‹ La Vénus de Milo; recherches sur l'histoire de la découverte, d'après des documents inéditsChapitre 5 sur 10 · MURAILLE · texte numérisé non relu

MURAILLE

Ici est un grossier croquis.

M. Jlatterer a vu les deux blocs de la statue séparés; l'un, Tinférienr, resté dans la niche ; lautre transporté dans la cabane du paysan; il a vu le bras gauche levé et tenant la pomme; le bras droit était absent.

M. Matterer a représenté ici la Vénus de Milo, reconstituée en entier d'après les éléments qui lui étaient fournis par sa mémoire et par le journal de D. dTrville.

Voilà quelle était la vraie position de la statue de Milo, dans une niche incrustée dans une muraille, ainsi que les deux petits hermès (1 ) qui l'accompagnaient

Maintenant, ayant sous les yeux un manuscrit, écrit de la main même de M. d'Urville, je me plais à retracer ici tout ce qu'il dit sur la statue de Milo.

« La statue était en deux pièces jointes au moyen « de deux forts tenons en fer; je les mesurai, ce « qui me donna, à peu de chose près, six pieds de « haut : elle représentait une femme nue, dont la « main gauche relevée tenait une pomme, et la

(I) Voir p. 177, note 2.

« droite soutenait une ceinture habilement drapée « et tombait négligeamment des reins jusqu'aux « pieds; du reste, elles ont été mutilées (1) Tune « et l'autre... »

Voilà ce que dit M. d'Urville, et on doit le croire, et c'est ce que j'ai dit aussi, dans ma notice, parce que, je le répète encore, j'étais avec lui quand il a vu la statue de Milo, et nous l'avons bien regardée pendant longtemps, et je m'en souviens parfaitement encore après trente-huit années, et si M. d'Urville vivait encore il répéterait ce qu'il a écrit dans son manuscrit que je tiens en ce moment-ci dans ma main, grâce à Monsieur***, qui a eu la bonté de me le prêter.

Je termine par dire encore ici que Ton a mutilé cette superbe statue à Paris, ce qui, selon moi, est crime.

Matterer.

(I) DTrville parle (Icl'c'tat de mutilation où étaient les marbres quand il les vil à Milo : ù ce moment, en effet, le bras gauebe était (voir page 30) entier, mais non pas sans lésion, et d'ailleurs détaché de l'épaule où le tenon permettait qu'on le replaçât. M. Matterer parle de mutilations postérieures, comme il l'indique plus bas en disant : •> On a mutilé cette superbe statue ù Paris. "

Extrait des Noies nécrologiques et historiques sur M. le contre-amiral Dumont d'Urville , par M. Matterer, capitaine de vaisseau , major de la marine à Toulon. Paris, imprimerie royale, MDCCCXLII (1).

Douze jours après son départ de Toulon, la Chevrette jeta son ancre sur la rade de Milo, île de l'Archipel, jadis si célèbre, Tancienne Mélos, qui fut habitée par les plus grands sculpteurs de la Grèce, à cause de sa proximité avec l'île de Paros, si riche en marbre statuaire.

Ici (2) je dois m'arrêter un moment pour fixer l'attention sur la découverte d'une statue qui occa-

(I) Voir p. l/i5, lignes.

(2| Ce paragraphe, depuis : Ici je dois... jusqu'à : sculpture à Paris. ..n'est pas reproduit dans la nolice de M. Maltorer. (Voir p. I'i5, ligne <0. ) C'est un paragraphe d'introduction qui eût fait double emploi avec l'exorde de sa notice.

sionna tant de bruit à cette époque, dans le monde savant, et qui fait encore le plus bel ornement du Musée royal de sculpture à Paris,

Etant le compagnon de voyage de M. Dumont dUrville, je m'étais lié d'amitié avec lui; il me priait souvent de l'accompagner dans ses courses à terre : nous étions jeunes alors; c'était un vrai plaisir pour nous deux de parcourir des lieux si célèbres, lieux habités par tant de grands hommes classiques, qui vivront éternellement dans l'histoire de la civilisation.

