ACTE I, SCÈNE VI
Et mes faibles essais ébauchaient son image :
L’avenir souriait à mon esprit charmé;
J’étais heureux alors; j’aimais, j’étais aimé.
J’étais libre!... Aujourd’hui, vous voyez ma misère! Ayez pitié de moi, maître. Votre colère Put encore aggraver mon sort infortuné.
Cet asile secret que vous m’avez donné
Ne me l’arrachez pas. Oui, que j’y puisse encore
Calmer par le travail l’ennui qui me dévore !
Quand je suis en ce lieu, j’aime à me souvenir;
C’est là que sont éclos mes rêves d’avenir,
Et j’en ai fait un temple à la patrie absente.
AGATHON, riant.
Oui, toute cette histoire est vraiment fort louchante ; Pourtant tu veux cacher un secret à mes yeux. Pourquoi d’un tel mystère entoures-tu ces lieux?
PRAXITÈLE, ouvrant la porte du pavillon.
Vous allez tout savoir!
AGATHON, surpris.
Que vois-je 1 une statue!
(A part, avec dépit.)
Jamais marbre plus beau ne s’offrit à ma vue.
(Haut.) \
Voilà ce qu’à mes yeux lu voulais cacher, toi?
Quel est donc le sculpteur? Parle!
PRAXITÈLE
Pardonnez-moi
D’avoir osé tout seul et loin des yeux du maître...
AGATHON
Comment? ce serait toi ?
PRAXITÈLE
• Vous la blâmez peut-être?
AGATHON, avec négligence.
Vraiment! c’est ton ouvrage? Et pourquoi le cacher? Ce marbre n’est pas mal! je veux le retoucher.
PRAXITÈLE, avec émotion.
La retoucher! pourtant moi je la croyais belle!
De ma Chloé ce marbre est l’image fidèle.
Non, non, je ne veux pas m’en séparer encor.
C’est mon espoir, mon bien, mon unique trésor;
Elle est à moi; je l’aime!
LA VÉNUS DE Ml LO.
A Ci A TH O N, avec «Itireté.
Ali ! c’est une autre aflaite :
Elle est à toi, dis-tu? La chose n’est pas claire.
Je ne fais |>as venir des marbres précieux Pour servir aux essais d’un esclave orgueilleux.
PRAXITÈLE
Ce marbre était pour moi le seul but de ma vie ;
Par lui j’avais l’espoir de revoir ma patrie.
Ma Cliloé, mon troupeau, les champs, la liberté,
Et Vénus m’avait dit que la postérité Auprès de Phidias placerait Praxitèle.
AGATHON
J’admire ton courage et j’estime ton zèle ;
Mais de tes yeux je dois arracher le bandeau :
Dans un chemin fatal s’égare ton ciseau ;
De Phidias l’exemple entraîne ta jeunesse ;
Tu rêves l’idéal, c'est une maladresse.
Ce qu’on aime aujourd’hui, c’est la réalité,
C’est ce que chaque jour l’on voit à son côté.
Regarde ta Vénus ; ce n’est point une femme :
Elle est froide, imposante, et ne dit rien à l'àme.
Hélas !
AGATHON
A son aspect nul ne songe au plaisir.
Ma Lalone, au contraire, éveille le désir.
C’est là ce qu’il convient de bien rendre en sculpture ; L’artiste doit toujours copier la nature:
La nature ! voilà le point essentiel !
Et vouloir l’embellir c’est outrager le ciel !
Pourtant ce n’est pas mal pour un début. J’espère Que dans deux ou trois ans tu pourras bien mieux faire En suivant mes conseils.
PRAXITÈLE
Adieu mes rêves d’orl
AGATHON, d’un air mystérieux.
Pour toi la liberté pourrait renaître encor.
PRAXITÈLE
La liberté!
AGATHON
Voyons, ranime ton courage.