‹ La Vénus d'ArlesChapitre 7 sur 9 · PAKIS 80DS LOUIS XIV · texte numérisé non relu

PAKIS 80DS LOUIS XIV

Ce tableau est dédié aux détracteurs du présentât aux admirateurs du passé; nous prendrons nos couleurs sur deux riches palettes, et si la teinte noire abonde, nous renverrons les sceptiques à nos deux fournisseurs : Voltaire, Tadmirateur du grand siècle, et Boileau, le courtisan du grand roi. Ces deux illustres peintres sont responsables de tout ce qui suit, dans les moiadies détails.

484 LA VÉNUS D'AKL£S,

Le giaad siècle commence absez mal, et nui, parmi les vivants, ne voudrait payer un terme de trois mois pour habiter un Paris de cette épo* que, malgré la cherté des loyers eu 1864.

A la fin du règne de Louis Xill, le budget de la France était de quarante-*cinq millions : c'esl, eu apparence, le beau cote de i histoire; mais les contribuables paieront une dette plus criarde, • ils mourront de faim. La taxe des boulangers est exorbitante, dit Voltaire;le pain est payé, — quand il est payé, — vingi-qualre nous la iivreiit Alors les économistes officiels trouvent un remède; ils font décréter, pour rétablir les finances, qu'il sera retenu aux magistrats quatre-vingt mille livres mr leurs gages, La France sera sauvée avec ce supplément.

Les magistrats, ainsi traités comme des valets, se révoltent contre l edit; le i'ariemeut refuse de l'enregistrer. La guerre civile éclate dans Paris; le pain augmente; les quatre livres coûtent un

hk Yivus d'arles. 485

écu de six francs. Pour obtenir une diminution, le cardinal de Relz découvre un excellent remède : il fait soulever le peuple, lui donne des armes et des profosscurs de barricades. La cour se réfugie à Saint-Germain, et, ne trouvant pas de lits, elle couche sur la paille^ dit toujours Voltaire; le jeune Louis XIV n'a pas de quoi souper le soir. On congédie les pages de sa chambre, sans payer leurs gages, et la tante de Louis XIV, la fille d Henri IV, la femme du roi d'Angleterre, n'étant pas invitée aux misères de Saiul-Genaaia, demande Taum^ne dans Paris 1 1 1 c'est du dernier incroyable, mais Voltaire Ta imprimé, d'après tous lesMémoirod du temps, et nous devons ajouter beaucoup plus de foi à ce passage de rillustre historien monarchique, qu'à l'inscription de la Porte Saint-Denis, qui nous parle de quarante places fortes prises en moins de deux mois *.

* Quadraginia urbes munita8,vix8exaffintadiebus. Inscription de la porte Saint'Denis.

186 LA TÉNUS d'aRLSS.

Cent mille habitants proQtenl de Foccasion pour faire leur métier de Parisiens : ils s'insur-* geat contre Mazarin, et le paient en chansons. Le prince de Condé leur livre bataille dans la plaine Saint<-Denis et les met en déroute. On chante un Te Deum à Notre-Dame; pendant qu'on chante, les cent mille Parisiens se rassemblent encore, selon leur antique usage, et se font de nouveau disperser par le vainqueur de Rocroy. Ce Jeu passe à Tétat chronique, et se perpétue jusqu'au moiueut ou ia duckessc de Longue- Ville oblige Turenne à déclarer la guerre au roi.

La tête de Hazarin est mise à*prix par le Parlement; rarchevêque de Paris se rend aux séances, armé d'un poignard, et dit, en montrant l'arme : Ceci eêt mon bréviaire. Turenne et Condé se livrent bataille dans Paris. La princesse Marie-Louise d'Orlcûiib lait Urcr le canon de la Bastille sur les troupes du roi ; et, des hauteurs de

LA YÉNDS 0'a11I.£S« lu?

CharoDue, Louis XIY a&aiste à la balaiile^ et doute de i avenir de sa royauté.

Le prince de Coudé n'a plus d'argent pour sttbvenir aux frais de la guerre; son intendant Gourviiie vale une recette et la donne au prince; c'est Gourvilie qui avoue iûgénûment le fait, comme chose ordinaire. M. leconitedeRieux trouve le procédé de GourviJla un peu leste. Condé lui donne un soufflet, de Kieux le lui rend avec usure. L ailaire n'a pas de suites. L'honneur se déclare satisfait des deux parts ; et, à ce propos , Voltaire raille assez agréablement le vainqueur de Rocroy, et, comme contraste, il cite le duc de Beaufort qui tue en duel le duc de Nemours. Ce charmant état dé choses amuse les Parisiens jusqu'en 1653. Les boutiques étaient fermées; l'industriel qui avait inventé les restaurateurs, le cabaretier de la Pomme ie Pin^ celui qui avait inserit sur son enseigne : Entrez et je voù$ re^awrerâi (Intrate ei restaarabo vos)^ ce pauvre homme

iB8 LA VÉNUS d'ABLES.

mourut de faim devant ses fourneaux sans feu.

Alors commença une bataille européenne qui fut presque toujours glorieusi^ pour les armes de Louis XIV, mais qui se termina fort mal, parce qu'à la guerre, toutes les choses qui commencent bien flnisseat mal, lorsqu'on s'acharne à les prolonger follement. Le Palatinat fut trois fois incendié. La France perdit tjrois grandes batailles rangées, et, en 1709, après Bieinheim, la misère devint si grande, dit toujours Voltaire, que Louis XIV vendit sa vaisselle, que les rares Parisiens qui avaient le privilège de manger, man* gèrent du pain iiuir, et que la cour, suivant rexemple donné par madame de Maintenon, mangea du pain d'avoine et se désaltéra sobrement avec la uaiude de Marly.

Un contemporain s'était, d'avance, chargé de compléter la chronique de Voltaire. Le courtisan Boileau a écrit ces deux vers avec une étourdelie ciiarmanle :

LA VÉNUS D'aKL£S. 189

Le bois le plus sauvage et le moins fréquenté Est, auprès de Paris, un lieu de sûreté»

Hais cela ne saf&l point au poëte panégyriste; il ajoute que tous les soirs, au moment de s'endormir, le Parisien entend tiier des coups de pistolet dans la rue et qu'une balle peree nm vokt t accident vulgaire. Pendant que Turenne ou de Lorges, ou Meiac envahissait le Palatinat, une armée de voleurs envahirait Paris et le dévali* sait au milieu des ténèbres les plus noires, sur un sol pavé d'une boue épaisse, et dans un amas de carrefours de six lieues de circouicrence, défendus par quarame-einq homvm de police fnal payés. C'est encore Voltaire qui le dit; je le cite textuelleiueut.

