‹ La Vénus de GordesChapitre 2 sur 15 · FURBICE, MARCHAND DE CHEVAUX · texte numérisé non relu

FURBICE, MARCHAND DE CHEVAUX

Derrière la maison, il y avait une écurie, et, au delà de cette écurie, un grand pré clos de planches, dans lequel on lâchait les bêtes, lorsqu'on voulait leur taire brouter l'herbe fraîche.

Le commerce de Furbice consistait principalement à recevoir en dépôt des chevaux, des mules, des ânes, et à les vendre pour le compte des propriétaires, en prélevant une commission sur le prix de la vente. A Apt, à Avignon, à Carpentras, il y a des marchés plusieurs fois dans le mois. C'est dans ces villes que Furbice conduisait ses

pensionnaires et qu'il en prenait de nouveaux. Faute d'argent, il ne pouvait étendre son commerce autant qu'il l'aurait souhaité, et c'était un de ses chagrins de n'être pas assez riche pour se livrer à des achats pour son propre compte.

Néanmoins ses opérations, telles qu'il les pratiquait, ne laissaient pas que d'être lucratives. Leur produit eût suffit à assurer le sort de sa lerame et de ses deux enfants, s'il avait voulu gérer ses affaires avec un peu d'ordre. Mais, il était joueur, il aimait à boire. En général, les jours de marché, il ne rentrait pas le soir, ou s'il rentrait, ce n'était qu'à moitié ivre et les poches considérablement allégées par les pertes qu'il avait faites en jouant contre d'autres maquignons plus habiles ou plus heureux que lui.

Sa femme méritait un meilleur mari. C'était une petite créature, d'une santé un peu faible, mais pleine de cœur, aimante, dévouée et suffisamment jolie. On ne l'entendait jamais se plaindre, et souvent ses voisines disaient :

— Il faut que Brigitte Furbice ait une fière patience pour supporter un homme comme celui-là.

La vérité, c'est qu'elle l'aimait. Depuis ciiaq ans qu'ils étaient mariés, elle n'avait eu cependant qu'à s'en plaindre. Sa petite dot était dévorée. Pour se nourrir elle et ses enfants, il lui arrivait d'être obligée de prendre de l'argent, la nuit, dans les poches de son mari, pendant qu'il dormait, et d'en prendre assez peu pour qu'il ne s'aperçût pas le lendemain de cette soustraction légitime. Ce n'était qu'à force d'ordre, d'économie, qu'elle arrivait à se vêtir décem* ment et à donner quelque bien-être aux deux petites créatures qu'elle avait eues de ce misérable. Sa journée se passait triste et solitaire. Sa beauté disparaissait tous les jours eflacée par les larmes.

Pendant ce temps, Furbice s'en allait dans les foires, sur les marchés, élégamment vêtu, car il achetait ses vêtements et sou linge à Avignon. Il portait des bagues aux doigts, une épingle à sa eravate. Il était le héros des fêtes de village; il courtisait les jolies filles et ne se faisait aucun scrupule de troubler la paix des familles.

Brigitte ne connaissail que la moitié de ces débordements; mais elle en savait assez pour ne se faire aucune illusion sur la tristesse de son sort. Cruellement éprouvée, elle s'était accoutumée à vivre dans de perpétuelles alarmes. A chaque instant elle s'attendait à voir fondre sur elle une catastrophe plus terrible encore que tout ce qu'elle avait enduré.

Malgré les horreurs d'une telle vie, elle aimait Furbice; elle l'aimait par devoir d'abord, car elle avait été chrétiennement élevée; ensuite, parce qu'il était le père de ses enfants, et enfin parce qu'elle se rappelait sans cesse les trois premiers mois de son mariage, pendant lesquels il l'avait rendue follement heureuse. Dans le sentiment qu'elle éprouvait, il y avait de l'admiration. Parce qu'elle le voyait élégant, beau parleur, cette créature naïve, en qui une boaté toute divine semblait incarnée, le croyait d'une nature bien supérieure à la sienne.

Quelquefois même, au moment où elle souEfrait le plus de ses vices, elle se disait qu'après tout, elle devait être fière d'appartenir môme de loin ta un homme tel que lui, et quil lui avait fait un grand honneur en l'allant chercher parmi les plus humbles filles de Gordes.

A l'heure où Furbice soupait à la Bastide Neuve, sa femme l'attendait. Elle savait que ce jour-là aucun marché ne se tenait dans les environs et qu'il n'avait pas quitté le pays. Elle prépara donc le repas du soir, à son intention, avec quelque soin, comme pour une fête. N'était-ce pas ane fête pour elle que la présence de Furbice ?

Elle l'attendit. L'heure passa. Elle l'attendit encore. Puis renonçant aie voir arriver, elle soupa seule entre ses entants, monta avec eux, les plaça dans leur berceau et lorsqu'ils furent endormis, ce qui ne fut pas long, elle descendit et se mit à coudre. Mais ses pensées étaient tristes; plusieurs fois elle dut cesser de travailler; les larmes obscurcissaient ses yeux.

Enfin il rentra.

Il était en belle humeur, elle l'entendit venir de loin. Il chantait. Elle croyait le voir ivre. Pour la première fois depuis longtemps, elle eut une douce surprise.

— Tu m'as attendu, femme ? dit-il en eu trant.

— Oui, mon ami, réposdit-elle, oubliant déjà tout son chagrin, devant la douceur de son langage.

— Je suis allé pour affaires à la Bastide- Neuve. Pascoul m'a gardé à souper.

Elle le considéra avec une surprise mêlée de plaisir. Il avait été invité à la ferme- On appréciait donc ses qualités. Elle était heureuse et fière pour lui.

— En voilà, continua-t-il, qui peuvent se vanter de mener une belle vie. Pas de soucis, une maison où tout est à souhait, de l'argent plein les mains.

— On dit cependant que Pascoul est très malade, objecta-t-elle.

— Bah ! dit-il, je connais sa maladie. Ou en gaérit. Il est riche.

— Nous pourrions l'être aussi, si tu voulais, mon ami. Tu gagnes de l'argent. Il ne tiendrait qu'à toi d'économiser.

Elle s'attendait à un orage, et se reprochait déjà de n'avoir pas su retenir une phrase aussi audacieuse; mais il se contenta de rire aux éclats.

— (Jrois-tu que Pascoul économise, lui?

Il ne se prive de rien; sa femme a des toilettes qui doivent lui coûter gros. Mais il est riche, et l'argent va à l'argent. Voilà tout le secret. C'est comme leau qui va à la rivière. Tout ça changera, tout ça changera, ajouta-t-il à part lui, en allumant une lampe

Et sans plus rien dire, il alla se couder. Il avait besoin de réfléchir aux incidents de la soirée.

Le lendemain il était debout au soleil levant, et il sortit aussitôt pour se diriger vers la cabane de la Valbray.

La porte était ouvert. La propriétaire de de ce bouge, accroupie devant son feu, surveillait avec sollicitude un petit pot rempli de café en ébullition.

Elle retourna la tête et reconnut Furbice.

— Tu arrives bien, lui dit-elle, si tu veux prendre du bon café.

— Ce n'est pas de refus, la vieille, répondit-il.

Et s'asseyant sur l'une des deux chaises qui meublaient l'unique pièce de ce palais de la misère, il attendit en sifflant entre ses dents.

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La Valbray se releva bientôt, prit deux tasses ébréchées, les remplit de café, plaça une tasse devant Furbice, et lui dit :

— Il est tout sucré.

Un sourire aimable la remercia. Il avala la liqueur brûlante, à petites gorgées. Puis s'adressant à la Valbray :

— Vous n'avez pas oublié, la vieille, lui dit-il, l'enlèvement de Margaï Rivarot.

— Non certes, tu m'as même donné un coup de main, et tu as fidèlement gardé le secret. Mais aussi, tu as eu une grosse part de l'argent. Il y aura deux ans, vienne la N©ël, que ces affaires-là se sont passées.

— Vous rappelez-vous m'avoir dit alors que la belle que nous venions d'enlever n'était pas du gibier fait pour moi.

— Sans doute.

— Eh ! bien, je crois que vous vous êtes trompée.

A cette singulière déclaration, la Valbray poussa une exclamation de surprise, fit deux pas en avant vers Furbice, et, ayant croisé ses bras :

— Dis-tu vrai, bavard ?

— Très vrai. Jugez-en.

Et il lui raconta dans ses moindres détails le souper de la veille, il lui fit toucher du doigt les mille nuaaces que son esprit délié avait saisies, et qui Ini prouvaient qu'à première vue Margaï s'était occupée de lui.

— Pauvre Pascoul ! dit la Valbray en secouant la tête.

— Ne le plaignez donc pas, la vieille. Si ce que je prévois arrive, je lui aurai rendu un fier service, car il guérira, et c'est à moi qu'il le devra.

— Le fait est qu'il s'est bien déjeté en quelques mois, le cher garçon.

— Maintenant que vous connaissez mon secret, êtes-vous disposée à servir mes intérêts ? demanda Furbice.

Et comme elle ne répondait pas :

— Je vais être obligé d'agir avec prudence, pour ne pas éveiller les soupçons du mari. Jusqu'ici je n'allais à la ferme qu'à de très rares intervalles. Je ne veux pas que d'abord on m'y voie trop souvent. Mais sans doute, j'aurai à y faire porter des billets, à y donner des avis, à en recevoir.

Puis-je compter sur vous ? vous y trouverez votre compte.

— Cet homme-là ne doute de rien, s'écriat-elle gaiment, alléchée par l'espoir du gain. Il fait ses plans comme si ce qu'il désire était arrivé déjà.

— Cela arrivera, répondit-il. Puis, il ajouta : Vous irez à la ferme aujourd'hui. Je crois que Margaï vous parlera de moi.

Il sortit sur ces mots. Il y avait marché à Cavaillon, et il n'aurait eu garde d'y masquer.

A la même heure, Margaï pensait à lui, avec cette exaltation particulière aux natures méridionales. La uuitne lui avait porté que de mauvais conseils. Honneur de son nom, dignité, mari, ne pesaient guère dans sa pensée. Elle était décidée à ne faire aucune résistance au sentiment nouveau qui l'envahissait.

L'entrée de la Valbray lut une joie pour elle. Elle pouvait lui parler de Furbice.

— Le connaissez-vous ? demanda-t-elle aprè.^i l'avoir nommé.

— Si je le connais, sans doute, et depuis longtemps. Il est mon voisin; c'est un bien aimable homme.

— Sa femme est-elle jolie ?

— Voici la jalousie qui perce, se dit la Valbray. Et tout haut, elle répondit : Joliel comme une petite paysanne. Comparée à vous, ma mignonne, c'est un chardon à côté d'une rose.

La certitude d'être î>lus belle que sa rivale amena un sourire sur les lèvres de Margaï. Puis elle interrogea la vieille Valbray sur les Furbice. Celle-ci lui fit un séduisant portrait du maquignon. La jeune temme buvait ces paroles avec délices. Puis elle eut un mouvement de colère, et la Valbray l'entendit sécrier :

— Ah ! pourquoi suis-je mariée ?

— Auriez-vous à vous plaindre de Pascoul ?

— Non; mais, puis-je me réjouir d'être unie à uq être débile ?

— C'était pourtant un bien joli homme quand vous l'avez épousé.

— Joli 1 oui, comme une fille.

Ces derniers mots furent dits avec une

amertume à laquelle la Yalbray ne se trompa pas. Elle connaissait le cœur de Margai. Elle avait eu ses confidences déjeune fille, elle avait maintenant ses confidences de jeune femme. Les premières expliquaient les secondes. Elle écouta tout jusqu'au bout, et elle eut l'habileté de ne pas révéler que Furbicc était allé chez elle le matin. Mais, en partant, elle savait que ce dernier n'avait rien exagéré.

— Je suis toute à votre service, mignonne; mais pour Dieu, soyez prudente.

Elle fit cette recommandation d'un ton patelin et partit comblée par Margaï de cadeaux de toutes sortes.

— Si je suis habile, se dit-elle, désormais ma vie ne me coûtera plus rien et sera meillenre. Ces deux écervelés y pourvoiront.

Dès que la Yalbray se fut retirée, Margaï sortit afin d'aller se promener aux ehamps. Elle avait besoin de mouvement et de grand air. D'ailleurs elle était libre. Pascoul n'était pas à la ferme.

Au lieu de se diriger vers Gordes, elle tourna le dos au village, ne voulant rencontrer personne qui pût lui adresser la parole. Elle se trouva bientôt sur la route de Cavaillon. Il était environ cinq heures. La journée avait été chaude. Des éclairs de plus en plus pressés, de sourds grondements de tonnerre annonçaient l'approche d'un orage. Margaï ne voyait rien, n'entendait rien. Elle marchait dans les champs solitaire, livrée tout entière à ces coupables pensées. Des images rapides passaient devant ses yeux, et ses narines, largement ouvertes, semblaient aspirer un air chargé de parfums voluptueux et pénétrants.

Tout à coup, de grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber et l'arrachèrent à ses rêveries. Elle voulut revenir sur ses pas. Mais, elle avait fait un long trajet, et aucun abri ne s'oflFrait à elle avant d'arriver à la ferme. Elle ouvrit alors une petite ombrelle et marcha rapidement.

Bientôt, elle découvrit une retraite. A l'endroit où elle se trouvait, la route est encaissée entre deux rochers élevés. Etroit à sa base, large à son sommet, l'un de ces

rochers s'avance hardiment sur le chemin, comme l'arche d'un pont qui aurait été coupée par le milieu et dont une moitié seulement serait encore debout. C'est là, sous ce vaste champignon de pierre qu'elle courut se réfugier.

11 y avait une espèce de niche; elle s'y blottit, étroitement enveloppée dans sa robe et regarda tomber la pluie.

Elle tombait maintenant avec violence, fouettée furieusement par des coups de vent illuminés par de rapides éclairs. Le tonnerre grondait au-dessus des rochers avec des éclats formidables que l'écho répercutait longuement. Parmi tous ces bruits, Margaï cru entendre cependant le galop d'un cheval et le roulement d'une voitJire. Elle prêta plus attentivement l'oreille et reconnut qu'elle ne s'était pas trompée. La voiture se rapprochait de plus en plus; quelques minutes après, elle vint s'arrêter soua le rocher.

Enfoncée dans son abri de rencontre, n'osant avancer la tôte. Margaï ne pouvait voir le conducteur. Ce dernier ne la vit pas, se croyant seul ; il sauta rapidement à terre , en jurant contre le temps, prit dans sa voiture une couverture et enveloppa son cheval mouillé de sueur autant que de pluie.

Alors Margaï fit un pas hors de sa retraite pour essayer de reconnaître son nouveau compagnon. Ce fut en vain, car il était de l'autre côté de son cheval, et caché derrière lui. Mais ce qui la frappa, c'est que ce cabriolet, monté sur deux roues, recouvert d'une capote doublée en indienne, ne lui était pas inconnu. En efi'et, bientôt elle se rappela que cet équipage lui avait servi à faire le trajet de Gordes à Avignon, le soir où Pascoul l'avait enlevée de la Bastide Neuve Est-ce ce souvenir qui fit battre son cœur ? Non; mais elle savait que celte ture appartenait à Furbice.

— Ciel! se dit-elle, si c'était lui!

En ce moment, l'homme fit un pas, et elle put voir son visage. C'était bien Furbice.

De son côté, il venait d'apercevoir Margaï, et remis de sa première surprise, il s'avança vers elle.

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, — Vous ici, madame, lui dit-il, et par un temps pareil ?

Elle lui répondit que l'orage avait interrompu sa promenade et qu'elle avait dû chercher uu refuge sous le rocher.

— Ma foi, s'écria-t-il, c'est un bonheur pour moi d'avoir été surpris de la même façon.

Elle n'osa lui dire que c'était aussi un bonheur pour elle.

— Il ne faut pas rester dans ce trou, contlnua-t-il. Montez dans la voiture. Yous y serez tout à l'aise.

Elle sourit et répondit doucement :

— Vous avez raison, je serai mieux.

II lui offrit la main, ébloui de sa beauté, du son de sa voix, de la finesse de sa peau, du parfum qui se dégageait d'elle, et l'aida à s'installer sur les coussins du cabriolet, sans oublier de jeter sur ses genoux une chaude couverture. Puis il resta debout sur la route, silencieux, appuyé contre le cheval et tout occupé à la contempler, tandis qu'elle regardait d'un autre côté. Leurs cœurs battaient violemment.

Pendant ce temps, la pluie redoublait.

Margaï s'en aperçut, et se tournant vers Furbice :

— Il pleut sur vous, monsieur Furbice, lui diL-e'Ie. Il reste une place dans la voiture. Prenez-la.

En même temps, elle serrait ses jupes autour d'elle. Il hésitait.

— Montez donc, lui dit-elle. Je le veux. Il obéit en silence et prit place à côté de

Margaï, dont les yeux étaient alanguis et humides.

Ils étaient assis ensemble, serrés l'un contre l'autre, dans cette étroite voiture, "sur une grande route, sans avoir à redouter les regards indiscrets.

Margaï attendait que Furbice lui parlât, qu'il révélcât ainsi les dispositions de son âme. Elle voulait être aimée de cet homme, qu'elle trouvaitbeau, et dentelle avait rêvé depuis la veille.

Elle comprenait maintenant quelle différence existait entre le sentiment qu'elle avait éprouvé pour Pascoul et celui que lui inspirait Furbice. Le premier avait subi

son charme et obéi à ses séductions. Dans Furbice, au contraire, elle voyait un maître, devant lequel elle se sentait disposée à se faire humble et douce.

Elle aurait voulu lui exprimer tout cela, mais elle n'osait pas, et son émotion se traduisait par la pâleur de ses lèvres desséchées.

Furbice n'était pas moins ému que Margaï. Comment cet homme de trente ans, aux passions vives, au sang bouillant, au cerveau brûlé par le soleil de son pays, aurait-il pu rester insensible auprès de ce corps jeune, ferme, divinement beau, qu'il sentait palpiter sous ses yeux?

— Savez-vous, dit-il enfin, après avoir fait un effort, que c'est la voiture dans laquelle nous sommes en ce moment qui vous emporta vers Avignon, il y a deux ans, avec votre mari?

— Je croyais bien l'avoir reconnue, ditelle.

— Elle doit vous être chère.

— Elle m'est chère, en effet, mais non par le souvenir que vous rappelez.

Elle dit ces paroles sans se troubler, et Furbice lut clairement dans ses yeux, ces autres mots qu'elle ne prononça pas: « Elle m'est chère, parce que j'y suis avec vous. »

— Vous serait-elle chère enore, reprit-il avec feu, encouragé par les regards de Margaï, si je iouettais ce cheval, et si je vous entraînais loin d'ici?

Son œil était plein de flammes; sa robuste poitrine se soulevait. Il apparut splendide à Margaï.

Elle se laissa rouler sur lui.

Il la prit dans ses bras, palpitante et vaincue.

— Ah! cher hom?"!ie, murmura t-elle.

En ce moment, le soleil perçait les nuages allégés.

L'orage avait cessé!

— Comment nous revoir ?

Telle était la question que Furbice et Margaï s'étaient posée en se séparant.

Dès le lendemain, chacun de son côté travailla pour la résoudre.

En apparence, rien de plus simple. En réalité, rien de plus difficile. D'une part, les visites de Purbice à la Bastide-Neuve ne pouvaient se multiplier à moins d'être justifiées. Il importait, avant tout, de ne pas éveiller les soupçons de Pascoul. D'autre part, il était impossible à Margaï d'aller chez Furbice qui était marié. Restait la maison de la Valbray, toujours prête pour ce genre de rendez-vous, mais le trajet de la Bastide- Neuve a Fontblanche est long, surtout pour une femme. Comment Margaï expliqueraitelle à Pascoul ses fréquents voyages ?

La l)eauté de Margaï était aussi un obstacle à des courses de cette sorte. Pour aller à Fontblanche, il est nécessaire de traverses Gonles. Or, la femme de Pascoul était de celles qui attirent l'attention. Lorsqu'elle passait dans le village, en se le disait. Les paysans se retournaient pour l'admirer.

Aux porles, aux fenêtres, les curieux apparaissaient. Elle était si distinguée, si belle. Ou eût dit une reine !

Une intelligente complicité eut raison de ces obstacles. D'abord, Furbice trouva mille prétextes pour traîner en longueur la petite affaire qu'il avait à conclure avec le propriétaire de la Bastide-Neuve. De là, des f)rétextes pour se présenter à la ferme.

Margaï de son côté travaillait activement. Elle vit le médecin de Gordes, lui signala l'état de santé de son mari. Pascoul, sur les instances de sa femme, eut avec le docteur un long entretien, dont le résultat le fit exclure de la chambre qu'il habitait avec Margaï depuis le commencement de son mariage.

Libre de ce côté, la jeune femme ne craignit pas de donner un rendez-vous cà Furbice la iiuiit dans cette chambre qui aurait dû lui être sacrée. La croisée par laquelle elle était sortie, deux ans avant pour s'enfuir avec Pascoul, s'ouvrit un soir pour Furbice. Il partit seulement une heure avant le lever du jour, ehcore tout imprégné des baisers de sa maîtresse.

Dès-lors, ce fut sous la pression d'un délire extrême qu'ils agirent l'un et l'autre.

Le premier rendez-vous fut suivi de rendez-vous semblables. Avec cette effronterie qui avait autrefois révolté son père,

Margaï prodiguait à Pascoul les soins les plus affectueux et les plus tendres. Le soir, elle l'accompagnait dans sa chambre, l'embrassait en femme éprise, et, après l'avoir quitté, elle se faisait belle pour Furbice.

Les vendanges ont lieu généralement au mois d'octobre, et chaque année amenait à la ferme toute une population de travailleurs qu'on hébergeait la nuit comme on pouvait. Leur présence fut un obstacle à ces rendez-vous indignes; Margaï changea de stratagème. Pendant le jour, tandis que les vendangeurs étaient dispersés dans les vignes, aux caves, au pressoir, elle s'allait cacher dans une grange, et Furbice venait l'y trouver.

— J'ai hâte que tout ce monde soit parti, disait alors Furbice. Ici tu ne m'appartiens pas assez. Je suis toujours en éveil de crainte d'être surpris.

— Oui, tu as raison, répondait Margaï.

Et puis cette grange n'est pas une retraite digne de notre amour.

D'après les documents que nous avons sous les yeux, c'est à cette époque que Moulinet commença à concevoir quelques soupçons. Un détail futile en apparence lui ouvrit les yeux.

Afin de plaire à sa maîtresse, Furbice avait fait faire son portrait chez un photographe d'Avignon.

Le jour où les cartes lui furent envoyées, il en apporta plusieurs à Margaï, elle en choisit une qu'elle mit sur sou cœur. En serrant les autres dans son portefeuille, Furbice en égara deux. Moulinet les trouva dans la grange.

Cette découverte lui causa une douleur atroce. Il souffrit encore plus cruellement que lorsqu'il avait autrefois appris l'amour de Margaï pour Pascoul. Il pleura durant toulc une nuit, interrompant ses larmes pour s'interroger sur la conduite qu'il devait tenir.

Tout dire à Pascoul, tel fut le premier conseil que lui suggéra sa jalousie. Tout dire ! il n'osa pas. Et puis, il avait peur que Pascoul, aveuglé par son amour, refusât d'ajouter foi à cette dénonciation. Ah I comme, dans sou égoïsme, il envia le sort

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de Furbice ! comme il maudit la destinée, qui l'avait fait naître laid et qui l'avait laissé dans l'ignorance.

Dire, s'écriait-il, que j'aurais pu connaître le bonheur que ces deux hommes ont goûté !

Et tout en portant envie à Furbice, il ne plaignait point Pascoul; il éprouvait même, au milieu de ses colères, une âpre joie à le savoir trompé. Aussi, ne parla-t-il pas.

Après une nuit fiévreuse, pendant laquelle, dans le paroxisme de son désespoir, il s'était roulé dix fois sur le plancher de sa chambre, il se décida à se rendre auprès de Margaï.

— Voici ce que j'ai trouvé, dit-il, en lui présentant les portraits de Furbice. Cet homme devrait être plus prudent, et, s'il vous aime, faire en sorte de ne pas vous perdre.

Margaï prit les cartes avec colère, et, au lieu de remercier, au lieu de se défendre comme elle l'aurait pu, elle répondit effrontément :

— Vous treuverai-je donc toujours sur mon passage ? Avez-vons juré de surveiller toutes mes actions ? Et allez-vous devenir jaloux de Furbice comme vous l'avez été autrefois de Pascoul ? Prenez garde ! Je suis la maîtresse ici, je puis vous chasser !

— Non, non, s'écria-t-il en tombant à ses pieds, ne me chassez pas! Oui, c'est vrai, j'ai le malheur d'avoir le cœur plein de vous. Ce n'est pas de ma faute. J'ai tout fait pour en guérir; je n'ai pu, mais vous ai-je jamais dit un mot de ce mal qui me ronge ? Que désirez-vous de moi ? Tenez, je mentirai à la confiance que Pascoul a mise en moi. Je vous servirai, je servirai Furbice, je veillerai autour de vous. Si quelque danger vous menace, je le saurai et vous le dirai. Vous aurez en moi un chien de garde sûr pour vous et féroce pour vos ennemis. Mais par pitié, ne me chassez pas !

Cet homme, laid, déjà grisonnant, mal venu, qui disait ces choses eu un langage inculte et d'une voix coupée par les larmes, était à la fois touchant et grotesque.

— Ah ! dit Margaï, insensible à tout ce qui n'était pas son amour, depuis deux ans

vos idées sont modifiées. Autrefois vous eussiez tout appris à mon mari.

— C'est que, s'écna-t-il, je vous aime encore plus qu'autrefois !

Ce cri si touchant et si vrai ne l'émut pas. Elle sourit dédaigneusement, haussa les épaules et s'éloigna.

Le malheureux se trouva dès lors le complice du crime qui apportait le déshonneur sous le toit de son maître.

Pendant que ces divers incidents se produisaient, Pascoul, plein de confiance dans sa femme, subissait le régime rigoureux que le médecin lui avait ordonné.

A aucune époque Margaï n'avait eu pour lui de soins plus dévoués. Il les prenait pour un redoublement d'affection tandis qu'ils étaient un moyen de maintenir sur les yeux de son mari le bandeau qu'elle y arait mis.

De son côté, Furbice n'avait pas perdu son temps. D'abord, il était venu à la ferme, sous le prétexte de donner des soins aux écuries. Ensuite il avait fait auprès de Pascoul de tels frais d'amabilité que ce dernier n'avait pas tardé à le prendre en amitié. Le maquignon en profita pour revenir plus souvent. Il montait dans la chambre du malade, lui racontait, pour le distraire, les histoires du pays, jouait aux cartes pour lui plaire, ou vérifiait ses comptes, lui rendant ainsi mille petits services auxquels le fermier devait être sensible.

Peu à peu il devint le commensal de la maison. Pascoul arrivait à ne plus pouvoir se passer de lui. Il citait ses paroles, riait de ses propos, suivait tous ses conseils. Furbice ne se fit bientôt aucun scrupule de passer ses journées à la ferme, et y trouva mille occasions de se rapprocher de Margaï.

Un jour, Pascoul, dont la santé semblait se rétablir, témoigna le désir d'accompagner Furbice au marché de Carpentras.

Ils partirent le matin de la Bastide-Neuve dans la voiture du fermier, pour ne revenir que le soir. Mais la fatigue de la journée exerça sur Pascoul une mauvaise influence; au retour, à quelques lieues de Gordes, il fut assez gravement indisposé. Furbice s'arrêta avec lui dans une auberge, déclarant qu'on y passerait la nuit. Il installa le mala-

de dans une bonne chambre, le fit coucher et sortit ensuite.

— Je suis obligé de retourner à Gordes ce soir, dit-il à l'hôtelier. Vous le direz à mon ami, en le prévenant qu'on viendra le chercher demain.

Et sans voir Pascoul, il partit sur-lechamp, pour rejoindre Margaï qu'il ne quitta qu'au matin.

D'autres incidents du même genre se produisirent durant les premiers mois de cette liaison criminelle, c*mme si tout eût conspiré pour la favoriser.

Un soir cependant, l'imprudence de Margaï faillit la perdre.

Furbice avait soupe à la ferme avec Frédéric Borel; le repas, durant lequel les convives s'étaient montrés d'une grande gaieté, venait de finir, et le fermier attendait avec impatience le moment de demander des cartes et d'organiser une partie de lansquenet. Fnrbice, accoutumé à joaer ce jea avec les maquignons ses camarades, le lui avait fait connaître, et Pascoul y avait pris un goûl extrême.

