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La Vénus de Gordes

Snp la roate d'Avignon à Apt, an pied des Alpilles, non loin de la fontaine de Taucluse, immortalisée par les vers de Pétrarque, se trouve un village appelé Gordes. Absolument inconnu hors de la Provence, il y a quelques années, peut-être réveillera-t-il aujourd'hui dans l'esprit de la plupart de nos lecteurs de dramatiques souvenirs. Il devint célèbre en effet du jour où il fut le théâtre des événements que nous allons raconter et dont nous garantissons la complète authenticité.

J^a commune de Gordes se compose nonseulement du groupe de maisons pressées au pied de la colline qui les abrite contre

»le mistral, mais encore de deux petits hameaux, la Bastide-Neuve et Fontblanche, dont les habitations se répandent non loin de là, dans la plaine de Vaucluse, comme les fortins avancés d'une place de guerre. Tout le pays est admirable. On dirait que les prairies bordées de cyprès et de myrtes

Iau milieu desquelles Gordes est situé, ont servi de modèles aux plus beaux des paysages du Poussin. La Provence est riche, d'ailleurs, en surprises de cette sorte. Par la beauté de ses sites et la pureté de son ciel, elle tient à la fois de la Grèce et de l'Italie.

Il y a quelques années, les propriétés de Théodore Rivarot occupaient la plus grande partie du tenitoire de la Bastide-Neuve. En oseraies, en prés, en champs de garance, en plants de mûriers, Rivarot possédait une fortune considérable, qu'accroissait incessamment la sagesse de ses opérations. La ferme dans laquelle il avait depuis longtemps établi sa demeure, située sur un petit mamelon, au sud de Gordes, oflrait tous les signes d'une opulente prospérité.

Rien ne s'y ressentait du désordre et de la sordidité qu'on rencontre fréquemment dans les maisons de villageois. La cuisine, où les valets et les servantes prenaient leur repas, disait clairement que les soins apportés par madame Rivarot à tout ce qui était de son domaine ne le cédaient en rien à ceux de son mari, pour tout ce qui était du sien.

Dans la huche bien luisante, les pains étaient symétriquement rangés. La grande table de chêne n'avait pas une tache, non plus que les dalles blanches qui couvraient le sol. Les faïences à fleurs multicolores qui ornaient la cheminée, les plats d'étain dressés sur les étagères, achevaient de donner à cette cuisine de ferme un air de fête, bien qu'il n'y eût là d'autre luxe que celui de la propreté.

A côté de la cuisine était une vaste pièce

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qui servait tout à la fois de salon et de salle à manger pour les maîtres, et dont les meubles simples, mais confortables, révélaient leur éducation, leurs goûts.

En effet, Rivarot n'était pas un paysan dans l'acception ordinaire de ce mot, mais plutôt un agriculteur, moitié campagnard, moitié bourgeois, faisant valoir lui-même ses biens, mettant volontiers la main à la charrue, portant indifféremment la blouse bleue à liserés blancs aux heures de son travail, et la redingote lorsqu'il recevait le curé où dînait chez le maire.

An moment oii commence ce récit. Rivarot touchait à la cinquantaine. Sa chevelure et sa barbe se couvraient de ce que le poète appelle la neige des ans; mais, pas là seulement se révélait l'âge du fermier, car son corps était resté droit et vigoureux, ses yeux vifs et alertes comme autrefois.

Madame Rivarot avait un peu plus vieilli que son mari Toutefois les rides n'avaient pas tellement envahi son visage qu'il n'y restât des traces de la beauté de sa jeunesse. Et puis, son esprit et soh cœur avaient gardé cette sérénité qui est le privilège des existences pures et rei)osées.

De la longue et heureuse union dans laquelle ils avaient vécu, restait une fille qui avait alors dix-huit ans. On l'appelait Marguerite. Mais (le ce nom qui était celui de sa grand'mère palernelle, on avait fait, suivant un usage adopté en Provence, cet autre nom qui a tant de douceur dans la langue du pays : Margaï.

Margaï assurément était la plus belle héritière de la contrée. A dix lieues à la ronde, personne ne l'ignorait. Souvent on l'avait vue dans les fêtes votives, et l'impression produite avait été telle, le jour où elle apparut pour la première fois, élégamment parée du costume des provenç-ales, qu'on ne la désigna plus, dès ce moment, que sous le nom de la Vénus de Gordes.

Elle était grande et mince, avec d'épais cheveux noirs. Sans rien exagérer, ou pouvait parler de son port de reine : dans chacun de ses mouvements, dans ses moindres gestes, il y avait cette grâce et cette majesté tant admirées chez les filles d'Arles, et qu'elles tiennent de la race grecque dont le sang coule dans leurs veines. Margaï

avait d'adorables mains, des pieds d'enfant,, une taille dont la finesse faisait ressortir ses opulentes épaules. Mais, ce qu'on ne saurait dire, c'est l'éclat et la profondeur deses yeux, qui donnaient quelque chose de saisissant à son visage où tout était si parfait.

On l'avait surnommée avec raison la Vénus de Gordes. Comment, en efi'et, se figurer plus belle et plus accomplie la voluptueuse déesse ? L'antiquité nous a légué d'elle de splendides images. Aucune ne pouvait égaler la beauté de Margaï.

Il semble que, possédant dans sa maison un si rare trésor, Théodore Rivarot, riche, ami de tous, devait être un homme heureux. On le croyait ainsi dans toute la contrée; seule, madame Rivarot, giâce à l'intelligence de son affection, avait pu deviner qu'il en était autrement. C'est qu'il lui avait été donné de sur[)reudre les préoccupations de son mari ; dans le silence des nuits, elle avait entendu les soupirs qui s'échappaient de sa mâle poitrine; elle avait découvert le secret de ses peines.

Afin que le lecteur en fasse autant, il convient de l'introduire dans la ferme, au sein de la famille Rivarot, durant une des soirées de l'hiver de 18,56.

C'était la veille de Noël.

A cette époque de l'année, la catholique Provence est en fête. Le 24 décembre, dans toutes les fermes et dans toutes les maisons des villages, les maîtres vont s'asseoir à la table des serviteurs pour partager avec eux le repas du soir. A cause de la solennité du lendemain, les plats gras sont exclus de la table. On les remplace par des légumes, du poisson, des gâteaux, des crèmes, qui sont un régal délicat pour des estomacs accoutumés à une nourriture plus substantielle.

Dans un coin réservé de la cave, le maître cherche la plus vieille bouteille et l'oflre à ses convives. Mais avant d'en vider le contenu dans leurs verres, il en verse quelques gouttes sur une bûche énorme qui flambe joyeusement dans la cheminée, et il appelle sur tous ceux qu'il aime, sur sa maison, sur ses récoltes, les bénédictions du ciel.

La coutume traditionnelle ainsi observée,

le repas commence, les yeux s'allument, la gaieté règne, le vin délie les langues et chacun s'en donne à cœur joie. Puis, on se rapproche de la cheminée, on s'assied autour de la flamme brillante et on chante des noëls jusqu'au moment où, à l'exception des jeunes enfants et des vieillards infirmes, tout le monde se rend à la messe de minnit

.On célébrait donc la veillée de Noël dans la ferme de Théodore Rivarot. Les convi- Tes fort nombreux touchaient à ce moment du repas où, l'estomac étant rassasié, les conversations deviennent de plus en plus bruyantes. Les plats passaient encore devant eux, mais ils n'y touchaient plus. Les bouteilles avaient cessé de se vider. Les visages étaient rouges, les yeux animés. Les langues se fatiguaient, mais les dents se reposaient.

Tout en haut de la table qu'il présidait, Rivarot était assis entre sa femme et sa fille, vêtues l'une et l'autre de leurs habits de fête. Les membres de la famille avaient pris place à leurs côtés. Le personnel de la ferme venait ensuite, occupant l'autre extrémité de la table.

Au milieu de ces visages rayonnants, il en était deux qui semblaient ne pas refléter l'expression de la joie qui régnait dans la ferme. C'étaient celui de Rivarot et celui de sa fille.

Jamais Margaï n'avait été plus belle.

Le large ruban qui ceignait sa tête et d'où s'échappaient deux bandeaux de cheveux noirs et luisants ressemblait à un diadème. Son cou svelte et r<)nd sortait de son fichu, plissé sur ses épaules, suivant la coutume du pays; elle portait un corsage de velours noir qui laissait voir la naissance de la poitrine et dont les manches plates reproduisaient les fins contours de ses beaux bras.

Des manchettes de dentelles entouraient ses poignets et retombaient gracieusement sur ses mains éclatantes de blancheur. Telle qu'elle était, élégante et fière, on la devinait faite pour l'amour. Tout ce qu'elle portait le disait avec éloquence, tout jusqu'aux plis soyeux de sa robe grise qui tombaient autour d'elle avec tant de grâce qu'ils semblaient vouloir révéler les formes harmonieuses de son corps.

Le coude appuyé sur la table, son menton reposant dans sa main droite, de l'autre elle jouait distraitement avec sa chaîne d'or à l'extrémité de laquelle était attachée une croix en brillants.

Ainsi posée, ses yeux erraient au hasard, tandis qu'un jeune homme assis à côté d'elle lui racontait à voix basse de plaisantes histoires, qui lui arrachaient par intervalles un triste sourire. Mais, assurément, sa pensée n'était point dans la salle du festin. Elle suivait au dehors quelque objet inconnu dont son esprit devait être fortement préoccupé et dont elle regrettait peut-être l'absence.

Théodore Rivarot avait-il deviné les préoccupations de sa fille ?

Il faut le croire, car lui-même paraissait les partager. Son front se ridait fréquemment sous la pression d'une inquiétude qu'il s'efforçait de dissimuler. Il jetait sur Margaï de rapides regards et semblait brusquement revenir à lui-même, lorsqu'il était interpellé par un de ses joyeux convives.

— Frédéric ! s'écria-t-11 tout à coup, en s'adressant au voisin de Margaï, tu crois peut-être que ma fille l'écoute ? Détrompetoi, mon cher ! Tu perds ton temps et tes paroles.

Frédéric Borel, qui était le propre neveu de Rivarot, resta bouche béante, car il avait été interrompu au milieu d'une phrase assez longue qu'il ne put achever. Tl regarda tour à tour son oncle et sa cousine, comme pour les interroger.

— Tn ne vois donc pas, reprit le premier, que Margaï est duns les nuages.

Frédéric parut de plus en plus inquiet et regarda fixement sa cousine comme pour se bien convaincre qu'elle était à ses côtés.

— Vous vous trompez, mon père, je vous assure, répondit la jeune fille. Je ne suis pas dans les nuages. J'écoute fort attentivement ce que me raconte mon. cousin et je m'y intéresse beaucoup.

Ces mots qui ramenèrent la joie sur le visage de Frédéric produisirent sur celui du fermier un effet tout contraire. Un éclair de colère brilla dans ses yeux, et, se penchant vers sa fille dont il saisit brusquement la main sous la table :

— Comment osez-vous me donner en face

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un démenti ? lui dit-il à voix basse. Est-ce que je ne vois pas, est-ce que je ne sais pas que vous songez encore à l'autre ? Tâchez au moins, je vous prie, qu'on ne s'en aperçoive pas.

