NOTICE HISTORIQUE
La superbe statue de Milo, nommée par M. d^Urville Venus Victrix, ou Vénus Victorieuse, a été le sujet de beaucoup de bruit, par les savants, en France et en Angleterre, où elle a été estimée à quatre cent mille francs!...
Trente-huit années se sont écoulées, depuis 1820, époque de sa découverte, par un pauvre pâtre, en cultivant un champ situé presque au sommet d'une montagne de Milo, île de l'archipel du Levant.
On a beaucoup écrit et parlé sur ce beau marbre, surtout sur sa découverte, et on a dit très-peu de vérités... Je vais la dire ici; comme ancien officiel
de la marine militaire, qui, par un hasard souvent produit par la navigation, j'ai eu la satisfaction de bien voir cette belle statue, en marbre de Paros.
Plusieurs personnes, très-respectables, et amis des beaux-arts, ayant entendu dire que j'avais vu cette statue m'ont demandé des renseignements sur elle; c'est pourquoi je prends la plume et je vais dire ici la vérité pure et sainte, parce que le marin ne trompe jamais.
Avant de donner des détails sur la statue de Mile, je crois devoir dire qu'après la terrible catastrophe arrivée sur le chemin de fer de la Rive-Gauche de la Seine, où il périt une foule de personnes, parmi lesquelles étaient l'amiral d'Urville, sa femme et son enfant, je fus tellement désolé et attristé, parce qu'il était mon ami intime, que j'écrivis une notice nécrologique sur ce célèbre navigateur, qui avait fait trois fois le tour du monde, et s'était élancé, comme l'immortel Gook, dans les glaces du pôle Austral ! ! !
Gette notice très- véridique fixa l'attention du ministre de la marine, en 184^2, auquel je l'avais adressée, et il ordonna de l'imprimer sur-le-champ, ce qui fut exécuté par l'imprimerie du gouverne-
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ment, et à ses frais, et il ordonna de plus de m'en adresser cent exemplaires, que je reçus, que je distribuai à mes amis et aux premières autorités civiles et militaires; il ne m'en reste plus qu'un seul exemplaire, que je consulte au moment même que je trace ces lignes, et j'y lis le passage suivant qui prouve comment on a découvert la statue de Milo... Voici donc le passage de ma narration (1), écrit en 1842; il est textuel :
Douze jours après son départ de Toulon, le 3 avril de l'an 1820, la corvette la Chevrette, dont j'étais le second capitaine , jeta son ancre sur la rade de Milo, île de l'archipel qui avait été autrefois si célèbre, l'ancienne Mélos, qui fut habitée par les plus grands sculpteurs de la Grèce, à cause de sa proximité de l'île de Paros, si riche en marbre statuaire.
Etant le compagnon de voyage de M. d'Urville, qui était enseigne de vaisseau, à bord de la Chevrette; je m'étais lié d'amitié avec lui, et il me priait souvent de l'accompagner dans ses courses à
(I) On retrouvera cet extrait à la page I6i ; M. Malterer s'est laissé aller au courant de la plume à des changements de forme qui lui ont paru l'améliorer. Il ne faut pas oublier qu'il ne destinait pas sa notice â la publicité.
terre, ce qui était un vrai plaisir pour nous deux de pouvoir parcourir des lieux jadis si célèbres, et qui avaient été habités par tant de grands hommes classiques, qui Yivront éternellement dans l'histoire de la civilisation.
Un jour^ nous allâmes à Castro, petit village grec, bâti sur le sommet d'une des hautes montagnes de Milo ; c'est là que se tiennent en vedette tous les pilotes, dont les regards attentifs embrassent un immense horizon, panorama magnifique pour surveiller l'arrivée des navires de toutes les nations.
Etant arrivés à Castro, nous rendîmes visite à notre consul de France, M. Braist, qui nous reçut très-bien, et fit tomber la conversation sur une statue qui venait d'être découverte par un pâtre en cultivant un très-petit champ; il veut, dit-il, me la vendre quinze cents piastres, monnaie du pays, ce qui fait près de douze cents francs de France, mais n'étant pas du tout connaisseur en sculpture, ce marché-là ne peut pas me convenir et vous feriez peut-être bien de l'acheter.
Après cette conversation, nous priâmes le consul d'avoir la bonté de nous conduire sur les lieux où
le pâtre avait découvert la statue de Milo, et il y avait très-peu de jours de cela; nous avons donc été, M. d'Urville et moi, presque les premiers à voir cette superbe statue.
Nous partîmes, et en très-peu de temps nous arrivâmes dans un champ bien cultivé; il était entouré de quatre murailles assez élevées, dans l'épaisseur d'une d'elles était encastrée une niche, construite en briques, rouges encore, dont la partie supérieure était circulaire.