— Vous me devez une revanche, dit-il à Furbice.

On apporta des cartes. La partie commença; Margaï et Frédéric s'y mêlèrent.

Margaï perdit, s'en irrita, et eut bientôt vidé sa bourse, bien que l'enjeu fût très minime. A un moment, Pascoul prit la main et passa plusieurs fois au détriment des trois personnes qui jouaient avec lui.

— Banco, s'écria Margaï exaspérée.

Il y avait six francs sur le jeu. Pascoul retournait lentement les cartes. Assise en face de son mari, entre son cousin et son amant, Margaï, les coudes sur la table, le menton dans ses mains, suivait fiévreusement la partie. Ses yeux brillaient, ses lèvres étaient serrées. Elle attendait. Pascoul gagna.

— 11 y a douze francs, dit-il.

— Bauco, reprit-elle vivement, et elle ajouta :

— Prête-moi ae l'argent, Furbice. Je n'en ai plus.

A cette interpellation inattendue, Furbice fut décontenancé. Frédéric regarda Pascoul, le fermier regarda sa femme, tandis

que Moulinet, qui venait d'entrer, s'arrêtait subitement, stupéfait et glacé d'eSroi.

— Que diable chantes-tu là ? dit Pascoul à Margaï.

— Je ne sais où j'en suis, répondit-elle. Je parlais à Frédéric. Veuillez m'excuser, monsieur Furbice. Décidément, je ne jouerai plus. J'en perds la tête.

Et, brusquement, elle quitta la table et courut s'enfermer dans sa chambre pour se remettre de l'émotion qu'elle venait de ressentir. Quelques instants après Furbiee sortit de la ferme pour y rentrer bientôt et retrouver Margaï. Dès qu'elle le vit, elle se jeta à son cou en pleurant :

— Pardonne-moi, lui dit-elle, j'ai failli nous perdre et perdre notre amour. Je veillerai désormais sur moi. Mais, cette contrainte est insupportable. Ah ! poui'quoi ne suis-je pas ta femme ?

Furbice ne répondit pas, mais cette parole entra profondément en lui et y demeura toujours.

Le lendemain, Frédéric Borel qui avait couché à la ferme, et qui allait partir pour retourner à Apt oîi il habitait, s'entretenait avec Moulinet.

— L'interpellation adressée par Margaï à Furbice ne vous a-t-elle pas paru singulière? demanda-t-il.

— Puisqu'elle s'adressait à vous, répondit Moulinet, où est la singularité ? 11 y a eu erreur de nom, voilà tout.

Il s'était juré d'obliger Margaï à le prendre en amitié, en la défendant contre tous et contre elle-même.

— C'est tout de même bien étrange de se tromper ainsi, fit remarquer Frédéric.

— Etrange, tant que vous voudrez. Je ne vois là rien que de naturel.

Cette réponse faite avec humeur ne put convaincre Frédéric. Il garda de cette scène une arrière pensée dans laquelle ses soupçons prirent naissance peu après.

Pascoul n'en conçut aucun. Il avait dans sa femme une confiance absolue que ne pouvait ébranler une parole prononcée dans un moment de colère et aussitôt expliquée.

Depuis l'entrée de Furbice dans sa maison, il sentait ses forces lui revenir. Il n'avait plus ce teint cadavéreux qui l'effraj'ait autrefois lui-même. Son corps reprenait de

SEMAINE LITTÉRAIKE.

l'embonpoint, ses yeux leur ancienne vivacité.

— Je dois Gela à vos bons conseils et aux soins de ma chère femme, disait-il à Furbice.

Margaï et Furbice restèrent donc libres de s'aimer, et ils en abusèrent. Jamais Margaï n'avait pris un tel souci de sa beauté. Elle ne vivait que pour Furbice; elle ne rêvait que de lui, et c'est en maudissant sa destinée qu'elle remplissait ses devoirs envers Pascoul. Mais elle le détestait comme tout ce qui faisait obstacle à la plénitude de son bonheur, comme tout ce qui était entre elle et son amant.

Dans de telles dispositions, elle devait être jalouse de la femme de Furbice et ne pouvait 8'eu cacher. Une fois Furbice aj^ant annoncé qu'il était obligé de faire un petit voyage avec Brigitte :

— Qu'elle est heureuse, répondit Margaï, de pouvoir aller partout avec toi, de se montrer en public à ton bras. Ah ! tiens, je la hais; elle me prend une partie de toimême; je la hais !

Il essaya de l'apaiser, et fit valoir les meilleures raisons.

— Pourquoi t'irriter, disait-il, puisque je ne l'aime pas ?

— Tu mo le jures ?

— Certainement.

— Eh bien ! s'écria-t-elle, donne m'en la preuve; ne pars pas seul avec ta femme. Je ne veux pas qu'elle soit libre de te parler d'amour. Emmène les enfants. Ils seront entre elle et toi. Je t'en prie, emmène-les.

Il le lui promit.

Le lendemain, elle alla se placer sur la route par où devait passer Furbice, et ce ne fut qu'après avoir vu les enfants dans le charà-bancs que son exaltation s'apaisa.

C'était leur première séparation; depuis qu'elle le connaissait, elle n'avait jamais passé un seul jour snns le voir.

Elle ne pouvait vaincre sa tristesse, et cependant il lui écrivit par l'entremise de la Valbray. Cette lettre, faite pour accroître le passion de Margaï, so terminait par ces mots : « Brûle ce papier. » Elle la couvrit de baisers, et l'ayant déchirée, elle en mit au feu les morceaux, l'un après l'autre, en les embrassant encore avant de les livrer

aux flammes. Puis, elle écrivit à son tour •

« Mon cher amant, ne pense pas, je t'en supplie, que je puisse t'oubiier jamais. Je t'aime trop pour cela. Oui, tu ne saurais m'aimer plus que je t'aime. Depuis deux jours, je vis dans les larmes, car ton absence m'allanguit le cœur. Et puis j'ai de grands soucis. J'ai toujours dans la tête que si quelque chose venait à se découvrir, il faudrait cesser de nous voir. Privée de ce bonheur, je serais bientôt morte. Je voudrais te dire encore bien des choses, mais je ne peux plus écrire; j'ai la tête brisée. Reviens, reviens vite, je serai folle jusqu'à ton retour. »

La Yalbray se chargea de faire parvenir cette lettre, la première que Margaï écrivit à Furbice, et qui fut imprimée plus tard par les soins des magistrats.

Furbice ne revint pas au jour fixé pour son retour. Elle l'attendit enfermée dans sa chambre, se disant malade, pour n'être pas obligée de se mettre à table avec son mari.

Enfin, au comble de l'inquiétude, elle appela Moulinet, et sans faire aucune allusion aux événements qui s'étaient précédemment passés entr'eux, elle lui dit :

— Allez à Fontblanche, et si Furbice est revenu, faites-lui savoir que je veux le voir sur-le-champ.

Moulinet partit comme un trait, et revint au bout d'une heure, annonçant que Furbice, de retour depuis quelques instants, le suivait de près.

— Merci, Moulinet s'écria Margaï.

Et elle embrassa sur les deux joues le valet éperdu de surprise et de joie.

Margaï ouvrit sa croisée, s'y accouda et attendit, malgré la francheur du soir.

On n'était pas loin de l'hiver, et depuis déjà deux mois, elle était la maîtresse de Fuibice.

Elle le vit venir de loin, prendre sous un hangar l'échelle dont il avait l'habitude de se servir, l'appliquer contre le mur et monter rapidement. Sans mot dire, il retira l'échelle, la croisée fut fermée, et alors elle se jeta dans ses bras.

— Ne pars plus, ne pars plus, je t'en supplie; on souffre trop.

En disant ces mots, elle le couvrait de baisers rapides et fiévreux; elle l'enveloppait en (les étreintes folles.

Plusieurs mois se passèrent sans apporter dans la situation que nous avons décrite aucun changei'ent.

La liaison qui s'était établie entre Furbice et Margaï eut ce caractère particulier que, traversée par des incidents et des imprudences sans nombre, elle resta secrète pendant la moitié d'une année. Il est vrai que Moulinet et la Valbray, seuls initiés à son existence, gardèrent le silence, et que le seul homme qui eût conçu un soupçon, Frédéric Borel, habitait à plusieurs lieues de Gordes et y venait rarement.

C'est lui cependant qui fit éclater l'orage que depuis longtemps Furbice et Margaï n'avaient cessé do provoquer.

Frédéric était un très jeune homme. Mais comme il passait pour un garçon sérieux, sensé et surtout vivement préoccupé de ses intérêts, son père l'avait mis à la tête d'un commerce qui consistait à acheter à vil prix, pour les revendre ensuite à un prix beaucoup plus élevé, les propriétés des paysans que des pertes d'argent, des récoltes insuffisantes, des malheurs domestiques, mettaient dans la nécessité de se défaire de leurs biens. Il avait établi à Apt une espèce de comptoir où se négociaient les affaires, et dont son fils avait pris la direction.

C'est ainsi que Frédéric avait, quelques années auparavant, vendu à Furbice la maison que ce dernier possédait à Fontblanche. Malheureusement pour le maquignon, cette maison n'était pas entièrement p^ayée. Depuis longtemps, il ne tenait plus les engagements contractés vis-à-vis de Frédéric Borel, çt celui-ci lui faisait sentir, d'une manière cruelle, l'irritation que ces retards lui causaient.

Il n'y a pas de créancier plus insupportable qu'un paysan. Ceux-là seuls qui ont vécu dans les villages peuvent dire ce qu'il y a de rapacité, d'inquiétude et en même temps de cruauté froide dans l'homme de campagne à qui il est du de l'argent. Tous Vol. 169. — iVb. 2.

les jours, à toutes les heures, en toute occasion, le malheureux débiteur est assiégé, interrogé, humilié par ses intraitables tyrans. S'il porte un vêtement neuf, si sa femme revêt une parure nouvelle, si sa table est mieux servie un jour qu'elle ne l'était la veille, son créancier verra ou saura tous ces détails et les lui reprochera amèrement.

Ces humiliations, Furbice les avait subies plusieurs fois pour quelques centaines de francs qu'il devait encore à Frédéric Borel. Mais, elles n'avaient pas hâté le paiement réclamé.

Un jour, en l'absence de Furbice, Frédéric se présenta chez lui. Il venait chercher de l'argent. Brigitte était seule. Elle reçut le jeune homme de son mieux, mais ne put lui cacher l'impossibilité dans laquelle était son mari de satisfaire à des réclamations de cette sorte.

— Je ne puis vraiment comprendre, s'écria Frédério Borel, ce qu'il fait de tout l'argent qu'il gagne. C'est à croire qu'il le dépense à la ferme de la Bastide-Neuve. Mais puisqu'il est en si bonnes relations avec Fascoul et avec ma cousine Margaï, il devrait leur emprunter la somme que j'attends depuis plus de deux ajis.

— Sans doute, Furbice est bien reçu à la ferme, répondit Brigitte. M. Fascoul lui témoigne de l'amitié. Mais l'amitié, vous le savez, monsieur Frédéric, s'arrête à la bourse.

— On sait ce qu'on sait, reprit Frédéric. Votre mari n'aurait qu'un mot à dire à Fascoul ou à ma cousine pour se tirer d'affaire, et me payer.

Lorsque Furbice rentra, sa femme lui répéta la conversation qu'elle avait eue avec Borel.

— C'est bien, répondit Furbice, je le verrai.

Il ne donna pas d'autres explications et s'emporta contre Brigitte qui s'eflorçait d'en obtenir.

— M»nque-t-on de quelque chose ici ?

dit-il. Non. Dès lors, pourquoi t'inquiéter?

— Mais tu te trompes, Furbice, repritelle, on manque de tout. Voici l'hiver. Les

SEMAINE LITTÊRAIEE.

enfants ont besoin de vêtements plus chauds et moi-riiêine ....

Elle n'acheva pas. Mais la pauvreté de son costume complétait sa pensée plus éloquemment qu'elle n'aurait pu le faire.

La colère de Furbice redoubla. Il eut le triste courage de reprocher à sa femme de se livrer à des dépenses e.xagérée3, d'être exigeante, ambitieuse.

— Moi, exigeante ! moi, ambitieuse ! s'écria Brigitte dans un accès de désespoir. Et, suffoquée, elle alla tomber sur une chaise, en exnalant, à son tour, des plaintes amères et plus fondées que celles de son mari.

Ne trouvant rien à répondre, il asséna sur la table un terrible coup de poing, et tandis que ses enfants épouvantés s'allaient réfugier sous les jupons de leur mère, il sortit ou plutôt il prit la luite.

Tout naturellement, il alla chez la Valbray et lui raconta ce qui venait de se passer. Celle-ci l'écouta silencieusement et lorsqu'il eut fini :

— Il faut payer Frédéric Borel, lui ditelle. Il a des soupçons et sa présence trop fréquente dans ta maison est un grand danger pour toi. Paie-le, afin qu'il n'y revleane plus.

— Le payer, cela vous est facile à dire. Mais, où prendre l'argent ?

La Vaibray le regarda avec une pitié mêlée de mépris.

— Décidément, murraura-t-elle, les hommes ne sont pas très forts. Si j'étais à ta place, je voudrais vivre les bras croisés, ne rien me refuser et ne pas exposer ma lemme à formuler des plaintes fort légitimes après tout.

Furbice l'interrogeait avec surprise. Elle ajouta :

— A quoi donc cela te sert-il d'avoir une maîtresse comme Margai ?

Ces paroles le plongèrent dans des réflexions profondes qui ne tardèrent pas à porter leurs fruits.

Sur les indications de la Vaibray, il combina la comédie à laquelle nous allons faire assister nos lecteurs. Si elle leur paraît trop odieuse, si elle révolte leur délicatesse, ils

voudront bien se rappeler que nous n'écrivons pas un roman, mais bien une histoiredes plus vraies, dans ses moindres détails.

Le même jour, Furbice se trouvait à la ferme avec Margai. Ils étaient seuls dans le jardin, assis sur un banc, au fond d'un berceau entouré de vigne vierge.

Ils aimaient ce petit coin. Exposé au midi, il procurait de la chaleur en hiver; durant l'été son ombrage abritait contre le soleil. Mais ce qui surtout le leur rendait cher, c'est qu'ils ne pouvaient y être surpris; c'est qu'ils v(tyaient sans être vus.

Assis à côté de Margai, qui se serrait contre lui, Furbice répondait distraitement aux douces paroles qu'elle lui adressait. Il poussait de gros soupirs, et si elle le regardait amoureusement, il feignait de ne pas la, voir ou de s'arracher pour lui plaire à des pensées absorbantes. Cette attitude devait intriguer une femme éprise et jalouse. Margai ne tarda pas à s'en inquiéter, et comme sa passion était sincère elle ne put garder le silence.

— Que me caches-tu, mon Furbice ? lui dit-elle. Tu as de la peine. Pourquoi ne m'en dis-tu rien ?

Il fit le geste d'un homme qui veut éloigner un mauvais rêve et il embrassa Margai avec une effusion de tendresse faite pour dissiper toute inquiétude.

— Tu es bon, reprit-elle; tu m'aimes, je le sais. Mais ce ne serait pas me le prouver, que d'avoir un secret pour moi. J'ai vu tes préoccupations, j'ai entendu tes soupirs. Je veux en connaître la cause.

Et elle se dégageait de ses bras, l'interrogeant avec une prière dans le geste et dans le regard.

— Tu te trompes, dit-il.

Impatientée, elle frappa la terre du pied,

en s'écriant :

— Je ne me trompe pas et je veux tout savoir.

Il résista encore, se fit supplier et se laissa enfin arracher une à une les confidences qu'il avait préparées, afin de les présenter habilement et d'émouvoir le cœur de Margai.

Elle sut ainsi que depuis que Furbice la connaissait, il avait négligé ses affaires, afin

d'être plus souvent et plus loiiî^temps auprès d'elle. Des pertes en étaient résultées pour lui, il était dans la plus grande gêne, sa femme et ses enfants manquaient presque de pain, et Frédéric Borel menaçait de l'expulser de sa maison.

Lorsqu'il eut fini, elle se jeta à son cou.

— Voilà donc ce que tu me cachais, lui dit-elle, mais ne devais-je pas être la première à le savoir, si tu m'avais aimée comme je t'aime ? Qu'est-ce que je dis là? s'écria-telle en l'embrassant de nouveau. Tu m'as prouvé, au contraire, la force de ton amour par l'étendue du sacrifice que tu m'as fait. Et tu hésitais à parler ! Mais, tout ce que tu m'as révélé te rend encore plus cher à celle qui t'adore.

Comme il lui rendait ses caresses, elle s'y arracha et reprit :

— Ecoute-moi, il faut maintenant mettre fin d'un seul coup à tes embarras. Demain, j'aurai parlé à Pascoul; il te prêtera la somme dont tu as besoin. Il ne faut laisser souSrir ni ta femme, ni tes enfants; ce serait un remords pour moi. Quant à Frédéric Borel, il faudra le payer, car je ne veux plus que tu aies du tourment.

Furbice essaya de refuser les bons offices de Margaï. Mais, c'était pour la forme. Il fut décidé que Margaï parlerait à son mari et obtieadi-ait les trois mille francs que Furbice jugeait nécessaires pour sortir de ses embarras.

Ce ne fut pas tout. Furbice était à peine parti, que la Valbray étant venue à la ferme, Margai la chargea de plusieurs coupons de chaudes étoffes, de plusieurs bouteilles de bon vin, de provisions de toutes sortes, d'un peu d'argent, en lui donnant pour mission d'aller porter le tout à Brigitte. Elle ne voulait pas que la misère régnât dans la maison habitée par son amant.

— Vous ne me nommerez pas, la Valbray, je vous le défends. Vous lui direz que tout cela vient d'une âme charitable qui connaît sa position et qui lui veut du bieji.

La Valbray s'acquitta de la commission, et Brigitte reçut cette aumône abondante, en pleurant de honte, mais pénétrée de reconnaissance pour la personne inconnue

dont la main se montrait aussi généreuse Elle essaya bien de deviner son nom, mais la Valbray demeura impénétrable.

Le même jour, Margai parla à son mari des confidences de Furbice, et déclara qu'elle souhaitait qu'on lui vînt en aide.

— 11 est pauvre, dit-elle, chargé de famille, et digne d'être secouru. Nous sommes riches, nous n'avons pas d'enfants, venons à son aide, Pascoul, cela nous portera bonheur.

Comment résister à une si charmante prière !

Heureux de plaire à sa femme, Pascoul accorda tout ce qu'elle demandait, et avec un plaisir d'autant plus grand qu'il éprouvait pour Furbice une très vive sympathie.

C'est lui-même qui, le lendemain, voulut lui apprendre cette nouvelle, et il le fit en des termes qui, pour tout autre que le maquignon, en eussent doublé le prix.

Le premier soin de ce dernier fut d'aller à Apt payer Frédéric Borel dont il redoutait les bavardages.

— Vous avez donc trouvé de l'argent ?

dit le créancier fort surpris de voir s'aligner devant lui quarante beaux louis tout neufs.

— Apparemment, puisque je vous paye î répondit sèchement Furbice. Le compte y est. Donnez-moi ma quittance.

— Parbleu, je pense bien que vous n'avez eu recours à aucun crime pour vous procurer la somme, répondit Frédéric qui écrivait lentement le reçu après avoir compté l'argent plus lentement encore. Et il ajouta méchamment : — Je sais que vous vous ne l'auriez pas eue si, pour l'obtenir, quelque démarche peu honorable avait été nécessaire.

Furbice sentit le trait, et la colère rougit son visage. Il saisit vivement le poignet de Frédéric.

— Mon garçon, lui dit-il d'une voix sourde, je vous engage à ne jamais vous occuper de mes affaires, et à vous rappeler que je me charge de vous faire avaler votre langue, si jamais elle avait le malheur de s'allonger à mes dépens.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Frédéric retira sa main toute rouge de la pression quelle avait subie entre les doigts de Furbiee, et tout en maugréant, il donna le reçu qui délivrait le maquignon de ses obsessions. Mais il avait été blessé au vif, et il jura de se venger de la brutalité de Furbiee.

Il se tint parole quelques jours plus tard. Ayant rencontré dans les rues de Gordes la femme du maquignon, il lui apprit que, grâce à l'intervention de Pascoul,la dette de Furbiee était éteinte ; il eut soin d'ajouter qu'il ne voulait pas eberclier par quels moyens ce dernier avait obtenu du fermier une somme aussi considérable.

— Que voulez-vous dire ? répondit Brigitte. Expliquez-vous.

— Que Je m'explique ! mais ce n'est point facile. Votre mari ne me pardonnerait pas de vous avoir révélé un de ses secrets.

Brigitte pressentit un malheur.

— Monsieur Borel, dit-elle, j'ignore ce que vous allez m'apprendre. Mais, je vous jure que je ne vous trahirai jamais.

— J'ai loi dans votre parole et je ne vois dès lors aucun inconvénient à vous faire Bavoir la vérité.

Alors Frédéric dévoila les infamies de la conduite de Furbiee et ses amours avec Margaï.

Brigitte rentra chez elle, en proie à une épouvantable désolation, égarée, à moitié folle.

Nous l'avons dit : elle aimait Furbiee. Au milieu de ses plus mauvais jours, elle n'avait jamais suspecté sa fidélité. La trahison dont on lui apprenait l'existence comblait la mesure de son malheur. Aucune illusion ne lui était plus permise. Sa joie dernière s'envolait.

Elle se lamentait et pleurait depuis longtemps déjà lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur ses enfants. L'aspect de ces deux petits êtres qui semblaient avoir conscience de leur malheur, arrêta ses larmes. Elle les caressa, se sentit soulugée et elle envisagea plus froidement sa situation.

Furbiee ne l'aimait plus puisque depuis plusieurs mois il la trompait. Que lui res-

tait-il à faire ? A mourir ? non, à vivre, car les enfants étaient là et jamais leur père ne saurait les empêcher de souffrir du Iroid et de la faim.

Cette paysanne sans instruction, mais douée d'un cœur ardent, eut, en ce moment, une heure d'héroïsme. C'est lorsqu'elle prit la résolution de vivre sans se plaindre, sans manquer à aucun de ses devoirs.

Mais, tout à coup, un soupçon se dressa devant elle. Elle venait de se rappeler ces aumônes généreuses que la Yalbray lui avait apportées de la part d'une inconnue charitable et qui s'étaient renouvelées à diverses reprises. Si les deux enfants étaient chaudement vêtus, si elle-même avait pa changer son pauvre costume contre un autre l'ius décent, c'est à ces aumônes qu'elle le devait.

Elle voulut savoir d'où venaient ces bienfaits.

D'un bond, elle fut chez la Yalbray.

— Je connais ma bienfaitrice, lui dit-elle, la fièvre aux yeux et dans la voix. C'est Margaï Pascoul.

— Quoi! vous savez! répondit la Yalbray toute surprise.

Déjà Brigitte n'était plus là; elle venait de rentrer chez elle, et arrachant la robe qui lui couvrait le corps, elle la foulait aux pieds pour reprendre celle des anciens jours.

Puis, elle courut vers ses enfants. Eux aussi devaient les vêtements qui les enveloppaient à la générosité de Margaï. Brigitte allait dépouiller les pauvres petits ; mais elle s'arrêta éperdue.

Il faisait froid. Devaient-ils pâtir de tant d'infamies ?

Sa fermeté l'abandonna et de nouveau les larmes s'échappèrent de ses yeux.

Ce n'était plus de désespoir qu'elle pleurait, c'était de colère et d'impuissance.

Ah! cette Margaï criminelle autant que belle, comme elle la détestait. Que de mal elle lui eût fait en ce moment, si elle l'avait pu, pour lui rendre tout celui qu^elle en recevait !

Quoi ! cette femme lui avait pris son mari ; puis, elle lui avait fait l'aumône !

La chanté complice de l'adultère! Tant de monstruosité et tant d'hj-pocrisie !

Les pensées les plus diverses se pressaient dans la tête de Brigitte. Elle y sentait des bouillonnements. Ses pieds et ses mains étaient glacés, et si ses yeux avaient encore l'apparence de la vie, c'est que la colère les animait.

Epuisée, brisée, abattue, elle allait enfin céder à tant d'émotion et perdre counaiseance, lorsqu'elle vit tout à coup la porte s'ouvrir et une femme entrer.

Cette femme était belle, souriante, élégamment vêtue.

On eût dit l'ange qui console les grandes douleurs et cicatrise les plaies profondes.

C'était Margai.

C'était Margai.

A l'aspect de la femme qui lui avait arraché la dernière de ses joies, Brigitte se dressa, superbe d'orgueil et de courroux, et, étendant vers sa rivale victorieuse un bras irrité, elle lui dit :

— Comment osez-vous venir ici ?

Cette phrase apprenait à Margaï que Brigitte n'ignorait rien de ses intrigues.

Elle resta un moment silencieusementembarassée, puis elle répondit :

— Je savais que vous étiez malheureuse et j'ai voulu connaître l'étendue de votre malheur, afin d'y apporter unsoulagemeut.

— Yous voulez connaître l'étendue de mon malheur ! Alors, écoutez bien. Vous voyez une femme qui vient d'apprendre que son mari, a})rès l'avoir maltraitée, ruinée, abreuvée de chagrins, la trompe maintenant avec une autre.

Margaï garda le silence.

— Depuis cinq ans que je suis mariée, reprit Brigitte, j'ai bien pleuré et cependant jamais mes yeux n'avaient versé des larmes plus araères que celles qui ont coulé aujourd'hui. 'J'out est tini maintenant; mes résolutions sont prises. A tous je montrerai un visage calme et résigné. Mais, à vous qui causez les plus cruelles de mes douleurs, je veux dire que je vous hais et que ma haine vous portera malheur. Je pourrais à mon tour vous faire bien du mal, ré-

véler à votre mari l'infamie dont il est comme moi victime; quoi qu'il arrive, je me tairai. Je croyais être aimée. Depuis quelques heures, j'ai mesuré l'amour qu'où ne porte. Il ne vaut pas que j'entreprenne une lutte pour le défendre. Seulement, ne me tentez plus, eu revenant ici. Sortez ! Votre présence dans cette maison m'est odieuse.

Margai, humiliée, dominée, vaincue par cette parole véhémente, allait sortir, lorsque Furbice apparut.

D'un coup-d'œil il embrassa la scène et et la devina.

Le geste de sa femme, l'attitude embarrassée de Margai en disaient assez. Il n'y avait pas à se méprendre sur les paroles que les deux femmes venaient d'échanger.

A sa vue, Brigitte rougit, son bras jusque-là étendu en avaat pour montrer la porte à sa rivale, retomba le long de son corps et elle jeta sur sou mari un regard suppliant, qui disait clairement : « Ne me renie pas devant cette femme. »

Mais, déjà celle-ci s'était avancée vers Furbice, et prenant à son tour la parole :

— Je connaissais la misère qui règne ici. J'étais venue la soulager. Tu as vu comment j'en suis remerciée et comme on m'a traitée. Je n'en veux à personne. Je suis heureuse d'avoir souffert pour toi.

Et, vengée par ces paroles, Margaï se dil'igea de nouveau vers la porte.

Furbice l'arrêta en lui prenant la main.

— Pardon de vous retenir, dit-il. Mais vous ne pouvez sortir ainsi; il faut qu'on vous fasse des excuses.

— Des excuses ! s'écria Brigitte indignée.

— Des excuses, reprit froidement Furbice.

Et regardant sa femme dans les yeux avec une fixité extraordinaire, il ajouta :

— Tu es une sotte, une niaise, une ingrate. Cette femme nous a fait du bien à tous. Tu devrais baiser la place où ses pieds ont passé et tu l'injuries ! A genoux, je le veux!

Il appuya brutalement sa main sur les épaules de Brigitte, et la fit tomber sur ses genoux, en répétant ces mots insensés :

— Des excuses !

Brigitte n'ouvrit pas la bouche. Son visage resta impassible, et ses lèvres, étroitement serrées, indiquaient assez qu'elles ne s'ouvriraient pas, dût-on les desceller avec un fer rouge.

— Furbice ! dit Margaï, bouteuse de ce spectacle.

— ("est que je suis le maître ici, et le seul ! reprit le maquignon. J'ai déjà dit que je ne vonlais pas qu'on s'occupât de mes affaires particulières. J'ai la prétention d'être obéi.