Tandis que son père lui adressait cette courte et vive réprimande, Margai avait baissé les yeux. Mais, aussitôt qu'il eut fini, elle les releva, les promena fièrement autour d'elle, et convaincue que cet incident n'avait pas eu de témoins, elle dit gaiement à son cousin :

— Tu finiras ton histoire un autre jour, Frédéric. Maintenant, si tu veux me plaire et nous plaire à tous, tu nous chanteras quelques noëls.

En même, temps, elle quitta la table et alla prendre place devant la cheminée.

Daux ou trois jeunes filles la suivirent et se groupèrent à ses côtés, formant ainsi un ravissant tableau dont elle était le principal personnage.

— Dois-je chanter, mon oncle ? demanda Frédéric en s'adressant à Rivarot.

— Sans doute, mon garçon, répondit le fermier, satisfait d'avoir interrompu et fait cesser les rêveries de sa fille. Nous t'écoutons.

Le maître avait parlé. Le silence se fit aussitôt.

Frédéric Borel se leva, toussa et entonna d'une voix jeune et fraîche l'un do ces chants populaires et naïfs qui ont raconté depuis des siècles à nos aïeux, les aventures mystérieuses et légendaires des rois et des pâtres accourant se prosterner devant le berceau du Christ.

Frédéric chantait depuis quelques minutes, lorsque tout à coup retentirent au dehors les aboiements furieux des chiens de la ferme.

L'heure était déjà si avancée, les visites étaient si peu prévues, que les femmes se regardèrent efl'rayéos, Margaï elle-même devint toute pâle.

Il y eut une minute de silence et d'anxiété.

Les cris des chiens redoublaient.

— Ce ne peut être un malfaiteur, dit gravement Rivarot. Il n'y a pas d'âme assez pervertie pour commettre le mal pendant la nuit de Noël.

En disant ces mots, il regarda Margaï qui tremblait comme une feuille.

— C'est plutôt, continua-t il, un mendiant qui vient réclamer sa part de la fête. Il faut que cette nuit tout le monde soit heureux.

Ayant ainsi parlé, Rivarot se leva pour sortir : sa femme lui saisit la maiu comme pour l'arrêter, car les chiens aboyaient toujours.

Au môme moment, un homme, assis parmi les valets de la femme, quitta sa place.

— Ne bougez pas, notre maître, dit-il, j'y vas.

— Bien, Moulinet, reprit le fermier. Suivez-le, vous autres, ajouta-t-il en s'adressant aux camarades de Moulinet, et, si c'est un visiteur, amenez-le au milieu de nous.

Cinq minutes se passèrent. Les valeta reparurent alors, ayant au milieu d'eux une femme qui devait être âgée, à en juger par les rides de son visage et par la blancheur de ses cheveux. Mais l'âge ne l'avait pas courbée. Elle marchait d'un pas assez ferme et ne parut pas émue de so trouver au milieu d'une si nombreuse assemblée.

— Bonsoir et joie à tous, dit-elle, en entr'ouvrant la mante qui l'enveloppait.

— Je ne m'étais pas trompé, s'écria joyeusement Rivarot. C'est la Valbray.

Bonsoir la mère. Soyez la bienvenue. Il y a pièce pour vous au feu et à la table.

— Je le savais, monsieur Rivarot. Les pauvres gens sont toujours bien reçus chez vous.

La Valbray prit place à table et se mit à manger et à boire silencieusement, tandis que les groupes se formaient de nouveau, comme avant son entrée, autour de Frédéric qui repassait dans sa mémoire un nouveau noël.

Seule, Margaï ne reprit pas sa place.

L'œil fixé sur le visage de la mendiante, elle essayait d'y surprendre un signe <[u'elle pût comprendre. Tout à coup elle s'approcha d'elle.

— Donnez-moi votre mante, bonne vieille, vous mangerez plus commodément.

A ces mots, la Valbray se leva :

— Dieu vous bénisse, belle enfant.

Et elle se débarrassa de l'amplo vêtement qui l'enveloppait tout entière. Mais, au moment où Margaï le recevait de ses

raains, elle se pencha vers la jeune fille et lui dit, si bas que celle-ci seule les entendit, ces trois mots :

— Il y sera.

A l'heure où ces événements se passaient à la ferme de la Bastille-Neuve, sur la petite place de Gordes, devant l'église encore plongée dans l'ombre, un homme marchait rapidement. La nuit était calme et claire. Durant l'hiver, alors que la gelée durcit la terre, le ciel, dans le Midi, prend des teintes lumineuses. Les étoiles ont un éclat singulier qui fait ressortir la tranquille pureté du firmament.

Le froid était intense. L'homme dont nous parlons paraissait attendre, et sans doute il ne marchait rapidement sur l'étroite place du village, dont il faisait plusieurs lois le tour en moins de cinq minutes, qu'afin de ne pas laisser l'air glacial de la nuit pénétrer ses vêtements et engourdir ses membres. Le bruit de ses pas réveillait seul l'écho du village. Dans aucune des maisons environnantes on ne dormait. On ne consacre pus au sommeil a nuit de Noël. Mais fenêtres et portes étaient hermétiquement closes; aucune lueur, aucun bruit n'arrivait jusqu'au nocturne promeneur.

La promenade du mystérieu.x personnage durait déjà depuis longtemps, lorsque la porte du presbytère situé en face de l'église, tourna sur ses gonds pour livrer passage au curé et à son vicaire, qui traversèrent la place précédés du sacristain porteur d'une lanterne, et disparurent dans l'église, laissant tout ouvert derrière eux. Le silence un moment troublé se rétablit; mais il fut de courte durée. Tandis qu'au fond de l'église les cierges de l'autel s'allumaient lentement, on entendit craquer la charpente du clocher et deux cloches mises en branle sonnèrent à tout volée.

Alors le village sembla se réveiller. Ce fut d'abord quelques voix isolées, quelques lueurs tremblantes qui, successivement, s'échappèrent de toutes les maisons. Pui.s, un sourd murmure s'éleva et grossit peu à peu, à mesure que la population descendait dans la rue. Bientôt le bruit devint étour-

dissant; tous les habitants de Gordes portant qui dos torches, qui des bougies, qui des lanternes, débouchèrent sur la place, parlant, criant, chantant. Les femmes entraient rapidement dans l'église dont l'intérieur s'était splendidement illuminé; les hommes formaient des groupes d'où quelques-uns, les moins dévots, s'échappèrent bientôt pour se réfugier dans un petit cabaret situé à l'angle de la place, et demeuré fermé jusqu'à ce moment.

— Enfin, voilà les gens de la Bastide- Neuve ! s'écria tout à coup l'homme au manteau, qui avait interrompu depuis un instant sa promenade.

Et il marcha à leur rencontre, en ayant soin cependant de n'être pas reconnu.

C'étaient eux, en effet. Théodore Kivarot était à leur tête, donnant le bras à sa femme. Puis venaient, à la débandade, les parents, les amis, les serviteurs et, au milieu de ces derniers, la Valbray. Quant à Margaï, elle n'était pas là.

Après avoir regardé passer les gens de la ferme, l'inconnu allait se retirer, lorsque la Valbray s'avança vers lui et, lui mettant la main sur l'épaule.

— C'est toi, Pascoul ? dit-elle.

Il tressaillit.

— Vous voilà donc, la Valbnxy. J'ai cru que vous n'en reviendriez pas.

— Margai t'attend. Si tu ne m'as pas vue plus tôt, c'est que j'ai voulu m'assurer de leur départ à tous et pouvoir te dire qu'en ce moment, elle est seule et libre.

— Comment Rivarot a-t-il permis qu'elle ne l'accompagnât pas à la messe de minuit?

— Après avoir reçu ma réponse, elle s'est plainte d'un violent mal de tête et force a été de la laisser seule. Sa mère voulait rester avec elle. Elle a refusé ses soins, disant qu'elle s'allait coucher.

— Qui garde la ferme ? demanda encore Pascoul.

— Moulinet et un autre valet. Margaï t'attend dans la grande salle du côté dujardin. Tu escaladeras la palissade et tu te trouveras à ses côtés. Va, et sois prudent.

— Merci, la Valbray, répondit Pascoul.

Et il se dirigea rapidement, par les

champs couverts d'une ombre protectrice, vers la ferme de la Bastide-Neuve, tandis

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que dans l'église de Gordes les fidèles accourus de toutes parts entonnaient joyeusement des chants d'allégresse.

Quoique né dans Gordes et fils de paysan, Pascoul était un de ces êtres que l'on rencontre parfois dans les villages : malgré l'obscurité de leur naissance, ils doivent à un long séjour dans la ville, à une éducation relative, de n'être pas confondus avec ceux qui les entourent. Il avait vingt-cinq ans, il vivait seul dans le bien assez considérable que son père lui avait laissé, et dont il abandonnait l'exploitation à un fermier, afin de n'avoir pas à s'en péoccuper lui-même. Il passait dans le pays pour un savant et un poète, parce qu'on le rencontrait seul dans les champs, lisant dans un livre, et comme il lui était arrivé de composer une ou deux chansons en langue provençale, on le désignait plus volontiers sous le nom de Félibre, celui qui fait des livres, que sous celui de Pascoul.

Au fond, c'était une nature fine et rêveuse, pleine d'enthousiasme et de cœur.

Tous ceux qui l'approchaient l'aimaient, et tous disaient qu'il était d'une essence bien supérieure à celle des paysans au milieu desquels il vivait.

Etait-ce pour cela que Margaï l'avait distingué, ou bien était-ce pour sa beauté ? car Pascoul était beau, beau de jeunesse, de santé, de franchise. Qui le sait ? Il l'ignorait lui-même.

Il n'avait qu'une certitude, c'est qu'après avoir vécu jusqu'à vingt-quatre ans, l'esprit léger, le cœur libre, il s'était tout à coup épris de Margaï. Il garda son secret pour lui seul. Durant plusieurs mois, Margaï elle-même n'en connut rien, bien qu'il fût quelquefois reçu à la ferme de Rivarot et qu'il eût sous les yeux l'objet de son adoration. Mais un soir, pendant le bal d'une fête votive des environs, tandis que croyant n'être pas compris il jetait sur Margaï d'anaoureux regards, il lui sembla qu'elle lui faisait signe d'approcher. A moitié suQ'oqué, tremblant, pâle, il obéit, et au milieu de la fête is échangèrent les paroles suivantes :

— Vous m'aimez, lui dit Margaï, ne niez pas. J'ai deviné.

— Vous ai-je déplu ? demanda-t-il.

— Non, reprit-elle avec douceur. Venez demain à la ferme, vers le soir. Promenezvous sous l'aire. J'irai vous y trouver.

C'était son premier rendez-vous d'amour.] Il s'y rendit ivre de tendresse, ébloui, transfiguré, ne songeant guère à remarquer ce qu'il y avait de singulier dans la hardiesse avec laquelle Margaï avait provoqué ses aveux. Marguaï l'attendait et le laissa parler tant qu'il voulut. Si jamais jeune fille entendit un éloquent aveu, ce fut elle. Il lui parla comme savent parler les poètes, dans cette langue enchantée de la Provence où chaque mot est une image, où toutes les expressions sont empreintes de charme. '

— Etes-vous prêt à m'épouser ? dit-elle enfin, après avoir écouté froidement cette parole fiévreuse.