Un jour nous allâmes à Castro, petit village grec bâti sur le sommet d'une des hautes montagnes de Milo ; c'est là que se tiennent les pilotes, dont les regards attentifs embrassent un immense horizon, pour surveiller l'arrivée des navires de toutes les nations.

Arrivés àCastro, nous rendîmesvisiteàM.Braist(l), consul de France, qui nous reçut très-bien, et fit tomber la conversation sur une statue qui venait d'être trouvée sous terre, par un pâtre, en cultivant son

(t) M. Brest, dans cette affaire de racquisition de la Vénus de Milo fut toujours à la peine; sou nom même y fut maltraité. Il se nomme Brest; M. Matterer écntBraist. M. Leuormaiid écrivait Brès; M. do Marcellus triomphant, lui, disait : Il faut écrire Brest. Il avait raison.

champ : « Il veut, dit-il, me la vendre quinze cents « piastres, monnaie du pays (ce qui vaut, à peu près^ « douze cents francs de France); mais, n'étant pas a du tout connaisseur en sculpture, ce marché-là ne « peut me convenir. » Nous priâmes M. le consul de vouloir bien nous conduire sur les lieux où la statue avait été trouvée : nous partîmes, et en très-peu de temps nous arrivâmes dans un champ cultivé, entouré de murs, dans l'épaisseur desquels s'encastrait une niche construite en fortes briques, et bien stuquée; la partie supérieure était circulaire (d).

(I) Là s'arrête le passage reproduit i>ar M. Matterer dans sa Notice. (Voir p. HT.jA'aturellemcnt 11 n'a pas reproduit la suite qui contient, au sujet des bras de la Vénus de I\Iilo, l'affirmation combattue par son dernier témoignage. On trouvera cette suite à la page suivante.

Suite de l'Extrait des Noies nécrologiques et historiques sur M. le contre- amiral Dumont d'Urville, par M. Matterer , capitaine de vaisseauj major de la marine à Toulon. Paris, imprimerie royale, MCGCXLII.

« C'est dans cette niche, nous dit M. Braist,

« que l'on a découvert la statue dont je vous ai parlé, « et qui est actuellement déposée dans cette chau- « mière où nous allons nous rendre. » Quelle fut notre surprise, en voyant devant nous une belle statue en marbre de Paros! Les deux bras étaient malheureusementcassés, et le boutdu nez un peu altéré.

M. Dumont d'Urville me demanda mon avis, sachant que j'avais quelques légères connaissances en dessin, je lui répondis que je trouvais cette statue très-belle, mais que je me méfiais beaucoup de mon opinion.

Le pâtre qui avait fait cette heureuse découverte

nous proposa d'acheter la Vénus; nous n'en voulûmes pas, d'autant plus que nous n'aurions pas su où la placer à bord de notre bâtiment, qui allait faire une campagne assez difficile dans la mer Noire : ni M. d'Urville ni moi n'avons pas été bien inspirés dans cette circonstance; car, pour une faible somme, nous eussions eu un chef-d'œuvre qui, depuis, a été évalué plus de quatre cent mille francs.

Après cette visite^, nous retournâmes à bord de notre bâtiment, et, le lendemain, la Chevrette mit sous voiles pour se rendre à Constantinople.

Quelques jours après notre départ, j'avais déjà oublié la belle statue de Milo; mais il n'en fut pas de même de M. Dumont d'Urville, car il prit sa plume éloquente , et rédigea une savante Notice historique sur cet admirable chef-d'œuvre, qu'il nomma Venus Victrix ou Vénus Victorieuse. Il fut aidé, dans ses recherches laborieuses, par la lecture d'un précieux ouvrage qu'il portait toujours avec lui : c'était un Pausanias, historien grec, et le meilleur guide que l'on puisse prendre dans les recherches archéologiques des temps anciens (1).

(Il On retrouve çà et la des phrases que l'auteiir a reproduites dans sa Aotice sur la frémis de Milo. Il copiait ce qiii pouvait le dispenser d'un travail nouveau. (Voir p. 150.)

