ce point culminant de la Forét-Noire,
le voyageur est saisi de stupéfaction : il voit, dans un étroit encadrement de sapins, une prairie verte od s'amoncellent des ruines. On reconnaît à leur caractère qu'une pensée pieuse avait conduit riioaime dans cette Thébaide aérienne, et qu'il y avait bàli une église et un cloitie au Siècle de l'art gothique et de la foi. « Un Jour, dit la légende, le feu du ciel tomba sur ie monastère, et son œuvre de destruciion fut complétée ensuite par les ravageurs. »
Les hommes ont mis beaucoup de sacrilèges
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sur le compté de la foudre el de ce qu*Àls appellent la faux du temps; ils veulent faire oublier, au chapitre des désastres, leur part de collaboration.
Si l'un eu juge par ses décombres, l'église des Sept-Gascades d'Allerheiligen était un chef-d*œu* vre de Tart gothique, une digne sœur des églises de Fricdberg et Marburg. Devant le parvis, le cloître déroulait ses arceaux, ses galeries, ses balustrades, dont les ruines s'étendent au loin. La foudre ne peut détruire d'un seul coup tant de choses. Le cœur se serre devant ce tableau de désuialion, quoiqu'il boil ggayé par la grâce du paysage, les fleurs de la prairie et le chant joyeux du torrent voisin.
En 1191, la pieuse duchesse Uta, épouse du duc Wolï de Tuscien, fonda cette c^lm cl le monastère des Prémontrés d*Allerhelligen. Six ans plus tard, les moines vinrent s'installer dans l'abbaye, qui était fortifiée comme une citadelle : car, à
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ces époques de troubles et de guerres perpétuelles, un monastère était un lieu d^asiie à peu près sûr pour les familles chassées de la plaine et a ayant d'aultc refuge que la protection de Dieu, au sommet dés montagnes.
Pendant la guerre de Trente ans^ en 1631, à la prise de Magdebourg, douze cents jeunes fllles se précipitèrent dans l'Elbe, pour échapper aux
vainqueurs. Devant l'abbaye des Prémontrés d'AUerheiligen, l'épouvantable précipice qui fait aujourd'hui notre effroi paraissait alors un refuge sauveur de plus, dans les extrêmes aialheurs de ces guerres de violences et de destruction.
Un guide fait descendre les voyageurs par un sentier de chèvres presque perpendiculaire, et tout enchevêtré de bi uussaiiles et de branches de sapin. On entend, à gauche, le fracas des Sept- Cascades, mais on ne les voit pas : c'est une sur-prise que le guide ménage à ceux qui remonteruai, il faut ainsi descendre peadaat une heure,
rS6 LX VÉACS Il'Aâi.£&.
avec Ue& cûoU>rsioas de £ttaaiiilHiie&; on se repose au iuiid du val.
Du point inférieur de l'inimense tableau, te speclaele fail oublier la peine el la faligue. La
grâce et la magaiUceoce & y oonfoodeut avec les piub ravages hoiieuft». D<;u\ uiuataguea, à une hauteur prodigieuse, l'une taillée à pie et aride, l'autre couverte de aapina, 8e sont séparée» dana une convulsion géologique, pour donner paaaage à sept cascades supefpus>ees, qui rempiisscat le défilé de leur harmonie éternelle : e*est un septuor sublime, cbanté dans le désert, et se souciant fort peu d'avoir des auditeurs. Ls.^ eaux, bciuii les accidents du terrain, se précipiiunt avec furie, roulent avec calme, noires dans l'ombre^ radieuses au soleil, blanches d'éeume, pures comme le cristal tluidc, iolles i»ur les aspérités de rubiiue, trauquilles i>uL* la mousse des bab:^ius.
La main de Thomme a Incrusté une échelle de Jacob, pour remonter au sommet des montagnea.
LA VÉNUS B'ARL£ft« t3:>
et suivre, dans son merveilleux vagabondage, ce chapelet de cascades. On traverse des ponts suspeuiiui» qui donnent la volupté du vertige; on s'accroche à des rampes irèles qui tieuibleut sous la main; l'admiration est si vive, qu'elle supprime toute idée de péril; on peut, d'aiileuia, avoir pleine foi dans la solidité des ponts et de FéeheUe : c*est un travail alleinaud.
Les poétiques imaginations du pays ne pou* valent manifuer de peupler de héros et d'héroïnes légendaires ces contrées pleines de mystères. A toutes ces légendes fabuleuses, je préfère une histoire de l(>ai«
En ce temps-ià un ouragan de fer et de feu dé* soidii i Alieniagne. Gustave-Adolphe faisaii sa course d* Attila chrétien; il ravageait, massacrait, incendiait. La guerre de Trente ans servait do représailles à la journée de la . Saint-Barthé* leaiy.
Les alarmes étaient eontinuelles dans les pays
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OÙ les^ catholiques avaient gardé leur foi. A chaque instant les caravanes fugitives Iraversaieul le Palalinat et annonçaient quelque chose de sinistre aux hameaux et aux fermes. -Alors, les jeunes gens couraient à leurs armes de chasse ; les mères priaient devant les saintes images des chaumières; les jeunes Qlles, pâles d'effroi, prêtaient loreiUe aux bruits du dehors, et les vieillards envoyaient au ciel des regards empreints de résignation.
Dans le voisinage de la contrée que nous venons de décrire, on voit le village d*Osterwe\ cr, Aujourd'hui encore) les catholiques y sont très* nombreux. Un soir, sur la place de l'Église, la foule était rassemblée autour d'un étranger qui racontait des choses désolantes, c Le roi de Suéde, disaitril^ marche sur le Rhin, qu'il veut traverser pour ravager l'Alsace. Depuis Miinzenberg jusqu'à Kpenheim, il a tout incendie, en passant par Nassau. Le château deMarburg, près
de Giessen, a seul été respecté, parce que Lulher, Mèlanclhon et Zwingle y ont tenu concile en fa* veurdu margave Phiiippe-le-Grand, qui demandait un divorce. Votre contrée n'est pas sûre; il y a d'affreux nuages dans Tair du Rhin. Vous allez voir tomber une pluie de feu et de sang. C'est le démon suédois qui passe* : clierchez des abris h)
Et Tétranger reprit son bâton et allongea ses pas dans la plaine qui conduit au Rhin.
— Mon Dieu ! s'écria un vieillard^ dans quel horrible temps vous nous avez fait vivre! Que votre nom soit béni !
C'était le patriarche de la contrée ; il se nom^ malt Caster^ et il possédait les plus beaux Jardins du voisinage; sa ferme s'élevait à cinquante pas d'Osterweyer, et, malgré son âge, il aidait encore son fils Karl dans les travaux des champs. C'était un de ces hommes de forte race , qui semblent participer de la nature des chênes et
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des sapins, au milieu desquels ils vivent. A son appel, Karl el une jeune filie, sa Qaneée, nommée Chrisia, le suivirent sur ie peiii seuUer de ia ferme.
En voyant ses beaux jardins si bien eultivés , sa i^rairie où paissaient les bœufs et les chèvres ,
sa mai^u nalale dont les murs se couvraient de fleui'â, le vieillard pleura comme un eiit'anl el dUàEarl:
— Mon eiier fils, toutes ces riehessea ne n<His
appaïUeuuciU plus; eiies seront ia pruie desban> dits.
* ^ Mais, dit le jeune homme, nous les défen-» drons : nous avons des armes, nous avoi^ des serviteui'à dévoues, et Dieu est avec nous.
— Et la pauvre orpheliuc, la fiancée, reprit le vieillard ; veux*tu lui faire partager tes affreux périls qui nous attendent? Cbrista est un trésor
qui nous a été confie, nous devons être son gardien... Tiens, regarde-la, notre fille, elle tremUle
comme la colombe qui voit le vautour dans la nue : elle brise muti courage. Oui, mon (Ils, les femmes qui pleurent rendent les hommes poltrons.
isLarl donna un regard à 1 orpliciineet son cœur se serra. Elle était assise sur le reboid d'une fenêtre basse, dans une attitude de désolation : sa tète s'appuyait contre le mur, ses yeux regar* daient le ciel, ses bras tombaient dans toute leur longueur, sans chercher un appui. Elle semblait écouter encore répouvantable récit de l'étranger, et un léger mouvement de ses lèvres faisait comprendre qu'une prière meutaio s'adressait, en ce moment, à Celui qui protège le faible contre le fort.