— Quoi ! c'est vous qui le voulez ?

— Oui, si cela vous convient. Dans ce cas, hâtez-vous de ra'arracher à cette maison. J'y suis malheureuse.

— Malheureuse ! Par qui ? Comment ?

— Je vous dirai tout plus tard, réponditelle en essuyant une larme. Pour le moment, ne songez qu'à demander ma main... Je vous aime et je vous aimerai toujours.

Il retourna lentement à Gordes, le cœur épanoui. Il était aimé par Margaï, elle le lui avait dit. Existait-il au monde un homme plus heureux ? Seul et sans but jnsque-là, il se voyait déjà l'époux de l'incomparable créature qui s'était confiée à lui.

Le lendemain, il se rendit à la Bastide Neuve. Il trouva le fermier à table, entre sa femme et sa fille. Cette dernière sortit en le voyant entrer, et Rivarot s'écria :

— Bonjour Pascoul, quel bon vent vous amène ?

Pascoul salua,

— Ce ne sera un bon vent, répondit-il, que si vous exaucez le vœu que je viens vt)us soumettre, M. Rivarot.

— Qu'y a-t-il pour votre service ? demanda ce dernier.

Le cœur de Pascoul battit avec violence. Il sentit tout son sang monter à ses joues^ ses yeux se troubler, et ce fut sans avoir conscience de ses paroles, qu'il fit connaître à Rivarot son amour pour Margaï, et lui demanda la main de sa fille, en lui faisant savoir que son amour était partagé. J '

— Ah ! voilà bien ce que je redoutais ! s'écria le fermier. Ne l'avais-je pas prévu, femme ?

Madame Rivarot ne répondit pas; mais see yeux se remplirent de larmes.

— Répondez-moi, monsieur Rivarot, dit Paecoul. Ma demande vous déplaît-elle ?

— Non, mon garçon, votre demamie ne me déplaît pas. Elle est toute naturelle, surtout si on vous a poussé à la faire. Ce qui me déplaît, c'est d'être obligé de vous répondre par un refus. Je ne veux pas marier ma fille.

Le fermier n'avait prononcé ces paroles que très lentement, comme si elles lui eussent coûté beaucoup d'efforts. Quant àPasconl, il demeura tout surpris, mais non convaincu ni résigné.

— Vous ne voulez pas marier votre fille, monsieur Rivarot. Est-ce bien sérieux ?

— Très sérieux.

— Elle a dix-huit ans, cependant, et moimême je suis d'un âge et d'un rang convenables.

— C'est vrai.

— Mon amour est sincère et partagé.

— Je le crois, Pascoul. Mais, je vous le répète, pour des raisons que seul je connais, je ne veux pas marier ma fille.

En entendant ces mots, Pascoul eut une soudaine inspiration.

— Ah ! s'écria-t-il, j'ai deviné. Mais, je possède pour deux. Je ne demande pas de dot.

— Ce n'est pas une question d'argent qui s'oppose à ce mariage. Ma fille sera riche; elle est libre de tout engagement. C'est pour d'autres causes que je ne veux pas la marier.

Cette réponse fut faite sur un ton qui n'admettait pas de réplique. Pascoul le comprit et une vive douleur se peignit sur son visage.

— Ainsi, dit-il tristement, un honnête homme qui aime votre fille et qu'elle aime, Tient vous demander d'assurer leur bonheur et sans cause apparente, sans explications, vous refusez.

— Je refuse et j'en ai le cœur tout marri, mon garçon. Vous étiez le gendre que j'aurais choisi, mais je persiste dans mou refus. Il faut que cela soit ainsi.

Ayant parlé de la sorte, le fermier quitta brusquement la salle, laissant le malheureux Pascoul en face de madame Rivarot, qui n'avait pas cessé de pleurer depuis le commencement de cet entretien.

— Quel est ce mystère ? s'écria le jeune homme. Madame Rivarot, continua- t-il en s'adressant les mains jointes à celle-ci, je fais appel à votre cœur, cette résolution ne saurait être irrévocable.

— Il est le maître, répondit-elle en montrant la porte par où Rivarot était sorti, et ce qu'il a décidé est sans appel. Au nom de votre bonheur, mon enfant, ne revenez plus.

Ce refus singulier dont on ne voulait pas lui révéler les causes, avait exaspéré Pascoul.

Il venait de vivre si longtemps en face d'une chère pensée, qu'il ne comprenait pas qu'on voulût l'y faire renoncer ainsi. On lui devait des explications; si on les lui refusait, c'est qu'elles étaient inavouables. Le mot de Margai prononcé par elle, le jour de leur premère entrevue, lui revint alors en mémoire :

« Je suis malheureuse, avait-elle dit.

Arrachez-moi de cette maison. »

— Peut-être avait-elle voulu laisser entendre que son père la maltraitait. Ces ré flexions portaient au plus haut degré l'irritation de Pascoul.

— On me cache la vérité, s'écria-t-il. Je la découvrirai, et ceux qui rendent Margaï malheureuse seront punis.

— Personne ici ne rend Margaï malheureuse, répondit doucement madame Rivarot. Ni son père, ni moi, n'avons de reproches à nous adresser. Nous l'avons aimée autant que nous le pouvions et comme nous le devions.

Ainsi se termina cet entretien. Au moment où Pascoul, pâle, désespéré, allait franchir le seuil de la ferme, Margaï se montra à ses côtés, à sa grande surprise.

— Mon père vient de m'apprendre tout, dit-elle. Il m'a défendu de vous revoir et de vous parler. Partez et ne revenez plus jusqu'au moment où je vous donnerai rendez-vous. Ayez confiance.

En même temps, elle offrit à Pascoul une

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fleur qui ornait son corsage et disparut sans lui laisser le temps de répondre.

Cette scène s'était passée trois jours avant la solennité de la Noël. Or, la veille de la fête, dès le matin, Pascoul, qui n'avait pas revu Margaï, reçut la visite de la Valbray. Il sut, par un billet que lui remit cette femme, que Margaï l'attendrait à la ferme pendant la messe de minuit.

Pascoul répondit qu'il se rendrait exactement au lieu du rendez-vous.

C'est cette nouvelle que la Valbray avait apprise à Margaï, lorsque dans la ferme, devant tous les convives, elle lui avait dit mystérieusement. :

— Il y sera.

Margaï n'eut pas de peine à trouver un prétexte pour être seule. Elle parla d'un violent mal de tête, qu'expliquaient la longue veillée et le repas. Les Rivarot y crurent et partirent, laissant la ferme sous la garde de deux serviteurs dévoués dont l'un, Moulinet, était traité en ami par le maître, qu'il avait loyalement servi pendant un quart de siècle.

Dès que le départ de ses habitants eut rendu la ferme silencieuse, Margaï «iuitta sa chambre, dans laquelle elle s'était enfermée, afin de donner complètement le change et de.'ccndit dans la vaste pièce qu'on appelait le salon, et qui avait une porte vitrée sur le jardin. En passant devant la cuisine, elle vit les deux valets assis sous le manteau de la cheminée. L'un s'était endormi. L'autre, Moulinet, fumait dans une pipe de bois, tout en buvant du vin cuit. Ils paraissaient disposés à i)asser la nuit ainsi. Un silence profond régnait dans la maison.

Margaï ouvrit doucement la porte du salon, entra, la referma soigneusement derrière elle et, s'installant dans un fauteuil, elle attendit Pascoul.

Une petite laojpe déposée à terre près d'elle jetait une lueur pâle dans le bas de la salle dont les voûtes étaient enveloppées d'ombre. Dans cette clarté sans éclat, Margaï immobile, sombre, ressemblait à une vestale changée en statue. Si ce n'eût été le tremblement nerveux de ses lèvres rouges et sensuelles, on aurait pu la croire sans vie.

Les yeux s'étaient fermés. Mais elle ne dormait pas. Elle songeait.

Pascoul entra; elle alla silencieusement à sa rencontre, lui saisit la main, ie conduisifc jusqu'au fauteuil où elle reprit sa place et, lorsqu'il se fut mis à genoux devant elle, elle l'enveloppa d'un indéfinissable regard, qui lui pénétra profondément dans ie cœur.

Il y avait dans ce regard autant de perversité que d'amour. Il disait avec éloquence les attentes et les ardeurs de ce jeune sang; mais, il disait aussi les curiosités malsaines de cet esprit qui n'avait rien de la chasteté d'une jeune fille !

Pascoul éprouva lui-même cette impression de terreur causée par l'approche d'aa danger inconnu. Cette beauté toute splendide était épanouie comme une fleur merveilleuse, mais comme une fleur qui renfermerait un poison.

Néanmoins cette impression fut de courte durée. Les bras de Margaï faisaient à Pascoul un collier chaud et parfumé; elle disait à son oreille des paroles charmeresses aussi douces que ses baisers.

Tout cela n'avait duré que quelques instants. Entièrement livrés au bonheur de se revoir, alors qu'on cherchait à les sé[tarer, ils n'avaient encore échangé aucun mot sur leur situation.

Margaï comprit la première que les instants étaient précieux.

— Ecoutez-moi, mon bien aimé, dit-elle; je veux être à vous, j'ai hâte,. de pouvoir sans crainte reposer dans vos bras. Mais on veut empêcher notre union. A nous de combattre et de vaincre. J'ai formé toutua projet dont l'exécution assurera notre bonheur.

— Oh ! parlez, parlez, mon amie. Que faut-il faire ?

Et ayant dit ces mots, Pascoul attendit une réponse. Tout à coup il vit Margaï changer de couleur et de pâle devenir blême. Elle fut prise d'un soudain tremblement, et un cri douloureux et sourd s'échappa de ses lèvres, tandis que ses yeux, étaient fixés devant elle.

Pascoul, s'étant brusquement relevéi porta les siens dans la môme direction.

A son tour, il demeura g'acé d'efiFroi.

Silencieux, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, un homme les regardait.

Ge témoin indiscret dont la présence inattendue avait arraché k Margaï un cri de terreur, n'était autre que Moulinet.

Gomment était-il là ? comment avait-il surpris ce doux tête-à-tête?

Rien de plus simple. Si prudente qu'eût été Margaï, que pouvait-elle contre la surveillance active de Moulinet ? Assis dans la cuisine, fumant silencieusement tandis que «on camarade dormait, il avait entendu le bruit des pas de Pascoul, lorsque du haut de ia palissade ce dernier avait sauté dans le jardin. Il était sorti, l'avait vu entrer dans la salle où était Margaï et l'y avait suivi retenant son haleine, marchant sur la pointe des pieds. Accroupi dans l'ombre, il avait tout épié, tout entendu, et après avoir pénétré l'objet de cet entretien nocturne, il s'était relevé, s'offrant aux regards épouvantés de Margaï et de Pascoul.

Moulinet avait une quarantaine d'années.