Cet horrible état de choses paraissait ^i naturel, que Boiieau le critique comme un sermon de l'abbe Cotin ou un opéra de Quinault; seulement il se plaint d'être éclaboussé par le <^al de Gué-

naud. Ce médecin était te fiéau de Paris; il parai)

4 90 LA V Lis us d' ari.es.

que Boileau le rencontrait tous les jours, et trouvait la grande ville inhâbitable, après tant d'éciabûusaures. Le banditisme courait les rues, comme 1 esprit de nos jours ; il volait dans les églises, il arrêtait sur les ponts, il perçait les volete avec des balles; c'était un minée désagrément que iioiieau n'avait garde de signaler aux liouimes de justice. Paris devait s'habituer au fracas de la mousqueterie des voleurs, di dormir au son de cette musique du passé. Guénaud et sou clievai éclaboussant Boileau était signalé nominativement aux sbires du chàtelet. Guénaud supprimé, tout rentrait dans l'ordre. On avançait de deux siècles le Paris de M. Uaussman. Le même Boileau, qui a écrit uue excellente satire sur la noblesse, a oublié une chose dans son effrayant tableau de Paris : elle était pourtant l>elle i occasion de censurer, en quatre beaux vers, la loUc de ces nobles seigneuis qui rosiaient

k ^ sur le Poni*Nèuf» et se iranlaienl 4ê ee

LA T^DUS D'4ftLES. 191

bel exploit, ie leadem^io, à VarsaiUa», Cbose iiiuuiel Paris, livré à une armée de voleurs, a&sasBins, n'avait, pour se défendre, qu'une garde ^ de quaranle-einq bommea, et ils étaient payéa toutes ies nuits à coups de l^âton par de grands seigiieuib exemptés de limpô^,

Le théâtre donnait de temps en temps une belle œuvre pour corriger ies uueurs en riant : il s'agissait bien de mœurs bourgeoises à corriger ! Avant tout, il aurait fallu corriger les mœurs de dix mille assassins qui trouaient les fénétres avec des balles. La noble tragédie donnait de bautea leçons aux m^; mais elle oubliait de leur conseil-* 1er de rendre Paris habitable..Bossiiet, MassiUon, Flécbier, ont laissé tomber des paroles sublimes du haut de la chaire de Versailles; mais aucun de ces trois merveilleux orateurs n'a consacré une pbrase d'oraison funèbre à des milliers dci familles, mortes de misère et de faim dans ies masures pestilentielles du vieux Paris.

191 LA TÉNUS d'ARLES.

Tout ce qui nous révolte aujourd'hui paraissait alors très-naturel. La misère était admise comme une maladie sociale et incurable. Le paupérisme était un état comme un autre, et presque tout Paris l'exerçait. les pamres sonl . les meillm's amis de Dieu^ disait le père Bridaine, daus sou exorde adiniiable; on leur aurait donc rendu le plus mauvais des services en les enrichissant. £h bien ! Tinstinct de la gloire nationale était toujours si fort chez ce bon peuple si malheureux, qu'il achetait des chandelles au lieu de pain pour illuminer Paris à la nouvelle d'une victoire. L incroyable passage du Rhin, où personne uaurait été luéy dit Voltaire^ sans timprudenee de I/mgttecille; la campagne de Hollande, dans laquelle, dit encore le même historien, un officier écrivait ceci à Turenne : Si wm fwmz m*envoyer cinquante chetaux, avec cela je pourrai prendre deuœ ou trais fMles; l'incendie de Heidelberg, de Manbeim» de Spire et

detrentè^deux villages par les quaire cents condottieri deMéiac ; tous ces événements que la distance et Texagération courtisanesque rendaient

merveilleux, consolaieal ie peuple de ses misères ! il courait aux Dnmi de Notre-Dame, et JDrûlait en signe de joie, sur les places publiques^ la petile provision de bois qui l'aurait chauffé ' tout rhiver...

Le théâtre était alors ie plaisir des grands seigneurs; ils avaient leurs banquettes sur la scène; ils causaient avec Agamemnon, Phèdre et Célimène, et prenaient des copies des épigrammes lancées contre Hacine; on menaçait le poëte

De bons coups de bâton donnés en plein théâtre ;

OU bien on se pâmait de joie à la lecture de ce

quatrain : ,

194 LA YÉMUS d'ARLES.

Vrai suppôt dé Lueifer, Kxplique-noos ce mystère :

Pour avoir fait pis qu'EsTasa^ Comment diable as-tii pu faire?

La salie était éclairée pardonne ehandellea de '

suif, et glacée comme une hutte de Lapon. On voyait au parterre quelques héroïques bourgeois, eroltésjusqu^à Véchine^ qui avaient bravé la boue,

' les ténèbres, la pluie, le Ai'oid et les voleurs, pour goûter les plaisirs de rintelligence. Les femmes gardalentla maison et recommandaient à Dieu ces maris imprudents qui s'aventuraient après le couvre-feu, sans escorte, sans iorciies de résine et sans chaise-à-porteurs.

Ainsi, malgré la gloire éternellement attachée au règne de Louis XIV, le peuple de Paris n'oublia pas ses souHrances, et vit, dans la mort du grand roi, un progrès vers un meilleur avenir. Ses larmes ne coulèrent pas sur le chemin qui conduisait les monarques défunts à la nécropole de

LA ViMDS D'ARLES» 495

Saint-Denis. Ces funérailles de Louis XIT furent joyeuses, et formèrent un contraste rempli de leçons avec le funèbre convoi de Ijleari lY. Le peuple se souvient de ceux qui se sont souvenus de lui. Rien de triste comme la note qui termine le royal panégyrique écrit par Voltaire^ la voici : J*ai m de petites lentes dressées sur le chemin dè Saint-Denis. On y buvait y on y dansait, on y riailj les sentiments des cUoyens de Paris avaieni poMsé jusqu'à la populace.