Arrivé à Constantinople , M. d'Crville présenta cette Notice à M. le marquis de Rivière, ambassadeur de France, qui ordonna sur-le-champ à un de ses secrétaires d'ambassade, M. le comte de Marcellus, archéologue distingué, de se rendre à Mile, sur la goélette de guerre l'Estafette^ pour se procurer, à tout prix, cette superbe statue. Il serait beaucoup trop long de raconter ici tout ce qui fut fait pour obtenir la belle Victrix, parce qu'elle avait été déjà vendue et livrée à un Grec pour le compte d'un riche Arménien, amateur des beaux-arts; il suffira de dire qu'elle fut rachetée, et envoyée de suite au marquis de Rivière, qui s'empressa d'en faire hommage à Sa Majesté Louis XVIII. C'est donc à M. Dumont d'Urville que la France doit ce beau chef-d'œuvre , attribué , par les uns, à Phidias, et, par les autres, à Praxitèle, et conséquemment de la plus haute antiquité.

Pour récompenser les talents et le zèle de M. Dumont d'Urville, le roi de France lui fit cadeau du grand ouvrage sur l'Egypte, et le créa chevalier de Saint-Louis!...

Après avoir achevé la géographie du détroit des Dardanelles, etc., etc.

Dumont d'Urville, au retour de sa campagne dans le Levant et la mer Noire, lut à VÀGadémie du Var la Relation qu'il devait, l'année suivante, publier avec des modifications, dans les Annales maritimes.

Il fit précéder cette lecture de la petite introduction suivante :

Messieurs

Vqus me permettrez d'abord de vous exprimer le plaisir que je goûte en me retrouvant encore une fois au milieu de vous. Après avoir rempli ma tâche comme officier de marine, je comptais jouir de quelques loisirs à Toulon et prendre enfin part à vos utiles et paisibles travaux. Mais le sort en a décidé autrement. Désigné par M. Gauttier pour l'accompagner à Paris et travailler sous ses ordres à la

confection des cartes dont il est chargé; je suis de nouveau forcé de m'éloigner de vous pour un tems assez considérable. Cependant si j'éprouve des regrets sincères en quittant des personnes dont l'estime et l'amitié m'étaient aussi précieuses; je ressens aussi quelque consolation en songeant que la capitale m'offrira tous les secours nécessaires pour déterminer et faire connaître les plantes que j'ai rapportées de mes voyages.

Lorsque mon travail sera terminé, j'aurai soin de vous en communiquer le résultat et de vous signaler les espèces qui mériteront un intérêt particulier. Quel que soit le sort qui m'est réservé, mon cœur reconnaissant n'oubliera jamais la Société de Toulon. Elle voudra bien recevoir l'hommage du mémoire que je vais lui lire et je réclame à cet égard toute son indulgence. Si l'on n'y rencontre pas l'éloquence que la matière pouvait comporter, au moins puis-je garantir la vérité des faits et vous me saurez peut- être quelque gré du désir que j'ai eu de les retracer fidèlement.

La statue de Milo dont il sera question dans mon récit et que vous verrez sans doute arriver ici au premier jour, venait d'être extraite du sein de la

terre, lors de notre premier passage en cette île (I). Jaloux de faire parvenir à la Société la première nouvelle de cette interressante découverte, je m'étais empressé d'adresser à M. Pons la notice qui y est relative et je le chargeais de vous en faire part, en laissant à ce savant helléniste le soin d'expliquer l'inscription mutilée qui l'accompagne. Mais, par une fatalité singulière, de toutes les lettres que j'ai écrites dans le cours de la campagne, celle qui renfermait cette notice est la seule qui se soit égarée et ce n'est qu'aujourd'hui que je puis vous en donner connaissance.

J. d'Urville.

24 novembre I820.

(I) En cette lie, d Trville avait d'abord écrit : à Milo.

La Relalion de Dumont cVCnille, publiée dans les Annales maritimes, et le manuscrit que nous possédons de cette Relation, contiennent une notice complète sur la Vénus de Milo. Nous donnons ici ces deux notices, en regard l'une de l'autre.

Page 1