C'était un homme grand, maigre, dont les traits basanés et brunis par le soleil, semblaient destinés dans un parchemin ratatiné. Il ne savait rien de ses parents. Fruit probable d'un amour malheureux, il avait été trouvé, peu de jours après sa naissance, par le propriétaire de la Bastide Neuve, qui était alors un oncle de madame Rivarot, dans un moulin abandonné qui dresse encore, au sommet de la colline de Gordes, ses grands bras décharnés et perclus. De là son nom. On l'avait élevé dans la ferme par charité. Plus tard, lorsque Rivarot s'était marié et installé à la Bastide Neuve, il avait trouvé Moulinet occupant la première place parmi les valets, ayant la direction des travaux et la confiance du maître. Tous ces privilèges, Rivarot les lui avait maintenus, et telle avait été l'origine du dévoument absolu de Moulinet, dévouement qui , l'eût poussé au crime, si son maître avait voulu en abuser.

Depuis vingt ans, le maître et le valet vi- Taient à côté l'un de l'autre, sans s"être un moment départis, l'un de son autorité, l'au-

tre de sa soumission. Et cependant il y avait entre eux une confiance sans bornes.

Afin de ne quitter ni la ferme, ni le fermier , Moulinet avait toujours retusé de se marier, malgré les efforts de madame Rivarot.

— Je ne puis pas plus me passer de la Bastide Neuve, disait-il quelquefois, que la Bastide Neuve ne peut se passer de moi.

Tel était Moulinet, et tel qu'il était, on l'aimait, bien qu'il ne témoignât jamais à ses égaux aucune sympathie. Cela tenait, disait-on, à un chagrin secret qui lui rongeait le cœur. Est-ce pour cela qu'il parlait si peu, riait si rarement et ne mettait jamais les pieds au cabaret?

Margaï seule pouvait égayer le visage triste de Moulinet. Si elle s'arrêtait à causer avec lui, si elle l'accompagnait quelquefois lorsqu'il se rendait aux champs, si elle lui demandait de seller la petite jument avec laquelle elle allait, durant les beaux jours , courir le pays en compagnie de son père. Moulinet avait de la joie pour longtemps. Il babillait alors autant qu'une jeune fille bavarde , et les gens de la ferme disaient :

— Moulinet est dans ses bons moments.

Mais, hélas! ces bonheurs se faisaient de

plus en plus rares. A mesure qu'elle devenait grande et belle, Margaï semblait affecter de s'éloigner de plus en plus de Moulii>et. Le matin de la journée dont nous racontons les événements, le malheureux avait constaté que, depuis trois mois, Margaï ne lui avait pas adressé la parole.

Aussi, lorsqu'il la surprit en tète-à-tête avec Pascoul, lorsque le secret de cet amour profond et ancien déjà lui fut tout à coup révélé, il crut avoir deviné la cause de la froideur et du dédain que Margaï lui témoignait depuis longtemps.

— Ce Pascoul de malheur, pensa-t-il, m'aura privé de sa confiance. Ce beau félibre lui aura dit qu'un ignorant de mon espèce n'était pas digne de l'amitié d'une belle fille comme elle.

Et, les poings crispés, il les regardait avec rage. Eux, impatients, honteux d'être surpris par lui, gardaient le silence.

Margaï, la première, releva la tête. Elle prit la main de Pascoul.

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Va-t'en, lui dit-elle.

Pour toute réponse, Pascoul l'attira sur sa poitrine. Leurs lèvres se rapprochèrent et, sous le regard de Moulinet, comme au moment où il les avait surpris, comme s'ils eussent été seuls, ils échangèrent un long baiser.

Puis Pascoul se dirigea lentement vers la porte, tandis que Margaï, appuyée à sou bras, lui parlait avec amour.

Durant cette courte scène, Moulinet était demeuré immobile, se demandant si lo spectacle qui se passait sous ses yeux était un rêve ou une réalité.

C'était dont là cette Margaï qu'il avait vue naître et grandir, pour laquelle il aurait donné sa vie et qu'il croyait pure et chaste. Elle venait de faire, devant lui, litière de sa pudeur. Elle avait embrassé cet homme avec une ardeur qui choquait l'honnêteté native de ce paysan. 8a résolution fut bientôt prise. 11 marcha vers la porte, la ferma brusquement, tourna la clé dans la serrure, mit la clé dans sa poche, et s'adressant à Pascoul.

— Tous ne sortirez pas, lui dit-il.

— Que prétendez-vous faire? demanda fièrement Pascoul.

— Attendre, répondit Moulicet. Avant qu'il soit une heure, le maître sera rentré, vous vous expliquerez avec lui.

— Et si je veux sortir malgré vous.

— Il faudra que vous soyez le plus fort.

— J'attendrai alors , car je ne troublerai point par une lutte la paix de cette maison.

— Moulinet, s'écria Margaï, pour l'amour de moi, laisse-le partir.

— Ne suppliez pas, mademoiselle, dit-il avec douceur. Le laisser partir ce serait trahir la confiance de mon maître. Je ne la trahirai pas. Je ne manquerai pas à mon devoir.

A cette déclaration qui lui enlevait sa dernière espérance, Margaï bondit tout à coup et, se mettant devant Moulinet:

— C'est par ialousie, n'est-ce pas, s'écriat-elle, que tu veux le retenir ici ?

— Par jalousie, balbutia Moulinet.

— Oui, par jalousie! Crois-tu que je ne me sois pas aperçue de ton ridicule amour?

A son tour. Moulinet recula. Il perdit toute son assurance, regarda Margaï avec

effroi, tandis que Pascoul s'était approché d'eux.

— Qu'espères-tu. reprit la jeune fille, en te vengeant de mon amant? Alors même que je ne devrais pas être sa femme, et je la serai quoi qu'on fasse, auras-tu l'idée que je pourrais être la tienne, que je deviendrais madame Moulinet ?

Et elle se mit à rire à gorge déployée, d'un rire nerveux, en laissant échapper de ses lèvres ces mots:

— Moi, madame Moulinet

Puis elle ajouta :

— Voilà à quoi se réduit ta conduite austère, serviteur fidèle. Tu convoites la fille de ton maître. Le lui as-tu dit? Moulinet ne répondit pas.

Tremblant, plié en deux, la tête basse, les yeux hagards, il écoutait en serrant convulsivement sa poitrine brillante.

Quel travail se fit en lui? Quelle voix intérieure écouta-t-il, au milieu de la tempête déchaînée dans son cœur?

Après quelques instants de silence profond, il chercha dans sa poche la clé qu'il avait jusqu'à ce moment refusée à Marga'i. Il la mit en tremblant dans la serrure, ouvrit la porte, et se tournant vers Pascoul :

— Partez, lui dit-il.

Pascoul, que cette scène avait frappé de stupeur, pressa, sans mot dire, la raain de Margaï et se dirigea vers la porte. Mais, au moment où il en franchissait le seuil, une voix se fit entendre à ses côtés et le mit dans la nécessité de reculer.

— Que faite-vous ici à cette heure, Pascoul?

Cette voix était celle du fermier.

— Trop tard! murmura douloureusement Margaï.

Les yeux de Moulinet eurent une expression indéfinissable. C'était tout à la lois de la douleur, du contentement, de la colère et de l'effroi.

Il s'avança vers Rivarot et au moment où ce dernier allait ouvrir la bouche, il lui montra, par un geste rapide, les personnes qui venaient d'entrer dans la salle en même temps que lui. Rivarot comprit.

Il se retourna vers les gens qui l'avaient suivi, et affectant une humeur joyeuse :

— Mes enfants, dit-il, ceux d'entre vous

•qui veulent réveillonner, n'ont qn'à passer ■dans la cuisine. Frédéric, il s'adressait à son neveu, Frédéric Borel, qui se trouvait au milieu d'eux, tu veilleras à ce que rien ne leur manque. Donne tes ordres connue si tu étais cliez toi. Frédéric sortit accompagné de tout le personnel de la ferme.

Resté seul avec sa femme, en présence ■des trois personnages qu'il avait surpris, Rivarot promena sur eux des regards impatients, et s'adressant à Moulinet.

— M'expliqueras-tu, enfin, ce qui signifie tout ceci? lui dit-il.

— Maître, répondit Moulinet, vous m'aviez confié la surveillance de la ferme. J'ai .surveillé et j'ai trouvé ce jeune homme enfermé ici avec votre fille.

Madame Rivarot poussa un cri, se couvrit ia figure, tandis que le fermier marchait sur Pascoul le poing levé. Mais ce dernier .arrêta le bras prêt à frapper et dit avec fermeté:

— Mes intentions étaient pures, Rivarot, je vous ai demandé votre fille en mariage, ■et je vous la demande encore.

Le calme de Pascoul, les paroles qu'il venait de prononcer parurent changer les dispositions du fermier. Il réfléchit un instant •et, s'adressant à Moulinet:

— Rejoins tes camarades, lui dit-il.

Fuis, se tournant vers Margaï:

— Quant à vous, ajouta-t-il, montez dans votre chambre. Vous devez avoir besoin de repos.

Il fut obéi. Moulinet et Marga'i sortirent. Lorsque la porte de la grande salle s'ouvrit pour les laisser passer, il s'échappa de cette pièce un flot de lumière et de bruit. Dans •celle où Pascoul était resté avec le fermier et madame Rivarot, il ne régnait qu'une pauvre clarté qui donnait à tous les visages brisés d'émotion, fatigués par la longue veillée, un air de sou0"rance qui faisait mal à voir. Rivarot reprit la parole:

— Je vous ai refusé ma fille, dit-il à Pascoul, vous êtes cependant revenu. Vous voulez l'avoir malgré moi, ne vous en prenez donc qu'à vous de ce que vous allez apiprendre. Je vais vous faire connaître le motif de mon refus.

— C'est ta fille! s'écria madame Rivarot. Elle por.te ton nom: elle est ton sang.

— Qu'importe ! oui , malheureusement, elle est ma fille; mais Pascoul veut être mon fils, et je n'ai pas le droit de lui taire notre secret.

Il s'arrêta et reprit solennellement:

— Le Dieu que j'ai reçu tout à l'heure, ce Dieu est témoin que ce que je vais dire est l'exacte vérité. Si je vous refuse ma fille, Pascoul, c'est qu'elle n'est pas digne de vous, — ni de vous ni d'aucun honnête homme.

Comme il disait ces mots, un sanglot s'échappa de sa poitrine, sanglot qui eut ua écho, car madame Rivarot versait aussi d'abondantes larmes.

— Déshonorée! s'écria Pascoul en serrant les poings. Quel est le misérable?

— Vous vous méprenez mes a paroles, répondit doucement le fermier; si ma fille n'est pas digne de vous, ce n'est pas qu'elle se soit livrée à un autre. A ce point de vue elle est pure. Pascoul respira.

— Mais son âme est pervertie; si elle n'a pas fait le mal, c'est qu'elle n'a pu le faire.