Il fit un signe, Brigitte se releva. Il reprit, on montrant Margaï et en s'adressant à Brigitte :

— Je veux que l'on ait pour cette femme un respect profond. Je le veux ! et si on refuse de m'obéir. ..

II n'acheva pas; mais son corps herculéen s'était penché en avant, ses lèvres murmuraient des mots terribles; ses mains étaient menaçantes et ses yeux, étincelants de fureur froide, restèrent fixés un moment sur Brigitte, comme s'il eût voulu la magnétiser. Un frisson parcourut le corps de la malheureuse femme, et ce fut d'uue voix altérée qu'elle dit :

— Je ferai ce qui vous plaira.

Elle avait neur.

— A la bonne heure, reprit Furbice en souriant. Je savais bien que Brigitte serait raisonnable. Maintenant, elle sera gracieuse jusqu'au bout, et nous donnera des que temps ?

Le lendemain, du consentement de son mari qui savait qu'elle était dans la nécessité d'aller à l'fsle, Mrgaï s'y rendit dans la voiture de Furbice.

Ils ne rencontrèrent personne durant la route. Arrivés aux portes de la ville, elle quitta son amant pour ne le retrouver que le soir. Au retour seulement, elle lui parla des craintes de Moulinet.

,— Quelqu'un a parlé, s'écria Furbice, et ce ne peut être que Borel. Je sais ce qui me reste à faire.

— Que veux-tu dire ? dit Margaï alarmée. Furbice répondit par un signe éloquent.

Il voulait donner à Frédéric une leçon à coups de bâton.

— Garde-t-'en bien ! reprit-elle. Le maltraiter ce serait prouver qu'il a eu raison. Soyons prudents; maintenons la confiance de mon mari et les bruits tomberont d'euxmêmes.

En ce moment, ils étaient non loin de Gordes. Encore quelques instants, ils allaient se séparer, après ce voyage côte à côte et solitaire qui avait été un perpétuel baiser.

La nuit écait venue, à peine éclairée par une lune pâle. L'air était tiède et chargé de toutes les odorantes senteurs que la terre fertile envoyait au ciel.

— Ah ! je t'aime tant, s'écria Margaï, que je voudrais souffrir sans cesse pour te prouver mon amour, à la condition d'être sans cesse à toi !

Les jours suivants, Moulinet se montra plus fréquemment dans Gordes et au cabaret. Il voulait surveiller, épier; il avait dit naguère à Margaï : » Je veillerai autour de vous comme un chien fidèle, dévoué à vos amis, féroce pour vos ennemis. »

Il tenait sa promesse.

Mais une catastrophe se préparait.

Un jour, Margaï pleurait. Furbice entra- Il avait recueilli quelques rumeurs sur lesquelles la Valbray avait également appelé sou attention.

— Mais alors nous sommes perdus! s'écria Margaï. Notre honneur est menacé; il doit nous être cher cependant, puisque notre espérance secrète est de nous marier un jour. Qu'il eût été doux de le faire, sans avoir rien perdu de notre réputation. '

Cette phrase, copiée textuellement dans les pièces qui ont trait à cette dramatique affaire, explique la préoccupation constante de Margaï.

Etre la femme de Furbice, l'aimer en toute sécurité, ne plus redouter aucune séparation, que de.fois elle avait fait ce beau rêve, tandis que Furbice, de son côté, se voyait, débarrassé de sa femme, devenir l'époux de Margaï, veuve enfin de ce débile Pascoul.

Maître de la fortune du fermier, il savourait le plaisir de vivre dans la richesse et dans l'oisiveté auprès d'une femme aimée.

De telles pensées dans des esprits aussi corrompus que ceux de Margaï et de Furbice devaient porter leurs fruits.

— Rien n'est encore perdu, dit ce dernier après avoir jeté un rapide coup d'œil sur l'horizon qui s'ouvrait devant lui; mais il faut prendre un parti.

— Fuir! s'écria Margaï.

— Non, rester pour nous tirer d'affaire, répondit il. Cependant, tu dois te préparer à un sacrifice.

— Lequel? demanda-t-elle en pâlissant.

— Nous voir moins souvent. Il le faut pour faire réussir tous les projets que j'ai !à.

Et il montrait son front.

— Te perdre pour te garder I s'écria-teile.

— Me perdre pour quelque temps, afin de ne plus jamais nous séparer.

11 attira Margaï contre sa poitrine; et ne voulant pas rencontrer Pascoul qui allait entrer, il sortit pour se rendre chez la Valbray, son conseil et sa confidente.

— Je veux épouser Margaï, lui dit-il.

Elle le veux aussi. C'est le seul moyen d'en finir avec nos embaaras.

— Peste! voilà de la belle besogne! Et son mari, et ta femme, qu'en ferez- vous?

— Je suis décidé atout, répliqua Furbice d'un air sombre.

La Valbray s'approcha, lui frappa sur l'épaule et lui dit :

— As-tu parlé sérieusement, mon garçon?

— Oui, dit Furbice d'une voix étouffée.

— Alors, écoute-moi. Si tu en arrives-là, c'est que tu as réfléchi aux chances que tu cours. La femme, d'ailleurs veut bien qu'on tente un mauvais parti pour se l'assurer, elle et son argent. Seulement, crois-moi, pas de violence. Les juges sont malins, vois-tu, un coup de couteau, sans doute, ça mène vite les aff'aires, mais il y a du sang et il suffit d'une goutte pour vous perdre. A ta place, moi

Et la Valbray se dressant sur la pointe des pieds pour que sa bouche arrivât à l'oreille de Furbice, ajouta d'une voix presque inintelligible :

— Du poison! c'est un peu long, mais

c'est sûr; et pas de traces, si on est habile.

Furbice frissonna.

— Ecoute encore, reprit-elle plus haut, j'ai de l'amitié pour Margaï, mais j'en ai plus pour toi , et je ne veux pas qu'il t'arrive de mal. Suis mon conseil. N'agis pas toi-même, fais agir. Si tu emploies le poison, ne le verse pus. Ordonne de le verser. Elle sera le bras, toi la tête. Il y a moins de danger.

— Vous êtes habile, la vieille, dit Furbice. A quelle école ôtes-vous allée ?

— Le vieux Rivarot disait que j'étais née pour le mal, murraura-t-elle. Fie-t-en à moi, et si tu suis mon tronseil , tu arriveras à tes fins.

— Je serai riche ou on me coupera le cou, s'écria résolument Furbice.

Ce fut son dernier mot.

En dépit de ses résolutions, il n'osa rien dire à Margaï durant les jours qui suivirent. Il était décidé à aller jusqu'au crime, mais il aurait voulu y être provoqué ou trouver une occasion qui lui permît de profiler de l'exasparation de Margai pour faire d'elle sa. complice. Les circonstances le servirent à souhait.

Un dimanche, Pascoul, dont les forces revenaient rapidement, proposa cà sa femme de l'accompagner à la messe. Depuis plus de six mois il n'avait pas mis les i)ieds dans l'église de Gordes, et c'était une fête pour lui de faire la route à pied et d'assister à lacérémonie religieuse.

On |)artit dès le matin, et à huit heures, Pascoul et Margaï prenaient place à leurs chaises. Au moment ou ils entrèrent, Pascoul entendit quelques chuchotements.

— On s'étonne de me revoir, dit-il à sa femme.

Margaï fit un signe de tête en souriant, mais elle avait cru saisir au passage des regards hostiles.

Elle s'efforça néanmoins de ne rien laisser deviner de son inquiétude, mais elle pâlit visiblement lorsque, s'ôtant retournée, elle put constater le vide qui s'était fait autour d'elle. Dans un espace de trois mètres environ, elle était seule avec son mari. Les femmes qui, habituellement,se faisaient

SEMAINE LITTÉRAIRE

gloire de prendre place à ses, côtés avaient été les premières às'élcigner d'elle.

— 3Iiséricorde! se dit-elle, suis-je donc déjà déshonorée?

Et ses beaux yenx adressèrent des supplications à celles des femmes qui, jusqu'à ce moment, se disaient ses amies. Person- De ne répondit à son appel.

Seul, Moulinet, qui se tenait au bas de l'église, eut le courage de traverser la nef dans toute sa longueur, afin de se placer derrière ses maîtres, dans l'espace laissé vide autour d'eux. Pascoul ne comprit rien à cet incident.

Comment l'aurait-il compris , puisqu'il éait à mille lieues de soupçonner sa femme? Dévotement agenouillé, il priait pour elle, et suppliait Dieu de la lui conserver toujours aussi dévouée.

Le supplice de Margaï n'était pas fini. A la fin de la cérémonie, le curé monta en chaire, et après avoir lu la liste des mariages qui devaient être célébrés dans la semaine, il recommanda aux prières des fidèles une âme égarée dans les ténèbres du mal, et qui avait besoin que Dieu la secourût au plus tôt. A ces paroles, tous les assistants regardèrent Margaï de nouveau, et lorsqu'à la fin de l'otHce, elle sortit au bras de son mari, on s'éloigna d'elle comme d'une pestiférée.

— De qui donc a voulu parler le curé, en recommandant aux piières des fidèles une âme égarée ? démanda ingénument l'honnête Pascoul.

Margaï ne répondit pas. Elle venait de passer devant Frédéric Borel, adossé contre la grille d'une chapelle, et à l'expression méchante de son visage, elle avait deviné qu'il était l'auteur de tous ses maux.

Elle n'avait pas été seule à deviner la vérité. Moulinet, qui marchait derrière elle, venait d'éprouver la même impression à l'aspect de Borel.

Il marcha résolument vers lui.

— C'est vous qui avez parlé, lui dit-il brusquement, c'est vous qui avez répandu sur Margaï ces calomnies infâmes. Gare à vous s'il lui arrive malheur !

Et il passa, laissant Borel interdit et confus.

Dans sa chambre, Margaï trouva Furbic"e

qui l'attendait. Elle ne le vit pas d'abord et, serrant les poings comme pour menacer les ennemis dont elle venait de recevoir les coups:

— Les misérables, s'écria-t-elle, au comble de la colère, injurier une femme!

— Qu'arrive-t-il? demanda le maquignon.

— Ils m'ont traitée comme si j'avais la lèpre; ils se sont tous éloignés de moi, sans pitié pour ma faiblesse, sans que la présence de mon mari pût arrêter leur vengeance. Que leur ai-je fait, à tous ces gens ? Pourquoi m'en veulent-ils?

— Tu ne leur as rien fait; mais tu es jeane, tu es riche, tu es aimée. Ils ont voulu, dans leur jalousie, détruire ton bonheur. Ils n'y parviendront pas, car je t'aime et je te défendrai, je te le jure.

Il mit de l'âme dans sa réponse, à ce point qu'elle en fut transportée.

— Ce n'est pas moi seule que tu défendras, s'écria-t-elle, tu défendras aussi tou enfant.

Le maquignon laissa échapper un geste de surprise, elle continua :

— J'ai senti un tressaillement dans mes entrailles. Notre amour a donné son fruit. Je porte un enfan<^^, il est bien de toi, je ne puis en douter, et je t'appellerai dorénavant mon mari.

Tandis qu'elle parlait ainsi, sa voix fiévreuse et vibrante avait des accents inconnus.

Elle était transfigurée, comme si la révélation de sa maternité eût fait d'elle une femme nouvelle, et poétisé le crime vers lequel elle marchait à grands pas !

Plus les situations deviennent dramatiques, et plus nous nous efforçons de nous renfermer dans les détails que contiennent les documents mis à notre disposition. Nous prions de nouveau le lecteur de ne pas nous rendre responsables de l'horreur que certains fragments de ce récit lui pourront inspirer.

En apprenant que Margaï allait être mère, Fnrbice ressentit tout à la fois de l'inquiétude et de la joie: de l'inquiétude, car cette nouvelle rendait impérieusement né-

cessaire l'exécution du projet auquel il s'était arrêté; de la joie, car désormais Margaï était irrévocablement liée à lu', et il allait pouvoir exercer sur la malheureuse une influence encore plus absolue.

Ainsi s'expliquera l'entretien qu'ils eurent ensemble, lorsque Margai eut révélé à Furbice l'état dans lequel elle se trouvait.

— Il faut sauver notre enfant, dit-elle. Il faut sauver notre amour ! Autour de nous, se dressent des pièges sans nombre. Ma grossesse justifiera les méchancetés qu'on dit de tous côtés. On ouvrira les yeux de mon mari. Tous les efforts que j'ai faits pour ne pas éveiller ses soupçons seront perdus. On voudra nous séparer et, si on nous sépare, j'en mourrai 1

— On ne te ravira pas ma tendresse, répondit Furbice. Je saurai te défendre contre toutes les embûches. Seulement, comme je t'en ai avertie, il faut prendre une décision. Tu voulais fuir avec moi. Mais, la fuite est un déshonneur, c'est la misère. J'ai trouvé autre chose.

— As-tu trouvé ?

— Oui, et l'exécution de mon projet sera facile, si tu jures d'obéir aveuglément à ma volonté, à mes conseils.

— Je le jure, dit-elle d'une voix ferme, la tête haute, comme une femme décidée à tout

— Il n'y a qu'un moyen d'en finir avec nos peines, reprit Furbice, c'est de nous marîer. Notre mariage couperait court à tous les bruits qui nous inquiètent. Nous pourrions nous aimer en repos. Rien ne nous empêcherait de quitter ce pays, s'il ne nous convenait plus d'y vivre, et, si nous y demeurions, nul n'aurait le droit de nous adresser des reproches.

— Quel rêve! s'écria Margaï.

Furbice continua :

— Ce rêve peut se réaliser, à condition de nous débarrasser moi de ma femme, toi de ton mari.

Cette horrible proposition n'épouvanta pas Margaï.

La pensée criminelle que son amant venait de lui soraettre s'agitait en elle depuis longtemps. En même temps que son amour

pour Furbice, une haine paofonde pour son mari avait grandi dans sou cœur. L9 dévouement et la passion de Pascoul, l'affection qu'elle même avait auirefois ressentie pour lui, elle n'en tenait aucun compte.

Le passé n'existait plus; elle ne vivait que dans le présent.

— Tu es mon mari depuis longtemps, ditelle, ni les paroles du maire, ni le sermon d'un prêtre n'ajouteront rien à mon amour. Mai.s, puisqu'il faut pour notre honneur, pour notre repos, que les paroles soient prononcées, elles le seront. Je ferai tout ce que tu voudras.

Telle fut sa réponse.

— Il ne sera pas difficile, reprit alors Furbice, d'en finir avec ma femme. Elle disparaîtra sans bruit, sans embarras. Il n'en est i>as de même avec ton mari. Lorsque je t'ai connue, sa mort était prochaine. La santé lui est revenue, et c'est un malheur, car il faudra se donner du mal avant de le ramener au point où il en était alors. Il soufflait à peine. En le touchant du doigt, on l'eût tué.

Furbice disait ces choses à voix basse, mais froidement, comme b'il se tût agi de quelque honnête projet, et Margaï les écoutait sans horreur. Ah! son père l'avait bien jugée lorsque, la refusant si obstinément à Pascoul, il s'écTiait, avec des larmes dans la voix:

— Elle est corrompue jusqu'à la moelle des os.

Depuis la mort de Rivarot, cette corruption native n'avait fait qu'augementer, et maintenant dominée, affolée par la plus violente des passions, elle marchait à grands pas vers le crime.

Ces préliminaires posés. Furbice aborda les moyens d'exécution.

— Il faudra employer le poison sur Pascoul, dit-il. C'est sûr et rapide. Tu pourras en mettre dans ses mets, dans ses tisanes, et persouHe ne sera surpris de le voir mourir. Lui-même ne s'apercevra de rien.

On voit que Furbice se rappelait les prudents conseils de la Valbray. Margaï ne partagea pas entièrement son avis.

SEMAINE LITTÉRAIEr.

— Il n'est pas facile de se procurer du poison ni de s'en servir, sans éveiller les soupçons. Je te l'ai dit; je lerai ce que tu me diras de faire. Je sens bien que si mon mari ne meurt pas, nous sommes perdus.

Puis, je le déteste cet homme qui m'empêche de crier que c'est toi que j'aime. Mais, pour nous en débaraasser, ne vaudrait-il pas mieux se servir d'un moyen qui permettrait d'attribuer sa mort à un accident. Lorsque tu vas avec lui, dans les marchés des environs, ne pourrais tu pas le taire tomber sous les roues de ta voiture , ou bien l'engager à une promenade dont la fontaine de Vaucluse serait le but et le pousser dans le gouffre ? Qui songerait à nous accuser ?

— C'est bien chanceux, objecta Fnrbice, on peut manquer son coup et alors tout se découvre.

— Tu ne le manqueras pas toi !

— Que sait-on ? on a beau être solide et décidé, on ne fait pas ces choses-là froidement. Commençons par le po'soa, veux-tu ?

— Soit ! dès que tu m'en auras apporté, je commencerai.

Sur ces mots, dont nous garantissons la complète authenticité et qui peignent la cynique naïveté de ces deux personnages, ils se dirent adieu, et Furbice sortit, après avoir averti Margaï qu'il ne reviendrait que le lendemain dans la soirée. La plus stricte prudence leur était désormais ordonnée, et le maquignon avait résolu de ne jias se montrer à la ferme durant le jour, plus d'une fois par semaine.

Cette décision affligea Margaï; elle ne pouvait plus donner à Furbice tout son temps, et elle allait passer de longues heures loin de lui. Mais le sacrifice qu'elle était tenue de s'imposer ne fit qu'accroître son désir d'y mettre fin au plus tôt par la mort de son mari.

A dater de ce moment, le but qu'elle poursuivait fut sans cesse devant ses yeux. Elle y songeait même durant son sommeil: ses rêves lui montraient fréquemment son mari étendu sans mouvement, à côté de Brigitte inanimée, Furbice repoussait du pied ces cadavres qui le séparaient de Mar-

gaï. Il la rejoignait et la pressait sur sa mâle poitrine.

La beauté de Margaï prit aussi vers cette époque un caractère plus sombre. Autour de ses yeux, abîmes voilés et profonds qui ne laissaient rien échapper des noirceurs de son âme, un léger cercle bistré se dessina. Les préoccupations dont elle était sans cesse assiégée se traduisirent sur son visage, oit jamais on ne vit i)lus ni le rire, ni les larmes, les plus légères comme les plus vives.

Le lendemain du jour où, pour la première fois, Furbice l'avait entretenue de ses criminels projets et décidée sans peine à y tremper les mains, elle entra suivant son habitude dans la chambre de son mari. Tous les matins, elle allait auprès de son lit, et, se faisant violence, elle lui tendait, son front. Ce jour là, elle s'approcha de lui ainsi qu'elle s'en était approchée la veille, et l'embrassa, comme si désormais il n'avait pas été pour elle un homme fatalement condamné.

— Ta nuit a-t-elle été bonne ? As-ta dormi ?

Ces deux questions sortirent machinalement de ses lèvres.

Pascoul passa ses bras autour de la taille flexible de Margaï, et l'attirant auprès de lui :

— Je suis guéri, dit-il, bien guéri. Je bois, je mange, je dors, je marche. Encore quelques jours et j'irai reprendre ma place auprès de toi, dans ta chambre, que jamais je n'aurais voulu quitter. Cette pensée seule me rend mes forces; car, je t'aime bien, vois-tu, et j'ai beaucoup souffert lorsque Je me suis vu condamné à passer, loin de toi, une partie de ma vie. Mais, bientôt, je retournerai tout à fait dans notre cher nid.

Margaï frissonna.

L'espérance que son mari caressait araoareuseraent n'était pour elle que la perspective d'un intolérable supplice.

Pascoul reprit :

— Ne seras-tu pas heureuse de voir recommencer notre vie d'autrefois ?

— Sans doute, répondit Margaï d'un air

distrait.

— Cette vie était si douce, reprit Pascoul. Durant l'été, nos longues promenades le malin et le soir: en hiver, nos chères veillées, nos entretiens alors que tout nous parlait d'amour. As-tu perdu la souvenance de ces belles choses ? Elles recommenceront.

Elles recommenceront! Mots imprudents, doux à prononcer pour lui, terribles à entendre pour Margaï. Ils condamnaient à mort Pascoul et lui ôtaient tout espoir de recours en grâce.

Quelques jours après, en traversant la cour de la ferme, elle vit son mari seul, debout, devant la margelle du puits, dont uue charrette avait la veille démoli tout un côté.

Il était là, sur le bord du trou béant, examinant avec l'attention intéressée du propriétaire le dommage causé par l'accident. Sa position était telle, qu'il eût sutfi d'un choc pour le précipiter dans ce gouffre dont la profondeur ne lui aurait oflert aucune chance de salut.

Margaï eut une inspiration infernale.

Elle regarda autour d'elle. La cour était déserte, tous les gens de la ferme aux champs, les servantes dans la maison.

Alors d'un pas lent mais ferme, retenant son haleine, elle marcha vers son mari, les bras tendus, les mains fermées, réunissant dans un suprême effort toutes ses forces décuplées par la colère nerveuse qui grondait en elle.

Elle al'.ait atteindre Pascoul et le pousser dans l'abîme, lorsqu'il se retourna tout à coup. Elle avait sans doute prévu ce mouvement, car aucun des muscles de son visage ne remua.

Ses bras restèrent étendus en avant, mais les mains s'ouvrirent, et Pascoul, se méprenant à ce geste, les saisit vivement, et attirant sa femme vers lui :

— Si je veux t'erabrasser, dit-il, je le crois bien I

Et c'est en l'embrassant qu'il la ramena doucement vers la maison.

— Voilà des baisers que tu paj'cras cher, murmura Margaï, lorsqu'elle fut seule, et, en même temps, elle essuyait son visage.

Elle ne voulut pas revoir son mari de la

journée. Elle s'enferma dans sa chambre et y demeura.

Pascoul dut prendre seul son repas du soir et lorsqu'il se rendit auprès d'elle, il la trouva étendue sur une chaise longue, se plaignant d'une migraine violente et demandant qu'on ne vînt pas troubler sou repos.

La vérité, c'est qu'elle avait voulu rester seule afin d'envisager froidement sa situation.

Le long examen auquel elle se livra ne modifla pas ses sentiments.

Son mari l'avait quittée depuis quelques minutes qu'elle était déjà sur pied.

Elle attendait Purbice. Il avait promis de venir à la nuit noire. Il tint parole.

Elle le reçut comme s'il arrivait d'un long et périlleux voyage, et lui raconta toutes les émotions de cette journée.

— J'ai cru, dit-elle, que tout allait être fini. Je le tenais dans ma main. Encore un pas, et je le poussais dans ce puits, d'où jamais il ne serait sorti vivant. Son mauvais sort a voulu qu'il se retournât, et j'ai été obligée de l'erabrasseï'. L'embrasser ! Tiens, ces baisers m'ont souillé le visage. Que les tiens eu anéantissent le souvenir.

Vers le milieu de la nuit, Furbice se prépara à partir; il ne devait plus revenir que dans trois jours.

— Il le faut, disait-il, je crains d'être suivi. On parle de nous dans le pays; nous sommes menacés. La prudence seule nous sauvera. Aie le courage de cette séparation. Bientôt tous nos maux seront finis; tu seras ma femme, et nous ne devrons compte à personne de nos actions.

Margaï ne répondit pas.

Elle se demandait pourquoi tout la séparait de celui qu'elle aimait, et pourquoi celui qu'elle détestait vivait à ses côtés dans une quiétude absolue, heureux, se croyant aimé, et maître de la retenir auprès de lui selon son plaisir.

La même impression se reproduisait en elle toutes les fois que Furbice la quittait. Elle oubliait les joies folles qu'elle avait goûtées pour s'abandonner tout entière à

SEMAINE LITTÉEAIEE.

la douleur cruelle que lui causait son départ.

Il était debout devant elle, prêt à partir. Il allait éteindre la lampe, ouvrir la croisée et descendre l'échelle qui la nuit lui donnait accès cliez sa maîtresse, lorsque tout d'un coup elle lui dit :

— Ecoule, ne pars pas tout de suite. Mon mari est dans sa chambre, il dort. Tout repose autour de nous. Finissons-en puisqu'il est écrit que nous devons en finir. Jamais nous ne trouverons une heure plus propice.

— Pas de sang, répondit-il. Ça gâterait tout.

— Es-tu enfant. Est-ce que je voudrais nous perdre ? Viens, et tu verras combien il est facile de mettre un terme à nos maux. Je ne tremblerai pas.

Sans lui laisser le temps d'ouvrir de nouveau la bouche, elle s'empara de la lampe, dont la flamme, cachée sous un abat-jour de couleur sombre, jetait autour d'eux un reflet pâle et sinistre et marcha devant Furbice.

Machinalement il la suivit.

Elle ouvrit sans bruit la porte de sa chambre. Ils se trouvèrent dans un couloir,sur lequel s'ouvraient d'autres portes. Elle alla vers l'une d'elles et tourna le bouton.

C'était une vaste pièce ensevehe dans l'ombre. Au fond était un lit entouré de rideaux en laine brune.

Margaï fit signe à Furbice de ne pas entrer, et marcha seule vers le lit, éleva la lampe au-dessus de sa tête, regarda, et revenant vers son amant:

— Approche-toi, dit-elle à voix basse.

Il obéit, en marchant sur la pointe des pieds.

Pascoul était là, couché, endormi, son sommeil était paisible comme celui d'un enfant. Sa tête reposait sur une pile de coussins. Ses cheveux, qu'il avait longs et abondants, inondaient l'oreiller; sur ses lèvres errait un sourire que le sommeil semblait avoir interrompu. Ainsi posé, Pascoul était véritablement beau, et si l'amincissement de ses traits trahissait encore quelque faiblesse, la coloration de son visage annon-

çait le retour complet de sa santé, naguère si profondément ébi'anlée.

11 y avait dans ce repos d'un homme honnête et heureux une sérénité qui en imposait, mais Margaï ne se laissa pas attendrir par ce spectacle. Elle approcha la lampe des j'eux de son mari et la tint là, un momeut, afin de voir si son sommeil était bien profond.

Plusieurs fois, la lumière passa sur le visage de Pascoul. Il ne remua pas. Alors Margaï s'emparant d'un large coussin jeté à l'extrémité du lit, le tendit à Furbice, eu prononçant , d'une voix mélodieuse, ces simples mots :

— Toi qui est fort, étouS'e-le.

Furbice fit un pas eu avant, et, follement excité par les regards provocateurs de Margaï, il prit le coussin et l'éleva au-dessus de la tête du fermier.

Une minute s'écoula, une seule, mais terrible.

Dans les mains vigoureuses de Furbice, le coussin restait suspendu au-dessus de la tête de Pascoul endormi.

Margaï avait instinctivement fermé les yeux, sans s'éloigner cependant, car elle avait son genre de bravoure, et elle était prête à porter secours à son amant.

Mais ce dernier ne remuait pas. Elle ouvrit les yeux.

— Qu'as-tu ? dit-elle à Furbice.

Au lieu de répondre, il se retourna lentement, le front baigné de sueur, et le coussin s'échappant de ses mains tremblantes tomba sans bruit sur la peau de renard étendue devant le lit, tandis que de ses lèvres sortaient ces paroles :

— Je ne peux pas.

— Comment, toi, Furbice, tu recules I murmura-t-elle à son oreille. Mais il dort, regarde; j'en viendrais à bout, moi, si j'avais ta force.

— Je te dis que je ne peux pas. Viens, viens, sortons d'ici, j'ai peur !

Et sans plus attendre, il sëloigna pâle, •et chancelant comme un homme ivre.

Margai le retrouva dans sa chambre.

— 11 dormait, lui dit-elle en forme de reproche.

— C'est ce qui m'a épouvanté, répondit Furbice ; s'il eût fait un mouvement, un seul, il était mort. Mais ce sommeil tran- ■quille m'a troublé. J'aurais préféré avoir à ■attaquer deux hommes bien éveillés.

— Alors, nous n'en finirons jamais !

— Si, mais à l'aide du poison seulement.

— Du poison, soit. Mais, où en trouveras-tu ? Il faut sortir de ces embarras. Des «émotions comme celle-ci m'auraient vite tuée.

Elle était vivement émue en effet.

L'excitation qui l'avait soutenue jusquelà venait de passer, et un tremblement fiévreux agitait tout son corps.

En la voyant ainsi, Furbice l'engagea à prendre du repos, et partit en lui promettant de lui envoyer du poison le lendemain.