PARIS PSNDANT

Les villes se peuplent, se meublent et s'agrandissent en s'embellissaiit, lorsque le calme intérieur fait songer aux douces exigences de la vie domestique. A Rome, la ville qu'il faut citer toujours, les maisons mêmes tie suffisaient pas aux habitants à l'époque des Gracques; ces tribuns se révoltèrent pour cause d'architecture Lourgeoise, et ils conduisirent sur le mont Aventin tous les citoyens qui n'avaient pas une pierre pour reposer leur tête. Après leur mort, ou oonti-

nua de ne pas bâtir et de ne pas se loger. La guerre civile et les proscriptions désolèrent Rome, et envoyèrent aux armées les maçons et les architectes. A peine délivrée de l'invasiuii des Giiubres et des Teutons, lltalie fut inondée de son propre sang; quatre météores sinistres épouvan-tent Home : Marius, Syiia, Spartacus, Catilina. Si la coujurâtion de ce dernier réussit, la ville brûle; on avait déjà préparé les fascines, dit Cicéron, et toutes les masures qui dataient des Tari|uins étant fort combustibles, disparaissaient avant d*étre changées en maisons;

Quand le Temple de Janus, éternellement ouvert, fut eniin fermé par Auguste, la vieille Home s'anéantit : il y eut complète rénovation depuis la porte Capène jusqu'aux jardins de Lucullus; depuis le mont £squilin jusqu'au Vatican. Aussi l'eiupeieur pouvait dire cette belle parole historique : c foi trouvé une Rome d^argih, je laisserai une Rùm de martre. » Le grand œdile —

LÀ vf NUS D'àRLES,

mal francisé en édile » ebargé de l'intendance

des voies publiques et des bâtiments publics, l homme des maisons {œdes)y seconda les intentions d'Auguste en opérant ce prodige de transformation. Ciiose remarquable de nos jours» c'est aussi le grand édile, nommé providentiellement homme iei maisons, par une parenté germaine, Hmmann^ qui a transformé le vieux Paris.

Il est évident que, si l'ancien état de choses eùi àubi>i6lc daas le municipe parisien, la grande capitale ne donnerait aujourd'hui qu'aux oiseaux de l'air une circulation libre ; le Paris de 1847 serait lutraversable» à cause de l'allluence toujours croissante des voitures et des étrangers. Un conseil municipal ordinaire, fonctionnant selon les procédés de la vieille routine et des économistes fos&iles, uuiail lait sans doute beau* coup de discours, diaprés les doctrines de Say et de Malthus, mais ne nous aurait pas donné un boulevard de plus. Pour sauver promptement

LA Y£NUS I>'AAL£S. 499

Paris d'un encombrement homicide, il fallait une forte initiative contrôlée par le^ géine et mettant l'action féconde à la place de la parole atérîle; il fallait un homme ayant foi dans son oeuvre et sinquietant peu des murmures d'un jour, car ils devaient bientôt être apaisés par l'unanime approbation ; il fallait un esprit d'avenir qui, prévoyant l'invasion pacifique des deux mondes, couipieudrait que le temps des rues était passé pour Paris, et que le temps des boulevards était vena.

Aujourd'hui, tout le monde trouve que l'idée du grand édile e^t ia chose la plus naturelle du monde. C'est toujours l'histoire de Tœuf de Christophe Colomb; beaucoup de gens même, en s'échappant aujourd'hui d'un embarras de chevaux, de timons et de roues, comme de la mêlée d'une bataille, pensent que Paris n*est pas encore assez large, et qu'une douzaine de boulevards suppleuientaires ne seraient pas de trop»

SOO LA VÉM08 ]>*AftLES.

Certes, les artistes, les penseurs, les poètes, ont le droit de donner leurs regrets à tant d'augustes pierres remplies de souvenirs historiques et que le vent de la démolition a balayées dans son vol. Mais ces artistes, ces penseurs, ces poêles admiraient du haut des tours de Notre- Dame ce Paris pittoresque et si cher au dcmoii des épidémies, et ils se seraient bien gardés d'y faire élection de domicile. On embrassait de loin, dans un (gauchement de tendresse platonique, ces idoles fiévreuses du moyen-âge, et on payait son terme dans les zones spacieuses ouvertes à la vie et au soieii. Les pauvres familles, ensevelies de leur vivant au fond de ces masures lépreuses, les admiraient fort peu, et depuis dix siècles, les iniorluués prolétaires réclamaient leurs droits à la lumière et à la respiration. Le cœur se serre à ridée que des millions de Parisiens sont morts dans ces poétiques maladreries sans avoir, vu les étoiles et le soleil, et malgré la devise écrite

LA Y£NUS d'aHLES. 204

sur tous les murs par les poètes de la Sorbunue : Ije soleil luit pour tcut b mmie (Sol lueei omnibus).

Enfin, le Malherbe de la lumière est venu!

j'aime mieux celui-là.

Lé statu quOy d'origine française, quoique latin, a si longtemps gouverné municipalement cette bonne ville de Paris, que le Louvre, ce palais vénérable des rois, a été masqué, de 1814 à 1844, par une haute muraille de bois gluant et une ligne d'échoppes hideuses, ou des marchands en guenilles suspendaient, malgré le respect dû . aux mânes de Perrault, tout le bric-à*brac des chiffonniers, où des bateleurs montraient de petits géants, de grands nains et des sauvagesses ' de Paris qui avalaient des cailloux ! Le conseil municipal a hésité trente ans pour voter une dépense de trente francs, qui aurait délivré la colonnade de Perrault des injures des chiffonniers, Ënfln, il a été décidé qu'on ne les voterait

tat LA TÉNUS ARLES.

pas. L'empire a rendu toute sa splendeur à Tad*

mirable monument de la royauté.

Ce que tant de fois nous avons vu au boulevard des féeries et des baguettes des magiciens, le génie de Tédilité nous Ta montré sur le théâtre du département de la Seine; mais le macliiniste du carton a été enfoncé dans sou troisième dessous par celui de la pierre. Aladin et ia Biche au bois sont des jeux d'enfants auprès de cette féerie merveilleuse qui, sur une circonférence de quinze lieues, a tout à coup changé la boue en marbre, Lutéce en Paris. Vous souvient-il de notre étonnement primitif, lorsque le conseil municipal fit un coup de tète et mit cinq ans à percer la rue Rambuteau? Les familles lointaines s'y rendaient en pèlerinage, le dimanche, pour voir si le journal ne les avait pas trompées, en abusant du nom du préfet de la Seine. Vous souvienMl de cette insolente maison, isolée de* vaut les Tuileries, narguant le roi et le peuple,

LA VÉNUS d'ARLëS. tiià

et soutenant, comme Ilium, un siège de dix ans avant sa chute? On venait aussi sur la place du Carrousel, pour admirer l'obstination sublime du propriétaire; et Louis-Philippe, le roi-architecte, donnait tous les matins un regard impuissant à cette solitaire protestante, et, dans le cOQ^il des ministres, il élevait cette ([uestion à ia hauteur de la question d'Orient.