Il y eut un douloureux silence. Rivarot continua :

— C'est une triste histoire. Nous n'avoua jamais eu que cette enfant; elle ne marchait pas encore, et déjà elle charmait, tous ceux qui la voyaient; nous ne songions alors qu'à nous réjouir. Elle avait, il est vrai, un caractère difficile. A cinq ans, elle était déjà vaniteuse, coquette, hypocrite, elle mentait. Mais, je ne m'en alarmais pas autrement elle était si jeune. Cela passera, disait la mère. Elle se trompait, cela ne passa pas. Un jour, Marga'i n'avait pas encore atteint sa septième année, on vola des pommes. L'enfant d'un des valets fut accusé. Le père le roua de coups, il l'aurait tué, si on ne le lui avait arraché des mains. Margaï assista froide, impassible, muette, à ce spectacle. Je sus quelques jours plus tard que c'était elle la voleuse.

Le njalheureux Rivarot s'arrêta un moment. Pascoul l'écoutait avec le pressentiment qu'il allait apprendre des choses horribles. Quant à madame Rivarot, étendue sur sa chaise, les yeux fermés, elle paraissait immobile.

— Cette aventure, reprit Rivarot, nous ouvrit les yeux. Nous cherchâmes en vain

à découvrir à quelle influence malfaisante obéissait Margaï. Nous l'interrogeâmes, et nous acquîmes une horrible certitude: c'était d'instinct qu'elle faisait le mal. Alors il fut arrêté que nous la mettrions en pension dans un couvent, à Avignon. Trois mois plus tard, un matin, la supérieure me fit demander et m'apprit qu'elle ne pouvait plus garder ma fille. A tous les défauts que j'avais remarqués dans Margaï, la paresse était venue se joindre, mais ce n'était pas tout, elle avait toujours à la bouche des histoires qui témoignaient d'une corruption sans exemple. A plusieurs reprises, on avait surpris dans son pupitre des livres affreux qu'elle savait se procurer au dehors et introduire en fraude avec une infernale habileté; cependant c'est à peine si elle savait lire. Elle semblait ne les avoir là que pour pervertir ses compagnes. Je la ramenai ici. Elle fut étroitement surveillée, et au bout d'un an, je crus pouvoir la placer dans un autre pensionnat. Je croyais qu'elle était en partie corrigée, car, tant qu'elle avait été seule, je n'avais pas eu à me plaindre d'elle. Hélas, combien je fus détrompé, lorsque de nouveau je dus la reprendre, pour les causes qui m'avaient obligé déjà à la retirer du couvent d'Avignon. On me cita d'elle des traits odieux que je n'ose vous répéter et qui témoignaient d'une imagination malsaine. Ce qui m'exaspérait, c'était de ne pouvoir faire peser sur personne la responsabilité des ravages causés dans cette âme si jeune et qui n'avait eu que de bons exemples sous les yeux. Elle était venue au monde disposée au mal. Nous décidâmes qu'elle ne nous quitterait plus. L'institutrice de Gordes lui donnait des leçuns auxquelles la mère assistait toujours. Le curé, qui connaissait notre malheur, venait souvent. Il étudiait avec nous les progrès de la corruption morale que rien ne pouvait arrêter, bien que j'eusse essayé tour à tour de la rigueur et de la douceur. Longtemps, nous discutâmes pour savoir si Margaï ferait sa première communion. Le curé pensa que ce grand acte exercerait peut-être sur elle une heureuse influence. Le jour de la cérémonie, notre fille était admirable au milieu de ses compagnes, qu'elle dépassait en grâce et eu beauté. On

eût dit un ange. J'appris le soir, qu'au moment le plus solennel, elle avait dit à une de celles-ci : « N'avale pas ce morceau de pâte, c'est du poison. Les curés empoisonnent les hosties! »

Rivarot s'arrêta encore, comme s'il n'avait pas la force d'aller plus loin. Pascoul frissonnait d'horreur.

— Et depuis, dit-il enfin, elle n'a pas changé ?

^- Depuis, elle a grandi, elle est devenue plus belle, mais en même temps plus hyix>crite. J'aurais voulu la tenir enfermée, ne la laisser voir à personne, mais on m'aurait accusé de la maltraiter. J'ai donc fait contre mauvaise fortune bon cœur. Je la surveille et je surveille tout autour d'elle. J'ai renvoyé deux ou trois jeunes paysans auxquels elle se plaisait à tourner la tête, pour le seul plaisir d'être adulée. Dans les fêtes votives, où j'ai dû la conduire, car il m'a fallu la traiter ouvertement comme si elle était la meilleure des filles, vous l'avez vue orgueilleuse et froide, l'oreille ouverte à la flatterie; mais jamais, jamais un élan sincère n'est parti de son cœur. Je vous le répète, avec douleur mais sans colère: elle est pervertie jusqu'à la moelle des os.

Madame Rivarot, qui jusqu'à ce moment n'avais pas ouvert la bouche, se leva et s'approchant de Paseoul:

— N'avais-je pas raison, lui dit-elle, lorsque l'autre jour, je vous engageais à ne pas revenir ?

— Je ne vous ai pas accusée, madame, répondit Pascoul.

— J'ai résolu, reprit Rivarot, de ne pas la marier tant que je pourrai exercer ma volonté. Elle serait le déshonneur de son mari, et moi vivant, je ne lui laisserai pas faire un nouveau malheureux. Peut-être passerai-je pour un père original et cruel, car à tous ses prétendants, je n'ai pas dit, je ne dirai pas ce que je vous ai dit à vous: c'est elle qu'on plaindra. Peu m'importe. D'ailleursj'espère ne pas souffrir longtemps. Dans trois ans, elle serait majeure, et elle s'empresserait de secouer mon autorité.

Mais, j'ai la conviction qu'avant ce moment, Dieu m'aura rappelé à lui.

— Et moi, Eivarot, dit sa femme en se jetant à son cou, tu m'oublies '

— Non, femme, je ne t'oublie pas, car, au milieu des souflfranees que j'ai endurées, tu m'as toujours consolé et soutenu.

— Ali! plût à Dieu que la malheureuse ne fût pas née, ou qu'elle fàt morte dans «on berceau! s'écria la pauvre femme.

— Oui, c'eût été un bonheur, et je me suis souvent demandé si j'eusse été criminel d'en finir avec elle. Et cependant, malgré tout, nous l'aimons encore.

Ce cri terribla remua Pascoul jusqu'au fond de l'âme, et soudain une inspiration se fit jour dans son esprit.

— Tout n'est pas perdu, dit-il; si vous vouliez, nous la sauverions encore. Donnezla-moi. L'amour la transformera. Rivarot haussa les épaules.

— Pauvre fou! l'œuvre que vous voulez entreprendre vous tuerait. Margaï vous aime, croyez- vous, allons donc! Elle n'aimerait ni mari, ni enfants, parce qu'elle n'a aimé ni père ni mère. Ce qu'elle cherche dans le mariage, c'est sa liberté. Quel usage en ferait-elle? Maintenant, ajouta-t-il, ma confidence est terminée. Je ne vous l'ai livrée que sous secret. Vous en savez autant que moi. Partez, oubliez tout ceci: oubliez ma fille, elle ne peut pas être votre femme. Ma résolution sur ce point est inébranlable.

— Ah! vous êtes cruel, répondit le malheureux Pascoul, qui pleurait ses espérances détruites et son bonheur envolé, mon amour a résisté à vos aveux. Je l'adore toujours. Elle a pris mon cœur, et c'est pour la vie. Laissez-vous fléchir, je vous répète que je la sauverai!

— Et moi, je vous dis qu'elle vous perdrait. Est-ce qu'on redresse l'arbre lorsqu'il a grandi? Le mal est fait, il est sans remède. Vous êtes averti, ne vous y exposez pas. Je vous le répète, moi vivant, je ne tolérerai pas qu'il y ait une victime, c'est assez d'un père et d'une mère plongés dans une éternelle douleur.

Ce cruel entretien était terminé.

Dans la pièce voisine, les cris et les rires avaient cessé. Rivarot ouvrit la porte du jardin. Le ciel devenait plus clair, les étoi-

les pâlissaient à moitié voilées par des nuages gris.

— Partez, Pascoul, dit alors le fermier, et croyez-moi, ne revenez plus. Cette maison ne vous porterait pas bonheur.

— Ah! que je suis malheureux! s'écria le jeune homme.

Et pâle, éperdu, désespéré, bouleversé par tant d'émotions, il s'élança dans la campagne sans savoir de quel côté il dirigeait ses pas.

Pascoul marchait dans la campagne dé-' serte et désolée, chancelant comme un homme ivre sous le poids de l'amoureuse folie qu'il portait dans la tête et du désespoir qu'il avait dans lé cœur.

Son manteau flottait autour de lui, efe pour calmer le feu qui brûlait son front, il allait tête nue, insensible au froid, au vent, à la neige qui, tout à coup, s'était mise à tomber au moment où il sortait de la maison de Rivarot.

Autour de lui, les arbres dépouillés de leurs feuilles craquaient avec mille bruits qu'il n'entendait pas. Tout était ombre et silence dans ces champs que le jour n'éclairait pas encore : image de son âme, d'où la lumière s'était retirée.

Les pensées les plus diverses se présentaient à son esprit, et sans qu'il fût capable de s'arrêter à aucune d'elles Tantôt il s'avouait que Margaï était une créature dangereuse et qu'il fallait l'oublier; tantôt, au contraire, il se disait que Rivarot avait exagéré et pris pour des vices sans remède ce qui n'était que l'exubérance d'une âme ardente, comprimée dans ses aspirations.

Ce cri que lui-même avait poussé : « Je la sauverai, » retentissait toujours à ses oreilles, et résumait la seule de ses espérances qui eût résisté aux révélations qu'il venait d'entendre. Mais parfois cette espérance elle-même faiblissait à mesure que les traits odieux cités par Rivarot se présentaient à son imagination. Alors, il en voulait au fermier de lui avoir fait de si terribles confidences. Il s'en voulait à lui-même de les avoir provoquées. Il se trouvait là-

SEMAINE LITTÉRAIRE

ehe de garder intact et debout dans son cœur la statue désormais souillée.

— Je l'en arracherai, se disait- il, et je la briserai sous mes pieds.

Cette résolution était à peine arrêtée que l'amour reprenait ses droits et le livrait désarmé, vaincu, à la passion dévorante par laquelle il était envahi.

Il reculait d'épouvante lorsqu'à certains moments, il devenait évident pour lui que tout le mal qu'on lui avait dit de Margaï la lui rendait plus séduisante. De même que le gouffre attire, de même la femme charmeresse dont il avait touché du doigt l'ignominie, lui semblait plus belle parée de ses vices qu'elle l'eût été parée de sa seule vertu. La bête que tout homme renferme en lui trouvait sou compte dans la possession d'une créature pervertie. Ft cette effroyable sensation qui lui révélait à lui-même sa propre faiblesse, portait avec elle une amère volupté qu'il savourait comme un fruit délicieu.x.

Ainsi bailoté d'un parti à un autre, tantôt voulant tout rompre, tantôt voulant s'enfoncer plus avant dans le bourbier dont il croyait désormais connaître la profondeur, il sentait dans son âme d'épouvantables déchirements.

Il marchait sans but, sans savoir où il allait, ovi il était, ce qu'il voulait.

