A PROPOS DE LA VÉNUS DE MILO
Au directeur du Temps
Mon cher ami,
Le curieux travail de M. Aicard sur la V^énus de Milo mettra-t-il un terme aux controverses? L'interprétation la plus simple et la plus sensée, celle des savants sans parti pris, depuis M. de Glarac jusqu'à M. Frœhner, prévaudra-t-elle enfin sur les hypothèses hasardeuses et les explications alambiquées? Les documents peuvent seuls, en cette affaire, avoir raison des systèmes. Ceux que M. Aicard a si bien mis en lumière sont des plus précieux. J'y puis joindre un témoignage qui n'est pas non plus sans valeur.
J'ai visité l'île de Milo l'année dernière, à la fin du mois de mars. Bloqué plusieurs jours durant dans ce lieu solitaire par les vents d'équinoxe, j'ai eu tout le temps de recueillir, sur les circonstances de la glorieuse trouvaille, des informations précises;
j'ai pu faire une sorte d'enquête dont les résultats fortifient singulièrement, comme vous Tallez voir, les données fournies par les rapports de Dumont d'Urville et les notes manuscrites du commandant Matterer.
Quand il s'agit d'un fait de. l'année 1820, la moindre tradition vaut toutes les hypothèses. A cinquante ans de distance, le souvenir subsiste, la légende n'est pas encore née. La découverte de la statue, la dispute dont elle fut l'objet, les péripéties bruyantes de l'enlèvement ont vivement saisi, en leur temps, l'imagination des gens de l'île. La moderne Milo est très-pauvre, très-isolée; toute la vie se concentre entre le village d'en haut, qui est une vigie, et le village d'en bas, qui est un petit port. De Kastro, sur la montagne, les pilotes guettent la pleine mer; quand un vaisseau apparaît, ils descendent à Adamantos, où est la rade. C'est à Kastro que la Vénus a été trouvée, c'est à Adamantos qu'elle fut, de vive force, embarquée sur un navire français. Le récit populaire est très-clair, en ce point capital : la bataille, qui est l'explication des avaries de ta statue. Ce que le commandant Matterer, à quelques mois de l'événement, et M. Morey, vingt ans plus tard,
ont entendu conter, se raconte encore : on s'est battu pour la Vénus. Qu'importe que M. de Marcellus n'en convienne pas? Sa diplomatie phraseuse n'eût laissé aucune trace dans la mémoire des insulaires, mais la rixe sur la plage, la descente de l'équipage français, la victoire du pavillon chrétien sur le pavillon turc, sont restés des souvenirs vivants. Il n'en faut pas douter : M. de Marcellus a dissimulé la partie la plus brillante et la plus décisive de son expédition. Quand il haranguait, en style noble, les primats de l'île, comme on le voit dans son récit, il avait beau jeu pour traiter, persuader et vaincre : il était le plus fort et tenait le chet-d'œuvre.
A côté de la tradition, qu'il est difficile de récuser, j'ai relevé des témoignages. Le fils de M. Brest est, comme son père, notre vice-consul : c'est presque un témoin oculaire. Il a eu le récit paternel de première main. Sans l'intelligence, la décision, l'énergie de M. Brest, le père, le Louvre n'eût jamais possédé la Vénus. M. de Marcellus eut l'honneur de la ramener : mais c'est M. Brest qui l'a acquise, signalée, défendue. En ce point, le secrétaire d'ambassade a lestement immolé l'humble agent consu-
laire à sa gloire particulière. A l'entendre, c'est lui, lui seul qui, instruit par Dumont d'Urville, aurait mis toute l'affaire en train. Il est constant, au contraire, que M. Brest, aussitôt après avoir acheté la Vénus au paysan, son proche voisin, qui venait de la déterrer, pour .^00 piastres et un vêtement, avisa le marquis de Rivière, ambassadeur à Constantinople, par l'entremise du consulat de Smyrne, — que les retards de l'ambassade (la découverte était du mois de février, et VEstafette n'arriva que le 23 mai), donnèrent au drogman de l'arsenaMe temps d'intervenir; — que M. Brest maintint son droit de premier acquéreur au nom de la France, avec cette extraordinaire énergie dont les mémoires de l'amiral Jurien de la Gravière sur la station du Levant, rapportent, à l'honneur de cet agent, d'autres preuves éclatantes; — que, pour mettre la statue tout à portée du navire français qu'il avait mandé, M.Brest l'avait fait transporter du village de Kastro sur la plage d'Adamantos, dans une petite maison à lui appartenant. C'est là que les marins de VEstafette l'arrachèrent à ceux du Galoxidion (ainsi se nommait le navire grec, du port de Galaxidi, envoyé à Milo par le drogman de l'arsenal). On rapporte enfin
que M. Brest, faisant plus que son devoir, n'avait pas hésité à engager dans la dispute non-seulement sa personne, mais son avoir : les primats de l'ile s'étaient fait verser 12,000 piastres par l'agent de Monrousi; M. Brest, couvrant l'enchère, s'engagea à payer 12,000 piastres aux primats. De fait, il les paya, et n'en fut remboursé qu'à la mort du marquis de Rivière (1828) par les héritiers de l'ancien ambassadeur, en exécution d'une clause de son testament.