Quelle joie éclata dans Paris, lorsqu'on apprit que niium à quatre étages allait disparaître, et que le Priam de i auberge du Carrousel, après un siège décennal^ avait enfin consenti à s'enrichir avec une forte. indemnité! Les rues Fronmtêau, Saint^-Thmas , de la BibiMMqm^ de Char 1res j s'illuminèrent spontanément à cette nouvelle; ignobles rues qui formaient un trait d'union de cloaques entre le Louvre et le Palais^ Royal.

Ceux qui ont le bonheur d'être jeunes ont le malheur d'ignorer ces choses de Fancleq

S04 LA TÉNOS d'ARLES.

régime. Nous devons, nous, qui avons vu trop de révolutions, instruire les nouveau*-venus dans le

monde parisien, afin qu'en admirant notre capitale si belle, ils ne fassent pas des erreurs chronologiques et rendent k César le Paris de César.

C'était hier, ou avant-hier, Paris se réveilla couvert de ruines faites entre deux soleils, comme on dit en termes de siège. Il semblait qu'une artillerie muette avait, pendant la nuit, renversé de longues files de maisons comme des châteaux

de cartes. Puis la lenteur ayant été supprimée, dans notre siècle qui a supprimé la distance, et Timprovisation, ûlle moderne de rélectricite^ opérant

des iiiiiacles, les ruines disparurent, et la moilie

d'un Paris neuf sortit de la terre en annonçant Tautre moitié pour le lendemain.

Jamais plus beau coup de théâtre, depuis les jours fabuleux où Amphion, le Rossini de 1 architecture improvisée, fit insurger les pierres en

LA YÉNnS S'ARLBS. 205

masse et construisit Thèbes en un jour. Les bou* levards se bordent de palais, s*entre-croisout en tous les sens, et se perpétuent sur toutes les lignes des horizons. Partout le soleil fait connaissance avec des terres vierges de rayons; partout les artères de la vie palpitent sur Tépiderme du 'géant de la Seine; partout les liantes corniches s'alignent, en traçant leurs arêtes lumineuses dans Tazur du ciel, et les triangles, favorables à la circulation, avançent leurs pointes sur le vide des can duurs, comme les proues de vaisseaux à six ponts; le regard n^est plus offusqué par les méandres tortueux de la vieille école urbaine ;il rencontre Tinfini sur toutes les zones, et nul ne peut préciser le terme où Paris s'arrêtera.

Le peuple, cet illustre oublié, trouve enfin pour lui des parcs aristocratiques et des squares improvises pour ses enfants. Le bois de Boulogne inaugure ses joyeuses fêtes sur le vieux domaine

des spadassins; Yincennes égayé sa forêt lugubre,

106 Là, vJàtfus d'akljîs.

6t doane au faubourg Samt-Autoina dea Tuileries plus belles que cellea des rois. Monceaux livre à la foule le secret de ses doux ombrages, et se purifie de son passé. L'interminable, Louvre s'achève et devient Timmense reliquaire des trésors de i'uuivers artiste; c'est la promenade dominicale, où le peuple va s'instruire et apprendre combien il faut de siècles, de guerres, de ruines, de dynasties, en commençant aux Assyriens, pour arriver à la civilisation d'aujourd bui. Les cinquante barrières de Louis XY s'écroulent sur toute la circonférence de ville. L'inutile enceinte de la guerre se change paisiblement en un mur d'octroi. Paris etouûait déjà sur un terrain trop exigu ; il faut à cette Rome française Tenceinte Aurélienne, mesurée par le plus grand desAntonlns. L'arc triomphal de TÉtoile était une limite, comme l'arc de Titus, et, coaiiue lui, il devient centre, et du pied de ce monument des vi<Aoûm rayonnent doose lignes d'arbres et de

LA YÉNU5 B'ARLBS. S07

palais, Topulent faubourg de Tavenir, dont le mont Yalérien sera bientôt le Vatican.

La capitale a donc fait sa toilette d'impératrice, pour recevoir son serviteur, l'univers. Lorsqu'en 1684, les ambassadeurs siamois, envoyés par le Céphalonien Constance, arrivèrent à Versailles, ils admirèrent le palais de Louis XI V ; mais ils dirent que leur ville de Saigon était cent fois supérieure à Paris, et à leur retour à Siam, leur capitale, ils regrettèrent tant leur voyage et firent de si nombreuses plaisanteries sur la France, que le peuple siaaiois, trois ans après Fambassade, massacra le ministre Constance, les soldats français et les six jésuites envoyés par Louis XIV. Bien plus, la veuve du ministre qui avait conseillé l'ambassade de Versailles, fut réduite par le roi à Tétat le plus vil de la domesticité. C'est encore Voltaire qui nous a donné ces détails. Nous avons vu, en ces derniers temps, arriver les ambassaiieuisdes exUumis zones orientales. Ces étran-

208 hL tInUS jp^ARLCS^

gers ont consacré un jour à Yersailles, comme des provinciaux d'Asie^ mais ils ont joui de Paris comme des provinciaux de Marseille; ils Tont trouvé cent fois supérieur à Saigon et même à Jedo, et« à leur retour, ils lui feront des réclames dans celle belle la ugue japonaise, qui séduisait le grand Tavernier. Maintenant, laissez accomplir, à l'etatcivU de Suez, le mariage de l'Océan indien et de la Méditerranée, et vous verrez arriver, après ravant-garde, Tarmée voyageuse du grand Orient, L'attraction parisienne exercera sa puissance sur ces favoris du soleil, peuples impressionnables, devenus nos voisins, et qui, amoureux de l incounu^ ne sachant plus a quelles fantaisies employer Tor enfoui dans leurs porcelaines, traverseront le ruisseau de rOcéan sur un pont de vapeur, et viendront^ comme autrefois les satrapes de la Perse et de l'Euxin, visiter la Rome moderne et s'établir sur notre mont de Mars et sur notre Vatican.