Si tous les hommes avaient le respect de la
femme, il n'y aurait pas de guerre. Dans leur criminelle etourderie, les hommes oublient qu'ils ont eu des mères, des fUlesou des sœurs, et que, sur un champ de bataille, ce sont les femmes qui dou-
244 LA ^(KiMs d'arles.
blent le nombre des morts et des blessés. Celles-là, qoEDd elles survivent, ne gagnent qu'un crêpe de deuil pour tout insigne d'honneur* La nuit était venue. Les serviteurs déposaient , sous le hangar leurs instruments de labour; le troupeau rentrait aux étables. Mais les joyeuses chansons ne prêtaient plus leurs mélodies à ces rustiques scènes des beaux soirs de i été. On ne songeait pas à allumer les lampes de la veillée et à préparer le repas du soir. Au moindre bruit insolite, les oreilles se penchaient vers l'horizon du nord, comme si on eût entendu le premier frémissemeuL de cet orage qui ne vient pas des nuccs du ciel.
La cloche de i'église avait sonné le dernier Angélus et le couvre-feu, et elle devait rester silencieuse jusqu'à VAngelus du matin. Tout à coup on entendit, ou on crut entendre une gamme sinistre qui tombait du sommet de l'église, comme le premier appel du tocsin de i incendie. Lespay-
hX VENUS D^AaLES. 245
sans, toujours portés aux croyances superstitieuses, dans ce pays de légendes, afQrmërenl qu'ils avaient vu une main de feu agiter le mar« teau de la cloche et disparaître ensuite, comme une étoiie filante dans l'horizon ténébreux.
Ceux qui avaient vu le phénomène arrivaient à la ferme avec leurs armes de chasse, pour té * moigner de la chose devant le pairiarche, oracle du cauluii. Ceux qui n'avaient rien vu accouraient aussi, pour faire nombre èn cas de danger, et veiller en famille d'amis pendant cette nuit qui s'annonçait si mai.
Les sons lugubres qui retenlissaieul par intervalles, au loin dans la campagne, ne furent plus confondus avec les harmonies de la nuit. Les oreilles exercées ne pouvaient pas s'y méprendre; ce peuple de bergers connaissait toutes les gammes du clavier de la nature, depuis la plainte monotone du grillon, jusqu'au cliquetis sourd des feuilles de chêne et à la mciodie vaporeuse des
aiguilles de pins. C'était bien la plus effrayante des voix sauvages qui troublent le silence des nuils : la voix tiumaine ; le vox ing§m per lucoê
du pocle laliu.
Ceux qui doutaient furent bientôt convaincus* On entendait disiinetement le refrain de ia chanson des lansquenets du connétable, l'hymue impie des ravageurs qui avaient inc^^iidic Home en 1527.
Fiers lansquenets du connétable.
Du connétable de Bourbon, Venez chanter et rire à table.
L'hôtesse est belle et le vin bon* Au vieux rempart la brèche est faite»
Nous prendrons la fille demain; Â notre dernière fête.
Enterrons le peuple romain.
C'était la bande des pourvoyeurs de l'armée suédoise; une escouade de condoiiière^ qui rem* plissaient à cette époque i oiiice de^ lournîsseurs. n'ac(iei^ie|)t pa^ |e& t,roupeau:ç e( leg approvi-»
LA Tf NUS d'ARLES. 247
sionnemenls : Ils les enlevaieni à main armée^ et les vendaient ensuite à bas prix aux soldats.
La spéculation ne laissait rien à désirer.
Le vénérable pasteur de l'église d'Oslerwcyer, réveillé en sursaut par les eris des femmes, se rendit à la ferme de Gaster, et trouva les paysans armés et bien résolus à défendre leurs familles et leurs propriétés. Ils s ageuouillérent tous de-^ vant le prêtre^ et ayant reçu la bénédiction des agonisants» ils se relevèrent, remplis de courage et de foi.
Les femmes se rassemblèrent dans la grande salle de la ferme, pour s'associer au combat avec les armes de la prière. Celles-là ne sont pas sou* vent les moins redoutables; elles viennent de l'arsenal de Dieu.
La nuit était splendide; les grandes constella*' tiens éclairaient la plaine et les crêtes des montagnes. Les jeunes chasseurs, envoyés en reconnaissance, ^voient pu compter les condoMiero;
m LA VENUS D'AALfiS.
Us étaient une centaine environ, tous plus habiles *
au métier de pillards qu'au métier de soldais,
et lava^^eaiU toujouib bans trouver de la résistance.
Arrivés devant les premiers arbres qui s'éie* vaient devant les lermes, ils furent saisis de stupeur. Un feu de mousquelcrie, paiù ileiuaias invisibles, retentit comme un coup de tonnerre et décima les condottiere, qui ne s'attendaient pas à pareille réception. La clarté des étoiles ne leur montrait qu iuie ijguede ^lauds aibrcs et pas uu
ennemi. Cela leur parut surnaturel, et, sans at* tendre une seconde décharge, ils s'enfuirent tous comme des oiseaux de proie devant les chasseurs.
Cette victoire ne duima aux pay^aub qu'une satisfaction incomplète. Il était évident que cette bande de pillards servait d'avant-garde et qu'aux premières heures du jour les condottiere allaient revenir plus nombreux et plus ardents a la destruction. Un conseil fut tenu dans la ferme de
Caster, et une émigration générale tut décidée. Il n'y avait pas une miuuie à perdre. Oa avait encore cinq heures de nuit. Les familles se chargèrent de ce qu'elles avaient de plus précieux. Tous ceux qui marcliaient avec peine, à cause de leur t^iaiid âge, montèrent avec les enlaats sur des bêtes de somme, et tout le monde émigra. Les uns suivirent la route de Kehl pour passer le Rhin et trouver un refuge en Alsace ; les autres gagnèrent les moiitai^iies de la Houb et de Lauf avec leurs troupeaux, pour vivre sous la tente du ciel, comme les premiers pasteurs. Le château de Windeck, alors très-bien forlifié, reçut beaucoup de fugitifs. Quant à la famille de Caster, elle prit la route abrupte du Mummelsée et du monastère d'AUerheiligen. Le prêtre seul ne voulut pas quitter le tabernacle conlié ù ses soins; il conseilla la fuite à tout le monde et il resta pour entretenir la lampe du sanctuaire et prier pour les fugitifs. Ces traits d'héroïsme n'étaient pas
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rares eu ce temps; on les accoiiiplissaii avec le calme du devoir, comme chose naturelle, et aucun historien ne les enregistrait; les noms deségorgeurs étaient seuls juges dignes d'être transmis à la postérité.
L'aube colorait la cime des sapins d'Cnterwasfier, et après l'office des nMines l'économe de rabbaye des Prémuulrés se dirigeait versNeuliaus pour aclieter les provisions du jour. Bien que les statuts du couvent prescrivissent le régime du maigre, les moines avaient obtenu de l'évéque de Fribourg, dont ils reievaient, une lufraclion aux règles, à cause des incertitudes de ce malheureux temps. L'ordonnance épi&Hîopale avait donc introduit chez les pauvres moines une grande tolérance alimentaire, qui menait à l'aise l'économe. Les pensionnaires étrangers aliluaient, d'ailleurs, depuis quelque temps à l'abbaye, et les devoirs de Thospilaiité gratuite devenaient cliaque jour plus UiiUcUes à remplir. Jugez de
tJL VÉNUS D^A.ftLES. 951
rallégresse de Téconome, lorsqu'il aperçut une caravane composée de toutes les espèces de bestiaux descendant le chemin tortueux qui domine la prairie d'Allerheiligen; c'était une fortune. Il importait fort peu au sage économe que ce troupeau eût été chassé de la plaiue par les pour* voyeurs de l'armée suédoise; il venait s'établir dans les pâturages voisins, et ofTrir ses laitages et ses rôtis à Téconomat de la maison : c'était l'essentiel.
Le vieux Castor, qui ouvrait la marche^ descendit de cheval, et, ^'avançant vers l'économe, il lui dit :
— Que Dieu soit avec vous et les vôtres, mou frère. Nous venons demander asile au nionastère des Prémontrés. Tous ce que nous possédons est à vous.
Cette scène avait un caractère i^iblique; il semblait que la terre revoyait une seconde fois la caravane d'Abraham, lorsque le patriarche cher-
chait un refuge contre les sauvages maîtres du désert.