Telle est la version locale. Je m'y tie plus, quant à moi, qu'au récit académique du vicomte de Marcellus?
Peu importe, d'ailleurs, à l'heure présente, le rôle de cliacun. Ce qui nous intéresse, c'est la statue. Etait-elle mutilée? avait-elle ses bras? En est-on, là-dessus, réduit aux conjectures?
M. de Marcellus ne l'a vue qu'après la bataille, et bien qu'il rapportât avec elle un fragment d'avantbras et cette main tenant une pomme, dont la sagacité de jM. Clarac était préoccupée, il rejetait fort loin l'idée que les bras et le buste fussent sortis du même ciseau. — « Il était facile de reconnaître, écrit-il dans ses Souvenirs (chap. vin), « que ces
« bras informes (1) n'avaient pu appartenir à la Vénus « que dans un premier et grossier essai de restau- « ration attribué aux chrétiens du huitième siècle. « Il fut démontré que la statue chargée de vête- « ments^ de colliers d'or et de pendants d'oreilles, « avait représenté la Panagia {Sainte Vierge) dans la « petite église grecque dont j'avais vu les ruines à M Milo. » Que l'ombre de M. de Marcellus me le pardonne , mais ces raisonnements sont pitoyables ! Des chrétiens du huitième siècle, qui adaptent à la Vénus, pour lui faire jouer la Panagia, une main avec une pomme! et la Vénus, la main, la pomme, avec deux hermès en sus, qui se retrouvent mille ans plus tard, sous six pieds de terre, dans une niche dédiée à Hermès et à Hercule : tout cela, vraiment, ne peut se soutenir. Ce singulier roman est, d'ailleurs, pleinement réfuté : 1" par les observations de M. de Clarac, conservateur du Louvre en 1820, sur les fragments contestés, observations que M. Aicard a relevées dans sa notice; 2" par les témoins mêmes de la fouille, que j'ai pu retrouver à Milo.
Quand le paysan de Kustro mit à découvert, au
(I) \oir pajie 403.
mois de février 4820, la niche qui renfermait la Vénus et les deux hermès, il était aidé par son fils et son neveu, deux jeunes gens de 18 à 20 ans, maniant la pioche à ses côtés. Tous deux vivent encore à Milo. Le fds est présentement un beau vieillard à l'œil vif et de mine robuste. Il s'appelle Antonio Bottonis. Je Tai vu à Kastro, chez le viceconsul, et je l'ai moi-même interrogé. Il a déclaré sans hésiter, avec force détails et gestes à l'appui, que la Vénus était, au moment de la découverte, debout sur son socle, le bras gauche étendu, et la main tenant une pomme. Sur la position du bras droit, le bonhomme paraissait moins bien fixé. On le comprend, du reste, puisque selon toute apparence le bras droit était collé au corps. Mais quant à l'attitude du bras gauche, le souvenir était aussi précis, le témoignage aussi catégorique qu'un juge d'instruction minutieux l'eût pu souhaiter. Même isolé, ce témoignage aurait sa valeur. Mais comme il se fortifie par le rapprochement ! C'est précisément là la pose que M. Brest, le père, le premier témoin, après les paysans, a de tout temps dépeinte à son fils; c'est bien celle que Duniont d'Urville a décrite dans son rapport, celle que le commandant Matte-
rer se rappelait après quarante ans. Or, en dehors de M. Brest, des paysans et des deux marins, nul n'a vu la statue dans son premier état. On peut dire après cela que la cause est entendue.
Pour achever la lumière et rallier les plus obstinés, un seul document resterait à trouver : c'est le premier rapport "adressé par M. Brest père à l'ambassadeur de France à Constantinople. Ce rapport doit contenir quelque élément de description. Il ne serait pas difficile au savant archéologue qui occupe à cette heure le poste du marquis de Rivière, de découvrir cette pièce dans ses archives.
Jules Ferrt.
Le Temps du jeudi 14 mai 1874 a publié une lettre de M. le comte Edouard de Marcellus, frère de rattaché d'ambassade de Constantinople qui eut l'honneur de conquérir la Vénus de Milo que M. de Rivière rapporta en France.
a J'habite, dit M. Edouard de Marcellus, une province éloignée, et je viens de hre, un peu tard, les articles publiés dans le Temps les 9, 40 et 11 avril dernier, sur la Vénus de Milo, d'après des documents
inédits D'après eux, la statue aurait été enlevée
par la force brutale^ à la suite d'w« petit combat dans
lequel les bras qu'elle possédait alors auraient été cassés. »
Il y a plus d'une inexactitude en ces quelques lignes.
Mes documents ne disent pas tant de choses ; ils n'établissent que les deux faits suivants :
1" M. iMatterer, lieutenant de vaisseau en 1820, compagnon de Dumont d'Urville, a vu la Vénus de Milo ayant un bras, le gauche, « élevé en l'air » et tenant une pomme.