L'historien du passé bien souvent est ûccu^ de faux. L'historien de i*avenir est plus heureux; il peut reucontrer des incrédules, mais jamais

1 Un anonyme, fortement soupçonné d'être un propriétaire indémaliisable, m'écrit et m accuse d*a voir été un adversaire de la démolition* Voici ma réponse : Le 30 mai i847, dsDS un feuilleton de \& Presse (con* suTter la collection, rue Montmartre, 123), j'ai applaudi à l'emprunt de vingt millions que Ja ville venait do voter pour commencer sa toilette, et j'ai ajouté : Sij'r.vais l'honneur d'être Paris, et d* a voir, comme e t immorUl miUUmnairêf m crédit sans fia^f emprunterais

des accusatears. On est même toujours porté à le croire, quand sa prédiction annonce des années favorables et met la bonne chance au lutur. Si Cassandre et Jonas ont été odieux à leurs contemporains, c'est que i*ttn a dit, en voyant le premier pirate grec : Encore dix ans, ei Uium aura vécu ! et l'autre : Encore quarante jours^ et Ninive sera détruite t

En voyant le Paria actuel, on n'a que du bien à lui prédire;, tous les horoscopes seront en faveur de son avenir. Cassandre et Jonas y perdraient leor grec et leur^ hébreu, et donneraient leur démission de prophètes sinistres à courte échéance. Le vaisseau de Paris, figuré par la

à la république de Lima les vnnes du Pérou, cl je me DÉMOLiHAis pour me rebâtir. Suit ma signature.

Tl y a huit ans, dans le premicj" numéro du Monde iUmtré, j'osai entrevoir la conséquence des démolitions, et j'écrivis cette phrase : Paris suit le nunwem$nt des eorpt eéleiteêy Uva de l'est à Fouea. (Gon- Bulter la collection^ rue Bréda, 15.)

Digitizcû by Gdo^Ic

LA VÉNUS B'ARtBS. 814

coupe du terrain de la Cité, les trois mâts de Notre-Dame et de la Sainte-Gbapelle, et la poulaine d'Henri IV, vogue à pleines voiles vers l horizon de rOcéan et le tranquille port de Favenir. Paris, comme Londres, a pris le bon exemple en haut lieu ; il suit le cours du soleil ; il s*est levé du côté de Tauiore, et marche toujours vers le couchanl.

U envoie à l'univers ses modes, ses opéras, ses drames, ses vaudevilles, ses quadrilles, tout ce qu'il y a de grave ou de frivole dans son espril. Si Paris cessait d'exister, Funivers ferait relâche pour cause de décès. £t avec cela, Paris est le meilleur enfant du monde; il aime à se faire humble pour ne pas humilier; il a soin de proclamer tous les jours sa décadence ; un de ses critiques célèbres a dit : ne restera pas dix lignes (k tout ce qui a été écrit de nos jours; un historien populaire a prouvé, dans son premier volume, que la lmgwfininçai$$ est morte m

ta LA Yinvs d'arles.

avec Fùnianes. Quelle langue écrit^n et parle-(-

OU eu iÔô4? Dieu le sait^ une langue sans nom.

Ainsi tout concourt à rendre Paris sympathique à l'univers, et a lui préparer la plus pacifique, la plus amicale des invasions. Cette fois, Tarchevéque de Paris ne se rendra pas à Tare de CûiisLanlin-le-Grand, comme le pape Leua, pour arrêter Attila et sauver la Pille Léonine, wbs Uanina; les Huns, les Vandales^ les Goths, les Daces, les Parthes, les Pannouieus, les Scythes, les Sarmates envahiront Paris, par convois non funèhres, en express-îrainf et recevront une hos* pitalité royale dans tous les caravansérails du boulevard.

Nous assistons au commencement de l'invasion; elle a été pressentie par les Jonas de bon augure, . les intelligents fondateurs de ces hôtelleries qui ' ont autant de chambres que les labyrinthes de la Crète et du lac Mœris. Elles sont déjà complètes comme des omnibus. Attendez un peu, et le Paris

LA ytnVS D*AftLES UB

du centre sera un hôtel, un restaurant et un café* Le boulevard, de la Bastille à la Madeleine, ouvrira ses deux lignes pour embrasser le monde voyageur, et on s'entretiendra, aux tables d'hute, de ce vieux Paris indigent, qui se réjouissait lorsque le coche d'Auxerre, la diligence paresseuse de Joigny, les pataches du Bourbonnais, versaient trois familles par semaine dans les auberges du QrandnCerf et du PkA-A'Étain.

Et le vaisseau de Paris voguera toujours vers son Wesl-eni^ comme Lonares, qui eut la Tour pour berceau et qui dépasse aujourd'hui les limites de Kommgiim'gaTim. En 1827, j'écrivais ce vers, dans ia Viiiéliads :

Grenelle

Trembla pour l'avenir de sa ville nouvelle.

Mais j ajoutai, en terminant, ce paradoxe impérial, devenu vérité :

144 LA VENUS J)'aHL£S.

Sous les marbres sacrés de la place Vendôme Li terre tressai llit» et Teiseau souverain S'agita triomphant sur sa base d^airain !

J*eB(iulval la saisie, grâce à la spirituelle bonté de M. de Yiilèle et à rénormité du paradoxe qui annonçait une ville future dans le désert de Grenelle et le retoar de l'aigle de Napoléon. Paris a fait un pas, et Grenelle, Chaillot, Passy, Auteuil sont incorporés dans la capitale. Un pas encore, et la rue de Neuilly sera une rue monumentale, qui 6'arrêtera aux bords de la Seine , comme la rue Appienne , exhumée par Piranèse, et qui^ partie des environs de l'Arc de Constantin, descendait en deux lignes droites et démesurées, à la limite Auréllenne, devant la tour 'de Cécilia.