C'est dans cette niche, nous dit M. Braist, que le pâtre a trouvé la statue dont je vous ai parlé, mais, au moment que nous regardions cette niche il n'y en avait que la moitié (1), parce qu'elle était en deux pièces retenues par deux barres en fer, que les sculpteurs nomment armatures, même encore à présent.
Ce que nous apercevions dans cette niche, n'était donc que la partie inférieure de la statue, et à sa gauche, très-près d'elle, étaient deux jolis hermès, très-bien sculptés; l'un représentait une belle tête de vieillard à longue barbe, et l'autre celle d'une jeune fille à belle chevelure : ces deux tètes repolo Il y a là trois mots effacés : de la statue.
saient au sommet de deux socles en marbre blanc : que sont-ils devenus? Personne n'en sait rien, et on n'en fait pas mention dans tout ce que l'on a écrit sur la statue de Milo... (1).
Après avoir contemplé cette niche et les deux hermès, surtout la draperie qui couvrait la partie inférieure de la statue, nous demandâmes au consul où était la partie supérieure ? Il nous répondit : Vous allez la voir à l'instant même, car le pâtre l'a placée dans cette petite chaumière que vous voyez là-bas, au coin de ce champ, où sa mère file sa quenouille en gardant la statue qu'avait trouvée son fils... Nous quittâmes donc la niche et les hermès, et, en trèspeu de temps, nous entrâmes dans la chaumière qui était pavée de fiante de mouton; et qui aurait dit en ce moment-là, que cette statue serait placée plus tard dans le plus beau musée de l'Europe.
En entrant dans cette chaumière de la plus misé-
(I) M. Matterer n'avait pas lu M. de Clarac, qui mentionne les hermès. (Voir p. t77 note 2.) En outre, s'il l'avait lu, il y aurait reconnu les débris du bras gauche et de la main tenant la pomme. Au contraire, il ne se doutait même pas qu'on pourrait retrouver au Louvre ces fragments qui sont les pièces de conviction dans l'enquête ouverte sur la foi de son témoignage. 11 croyait môme que le bras gauche avait été détruit à Paris pour faire la symétrie. On pensera comme nous qu'il faut admettre le témoignage deM. Matterer, sans admettre ses jugements critiques. 11 a vu la Vénus ayant un bras, le gauche, " élevé en l'air, » et tenant une pomme. Voilà ce qui nous importe; le reste sert à montrer qu'il ne s'est fait dans son esprit aucun travail esthétique l'ayant induit à interpréter la statue.
rable apparence, M. d'Urville et moi restâmes stupéfaits à l'aspect de cette superbe statue qui semblait parler, et, après l'avoir bien regardée en silence, M. d'Urville me demanda mon avis, parce qu'il savait, disait-il, que j'avais quelques connaissances en dessin : je lui répondis que je trouvais cette statue très-belle, mais que je me méfiais de mon opinion, parce que, en fait de marbre, il faut avoir de grandes connaissances en sculpture...
Le pâtre nous fit l'offre de nous vendre sa statue, mais nous ne pouvions pas l'acheter, parce que nous n'avions pas entre nous deux assez d'argent pour la payer sur-le-champ, et que nous allions faire une longue et pénible campagne dans la mer Noire, surtout que notre commandant, le capitaine de vaisseau Gauttier, très-brave homme, du reste, qui ne s'occupait que d'astronomie et d'hydrographie, et de la carte de la mer Noire qu'il était chargé d'exécuter, ne permettrait pas d'embarquer cette lourde et grande statue à bord de son navire ; il avait bien autre chose à faire et il avait raison, et cela d'autant plus qu'il n'y avait pas de place à bord, car notre bâtiment était encombré d'objets de toute espèce.
Le soleil baissait, et il était temps de quitter la belle Vénus de Milo et nous la saluâmes, avec regret et un saint respect, ainsi que M. le consul Braist, brave homme, qui fut charmant dans cette circonstance, et nous le remerciâmes de ses bontés pour nous et nous descendîmes de la montagne Castro, pour remonter sur notre corvette, qui mit sous voiles, le lendemain matin, pour se rendre à Gonstantinople...