Il alla longtemps ainsi, et lorsqu'à bout de forces, il s'arrêta, il reconnut qu'il avait, en quittant la Bastide-Neuve, traversé Gordes, passé devant sa maison sans l'apercevoir et qu'il était arrivé au hameau de Fontbiauche.

La neige tombait toujours et le jour commençait à paraître, à travers les flocons épais qui blanchissaient l'horizon. Pascoul avait froid, ses dents claquaient; l'humidité l'avait pénétré. Il se secoua comme un chien mouillé et marcha vers une masure petite, enfumée, située au milieu d'un pré sans clôture. Il frappa deux coups à la porte vermoulue et mal jointe.

— Qui va là ? demanda de l'intérieur une voix en colère.

— C'est moi, Pascoul, ouvrez vite, la Valbray, je meurs de froid,

La voix de la Valbray se radoucit.

— On y va, dit-elle.

Pascoul n'attendit pas longtemps. La porte s'ouvrit et la Valbray, tenant à la main une chandelle fichée dans une bouteille, qu'elle éleva au-dessus de sa tête pour voir la figure de son visiteur, l'engagea à entrer dans sa demeure.

C'était un intérieur d'un aspect misérable et repoussant.

Trois chaises boiteuses et dépaillées, un grabat couvert de vêtements sales et poissés, une table noire de crasse en formaient l'ameublement. Sur la cheminée, il y avait des tasses ébréchées, des assiettes en piteux état, un morceau de pain durci. Les murs étaient horribles et ce qui ne l'était pas moins, c'étaient les gravures obscènes qu'on y avait attachées. Rien de plus sinistre que cette chambre au milieu des champs dans laquelle le vent pénétrait par les vitres brisées et mal réparées à l'aide de bandes de papier. On eût dit la maison du crime.

Dès que Pascoul fut entré, la Valbray referma la porte, s'avança vers la cheminée, s'accroupit devant le foyer et ranima la braise couverte de cendre qui y restait encore, puis elle y posa un sarment qui netarda pas à s'enflammer.

— Tuas froid, mon garçon, dit-elle en soufflant sur le feu, je le comprends sans peine. Il fait une nuit diabolique. Pour m'occuper de tes affaires, j'ai accompagné les gens de la Bastide-Neuve à la messe de minuit et, en revenant, j'ai cru que je gèlerais sur place. Je m'endormais lorsque tu as frappé. Que diable veux-tu à cette heure? Sais-tu que si j'étais plus jeune, ta visite ferait jaser.

Et elle se mit à rire, tout en plaçant sur la table le morceau de pain durci qui était sur la cheminée, un peu de fromage et quelques doigts de vin qui restaient au fond d'un verre couvert d'un papier.

— Si tu as froid, réchauffe-toi ; si tu as faim, mange et dis-moi ce qui t'amène.

Pascoul ne répondait pas, il regardait avec étonnement cette étrange vieille, dont la taille était encore droite, mais que l'âge avait marquée cruellement.

Surprise au lit, elle était à peine vêtue. Ses jambes sortaient nues d'un jupon sans couleur et dont l'étoffe était déchirée en tant d'endroits qu'on eût dit une bordure d«

LA VfîNUS DE GORDES.

^ranges. Sa poitrine et ses bras décharnés, mal caches sous une ample chemise de toile ronsse, se laissaient voir comme s'ils eussent encore pu exercer quelque séduction. Elle s'aperçut de l'attention dont elle était l'objet. Une légère rougeur colora ses joues. Ce n'était pas de la pudeur, mais le dépit de n'être plus belle et de s'être montrée, sans le vouloir, dans toute son horreur. Elle attacha sur Pascoul un étrange regard.

— Tu m'examines et tu me trouves laide, n'est-ce pas ? dit-elle en jetant un mauvais châle autour de son cou. Mais, il y a vingt ans, tu ne m'eusses pas regardée impunément. J'étais belle encore, aussi belle que ta Margaï.

— Je le sais, répondit Pascoul; ou me l'a dit.

— Il y en a d'autres qui le savent, et j'en ai va plus d'un, aussi jeunes et aussi élégants que toi, se rouler à mes pieds.

Elle eut un méchant sourire, regarda de nouveau le jeune homme, tandis que son visage prenait une expression lascive et hideuse, et poussant un soupir de regret elle ajouta :

— Mais il y a longtemps de cela. Tout a passé. Bien attrapés ceux qui n'en ont pas voulu.

Et elle tomba dans des réflexions profondes, dont l'objet devait la préoccuper vivement, car son front se rida plusieurs fois.

Peut-être sa vie toute entière repassaitelle devant ses yeux, depuis sa naissance survenue soixante ans avant, et qui avait comblé de joie les braves cultivateurs dont elle était la fille, jusqu'à cette heure où, n'inspirant que mépris ou pitié, elle finissait dans la misère les derniers jours d'une existence qui eût pu être honorable si elle l'avait voulu.

Peut-être se revoyait-elle élégante et belle, lorsqu'à vingt ans elle entra dans la maison de son mari, un honnête homme qu'elle abandonna quelquas mois plus tard, pour suivre de village en village un saltimbanque infâme dont elle s'était afifolée, qui la battit et la délaissa après l'avoir ruinée.

Peut être se revoyait-elle au lendemain de ce lâche abaadon qui vengeait son mari, mort de désespoir, se traînant sur les rou.

tes, misérable et meurtrie; revenant au village et placée dans la nécessité de se réhabiliter par le travail; refusant de s'y met» tre; préférant vivre du prix d'un perpétuel déshonneur; séduisant les jeunes hommes, portant le désespoir dans les familles d'oii ses charmes maudits arrachaient tantôt le fils et quelquefois le père, jusqu'au jour où la vieillesse avait arrêté ses débordements. Telle on eflct avait été sa triste vie.

Pascoul ne connaissait qu'imparfaitement le passé de la Valbray. Partageant l'idée la plus réi)andue autour de lui, il voyait en elle une vieille pécheresse, misérable et repentie, à laquelle il fallait pardonner beaucoup. Abîme insondable de mauvaises passions, l'âme de la Valbray lui était inconnue. Il n'éprouvait qu'indulgence et sympathie pour cette mendiante à laquelle il avait fait quelque bien, toujours accepté avec reconnaissance et qui se plaisait à favoriser ses jeunes amours. Aussi, lorsqu'il était -«orti de la ferme de la Bastide-Neuve, épouvanté par les confidences de Rivarot, tout naturellement ses pas l'avaient porté vers la maison de la Valbray.

On a vu quel accueil elle lui avait fait. Ils étaient assis en face l'un de l'autre, silencieux : elle livrée à ses réflexions, lui, la regardant et pensant à tous les événements de cette nuit funeste.

— Pascoul, lui dit-elle en mettant fin au long silence qui avait régné dans la cabane, je t'ai déjà demandé ce qui t'amèue. Me le diras -tu ?

— A mon visage, ne le devinez-vous pas, la Valbray ? demanda-t-il.

— A ton visage. Attends donc. Mais il n'est pas gai; il y a des larmes dans tes yeux. Donne-moi la main. Tu as la fièvre. C'est l'entrevue de cette nuit ?

— Oui, c'est l'entrevue de cette nuit, et surtout les événements qui l'ont suivie.

Et, brièvement, il raconta à la Valbray tout ce que le lecteur connaît déjà, en passant toutetois discrètement sur les confidences que Rivarot lui avait faites.

— En résumé, dit enfin la Valbray, on te la refuse. Que coraptes-tu faire ?

— Je ne sais, je n'ai plus d'espérance.

— Ah ! vraiment, tu désespères pour bien

SEMAINE LITTÉRAIRE

peu. Ce qui te reste à faire n'est pas dilHcile à trouver. Enlève -la.

Et comme Paecoul témoignait par un ^este sa répugnance pour un semblable moyen :

— Elle ne sera ta femme, continua la Valbray, que si tu as recours à un parti violent, sinon le père te la refusera toujours. Laisse-là tes sots scrupules. Margaï m'a (lit : si mon père persiste dans son refus, Pascoul saura ra'arracher à ces lieux maudits.

— Margaï vous a dit ces paroles ? s'écria-t-il, elle les a dites ?

— Je le jure, répondit gravement la Valbray. D'ailleurs, ajouta-t elle, tu ne seras pas le premier qui ait ainsi forcé une volonté tyrannique.

En voyant l'effet qu'elle venait de produire, elle se leva, laissant le malheureux en proie à une hésitation qui le torturait, accroupi devant le feu et la tête dans ses mains.

Le jour était tout à fait venu.

Elle marcha jusqu'à la porte, l'ouvrit et aspira quelques bouflées d'air pur. Devant la maison passaient des paysans en habits de fête, car c'était le jour de la Noël. Mais personne ne s'arrêta pour lui souhaiter une bonne journée.

Elle resta ainsi sur le seuil de sa porte pendant quelques instants. Puis elle revint vers Pascoul, et, lui mettant la main sur l'épaule :

— Es-tu décidé ? lui dit-elle.

Pascoul se leva.

— Oui, si vous me répondez du consentement de Margaï.

— J'en réponds.

— Alors chargez-vous de la prévenir. Je cours faire les préparatifs.

— Je me chargerai de tout si cela te convient, mais cela te coûtera beaucoup d'argent.

— Je payerai ce qu'il faudra.

La Valbray réfléchit un moment.

— Trouve-toi ce soir, à dix heures, dans les alentours de la ferme de Rivarot. J'y serai moi-même avec une voiture et des chevaux, Margaï sera prévenue.

Ils se séparèrent sur ces mots; Pascoul

pour retourner chez lui, et la Valbray pour se rendre à la Bastide-Neuve.

Dans le soir de cette journée, la ferme de Rivarot était loin d'offrir son animation accoutumée, les valets ayant reçu congé, à cause de la fête. Après le dernier repas, les maîtres rentrèrent dans leurs chambres.

Moulinet fit, suivant son habitude, le tour de la maison, lâcha les chiens, et s'étant assuré que tout était en sûreté, il regagna son gîte, situé au-dessus des écuries.

Margaï ne s'était pas couchée; à dix heures, une petite pierre fut lancée contre ses vitres. Ce signal la trouva prête. Vêtue d'une robe sombre, enveloppée dans sa mante, elle ouvrit doucement la croisée, et malgré l'obscurité, put constater qu'une échelle avait été placée là pour favoriser sa fuite. Elle en descendit satis bruit les échelons et se trouva dans les bras de Pascoul.

— C'est toi, mon bien-aimé, lui dit-elle, en le serrant contre sa poitrine.

— Ce que nous faisons là est bien mal, répondit-t-il tristement; mais la faute n'en est point à noQS. Elle retombe sur ceux qui n'ont pas voulu nous unir. Cependant si ta devais regretter cette heure, remonte, Margaï, je ne t'en voudrais pas.

— Je t'aime, murmura-t-elle à son oreille. Il l'entraîna loin de la maison.

A cent mètres, ils rencontrèrent la Valbray. D'un signe, elle leur montra une voiture attelée de deux chevaux, à la tête desquels se tenait un homme que les amants ne reconnurent pas. Ils s'installèrent dans cette mauvaise carriole: Pascoul prit les rênes, et ay^nt mis de l'argent dans les mains de la Valbray, il toucha du fouet les chevaux qui partirent sans bruit Une maia prudente avait enveloppé leurs pieds dans des linges humides.