Elle s'endormit sur cette promesse, brisée de fatigue mais sans remords.

Lorsqu'il rentra chez lui, le jour allait paraître.

Accoutumée à l'existence singulière qu'il lui avait faite depuis longtemps, sa femme •dormait, seule dans la maison, avec les enfants.

Pauvre Brigitte 1 Malgré tous ses maux, la jalousie qui la torturait, les brutalités de tous genres qu'elle avait à subir, elle demeurait soumise à son mari. Jamais aucune plainte ne sortait de ses lèvres, jamais aucune confidence ne s'échappait de son cœur brisé.

Furbice, en arrivant, évita d'entrer dans la chambre où sa femme était couchée auprès du berceau de ses enfants.

Il s'arrêta dans une petite cave attenant à la cuisine. C'est là qu'il renfarmait les drogues destinées à ses chevaux. Il prit sur une étagère un grand bocal plein d'eau où l'on voyait briller de petits bâtons courts et minces, d'une couleur blafarde.

Il agita le bocal, et le liquide eut aussitôt des reflets semblables à ceux que produit •sur la mer, durant la nuit, le sillon tracé par un navire. Alors il fit sauter le parche-

min qui recouvrait le flacon, tandis que des vapeurs blanches se répandaient dans l'air. Puis il i)longea ses mains dans l'eau, retira un des bâtons qui offrait l'aspect d'un morceau de cire et essaya de le briser. Il y parvint sans peine; mais le choc ayant déterminé un froissement, la matière s'enflamma tout à coup et le maquignon n'eut que le temps d'ouvrir les doigts afin de n'être pas brûlé. Le phosphore, car c'était du phos[)hore, tomba sur la terre humide et s'y consuma lentement.

Satisfait de cette expérience, il referma hermétiquement le bocal et dit tout haut :

— Voilà qui fera l'afiaire.

Il revint dans la cuisine, se jeta tout habillé sur un mauvais canapé recouvert d'un matelas bourré de paille de maïs, et y dormit profondément jusqu'au lever du soleil.

Lorsqu'il se réveilla, Brigitte vaquait silenceusement aux soins du ménage, et les enfants jouaient auprès d'elle.

— On ne m'embrasse donc pas, ce matin? s'écria le maquignon.

Les deux petits, troublés au milieu de leursjeux, s'approchèrent timidement. Leur père les mit sur ses genoux, et essaya de leur arracher un sourire. Ce fut en vain.

— Est-ce que je vous fais peur ? dit-il. Comme ils ne répondaient pas, il les posa

brusquement à terre, murmura quelques paroles grossières et alla voir ses chevaux. Mais auparavant il s'était tourné vers sa femme, qui avait regardé cette scène d'un œil en apparence indifférent et lui avait dit :

— Je veux déjeûner. Que ce soit vite fait.

Lorsqu'il rentra, après avoir parcouru son écurie, son repas était servi au bout de la table, repas modeste et frugal, qui n'eut guère le don de lui plaire. Il ne se plaignit pas; mais Brigitte, devinant sa répugnance, crut devoir s'excuser.

— Je ne m'attendais pas à ce qui tu mangerais aujourd'hui, dit-elle, sans cela j'aurais essayé de te faire un déjeûner comme ceux de la Bastide-Neuve.

Furbice la regarda dédaigneusement et leva les épaules.

SEMAINE LITTÉRAIKE.

— Est-ce que je me plalas, idiote ? Garde teâ réflexions pour toi.

A cette brutale apostroplie, Brigitte baissa la tête, et une larme, uue seule, car elle sut vite dominer son émotion, apparut dans ses yeux.

Quelques heures après, tandis qu'il se rendait h Cavaillon pour vendre des chevaux, la Valbray arrivait à la Bastide- Neuve.

Margaï était seule. La mendiante entra mystérieusement dans sa chambre et se débarrassant d'un objet qu'elle tenait caché sous sa pelisse :

— Ma mignonne, dit-elle, voici ce que Furbice vous envoie.

— C'est bien, répondit Margaï, il a tenu parole.

— C'est du phosphore, reprit la Valbray. Depuis longtemps, il repose au foûd de cette eau. Elle en est tout imprégnée et constitue une sorte de poison dont l'effet est sûr. Toutes les fois que vous le pourrez, vous mettrez de cette eau dans les breuvages et dans les aliments de votre mari. Si cela n'opère pas asseu vite, Furbice vous enverra autre chose.

— Il ya des poisons qui tuent sur le coup, dit-elle à la Valbray. Pourquoi ne m'a-t-il pas envoyé un de ceux-là ?

— Vous êtes trop pressée, mignonne, répondit la vieille. Les poisons qui tuent

sur le coup laissent des traces Et la

guillotine aussi, tue sur le cou.

Et riant de son horrible jeu de mots, elle partit après avoir embrassé Margaï.

Le bocal resta tout le jour à la même place. La Valbray avait dit que, s'il se cassait, le phosphore prendrait feu. Margaï n'osait y toucher. Elle le contempla durant de longues heures, et lorsqu'elle était obligée de descendre, elle fermait à clef la porte de sa chambre. Mais, dès qu'elle était libre, elle remontait, comme si elle eût voulu surveiller cette terrible bouteille qui portait la mort dans ses fragiles flancs.

Le soir, en entrant sans lumière dans sa chambre, le bocal lui apparut tout en feu.

Ce phénomène, des plus simples, lui était nconnu et l'épouvanta^

— Ciel ! dit-elle, il brûle !

Et elle s'élança sur l'escalier pour demander du secours.

Mais un instinct secret la retint. Comment expliquerait-elle la présence de ce flacon dans sa chambre ?

Elle se rapprocha pour éteindre seule cet incendie singulier, et eut le courage de toucher le verre; il était froid. Alors, elle se rappela ce qu'autrefois elle avait appris au couvent, alluma une bougie à l'autre extrémité de la chambre, et la phosphorescence disparut.

Ces émotions avaient mis en elle une indicible terreur. A présent qu'elle était à la veille de commettre le crime, que l'instrument était dans ses mains, qu'elle sentait peser sur elle la responsabilité de tout ce qui allait se passer, le courage lui manquait; non pas qu'elle eût pitié de sa victime, mais la Valbray avait parlé d'échafaud, et l'échafaud lui faisait peur et plus encore que l'échafaud, la perspective de la honte qui rejaillirait sur elle si elle était découverte.

Elle eut presqu'un regret. Pourquoi avait-elle connu Furbice ? Mais ce moment de faiblesse n'eut pas de suite : sa destinée ne lui appartenait plus.

Un moment, elle eut aussi la pensée de prendre elle-même le poison.

— Alors, tout serait fini, se dit-elle. Deux causes la retinrent. Le chagrin

qu'elle causerait à son amant et la crainte d'être défigurée sans arriver à mourir rapidement.

Enfin, elle se décida.

Tous les soirs, Pascoul, en se couchant, avait coutume de boire une tisane chaude et calmante, destinée à le disposer au sommeil. A l'heure ordinaire, il vit entrer sa femme dans sa chambre, portant entre ses mains uue tasse fumante, pleine jusqu'aux bords.

Sur les traits de Margaï était répandue une angélique sérénité. Elle mar'îhait avec une raideur automatique, mais d'un pas ferme et sûr.

— Bois, dit-elle à son mari.

Il prit la tasse en souriant et d'un trait il en avala le contenu.

— Cette tisane est aujourd'hui pire cn- "Core que les autres soirs, tit-il eu rendant la tasse. Je n'en veux plus.

— Le médecin a ordonné de t'en faire prendre pendant quelques jours encore.

Il poussa un soupir et murmura ces simples mots :

— Quand donc pourrai-je m'arracher à ^es grifies ?

Puis se rapprochant de sa femme, il voulut l'embrasser.

— Ali ! s'écria t-elle avec horreur, laissemoi.

— Je suis donc à faire peur, demauda-til. Je t'aime pourtant ! Tu es si belle, ma Margaï !

Elle essaya de s'enfuir.

— Ne pars pas, dit-il doucement, au nom de l'enfant que tu portes, ne t'en va pas !

Elle était alors grosse de plusieurs semaines, et la prudence lui avait fait un devoir de prévenir son mari, lorsque cette grossesse s'était déclarée. Le même sentiment la retint encore.

— S'il n'en meurt pas, j'en mourrai, se ■dit-elle, lorsqu'elle se trouva seule.

Durant quinze jours, elle servit à Pascoul de l'eau phosphorée dans ses tisanes. Mais Furbice s'était trompé sur l'etficacité de ce poison. On sait, en eifet, que le phosphore ne se dissout pas dans l'eau froide. L'eau prend le goût et l'odeur du phosphore, mais elle absorde la matière en si petite quantité qu'elle ne saurait avoir d'autres résultats que de produire des désordres dans l'estomac.

C'est ce qui arriva. La santé du malheureux Pascoul s'altéra de nouveau, mais au- ^un symptôme grave ne fit présager sa fin prochaine.

Margai «e désespérait en constatant que le résultat si vivement désiré n'arrivait pas. Pour comble de malheur, Fui'bice n'apparaissait plus que rarement à la terme. De temps en temps, il venait voir Pascoul, et «omme celui-ci lui re[)rochait la rareté de ses visites, il alléguait l'importance de ses occupations. La Valbray lui ayait dit :

— Crois-en mes conseils. Montre-toi partout, excepté à la ferme. Fais en sorte

qu'on te suppose absorbé par les afiaires. Va en voyage aussi souvent que tu pourras. De cette manière, lorsque Pascoul succombera, personne ne songera à t'accuser de sa mort.

Furbice suivait cet avis, et Margai ne le voyait plus durant le jour. La nuit, il venait encore quelquefois, mais toujours à la hâte.

Elle souffrait horriblement de ce déploiement de prudence, car, livrée à elle-même, chargée de l'Iiorrible mission de tuer son mari, elle ne trouvait autour d'elle ni encouragements, ni conseils; elle pensait que Furbice ne la secondait i)as assez dans cette tâche monstrueuse. A la vérité, elle recevait de lui, par l'intermédiaire de la Valbray, des billets que par son ordre elle brûlait, après les avoir lus. Mais ces billets ne pouvaient lui procurer les mêmes douceurs que sa présence. Elle se plaignait amèrement de la position qui lui était faite, et il n'est pas sans intérêt de publier, dès à présent, certains fragments de lettres qu'elle lui adressait, soit par la Valbray, soit par Moulinet. Ces lettres furent mises au jour plus tard , car, cédant à un ignoble calcul, Furbice les conservait toutes, tandis qu'il ordonnait de détruire les siennes.

a Mon bon mari, écrivait-elle (dès cette époque, elle ne l'appelait plus que de ce nom) je commence à m'inquiéter. Je vois que le poison opère bien doucement. La première bouteille était meilleure que les autres. Je n'épargne rien, et pourtant je n'avance guère. Je n'oublie aucune de tes recommandations. Mais, hélas ! je n'arrive pas au but. Que dois-je faire? Ordonne, j'obéirai. J'ai commencé la faute. Rien ne pourra plus me faire reculer. »

Et comme Furbice la pressait d'en flair, elle lui répondait :

« Jo suis toujours dans les mêmes intentions. Je fais ce que peux : mais il ne m'est pas possible d'aller plus vite. J'en suis désespérée. Je pense toujours à toi. Cette nuit, je me suis vue dans tes bras. Comme j'ai hâte de t'embrasser et que je voudrais

SEMAINE LITTÉRAIRE

être déjà ta femme ! Si tu voulais m'aider, nos peines toucheraient bientôt à leur terme. Les hommes ont plus de courage que les lemmes, et il te serait si facile d'en finir d'un seul coup avec lui. »

Telle n'était pas l'intention de Furbice. Craignant de se compromettre, il refusait d'adopter les mo3'ens violents.

— PuiSfjue l'eau phosphorée n'opère pas, dit-il une nuit à Margai, sers- toi clu phosphore.

Et quelques jours après, elle lui écrivait :

« Mon bon mari, j'ai fait ce que tu m'as indiqué. La première fois, j'ai mis deux morceaux de phosphore dans une omelette; cela n'a rien fait. Le lendemain, j'en ai rais quatre morceaux. Il a dit : Cette omelette sent le souffre. Mais il l'a mangée cependant, et n'en a éprouvé aucun effet. Je ne sais plus qu'imaginer. Si tu voulais m'aider, Hos maux seraient vite calmés. Je suis bien malheureuse. Je n'ai même plus le moyen de te voir ni de te parler eu sûreté. Dimanche, j'irai à la i)remière messe à Gordes, puisque nous n'avons plus que cette manière de nous rencontrer en sûreté. Je suis toujours inquiète. De noirs soucis me roulent dans la fête, et au moment où je t'écris, je suis si triste que je sens bien que ta présence seule pourrait me consoler. »

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi. Un dimanche, en sortant de la messe, Furoice glissa dans la main de Margai une poudre blanche et cristallisée. On eût dit du verre pilé. C'était du sublimé corrosif.

Mais Pascoul mettait à vivre une persistance singulière; elle semblait s'ac(;roître en rai.son des efforts qu'on faisait pour le tuer. Marga'i qui, sous prétexet de lui prodiguer des soins plus actifs, se plaisait à préparer ses repas, lui présenta le sublimé corrosif dans un potage. A peine Pascoul eût-il porté la cuiller à sa bouche, qu'il en rejeta vivement le contenu.

— Il y de la poudre de fer dans cette Boupe, dit-il et il ne voulut pas l'achever. Il l'offrit à son chien, qui flaira l'écuelle et se retourna sans y toucher.

Furbice envoya alors à Margai deux grammes d'opium, qu'il s'était procurés sous le prétexte de dompter un cheval rétif. Elle

les fit prendre à son mari en plusieurs fois, et l'effet fut encore nul.

Ainsi, les criminels projets de ces misérables étaient constamment déjoués par leur ignorance ou par Pascoul lui-même.

Ils avaient cru à l'efficacité de l'eau phosphorée. Leur erreur a été expliquée. Ils avaient eu confiance dans le phosphore en morceaux, et ne s'étaient pas aperçus que dans le plat où la cuisson s'était faite, le phosphore s'était consumé sans laisser d'autres traces qu'un goût affreux. Enfin, ils avaient cru à l'efficacité de l'opmm ; mais, administré sans discernement, il n'avait pas agi. Seul, le sublimé corrosif était un poison susceptible de servir leurs plans, et c'est justement celui-là que Pascoul avait refusé.

Furbice ne savait plus quelle matière employer. Son érudition laissait à désirer et il ne connaissait d'autres toxiques que ceux doHt il se servait pour ses chevaux. Or, tous ces poisons avaient échoué.

Margai cependant, quoique découragée, continuait sa tâche; Pascoul prenait d'à poison à toutes les heures, par tous les moyens. Dans les draps de son lit, dans ses habits, dans ses mouchoirs, dans se» aliments on jetait des poudres malsaines. Le malheureux avait la gorge et l'estomac en feu; trois mois de ce régime horrible suffirent pour aétruire à tout jamais sa santé.

On le vit maigrir de nouveau, il redevint ce qu'il était, une année auparavant.

— Avez-vous remarqué comme le maître a changé! dit un jour Moulinet à Margaï.

— Son ancien mal lui reprend, réponditelle, sans se troubler.

Cette métamorphose rapide fut aussi remarquée dans le village. Mais personne n'en connut la cause véritable. Un jour, Frédéric Borel vint à la Bastide-Neuve et fut épouvanté des ravages dont la figure de Pascoul portait les traces.

— J'ai là, lui dit le malheureux, en montrant sa poitrine, un feu qui me consume lentement. Margaï me comble de soins; les médecins m'environnent. Personne ne comprend rien à mon mal et pourtant, je sens qu'il me tuera, si on n'en arrête les progrès.

Frédéric fut attristé par ces paroles; sa cupidité ne lui avait pas enlevé toute seasi-

bilité, et il chercha Margaï, afin de connaître d'elle les détails de l'horrible maladie dont Pascoul se plaignait.

Il trouva la jeune femme seule dans un coin du jardin, la tête dans ses mains, en proie à une violente tristesse qu'elle expliqua par le spectacle même que Borel venait de voir.

En parlant de sa prétendue douleur, elle ne put retenir quelques larmes.

— Ne te désole pas, Margai, lui dit Frédéric, ton mari guérira. Ce n'est rien.

Le lendemain, elle écrivait à Furbice un long billet qui se terminait par ces mots.

«... Lorsqu'on me voit les yeux mouillés, on me dit : « Ne pleure pas, cela n'est rien. » Lors juej'entends dire que cela n'est rien, je pleure encore plus. »

Le temps s'écoulait : Pascoul avait l'estomac délabré. Dans son corps débile, les organes digestifs ne fonctionnaient plus. Ses yeux avaient de nouveau perdu leur limpidité, ses joues leurs couleurs, et les médecins cherchaient en vain un nom pour le mal mystérieux qui le rainait sourdement.

De tous les témoins de ce sombre drame, aucun ne se doutait de la vérité.

Plus intéressé que les autres à la mort de Pascoul, dont il convoitait la fortune, Frédéric Borel venait maintenant à la Bastide-Neuve plusieurs lois par semaine. En apparence, c'était pour avoir des nouvelles de son cousin, mais en réalité il espérait saisir une preuve de la liaison adultère de Margai et de Furbice, qu'il avait été le premier à connaître et à faire connaître dans le pays.

Mais, malgré ses fréquentes visites, il ne découvrit rien. Furbice ne faisait plus à la ferme que de rares apparitions. Margai témoignait à son mari une affection d'nutant mieux jouée, qu'afin de lui faire prendre le poison, elle avait besoin de ne pas altérer sa confiance.

Quant à Moulinet, c'est en vain que Frédéric s'était efforcé de le faire jaser. Il ne se laissait arracher aucune confidence.

Ainsi, le crime faisait son œuvre lente-

ment, mais sûrement, et lorsque Margaï, soit dans ses lettres, soit dans les rares entrevues qu'elle avait son amant, lui reprochait de ne pas l'aider :

— De quoi te plains-tu ? répondait-il, s'il ne meurt pas vite, c'est tant mieux pour nous. On le croira mort de sa bonne mort.

Néanmoins elle fit tous ses efforts pour décider Furbice à tuer Pascoul, soit en le noyant, soit en l'écrasant.

— C'est inutile, disait-il encore. Nous nous ex|)oserions à être découverts. Je me suis chargé de ma femme, charge-toi de ton mari. Je t'ai fourni le poison, c'est bien assez pour ma part.

— C'est que nous ne pouvons plus vivre ainsi, muruiurait-elle. Nous y perdrions l'honneur, et l'honneur est une belle chose.

Le lecteur a dû s'étonner déjà d'entendre Margai parler de son honneur et de sa considération. Ces mots, dans la bouche d'une telle femme, sont grotesques, autant qu'horribles, nous en convenons, et nous n'aurions jamais songé à les y mettre, si nous ne les avions pas trouvés tout au long dans les pièces qui nous ont été soumises. Ces une preuve de plus de la sincérité de notre récit : il y a des détails qu'on n'invente pas.

Malgré son calme apparent qui avait pour but de lui éviter une participation plus directe dans la mort de Pascoul, Furbice n'était pas moins impatient que sa complice.

Son impatience avait deux mobiles : son amour d'abord, le besoin d'argent ensuite. C'est alors que, pour donner un aliment à l'attente qui le dévorait, il essaya d'empoisonner Brigitte.

Un jour, tandis qu'ils mangeaient ensemble, elle quitta un instant la table. Aussitôt il versa dans le verre où elle venait de mettre du vin, quelques gouttes de cette eau phosphorée qu'il avait déjà donuée à Pascoul. Brigitte reprit sa place, tenant dans ses bras l'aîné de ses enfants qui avait trois ans.

— Boire, dit le pauvre petit.

Elle lui oflrit son verre.

SEMAINE LITTÉRAIRE

L'enfant allait y tremper ses lèvres :

mais Furbice avait suivi tous les mouvements de sa femme.

— Ne bois pas, mignon, s'éeria-L-il vivement, et comme Brigitte le regardait avec surprise il ajouta : Il y a trop de vin pour lui.

En même temps il versa de l'eau dans 8on propre verre et l'ofiFrit à son fils. Brigitte but dans le sien. Mais à peine y eutelle goûté, qu'elle l'éloigna de ses lèvres,

— Ah ! dit-elle, que c'est mauvais !

Fiirbi(;e pâlit subitement, balbutia quelques mots, se décontenança, et Brigitte ne poussa que ce cri :

— Misérable ! c'est du poison.

Et, dans un mouvement d'horreur, elle brisa le verre et prit la fuite eu poussant des cris terribles.

Il courut après elle et la ramena de force.

— Tu es foile, dit-il, folle à lier. Où as-tu vu du poison ?

— Là. là, répondit-elle en montrant le verre brisé.

— Te tairas-tu, coquine, reprit-il; si quelqu'un t'entendait, on mettrait les gendarmes à mes trousses. Il n'y a pas plus de poison que dans ta main. Tu perds la tête.

Elle n'osa insister, mais sa conviction était faite.

Elle alla s'enfermer dans sa chambre, et, plongeant sa tête dans le berceau de ses enfants, elle pleura longtemps.

Resté seul dans la salle du bas, Furbice se demandait comment il détournerait les soupçons conçus par Brigitte. Bientôt il la rejoignit et lui dit d'une voix menaçante :

— Malheur à toi, si tu ouvres la bouche à âme qui vive de ce qui vient de se passer!

Brigitte ne répondit pas. Mais, dès ce jour, elle ne put manger et boire qu'avec une instinctive répugnance. Elle voyait du poison partout et tremblait plus encore pour ses entants que pour elle-même.

Quant à lui, il renonça provisoirement à poursuivre ses tentatives de ce côté. Cette scène lui avait suggéré de graves réflexions. Si sa femaie avait d'instinct deviné la présence du phosphore dans son verre, Pascoul ne pourrait-il pas, à la longu?, être

averti de la même façon ? On pouvait tout redouter d'une imprudence : Margai n'avait qu'à se troubler en présenee de son mari, comme lui-même venait de se troubler en face de sa femme.

Il alla le même soir à la Bastide-Neuve.

Margaï, prévenue, l'attendait dans sa chambre.

Il lui raconta l'aventure de la journée et lui comaïuniqua ses craintes.

— Ne te l'avais-je pas dit ? s'écria Margaï. Je savais bien qu'il était pins sa^ed'en finir d'un seul coup. A défaut d'un poison foudroj'ant que nous ne pouvons nous procurer, il faut te décider a auir toi-même. Tu es fort, et la double pensée de mon aniour et de l'enfant qui eu est le fruit, doit accroître tes forces. Pascoul est si fail)le, que tu pourras le tuer sans pcdne; le mauvais état de sa santé e-xpliquera sutfisain- Hient sa mort.

Et alors elle lui dicta tout un plan nouveau que, dès le lendemain, il essaya d'exécuter.

Ou était dans les premiers jours île décembre; le soleil se leva radieux dans un ciel sans nuages, inondant de ses rayon- la nature rassérénée, et lui donnant un air de fête, malgré la vivacité du froid.

De bonne heure, Furbice se présenta à la Bastide-Neuve. Depuis iDUirtemps il n'y était venu, et Pascoul manifesta la joie la plus vive en le voyant.

— Vous m'abandonnez donc, Furbice, dit-il au maquignon. Est-ce parce que je suis malade ?

— Je ne vous abandonne pas, répondit ce dernier, et ma présence ici en e.'^i la preuve. Je vais à Cavaillon dans ma. voiture. Le temps est splendido comme au printemps. Accompagnez-moi. Nous déjeunerons en route.

Cette proposition sourit agréablement au fermier. Depuis plusieurs semaines, ses promenades étaient rares et courtes, il n'avait d'autre distraction que la lecture, et encore ne pouvait-il s'y livrer longte ips, ses yeux ne pouvant suppoi ter nue longue fatigue. Il iaterrogea sa femme du regard.

— Tu es bien faible, mon ami, dit elle.

— Le voyage lui donnera des forces, s'é-

cria Furbice. Ce qui l'affaiblit, c'est de vivre enfermé. Il lui faut de l'air; confiez-le moi, madame Pascoul. Je vous le ramènerai en bien meilleur état.

— Il a raison, dit le fermier, qui se leva tout joyeux.

Margaï we- résista pas. Elle l'aida à se vêtir, le couvrit d'un grand manteau, et le pauvre liomme, appuj'é au bras du maquignon, descendit lentement l'escalier de la ferme pour monter en voiture. Il embrassa sa femme qui lui prodiguait des soins minutieux, et bientôt il fut avec Furbice sur la route de Cavaillon.

Ce dernier ne s'était pas trompé. L'air vif opéra sur Pascoul une réaction salutaire et lorsqu'on fut à une courte distance de Cavaillon, il déclara qu'il saurait faire honneur au déjeuner.

— Alors, arrêtons- nous ici, dit le maquignou.

Il y avait aux portes de la petite ville une auberge réputée dans le pays pour les talents (mlinaires du maître de l'établissement. Furbice y venait souvent, les jours de marché, et c'est à dessein qu'il y avait conduit sa victime.

Il s'installèrent dans une chambre; on jeta force bois dans la cheminée, et bientôt ils s'attablèrent devant un succulent déjeuner composé de gibier et de sauces fortement épicées, le tout accompagné de plusieurs bouteilles de vin de Châteanneuf-du- Pape, un des plus capiteux du Midi,

Pascoul, qui par goût était fort sobre, avait eu outre perdu l'habitude des repas substantiels. Aussi, après ce déjeûner qui ne dura pas moins de trois heures, avait-il complètement i)erdu la raison.

— Le voilà bien parti, pensa Furbice en entendant le lermier balbutier des mots sans suite et sans signification.

L'aubergiste, appelé pour donner sa note manifesta quelque inquiétude en voyant Pascoid dans cet état.

— Bail I répondit Furbice, avant que nous soyons arrivés chez lui, il n'y paraîtra plus Nous allons retourner à la Bastide-Neuve; j'irai à Cavaillou un autre jour. Aidez- moi à le mettre en voiture.

A peine installé sur les cousins, Pascoul s'end«rmit.

— 11 s'agit maintenant de le pousser de manière à ce qu'il tombe sous les roues, se dit Furbice.

Et, réunissant les rênes da«s une seule main, de l'autre ilsecouavivenieut Pascoul, afin de l'envoyer hors de la voiture, la tête en avant; mais, dans ce sommeil provoqué par l'ivresse, le fermier s'était fortement cramponné aux coussins de la voiture. Ce fut ce qui le sauva. Trois tentatives ne purent avoir raison de sa résistance inconsciente.

Exaspéré, Furbice arrêta brusquement son cheval et sauta sur la route, afin d'y précipiter plus commodément son compagon et de l'écraser ensuite eu revenant sur ses pas.

Au moment où il allait exécuter cette manœuvre, le cheval, ne se sentant plus retenu, partit vivement et d'une manière si brusque que le maquignon resta quelques secondes stupéfait à la même place. Enfin, il se mit à courir et parvint à arrêter le fugitif Mais, cette fois, il était ému; le silence des champs l'intimidait; il eut peur de nouveau, comme lorsqu'il s'était trouvé devant le lit de Pascoul.

~ Je ne peux pas, répéta-t-il encore, comme il avait fait jusqu'alors.

Il reprit sa place à côté de Pascoul qui dorm-c.it toujours, et se dirigea vers la ferme, en maudissant sa faiblesse.

Pendant ce temps, Margaï, fiévreuse, tourmentée, avait compté les heures l'une après l'autre. A chaque instant, elle se mettait aux croisées, dans l'espoir de voir arriver Furbice et de connaître un peu plus, tôt le résultat du voyage.

Tout à coup, un bruit de grelots et de " roues se fit entendre. La voiture rentrait dans la cour. Se précipiter à sa rencontre, saisir d'un coup d'oeil la position de Pas- • coul, reconnaître qu'il n'était pas mort, tout cela fut rai)ide comme un éclair. Elle n'ouvrit pas la bouche, mais le regard qu'elle adressa à Furbice était chargé d'amers renroches :

Il s'est grisé, dit piteusement le maiquignon, il faudrait le coucher.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Margaï appela Moulinet, et les -deux hommes transportèrent Pascoul sur son lit.

— Lorqu'un homme est aussi malade que lui, il est imprudent de l'enivi'er, fit observer Moulinet.

— Tous mes efforts pour l'empêcher de boire ont été inutiles, répondit Furbice.

— C'est surprenant, reprit Moulinet.