Karl, sa fiancée Christa et les serviteurs de ferme se tenaient debout derrière le vieillard, et ils attendaient la réponse du frère économe dans une attitude suppliante. Les chiens de garde veillaient sur le troupeau et ramenaient auprès des maîtres les bestiaux maraudeurs qui se mettaient au vert sans permission.
— Soyez les bien-venus, mes frères, dit l'économe. Notre abbaye est ouverte a ceux qui souffrent et cherchent un asile. Notre vénérable prieur» le Père Hiéronyme, vous parie par la bouciie de son indigne serviteur. Au reste, ne nous soyez pas trop reconnaissants du service; en ces temps de disette, c'est nous qui serons vos obligés.
Aujourd hui, la civilisation a introduit quelque • adoucissement aux horreurs de la guerre, mais est hon de donner une idée de ces calamités
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damestiques, qui frappaient, en ce temps, les pauvres familles, et que i'iiistoire a toujours dé* daigné d'enregistrer, parce que, du haut de sa gravité, elle ne peut voir rinûmité des humbles détails .
Une vaste enceinte, percée de meurtrières, dé« fendait alors Téglise, la maison d'asile, le Jardin potager, le couvent et les élables. Leurs luiiies indiquent très*bien encore aujourd'hui ce plan primitif. Une porte basse, en bois de chêne, doublée de fer, était la seule issue visible qui coaduisait à l'intérieur. L*art profane, qui ne perdait jamais ses droits dans les pieux monastères, avait donné des aspects charmants à tous les petits édiQceâ voisins de l'admirabre église gothique : il n*y avait disparate nulle part. Une gracieuse harmonie avait présidé au travail de Tensemble. Les moines fondateurs n'auraient pas voulu amoindrir les niei veiiies du paysage par une architecture indigne de Dieu.
Une sérénité ineffable régnait dans cette enceinte ; c'était la douce atmosplière des cimes du Thabor. Ici, la sagesbo, lille du ciel, donuait aux cénobites toutes les voluptés de ràme, tandis que sur les plaines voisines^ la folie, fille de Tenfer, s'enivrait de saag Uumain et des larmes des veuves cl des orphelins. La gloire était dans ces plaines, disent les historiens. Gustave-Adolphe est un héros. On ne connaît pas le nom du fon*dateur de i abbaye hospitalière des Prémoutrés.
Le frère économe avait installé les nouveauxvenus, maîtres et serviteurs. La petite maison d*asiie, réservée aux. femmes, recevait une jeune recluse de plus, Chnsta l'orpheline. Les hommes trouvaient leurs dortoirs dans les granges, où abondait la paille de maïs. Les jours étaient sanctiûéspar la prière et occupés par le travail. Gaster et son fils Karl, habiles jardiniers, se iaisaient remarquer par leur activité intelligente, et ne laissaient pas un pouce de terrain en friche.
LA YÂNOS D*AaL£S. 255
Aucun bruit extérieur ne donnait des nouvelles du monde ; il semblait que le calme de Tabbaye était devenu l'état normal du genre humain, et que la paix universelle avait enfin été*donnée aux hommes de bonne volonté^ ainsi qu'il est écrit : pax hommiùm bonœ voluntatis. Ces fracas de guerre qui remplissent les nuits d'épouvante ne troublaient plus le sommeil des femmes et des vieillards. n'entendait, auxbeuresdu silence, que le son de la cloche, le frémissement des sapins et Téternel septuor des cascades, chante dans les profondeurs du vallon.
Cependant les condottiere, repoussés par les paysans d'Osterweyer, trouvèrent aisément des recrues dans les traînards de l'armée. A la vigueur de la résistance, ils s'étalent fait Illusion sur le nombre de leurs ennemis, et ils résolurent de tenter une seconde attaque lorsqu'ils se crurent en état de réparer, avec des forces nouvelles, leur premier échec. Il était d'ailleurs écrit dans
25$ LA YÉM'S d'aïiLES.
les clauses de cette sauvage insl tatioD. que les camarades morts sur ud champ de combat de*
vaieot être vengés.
A leur Seconde campagne, ils arrivèrent en plein juwr devant les fermes d'Osterweyer, et, ne voyant apparaître aucun habitant, ils soupçonnèrent un piège et se retranchèrent dans un ravin pour allendie et observer. Â midi, la cloche de
l'église sonna VAtigelus, ce qui démontrait, mieux qu*un autre indice, que le village n'était pas abandonné, mais qu'une embuscade de paysans en gardait les avenues. Des soldats réguliers, commandés par un chef courageux, se seraient élancés bravement vers le péril mystérieux, mais les coudoUiere mettaient dans leur tactique la prudence des pillai Js.
C'était un jour de dimanche.
Au coup de trois heures, la cloche soniàa l'appel des vêpres, comme en temps ordinaire, pour convoquer la population au saint lieu.
hk VÉNUS d'ahles. toi
Ce pieux appel rctetUit trois l'ois.
Personne ne se montra dans l'allée des tilleuls qui conduit à l'église, mais les condollîere entendirent une voix qui entonnait le Deu$ in ad-
juiorium meum intendey la préface des vêpres,
ee cri de détresse sublime que la terre envoie au ciel.
11 y a, dans certaines natures perverses, des retours subils vers le bien qu'elles doiv^nit à des souvenirs d'enfance. Cette voix, qui sortait de l'église, opéra, «ur le cœur de bon nombre de ces soudards, cette réaction salutaire qui est la convalescence morale après les maladies de l'àme; maïs ceux-là étalent en minorité dans la bande : toutefois, lis parvinrent à persuader aux plus endurcis qu'il n*y avait à soupçonner aucune embuscade, aucun péril dans un village où la clociie se faisait entendre, où le prêtre célébrait Toffice dominical, et tous, sans quitter leurs armes, s'acheminèrent vers Teglise, et, voyant la porte
25S LA VilfUS P'AELBS.
ouverte à deux battants, ils entrèrent au moment où le prêtre donnait la bénédiction à des fidèles absents.
Le vénérable ofticiaui n'éprouva aucune émotion en voyant son égalise envahie; il redit une seconde fois son Benedicat vos ommpoienê Deu$,
et d une voix ierme qui imposa aux plus endurcis. Ce fut, dans des proportions moindres.
comme aux jours d'Attila, lorsque le pape Léon W arrêta aux portes de Rome ce terrible ûéau de
Dieu et sauva la ville élernelle d'une complète dévastation. Le souvenir de sa mère ébranla aussi le roi des Huns, et le ramena subitement à l'heureuse époque de sa vie 'où il était chrétien.
Un seul acolyte, vieillard à cheveux blancs, répondait aux versels du prêtre et lui servait de compagnon dans la solitude du presbytère et du village. L'office terminé, ils descendirent tous deux de Tautel, et, le sourire aux lèvres, ils s'avancèrent aveccahne vers la bande des ravageurs.
LA. V£NUS d'ABLES. S59
— Mes frères, leur dit le prêtre d'une voix pleine de douceur, vous n'êtes pas vcims ici dans de louables intentions, je le vois, mais l'esprit de Dieu vous a sagement inspirés dans son sanctuaire; vous méritez de devenir d iioanêtes gens. Voici le conseil que vous donne un vieillard, votre ami : Passez le Rhin, allez en France, et changez de métier; celui que vous pouvez prendre vaudra toujours mieux que je vôtre. AUez, mes frères, je vous confie à la garde de Dieu.
Il salua les condottiere par un geste bienveillant, et remonta vers le sanctuaire.
La conversion avait encore lait des progrès dans la bande ; le nombre des endurcis venait d'être réduit à vingt, dit la chronique de Hayenee. Cette minorité n'osa pas se montrer hostile en^ vers les autres, mais elle fit scission, et tandis que les plus nombreux se dirigeaient vers le Ahin, en se frappant la poitrine comme les sol-* dats du centurion de Jérusalem, les pillards in-
260 LA. VÉMUS D'aRLES.
curables prirent au hasard le chemin de Kutre- Dame-des-TiUeuls.
Les piuieft c|ui tombent toujours dans ce pays au commeocemeut de iéte, avaient tellemeal détrempé les terrains, qu'ils gardaient encore les vestiges délateurs de la caravane de Gaster. Pour conlirmer des conjectures déjà trop évidentes, uii î:>ervileur, chassé pour méfails graves du château de Windeck, vint donner^aux pillards les détails les plus circonstanciés sur la récente émigration d'une riche famille d'Ûsterweyer. Les bandits apprirent donc que le butin était considérable^ ses défenseurs peu nombreux, et qu'une jeune et belle fille se trouvait, avec les fugitifs, dans un couvent de refuge situé au sommet de la mou* tagne.