£n 1806, lorsque Napoléon^ si bien inspiré, posa aux savants oiriciels cette question grosse d'avenir : c Peut-on appliquer la vapeur à la navigation, comme force motrice? rinstitut, qui n'avait jamais ri, ioUU cachinmm, ébranla ses voûtes

d'un éclat de rire olympien, qui mit en déff6ute le vainqueur d'Austeriitz et donna un retard de cinquante ans à l'horloge de la civilisalioa. Ce demi-siècle expiré, un paquebot à vapeur éclata^ de rire à son tour^ en décochant ^a l'umée stri* dente aux sphinx de l'iastitut. Plus tard, on mit en circulation un de ces mots qui sont accueillis par un doute ironique : c Pom porl mert t c'est le premier grain du paradoxe déposé dans le sillon de la future réalité. Un beau matin^ les Parisiens virent arriver» devant le Pont- Royal, le briclc Franee et Breîagnet et aujourd'hui une flottille à voiles et la t'régate-écoie statioa<r nent devant les rives du quai d'Orsay. La première trirème échouée sur les grèves d'Ostie, annonce le port de Rome et la flotte de Gaïus Duilius» Dès qu'un progrès matériel commence, il ne s'aireie piub. La nature même lui vieul ea aide avec ses forces mystérieuses, qu'elle nous révèle à tmps opportun. Après l'eau, le veatf la vapeur,

216 LA VÉNUS D*ARLB8,

notre siècle hérite de Prométhée et enlève au trésor du ciel la flamme de la vie, le fluide électrique, le levier lèvé par Archimède, la force qui peut remuer les montagnes, comme la Foi. Uïn— fini, saturé d'atomes ignés, est le Xoyer inépuisable de réleclricité. Dieu tient dans sa main les premiers anneaux de cette chaîne motrice, et les derniers palpitent dans le cœur de tous les êtres vivants qui peuplent les mondes. L'électricité fait tourner l'univers sur son axe, comme un ballon d'enfant, et Tétincelle partie de l'étoile polaire, arrive à la Crais! du Sud au moment de son départ, en traversant un espace que les calculs de rhomme ne mesureront jamais.

Cette force divine est encore ici-bas à Técole primaire; n'importe I elle fera ses études, elle grandira , comme toute ciiose née ; on devine qu'elle sera ia reine de Tavenir. En attendant que rélectricité développe ses facultés merveilleuses, on peut déjà préparer les voies à l'Océan du

LA VÉNUS d'aRLES. 2i7

Havre, dans la vallée normande où la Seine est providentiellement destinée à se changer en canal. Nous avons aujourd'tiui une armée de jeunes ingénieurs qui marclient à la couquéle de l'avenir. Aucun obstacle ne les arrête. Ils percent les montagnes comme des cerceaux de cirque ; iis fouillent les profondeurs de la terre ; iis comblent les vallons; ils exhaussent les plaines; ils renouvellent la face du globe et le cercleront de fer. Un canal maritime, de Paris au Havre, sera un jeu pour ces hommes qui sont à l'aise dans le domaine de rimpossibililé : iis viennent de sortir vain- « queurs d'un travail d'Hercule bien plus merveilleux. En sept ans, datés de 1840, ils ont percé vingt-deux lieues de montagnes granitiques, pour conduire la Durance à Marseille sur les arceaux cyclopéens de Roquefavour. Toutes les fois qu'un projet grandiose se lève sur un horizon inconnu, le stalu quo et la routine exécutent un duo

furibond, dans leur hospice des Incurables, pour

148 LA VBKUS D*A&L£S,

relbuler dans le néaatce nouveau-venu. Le canal de Marseille fui déclaré impossible avaul le premier coup de pioche. Ou ailaqua viuicmmeui le projet à la Chambre des pairs. L'honorable M. de Cambis prononça un discours fort spirituel pour grêler la Durauce daus son lit, et le noble auditoire fut ébiaule un moment. £n sa qualité de propriétaire riverain, H. de Cambis craignait de voir la Darance avalée par les Marsèiliais dans une orgie hydraulique, car la vieille QlJe des Phoeéens mourait de soif depuis Taïquiu. Un ^ modeste feuilleton signé d*un nom marseillais, parut dans te jownal ia Pre$$e et plaida la cause de la ville altérée. Ou s'altcudrit, aux bords de la Seine, sur le sort de la Proveuce hydrophobe, et le canal fut voté. Aujourd'hui, si les architectes et les ingénieurs d^Agrippa revenaient dans les Gaules», ils s'avoueraient vaincus par rœuvreprodii^ieuse de leur coniVèrc MouU icher. Le pont du Gard et les uqueduî'S romains qui

amèueiU &'eau à Tiévi et au sommet du JaQlcule, s'huuiiiieat devant iiuUe merveille franyaibe^ ac* compile en sept ans.

La science a marché depuis celte époque. On perce le mont Genls avec une vrille* On marie l'Océan indien avec la Médilenauue. Ou bupprimc le Gap de Bonne-Espérance et le cap Horn. La mer du Sud va se baigner, au premier jour, dans les lacs de Nicaragua. Liverpool et Ncw-Yorlv causent comme deux voisins , dans une langue sous* marine. On joue aux miracles partout, et on ne canaliserait pas la Seine pour créer un Paris port de mer. C'est une question d'horloge. Dix ans ou un siccie de relard ont la même valeur numérique pour une capitale qui renaît dans son second berceau. Grenelle échanerera sa plaine pour une rade; c'est le travail d'aprés-demain. il ne sera pas dit que la seule ville du monde qui montre un vaisseau dans ses armes, n*ail pas de port, et so borne à justifier son blason avec le coche .

d Auxerrû cl iagaiiolede &aiiU*Cioud. La vierge de 111e de Seyne, la fille prophétique des Gaules, qui conseilla les armoiries nautiques de Paris, obéissait à une bonne inspiration.

Quatre miiiious d habitants, dont un quart de vagabonds, formaient le peuple de Rome sous Marc*>AarèIe. historiens ont sans doute exa-* géré ce nombre; mais si i'on en retranche un million^ il reste encore un encombrement assez considérable dans l'enceinlc tracée sous ce divin empereur. Toutefois, la circulation devait être facile. Les chars et les quadriges n'avaient pas autant de numéros que nos voitures de places et de remises. Les omnibus n'existaient pas. Comme sous Dioclétien, les bœufs de Glitumne traî-naient encore l'antique chariot des Voisques; mais ces rares véhicules marchaient avec une lenteur de charrue et n'incommodaient point le passant.

En réfléchissant sur Ta venir de Paris, on

LA VÈJUVS d'aRLES. S2I

voudrait résoudre le problème de la future cir* culatlou, et ici l'embarras est grand et la pré- « vision hésite. Van6 rebuU a iieui, Vans meublé de nouveaux monuments, Paris maritime^ décuplera sa force d'attraction. Les flottilles à va« peur et les chemins de fer lui amèneront chaque jour des earavaaes de riches oisifs et de nombreux locataires, venant lui demander droit de cité. Prenez Liverpool et Marseille comme points de comparaison. Ces deux villes ont quintuplé le chiffre de leur population en un demi -siècle. On peut donc prédire qu'à la fin du dix-neuvième, Paris aura trois millions d'habitants,^ avec un surcroît relatif de voitures utiles, de chariots volsques, d'équipages de luxe, d'omnibus à deux ponts et de chevaux effarés. Comment les passants s'y prendrontrils pour passer? Voilà ia question.