Margaï était exaspérée et son exaspératien tomba sur Mouliuet, auquel elle enjoignit brutalement de se taire. Mais celuici contniua :

— Si j'ai manifesté ma surprise, c'est que dans l'état où le voilà, 11 pourrait bien ne pas se réveiller.

Ces paroles eurent le don de dissiper la colère de Margaï, qui se rapprocha du lit, afin de suivre sur le visage de Pascoul les effets de l'ivresse. Au bout d'une heure, elle assista à son réveil et eut dans le cœur une impression douloureuse.

— Où suis-je ? demanda le fermier.

— Chez vous, notre maître, répondit Moulinet. Ne parlez pas; on va vous faire du thé.

A ces mots, Margaï se précipita hors de la chambre, descendit rapidement à la cuisine, fit faire le thé sous ses yeux, et voulut l'apporter elle-même à son mari.

Il en but plusieurs fois durant la soirée, se plaignit du mauvais goût de la tisane, qui provoqua de violents vomissements.

Mais, cette fois encore, il ne mourut pas.

En présence de tant de tentatives avortées, vivement sollicité par sa maîtresse et pressé lui-même d'en finir, Furbice prit enfin une décision irrévocable.

Une nuit, il vint trouver Margaï et lui fit part de son projet.

— Le poison n'a pas réussi, dit-il, tu n'as pas su pousser Pascoul dans le puits : je n'ai pas eu le courage de l'étouffer, ni de l'écraser. Mais, je saurai le tuer autrement; nn bon fusil nous délivrera de lui.

A ces mots, Margaï se récria :

— Malheureux, y songes-tu ? Et le bruit, et le sang. Pourquoi n'as-tu pas voulu le noyer à Vaucluse ?

— Parce que toutes les fois que j'ai dû le toucher, jai peur. Mais un fusil, ça me con-

naît. Je suis sûr de moi, une arme à la main.

— Pas cela, je t'en prie, dit Margaï, et elle ajouta ces mots cyniquement uaifs que nous reproduisons textuellement :a Ce l)ruit produira en moi une sensation horrible.

Songe à l'enfant que je porte et que tu dois aimer, puisqu'il est tien. »

— Je te préviendrai avant de tirer, et tu n'auras pas rémotion que tu redoutes. D'uiileurs, je veux que cela soit ainsi.

Il parlait maintenant en maître, et Margaï était devenue son esclave.

Elle ne résista plus.

— Dans huit jours d'ici, c'est la Noël. Je viendrai le soir et ça se fera.

— As-tu un fusil ? demanda Margaï.

— Demain à Avignon, j'en achèterai un.

— Furbice, sois prudent, je t'en supplie. Si on te voit cette arme

— On ne la verra pas.

— N'achète ni poudre, ni balles, ça pourrait te faire découvrir. Je sais où mou mari tient sa poudre, je t'en donnerai.

— Et des balles ?

— Fais-en avec les grelots de ton cheval. Ce fut le dernier mot de cet entretien. Ils se séparèrent pour ne plus se revoir

que le jour où tout serait consommé.

Durant la semaine qui suivit, Furbice, entraîné par la fièvre du crime, se rendit à Avignon et y acheta uu fusil de chasse. Margaï lui envoya de la poudre par la Valbray, que le maquignon tenait au courant de ces divers incidents et qui tenta vainement de lui faire abandonner le moyen violent dont il voulait user.

— Soyez sans inquiétu le, le vieille, tout ira bien.

Il prononça ces paroles d'une voix si ferme, il paraissait avoir tant de coufiauce ea lui-même, que la Valbray fut rassurée. Elle le savait homme à se tirer de tout.

La veille de la Noël, dès le matin, Pascoul envoya Moulinet à Foutblanche. afin d'inviter de sa part Furbice au repas qui, suivant une coutume décrite au début de ce récit, devait avoir lieu le soir à la ferme. Le maquignon fit transmettre de nombreux remerciements à Pascoul, mais il refusa

son invitation, alléguant que, ce jour-là, lui aussi se devait à sa famille.

Il soupa chez lui, et ce fut même un assez triste souper, car il voulut avoir à sa table la Valbray, bien qu'il sût que la vieille mendiante inspirait à sa femme une horreur profonde.

A huit heures, ils s'arrachèrent aux douceurs du repas, qui avait été copieusement arrosé. La Valbray en eut un vif regret. Mais le moment était venu de tenir la promesse faite à Margaï, et Furbice était décidé.

Lorsqu'il fut debout, prôt à partir, enveloppé dans son manteau, il dit à sa femme :

— Si quelqu'un vient me demander, tu répondras que je suis allé au cabaret. On m'y troQvera toute la soirée.

Et, se retournant vers la Valbray, il ajouta:

— En route la vieille.

Us sortirent. Mais il rentra par son écurie, prit son fusil déjà tout chargé et caché sous la paille, le dissimula le mieux qu'il put eous ses vêtements, et, rejoignant la mendiante qui l'avait attendu, ils se dirigèrent vers la Bastide-Neuve.

Pendant ce temps, Brigitte, restée seule, versait d'amères larmes sur sa triste destinée. A cette heure, toutes les familles étaient réunies; dans toutes les maisons il y avait fête; le dernier des valets lui-même prenait place à la table du maître. Pour elle, délaissée à jamais, ne trouvant pas encore dans ses jeunes enfants une consolation efficace, il ne lui restait dans cette nuit solermelle d'autres compagnes que les pensées cruelles qui venaient l'assaillir et lui montrer l'avenir sous les couleurs les plus sombres.

Furbice et la Valbray marchaient rapidement et mirent très peu de temps à parcourir la route qui va de Fontblanche à La Bastide-Neuve.

Us avaient pris les chemins de traverse

afin de ne pas être obligés de passer par Gordes; aussi ne rencontrèrent-ils personne, et n'échangèrent-ils aucune parole durant le trajet.

Furbice, absorbé par les pensées qui roulaient tumultueusement en lui, se plaisait dans ce silence qui lui laissait sa liberté d'esprit. Quant à la Valbray, ayant noyé au fond de son verre une grande partie de sa raison, elle était suffisamment occupée par les soins qu'elle devait prendre pour ne pas trébucher contre les cailloux du chemin.

Lorsqu'ils furent arrivés devant la ferme, Furbice s'arrêta. La Valbray fit comme lui. Alors le maquignon marcha vers elle, et la regardant dans les yeux, en lui mettant une main sur l'épaule, tandis que de l'autre il reteuait son fusil :

— Parlons sérieusement, si c'est possible, dit-il. Etesvous ivre tout à fait, la vieille ?

— Ivre ! moi ! répondit-elle, en se campant fièrement. Où as-tu vu cela ? Les yeux sont un peu troubles, c'est possible; les jambes se refusent parfois au service, mais on a sa tête.

Ces paroles rassurèrent Furbice.

— Alors, dit-il, vous allez entrer dans la ferme. Vous rappelez-vous bien tout ce que je vous ai dit ?

— Je me rappelle tout, absolument tout.

— Répétez un peu.

— Tu te défies encore ! Pour qui donc prends-tu la Valbray, grand niais ? Je sais la valeur des mots et l'importance des choses. Un coup de fusil ne se tire pas tous les jours, et

— Veux-tu te taire, s'écria Furbice, en lui posant la main sur la bouche. Et plus bas il ajouta : Si quelqu'un était aux croisées, on nous entendrait. Ne prononce jamais ces mots-là. Entre dans la ferme, dis à Margaï que j'attends ses instructions, et surtout pas de bavardage; va !

La Valbray ne répondit pas, mais elle obéit.

La porte de la ferme était entr'ouverte. La Valbray pénétra dans la cour, la traversa dans sa longueur, et, guidée par les

SE ^vl AINE LITTÉRAIRE.

lurnièrea qui brillaient aux fenêtres du rezde-chaussée, elle entra dans la maison.

Pour la troisième fois, depuis la mort de Rivarot, on célébrait la veillée de Noël à la Bastide-Neuve.

Comme durant la soirée dont nous avons raconté les événements, au début de ce récit, tout le personnel de la ferme, maîtres et serviteurs, était réuni dans la grande salle, autour d'une table chargée de mets et de vins. A la place autrefois occupée par Rivarot, Pascoul était assis entre Margaï et Frédéric Borel. En dépit du déplorable état de sa santé, il avait voulu paraître au milieu de tous les siens. Mais sa présence, au lieu d'être une cause de joie pour les couvives, les avait plongés dans la tristesse.

En vain Frédéric Borel essayait de ranimer leur gaieté. Nul ne secondait ses efforts, et si parfois un éclat de rire partait du bas-bout de la table où les petits pâtres se contaient des histoires en mangeant le gâteau au.x amandes, des regards sévères lancés par Moulinet venaient l'arrêter brusquement.

Margaï était triste et Moulinet voulait qu'on respectât sa tristesse qui, pour tous ces gens, s'expliquait par le navrant spectacle qu'offrait Pascoul, assis dans son fauteuil, lu tête appuyée contre un coussin.

Cet homme jeune se défendant contre un mal inconnu, cette pâleur cadavéreuse, cette maigreur de phtysique, cette décrépitude des membres, refroidissaient les plus solides gaietés.

On touchait à la fin du repas, et, à voir l'embarras des convives, on eût dit qu'ils aspiraient au moment où ils pourraient quitter la table. Margaï sortait de temps en temps de la rêverie dans laquelle elle était plongée, regardait son mari avec inquiétude, puis ses invités, comme si elle eût voulu les pousser à boire,' à crier et à rire. Mais Moulinet ne semblait pas comprendre, et son visage, mélancolique et sévère à la fois, inspirait autour de lui une terreur contre laquelle les efforts de Margaï venaient se briser.

Enfin, elle parut deviner que la présence de son mari produisait cette situation gê-

nante pour tous. Elle se pencha vers Pascoul et lui demanda s'il n'était pas disposé à remonter dans sa chambre.

— Non, répondit-il. Je suis bien ici, et il y a si longtemps que je ne vous avais tous vus réunis à ma table. D'ailleurs, avant de monter, j'irai respirer l'air pur et froid de la nuit. Cela me disposera au sommeil et calmera peut-être le feu que j'ai toujours là.

En disant ces mots, il montra son front.

— Si tu ne nous quittes pas encore, dit alors Margaï, eflforce-toi d'être gai. Tout le monde est triste, parce qu'on ne t'a pas vu sourire, entendu parler.

Pascoul fit de la tête un signe d'adhésion, et aussitôt, se soulevant, il tendit son verre vers les assistants :

— Mes amis, leur dit-il, je bois à votre santé à tous.

— Merci, merci, notre maître, s'écrièrent vingt voix.

Moulinet ajouta :

— Nous souhaitons que vous soyez bientôt tout à fait rétabli.

Ce double toast détermina dans la salle une véritable explosion de cris et de rires. Le maître avait parlé, une subite rougeur était venue colorer son visage, sur ses lèvres errait un sourire; il n'en fallait pas davantage pour rassurer tous ces braves gens et les engager à s'amuser.

C'est à ce moment que la Valbray entra.

On lui fit bon accueil. Tous les ans, le même jour, à la même heure, elle se présentait à la ferme. Elle y venait chercher la part des pauvres, et la Bastide-Neuve avait des habitants charitables.

— Venez vous asseoir ici, la Valbray.

— Non, ici !

— Venez là !

Et chacun lui faisait une place, en se disputant presque le plaisir de servir la meudiante.

Elle se dirigea lentement vers Margaï qui lui avait fait un signe, tout en poussant sa chaise contre le fauteuil de Pascoul, et elle dit :

— Voici ma place.

Elle fut bientôt servie. Mais elle n'avait ni soif ni faim. La chaleur de la salle, l'éclat

des lumières, le bruit des assistants, tout cela produisit en elle une sensation d'autant plus vive qu'elle quittait la froide atmosphère du dehors. Dans sa tête un peu échauffée déjà, l'ivresse se détermina tout à fuit. Elle eut cependant le temps de dire à Afargaï, à voix basse :

— Ma mignonne, Furbice est au dehors, il vous attend.

Sa commission remplie, elle se livra à une sorte de monologue à mi-voix et auquel personne ne prêta d'abord attention. Les conversations avaient repris, et Margaï pi'omenait sur tout le monde des regards distraits, tout en cherchant l'occasion de sortir, afin de rejoindre son amant.

Toutefois, la voix de la Valbray s'élevait peu à peu. Elle gesticulait tout en parlant. Frédéric Borel s'aperçut le premier de cette pantomiaie, et interpellant sa cousine, il lui dit :

— Margaï, pourrais-lu nous répéter ce que marmotte entre ses dents la voisine ? Vois donc; elle parle seule.

Margaï devina la vérité.

— On l'a trop fait boire, dit-elle un peu troublée.

— Qui parle de boire ? s'écria la Valbray dont la langue un peu épaisse n'articulait pas les mots d'une manière très distincte. C'est vous, petite ! Vous avez soif. Buvez, ma mignonne.... Dans la vie, il faut manger quand on a faim et boire lorsqu'on a soif.... Vous êtes en vérité bien jolie. Mais,

cane prouve rien Moi aussi, j'ai été

belle, aussi belle que vous. Vous voyez à

quoi je ressemble, aujourd'hui Ah ! je

voudrais hien être à votre place, pour faire mourir d'amour tous les hommes qui s'approcheraient de moi.

A ces mots, ceux qui écoutaient la Valbray— et c'étaient presque tous les convives — se regardèrent avec surprise.

— Elle divague, s'écria Pascoul que cette gcène semblait récréer.

— Je crois bien, reprit Frédéric. C'est qu'elle est tout à fait ivre.

— Ivre ! non, je ne suis pas ivre. Furbice me l'a dit aussi. Mais il en a menti.

— Est-ce Furbice qui vous a fait boire ? la Valbray, demanda Frédéric.

— Trop curieux le petit bonhomme, répondit-elle, comme si à ce moment un éclair de raison eût illuminé son cerveau troublé.

— Calmez-vous, la Valbray, lui dit Margaï, que cette scène commençait à inquiéter, le nom de son amant ayant été prononcé.

La Valbray continua :

— Si nous ne faisons pas du mal aux hommes c'est eux qui nous en font Moi, j'ai

pris les devants Leur en ai-je fait voir

à tous et de toutes les couleurs Imitemoi, Margaï.

— Voilà qu'elle te tutoie, fit observer Pascoul en riant.

Margaï écoutait ce flot de paroles, prête à l'arrêter, si la Valbray allait trop loin,

— Ça no sert à rien d'avoir du cœur.

Plus on en a, plus on souflre. Lorsqu'on possède la beauté, la vertu est inutile. Les hommes, c'est fait pour nous servir de souSre-douleurs. Retiens bien tout cela, Margaï.

— Jolis principes ! murmura Frédéric.

Quant à Moulinet, assis en face de la Valbray, il l'écoutait avec une attention singulière et suivait du regard tous ses mouvements.

Elle s'était arrêtée un moment; mais bientôt elle se leva en s'écriant :

— Les maris sont faits pour être trompés. Je savais là-dessus une chanson. Comment disait-elle donc? Chante -là, Margaï. Furbice ne te l'a-t-il pas apprise ?

Il y eut un silence glacial dans la salle. Frédéric regarda son verre d'un air embarrassé. Margaï devint pâle comme une morte. Seul, Pascoul ne put retenir un sourire, et il dit à sa femme :

— Connais-tu cette chanson ? Tu devrais bien nous la chanter.

— Cette malheureuse est folle, répondit Margaï; si elle continue ainsi, elle débitera bientôt des infamies.

— Nous l'en empêcherons, s'écria Moulinet.

En même temps il quitta sa place, et, passant derrière la Valbray :

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Il faut vous taire, la vieille, lui dit-il d'une voix haute et lerrae.

Puis s'udressant aux convives, il ajouta :

— Agissez tous cotnrae si elle n'était pas là. Elle n'est excitée que parce qu'on l'écoute.

On comprit et on obéit. Pascoul lui-même, donnant l'exemple, se mit à causer avec Frédéric, qui aurait cependant désiré entendre encore la Valbray, et qui mandissait intérieurement Moulinet, dont l'intervention l'avait arrêtée.

Quant à la mendiante, loin de se taire, une fois assise, elle dit d'une voix pleine de reproche :

— Que t'ai je tait. Moulinet ? As-tu à te plaindre de moi ? J'ai su autrefois que tu aimais Margaï et je n'ai rien dit. Pauvre niais ! Elle a aimé Pascoul à ton nez, maintenant elle aime

— Moulinet, fais-la taire, je t'en prie, s'écria Margaï.

— Bast ! laissez-la donc parler, cousine, elle est très amusante, dit Frédéric Borel, qui, seul de tous les assistants, avait pris part à cette scène.

Mais les forces de la Valbray étaient épuisées. Bientôt elle ne balbuiia plus que des mots inintelligibles et elle s'endormit.

Margaï se leva et s'approchant de son mari :

— Es-tu toujours décidé à sortir tout à l'heure ?

— Toujours, répoudit-il. Le grand air me sera bon.

— Alors, je vais voir si le froid n'est pas trop vif pourtoi.

Et, tandis que Pascoul la remerciait de sa sollif'itude, elle sortit rapidement.

Elle avait hâte de retrouver Furbice

En l'attendant, le maquignon s'était adossé contre la porte de la cour, après avoir caché son fusil derrière un tas de pierres, au bord d'un fossé.

Les bras croisés sur sa poitrine, envelop[)é dans son manteau, son chapeau sur les yeux, il était dans une immobilité si complète, qu'on eût dit un tronc d'arbre debout contre la muraille.

— J'ai longtemps attendu, dit-il à Margaï dès qu'elle le rejoignit.

— La faute en est à la Valbray, répondit-elle. La malheureuse n'a plus sa tête ; elle déraisonne. Elle a tailli tout dire devant mon mari.

— La misérable coquine 1 s'écria Furbice; c'est le vin. Elle n'a pas bu beaucoup, cependant. M ais, n'a-t-elle rien dit de trop?

— Moulinet lui a imposé silence ; sans cela, nous étions perdus.

Furbice respira.

— Le fusil est là, dit-il.

— Chargé ?

— Tout chargé. Où est Pascoul ?

A cette question, Margaï frissonna des pieds à la tête.

— Ne pourrais-tu le tuer sans bruit ? demanda-t-elle. Ah ! c'est ce bruit qui fait peur.

— Il est impossible de l'éviter. Envoie ton mari ici, puis monte dans ta chambre. Les croisées sont de l'autre côté, tu n'entendras rien. D'ailleurs, pour plus de sûreté, enfonce ta tête dans ton oreiller.

— Oui, je suivrai ton conseil; mais, toi, comment leras-tu pour n'être pas découvert ?

— La nuit est noire. Dès que j'aurai tiré, je jouerai des jambes du côté de Gordes. Bien fin, celui qui m'attrapera.

— Ne vas pas le manquer, au moins.

— Sois en repos. J'ai rais dans mon fusill trois grelots eu guise de balles. Euvoie-Ie seulement de ce côté.

Margaï passa sa main sur son front. Il faisait froid, elle était là, tête nue, sans manteau, et cependant des gouttes de sueur perlaient sur son visage. Elle s'approcha de son amant.

— Je veux t'cmbrasser, lui dit-elle, ça te donnera du cœur.

Lorsqu'elle l'eût quitté, Furbice, sans trembler, alla prendre son fusil dans l'endroit oiî il l'avait caché. Ainsi qu'il l'avait dit, la nuit était obscure; mais ses yeux étaient faits cà l'obscurité. D'ailleurs, la lumière qui s'échappait de la ferme par les croisées, éclairait la partie de la cour où Pascoul devait passer, laissant dans l'ombre celle où se tenait Furbice. Pour plus

de prudence, il resta an dehors sur la route.

La grande porte contre laquelle il se trouvait était vermoulue, disjointe, cà moitié rainée. 11 y avait, à hauteur d'enfant une ouverture résultant de la vétusté du bois, longue de huit centimètres et large de sept. Il y passa le canon de son fusil, s'agenouilla et attendit en silence.

Ainsi posé, il avait la porte de la maison en face à sept ou huit mètres; à sa droite la route de Gordes; à sa gauche, celle de Vaucluse.

Il était là depuis cinq minutes, lorsque la porte de l'habitation s'ouvrit, et l'intérieur de la salle où avait eu lieu le repas apparut à Furbice dans toute sa profondeur. Il reconnut les convives. Mais, celui qu'il reconnut avant tous, ce fut Moulinet, qui se dirigea vers l'écurie.

Derrière lui apparut Pascsul.

Appuyé sur une canne, chaudement enveloppé, le fermier regarda le ciel couvert de nuages, asi)ira quelques bouffées d'air; puis, refermant la porte derrière lui, il fit trois pas en avant.

Furbice attendit que Moulinet disparut dans l'écurie.

Alors il arma son fusil, sans l'épauler.

Visant de bas en haut, il tint pendant quelques secondes Pascoul au bout de son canon, et, lorsqu'il le vit en face de lui, il pressa la détente.

Le coup partit.

Les trois balles portèrent.

Pascoul tourna sur lui-même et tomba à la renverse, en poussant un cri déchirant.

Attirés par la détonnation et par ses gémissements, les gens de la ferme, Frédéric Borel en tête, s'élancèrent vers lui, tandis que Moulinet sortait de l'écurie, regardant stupéfait, l'horrible spectacle qu'il avait sous les yeux.

— Je suis assassiné ! dit Pascoul d'une voix éteinte. Un prêtre, vite un prêtre !

— Et un médecin, s'écria Frédéric Borel.

— Pierre, prends un cheval et cours au village demander du secours, ajouta Moulinet en s'adrcssant à un valet de la ferme.

En même temps, Moulinet et Frédéric, aidés par les servantes, relevèrent le malheureux Pascoul, étendu sans mouvement sur le sol, et le transportèrent dans sa chambre.

Lorsqu'on l'eut placé sur son lit, Frédéric, voulant éviter à Margaï la vue de cet horrible spectacle, enjoignit aux femmes qui se trouvaient là de se rendre auprès d'elle et de l'empêcher d'entrer dans la chambre de sou mari.

Cette précaution était inutile. Margaï s'était enfermée chez elle et n'avait pas entendu le coup de fusil. Les cris qui retentissaient de tous côtés dans la ferme venaient seulement de lui apprendre que le crime était consommé.

On la trouva aux pieds de son lit, debout ou plutôt pliée en deux, la tête appuyée contre le matelas. On crut qu'elle pleurait et on respecta sa douleur. Mais, sur son visage, si elle l'eût relevé, on n'aurait pas vu une larme. Ses yeux étaient secs, sa bouche muette. Elle ne songeait qu'à deux choses :

Furbice était-il eu sûreté ? L'émotion ne tuerait-elle pas l'enfant qu'elle portait ?

Au milieu de l'inexprimable désordre causé par cette catastrophe, la Valbray avait été laissée seule dans la grande salle, endormie devant la table abandonnée. Le bruit la réveilla.

Les vapeurs du vin s'étaient dissipées et il ne lui en restait qu'un certain trouble de cerveau.

Elle écouta les voix dispersées qui se faisaient entendre dans la cour et au-dessus d'elle, dans l'escalier, dans les chambres.

Tous ses souvenirs lui revinrent et un sourire se dessina sur ses lèvres.

Quelques minutes s'écoulèrent. Alors, elle monta et put arriver jusqu'au lit de Pascoul que tout le monde entourait.

— Est-ce qu'il est mort ? dit elle à voix basse.

— Non; mais il n'en vaut guère mieux.

— Voilà un grand malheur !

— C'est horrible, répondit quelqu'un. Mais

SEMAINE LITTÉRAIRE

on se demande en vain qui a pu faire le coup. Pascoul a'avait pas un ennemi dans le pays.

— Ça se découvrira, reprit la mendiante, en secouant la tête d'un air entendu.

Elle sortit un instant après pour essayer de rejoindre Furbice et Ini faire part du succès que son coup de tusil avait obtenu.

Il était environ dix heures.

La Valbray, qui n'avait pas encore, nous l'avons dit, entièrement recouvré ses esprits, prit à sa gauche au lieu de prendre à droite le chemin de Gordes.

Elle marcha durant trois quarts d'heure environ, se croyant sur sa route.

Absorbée dans ses pensées elle ne regardait et ne voyait rien autour d'elle.

Cette misérable vieille se sentait à l'aise et trouvait plaisir à se mouvoir dans le crime. Pascoul, qui avait eu pour elle mille bontés, à qui, trois ans avant, elle s'était dévouée, alors qu'entraîné par sa passion, il avait commis le seul acte blâmable de sa vie, Pascoul agonisait, et elle ne songeait ni à pleurer ni même à le plaindre.

Elle se demandait seulement comment Furbice, libre d'un côté, arriverait à se débarrasser de sa femme, et elle cherchait elle-même un plan à lui soumettre.

Tandis que son imagination dépravée travaillait ainsi, elle se heurta tout à coup contre un rocher et s'aperçut qu'elle avait perdu son chemin.

Elle regarda avec inquiétude autour d'elle, et l'obscurité de la nuit l'empêchant de s'orienter, elle essaya de revenir sur ses pas.

Cefte tentative n'eut d'autre résultat que de l'engager plus avant dans le dédale de rochers au milieu desquels elle s'était perdue.

Elle fit encore quelque chemin, obligée de gravir un sentier qui montait devant elle. Puis, elle s'arrêta de nouveau. Un autre sentier était là, qui allait en descendant.

Elle le prit, dans l'espérance qu'il la ramènerait enquelqu'endroit oùelle se reconnaîtrait.

Elle se reconnut en efifet; au moment où elle arrivait au bout de cette route étroite, taillée dans une masse calcaire , la lune perçant les nuages illumina tout à coup le paysage.

La Valbray se trouvait dans le vallon clos de rochers, au milieu duquel est située la célèbre fontaine de Vaucluse.

D'abord rassurée par sa découverte, elle se prépara à reprendre la route de l'Isle, seul moyen qui lui restât de regagner le petit village de Vaucluse d'où il lui serait facile de rentrer à Gordes, mais, à chaque instant, la lune se cachait derrière de gros nuages. Elle eut peur de se penlre de nouveau, elle fit quelques pas en avant, puis, serrant sa mante autour d'elle, le corps fatigué et la tête troublée, elle s'assit dans une niche taillée en plein roc.

En face, se trouvait un énorme araoncellemenl de rochers, d'une hauteur de plus de cent mètres, terminé par un vaste plateau, premier contrefort d'une suite de collines adossées les unes contre les autres et qui va rejoindre les Alpes à Briançon.

Au pied de ces rochers, taillé» à pic, est un goufifre large et profond qu'ils surplomblent hardiment et d'où sort la source de Vaucluse.

Au mois de décembre, l'eau jaillit avec abondance, se répand, avec des bruits secs et saccadés, dans un lit dont lelond a le poli du marbre, et forme plusieurs ruisseaux qui, après s'être rejoints, deviennent la petite rivière qu'on appelle la Sorgue et qui arrose une partie du Comtat Venaissin.

On se croirait enfermé de toutes parts. La pierre des collines est grisâtre, aride, nue. Dans ce coin sauvage et perdu au mid'une végétation luxuriante, il n'y a pap un arbre, sinon un figuier qui croît péniblement dans une excavation de la montagne et qui portait déjà des fruits, dit-on, du temps de Pétrarque.

Enfin, dominant ce val fermé qui a donné son nom au département dont Avignon est. le chef-lieu, se dressent les ruines d'un château appelé à tort le château à Pétrarque, et qui appartenait à la famille de Sade,.

après avoir abrité le cardinal de Cabassol, intime ami du poète italien.

A la pâle clarté que la lune répandait par intervalle, le paysage avait un aspect terrifiant. Les ruines ressemblaient aux bras d'un squelette Les rochers, amoncelés les uns sur les autres, paraissaient prêts à se séparer et à tomber dans l'abîme. L'eau qui roulait avec fracas, troublait seule le silence de la nuit.

Pour la première fois de sa vie, peut-être, la Valbray eut peur.

Tout à coup, elle crut voir des fantômes se dresser à la cîme des rochers.

Elle crut entendre sortir des gorges qui l'entouraient les gémissements de Pascoul.

Pâle, les yeux hagards, elle quitta rapidement sa place et se dirigea du côté de l'eau.

Ses dents s'entrechoquaient et, de ses lèvres tremblantes, s'échappaient des paroles sans suite.

Elle regarda l'eau qui tournoyait rapidement. Sa peur redoubla.