Une joie sinistre éclata dans la bande fauve. Tous les raffinements leur étaient offerts par cet heureux hasard, et ils escaladèrent, au pas de
coui£>e, les pentes escarpées d'Allerheiligen.
hK VÉ.NUS b'ARLES; 261
La sécurité paraissait si bien acquise désor* mais aux réfugiés du couvent, que, luus les soirs, Gaster et ses garçons de ferme menaient paître leur troupeau sur les hauteurs voisines. Ce jourlà, et à i heure où la bande impie arrivait, les chiens donnèrent des signes d'inquiétude en allongeant leurs narines subtiles du côté de Ten* nemi. Cet avertissement était toujours jugé in* failiibie. Uinstinct de ces animaux n'est pas sujet à erreur, comme notre raison. Gaster, voilé par les arbres, suivit de l'œil la direction indi-* quée par ses molosses, et il aperçut l'escouade sauvage, qui, probablement, pensa-t-il, était i'avant-garde du bataillon des bandits. Le temps lui manquait pour rallier son troupeau et des* cendre au monastère; il s'enlunça dans la forêt de sapins avec ses bestiaux, ses chiens et ses valets de ferme, en se prouvant de son mieux que son fils et la jeune orpheline n'avaient rien à redouter dans la sainte forteresse gardée par de
S6i LA VÉmrS ]>*A&L£S.
vaillants défenseurs. Ce bon vieillard était, avant tout, de la race des patriarches pasteura; il al • malt son troupeau comme sa lamiiie, et sea chiens comme ses meilleurs amis.
De valions en cimes, Caster gagna les hau^ teura du Mummelsee, le lae des endines de la légende^ une des merveilles de la poétique naittie allemande.
Les chiens du monastère, qui flairaient l'air aussi, poussèrent des hurlements lugubres qui signalaient l'approche de l'ennemi. Le moine qui souuait ÏAngelua du soir, moula au sommel du campanile et découvrit les brigands. Le eré^ puscule allait s'éteindre dans la nuit.
ATéglise, le prieur achevait les Compiles et ealoauait le verset qui recommande nos âmes à Dieu : In manus iuas^ Domine^ eommendo q^ri- Hfiit metm. Au dehors, le cliquetis des armes accompagnait la voix de Tofflciant.
Karl, suivi d'un petit nombre de défenseurs
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LA ViNUS D'ARLES. 263
armés, courut aux meurtrières du mur d'enceinte pour attendre un mouvement d'agression et justifier la défense en faisant retomber sur ia tête des assaillants sacrilèges le erime du sang répandu.
Les condottiere, se voyant arrêtés par de hautes murailles dont les corniches étaient en saillie» tinrent un conseil de rapine pour adopter un moyen d'attaque favorable. La nuit descendait d'un ciel couvert de nuages, ce qui rendait les ténèbres plus intenses, et le vent agitait les sa-* pins avec tant de force, que les assiégeants ue pouvaient entendre aucun bruit venu de l'extérieur.
]«es deux bandits les plus résolus trouvèrent un expédient qui fut vivément approuvé par les autres. Ils s'armèrent de haches, et rampant, comme des reptiles sur les hauts gazons, Ils arri-
i64 LA ?&NUS d'ARLES.
vèreni devant la porte pour la briser. Aux premiers coups donoés sur le i>ois de chêne, Karl arriva, suivi de cinq hommes armés^ et par les meurtrières supérieures, ils exécutèrent un feu plongeant qui renversa morts les deux bao* dits.
A la clarlé de la détonation, les condottiere virent tomber leurs camarades, et ils poussèrent
des rugissements, répétés de montagne en mon* tagne par des échos sans lin.
Alors une idée infernale tomba dans le cerveau de ces démons. Ils trouvaient un puissant auxiliaire dans le vent furieux qui agitait les iorèts. circulaueti ({ui encadraient le couvent comme des murs de chênes, de hêtres et de sapins, et, se distribuant les points d'attaque, ils allumèrent quinze grands leux dans les endroits touffus et brûlés par le soleil, et livrèrent deux montagnes aux flammes.
Llncendie fit des progrès rapides des bases
Ik VÉNUS d'arles. 'Hfi
aux cimes; deax murs de feu s'élevèrent comme deux pics de l'enfer, autour du couvent, avec des fracas horribles. La t&mpéte tordait les colonnes de l'incendie et les lançait en spirales vers un ciel noir. Bientôt deux cataractes de tisons enflammés s'écroulèrent du haut de ce brasier gigantesque, et les llaiiuiièches, balayées par un vent furieux, envahirent la vaste enceinte du cloître et la remplirent d*un jour sinistre et d'une trombe de feu; et, au-dessus de cet ouragan ionne par la chute des sapins déracinés, les sifflements de lincendie, les mugissements du vent du nord, planait le son lent de la cloche, qui sonnait le glas des agonisants.
iipouvaiilcb de leur œuvre, les condoUieie s'étaient réfugiés sur le sommet de la montagne qui domine à pic les Sept-Cascades, et là, favorisés par la direction du vent, ils pouvaient contempier cet immense tableau d'incendie, et savourer leur vengeance en suivant de loin toutes les
266 LA VENUS D'AftLES.
{lhases de ce travail de deslrucUon. Si un paasaoi se fttt égaré dans cette solitude aérienne, il aurait cru voir une bande de dénions souriant à Tenfer exhumé de leurs mains.
Aux premières lueurs de l'iucendie, le prieur avait compris que le jour du sacriQce était venu; il s'était rendu à l'église, suivi des moines, pour eélébrer rofflee de leurs funérailles et mourir au poste d'honneur» pour donner un bon eiLcmple de plus, en ces temps d'horrible persécution. Dieu seul était le témoin de cette sublime scène, qui ne demandail rien aux applaudissements des hom* mes. Le chant funèbre du Bequiem ne réclamait pas, cette fois, le repos éternel pour les morts, devant un catafalque, mais pour les vivants prêts à mottrir, et cinquante victimes entonnaient pour elles le verset qui supplie les anges de conduire leurs âmes au ciel
> In paradisum deducant te, angelû (Chant|de VAb-
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LA. VÉi\US d'aRLES. 267
Alors un Jeune homme s avança vers le prieur el lui dit :
^ Mon père, voici ma fiancée Gbrista. Je de^
mande qu'elle soit mou épouse devant Dieu, afin que le serment qui nous lie Uouve sa vérité à rheure de notre mort.
Le prieur fut ému pour la première foi» dans cette nuit : il voyait, agenouillés devant lui, un jeune homme ei une orpheline, destiacs à vivre de longs jours, et demandant, pour mourir, le sacrement conféré à ceux qui doivent vivra. Karl montrait Théroique lermeté du martyr, et sa figure rayonnait de joie, comme si son bouiitiur terrestre était attaché à ce mariage de ia tombe ; i mais Christa n'apportait à la cérémonie que le laihie courage de la résignation. A I heure d'agonie où le prieur bénissait, en pleurant, les deux époux, Christa fit un suprême effort pour s montrer digne de son fiancé; mais, en se relevant, lorsqu'elle vit flamboyer les vilraux de
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268 Lk VKNUS d'aHLES.
l'église, comme si l'incendie allait les mettre en fusion, elle fut saisie d'un effroi nerveux, et ses lèvres convuisives murmurèreot trois fois :
— Je ne veux pas mourir !
^ Pauvre femme t dit une voix.
Le frère économe avait fait entendre cette exclamation de pitié.
Christa se retourna, et, serrant la main du frère, elle lui dit :
^ Merci t vous avez compris, vous, quune femme est faibic. Mou Dieu! qu'ai-je fait pour mourir si jeune, et mariée à mon fiancé Karl?
Le prieur entonnait le Laudate^ que les moines redisaient en ciiœur comme aux jours de calme et de grande solennité.
Le frère économe s'approcha de Karl, qui fondait en larmes, et lui dit à l'oreille :
^11 y a une chance de salut; vouiez- vous la tenter?
— Pour elle! dit Karl.
— Suivez moi, reprit le frère,
Karl entraîna sa femme et suivil Téconome dans la nef latérale, où les flammes extérieures ne donnaient encore aucune clarté.
