ACTE I, SCENE VJ
(Haut.)
Que fais-tu là? Réponds
PRAXITÈLE
Étranger à la Grèce,
Je pleurais mon malheur en songeant à. ces hords D’où le destin m’éloigne...
AGATHON
Ah ! tu songeais! Alors L’amour seul du pays occupe ta pensée?
Eh bien! l’on m’avait dit qu’une flamme insensée Te brûlait; je veux voir.ce portique isolé,
(A part.)
Esclave, va l'ouvrir... Comme il parait troublé!
Ah! je saurai punir l’insolent qui me brave.
PRAXITÈLE
Je ne vous comprends pas... Quoi? vous croiriez?
AGATHON, montrant le pavillou.
Esclave,
Ouvre-moi celle porte 1
PRAXITÈLE
Ayez pitié de moi 1 Dispensez-moi d’ouvrir.
AGATHON
Tu résistes, je croi ?
N’as-tu pas entendu l’ordre que je te donne?
PRAXITÈLE
O mon maître, en ces lieux il n’est entré personne...
Ah ! ne me forcez pas.
AGATHON
Je saurai l’y forcer!
PRAXITÈLE
Adieu, tout mon espoir! tu vas donc t 'éclipser.
AGATHON
Obéis à l’instant.
Mais...
AGATHON
Je sais qu'une femme Est cachée en ce lieu... Tu te troubles, infâme? Ta rougeur te trahis. Allons! guide mes pas,
Je veux la voir, je veux...
. PRAXITÈLE, avec noblesse.
Ah! ne blasphémez pasl Celle qui vient ici consoler Praxitèle,
Ainsi que vous croyez, n'est point une mortelle!
Fille de Jupiter, elle a droit au respect;
Et mon front tout tremblant s’incline à son aspect :
C’est Vénus I
AGATHON, avec irouie.
C’est Vénus? J’adore ton histoire.
Ah! Vénus t’apparaît? A qui feras-tu croire Une chose pareille? Oui, la belle Cypris,
Pour toi quitte l’Olympe, ô nouvel Adonis!
PRAXITÈLE, avec une ironie douloureuse.
C’est vrai, je ne suis rien qu’un esclave, une chose Qu’on achète, qu’on vend, de laquelle on dispose ;
Je ne suis qu’un fragment de votre mobilier.
Un pauvre chien qui porte au cou votre collier.
(Avec une rêverie croissante.)
Autrefois, à Milo, dans mon île sauvage,
J’étais berger; souvent, assis sur le rivage.
Quand mes chèvres paissaient sur le bord de la mer.
Je rêvais en suivant des yeux le flot amer;
De ses rayons l’amour illuminait ma vie;
Assise à mes côtés, ma compagne chérie.
Ma Chloé s'endormait le front sur mes genoux,
Et je veillais sur elle en ces moments si doux.
* Souvent, pour la parer le matin d’une fête,
* Des fleurs de l’églantier je’couronnais sa tète,
* Et lorsque le soleil desséchait les moissons,
* Poûr elle je cueillais les mûres des buissons (1). Quelquefois sa voix, fraîche et pleine d’harmonie. Murmurait les accords de la tendre Ionie;
Elle chantait Vénus, l’amour, la liberté.
Son chant naïf était par l’écho répété,
Et moi pour l’écouter, suspendant mon haleine,
J’oubliais mon troupeau dispersé dans la plaine. L’amour de l’art aussi grandissait dans mon cœur,
Chloé m’encourageait au travail du sculpteur ;
Mon marbre était du buis ou du myrte sauvage,
(1) Les vers marqués d’un astérique sont snprimés à la représentation.