Elle essaya de crier, d'appeler au secours. Son gosier ne rendit qu'un son rauque que l'écho lui-même dédaigna de répéter.

Alors elle voulut fuir. Mais rien ne lui indiquait le chemin.

Elle s'élançait, marchait, courait, et tout à coup revenait sur ses pas.

Elle perdait la tète comme ces oiseaux que le bruit effraie, et qui viennent se heurter contre les barreaux de leur cage.

En même temps, il lui sembla que les fantômes s'élançaient des rochers pour la rejoindre.

Les gémissements de Pascoul montaient aussi plus distinctement de l'abîme.

Terrifiée, à moitié folle, elle s'arrachait les cheveux et tourbillonnait dans la nuit; comme entraînée par une danse infernale.

— Oîi fuir ? comment fuir ? sécriuitelle.

La lune donnait alors sur la masse de rochers qui surplombe la fontaine. Dans le désordre de son esprit, il lui sembla que

par là elle pourrait se sauver, et elle s'élança furieusement de ce côté, en escaladant un rocher qui devait la conduire au point qu'elle voulait atteindre.

Elle avait retrouvé les forces de sa jeunesse. Ses pieds s'appuyaient sur le sol glissant et y demeuraient fixés avec la solidité d'un bâton ferré.

Elle monta ainsi pendant une dizaine de minutes, suivant un sentier qui circulait horizontalement dans les flancs de la montagne.

Tout à coup elle se recula en poussant un cri. Le sentier était brusquement coupé.

Un pas de plus et elle roulait dans l'abîme.

Elle voulut redescendre la pente rapide qu'elle venait de gravir, mais ses forces étaient épuisées, Ses jambes se mirent à trembler.

Elle resta là durant quelques secondes, immobile. Puis elle s'affaissa lourdement.

Le sang jaillit de son (Vont et teignit les pierres. Son corps roula de roche en roche jusqu'à la base de la montagne et alla rebondir dans le gouffre.

L'eau tourbillonna.

Ce fut tout.

Furbice pouvait dès lors nier effrontément son crime. La mort venait d'enlever sa seule confidente, et il n'avait rien à craindre de Margaï sa complice.

A la même heure, Pascoul se mourait.

Près de son lit ensanglanté veillaient Frédéric Borel et Moulinet.

Le médecin et le juge de paix n'étaient pas encore arrivés, et Margai n'avait pas paru dans la chambre de sou mari.

Les souflrances du malheureux fermier devaient être terribles; hors de lui, fou de douleur, il essayait parfois de s'élancer do son lit et de se briser la tête contre la muraille.

— Qu'on m'achève ! qu'on m'achève !

hurlait-il alors dans son délire.

Puis, les forces lui manquant, il retombait épuisé, haletant, à moitié mort; ses yeux se fermaient, et de ses lèvres déjà froides sortaient des sons inarticulés, des lambeaux

SEMAINE LITTÊRAIEE,

de phrases, des plaintes étouffées, quelquefois des cris terribles.

Impuissants à le soulager, n'osant toucher à ses blessures de peur de le laire souffrir davantage, Frédéric Borel et Moulinet se tenaient silencieusement au pied du lit et se regardaient avec effroi.

Moulinet, profondément touché par cette scène, avait oublié toutes ses jalousies, toutes ses rancunes.

On l'entendait pleurer.

— J'étouffe ! j'étouSe ! dit tout à coup Pascoul en essayant de se soulever; à boire, à boire !

Moulinet prit sur une table un verre d'eau sucrée qu'il venait de préparer, et s'avançant vers le lit, précédé de Frédéric, qui tenait une lampe, il se pencha sur le blessé.

Alors Pascoul ouvrit les yeux, regarda son serviteur dont le visage se trouvait en ce moment éclairé par la lampe, fit un suprême effort pour repousser le verre qu'il lui tendait, et s'écria dans son délire :

— Va-t'en, va-t'en; tu aimais Margaï, c'est toi qui m'as tué !

— Moi ! moi ! s'écria Moulinet.

Il voulut protester.

La voi.x lui manqua.

— Appelez tout le monde, criait Pascoul, que la souffrance avait rendu fou, appelez tout le monde. C'est lui qui m'a tué ! Il faut qu'on me venge I

Son corps était penché eu avant, sa main droite s'étendait menaçante vers Moulinet.

— Appelez ! répétait-il, appelez 1

Mais cet effort avait épuisé ses forces.

Son bras s'abaissa, ses yeux se fermèrent, et son corps retomba inerte, dans l'immobilité de la mort.

En ce moment le médecin entrait, mais il était trop tard.

Etouffé par un flux de sang, le mari de Margaï venait d'expirer.

Le médecin, assisté du juge de paix, du commissaire de police et du brigadier de gendarmerie, procéda aux premières constatations, en attendant l'arrivée des magistrats d'Apt, auxquels un exprès avait été envoyé.

Il reconnut que la victime avait reçu plusieurs blessures : la première d'une ouverture d'un centimètre et demi, répondant à l'articulation sterno-claviculaire gauche; la seconde, du même diamètre, entre la quatrième et la cinquième côte droites. La distance d'une plaie à l'autre était de seize centimètres. Enfin, on remarquait à la partie moyenne du dos, entre la base de l'omoplate droite et la colonne vertébrale, une tumeur de trois centimètres de diamètre occasionnée par un projectile qui, après avoir traversé la poitrine, s'était logé entre Je tissu cellulaire et la peau.

De ces constatations, il résultait trois faits qui devaient singulièrement éclairer l'accusation : 1° le coup de fusil avait dû être tiré d'une certaine distance, puiscju'il existait deux blessures à seize centimètres l'une de l'autre, pour une seule détonation ; 2? ces blessures avaient été faites de bas en haut ; 3'' la victime avait succombé à une double hémorrhagie interne et externe.

Cet examen dura toute la nuit.

Vers cinq heures du malin, seulement, on le terminait. A ce moment, la cuisine de la ferme et la salle à manger étaient remplies par les personnes accourues à la nouvelle du crime, plusieurs parents de Pascoul, la plupart de ses voisins, et enfin, Frédéric Borel, Moulinet et les gens de la ferme. On faisait cercle autour du juge de paix qui interrogeait les uns et les autres, essayant de réunir des renseignements propres à mettre la justice sur les traces du coupable.

C'est alors qu'apparut Fnrbice.

La veille, son crime accompli, il s'était élancé sur la route de Gordes, après avoir précipité son fusil dans le puits de la Bas-

tide-Neuve. Au village, il s'était montré dans plusieurs maisons, s'était fait raser chez le barbier de Gordes et avait bu au cabaret avec plusieurs personnes. En un mot, jusqu'à dix heures, il avait fait tout ce qu'il fallait pour se préparer un alibi. Il était retourné ensuite chez lui passer la nuit, et le matin, après avoir inutilement frappé à la porte de la Valbray, il s'était rendu à la Bastide-Neuve.

— Quel malheur ai -je appris ? dit-il eu entrant. Je le sais de tout à l'heure; mais je n'en ai rien cru.

— Ce n'est pourtant que trop vrai, lui répondit brusquement Frédéric Borel.

Furbice garda le silence; mais, au bout de quelques instants, il s'informa de Margaï et apprit qu'elle s'était enfermée dans sa chambre, se livrant à sa douleur, et renvoyant toutes les personnes qui s'offraient pour rester auprès d'elle.

Furbice monta à son tour, et put pénétrer auprès de sa maîtresse.

— Je te remercie d'être venu, lui ditelle; j'avais besoin de te voir. J'ai passé une horritile nuit; j'ai tremblé pour notre enfant. Mais il vit, et c'est pour lui que je veux rester calme et éviter les émotions violentes.

Alors elle demanda à son amant des détails sur le crime de la nuit. Il les lui donna.

— Rien ne peut te faire soupçonner, dit Margaï. On accuse un autre que toi. Surtout, pas d'imprudence; il y va de la vie !

— Sois tranquille, je suis sûr de moi, répondit-il.

Ils se séparèrent, et Furbice redescendit dans la salie commune.

— Pauvre ami Pascoul ! s'écria-t-il devant tous les assistants. Quel monstre a pu le haïr assez pour l'assassiner ? Son caractère doux et franc le faisait aimer et estimer de tous. Personne ne lui voulait du mal. Comment deviner le nom du misérable coquin qui a fait le coup ?

A ces mots, Frédéric Borel s'avança vers Furbice.

— N'en savez-vous rien ? lui dit-il à voix ba.sse.

— Etes-vous fou, Borel, s'écria le maqui-

gnon, ou voulez-vous vous venger des démêlés que nous avons eus ensemble autrefois ? Fort heureusement, on m'a vu hier dans Gordes, à Iheure où le crime s'accomplissait ici et je n'ai rien à redouter.

— Et qui songe à vous accuser ? répliqua Frédéric en lui tournant le dos.

— Je ferais mieux de m'en aller, se dit Furbice en s'avouaut qu'il venait de commettre une première imprudence.

Il se dirigea vers la porte, mais il rencontra le brigadier de gendarmerie.

— Restez dore, monsieur Furbice, fit celui-ci, vous étiez l'ami du défunt. Tous pourrez peut-être donner des renseignements utiles au juge d'instruction qui va arriver.

Redoutant d'éveiller des soupçons s'il refusait de se rendre à l'invitation du brigadier, Furbice resta. Il prit place sur une chaise dans un coin, et on l'entendit se livrer à de longs regrets sur sou ami Pascoul.

— Que je voudrais tenir celui qui l'a tuét s'écriait-il de temps en temps.

A quelques pas de lui, Moulinet était assis, triste, pâle, ému. Ce sombre drame avait mis le deuil dans son âme. Il ne pouvait plus éloigner de ses yeux l'image de Pascoul mourant et lui jetant à la face une accusation terrible.

Frédéric Borel, qui avait entendu cette accusation, y croyait-il ? En ferait-il part aux juges ?

Moulinet n'osait l'interroger à ce sujet.

Puis, au fond de cette terrible aventure, il voyait la douleur de Margai, douleur qui lui brisait l'âme à lui-même. Il savait bien qu'elle n'aimait pas son mari comme on aime un amant, mais il lui croyait au cœur une affection sincère pour Pascoul.

Eu proie à des réflexions si cruelles, n'osant lever les yeux, humble et morne dans un coin, il pouvait passer pour le coupable.

Telle fut l'idée qui vint à Furbice; il voulut aussitôt en tirer parti, et s'avançant vers le brigadier :

— Croyez-vous que le coupable soit ici ? lui demanda-t-il.

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Si je le savais, la besogne de l'instruction serait bien simplifiée. Mais, pour que le coupable osât demeurer ici, il lui faudrait un fier toupet.

— Et puis, reprit Furbice, il me semble qu'il se trahirait. Lorsqu'un bomrae a commis un crime, ça doit se voir sur sa figure.

— Pas toujours, répondit le brigadier. Il y a des gens qui ont une rude audace.

— Sans doute. Mais, enfin si vous aviez à chercher le coupable, vous commenceriez par examiner les visages, et faire parler les gens.

— Cela est vrai.

— Et tenez. Moulinet, par exemple, que voilà dans un coin, ne vous inspirerait-il pas des soupçons ?

— Ma foi, il n'a pas l'air bien rassuré.

Comme le brigadier disait ces mois, il y eut dans la cour de la ferme un grand mouvement et quatre personnages vêtus de noir entrèrent, accompagnés d'un lieutenant de gendarmerie. C'étaient le juge d'instruction et le procureur impérial du tribunal d'Apt, un médecin assermenté, commis aux «onstatations médico-légales et un commis-grettier chargé de recueillir les dépositions.

Il était environ neuf heures du matin.

Le premier soin des magistrats fut d'examiner le cadavre, d'écouter le rapport des médecins, de j^rendre divers renseignements sommaires, et de visiter avec attention les lieux où le crime avait été commis.

A peu près édifiés sur tous ces points, ils allaient rentrer dans la grande salle de la terme et procéder avec ordre à différents interrogatoires, lorsque le brigadier de gen- •dannerie crut devoir leur communiquer les soupçons que, grâce aux suggestions de Furbice, lui inspirait Moulinet.

— Quelle est la profession de cet homme? ■demanda le juge d'instruction.

— Il est valet dans la ferme, répondit le brigadier.

— Quelle cause aurait armé son bras, selon vous ?

— Je l'ignore absolument. Mais depuis que je suis arrivé ici, je l'ai vu constara- ■ment pâle, tremblant, embarrassé comme

s'il avait un crime sur la conscience et s'il redoutait d'être découvert.

— Nous allons l'interroger.

Un ordre fut donné et le brigadier introduisit Moulinet que ses jambes ne portaient plus.

— Rassurez-vous, lui dit le juge d'instruction, et tâchez de répondre clairement à mes questions.

Moulinet balbutia quelques paroles qui ressemblaient- à une protestation d'innocence.

Le juge feignit de ne pas entendre et reprit :

— Connaissez-vous quelque chose de nature à nous éclairer sur le crime commis dans cette ferme ?

— - Rien, monsieur, dit Moulinet en reprenant un peu d'assurance. J'avais soupe à la table commune, et je ne l'ai quittée qu'à neuf heures. Le maître est sorti pour respirer l'air de la nuit, en marchant dans la cour. Je suis sorti en même temps que lai pour aller donner à manger aux chevaux. Je venais d'entrer dans l'écurie, lorsqu'une détonation et un cri se sont fait entendre. Je me suis élancé au dehors, et j'ai trouvé mon malheureux maître étendu par terre, sans mouvement. Je n'ai vu que lui, et rien n'a pu m'indiquer de quel côté était parti le coup.

— Nous le savons maintenant, répondit le juge d'instruction; puis il ajouta: Ainsi, au moment où le coup de fusil a été tiré, tandis que ce crime se commettait, vous n'étiez plus dans la salle commune ?

— Non, monsieur.

— Et vous prétendez que vous veniez d'entrer dans l'écurie.

— C'est la vérité, la vérité pure.

— Quelqu'un vous accompagnait-il ?

— Non monsieur, j'étais seul.

— C'est fâcheux pour vous, répondit gravement le juge d'instruction.

En même temps, il se retourna vers le procureur impérial et le juge de paix et leur dit à voix basse quelques mots.

La vue des magistrats discutant entre eux à son sujet fit que Moulinet, qui entendait toujours résonner à ses oreilles la terrible

es

accusation de Pascoul mourant. Il perdit coraplétement la têle et, fondant en larmes, il tomba à genoux, au milieu de la saile.

— Je suis innocent, messieurs, s'écria-t- 11, je suis innocent, je vous le jure !

Mais les magistrats causaient toujours entre eux

— Monsieur, dit enfin le iuge d'instruction au lieutenant de gendarmerie, je vous confie cet homme. Il n'est pas en état d'arrestation, mais il importe qu'il soit gardé à notre disposition.

— Je suis innocent, répétale malheureux Moulinet.

— Eh bien, ne vous tourmentez pas, alors, dit l'otficier en le reconduisant dans une chambre voisine. Si vous êtes innocent, on vous laissera tranquille.

— 11 n'est pas prouvé que cet homme soit coupable, fit observer le procureur impérial. 11 faudrait savoir s'il avait quelque intérêt à tuer Pascoul.

— C'est ce que nous apprendrons en interrogeant les gens de la ferme, répondit le juge d'instruction.

On fit comparaître Frédéric Borel, dont la figure intelligente et les bonnes manières avaient attiré l'attention des magistrats.

— Etes-vous le parent de la victime ? lui demanda-t-on d'abord.

— Scm cousin, monsieur le juge, répondit Frédéric d'une voix assurée.

— Alors, pouvez-vous nous renseigner sur les rapports qui existaient entre le malheureux Pascoul et un valet du nom de Moulinet ?

— Ces rapports étaient excellents. Moulinet est le plus vieux serviteur de la famille. Sa vie entière s'est écoulée ici.

— Au moment où le crime a été accompli, est-il vrai qu'il n'était plus à table ?

— Cela est vrai. Mais il était dans l'écurie. Lorsque j'ai entendu la détonation, je suis sorti, et, avant d'avoir aperçu mon pauvre cousin baigné dans son sang, j'ai vu Moulinet qui s'élançait hors de l'écurie une lanterne à la main. Or, il vous a été prouvé, messieurs, que l'assassin était posté

sur la route, derrière le portail, et que c'est de là qu'il a tiré.

Cette réponse impressionna les magistrats.

— Pour détourner les soupçons, dit cependant l'un d'eux. Moulinet aurait pu tirer le coup de fusil de dessus la route, et se précipiter ensuite vers l'écurie, d'où il serait sorti, lorsqu'il vous a vu porter secours à son maître.

— Cela n'est pas possible, reprit vivement Borel. Entre le moment où Pascoul est sorti et celui où la détonation s'est fait entendre, il s'est à peine écoulé trois minutes. Moulinet est sorti en même temps que mon cousin, mais il n'avait pas de fusil. Il aurait donc été obligé d'aller chercher son arme dans l'écurie, le seul endroit où il avait pu la cacher; de revenir derrière le portail, de commettre le crime et de retourner ensuite précipitamment dans cette même écurie. Tout cela, en trois minutes, me paraît impossible. C'est, du reste, une expérience à faire.

— Evidemment, dit le juge d'instruction, et nous allons y procéder.

On se rendit dans la cour.

L'officier de gendarmerie prit la carabine de l'un de ses hommes, se plaça d'abord dans la salle où le souper avait eu lieu la veille, et exécuta successivement, avec un grand soin, tous les mouvements que venait d'indiquer Frédéric Borel.

L'expérience dura trois minutes. Renouvelée plusieurs fois, elle donna le même résultat. C'était une charge accablante pour Moulinet, puisque ce délai correspondait exacfement à celui qui s'était écoulé entre le moment où Pascoul avait quitté la table et le moment de l'assassinat.

— Qu'en dites- vous maintenant? demanda le juge d'instruction a Frédéric Borel, qui se tenait toujours près de lui.

— Je dis, monsieur le juge, répliqua le jeune homme un peu troublé, que je ne puis croire à la culpabilité de Moulinet, malgré cette expérience et malgré ce que j'ai euteuiiu.

— Qu'avez-vous donc entendu ? s'écria vivement le procureur impérial.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Frédéric Borel se troubla de plus en plus et balbutia quelques mots.

— Veuillez nous répondre clairement, reprit le juge d'instruction. Rappelez-vous que vous êtes en présence de magistrats qui ont le droit d'exiger de vous la vérité.

— Mais répondit Frédéric, mon malheureux cousin avait la flèvre et le délire. Sa raison lui échappait, il était à moitié fou. On ne peut attacher aucune importa»ce à son accusation.

— De qui parlez-vous ?

— De celui qui vient d'être assassiné, de mon cousin, de Pascoul.

— Aurait-il donc, avant de mourir, désigné son meurtrier ?

— Mais balbutia Frédéric.

— Voyons, expliquez-vous. Nous vous attendons, fit observer le procureur impérial.

— Eh bien ! j'étais seul dans sa chambre, près de son lit, avec Moulinet, lorsque tout à coup, désignant celui-ci, il s'est écrié : <( Va-t-en^ va-t-en, ta aimais ma femme, c'est toi qui m'as tué ! »

Les magistrats se regardèrent.

Ils croyaient tenir le coupable.

— Pourquoi, dit le juge d'instruction en reprenant l'interrogatoire de Frédéric Borel, avez-vous tant tardé à nous répéter les dernières paroles de Li victime ? Vous ne pouviez cependant pas vous dissimuler leur importance et vous auriez dû les faire connaître à monsieur le juge de paix, luême avant notre arrivée.

— J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur,répondit Frédéric,qui avait recouvré toute son assurance, que je n'attachais pas de valeur à ces paroles. Lorsqu'il les a prononcées, mon pauvre cousin ne savait plus ce qu'il disait, il était comme fou. S'il avait eu sa raison, il ne lui serait jamais venu à l'idée de soupçonner un homme qui lui était tout dévoué.

— Très dévoué, en effet, puisque son dévouement allait jusqu'à aimer la femme de son maître, fit ironiquement observer le proeureur impérial.

— Oh I dit Borel d'autres personnes ai-

ment ma cousine Margaï et ne sont pas soupçounnées d'avoir assassiné son mari.

— De quelles personnes parlez-vous ? demanda le juge d'instruction.

— Je parle d'an marchand de chevaux qui s'appelle Furbice et qui demeure au hameau de Fontblanche.

— Il aime madame Pascoul.

— Il fait plus que de l'aimer,

— VoyoHS, plus de réticences, expliquezvous, dit sévèrement le magistrat.

— Oh ! je puis m'expliquer sans crainte, monsiear, répliqua Borel, la chose est malheureusement connue de tout le pays,

— Quelle chose ?

— Oh dit de tous côtés que Furbice est au mieux avec Margaï.

— On dit, fit observer le magistrat; mais donne-t-on des preuves à l'appui de cette assertion ?

— Il est bien difficile d'en avoir Cependant

— Cependant?

— J'en ai, moi,

— Quelles sont-elles ?

— Mais....

— Nous vous sommons de nous les dire.

— J'ai rencontré Furbice et ma cousine revenant un soir, en voiture, du marché de risle et s'embrassant sur la route.

— Est-ce que vous soupçonnez ce Furbice du crime qui nous occupe ? demanda le juge d'instruction après avoir échangé à voix basse quelles mots avec son collègue.

— Je ne dis pas cela, répondit Frédéric, mais je le soupçonnerais plus volontiers que Moulinet, Je le crois très capable d'un mauvais coup.

— Où demeure cet homme ? Nous allons le faire appeler. Etait-il hier dans la maison au moment de l'assassinat ?

— Non, monsieur. Ou ne l'a pas vu de tout le jour. C'est ce matin seulement qu'il est arrivé et, depuis, il n'a pas quitté la ferme.

— Qu'on le fasse entrer alors, dit le juge d'instruction en se tournant vers le brigadier de gendarmerie. Et s'adressant à Frédéric Borel : Ne vous éloignez pas, monsieur, ajouta-t-il, nous pouvons encore avoir besoin de vous.

Quelques minutes après, Furbice était i iutroduit auprès des magistrats.

— Suis-je soupçonné ? dit-il eu entrant avec une tranquillité parfaitement jouée.

— Il y a de graves présomptions contre vous, répondit à dessein le juge d'instruction.

Il ne laissa pas à Furbice le temps de se remettre de cette première attaq-ie et reprit aussitôt :

— Que faisiez-vous hier, à neuf heures du soir ? Oi!i étiez-vous ?

— Où j'étais ? ... Ail ! dit le maquignon en 8'interrompant, que j'ai du bonheur d'avoir gardé le souvenir de ce que j'ai fait, hier dans la soirée. J'étais à Gordes. A neuf heures on me rasait chez le barbier, et à neuf heures et demie je buvais de la bière, au café, avec le directeur de la voiture de Gordes à Avignon.

— Vous avez de la mémoire, fit observer un des magistrats. On serait presque tenté de croire que vous répétez une leçon,

— Je réponds à ce qu'on me demande, répliqua Furbice un peu troublé par l'observation qu'on venait de lui faire.

— C'est bien, reprit le juge d'instruction, nous allons envoyer aux informations, et, si votre alibi est prouvé, nous n'aurons plus affaire à vous.

Il se leva et alla causer dans l'embrasure d'une fenêtre avec le lieutenant de gendarmerie.

Lorsqu'il reprit sa place, Furbice disait effrontément au.x personnes qui l'entouraient:

— Quel intérêt aurais-je eu à tuer Pascoul ? C'était mon meilleur ami.

Le juge l'nterrompit par ces mots :

— N'étiez-vous pas l'amant de sa femme ?

— Moi ! s'cria le maquignon, c'est une infâme calomnie !

— Cependant, on assure vous avoir vu l'embrasser, un soir, sur la route de l'Isle à Gordes.

— Oh ! peut-on mentir comme cela ! s'écria Furbice. Moi embrasser la femme de mon ami. Qu'on l'appelle, monsieur, qu'on l'appelle, et on verra bien ce qu'elle dira. Y a-t-il, au monde, de méchantes gens !

Vol. 169. — iVo. 3.

Je parie que c'est ce Frédéric Borel qui a dit du mal de moi. C'est une vipère, une vraie vipère.

— Pourquoi soupçonnez-vous Frédéric Borel; a-t-il des raisons de vous en vouloir ?

— ;S'il a des raisons ? Eh ! parbleu ! n'étaitil pas jaloux de l'amitié que me montrait ce brave et cher Pasconl ! Et, du reste, on sait partout qu'il a été amoureux de sa cousine; il en voulait à ceux qui étaient reçus à la ferme.

— Décidément, dit en souriant le juge d'instruction au procureur impérial, ils se reprochent tous d'avoir aimé la femme de la victime.

— Elle a une grande réputation de beauté dans le pays, fit observer le juge de paix; on l'a surnommée la Vénus de G(»rde8.

— Ah ! vraiment ? L'avez-vous vue, monsieur, depuis la catastrophe ?

— Je l'ai aperçue, répondit le juge de paix, mais elle m'a paru dans un tel état de prostration, que je n'ai pas osé l'interroger.

— Nous respecterons aussi sa douleur, reprit le juge d'instruction, tant qu'il n'y aura pas absolue nécessité à la faire comparaître devant nous.

En ce moment, un gendarme envoyé à Gordes pour constater les différents alibis invoqués par Furbice, revint rendre compte de sa mission.

Des informations prises il ressortait que Furbice était entré chez le barbier de Gordes à neuf heures et demie et non pas à neuf heures, comme il l'avait assuré.

Quant au directeur de la diligence, il reconnaissait s'être rencontré au café avec Furbice, mais seulement à dix heures.

Par suite de circonstances particulières, que Furbice n'avait pu prévoir,ces deux personnes avaient remarqué l'heure, à deux ou trois minutes près, et l'avaient fait remarquer à d'autres.

— Que dites-vous de ces témoignages?

demanda le juge d'instruction au maquignon devenu tout à coup très pâle.

— Je dis, s'écria Furbice, que tous ces gens-là m'en veulent.

— Que leur avez-vous fait ?

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Je ne sais pas, mais ils m'en veulent, c'est sûr. Ils essayent de me perdre.

— Je crois plutôt que c'est vous qui vous perdez. Ainsi, il est établi qu'on ne vous a vu à Gordes qu'à neuf heures et demie au plus tôt. Or, le crime a été commis à neuf heures. Combien faut-il de temps, continua le magistrat, en se tournant vers les personnes qui l'entouraient, pour aller à pied d'ici à Gordes ?

— Yingt minutes en marchant d'un bon pas, répondit-on.

Rien ne nuit à un prévenu comme d'invoquer un alibi qu'il ne peut justifier. On le soupçonne aussitôt, aveo raison, de l'avoir préparé pour se mettre à l'abri de toute accusation. -

Ce qui, suivant Furbice, devait le sauver, contribuait donc à le compromettre.

Il s'en rendit compte, et, à partir de ce moment, l'assurance dont il avait besoin, et le sang-froid qu'il s'était promis de garder, l'abandonnèrent.

Il s'était cru si sûr de son fait, tellement à l'abri de tous les soupçons, qu'au premier danger, alors qu'il fallait redoubler d'énergie, il perdait la tête.

Mais sa position menaçait de devenir encore plus critique.

Le gendarme qui arrivait de Gordes avait remarqué, an bord du sentier qui part de la ferme pour rejoindre la grande route, des traces de pas, espacées de telle sorte qu'elles avaient dû être laissées par un homme courant ou marchant très vite.

Aussitôt les magistrats, suivis de Furbico et de toutes les personnes présentes en ce moment à la ferme, se rendirent sur les lieu.x indiqués par le gendarme.

Celui-ci ne s'était pas trompé : les traces dont il avait parlé étaient des plus visibles.

— Voyons si vos chaussures entrent dans ces empreintes, dit le juge à Furbice.

Celui-ci fut obligé d'obéir, mais tout le monde remarqua son trouble croissant.

Ses souliers, à première vue, remplissaient e.xactement les empreintes.

— Yoilà qui est grave, objecta le procureur impérial.

— Cela ne prouve rien, essaya de dire

Furbice. N'y a-t-il pas ici d'autres chaussures semblables aux miennes ?

— Nous allons le savoir.

On fit avancer successivement diverses personnes ; leurs souliers étaient trop grands ou trop petits.

Furbice fut attéré.

Ces interrogatoires, ces minutieux examens avaient pris toute la journée. La suite de l'instruction fut remise au lendemain. Mais on retint prisonniers Moulinet et Furbice.