Au fond d'une petite chapelle, sous l'autel de la Vierge, il y avait une trappe cachée par les ornements d'une nappe flottante. Le moine con • ducteur alluma une bougie, souleva la trappe, et descendit un escalier qui conduisait à un long souterrain.
Karl et Christa l'avaient suivi.
Le moine s'arrêta et leur dit :
Une seule porte visible sert d entrée au couvent. Ce souterrain vous mène à une poterne invisible, cachée par d'épaisses broussailles, et assez éloignée de la limite du mur d'enceinte. J'ai proposé ù notre prieur de nous faire tous évader par cette porte de salut. < C'est la porte de la mort, m'a* t-il dit, et de la mort honteuse : la mort du soldat de Dieu qui déserte. Les, démons de router
S70 LA VÉNUS P'ARLBS.
rôdent aux environs; ils nous attendent; nous tomberions devant eux comme des fuyards : mieux vaut tomber devant Dieu comme des martyrs. »
Vous voyez que je ne vous cache pas le péril.
» La bonne Yierge viendra à notre secours, dit Gbrista : je viens de réciter le Sahe, Begina
dans sa ctiapelie. Ne perdons pas de temps. ^
— Écoule, Christa, dit Karl, réfléchis bien. Le danger que nous allons courir est plus affreux que celui que nous évitons. Je suis seul pour te défendre contre les bandits, et, s'ils me tuent, que vas-tu devenir, pauvre euranl?
•i- Eh bien I alors, dit la jeune fille, je me souviendrai de mes soeurs de Magdebourg. Nous sommes entourés ici de précipices qui sauvent les femmes ; je ne te survivrai pas. Mais, tant que Dieu me fera luire un rayon d'espoir, je veux vivre, je veux vivre l la mort me fait peur.
Et elle s'élança dans les ténèbres du souterrain, en enlralnant son mari.
IX VÉNUS l'ahles. 274
L'air humide avait eteinl la bougie de l'économe, et ils ralentirent leurs pas dans Tobscurité. Le frère reprit les devants, et, s'édairant à tâtons, avec ses mains, à travers les sinuosités du lieu, il parvint à la poterne et prit l'énorme clef qui devait l'ouvrir.
Les ressorts de la serrure étaient rouilles et ne fonctionnaient plus depuis longtemps. Tous les efforts tentés par le moine paraissaient inutiles; la clef ne tournait pas. Au cri de détresse poussé par la jeune femme, Karl se mit à Tœuvre, et sa vigueur herculéenne, doublée encore par la voix lamentable de Christa, triompha de l'obstacle. La porte rebelle s'ouvrit enfin.
— Oh! s'écria l'orpheline, si nous devions mourir hors du ci^uvent, Dieu n'aurait pas voulu que cette porte s'ouvrit.
— Cher frère et chère sœur, dit l'économe, que tous les saints veillent sur vous et que vos anges vous conduisent, afin que vos pieds
S7i LA V£NUS D*AUL£S,
ne se heurtent pas aux pierres du chemin K
— Et vous nous quittez? demauda Christa.
— Oui, ma soeur, dît l'économe, et dans une heure je serai au ciel, où je prierai pour vous.
Un sourire séraphique accompagna cet adieu du muiiic icbigiié. •
La porte se referma.
Une végétation sauvage obstruait cette avenue
mystérieuse du couvent. Il fallait se frayer un chemin à travers ce massif d'arbustes et de plantes sans nom, qui croisaient leurs branches selon leurs caprices. Cétait un travail pénible et qui exigeait des ménagements; car lorsque le vent se taisait, on entendait le moindre bruit dans cette atmosphère si pure. Karl n'avait d'autres instruments que ses mains, pour ouvrir une issue; mais des mains adroites et vigoureuses, habituées à des travaux bien plus difficiles, et
* Ne forte offendan ad Ufpid 'S pedem tuum (Évangile.)
LA YKNUS D'aELëS. 273
s'il eût été seul, notre robuste défricheur aurait lauché tous ces obstacles en un seul instant.
En se plaçant aujourd'hui sur les ruines de la balustrade qui domine la prairie, on peut voir à droite, un peu plus loin, le commencement d'un
petit sentier, voilé par une ailée naturelle de grands arbres. C'est là que Karl et sa jeune femme s'arrêtèrent, à leur sortie du souterrain, pour remercier Dieu et le prier de continuer pour eux son œuvre de délivrance.
Devant eux, robseurité la plus noire descendait dans les abimes de la montagne et des bois de sapins. Du côté du monastère, l'incendie éclairait l'immense tableau de (leàtruclioii, conmie le plus radieux soleil de l'été. Le chant des religieux prémontrés et l'accompagnement de l'orgue retentissaient encore sous les voûtes saintes, qui, en s'écroulanl, devaient tout eai^louUr.
Karl détourna de ce spectacle ses yeux mouillés de larmes, et conduisit Christa jusqu à ce pla-
^74 LA VÉNUS D'aELES.
teau qui se oomme aujourd'hui la Chaire de tange. C'est le point culmiaaut d'un précipice à pic, dont aucun pinceau ne saurait reproduire les ténébreuses horreurs* Même aujourd'hui, en plein midi, 1 œil qui veut sonder cet abime se ferme d'elTrui, car le voyageur redoute d'obeir à la fascination du vertige et à la voix das torrents qui mugissent sur les roches. Dans cette affreuse nuit, Tiniernal conseil monté de Tablme comme un appel de démons tentateurs, pénétrait dans l'âme des deux fugitifs, en doublant le pouvoir du vertige. Ils se regardèrent comme pour se com* muniquer la même idée et la soumettre à une mutuelle approbation. La fuite paraissait impossible, dans cette forêt perpendiculaire, ce labyrinthe végétal, pavé de ronces, troué d'abîmes. Un épouvantable tracas venait de retentir à leurs oreilles, et une trombe de l'eu, montaiU au ciel, annonçait l'écroulement de l'église et l'héroïque mort des martyrs. G^était une honte de leur sur*
vivre; loutes les voix de la nuit leur reprochaient uae lâche désertion, et les échos» répétant à l'infini le Iracas de la ruine, semblaient s'acharner dans un cri d'anathème et de malédiclion.
La Chaire de lange, Die Bngelkmzel^ était bien nommée. Au moment où les deux Jeunes époux, enlacés Tun à l'autre, se penchaient sur l'abime, une voix intérieure leur dit que cette action, qu'ils croyaient honorable, était un crime devant Dieu; que, sans doute, il leur était permis de ne pas se déi'endre devant des bourreaux, maiâ qu'il leur était défendu d'être eux-mêmes les auteurs de leur mort.
— C'est notre bon ange qui nous a retenus, dit naïvement la jeune femme; et elle ajouta avec une conviction digne de ces siècles de foi : Je sens encore sur mon bras l'empreinte de sa main.
— Moi, dit Karl, j'ai été retenu par un souvenir qui m'est arrivé subitement à l'esprit.. . un
i76 LA VÉ^fCS B'AELES.
miracle de la chaire de l'aoge... Cest une histoire de... de... Maitus el de sa lemme... elle m'a été racontée quand j'étais enfaot par un licre quêteur K
— Ce doit être bien beau 1 dit Christa en s*ap • pu^atiL coiiiie un sapiu... iiacoQle, je t'écoule.
lis étaient deux chrétiens, reprit Kail, ua jeune mari et sa femme, tous deux esclaves d'un mailre idolâtre. Une nuit, ils s échappèrent, coiuuie nous, pour trouver un asile et vivre selon les lois de leur religion. Il leur fallait traverser un grand désert où rôdaient les bétes fauves, où les reptiles venimeux se cachaient sous le sable et les buissons ; niais ils avaient foi en ce verset de l'Écriture : « Celui qui met sa confiance dans le Seigneur foulera aux pieds le lion et le ser* pentr •
— Oli I inièiiompil Chrisla, comme ces paroles
* ^ On trouve cette histoire des deux fugitifs dans les œuvres de saint Jérôme.
LA VKNUS d'ARLES, Î77
saintes donnent du courage I on dirait qu'elles viennent du ciel.