— Bon voyage, dit la Valbray.

Et se retournant vers son compagnon, elle lui remit la moitié de la somme qu'elle avait reçue.

— Merci, la vieille, dit-il, et tout en riant il ajouta:

— Je me serais bien passé d'argent, si j'avais enlevé cette belle fille pour mou compte.

— C'est du gibier qui n'est pas fait pour toi, Furbice.

— Bah! que sait-on! répondit celai que la Yalbray avait appelé Furbice.

La carriole ronla vers Avignon. A la ferme tout le monde dormait, et c'est le lendemain seulement, à huit heures, que Rivarot et sa femme connurent toute l'étendue du malheur qui venait de les frapper.

— La malheureuse! s'écria Rivarot, elle ne nous avait donc pas assez torturés. Il était écrit qu'elle devait nous abreuver de cette dernière honte.

— C'est ce Pascoul qui lui aura tourné la tête, dit madame Rivarot.

Le fermier fit un geste négatif.

— Non, non; c'est plutôt elle qui aura tourné la tête de ce pauvre imbécile. Je l'avais bien prévu cependant. C'est elle qui nous vengera de lui. Mais , qui le vengera, lui?

— Dieu, répondit solennellement madame Rivarot, et en même temps, elle embrassa son mari, dans les yeux duquel elle venait de voir une larme de désespoir.

— Je ne ferai aucune démarche pour retrouver les fugitifs, notre fille est morte.

Ce fut le dernier mot du fermier sur cet événement. Ni lui, ni sa femme n'en parlèrent plus. Cette triste aventure resta secrète. Moulinet et trois de ses camarades furent seuls à la connaître. Ils eurent la délicatesse de ne pas l'ébruiter. Dans Gordes on ne s'aperçut pas de la disparition de Margaï. A ceux qui la remarquèrent, on parla de voyage. L'honneur de la maison Rivarot fut ainsi sauvé.

Mais la blessure que les pauvres gens avaient reçue était profonde. Ils restèrent quinze jours sans nouvelles ; pendant tout ce temps, ils s'efiorcèrent de paraître calmes l'un à l'autre. C'était à qui ferait le mieux parade de son insensibilité. Mais dès qu'ils se quittaient ils fondaient en larmes.

Dans les premiers jours de janvier on reçut une lettre de Margaï. Elle était datée de Toulon :

« Nous reviendrons, disait-elle, si vous consentez à notre mariage. »

Rivarot répondit:

« J'y consens, revenez. »

Ils revinrent après une course fiévreuse,, pendant laquelle ils n'avaient joui qu'à moitié de la joie de s'appartenir, constamment troublés dans l'isolement de leur amour,. Margaï, par la crainte d'être poursuivie,. Pascoul par le douloureux regret de voir s'ouvrir ainsi sa vie conjugale qu'il avait rêvée pure et honorée. D'Avignon, ils étaient allées à Marseille; de Marseille à Toulon. Ce fut là qu'en visitant l'arsenal ils rencontrèrent un forçat dont le visage doux et digne ne révélait rien de criminel.

— Qii'a-t-ii ftiit? demanda Margaï au gardien qui les guidait.

— Il a tué sa fille qui s'était enfuie avec u» jeune homme.

A cette réponse, Margaï frissonna comme si elle eût été soudainement envahie par un froid glacial, et Pascoul fut obligé de la soutenir. Le même jour elle écrivit à son père le billet auquel il avait répondu par son consentement.

Margaï arriva à la ferme dix-sept jour» après son départ. Moulinet était allé l'attendre à Avignon et Pascoul rentra à Gordes, de son côté; on put croire que Margaï ainsi qu'on l'avait dit, revenait de passer quelque temps chez une parente de sa mère.

On ne lui adressa pas de reproches: elle ne lut l'objet d'aucune^parole sévère, on ne fit pas même allusion à ce qui s'était passé.

Rivarot semblait armé d'une cuirasse d'impassibilité, sa femme s'efforçait de l'imiter.

Le lendemain le fermier fit appeler Pascoul, et, l'ayant pris à part.

— La dot et le trousseau de Margaï sont prêts. Quant à la femme, elle vous appartient déjà: à quand à la noce?

— Fixez vous-même, répondit pileusement l'ascoul.

- Dans un mois, cela vous va-t-il ? Nou» sauverons ainsi toutes les apparences. Car il faut songer à l'honueur de la maison que vous allez fonder.

— Vous êtes le maître. Puisque ce délai vous paraît nécessaire, le mariage aura lieu dans un mois-

SEMAI n:e littéraire

— J'espère que jusque-là, ma fille et vous respecterez ma maison, ajouta Rivarot.

— Rivarot ! s'écria Pascoul les yeux pleins de larmes. Je ue mérite pas que vous me parliez ainsi!

— Je ne vous fais aucun reproche, répondit froidement le fermier. Vous avez voulu épouser ma fille malgré moi. Vous l'avez enlevée. De loin vous m'avez imposé des conditions et je les subis sans me plaindre. Il n'en serait plus ainsi si vous aviez le malheur d'oublier dans ma maison que ma fille n'est point encore votre femme.

Pascoul cacha son visage dans ses mains tremblantes. Toute cette scène le navrait, car il était honnête , généreux ; il n'avait qu'à se reprocher d'avoir été faible devant l'éblouissante beauté de Margaï.

Enfin la noce eut lieu. A voir la joie qui régna dans la ferme ce jour-là, personne B'aurait deviné qu'un drame douloureux avait précédé et préparé cette fête de famille.

Tandis qu'un splendide festin réunissait tous les invités dans la plus grande salle de la ferme, les pauvres de Gordes vinrent s'asseoir dans la cuisine autour d'une autre table et eurent leur part des largesses qui furent faites. La Valbray était au milieu d'eux.

Rivarot et sa femme, bien qu'agités par de sinistres pressentiments, n'en laissèrent rien paraître. Ou remarqua seulement que le fermier était très pâle. Mais son visage fut constamment souriant, et lorsque Pascoul et Margaï se levèrent pour [)artir, il voulut les accompagner jusqu'à la porte de la ferme. Sa femme le suivit.

C'est ainsi qu'un moment ils se trouvèrent tous les quatre séparés de leurs convives.

— Mon père, dit alors Pascoul d'une voix émue, j'emmène votre fille, je m'eflbrcerai de la rendre heureuse, et si veus avez eu à vous plaindre d'elle, je jure de la rendre digne de vous.

Rivarot ne répondit pas; sa femme pleurait.

— Mon père, reprit Pascoul, ne bénirezvous pas vos enfants?

Et prenant Margaï par la main, il se mit à genoux, en obligeant sa femme à en faire autant.

Madame Rivarot regardait son mari avec anxiété et en suppliant. Sa bouche ne s'ouvrit pas, mais elle semblait dire: « Sois clément, pardonne. )) Rivarot fut vaincu. Il étendit les bras. Mais, au moment où, de ses lèvres, des paroles de pardon allaient peut-être sortir, on le vit chanceler, porter la main à son front, pousser un soupir étouffé et s'affaisser lourdement, inerte, les yeux à moitié fermés, défiguré.

Madame Rivarot poussa un cri terril^le.

Pascoul s'élança vers lui, tandis que Margaï demandait du secours.

Ou accourut , on l'entoura , on essaya de lui rendre connaissance. Tous les soins furent vains. Un flot de sang, en se portant au cerveau, l'avait tué.

Tels furent les événements qui se passèrent à la ferme de la Bastide-Neuve, durant les premières semaines qui suivirent la Noël de 1650.

Là se termine le prologue de cette histoire qui, nous le répétons, est vraie dans ses moindres détails. Par un sentiment de convenance, nous avons seulement changé les véritables noms des personnages; mais déjà on les connaît et on se les redit. Ce n'est pas notre faute si la Gaze'-te des Tribunaux les a autrefois publiés.

Deux années s'étaient écoulées depuis les événements racontés dans les chapitres précédents. La physionomie sous laquelle le lecteur connaît la ferme de la Bastide- Neuve ne s'était pas modifiée. C'était toujours la môme activité qu'autrefois. Rica n'était changé, sinon les maîtres.

Rivarot mort, sa femme désespérée ne lui avait survécu que trois mois, Pascoul et Margaï avaieii t alors quitté leur maisonnette de Gordes pour venir kabiter la demeure où Rivarot et sa femme s'étaient aimés. Margaï vivait là maintenant avec son mari.

Libre, maîtresse absolue, elle s'était créé une existence luxueuse e<^ coquette qui, d'ailleurs, n'était point un cadre trop riche pour son éclatante et souveraine beauté.

Moulinet travaillait toujours pour la ferme.

Il avait voulu changer de pays, lorsque Pascoul était venu s'y fixer. Il croyait avoir tout à redouter du nouveau maître. Il se rappelait la fatale nuit de Noël dont le lecteur connaît les dramatiques péripéties. Il nourrissait encore, au fond de son cœur, ce malheureux amour pour Margai dont elle lui avait si brutalement révélé l'existence et démonLré la folie. Il pense qu'Userait sage de partir.

— Restez, lui dit Pascoirt. De ce qui s'est passé, il ne sera jamais question entre nous. Je ne vous en veux pas d'avoir accompli votre devoir. Quant au reste, Margaï l'a oublié. J'ai fait comme elle.

Moulinet resta, décidé à servir Pascoul aussi loyalement qu'il avait servi Rivarot. Il se tint parole, et son nouveau maître ne tarda pas à lui accorder sa confiance.

Tels étaient les changements survenus à la Bastide-Neuve, en deux années.

Il y en avait peut-être d'autres, mais ils étaient d'une nature plus intime, la suite de ce récit les fera connaître au lecteur.

C'était au mois de septembre, vers le soir.

Aux champs, pendant les beaux jours, il n'est pas d'heure plus charmante que cette heure indécise et crépusculaire qui précède la nuit. Tout est poésie ; tout est mystère. Les prés se couvrent d'une brume blanche et transparente qui laisse voir les arbres comme à travers un prisme de cristal. Les étoiles, encore un peu pâles, commencent à se montrer, dans l'herbe le grillon chante; dans les rochers, en haut des vieux murs, les oiseaux de nuit font entendre leurs cris plaintifs. Les paysans rentrent au logis en fredonnant quelque vieux refraiu. Tout semble dire que la nature et les hommes vont se livrer au repos.

Tel est l'aspect qu'offrait la gorge ravinée dans laquelle est situé Gordes. Le soir dont nous parlons, le soleil venait de se

coucher derrière les collines du Lubéron, ce premier contrefort des Alpes. Les valets de la Bastide Neuve rentraient à la ferme. Dans la grande cour, les mules étaient rangées autour de l'abreuvoir; les servantes chassaient vers les poulaillers la population de la basse-cour; un jeune pâtre ramenait de la montagne les brebis et les chèvres.

Pascoul était assis sur un banc devant le portail de la ferme.