Déjà, dans les soirs pluvieux de l'hiver, nous assistons au spectacle des ombres du Styx sur

222 LÀ VélfUS d'aRLES.

le boulevard. Un double codrant de roues et de chevaux, voilés de brume, effrayants de tumulte, descend et monte la grande artère do Paris, el semble interdire le passage aux maiheureux pères attelés à leurs femmes et à leurs enftints. Les familles et les bourgeois isolés stationnent, dans des poses mélancoliques, sur le trottoir du boulevatd, suus de longues coupoles de parapluies, et attendent une éclaircie de roues pour hasarder un élan vers le trottoir voisin, en recommandant leurs âmes à Dieu. Aucun point du globe ne donne plus d'occupation à la Providence, ce divin sergent-de-ville de Paris. Il faut que ces pauvres piétons qui traversent ce fleuve de roues aient dans le coup d'œil un compas de sûreté iiilaillible pour s échapper sains et sauf* de cet archipel de Charybdes et de Scyllas. Les cris de terreur, les jurements des cochers, les hennissemeiUs des chevaux, le fracas des roues et des ferrailles, ajoutent un concert de si-

LA yÈSiiifi 1>'AUL£S. 5123

làstre harmonie à ce lableau de désolation.

En 1847, dans un feuilleton de la Presse, je proposai de bâtir des ponts sur ce fleuve de roues et de chevaux. Les ingénieurs ne trai-» térent pas de paradoxe celte idée de sauvetage» et le plus jeune et le plus intelligent de tous, M. Bouquié, flt des plans admirables publiés depuis dans les journaux illustrés. Les édiles ne reconnurent pas l'urgence de ces ponts du Styx, et passèrent d'un autre côté; on n admettait pas aussi alors Turgentïc de l'élargissemeiit de Paris; mais quand Tavenir lui aura donne un supplément de quinze cent mille âmes, style Yosgien, il faudra bien trouver un expédient pour rendre le passage nocturne du boulevard moins dangereux que le passage des Thermopylcs ou le détroit de Mag«;llan. L'Opéra nouveau ou le Grand-iiùtel augmeuterunt encore la vogue et la Ibulc' sur cette grande artère qui commence à l'angle du Faubourg -Montmartre et finit à

iîi LA VÉiNUS d'aKLES.

la Madeleine. Nos édiles nouveaux aviseront.

L'Opéra nouveau, ai-je dit ; mais Tavenir de la liberté des théâtres nous promet bien d'autres futurs coulingents sur le boulevard du Styx. Dans cette nouvelle question, les prophètes ont beau jeu. Le triomphe de l'esprit s*élèvera4-il à la hauteur du triomphe de la matière? L'intelligence suivra-t-elie lè progrès de l'architecture ! Percera-t-on l'isthme de Suez de la bêtise, et l'avenir doit-il imposer silence au cho&ur universel du Pied qui r mue et des Bottes à Basiienf

Remontons encore, comme terme de compa- ' raison, à Tépoque de la liberté des théâtres, proclamée à Rome sous Auguste. I*our guider nos conjectures dans les mystères de l'avenir, nous n'avons que les analogies du passé.

U y eut en ce temps-là une telle précipitation chez les architectes, que le théâtre de Fidènes s'écroula le soir de son ouverture, et engloutit dans ses ruines ciiiquante mille spuclaieurs. Ce

LA VÉNUS D AaLES. 225

léger accident fut à peine remarqué. Les édiles afOchèrent aa mur du tabularium une ordonnance après la catastrophe, et on soigna les fondations sur tous les ciiantiers.

• Alors le biecle de Périclts, enseveli dans les eaux du Pirée, reparut sur le Tibre. Une lampe merveilleuse fut créée par des poètes divins, et l'architecture, leur empruntant les suaves contours de l'harmonie latine, matérialisa les admirables poèmes du portique d'Octavie et du Panthéon d' Agrippa. On Jouait les immortels chefsd'œuvre d'Athènes au théâtre de Marcellus, « devaiil ico maîtres des élégances, et l'empereur n'avait qu'un pont à traverser pour descendre du Palatin à la loge du Podium* La musique remplissait les intermèdes. Des choburs de jeunes flllei et de jeunes gens, élevés au conservatoire du soleil d'Italie, chantaient le carmn ieculare d'Horace, sur le mode ionien; les tibicines exé-

cutaient l'hymne national de Jules César partant

LA vtr^us d'ai\lf.s.

pour les Gaules; et le iaiaeux îHiliste Princeps, immortalisé par Phèdre, excitait l'enthoadiasme dea chevaliers et des hautes galeries, alimprocine* liones, eu jouant les plaintes de Syrinx ou la inélopcc des Océaiiides du Prométhée grec.

Ces magnifiques fêtes de rintelllgence durè^ rent assez longtemps ; mais le goût public changea. Home et ses faubourgs inaugurèrent partout les spectacles des yeux.

L'an 84 do Tère chrétienne, douze mille ouvriers Israélites^ les flJs des constructeurs des Pyramides, avaient élevé les quatre portiques de i'ampiiilliéàtre de ïitus, et le préfet d'Afrique avait envoyé aux belluaircs une complète ménagerie de monstres de Barca. Cent mille spectateurs furent alors conviés aux ietes du sang, aux cumljals des gladialciiis, aux luttes des éléphants ^ et des lions* L'atmosphère de la Béotie couvrit le ciel romain et corrompit le peuple artiste. Les spéculateur^ répondirent au^ç cxigençe§ d« goût

LA VéNUS D'ARLKS. %n

nouveau. On ajouta des monuments aux anciens

déjà nombreux. Le lac Fucin donnait des spectacles (Je batailles nautiques, et ou crtusa viiigt naumachies pour les galères rostrales. Les courses de chars devinrent plus que jamais à la mode. On accourait à ces jeux stupides des deux exiiuinitcs de Rome : du pied du Vaticaii ci du quadrilatère du camp Prétorien. Le goût devint fureur : la fureur délire. Au grand cirque, ouvert au pied du Palatin, sur le chemin de la porte Capène, deux cent mille spectateurs, autrefois artistes, se passionnaient pour les casaques vertes ou rouges qui évitaient la borne au bout de ïÉpine^ et la tempête des applaudissements t'aisait trembler les deux collines du voisinage, le Gélius et PÂventin.