J'avais déjà oublié la belle Vénus de Milo, mais il n'en fut pas de même de mon ami d'Urville qui, dans le silence de sa petite cabine, rédigea une savante notice historique sur cet admirable chefd'œuvre de sculpture, parce que cet officier lisait parfaitement le grec et le latin, et il fut aidé dans ses recherches laborieuses par la lecture d'un précieux et savant ouvrage qu'il portait toujours avec lui, dans ses voyages, c'était un Pausanias, historien de l'ancienne Grèce, le meilleur guide que l'on puisse prendre dans les recherches archéologiques des temps anciens
Je disais dans ma notice, écrite en 1842, qu'il «serait beaucoup trop long de raconter ce que l'on a fait pour obtenir la statue do Milo, parce qu'elle
avait été vendue et livrée à un prêtre arménien pour le compte d'un pacha très-riche et amateur des beaux -arts; il suffît de dire ici qu'elle fut rachetée. »
Maintenant je reviens à M. d'Urville, parce que^ étant arrivé à Constantinople, il présenta sa notice à M. le marquis de Rivière, qui était alors ambassadeur de France en Turquie, et qui ordonna à un de ses secrétaires d'ambassade, M. de Marcellus, de se rendre à Milo, sur la goélette l'Estafette, commandée par M. le lieutenant de vaisseau Robert, pour se procurer, à tout prix, la superbe statue de Milo..., et c'est ce que M. de Marcellus a exécuté. étant aidé par M. le capitaine Robert; mais c'est à M. d'Urville que la France doit la magnifique statue de Milo, et pas à d'autres; parce que si ce savant officier n'avait pas eu l'idée et le talent de rédiger une notice historique sur cette statue, et de la présenter à M. de Rivière, on ne l'aurait jamais vue en France
Pour récompenser M. d'Urville, le roi de France, Louis XVIIl, lui fit cadeau du grand ouvrage sur l'Egypte, et le créa chevalier de Saint-Louis
Voilà la vérité pure et sainte sur la statue de Milo. . .
Mais, au moment que je trace ces lignes, je m'aperçois que j'ai oublié de dire que lorsque M. d'Urville et moi avons vu la statue dans la chaumière, elle avait son bras gauche élevé en l'air, tenant dans sa main une pomme, et, quant à son bras droit, il était brisé à la saignée, et M. d'Urville dit, dans une notice qui est écrite de sa propre main, et que j'ai lue, il y a quelques jours, que la statue avait ses deux bras; il s'est un peu trompé; car l'avant-bras droit manquait à la statue; et il dit aussi dans cette notice, qu'il a écrite à bord de la Chevrette (1), sans doute quelques jours après avoir vu la statue, qu'elle a été mutilée, et je suis parfaitement de son avis quoi qu'on en puisse dire, car on lui a coupé, à Paris (2), le bras gauche pour faire la symétrie avec le droit, auquel il manquait l'avantbras ; donc on l'a mutilé et on doit s'en repentir, car on aurait diî tout respecter dans ce beau marbre, et le présenter au public tel qu'il était quand le pâtre l'a trouvé dans la niche ; car il s'est bien donné de garde d'offenser cette belle statue.
(Il M. Matterer ne réfK^oliit pas que d'Urville n'a pas pu, à bord de la Chevrette, parler des nuitilations que la statue aurait subies à Paris. Son témoignage est net, mais l'esprit critique lui fait dc'faut.
(2) M. Matterer nous dira que pendant le combat la statue a été traînée, bousculée; il no lui vient pas à la pensée que le bras ail pu y rester.
D'abord je dois dire que beaucoup de choses, que je dis ici, n'étaient pas dans ma première notice, et je me plais à la compléter ici.
J'ajoute donc que si M. d'Urville a cru devoir donner le nom de Venus Victrix, qui veut dire Vénus Victorieuse, à cette statue antique, c'est la pomme qu'elle tenait dans sa main qui en est la cause; car si elle avait eu les deux bras coupés, comme on la représente en ce moment-ci et depuis très-longtemps, il n'aurait pas eu cette idée ; donc le bras gauche a été coupé, ce qui est une mutilation, et je le soutiens ici, parce que j'ai vu le bras gauche, la main et la pomme, et j'ai encore très-bonne mémoire, et je ne sais pas faire le plus petit mensonge, Dieu merci.