Personne n'eût pu reconnaître, dans cet homme au teint hâve, aux joues creuses, aux yeux cernés, le Pascoul frais et vigoureux qui, deux ans avant, faisait rêver la Valbray.

Sortait-il de quelque longue maladie? Non. Aucun médecin n'avait été appelé à la Bastide Neuve. Souffrait-il d'une de ces maladies organiques dont la science ne peut avoir raison? Ce n'était pas probable, car il eût été impossible de trouver chez lui aucune lésion des principaux organes, aucune altération intérieure.

Il était simplement fatigué, énervé, épuisé, au delà de toute limite. La sève qui donne la vie au corps humain semblait tarie dans le sien.

Comment une telle métamorphose s'était elle opérée en si peu de temps?

La nature ne livre pas ainsi ses secrets. Peut-être avait-il aimé Margaï avec trop de passion.

Ce qu'on peut dire, c'est que le mal qui consumait Pascoul n'était pas sans douceur; il y puisait une exaltation fiévreuse au milieu de laquelle il se sentait heureux de vivre, et qui absorbait sa vie.

S'il parlait à Margaï de son amour toujours aussi violent qu'au premier jour, il s'exprimait avec une éloquence infinie.

Ses baisers , comrje ses paroles, avaient l'ardeur du feu, et il semblait se complaire dans sa fatigue, son malaise et son épuisement encore tout imprégné de chers souvenirs.

Mais il ne pouvait rien sortir de bon de cet amour déréglé, malsain, qui ne vivait plus que d'excitations, et qui avait peu à peu détruit une santé autrefois florissante: au bout de deux années de mariage, Pascoul n'avait pas encore d'enfant, et à voir

son étiolement et sa décrépitude précoces , on devait désespérer qu'il en eût jamais.

Lorsqu'il approfondissait ces choses, malgré lui, il ressentait une impression qui allait jusqu'à la terreur.

Mais il les approfondissait peu, parce qu'il aimait passionnément, et que Margaï était l'unique objet de seb pensées.

Son imagination, toujours surexcitée, se la représentait sans cesse, et si elle ne se trouvait pas auprès de lui , il lui semblait encore doux d'être seul, afin de pouvoir rêver d'elle.

C'est ce qu'il faisait ce soir-là, pendant qu'assis devant la ferme, l'œil perdu dans l'horizon, il attendait sa femme.

Tout à coup un individu parut à ses côtés.

C'était un jeune homme. Il n'avait pas trente ans. D'une taille peu élevée, il portait sur ses épaules larges et trapues, sur Bon cou puissant, une tête expressive, couverte de cheveux blonds tout frisés. 11 avait le front large et carré , et le nez vigoureusement dessnié; les lèvres rouges et fortes, les yeux ronds et blonds, la barbe épaisse et solidement plantée. Cet ensemble semblait dénoter une grande énergie de caractère et une sorte de vigueur athlétique.

Frais, leste, pimijant, un cigare à la bouche, il s'approcha de Pascoul et lui tendit la main en lui souhaitant le bonsoir.

— Ah! c'est vous, Furbice, répondit languissamment Pascoul, tiré tout à coup de ses réflexions. Que souhaitez-vous?

— Ne m'avez-vous pas fait demander , monsieur Pascoul? répliqua Furbice.

Pascoul réfléchit.

— Oui, sans doute, je me rappelle à présent. Il s'agit de me vendre une couple de belles mules de labour. Il faudra voir Moulinet. C'est lui que cette atlaire concerne.

— Je verrai Moulinet et je tâcherai de vous contenter.

Alors le maquignon interrogea Pascoul sur l'état de sa santé, avec la bonhomie intéressée du marchand qui cherche à plaire à son client.

— Je vous trouve un peu affaibli, mousieur, lui dit-il. A votre place, je consulterais les médecins.

— Je ne me sens pas faible, cependant, dit à son tour Pascoul. Je suis plein de forces.

Et, en prononçant ces paroles, il se leva et se mit à marcher, afin de prouver à Furbice qu'il avait la pleine jouissance de tous ses membres.

Le maquignon marcha à ses côtés, tout en parlant sur le môme sujet et en lui donnant des conseils sur un régime à suivre.

Il était environ huit heures.

La nuit était tout à fait venue. Mais la lune permettait de voir comme en plein jour.

A ce moment, une des croisées du premier étage de la ferme s'ouvrit, et une blanche vision apparut: c'était Marga'i. Une gaze légère recouvrait ses bras et ses épaules, et permettait d'en admirer les fermes contours. Une pointe en laine blanche coquettement arrangée couvrait ses beaux cheveux.

Il était impossible de rêver rien de plus admirable (jue cette créature, posée là, dans les voiles, comme un rêve.

Marga'i n'avait alors guère plus de vingt ans. Sa beauté était dans tout son éclatj plus complète, plus finie qu'à l'époque de son mariage. Les yeux semblaient plus grands, le teint du visage plus reposé, les ehairs s'étaient couvertes d'un reflet doré qui avait le soir un incomparable rayonnement.

Plus que jamais , Marga'i méritait de porter le nom de la Déesse des Amours.

Elle resta quelques instants à suivre du regard Pascoul et Furbice qui marchaient toujours lentement et en tournant le dos à la ferme.

Le premier s'appuyait sur son bâton, semblant traîner avec peine son corps amaigri. Le second, au contraire, bien pris, carré des épaules, marchait d'un pas ferme et sûr.

Jamais, la force et la faiblesse personnifiées dans deux hommes, n'étaient mieux apparues avec tous leurs contrastes.

Marga'i ne put s'empêcher d'en (aire la remarque à part elle, tandis qu'un étrange sourire passa sur ses lèvres et dans ses yeux.

Lorsqu'elle vit que les deux promeneurs

allaient revenir vers la ferme, elle quitta sa place, ferma la croisée et descendit pour les rejoindre.

Furbice venait rarement chez Pascoul. Il connaissait Margaï pour l'avoir rencontrée dans le village, mais jamais il ne s'était trouvé auprès d'elle. On peut donc comprendre quelle impression il ressentit, lorsqu'il la vit s'avancer, belle, flère, et très élégante.

— Yoici ma femme, dit Pascoul dont le visage raj'onna et donc le corps parut se redresser.

Il fit quelques pas en avant à la rencontre de Margaï; Furbice s'arrêta, et, par un mouvement dont le premier fut involontaire, il boutonna sa jaquette d'une main, tandis que de l'autre il se découvrait.

— C'est Furbice, mon marchand de chevaux, dit Pascoul à sa femme.

— Si vous avez à causer avec mon mrri, monsieur Furbice, il faut souper avec nous.

A cette invitation formulée par une voix mélodieuse, dans la bouche d'une femme aussi belle, Furbice fut tout à fait ébloui, et c'est à peine s'il put répondre qu'il n'avait plus affaire qu'à Moulinet.

— Peu importe. Ma femme a eu une idée parfaite, dit Pascoul. Soupez avec nous, vous verrez Moulinet dans la soirée.

Furbice accepta. On entra dans la ferme.

Le couvert était mis dans une salle à manger, comme on en voit guère dans les villages. Le voyage qu'elle avait fait à Marseille avec Pascoul, avant son mariage, avait développé chez Margaï le goût du luxe et du comfort, et, depuis qu'elle était maîtresse dans la maison, l'appartement des maîtres s'était transformé si complètement, que la Bastide Neuve, par ce côté du moins, n'avait d'une ferme que le nom.

A l'aspect d'une jolie lampe suspendue sur la table, recouverte de linge blanc et d'une belle argenterie; à la vue de deux buffets de bois noir sculpté qui étaient à la Bastide Neuve depuis un demi siècle, Furbice se crut dans un château. La grâce exquise de Margaï n'était pas faite pour dissiper son illusion.

— Etes-vous marié, monsieur Furbice ?

lui dit-elle durant le souper.

— Oui, madame.

— Vous avez peut-être des enfants ?

— Deux, oui, madame.

Il ftillut ainsi lui arracher tous les mots.

C'est qu'il était étrangement tiraillé entre deux sentiments bien contraires. D'une part, il comparait sa femme, qui n'était qu'une paysanne; sa maison, qui n'était qu'une maison de paysan; sa fortune, qui donnait à peine la médiocrité, à la fortune, à la maison, à la femme de Pascoul.

Et alors, il enviait le sort de cet homme.

Mais lorsqu'il mettait en parallèle sa sauté vigoureuse, son robuste appétit, sa force herculéenne, avec la force, l'appélit, la santé de Pascoul, il sentait qu'il était moins à plaindre, et ses désirs se résumaient ainsi :

a Avoir ce que j'ai et avoir ce qu'il a ! »

Pendant ce temps, Margaï l'examinait avec attention et plusieurs fois leurs yeux se rencontrèrent.

Il partit après le souper, et Moulinet, qui l'avait aUendu à la porte de la salle à manger, s'offrit à raccompagner, afin de pouvoir causer avec lui de l'affaire pour laquelle le maquignon était venu à la ferme.

— M'aimes-tu, mon ange? dit Pascoul à sa femme, lorsqu'ils lurent seuls. Tu es toute triste.

A cette question, qui la surprit dans des réflexions dont Furbice était l'objet, Margaï regarda son mari.

— Si je t'aime, lui dit-elle; ne le sais-tu pasî

Il quitta sa place, et vint s'agenouiller auprès d'elle.

— Relève-toi, Pascoul, quelqu'un peut entrer.

— Un baiser, alors.

— Non, pas ici.

Un seul, je t'en prie.

Elle l'embrassa rapidement, fiévreuse, impatientée et, comme il s'étonnait de cet*.e froideur :

—Je veux que tu te ménages, lui dit-elle presque en colère et à voix basse, en le regardant dans le blanc des yeux.

Il se releva avec peine.

— Pourquoi me parles-tu ainsi? deiaaa>

SEMAINE LITTÉRAIRE

da-t-il tristement. C'est la première fois que cela t'arrive.

— Je te vois si faible.

— Faible, moi, allons donc. Mais je suis très fort, fort comme Furbice, ajouta-t-ilen souriant.

— Oh! je crois que tu te vantes, dit Margaï en le regardant.

Puis elle ouvrit la porte, appela une servante, donna un ordre et sortit.

Elle monta dans sa chambre, et là, seule, debout devant sa glace, qui lui renvoyait 6on image, elle se dit froidement:

— Décidément ce Furbice me plaît.

En quittant la ferme de la Bastide-Neuve, Furbice retourna chez lui. 11 habitait au hameau de Fontblanche, de l'autre côté de Gordes.

Fontblanche n'a que huit ou dix maisons, à supposer encore qu'on veuille qualifier ainsi la masure habitée par la Valbray, et dans la quelle nous avons introduit déjà nos lecteurs. Une d'elles appartenait à Furbice. Elle avait été construite dans les dépendances d'un château que les paysans brûlèrent pendant la Terreur.

Cette maison était d'apparence sombre.

Ses murs étaient épais et noircis par le temps, ses fenêtres d'inégale grandeur, celles du rez-de-chaussée, carrées, celle du premier étage en œil-de-bœuf. Une grande enseigne surmontait la porte. On y lisait ces mots :

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