Elles en viennent, ma chère épouse, reprit iîarl... Le leudemaia du jour de leur évasion, les deux chrétiens fugitifs aperçurent, bien loin derrière eux, un nuage de poussière et virent briller des armes. C'était leur maître qui s'était mis à leur pouibuite avec un serviteur païen coiiiiiie lui. Un refuge providentiel parut s'ouvrir devant les deux pauvres esclaves : une caverne au bas d'une montagne; iiâ se i)lottirent non pas au fond, mais dans un pli de rocher qui trouvait à gauche, à quelques pas de l'entrée. Le maître les avait aperçus de fort loin, et, arrivé devant la caverne du retuge, il ordonna à son serviteur de descendre du dromadaire et de s'emparer vio*lemment des deux chrétiens. Cet envoyé pénétra jusqu'au fond de l'asile, et mit un si long retard à reparaître, que le mécréant irrité se munît de toutes ses armes, et entra dans la caverne, où il
subit le sort de son serviteur; il fut étrangle par un lion qui clierchait l'ombre et la fratcheur au milieu du jour. Après une longue attente, les deux chrétiens, n^entendant aucun bruit, et s*expHquant très-bien le mystère, parce qu'un rugissement de bête fauve était arrivé du fond à leurs oreilles, se décidèrent à sortir, et les dromadaires s'otfrant à eux eu inclinant leur dos,, ils se servirent de ces montures, et atteignirent une tribu chrétienne aux extrémités du désert*
Avec cette histoire, contée si à propos, Karl changea la jeune fille en iemme forte; il lui donna cette énergie chrétienne si nécessaire dans cette nuit, pour braver la mort en cherchant le salut.
Après avoir sondé le terrain autant que l'obscurité pouvait le permettre, Karl reconnut qu'il était impossible de descendre dans la plaine de ce côté des cascades. 11 avait autrefois suivi une chasse sur les cimes de la foret voisine, et il se souvenait d'avoir trouvé à la gauche du vallon
LA Y£NU$ d'ARLES. S79
une penta douce, graduellement uiénagée vers le
midi *.
Plein de confiance dans ce nouveau plan, Karl, suivi de sa iemme, revint sur ses pas, jusqu'à l'endroit où 4e ruisseau tranquille se fait torrent et se précipite dans le gouffre. Là, il s'arrêta un moment pour donner un dernier regard aux ruines tumantes du monastère. L'incendie avait accompli ôoii œuvre. Quel^ue^ badins brûlaient encore au sommet des deux montagnes, mais iisn'éclai* raient plus le fond du tableau. En songeant à tant de victimes ensevelies sous les cendres, Karl s'étonna de ne pas trouver au fond de son cœur les larmes intérieures que méritait un si grand holocauste. 11 les enviait ))eaucoup plus qu'il ne les plaignait. Dans la vie des peuples, arriveiil des époques désolées où il est plus facile de mourir que de vivre; et quand la sérénité
^ Aujourd'hui, la descente par la coté droit est encore des plus pénibles, quoique l'industrie locale, pour favoriser les touristes^ ait détruit beaucoup d'obstacles..
230 LA ?£5US I»'aBLES.
revîeai, ou e;>t coafoDdu d'admiration devant un
héroïsme qui, aux jours orageux, éiait la vulgaire vertu de tout le monde.
£n gagnant Taulie côté de la montagne, Karl
el Ghrista ue se doutaient point qu'il entraient, comme Its deux hcros de saint Jérôme, daus la caverne des lions.
Les condoUiere^ accablés par la fatigue et les vapeurs des vins riieuaus, s étaient endormis au carrefour de la foret, comme d'hoimétes laboureurs après la moisson; une seule sentinelle veillait pc»!ir moraliser le brigandage, en lui appliquant les coutumes de la guerre.
La robe blanche de Christa, eu se détachaat sur le fond noir des sapins, passa comme une apparition fantastique devant les yeux de la sentinelle presque endormie, et la fil tressaillir eu arrêtant un cri de terreur sur ses lèvres. On entendit seulement le cliquetis de son arme et un murmure sourd qui traversa l'air*
LA VÉNUS D'AIIL£S« SSI
Ces bruits légers, mais très<distincts dans le silence du désert, ne pouvaient être attribués aux
harmonies de la nuit; Karl, doué comme tous les campagnards de l'exquise perception de Touïe, devina que l'ennemi rôdait dans le voisinage, et il s'enfonça dans ces massifs de sapins qui dominent repouvantable précipice à pic que le voyageur aduiiic avec effroi en remontant les
SeptCascades* Après son premier moment de frayeur nerveuse,
le bandit reprit l'usage de la voix et réveilla en sursaut toute la bande. Ces condottiere étaient de francs incrédules, comme leurs aïeux du connétable; ils ne virent dans le fantôme qu'une lemme échappée du couvent, et se partagèrent en deux escouades pour Tatteindre à coup sûr. Les uns testèrent au carrefour ; les autres s'enfoncèrent dans le bois, au pas de course, pour couper la retraite sur la pente qui descend k la plaine. D'ailleurs, le jour allait bientôt poindre
282 LA VENUS ik'ARLES.
et r^adre la fugitive visible 4 tous ie$î yeux.
^ioiî>5 la chronique alleaiaude tie Mayeuce»
les dernières étoiles du couchant virent un spectacle qui n'a jamais eu son égal dans les nuit^ de persécution.
Au bruit des pas et au cliquetis des armes, Karl comprit le mouvement stratégique des bandits : les deux seuls chemins praticables lui étaient fermés; il fallait trouver l'issue impossible avec 1 aide de pieu.
Il arriva, suivi de sa femme, h, la dernière ligne des sapins qui bordent le sommet de la moulagne, et vit sous ses pieds un mur de granit d'une hauteur prodigieuse et poli comme une feuille de vélin.
Dans ce vallon des Sept-Cascades, les accidents géoiogiqueâ se succèdent avec une variété mfmie; ç'esl une succession d'épouvantes qui o^t toutes leur caractère particulier. En suivant la corniche dans la direction du Midi pour découvrir le cbe-
Digitizcû by Gdo^Ic
min provideoliel, Karl arriva sur un point où la
iorei descendait de la cime eu étageant des tûuHeâ de sapins hunzouiaux. sur la paroi d'un gouffre à pio doni la base était invisible, ear les rameaux des arbres, se détachant des crevasses comme des gradins végétaux et mobiles, voilaient la profondeur du précipice,
Karl regarda trois choses presque à la fois : rabime, ie ciel et sa femme.
~ J ai deviné, dit (ihrisla à voix basse, mais résolue, et je viens de réciter le Sahe pour la troisième fois.
— fiieni fit ie jeune homme; saint Bernard a dit que ie servUmr de Mark ne périra jamais ^
Il déroula la longue ceinture qui ceignait ses reifiS, lia étroitement les bras de sa fèmme audessus des mains libres pour donner à son pré* cieux iardcau un double point d'appui autour du cou : excellente précaution, car si les mains de
* Sêrvus Mariœ mmfuàmpetibU» (Saint Bernard.)
2gi LA VÉNUS D'aELES.
la Jeune UUe venaient à taiblir, elle était encore retenue sur les épaules du vigoureux jeune homme par les nœuds de la ceinture.
— Maintenant, dit Karl, ferme les yeux et prie les auges gardiens.
On ne trouve de pareilles scènes que dans les rêves de la Dèvre; une montagne à pic qn'il faut descendre, une nuit livide, des frémissements d'arbres, des cliules d'eau noire, des plaintes siiiisUeû daiià uq air ténébreux.