Le premier resta à la ferme sous la surveillance d'un gendarme.

Quant à Furbice, on le conduisit à Gordes dans une auberge, où il devait être gardé toute la nuit.

Le juge d'instruction, afin de pouvoir reprendre ses travaux le lendemain dès la première heure, accepta l'hospitalité que lui offrit le juge de paix de Gordes. Mais sa nuit fut des plus agitées, comme il nous l'a franchement avoué dans l'entretien que nous avons eu le plaisir d'avoir avec lui au sujet de cette triste histoire.

Ses soupçons se portaient sur deux persoimes.

Il les avait toutes les deux sous la main, mais à titre officieux pour ainsi dire, car il n'avait encore lancé aucun mandat d'arrêt.

Les preuves qu'il avait réunies jusque-là étaient-elles assez graves pour qu'il se crût autorisé à lancer ce mandat ?

Un de ces deux hommes était-il le coupable ?

Lequel des deux ?

Le trouble de Moulinet, la terrible accusation formulée contre lui par la victime semblaient le condamner.

L'alibi que Furbice avait invoqué et qu'il ne pouvait prouver, ses rapports avec la femme de Pascoul, l'empreinte de ses pas dans le sentier étaient autant de faits à sa charge.

Pendant une grande partie de la nuit, l'honorable magistrat passa en revue les divers incidents de cette affaire et tous les détails qui l'avaient frappé depuis le moment où on était venu le prévenir qu'un

crime avait été coramis à Gordes jusqu'à l'heure où il avait quitté la ferme.

Il dut en appeler à ses souvenirs, à son expérience, à sa sagacité habituelle, pour dissiper ses doutes et se laire une conviction.

Hélas ! quand le jour parut, il fut obligé de s'avouer qu'il était aussi irrésolu que la veille.

Il s'habillait pour rejoindre le procureur impérial et retourner à Gordes reprendre l'instruction où il l'avait laissée, lorsqu'il entendit une grande rumeur dans la rue.

Il ouvrit sa croisée et aperçut un attroupement considérable devant l'auberge, où, d'après ses ordres, Furbice avait passé la nuit.

Plus loin, plusieurs personnes entouraient un gendarme et semblaient l'interroger avidement.

En même temps il vit le brigadier de gendarmerie qui, l'ayant reconnu à sa fenêtre, traversait précipitamment la rue pour le rejoindre.

— Qu'est-il donc arrivé ? se dit-il. Le prisonnier se serait-il évadé ?

Et il courut ouvrir au brigadier, qui entra dans la chambre.

XYIII.

Le gendarme qui avait été chargé de veiller sur Furbice était un jeune homme appelé Lebel.

Pour la première fois, peut-être, il se trouvait en face d'un individu accusé d'assassinat; aussi, tout était pour lui sujet à surveillance. Dans chaque mouvement du prisonnier, il voyait une tentative de fuite, et il exerçait son mandat avec une si rigoureuse conscience, que si le maquignon avait eu l'intention d'essayer de se sauver, il aurait dû y renoncer en face de l'altitude de son gardien.

Mais Furbice ne songeait pas à fuir.

Tout ce qui s"était passé depuis la veille jusqu'à ce moment lui semblait un rêve.

Il avait commis le crime avec la certitude de l'impunité, et maintenant que l'échaffau dage de ses combinaisons s'écroulait, il se sentait faible comme un enfant.

Il voyait avec terreur que tous se» plans tournaient contre lui, que tous les moyens employés pour n'être pas découvert, devenaient autant d'armes terribles suspendues sur sa tête.

Puis, comme il était perfide et lâche, il n'hésitait pas à soupçonner les autres de perfidie et de lâcheté.

— Si on arrête Margaï, comme on m'a arrêté, se disait-il, ne fera-t-elle pas des aveux dans l'espoir de rendre sa situation meilleure et de faire retomber sur moi la plus grande part du crime ? Si j'en étais sûr, ajoutait il, je prendrais les devants. Cela vaudrait peut-être mieux pour moi.

On arriva à l'auberge où Furbice et le gendarme devaient [)asser la nuit. Comme le jour venait déjà de disparaître, personne ne les vit entrer dans le village, et, pour plus de précaution, Lebel ordonna à l'aubergiste de ne point parler des clients auxquels il donnait asile.

On les installa dans une chambre située au premier étage. Elle avait deux lits, l'un entre la porte et la croisée, l'autre donnant dans une alcôve dont un rideau cachait l'intérieur.

Lebel procéda minutieusement à l'examen des murs, afin de voir si les papiers qui les couvraient ne cachaient aucune issue. Satisfait de sa visite, il dit à Furbice :

— Vous coucherez dans cette alcôve.

Furbice ne répoatlit pas, le gendarme

ajouta :

— ^laintenant, nous allons manger.

On mit deux couverts, sur une petite table, devant la cheminée où flambait un grand feu. Lebel et Furbice prirent place vis-à-vis l'un de l'autre. Ce dernier touchait à peine aux mets, et, en le voyant plongé dans de sombres réflexions, le gendarme, poursuivi par son idée fixe, disait :

— Attention ! Il médite un mauvais coup-

— Je suis innocent, s'écria bientôt le maquignon, et pourtant, je suis ici gardé à vue comme un malfaiteur !

SEMAINE LITTÉRAJEE.

Lebel évita de répondre.

— Ma pauvre femme ! ajouta hypocritement Furbice, elle doit m'uttendre. C'est l'heure où j'ai l'habitude de i^entrer.

Ce cri toucha le jeune homme.

— Il ne vous est pas défendu, dit-il, de faire prévenir votre femme de ce qui se passe.

— Non, non ! elle le saura toujours assez tôt, répondit le prisonnier.

Il refusait l'autorisation qui lui était donnée, dans la crainte que sa femme, pour se venger de ses trahisons, ne dévoilât ce qu'elle savait sur son compte.

Le repas se termina. On desservit la table.

Alors, Lebel alluma sa pipe, ferma la porte à clé, mit la clé dans poche, poussa un fauteuil devant la croisée et s'asseyant, son sabre entre les jambes :

Maintenant, camarade, dit-il à Furbice, je vous engage à vous coucher.

Furbice obéit. Il pénétra dans l'alcôve, se jeta sur son lit tout habillé et essaya d'envisager sa situation. Mais il en est des grandes émotions comme des fatigues du corps : elles vous brisent. A peine couché, Furbice sentit ses paupières s'appesantir, il ferma les yeux et s'endormit d'un lourd sommeil.

Le matin il se réveilla vers quatre heures: et subissant l'effet ordinaire du réveil, il se crut d'abord dans sa maison. Bientôt il se rappela la vérité; l'horreur de sa position lui apparut tout entière.

Il vit l'échafaud se dresser devant ses yeux !

— Je suis perdu, se dit-il.

Alors, que se passa-t-il en lui ?

Voulut-il, comme il l'affirma plus tard,

échapper au déshonneur par une mort soudaine ?

Youlut-il aucontraire appitoyer lesjuges sur son sort ?

On ne l'a jamais su.

Mais en proie à une exaltation causée plus encore par ses craintes que par ses remords, il saisit un couteau oublié sur la table, s'en porta un coup dans le ventre, et s'élança hors de l'alcôve, ensanglanté et les yeux égarés.

— Malheureux ! dit le gendarme subitement réveillé, qu'avez-vous fait ?

— C'est moi qui ai tué Pascoul, s'écria Furbice. Je me suis puni; on ne m'aura pas vivant.

Il voulut se frapper de nouveau, mais sa main privée de force laissa échapper le couteau, tandis que perdant connaissance, il roulait inanimé sur plancher.

Lebel, désolé de cet accident dont ses chefs pouvaient le rendre responsable, poussa des cris d'alarme qui réveillèrent en sursaut tous les gens de la maison.

L'aubergiste accourut.

— Mon prisonnier s'est tué, s'écria Lebel.

L'aubergiste ne perdit pas la tête. Il s'agenouilla devant Furbice et le regarda avec attention,

— Il n'est pas mort, dit-il. Mettons-le sur son lit. Je vais avertir le médecin ejui couche dans une chambre voisine.

Ce médecin était celui que le juge d'instruction avait amené avec lui pour les constatations médico légales. Il fut immédiatement sur pied et reconnut, nuu-seu'eiuent comme l'aubergiste que Fufbice n'était pas mort, mais encore que sa blessure n'était pas mortelle.

Alors Lebel respira, et tandis qu'on opérait un premier pansement, il alla faire son rapport au brigadier de gendarmerie, son chef immédiat.

Nous avons vu celui-ci se rendre chez le juge d'instruction.

Lorsque les magistrats arrivèrent sur les lieux, Furbice avait repris connaissance.

Ils demandèrent d'abord si le blessé était en état de supporter un interrogatoire, et sur la réponse affirmative du docteur, ils y procédèrent sur-le-champ.

Nous reproduisons d'après les documents officiels cette intéressante partie de l'instruction.

— Reconnaissez-vous être l'auteur du crime commis dans la soirée d'avant-hier, à la Bastide Neuve, sur la personne de Pascoul ?

— Oui, monsieur.

— Quels motifs vous ont poussé à ce crime ?

— J'étais l'amant de sa femme depuis tantôt quinze mois. Elle était enceinte,

et nous ne pouvions supporter la pensée qu'on découvrirait notre liaison, ce qui aurait amené une rupture entre nous.

— Alors vous avez résolu de tuer Pascoul !

— Ce n'est pas moi, monsieur, c'est cette femme ! s'écria Furbice, à qui la fièvre donnait une grande animation. C'est elle qui a eu l'idée que nous pourrions nous marier ensemble, si nous arrivions à nous débarrasser de ma femme et de son mari. Elle a tenté plusieurs fois d'empoisonner ce dernier avec du phosphore, du sublimé corrosif, de l'opium. Lorsqu'elle a vu que le poison n'opérait pas assez rapidement, elle m'a poussé à en finir avec lui et à le tuer d'un coup de fusil. Elle m'a mêine fourni la poudre avec laquelle j'ai chargé mon arme.

— Puisque vous êtes entré dans la voie des aveux, soyez tout à fait sincère. Est-ce bien Margaï Paseoul qui vous a poussé à commettre ce crime épouvantable ? Il est difficile de s'expliquer que vous ayez été assez faible pour lui céder.

A cette question, Furbice se dressa sur son lit, et fixant le juge d'instruction :

— Vous ne connaissez donc pas cette femme ? s'écria-t-il dans son délire, vous ne savez donc pas comme elle est belle ? Elle m'a ensorcelé, monsieur, elle a fait de moi ce qu'elle a voulu !

— Ainsi, vous affirmez que c'est elle qui vous a poussé au crime. Réfléchissez bien avant de répondre; ceci est de la plus haute gravité.

— C'est elle, oui, monsieur, je l'affirme, dit lâchement le blessé.

— Rien ne nous le prouve, fit observer le juge d'instruction, tout nous porte même à croire que si elle a été votre complice, c'est grâce à votre iniuence.

— Mon influence ! mais je n'en avais aucune sur elle. C'est elle, je le répète, qui est cause de tout; c'est elle qui m'a poussé au crime. Du reste ses lettres en font foi.

— Ses lettres ? Elle vous écrivait donc ?

— Oui, monsieur. Vers ces derniers temps nous ne pouvions nous voir qu'à de rares intervalles, alors elle m'écrivait.

— Qu'avez-vous fait des lettres en question ?

— Je les ai conservées. On les trouvera

aans une cachette de mon grenier, derrière un tas de blé, au fond d'un trou.

En entendant ces mots, le juge donna un ordre au commissaire de police. Ce dernier sortit sur le champ pour se rendre à Fontblanche.

— Et vous, demanda encore le juge d'instruction, ne lui avez-vous jamais écrit?

— Jamais, répondit Furbice,

— Et l'arme dont vous vous êtes servi qu'en avez-vous fait ?

— Je lai lancée dans le puits de la Bastide-Xeuve.

— Vous comptiez donc sur l'impunité ?

— Oui. J'étais ensorcelé. Hélas ! je vois bien que je m'étais trompé.

Lâche, humble, vil, il livrait ainsi, sans pudeur, la femme qui l'avait aimé jusqu'au crime.

— Etes-vous prêt à signer tout ce que vous avez dit ? lui demanda-t-on.

— Tout, répondit-t-il.

On lui mit une plume dans les mains. Il signa. Puis il parla longtemps encore, rejetant sur Marga'i toute la responsabilité de l'assassinat.

— J'ai été le bras, disait-il avec énergie, mais elle a été l'âme.

Enfin, épuisé, il s'arrêta.

D'après les ordres du juge d'instruction, on l'emporta à l'hospice de Gordes. Il ne cessait pas d'appartenir, à la justice, maia il devrait rester à l'hospice jusqu'au moment où il serait guéri de ses blessures.

Deux heures après cet interrogatoire, le commissaire envoyé à Fontbianche revint avec toutes les lettres de Marga'ï, et raconta que, dans la maison du maquignon il avait trouvé une femme plongée dans le désespoir.

— Elle me suit, dit-il, je n'ai pu l'en empêcher.

C'était Brigitte.

Le juge l'autorisa à voir son mari, et il l'accompagna lui-même à l'hospice.

Il espérait pouvoir relever quelques faits nouveaux dans l'entretien que la pauvre femme aurait avec Furbice.

Elle entra dans la chambre de l'hospice

SEMAINE LlTTÉHAIllE,

où le coupable avait été placé. En le voyant étendu, pâle et sombre, sur un lit de sangle, elle fondit en larmes et, se jetant à son cou, l'embrassa avec effusion.

— C'est donc là que je devais le trouver dit-elle. Ah ! nos pauvres enfants, que vontils devenir ?

Furbice ne fit pas un mouvement.

— Je savais bien, reprit-elle, que ta conduite nous porterait malheur. Je m'attendais à tout. J'ai beaucoup eouffert par toi, mais je souQre plus cruellement encore, en ce moment. Pourquoi ne m'as-tu pas écoutée ? Pourquoi m'as-tu trahie ? Que t'avaisje fait ? sans doute, cette femme est plus belle que moi. Mais, elle ne t'aimait pas

— Si ! si ! elle m'aimait, murmura le blessé, en qui l'amour-propre parlait encore,

— Pourquoi donc t'a-t-elle conduit au crime ? Grâce à elle, on to traînera sur les bancs de la cour d'assises, et

Brigitte n'osa pas achever, et relevant la tête avec énergie :

— Non ! non ! s'écria-t-elle, cela ne sera pas. Je te sauverai, car, malgré tout, je t'aime ! J'irai me jeter aux pieds des juges, ils ra'écouteront.

Elle se retourna vers le juge d'instruction, et ajouta :

— N'est-ce pas, monsieur, qu'ils m'écouteront ?

Les larmes coulaient abondamment de ses yeux, tout son pauvre corps tremblait. Sa douleur faisait mal à v*ir.

— Je l'aime, disait-elle. Je ne veux pas qu'on me le prenne. Désormais, je saurai le retenir. Il redeviendra bon comme autrefois dans les premiers mois de notre mariage. 11 n'est pas méchant, monsieur; alors il m'aimait bien. Pourquoi a-t-il «hangé ?

Elle s'approcha du lit de son mari, d'où elle s'était éloignée pour venir parler au juge d'instruction. Eurbice ferma les yeux, comme s'il n'avait pu soutenir sa présence.

— Ne me Jiras-tu rien ? lui demanda-t-

elle.

— Que pourrais-je te dire? répondit-il, mon compte est sûr. Et cependant, fît-il encore, en se tournant vers les magistrats, qui assistaient, impassibles en apparence, à cette scène cruelle, j'ai été la victime des

séductions de Margaï Pascoul. Elle est plus coupable que moi.

Il accusait encore la rivale de Brigitte; mais celle-ci l'interrompit.

— Oh ! s'écria-t-elle, ne l'accable pas puisque tu dis qu'elle t'a aimé.

Il s'arrêta tout surpris. 11 n'avait dans l'âme d'autre sentiment qu'une peur indicible, et il croyait diminuer le péril qui le menaçait en rejetant sur sa maîtresse la i-esponsabilité du crime.

Peut-être les paroles de Brigitte lui firentelles comprendre l'infamie de sa conduite envers Marga'ï, car on l'entendit murmurer:

— Si cette blessure pouvait me tuer!

Brigitte parut réfléchir, et relevant son

front, elle dit d'un ton grave :

— Cela vaudrait peut-être mieux.

A ces mots, Furbice, d'un mouvement rapide, jeta loin de lui ses couvertures, et arracha l'appareil que le médecin avait posé sur sa plaie.

En voyant cette blessure béante, ce linge ensanglanté, Brigitte poussa un cri.

— Il veut encore se tuer ! Sauvez-le, sauvez-le, monsieur, je vous en prie !

I-e médecin ne s'était pas éloigné. On l'appela, et il pansa de nouveau la blessure, aidé par Brigitte que le juge d'instruction engageait vainement à partir.

Elle resta là près d'une heure, et ne consentit à s'éloigner que sur l'ordre formel qu'on fut obligé de lui donner, et lorsqu'elle vit Furbice assoupi.

Elle partit brisée d'émotions et de fatigue, folle de douleur, laissant les témoins de cette scène douloureuse profondément attendris.

Le juge d'instruction n'avait pas osé l'interroger. D'ailleurs elle en avait assez dit, et d'avance il savait que son témoignage ne serait pas sincère. On ne pouvait exiger qu'elle aggravât encore, par ses aveux, la terrible accusation qui pesait sur son mari.

Elle franchit enfin la p,otte de l'hospice, au grand soulagement des personnes présentes.

Mais, lorsqu'elle se trouva dans la rue, toute l'horreur de sa position éclata plus clairement encore à ses yeux; elle se mit à pousser des cris efirayants, semblables aux

hurlements plaintifs d'une louve blessée, et s'accroupissant au pied du mur, elle refusa d'écouter les consolations que, de toutes parts, des cœurs généreux essayaient de lui prodiguer.

En peu de minutes un attroupement se forma.

La population de Gordes, fort agitée déjà depuis le matin, par la nouvelle de ces tragiques événements, était là tout entière. Chacun donnait son avis.

— Il faut la ramener chez elle, disaisnt les uns.

— Laissez-la crier, disaient les autres, ça la soulagera.

On lui apportait du vin, des tisanes; cliaeuD se pressait autour d'elle, car son malheur doublait les sympathies qu'elle inspirait à tous depuis longtemps.

Mais Brigitte ne voyait rien, n'entendait rien. Elle voulait son mari, ot de sa bouche crispée ne s'échappaient que ces mots :

— Qu'on mêle rende ! Je lui ai pardonné.

Comme cette terrible scène se prolongeait, les magistrats se concertèrent pour trouver un moyen d'y mettre fin, sans cruauté pour la malheureuse créature.

Au moment ou ils allaient donner des ordres., un vieillard aux cheveux blancs et longs, au visage doux' et attristé, franchit la foule, qui s'écarta respectueusement devant lui, et s'approcha de Brigitte éplorée.

C'était le curé de Gordes..

Il avait vu naître Brigitte. Il connaissait sa piété, son dévouement, ses malheurs 'Il lui tendit la main.

— Venez, ma fille, dit-il, vos enfants vous attendent. C'est par eux que Dieu vous consolera.

EUe obéit. Sa douleur parut s'apaiser, et soutenue par le vénérable prêtre auquel quelques paysans vinrent prêter leur aide, elle regagna lentement la maison de Fontblanche, où elle avait laissé ses enfants.

— Messieurs, dit alors le juge d'instruction aux personnes qui l'entouraient, il noua reste encore à interroger Margai Pascoul.

Les magistrats, escortés par plusieurs

gendarmes, prirent le chemin de la Bastide-Neuve.

Depuis le moment où son mari était tombé sous les coups de Furbice, Marga'i n'avait pas quitté son lit, se dispensant ainsi de répondre aux questions indiscrètes eicurienses de ses voisines en présence desquelles elle aurait pu se troubler.

Elle avait appris l'arrestation de son amant et celle de Moulinet, mais elle ne savait rien de plus. A l'heure où Furbice la trahissait, en révélant aux juges tous les détails de cette épouvantable affaire, elle s'inquiétait de son sort et se demandait avec anxiété s'il serait assez habile pour rejeter sur le valet l'accusation dans laquelle il était lui-même compromis.

A deux reprises, Frédéric Borel entra dans sa chambre et essaya de l'interroger.

— Ne soupçonnes-tu personne ? lui demanda-t-il avec insistance.

Elle répondit évasivement , ou , pour mieux dire, elle ne répondit pas. Elle avait juré qu'on n'aurait pas son secret, et elle tenait serment.

De sa chambre, elle entendit les chants des prêtres, car l'enterrement de Pascoul eut lieu dès que les constatations médicolégales furent terminées.

Ces chants ne lai causèrent aucune émotion. Seulement, lorsqu'elle cessa de les entendre, elle poussa un soupir de soulagement. Désormais, elle se croyait libre de ce côté. Elle appartenait à Furbice plus étroitement que par le passé.

Mais le juge d'instruction, après les aveux de ce dernier, se présenta à la Bastide Neuve. Elle dut se décider à comparaître devant lui.

— Si elle est malade, avait dit le magistrat, nous nous rendrons auprès de son lit.

Elle préféra se lever. Elle prit un soin minutieux de sa toilette, et les personnes présentes ne purent retenir un murmure d'admiration lorsque, vêtue de noir, elle apparut dans la grande salle de la ferme

SEMAINE LITTÉRAIRE

Avait-elle espéré impressionner celui qui allait l'interroger ?

Le juge d'instruction fut, en effet, tout d'abord favorablement disposé. Il était difficile de croire que tant d'ignominie pût se cacher sous une aussi éclatante beauté. L'adorable créature qu'il venait de voir apparaître ne pouvait avoir trempé les mains dans un crime odieux.

— Madame, dit-il à Margaï, eu la faisant asseoir eu face de lui, en pleine lumière, nous sommes dans la douloureuse nécessité de vous faire subir un interrogatoire. Veuillez répondre exactement à nos questions.

— De quoi m'accuse-t-on ? demanda Margaï.

— On vous accuse d'avoir poussé Furbice à tuer votre mari, après avoir essayé vousmême, vainement, d'empoisonner ce malheureux.

— Ils savent tout, se dit Margaï.

Mais elle ne se troubla pas, car elle supposait que Furbice avait nié.

Et tout haut elle ajouta :

— Sur quelles preuves, sur quels faits, base-t-on cette accusation ?

— Je ne puis vous permettre de répondre ainsi à mes questions par d'autres questions. Il faut vous expliquer clairement sur l'accusation dont vous êtes l'objet . Est-il vrai que vous ayez engagé Furbice à tirer sur Pascoul un coup de fusil ?

— Non, monsieur. J'aimais mon mari.

— Est-il vrai que vous ayez attenté aux jours de la victime, en faisant entrer des substances toxiques dans les remèdes ou dans les aliments que vous lui prépariez durant sa maladie ?

— Non, monsieur.

— Vous entreteniez cependant avec Furbice des relations adultères ?

A cette question, Margaï leva les bras au ciel.

— Moi! moi! moi! s'écria-t-elle. Ah!

monsieur, qui vous a inventé cette infâme calomnie ?

— Furbice lui-même. C'est lui qui vous accuse.

Margaï ne se laissa pas troubler. Ne pouvant pas admettre lu trahison de son amant,

elle pensa, qu'on essayait de lui tendre un piège.

— Monsieur Farbice a tort de m'accuser, dit-elle avec un très grand calme et d'une voix très ferme, je suis innocente, et on ne trouvera aucune preuve contre moi.

— Vous vous trompez, dit le juge d'instruction, en voici.

En même temps il mettait brusquement sous les yeux de Margaï les vingt billets qu'elle avait écrits à Furbice.

Elle ne put retenir un mouvement de surprise, mais elle se remit aussitôt.

— Vous tressaillez, dit sévèrement le juge. Vous avez reconnu ces lettres.

Elle répondit d'une voix douce et calme :

— Le mouvement que je n'ai pu retenir est cependant bien naturel, monsieur; vous me mettez à l'improviste des lettres sous les yeux, en me disant : Voici les preuves de votre culpabilité J'ai été péniblement étonnée, voilà tout.

— Ainsi, vous niez toute participation au crime ?

— De toutes mes forces, reprit-elle avec énergie.

— Tous niez aussi avoir écrit ces lettres ?

— C'est lu première fois que j'en entends parler.

— Si cette femme est coupable, dit à voix basse le juge d'instruction au procureur impérial, elle s'était longuement préparée à nous répondre.

Et, reprenant son interrogatoire :

— Et comment expliquerez-vous les accusations que Furbice lance contre vous ?

— Je ne puis les expliquer, monsieur.

— N'avez-vous jamais eu ensemble quelque discussion qui eût pu lui donner le désir de se venger de von» ?

— Jamais. Je lui parlais à peine. .

— Quelles étaient ses relations avec votre mari ?

— Pascoul l'aimait beaucoup.

— Ne lui a-t-il pas prêté de l'argent ?

— Oui, monsieur.

— On prétend que c'est vous qui l'avez décidé à ce prêt.

— Mon mari m'a demandé conseil. Je l'ai engagé à rendre service au maquignon de Fontblanche, dont les aflaires étaient

embarraesées, et dont, la femme et les enfants vivaient misérablement.

— Mais cette femme elle-même vous accuse, répondit vivement le juge, en se rappelant les paroles adressées par Brigitte à Furbice, dans l'iiospice, quelques heures avant. Elle a reproché à son mari de l'avoir trahie pour vous.

— Elle a ajouté foi à d'absurdes calomnies.

— Savez-vous que Furbice est mourant, et que c'est de son lit de mort qu'il vous accuse ?

A cette déclaration, Margaï sentit son cœur se serrer tandis qu'une subite pâleur se répandit sur son visage.

Depuis qu'on lui avait présenté sa correspondance flvec Furbice, elle commençait à croire que celui-ci n'avait pas eu le courage de nier, et elle en souffrait; mais , apprendre en même temps qu'il allait mourir, c'était un coup trop violent.

— Vous voyez bien que vous prenez intérêt à Furbice, dit encore le juge.

— Je suis innocente, répliqua-t-elle.

— Vous persistez dans vos dénégations?

reprit le magistrat. Alors nous allons être obligés de vous confronter avec celui qui se dit votre complice. Vous vous expliquerez devant lui.

— Je suis prête.

En disant ces mots, Margaï frissonnait.

Le juge d'instruction signa, séance tenante, un ordre aux termes duquel Margaï devait être immédiatement conduite à l'hospice de Gordes et mise en présence de Furbice.

Taudis qu'on se préparait à exécuter cet ordre, il fit mettre Moulinet en liberté.

— Je cuis innocent, s'écria Moulinet, lorsqu'il parut devant le magistrat.

— Nous le savons, reprit ce dernier, et vous êtes libre.

— Quel est l'auteur du crime ? demanda timidement Moulinet avant de ee retirer.

— Furbice.

En entendant ce nom. Moulinet ne put retenir un cri de surprise. Son exclamation frappa le juge d'instruction qui lui dit:

— Furbice a tué Pascoal parce qu'ils aimaient la même femme.

, Moulinet ne répondit pas.

— Auriez-vous connaissance de la liaison qui existait entre le maquignon et Margaï Pascoul ?

Moulinet leva les yeux, regarda son interlocuteur et répondit d'une voix émue mais sûre :

— Je ne sais rien là-dessus, sinon que madame Pascoul aimait son mari.

Quand il sortit, ce fut, hélas ! pour voir monter Margaï dans une des voitures de la ferme, avec un gendarme.

— Où va-t-elle ? demanda-t-il à Frédéric.

— En prison, dit ce dernier.

— Elle, en prison ! reprit Moulinet. Pourquoi ? puisque c'est Furbice qui a tué Pascoul.

— C'est bien pour cela, répondit tristement Frédéric.

Malgré ses secrètes rancunes contre Margaï, il s'affligeait de voir une personne de sa famille, à la veille d'être traduite devant les tribunaux.

Moulinet fondit en larmes, et alla cacher sa douleur dans l'endroit le plus isolé de la ferme.

Quelques heures après, dans l'hospice de Gordes, tout était prêt pour la confrontation qui devait avoir lieu entre Margaï et Furbice. L'état de ce dernier s'était sensiblement amélioré. Sa blessure n'étuit pas aussi grave qu'on avait cru d'abord. Les magistrats prirent place près de son lit, et donnèrent l'ordre d'introduire Margaï.