Ici, je cause tout simplement avec le bien bon Monsieur ***, et je vais maintenant lui raconter comment on a agi pour obtenir cette statue après qu'elle avait été achetée et payée par un prêtre arménien, comme je l'ai déjà dit; la nation française ne sait pas cela, eh bien, moi, je vais le dire, parce que, à mon âge, je ne redoute plus la colère des hommes, surtout celle de ceux qui sont les plus
haut placés dans ce monde
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Voici le fait.... Quand j'écrivis ma notice historique, en 1842, sur l'amiral d'Urville, c'eût été une très-grande imprudence de ma part si j'avais raconté tout ce qui a été dit et fait pour acquérir la statue de Milo, j'aurais encouru la colère des grands hommes de Paris, surtout celle du ministre
de la marine ; et bien certainement ce ministre
n^aurait pas fait imprimer ma notice, et il m'aurait peut-être mis en retraite, car j'étais encore au service comme capitaine de vaisseau, major de la marine au port de Toulon
Depuis notre départ de Milo, jusqu'à Constantinople, il s'était écoulé plusieurs jours, et le pâtre avait eu le temps de vendre sa charmante Venus Vicfrix, et c'est ce qu'il fit en la livrant pour deux mille piastres ou douze cents francs au prêtre arménien, et quand M. de Marcellus arriva à iMilo, cette statue était bien encaissée et descendue de la montagne de Castro, et on l'avait placée sur le rivage pour l'embarquer à bord d'un navire de commerce qui devait faire voile pour Constantinople, afin de la remettre au pacha, qui l'avait fait acheter
Je ne puis pas m'empêcher de dire ici que si par un miracle cette belle Vénus avait pu se transformer
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tout à coup en Vénus vivanio, cUo eût gémi et pleuré à chaudes larmes, en se voyant traînée sur la grève, bousculée, roulée par des hommes furieux et en colère; car elle a failli être jetée à la mer, et voici
pourquoi
M. de Marcellus étant sur le pont de l'Estafette, tout prêt à descendre à terre, aperçut un grand rassemblement d'hommes sur le rivage, et il se douta qu'il allait y avoir une petite bataille, parce que le prêtre arménien avait un assez grand parti parmi les Grecs de sa religion; c'est pourquoi il dit à M. Robert : Il faut nous armer de fusils et de sabres, avec une vingtaine de marins, également
armés. C'est ce qui fut fait sur-le-champ
On s'embarque dans la chaloupe et on arrive à terre, où il y avait un vacarme autour de la caisse qui renfermait la belle Vénus de Milo, et les Grecs paraissaient bien décidés à ne pas laisser enlever la statue, mais à un signal du capitaine de l'Estafette, homme très - énergique (qui) cria tout à coup : « A moi, mes matelots, et enlevez cette caisse et embarquez-la dans ma chaloupe, » alors la bataille commença : les sabres et les bâtons voltigèrent, il y en eut plusieurs qui tombèrent sur le dos
et sur la tète du pauvre prêtre arménien, et sur celle des Grecs, qui poussaient des cris de désespoir en ce moment et se recommandaient à Dieu, qui aurait dû lancer ses foudres sur les marins français, surtout sur M. de Marcellus et sur M. Robert et le consul (i) qui était là, armé d'un sabre et d'un gros bâton, qu'il agitait aussi très-fortement ; une oreille fut coupée, le sang coula, et pendant cette bataille des marins s'emparèrent de la caisse, bousculée à droite et à gauche dans la mêlée, l'embarquèrent dans leur chaloupe et la conduisirent à bord de V Estafette, qui fit voile sur-le-champ pour se rendre à Constantinople, où M. de Marcellus, ainsi que M. le capitaine Robert, présentèrent la charmante Vénus de Milo à M. le marquis, ambassadeur, de Rivière, lequel, malgré sa grande dévotion (2), complimenta vivement ces deux Messieurs et les fit récompenser par le roi de France.
(1) Cotte indignation de M. Matterer nous fait comprendre ce qu'aurait 6\.é celle de toute une partie du public sous la Uestauration ; M. de Marcellus prévoyait bien d'un côté la réprobation naïve et sincère, de l'autre les exagérations malveillantes, le scandale en un mot. C'est ce qu'il a voulu éviter en gardant le silence.
(2) Ce mot nous rappelle ce que disait au sujet de M. de Marcellus, dans le Correspondant, M. Lenoimant : « ... C'est vraiment de l'idolâtrie que son admiration pour ce chef-d'œuvre, et si je voulais abuser de l'avantage qu'elle me donne dans un recueil catholique, je le ferais jjroscriro comme un des païens de notre époque... »
Voilà ce que j'avais à dire sur renlèvement de la statue de Milo, laquelle étant en marbre, ne pouvait pas se douter que le sang humain coulerait en l'honneur de ses charmes.
Le capitaine de vaisseau, en retraite, Matterer.
P. s. — Ma tâche est remplie; je viens d'écrire cette notice et la vérité pure et sainte a fait mouvoir ma plume ; on trouvera que son style est très-simple; pourquoi? Parce que le vieux marin ne sait pas faire de brillantes phrases comme on en fait en ce moment-ci, et je serais désolé si, par hasard, ce que je ne crois pas, cette notice devenait publique par la presse ; elle est donc presque confidentielle entre le bon Monsieur *** et moi, parce qu'il y a tant de frondeurs, de méchants et de jaloux dans ce monde, que cet écrit serait tourné en «ridicule, surtout à Toulon, comme on l'a fait pour ma première notice, en 1842.