. En hasardant son premier pas sur ce chemin vertical, rhcroïque Jeûné homme conçut un léger espoir de réussite; l'arbuste qui servait de premier gradin de descente, eji se détachant des crevasses du roc, était vigoureux et résista bien à la pression des pieds. Il y avait chance de salut si les fugitiis trouvaient le laciac appui à toutes les marches superposées de Tescalier végétal. Karl, suspendu sur Tablme et accrochant ses mains aux rameaux supérieurs, agita son pied
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LA VENUS b'aHLES* 28'»
dans le vide, et trouva enfin un second point d'appui qui lui permit de respirer et de se iamiliariser avec un péril qui aurait épouvanté les plus braves des héros légendaires. Il s'agissait ensuite de faire fonctionner avec la même adresse le mécanisme des mains et des pieds, et de n'abandonner le secours des branches supérieures qu'après avoir assujetti les talons sur l'arbuste du dessous. Le moindre écart, la moindre précipitation, entraînait une catastrophe. Il fallait lutter chaque minute avec la mort et la prévenir par un sang-froid surhumain. Deux lèvres douces ellleurant l'oreille de Karl murmuraient une prière : c'était comme le souille de l'ange gardien, qui relevait le courage au moment où il allait être abattu, car toutes les marches de i'cclielle aérienne n'offraient pas la même solidité au pied hésitant ; il n'y avait pas alors de choix possible : la résolution ne pouvait être ajournée. Le fardeau vivant descendait enfin sur
taa LA. V£NU& £'ARL£S.
la branche suspecte, en s'efTorçant de maintenir
sou équilibre, malgré les elïrayauLes ouduiatiûas ilu Lerraiii; chaque stalioii calmait les angolisses et en préparait de^nouvelies. Le chemin déjà parcouru était fermé aux regrets; i'immobiiité sur la branche était impossible, il fallait descendre, descendre toujours, sans s'effrayer des secousses^ des craquements et des horreurs du vide. Une sorte d'orgueil servait d'auxiliaire au courage, et douuait uu énergique supplément aux forces épuisées : il avait droit d'être fier, celui qui se frayait ainsi un chemin impossible à travers l'espace nu pour sauver une jeune femâie, et n'ayant que Dieu pour témoin de son action.
Les sept cascades ont chacune leur réservoir, et chaque chute d'eau psalmodie une gamme différente : la dernière, en se précipitant sur son bassin qui s'échappe en ruisseau, exécute un trio Joyeux, cotnposé de trois instruments : la cata*
LA y£nUS D'ARLES. S87
racte verticale, le réservair écumeux et le ruisseau babillard. C'est la voix de ce dernier exécutant qui annonce le voisinage de la plaine et la finale des sept cascades.
Karl avait dans le sens de Touïe la juste per<* ception des distances; il éprouva donc une joie bien vive, en entendant la voix de ce ruisseau qui courait vers la prairie avec tant de galté, comme s'il eût été ravi de ne plus se heurter aux aspérités des précipices. L*aube commençait à poindre sur la cime des montagnes, mais le fond du val gardait ses ténèbres. Karl recevait donc de ses oreilles le service que ses yeux lui auraient rendu en plein jour. 11 voyait en écoutant.
Les pieds du jeune homme étaient donc bien près d'atteindre la terre ferme, les doux gazons du salut. En cherchant à tâtons le gradin végétai qui probablement devait être le dernier, Karl ne rencontra cette fois que le vide. C'était à donner le désespoir après la joie; car il suffisait, au bas
tSS LA VÉNUS D'AIlL£â«
de la foréi saillante et verticale, d'une solution de conlinuité, d'uii soubassement de granit de quinze pieds de hauteur, pour rendre inutiles et mortels tant d'héroïques efforts tentés depuis le premier pas de la descente. 11 s arrêta, voulant donner un peu de calme à son cerveau, réfléchir, ou attendre de Dieu une bonne inspi* ration.
L'aube laissa tomber une traînée d*opale au fond, du vallon, et les cheveux de Karl se héris* sèrent*: il assistait à la plus émouvante péripétie des rêves fiévreux. Au dessous du dernier- gradia, le roc se détachait dans sa nudité désespérante;
pas un rameau sauveur, une crevasse, une aspé* rité, un de ces accidents de terrain où les mains
et les pieds peuvent se cramponner dans la phase suprême du désespoir. • - •
La nécessité - redoutable , sàea necesêttas rdu poëte, est la mère de l'invention. Si Karl eût été seul, il n'aurait pas hésité à irauchir l'espace qui
VÉNUS D'AKLËS. âS9
ic séparait du sol : c'eût été pont lui un jeu de chasseur; mais la pauvre fille n^aurait pu le suivre dans le saut périlleux. Dans les heures des périls extrêmes, la pensée fonctionne avec une rapidité merveilleuse. Karl se rapetissa autant ' que possible, pour faire asseoir Ghrista sur la large branche de sapin, leur dernier point d appui; il dénoua la ceinture, la lia ensuite par un bout a une forte racine, et iit flotter le reste sur l'abîme. Cette échelle de sauvetage parut trop courte de moitié, mais Karl ne sMnquiéta pas de cet inconvénient, qull avait d'aiUeurs prévu.
Christs gardait toujours un silence obstiné, de peur de donner, par un mot ou un souffle, une émotion à son intrépide sauveur.
— Sois forte, chère femme, lui dit-il, comme tu l'as été jusqu'à présent, et nous serons sauvés. Attends-moi.
Il se suspendit à la ceinture, en appuyant ses
190 tiA Tf RUS H^AELIS.
pieds sur le rocher, et, parvenu à l'extrémité cette échelle , il eauta sur tes hautes herbes,
tomba sur ses geuoux, et remercia Dieu.
Eubuile, il s' ai ma de sou couteau de chasse, et, avec une prodigieuse activité de faucheur, il moissonna des gerbes d'arbustes et des guirlandes
de leuiiiages, qu U entassa par couches molles au-dessous du ^ladiii où Chiiâla ctail assise. La jeune femme n'attendit pas que la lacune fût entièrement comblée; en s'aidant de la ceinture, elle a eut qu'un court espace à franchir pour toucher le Ul de feuillages cl tomber dans les bras de son mari.
L'aurore versait dans la campagne ses clartés tranquilles, et montrait aux fugitils un chemm de baiut daiis ici bilioiià voisins, ou abondaient les seigles mûrs et les maïs. Il n'y avait pas un instant à perdre, car, du haut de la montagne, les condouiere pouvaient découvrir nos deux fugiLilû, cl tant d'bcroisme aurait ctc dépense en
LA. Y£I(US D'âALES. S94
pure perte. A La faveur du vent qui agite les épis» Karl et Chriâta parviareût à travers la plaine, sans craindre de faire soupçonner leur passage; et, quand ils furent hors de portée de tout espionnage^ ils se dirigèrent vers le Rliin« par des routes non battues, et iirent une halte dans la monLa^iie et sous le toit liospitalier d'une ehaumière de bûcheron* L'avenir ne leur donnait aucun souci. Karl portait dans son escarcelle une petite fortune, en belle monnaie d'or et d'argent; mais ils n'osaient encore se livrer à une joie complète. Avant tout, it fallait traverser le Rhin et s'établir en Alsace, où, pensaient-ils, le vieux Caster les attendait.
Cette humble hisloiie domestique est non-seulement liée aux merveilles des Sept-Gascades, maïs encore à la grande histoire de ces affreuses époiiucs. Si un palais s'écroule dans une guerre, il enliainc dans sa chute beaucoup de chaumières, mais l'historien ne s'occupe que du pa--
29* LA V£H€S D^AALBS*
lais. Il faat donc faire quelque chose pour Qes pauvres troupeaux d'hommes qui souffrent par la luiie du pa&teur. Il y a une moralité au loud de
ces modestes épisodes, dcdaigiies par la trop ^Tave Clio* Le fameux vers
Quidquid deliraat reges plectuntur Âcbivi
aurait dû mieux conseiller les historiens et leur imposer le devoir de nous peindre toutes les misères que les petits suhisseut quaad les grands se batleut foUemeat eatre eux pour se désennuyer.
Ainsi, voila deux jeunes époux qui semblent avoir épuisé tous les miracles de la Providence pour échapper aux atroces fantaisies de la guerre;
iii uiiL t] asci:>é le iUiiii, ils ont trouve un aîilc dans cette bonne Alsace qui se prépare à devenir française! Les voilà établis à Ribeauvillé, charmante petite Yilie renommée pour ses vignobles,
e s beaux jardins, ses admirables paysages el
Lk YÉNÏÏS D'ABLBS. 393
trois châteaux, superbes domaines des comtes de Ribeaupierrô. Karl a acheté une petite ferme dans le délicieux vallon qui conduit à Sainte- Marie-aux-Mines ; ils ont trouvé là le bonheur, quoiqu*lls l'aient mérité; ils ont des voisins qui les aiment et ne leur portent point envie; ils se livrent à ce travail des champs , plus doux que le loisir; ils ne forment qu'un seul vœu, car ils n'ont à désirer qu'une chose, le bonheur de voir la merveille chrétienne, œuvre de leur compatriote Erwin, de Steinbach, la cathédrale de Strasbourg : voilà toute leur ambition.
£n ce tempS'là, le soleil se couchait dans l'azur et se levait dans les nuages couleur de sang.