A sa vue, Furbice se mit à trembler; puis il baissa la tète, n'osant suppoiter ce regard qu'il connaissait si bien, et qui, dans ce moment encore, s'arrêtait avec douceur sur lui.

— Voilà l'homme qui vous accuse, dit le juge d'instruction à Margaï, répondez-lui.

Elle garda le silence.

— Cette femme, reprit-il alors, en s'adressant à Furbice, prétend que vous l'accusez à tort.

— Elle sait bien que non, murmura Furbice.

Margaï sentit en elle un cruel déchirement. Elle fut sur le point de perdre con-

SEMAINE LITTÉRAIRE

naissance. On lui demanda la cause de cette faiblesse subite.

— C'est ma grossesse, dit-elle doucement.

Cette grossesse datait alors d'environ huit mois.

On lui donna un fauteuil; elle y prit place et prononça lentement, mais avec fermeté, les paroles suivantes :

— Cet homme me calomnie. Je n'ai jamais eu avec lui de relations adultères. Je n'ai pas tenté d'empoisonner mon mari, et, s'il l'a tué, ce n'est pas moi qui l'y ai poussé.

— Yous l'entendez, dit le juge à Furbice.

Les yeux à moitié fermés, il répondit :

— Et les lettres qu'elle m'a écrites ?

— Moi ! dit-elle avec énergie, je ne vous ai jamais écrit; c'est une imposture, c'est une infamie !

— Nie si tu veux, répliqua Furbice en tournant sa tête du côté de la muraille, tu as tort; nous sommes découverts, et 11 est plus sage d'avouer.

Les personnes présentes à cette scène se rappellent encore le regard de mépris que Margaï jeta sur son amant.

Pendant un instant, on vit se psindre sur son beau visage la colère, l'indignation, le dégoût même. Puis, redevenant plus calme, et voulant expliquer d'une façon avantageuse pour elle l'altération qu'on avait remarquée dans ses traits, elle s'écria :

— Les mensonges que cet homme a inventés pour me perdre m'ont tellement indignée que je n'ai pas été maîtresse de moi.

Et se tournant vers le juge d'instruction:

— Est-il nécessaire, monsieur, continuât-elle, de prolonger celte confrontation ; n'aurioz-vous pas pitié d'une femme qui porte un enfant dans sou sein ?

Alors on vit Furbice relever la tête et se dresser sur son lit. Il n'était plus abattu et morne, comme lorsque Margaï était entrée. Il osait maintenant la regarder en face. La fièvre colorait ses joues, et dans le délire qui l'avait repris, il ne voyait qu'une chose: c'est que sa maîtresse l'accusait d'avoir menti, c'est qu'elle osait le désavouer publiquement.

— Tu m'oses renier, s'écria-t-il; mais l'enfant dont tu parles, c'est mon enlant! Tu me l'as écrit ! Lisez, monsieur le juge, lisez, et vous verrez ces mots : « Quant à cet enfant, je t'assure qu'il est bien le tien. »

— Ce n'est pas moi qui ai écrit ces lettres, affirma de nouveau Margai.

Furbice allait répondre lorsque ses forces l'abandonnèrent. Il retomba sur son lit eu disant :

— C'est ma complice, je le jure !

— Ah ! s'écria Margaï, si c'était vrai, si vous m'aviez aimée jusqu'à devenir criminel pour moi; vous n'oseriez pas m'accuser, non, vous ne l'oseriez pas !

Elle était superbe d'indignation, et pendant un instant les magistrats doutèrent encore de sa culpabilité. Mais l'accusation si nette et si précis(! Je Furbice, la correspondance saisie , les renseignements qui maintenant leur arrivaient de toutes parts ne leur permettaient pas d'hésiter plus longtemps.

Ils mirent fin à cette scène et furent obligés d'avouer à Margaï qu'elle était en état d'arrestation.

— Mon innocence éclatera ! répondit-elle fièrement, tandis que l'officier de gendarmerie l'emmenait dans une autre partie de l'hospice.

Le juge d'instruction résolut alors de se rendre au hameau de Foutblanche. Il voulait voir la maison de Furoi^^e, interroger Brigitte, à laquelle il n'avait osé adresser le matin aucune question précise, et, enfin, rechercher les poisons s'il en restait encore. C'étaient là des pièces à c<)nviction qu'on devait essayer de joindre à celles qu'on possédait déjà. Parmi ces dernières figurait le fusil qui avait servi à tuer Pascoul, et qu'on avait retrouvé dans le puits de la ferme , grâce aux indications de Furbice.

En entrant dans la maison de Brigitte, le juge d'instruction fut douloureusement affecté par le spectacle qui s'offrit à ses yeux.

Assise au coin de la cheminée, entourée de quelques paysannes accourues pour lui prodiguer des consolation.s, la pauvre femme se désespérait, en couvrant de baisers fiévreux ses deux enfants.

Sans lui parler, le magistrat fit procéder sur-le-champ aux recherches qui devaient amener la découverte des poisons.

Dans la cave, on retrouva des bouteilles remplies d'eau phosphorée, et quelques gouttes d'opium au fond d'un flacon.

Ainsi se confirmait l'une des déclarations de Furbice qui avait reconnu être détenteur des matières toxiques, et les avoir données à M argaï.

Alors le juge s'approcha de Brigitte :

— Counaissiez-vous la présence de ces poisons dans votre cave ? lui demanda-t-il.

Elle leva sur lui ses yeux baignés de pleurs et parut péniblement surprise de le voir encore devant elle. Cependant elle répondit :

— Je savais que mon mari enfermaife là les remèdes destinés aux chevaux. J'ignorais si ces remèdes étaient des poisons.

— Cependant n'a-t-ilpas tenté un jour de vous empoisonner ?

— Jamais ! s'écria-t-elle.

Il ne voulut pas insister sur ce point.

— Vous avez su, demanda-t-il encore, que votre mari entretenait des relations adultères avec Margai Paecoul ? Pouvezvous nous donner quelques renseignements sur ce point ?

Pour obtenir des révélations, il comptait sans doute sur le désir de vengeance qui anime, contre sa rivale, toute femme trahie.

Un éclair de colère brilla dans les yeux de Brigitte. Sans répondre, elle porta vivement la main à son cœur, comme pour en comprimer les battements. Puis elle dit à voix basse :

— Je ne puis déposer contre cette femme. Je ne veux pas l'accuser.

Le juge d'instruction comprit, et, respectant sa douleur, il se retira, laissant dans cette maison, désormais vouée à la misère et aux larmes, quelques secours destinés à subvenir aux plus pressants besoins. Mais son opinion était faite.

Le même soir il quittait Gordes. L'instruction sur les lieux était épuisée

Furbice devait rester à l'hospice jusqu'au moment de sa guéridon, sous la surveillance de gardiens qui répondaient de lui.

Quant à Margaï, elle partit pour Apt, une

heure après les magistrats, dans une voiture escortée de deux gendarmes.

Durant toute la route , malgré l'heure avancée de la nuit, les gendarmes virent ua homme qui, les pieds nus, ses sabots à la main, courait dans la poussière derrière eux. Plusieurs fois, ils durent l'empêcher de parler k Margaï.

Devant la prison d'Apt, on fit descendre la jeune femme. Elle entra, et les portes se fermèrent sur elle.

Alors, cet homme qui l'avait suivie pendant un si long trajet, s'accroupit sur les degrés de la prison et là, dans le silence de la nuit, il pleura amèrement.

C'était Moulinet.

Il resta jusqu'au matin à la même place, puis il revint à Gordes, en se demandant par quels moyens il arracherait Margaï aux mains de ses juges.

Depuis trois jours Margaï n'avait pu goûter un seul instant de repos, aussi dormitelle d'un profond sommeil pendant la première nuit de sa captivité.

Son réveil fut terrible.

Elevée à la campagne, mais habituée à l'élégance des villes, ayant teujours été choyée, adulée et entourée de tout le luxe que pouvait désirer une femme de sa classe, elle devait cruellement souffrir en s'éveillant tout à coup dans l'étroite cellule d'une prison.

Elle regarda autour d'elle et tout ce qui l'environnait lui parut hideux et triste à mourir.

Alors elle ferma les yeux pour éviter de voir le grabat qui lui servait de ht, les noires murailles qui l'enveloppaient de toutes parts et sou étroite fenêtre garnie de barreaux.

Mais si les objets extérieurs ne la frappèrent plus, un funèbre spectacle s'offrit à son esprit troublé.

Furbice blessé, étendu sur le lit de l'hospice, la désignait du doigt pour sa complice.

Pascoul sortait de sa tombe, s'avançait menaçant vers elle, la prenait dans ses bras et l'entraînait vers l'échafaud.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Ces terribles visions furent de courte durée; Margiiï eut la force de les chasser loin d'elle.

Elle se leva et n'eut plus qu'une pensée : préparer sa défense, reconquérir- sa liberté.

Durant cette matinée, elle reçut deux visites, celle d'un geôlier qui lui apporta des mets grossiers auxquels elle refusa de toucher, et celle de l'aumônier, qu'elle ne voulut pas entendre.

A toutes les paroles miséricordieuses qui tombèrent des lèvres du prêtre, elle ne répondit que par ces mots :

— Je suis innocente et je veux sortir de cette prison.

Elle en sortit bientôt, non pour recouvrer sa liberté, mais pour être conduite dans le cabinet du juge d'instructiou qui avait à tâche de la décider à faire des aveux.

C'était pitié vraiment de voir cette belle créature dont la démarche avait une suprême élégance, et les traits une noblesse infinie, traverser, entre deux gendarmes, les sombres couloirs de la prison.

Loin de baisser les yeux, elle regardait fièrement autour d'elle, comme une reine accompagnée d'une escorte.

En présence du juge d'instruction, elle ne cessa pas de nier, malgré l'évidence des preuves.

On en relevait contre elle trois principales :

Les déclarations accablantes de Purbice; les lettres qu'elle lui avait écrites, et la liaison qu'au dire de tout le pays elle entretenait avec lui.

Ces preuves, Margaï les repoussait.

A l'entendre, Furbice mentait et ne l'accusait que dans l'espoir de rendre sa situation moins grave.

Les lettres saisies chez lui n'avaient pas été écrites par elle. On avait habilement imité son écriture.

Enfin, les relations qu'on lui reprochait ne reposaient snr rien de sérieux. Elle avait simplement témoigné de l'amitié à Furbice, qu'elle croyait dévoué à son mari.

Tel était le système dans lequel Margaï

s'était renfermée. Rien ne pouvait l'en faire sortir. Elle opposait un mutisme absolu à toutes les autres questions embarrassantes touchant des faits qui, de près ou de loin, avaient trait au crime. En vain le juge d'instruction s'efforçait de la faire tomber dans des contradictions qui auraient pu la confondre; elle feignait de ne rien comprendre et de tout ignorer.

Lorsqu'un arrêt de la chambre des mises en accusation la renvoya, en môme temps que Furbice, devant la cour d'assises de Vaucluse, séant à Carpentras, elle n'avait fait aucun aveu.

Qu'espérait-elle donc ?

Pourquoi mettre tant d'acharnement à se détendre !

Sa vie n'était-elle pas à jamais brisée ?

En admettant qu'elle pût reconquérir sa liberté, que deviendrait-elle ?

Furbice, en qui elle avait placé toutes ses espérances, tout son avenir, dont elle avait fait son Dieu, ou plutôt son idole, ne l'avaitil pas lâchement trahie ?

Criminelle mais énergique, perverse mais brave, Margaï pouvait aimer un misérable, mais il lui était interdit d'aimer un lâche et un traître.

C'est en vain qu'elle avait essayé de se dire que Furbice avait été contraint de faire des révélations, qu'il était tombé dans un de ces pièges que les magistrats savent tendre si habilement aux coupables.

Tout lui prouvait au contraire qu'il l'avait trahie, dès la première heure, sans lutte, sans remords, dans le seul but de mériter l'indulgence des juges.

Il avait dévoilé les plus mystérieux secrets de leur amour et n'avait reculé devant aucune profanation.

Cette longue correspondance qu'il s'était engagé à brûler, il l'avait conservée avec soin pour s'en faire une arme contre elle.

Tandis qu'elle se donnait corps et âme, il se livrait à d'odieux calculs et songeait à profiter de ses faiblesses. Il avait toujours menti et ne l'avait jamais aimée !

Si malgré ses cruelles désillusions et le grand déchirement q'ii s'était fait en elle, Margaï tenait encore à la vie, c'est qu'un

sentiment nouveau avait envalii tout son être.

Elle allait être mère et elle éprouvait une tendresse infinie pour l'enfant qu'elle portait dans son sein.

L'amour maternel a cela de particulier et d'admirable qu'il peut se glisser dans le <;œur des créatures les plus déchues, des filles les plus perverties, des femmes les plus criminelles.

Mais un sentiment aussi pur, aussi désintéressé porte ses fruits. Dans le cœur où il doit désormais régner, il entraîne avec lui, pour s'en faire un cortège, tout un monde de sensations et d'idées nouvelles II adoucit les angles des caractères endurcis, il amollit les natures les plus rebelles, il fortifie les courages, il dompte les autres passions, il rend meilleur et plus ai)t à comprendre le bien, il permet enfin de voir la Tie sous un nouvel aspect, d'en comprendre les devoirs, de rougir des égarements ■et des fautes passées, et de pleurer amèrement sur les crimes qu'on a pu commettre.

Aussi peu à peu vit-on Margaï s'attendrir; à la colère qui grondait en elle succéda la souSrance, à l'orgueil la honte; les larmes remplacèrent les murmures. Un grand apaisement se fit en son âme, et au lieu de se plaindre, au lieu d'accuser, elle en arriva à prier.

Nous n'essaierons pas d'analyser plus longuement cette métamorphose. Mais nous ne pouvions nous dispenser de la constater. Un fait de cette importance remarqué par tous les juges et les avocats qui furent alors ■en rapport avec l'accusée devait naturellement trouver sa place dans ce véridique récit.

Pendant que nous nous occupons de Margaï, que devenait Furbice ?

Complètement rétabli, il avait pu quitter l'hospice de Gordes et être transporté, à son tour, dans la prison d'Apt.

Il n'eut dès lors qu'une préoccupation : s'évader.

On l'avait placé au second étage, dans «ne chambre étroite, qui prenait jour sur le préau, par une fenêtre garnie de barres en fer et fortement liées entre elles.

Par ee côté, la fuite était impossible.

Quant à la porte, elle était en chêne et garnie à l'extérieur comme à l'intérieur de plaques de tôle. Restait le plafond, qui devait communiquer avec les toits. Furbice s'empressa de l'attaquer. Mais il fut une nuit surpris au milieu de son travail ; on le changea de cellule et on le surveilla d'une façon plus rigoureuse.

Alors il tomba dans un découragement profond. Morne et sombre, il passait ses journées accroupi dans un coin de sa prison.

A quoi songeait-il ? aux jours passés î non, mais aux moyens de sauver sa tête.

Margaï ne tenait plus aucune place dans son cœur. Il se demandait comment il avait pu, pour l'amour d'elle, se jeter à corps perdu dans l'abîme au fond duquel il se trouvait maintenant. Il passait en revue, dans sa mémoire, toutes les imprudences qu'il avait commises, depuis le moment oii il s'était laissé séduire par sa fatale beauté, et par l'espérance d'être un jour le maître de la Bastide-Neuve, jusqu'au jour oîi, contrairement aux conseils de la Yalbray, il s'était décidé à tirer sur Pascoul.

Il maudissait son crime, non pour l'horreur qu'il en avait, mais parce que la société se préparait à l'en punir.

Bientôt la rumeur publique, déjà vivement excitée contre lui, l'accusa d'un autre crime qui remontait à une date plus ancienne.

Ou disait que deux ans avant de tuer Pascoul, le maquignon, poussé par sa cupidité, avait emi)oisonné sa propre mère, afin d'entrer plus rapidement en possession du petit héritage qui devait lui revenir.

Ces rumeurs, d'abord très vagues, ne tardèrent pas à prendre une consistance telle que la justice se transporta de nouveau dans Gordes, et procéda à une instruction supplémentaire. On exhuma le cadavre de la vieille femme, et les organes dans lesquels des traces de i)oison pouvaient être retrouvées, furent placés dans des bocaux, et emportés à Apt afin d'y être soumis à une expertise.

Cette expertise demeura sans résultat, aussi bien que l'interrogatoire que subit

SEMAINE LITTÉRAIRE

Furbice, et l'accusation fut abandonnée sur ce point.

Sur tous les antres, le maquignon maintint ses premiers aveux. Devant iMar^aï comme loin d'elle, il persista à l'accuser, s'efforçant de faire retomber sur sa maîtresse la part principale du crime.

Comme on n'était encore qu'en janvier, et que les assises ne devaient s'ouvrir h Carpentras qu'au mois de mai, il fut permis aux deux accusés de voir leur famille et leurs amis.

— Un matin, Moulinet se présenta à la prison et fut introduit auprès de Margai.

A sa vue, il tomba h genoux et fondit en larmes.

— Vous ! vous ici ! s'écria-t-il.

Il n'en put dire davantage. Son émotion lui coupa la voix.

Margaï l'accueillit avec tendresse. Elle le fit relever, asseoir à ses côtés et commença à lui raconter ses malheurs.

Elle parlait à voix basse. Le gardien qui assistait à l'entrevue s'approcha :

— Je ne puis permettre, dit-il, que vous vous entreteniez ainsi. Je dois entendre tout ce que vous dites.

— Laissez-nous échanger, sans témoin, seulement quelques paroles, demanda Margaï.

En môme temps, elle fixait de grands yeux suppliants sur le gardien.

— Faites vite, dit-il, je vais jusqu'à la porte.

Margaï inclina la tête pour le remercier de sa complaisance et de sa pitié. Grâce à lui, elle put raconter à Moulinet l'infamie de Furbice.

— Tu sais si je l'ai aimé, dit-elle; eh bien ! il m'a traliie.

— Le misérable ! murmura Moulinet.

Est-ce aussi grâce à lui qu'on vous accuse d'avoir trempé vos mains dans l'assassinat?

— Après avoir répété aux juges toutes les péripéties de notre amour, il a dit que je l'avais engagé à tuer Pascoul, en lui mettant des armes dans les mains, du poison et de la poudre.

— Mais, il n'y a pas de preuves ? demanda Moulinet effrayé de la gravité de l'accusation.

— Il y a des lettres ! 'Néanmoins j'ai tout nié.

— Oui ! oui ! il faut tout nier; mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous aviez écrit. J'aurais obligé Furbice à vous rendre vos lettres.

— Hélas ! je croyais qu'il les avait détruites. Il les conservait au contraire et les a livrées au juge pour lui prouver que j'avais été sa maîtresse. Puis, non content de cette lâcheté, il a fabriqué d'autres lettres et les a mêlées aux miennes comme si elles étaient aussi de moi, afin de faire croire à ma complicité volontaire dans l'assassinat.

Sur ce dernier point, Margaï mentait, mais elle pouvait mentir impunément, car de tout ce qui s'était passé entre elle et Furbice, Moulinet ne connaissait que leur amour et n'avait pas ajoxité foi à l'accusation d'empoisonnement et de meurtre. Margaï le laissa dans ces sentiments qui devaient, d'ailleurs, donner à sa déposition, s'il était interrogé de nouveau, l'accent de la conviction et de la sincérité.

— Ma chère maîtresse, dit Moulinet, je vous sauverai.

Elle se laissa prendre la main, qu'il embrassa passionnément.

En ce moment, le gardien revenait de leur côté. Ils continuèrent leur conversation à haute voix, en ayant soin de ne laisser échapper aucune parole compromettante.

Pendant le temps que Margaï passa dans la prison d'Apt, elle vit Moulinet à plusieurs reprises. Il l'engageait à la patience. Il lui donnait des conseils et lui communiquait l'espoir dont lui-même avait le cœur rempli.

Le pauvre homme n'avait jamais été aussi heureux. Il comptait pour quelque chose dans la vie de Margaï. Il lui était presque devenu indispensable. Il recevait ses confidences, connaissait ou croyait connaître ses secrets et s'occupait d'elle. Le malheur les rapprochait, et si Moulinet eut été complètement rassuré sur le dénoûment de toute cette grave affaire, il aurait béni la captivité de Margaï.

C(ille-ci reçut également la visite de Frédéric Borel. 11 vint poussé tout autant par

la curiosité que par l'Intérêt qu'il portait à sa cousine.

— Vous m'avez fait beaucoup de mal, ditelle avec uu reproche dans la voix.

— Qu'ai-je fait ? demauda-t-il étonné.

— N'as-tu pas dit m'avoir rencontré une nuit sur la route, en voiture, avec Furbice?

— Je l'ai dit, parce que c'était la vérité. Mais, ce n'est pas contre toi que ce témoignage était dirigé. C'était contre lui. Ne fallait-il pas sauver Moulinet qu'on accusait faussement ?

— Oui, mais Furbice m'a entraînée dans sa chute. Il m'a odieusement calomniée, et cependant, je suis innocente. Tu aurais mieux fait de ne rien dire.

Frédéric ne répondit pas.

Après un eilence, il demanda des ordres à sa cousine sur certains travaux de la ferme dont il avait pris la direction depuis ces dramatiques événements.

— Que m'importent ces choses? répondit Margaï. Si je suis condamnée, la ferme t'appartiendra. Sinon, je la vendrai, car je ne veux plus vivre dans cet horrible pays. Ainsi donc, tu es libre d'agir à ta guise.

— Mais, puisque tu es innocente, tu seras acquittée, s'écria Frédéric.

— Acquittée ! oui, je l'espère bien.

Et, en même temps, elle élevait d'ardents regards vers le ciel. Frédéric se retira ce jour-là, douloureusement ému.

Cependant, ce long séjour ou prison épuisait les forces de Margaï et altérait sa santé, éprouvée déjà par sa grossesse dont le terme approchait. Le médecin lui ordonna de fréquents exercices, et elle eut le loisir de se promener durant la plus grande partie du jour, dans le préau, à l'heure où les autres prisonniers n'y étaient pas.

Ce préau consistait en une longue terrasse qu'un mur élevé séparait des jardins du palais de justice. Pour se renJre aux étages supérieurs de la prison, il était nécessaire de traverser cette promenade. Jamais, cependant, Margaï n'y avait rencontré Furbice, car on avait soin de ne laisser aucune communication s'établir entre eux. Ce jour-là, en se promenant, tandis qu'elle pensait à lui, elle vit tout à coup

passer une femme qui montait, accompagnée d'un gardien.

Elle la reconnut sur le champ.

C'était Brigitte.

Elles se revoyaient pour la première fois depuis le jour où elles s'étaient rencontrées dans la maison de Furbice.

Margaï poussa un cri étouffé.

Brigitte passa froidement, le front haut, sans ouvrir la bouche. Mais, il y avait dans ses yeux une expression de bonté qui frappa Margaï. Elle avait causé à Brigitte de cruelles douleurs, et cependant celle-ci ne l'avait pas accusée. Elle voulut la remercier. Ses bras s'étendirent en avant. Mais, son farouche orgueil arrêta sur ses lèvres la prière prête à s'en échapper.

Brigitte comprit-elle ?

Elle venait de passer; elle allait disparaître sous la voûte de l'escalier, lorsqu'elle se retourna tout à coup du côté de sa rivale.

— Il y a longtemps que je vous ai pardonné, dit-elle d'une voix douce et triste. Je vous plains de toute mon âme et je prie tous les jours pour vous.

Ma.rgaï porta la main à son cœur, et s'affaissa privée de connaissance.

Le lendemain, sur l'avis du médecin, on la transporta à Carpentras où elle devait être jugée et, en attendant, elle fut placée dans l'infirmerie de la prison.

A dater de ce moment, on vit Moulinet faire de fréquents voyages tantôt à Avignon, tantôt à Carpentras, dans !e but de chercher, parmi les avocats les plus rei.ommés, un défenseur pour Margaï. Il avait dit à Frédéric Borel :

— Ce soin me regarde. Je trouverai l'homme qu'il nous faut.

Il assistait ud jour à un procès correctionnel, lorsqu'un orateur qu'il entendait pour la première fois produisit sur lui une vive impression.

— Savez-vous le nom de cet avocat ? demanda-t-il à un de ses voisins.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Le personnage interrogé regarda Moulu net d'un air surpris, puis il lui répondit avec importance :

— Vous ne connaissez pas maître X

le Déraosthèiies du Midi ?

Moulinet ne comprit pas trop la signification de ce nom de Déraosthènes. Mais il en savait assez sur M. X , après l'avoir entendu, pour deviner qu'il était digne de présenter la défense de Margaï

M. X appartient au bareau d'Aix.

C'est une des gloires de la Provence. 11 a autrefois plaidé à Paris et y a laissé les meilleurs souvenirs. Depuis 1848, il est retourné dans sa ville natale, d'où il était parti autrefois avec MM. Thiers et Mignet ses camarades de collège.

Dans tout le Midi, on se dispute M. X.... Bordeaux, Toulouse,Marseille, Nloies, l'ont fréquemment entendu, et toutes les fois qu'il doit parler, la salle est trop petite pour contenir la foule jalouse de se presser autour de lui. Ou cite son éloquence, il faut également citer sa probité et son désintéressement. Jamais on ne l'a vu se charger d'une affaire véreuse, et à plusieurs reprises, il. a plaidé pour des pauvres dont le bon droit lui avait été révélé.

M. X. . . ., âgé maintenant d'un peu plus de soixante ans, est grand, bien pris et large d'épaules. Ses traits ont une rare noblesse, son organe est vibrant et sonore, son geste à la fois ample et simple, son langage coloré, et il excelle à faire passer dans l'esprit de ses auditeurs la conviction qui l'anime.

Tel était l'homme choisi du premier coup par Moulinet avec ce bon sens qu'on rencontre 'souvent chez les gens les moins éclairés

M. X était venu à Avfgnon pour défendre des ouvriers compromis dans une affaire de coaliuon. Il avait gagné sa cause et quittait l'audience, au moment où Moulinet s'approcha ce lui. Vingt avocats l'entouraient, jeunes et vieux, et le félicitaient chaudement de son nouveau triomphe, lorsqu'il aperçut Moulinet, qui se tenait à dis-

tance et n'osait lui adresser la parole. Il fit deux pas en avant.

— Etes-vous l'un des ouvriers que je viens de défendre ? lui demanda-t-il avec bonté.

— Non, monsieur, mais je vous ai entendu. C'est joliment beau, tout ce que vou» avez dit. Aussi cela m'a donné l'idée de vous implorer pour une femme injustement accusée.

— Que ne vous adressez-vous à l'un de mes jeunes confrères ? Je ne suis pas d'ici. Je pars demain.

— Oh ! monsieur, reprit Moulinet en croisant les mains, et la voix pleine de supplications, c'est vous qu'il nous faut. Ne nous refusez pas vos services.

M. X fut touché.

— Nous ne pouvons causer ici, reprit-il. Venez demain matin à mon hôtel, vous me raconterez votre aflfaire.

Moulinet passa la nuit dans une pauvre auberge d'un faubourg d'Avignon et ne put fermer les yeux, tant il était ému à la pensée de la visite du lendemain. Il fit et refit dix fois le discours qu'il comptait adresser à M. X....

Mais, si bien qu'il l'eût préparé, la mémoire lui manqua lorsqu'il se trouva en présence de l'avocat qui vint vers lui en didisant :

— Contez-moi votre affaire.

Moulinet toussa, ouvrit la bouche et resta muet. M. X comprit l'embarras du pauvre homme, et, prenant lui-même la parole :

— Est-ce pour vous que vous venez me consulter, mon ami ? lui dit-il.

— Non, .monsieur, c'est pour une jeunefemme dont j'ai servi le père, et plus tard le mari, durant vingt-cinq ans.

— Où est-elle ?

— En prison à Carpentras; elle doit passer'aux prochaines assises.

— Aflaire criminelle ! Racontez-moi lesfaits.

— Elle est innocente, monsieur, s'écriu Moulinet qui reprenait un peu d'assurance. On l'aecuse d'avoir tenté d'empoisonner soui mari, et d'avoir ensHJte poussé son amant à le tuer pour s'en débarrasser.

M. X. . . . fil un mouvement.

La vérité, conlitiua Moulinet, c'est que Mar.i'-aï Pasc^oui est innocente, c'est par jalousie que l'autre a tué le mari.

— Vuus lue parlez tiu crime de la Bastide Neuve, <le la fameuse affaire de la Vénus de Gor'ies, s'écria l'avocat.

Moulinet répondit atfirmativement et M.

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