Le Ghamp-de*Mars, centre de Rome, était entouré de cirques et d amphithéâtres, et partout salle comble. Les cirques Agonale et Flaminius, les * aropliithéàtre» de Balbu^ et 4e Pompée ne |ç #•

î2$ lÀ vÉNcs d'arles;

daient en grandeur et en magnificence qu'aux cirques de baiiuslc et de Flore , voisins des thermes de Diuclelitii, el au cirque de Néron sur le Vatican. Les vrais dieux de Rome étaient partis. Sophocle, Euripide, Térence, Piaute, Senèque, avaient disparu dans cet iinmeuse lourbillon d i^^iioliie poussière, soulevé par tant do roues et de chevaux.

La liberté des théâtres doit*elle donner un pareil état de choses à notre liome française ? je n-hésite pas a dire non. S'il failail subir cette décadence, nous voudrions voir rentrer Tédit libéral dans le néant» d'où le fit sortir la plus puissante et lu plus haute des intelligences contemporaines. Mais, encore une fois, ce péril n'est pas à craindre. Les analogies des siècles ne se maintiennent jamais sur deux lignes parallèles jusqu'à la fin.

Sans doute, la liUéraluro dramatique descendant toujours du sommet de sa pyramide, où -

LA VÉliUS D'ARLES» 219

sont les raffinés du goût, doil perdre sa saveur d'clixir en arrivant vers sa base, où sont les amis du banal ; mais le feu sacré de la Vesta littéraire sera toujours entretenu par des adeptes, nom breux encore, et ne s'éteindra pas complètement. Puis, nous avons, pour nous aujourd'hui, une muse de sauvetage, qui était au berceau dans l'île du Tibre, et qui, devenue grande et déesse aux bords de la Seine, se Tera bâtir vingt temples incoauas aux anciens. La musique a conquis sa liberté t Oh f dans cette antique Rome, où Princeps jouait de la llùte, si le peuple-roi avait eu pour contemporains Mozart, Cimarosa et Uossiiii, et ic6 exécutants de nuire Conservatoire, avec quel fanatisme italien et quelle joie d'artiste il aurait abandonné le stupide fracas des chars pour les mélodies de l'art divin I Ayons foi, nous, dans l'avenir, en voyant déjà ce que le présent vient de nous révéler, grâce à Tintelli* gence du hasard. Un cirque a été ouvert, l'autre

S30 LA YKNUS D'aRLBS.

jour, mt la zone du peuple» ua cirque desliue au spectacle des yeux ; on y laissail le cœur à la porte, comme au cirque romain. Tout à coup un musicicii d initialive organise une armée d'exé* - cutanto, et envahil i'aiciic des jongleurs et des chevaux. Un inconnu sublime, nommé Beethoven^ détrône la dynastie des Franconi, se pose en maître souverain devant les naïfs élèves de nos laubourgs, et entonne ses symphonies merveilleuses qui sont les vocabulaires de l'inQui et rharmonieux prologue de Tuniverselle civilisa* tion. Cette fois, le moderne Orphée n'a pas dit, comme Virgile : nous chantons pour des sourds^ (nos canimus 8urdis)j il a trouvé chez le peuple parisien des oreilles, intelligentes; il a trouvé les riches du cœur chez les pauvres d'esprit. Toutes les mains hronzees par le travail de Tu-sine ont applaudi avec fureur, comme si elles avaient eu des gants; tous les prolétaires ont oomprid du premi?? (^up ce^t^ music{ue prQ*^

Digitizcû by Gdo^Ic

LA ?<NVS d'ARLES. 231

onde, eorome s'ils eussent été iniliés par tingl ans d'étude dans les arcanes de la fugue ei du contrepoint.

La liberté des théâtres, c'est la liberté de la musique. Vienne maintenant le Louvre des grands musiciens^ le musée do l'art civilisateur, et l'avenir verra le résuitat. Ou conserve avec respect, et à frais énormes, tout ce que la peinture a produit de cliefs^d'œuvre dans scm • glorieux domaine, depuis Gimabuë jusqu'à Delà* croix, bien que le Louvre ne fasse jamais d'ar^ genl ni salle eombh^ et nous n'aurions pas un musée qui exposerait les œuvres mélodieuses* depuis les vagisseuienls de Palestriaa jusqu aux «xquises partitions d'Hérold ! Cette anomalie cesse aujourd'hui d*étre tolérable. Le siècle de la musique vient de naître avec Tédit impérial. C'était une iionte de laisser dans la crypte de l'oubli tant d oeuvres admirées de nos pères et qui marquent le§ nobles étapes de Tart, Oui, le mviS^

232 LA YÉxXUS d'aRLES.

de rawnir exposera les tableaux de Lulii, de Rameau, de Cimarosa, de Gluck, de Piccini, de Spontini^ de Lesueur, de Mozart, de Weber, de Beethoven, et de tant d autres maîtres criminellement oubliés. Nous savons que des directeurs intelligents ont essayé de mettre sur la scène de l'Opéra le FreysehtUz, Don Juan et la VeHate, trois chei's-d'œuvre tombés. Tant pis pour les habiluci) de ce Ibéàtre. Il y a une cour d'appel chez le peuple. M. Pasdeloup l'a prouvé. FreyschiUz^ méconnu à l'Opéra, malgré l'admirable Berlioz, a triomphé cent fois, sur le Théâtre-Lyrique, avec madame Gueymard. Alïaire de zone et de public. Un Louvre lyrique à bas prix, et le public nouveau de Beethoven, le public du Cir* que, ne connaîtront pas ces chutes aristocratiques. Yeux-tu du nouveau? dira-t-on au peuple; viens à Texposilion de noire Louvre; en fait de musique, pour toi, il n*y a rien de plus nouveau que Tancien.

LÀ VÉNUS h'aules. S33

Maintctiaat, lormulous^ pour l'avenir de Paris» le va3U qui termine le chaal séculaire d'IlovacOt en changeant le nom de la ville. — 0 soleil^ ptmses-tu m rien voir de plm grand que la ville de Rome I mêlions Paris, el puisse Dieu exaucer notre prière! Jupiter a été sourd. Après le coirmn eemhire, l'astre de la décadence se montra sur riiorizon du couchant.

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