Trois lieues séparent le Rhin delà petite ville de Ribeauvillé. Un bruit sinistre s'est répandu dans les fermes : Gustave^Adolphe a passé le grand fleuve; il vient mettre la belle Alsace à feu et à sang.
A cette nouvelle, on émigré en masse vers la
S9I L.i vf NUS D'ARLBS*
montagne. Karl et Christa suivent les fagitifs et sont accoeilHs dans une grande ferme de Sainte* Narie-aux-Alines par un patriarche que la foule entoure de respect. L'asile paraît sûr. On peut y attendre la Dn de cette tempête qui se lève sur la route des villes et ne pénètre pas au fond des vallées. Après une nuit do bonne hospitalité, kLavi va remercier le patriarche, et lui demande le chelAin qui conduit à Tégiise.
Nous n'avons pas d'église, mon frère; nous nous réunissons dans cette terme pour prier et lire la Bible; nous sommes de la religion des anabaptistes, c'est-à-dire que nous ne donnons le baptême aux enfants qu'à leur âge de raison. J'espère que vous serez des nôtres, mon frère Korl?
Le jeune homme salua le patriarche et vint conter sa visite à Christa. — Nous voilà donc, lui dit-il, obligés de reprendre le bâton de pèlerin;
mais quelle rage ont les iiuaunes de vouloir tou-
LA TÉNUS D^AALES. Î95
jours inventer des sectes I Toilà les anabaptistes maintenant! Éloignons-nous, en secouant la poussière de nos souliers. Ce lieu n'est pas bon. L iiérésie qui auus donne rhospitalité est aussi dangereuse que Thérésie qui nous chasse. Allons en France, par le chemin de la montagne. Un jour peut-être, après tant de fatigues. Dieu daignera nous donner le repos.
Du haut de la montagne, on entendait d%orribles rumeurs sur la route de Golmar. Le météore suédois passait dans l'air. Les trois châteaux de Ribeauvillé tombaient dans les valions, en se couronnant de flammes, et laissaient en Alsace les plus belles ruines de ia rive gauche du Rhin; c'était un tableau dans le musée de Gustave- Adolphe, et la torche de l'incendiaire ne s'éteignait pas, elle demandait toujours de nouveaux aliments, et les historiens, enflammés d'enthou siasme pour -tant de gloire, ouvraient au héros les portes du temple de l'immortalité.
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Un an s'écoula, el tant de vicUiaes de celte affreuse gaerre furent vengées. Gustave-Adolphe tomba sur le champ de bataille de Lutzen, et sa mort donna quelque repos à i'£urope. Chose digne de remarque I un autre roi de Suède, Ciiaiies XII, dévoré, comme son aïeul, du besoin de la guerre et de la soif de la vengeance^ c'est Voltairequi s'exprime ainsi, fut atteint du même coup de mort, devaiilFrederickiiliaid, quatre-vingt-six ans après la tragédie de Lutzen, en nombre 1718. Deux bonnes leçons qui, par extraordinaire, ont été utiles; car la Suède, après avoir, par deux longues guerres, prouvé que ses enfants pouvaient marcher les égaux des plus braves soldats de TEurope, a vécu dans la sagesse de la paix, et conquis sa prospérité intérieure sans la demander aux batailles et l agraudissement de ses horizons.
Vers 1634, c'est-à-dire deux ans après la mort
de Gustave-Adolphe, un grand nombre de familles
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fugitives rentrèrent dans leurs domaines d'Allemagne, et beaucoup de villages déserts furent subitement repeuplés. Le charmant village d'Osierweyer revit presque tous ses fermiers, et4es plus aimés» le patriarche Caster, son fils KarU et la jeune Cbrista.
Aujourd'hui, lorsqu'on traverse ces riches campagnes, ces beaux jardins, ces vertes prairies, où la paix etrindustrie ont amené tant d'abondance, ont créé tant de richesses, il^emble que i'bistoire de ces horribles malheurs est une fable de romancier; on doute de la véracité des chroniques, des traditions, des légendes ; mais si le désir de voir du nouveau vous saisit et vous conduit sur les hauteurs d'AUerheiligen, on rejette la fable, et on croit à l'histoire devant ces grandes ruines, ces augustes débris, qui gardent sous le lierre la date d'une guerre d'incendie et de dévastation.
La part de l'histoire étant ainsi faite, il me
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reste à payer uue deite de reconnaissance en mou nom et au nom des trop rares voyageurs qui bravent la chaleur du solstice d'été pour aborder les sublimes solitudes des Sept* Cascades. L'Allemagne méritait d'avoir des ruines, ces funèbres joyaux du passé. En aucun pays ces précieuses médailles de granit ne sont mieux conservées dans le reliquaire des montagnes; en aucun pays on n'a douuc autant de facilité aux voyageurs pour changer les précipices en routes carrossables, et conduire une caravane du fond des vallées à la cime des forêts. Mais ce serait encore peu de clioso, si les pèlerins se voyaient désolés par la famine et la soif, dans le musée de Gustfive» Adolphe. La bonne Allemagne a tout prévu.
Quand vous distinguez une belle ruine^ à travers les bois de sapins et dans le site le plus sauvage, vous pouvez affirmer que le Gasthaus ou restaurant n'est pas loin. Oh ne saurait donc reconnaître,
par trop d'éloges et même de reclames sentimen-
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taies, le zèle de ces aubergistes aériens, qui s'emprisonnent puadaiiL ua hivcr de sept mois, sous des lambris de neige, pour préparer le couvert et le lit aux voyageurs de juillet. La vie de ces honorables industriels est vraiment exemplaire L*hiver les environne de toattis ses horreurs; autour d'eux, les avalanches grondent, les loups hurlent, les sapins mugissent; les jour^ sont ténébreux comme des niiits; les nuits sont longues comme des semaines du mois d'août; que font -ils pour se distraire, ces anachorètes des ruines? Ils attendent les Russes et les Français, et préparent la glace pour Irapper le Champagne et le maikobruner. C'est admirable!
C'est un homme de vénérable aspect, M. Mit-
termayer, qui a établi une auberge sur les cimes d'AUerheiligen, et une auberge sérieuse qui ne laisse rien à désirer. On y trouve môme des lits qui permettent aux Français d'y dormir, chose
rare en Aliemagne. Lorsque le voyageur vient de remonter l'escaiier sans fin et vertical des
Sepl-Cascades^, il trouve dans la maison de Mittcrmayer un êdreJou de sybarite qui donne au sommeil des songes de légendes : on vit , pendant deux heures de sieste, avec les fées, les lu* tins, les oudines, et tout le personnel fantastique du lac Hummeisee et des cascades voisines. IJ est même fort agréable de passer la nuit sous ce toit si doucement hospitalier; le clair de lune y donne des eilets merveilleux, et qu'on ne retrouve pas même au Colisée de Rome ou dans les ruinés de Heidelberg. Le voyageur voit de sa fenêtre la magnifique abbaye qui jonche de ses débris les gazons d alentour, et encadre toute une forêt de sapins dans ses ogives béantes. Une ruine religieuse a toujours un caractère particulier : il n'en est pas de plus émouvantes; II y a des larmes dans ses pierres, des voix dans son cloître muet, une flamme sur son autel ténébreux. A
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moins de l'avoir ressentie, on ae peui. be l'aire une idée de la sensation qu'on éprouve, lorsqu'au milieu d'une nuit d'été on regarde cette admirable ruine, pavée aujourd'hui par les tronçons de ses piliers et les cadavres de ses statues, et qu'en écoutant les lamentalious des cascades dans le silence de la nuit, on reporte sa pensée vers les innombrables histoires qui ont traversé ce désert avec tant de fracas pour y laisser le iiuaut.
Par bonheur, ce néant est doublé de l'auberge de Mittermayer; elle n'est pas défendue par une
forteresse, comme au temps du prieur Hiéronyme; elle tient ba porte ouverte à tuul lu mundo, et n'a point de potence ; elle ne redoute plus les Sarrasins, les lansquenets du connétable et les • condolLiere du grand Gustave; elle démontre victorieusement que, malgré ses imperfections, le présent vaut un peu mieux que le passé. La Chaire de l'ange nous dit la même chose : elle
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est entourée, aujourd'hui d'uae iorle balustrade ; on y gagne des vertiges impunément. Karl et Chiista, s'ils revenaient au monde, pourraienl s'y asseoir et faire ces beaux projets d'avenir (jui sont les rôves des jeunes époux.