2" Pour se rendre maître de la statue, M. de Marcellus s'est vu contraint d'employer la force.
Peu de temps après la publication de mes articles, la lettre de M. Jules Ferry nous rapportait, avec une tradition recueillie à Milo et confirmant le récit du combat, le témoignage du paysan Antonio Bottonis qui a vu, comme M. Matterer, la statue ayant son bras gauche levé et tenant une pomme.
En présence de ces faits importants, (jiie je tiens jusqu'à nouvel ordre pour véritables, je recherche comment le l)ras gauche a pu arriver en France tellement mutilé que l'adaptation à l'épaule de la statue en soit devenue impossible, et ma pensée est qu'il fut brisé durant la lutte livrée aux Turcs.
Ainsi, dans cette enquête, il y a deux points fixes :
1° Le fait de l'existence du bras gauche au moment de la découverte ;
2" Le fait de la petite bataille livrée aux Turcs.
L'hypothèse qui se meut entre ces deux points fixes n'a d'autre prétention que d'être vraisemblable; elle n'est qu'un moyen pour arriver à la vérité, seul but. Des documents authentiques contradictoires ne pourront jamais que modifier l'hypothèse, les deux té-
202 POST-SCKIPTUM.
moignages sur lesquels elle se fonde ne pouvant être niés.
Or, M. le comte Edouard de Marcellus fournit au procès deux pièces nouvellçs, à savoir : une dépêche officielle de M. Brest à M. de Rivière, datée de Milo le 26 mai 1820, et la copie de la notice (voir page 27) que D. d'Urville remit à M. de Marcellus, intitulée : Notice sur une statue récemment découn verte dans l'île de Milo.
La dépêche de M. Brest nous répète bien haut que M. de Marcellus ne fut pas, comme il le dit, le premier à admirer la Vénus de
« Lorsque cette statue fut trouvée, il y a un mois, par un laboureur, j'en fus de suite prévenu. Je me portai de suite dans le lieu même pour les observer: ellesme parurent dignes pourle musée de SaMajesté. Je fis aussitôt prévenir MM. les connnandants des bâtiments de Sa Majesté qui étaient mouillés dans le port , la gabarre ta Lionne , commandée par
M. Duval d'Ailly, et la goélette l Estafette, commandée par M. Robert. Tous d'accord, nous avons trouvé ces objets très-bons. M. le commandant Dauriac, M. le commandant Gauthier, ainsi que M. Chateauville, arrivés après, ont tous été de notre opinion. J'ai donc voulu contracter avec le propriétaire. Mais les habitants de l'île lui ayant fait croire qu'elle valait 20 à 30,000 francs, je n'en ai rien fait. J'en ai donné avis à M. David, notre consul général à Smyrne, et auquel je priais de vouloir bien vous en donner connaissance. »
On remarquera que Dumont d'Urville n"est pas nommé parmi ces messieurs, et rien.de plus simple, car il n'était alors qu'enseigne de vaisseau. C'est pourtant lui qui attacha le plus d'importance à la découverte, et qui par ses renseignements et sa notice décida l'ambassadeur à envoyer à 3Iilo son secrétaire.
M. le comte Edouard de Marcellus joint à la dépêche de M. Brest ces lignes d'une dépêche de M. le vicomte de Marcellus :
« ... H était tard; je repris le chemin du port, et mes camarades, piqués du refus, parlaient de voies de fait qui n'étaient pas dans mes intentions, et que Votre Excellence eût certainement désapprouvées; je les laissai m'accuser intérieurement de faiblesse, et je repris ma négociation. »
Ces lignes n'apprennent rien de nouvean; elles rappellent seulement l'insistance excessive et compromettante avec laquelle, en vingt endroits, M. de Marcellus dit et redit que la Vénus de Milo n'est pas due au triomphe de l'épée.
^\. de Marcellus n'a jamais parlé do la bataille, et j'ai prétendu que si M. Brest n'en parlait pas non plus, c'était pour obéir aux recommandations du secrétaire d'ambassade. Or précisément on lit dans la dépêche de M. Brest à M. de Rivière, publiée par M. Edouard de Marcellus, une phrase qui s'accorde avec cette idée :
'< .Je crois inutile de vous faire le rapport de fouf
posT-scRinuM. 205
«' que nous avons fait pour l'obtenir. M. de Marcellus, à son retour, vous racontera le tout. »
Je passe à présent à la notice de d'Urville remise à ^I. de Marcellus le 3 mai 1820. C'est la copie à peu près de celle que l'on connaît. (Voir page 173.)
Voici le passage de la description. Il prouve une fois de plus que l'attitude de la Vénus n'était pas douteuse pour ceux qui virent la statue à .Milo, avant l'enlèvement; cette attitude ne devint un problème qu'après :
« La statue, dont j'ai mesuré les deux parties séparément, avait, à très-peu de chose près, six pieds de haut. Elle représente une femme nue dont la main gauche relevée portait une ponmie,et la droite soutenait une ceinture habilement drapée et tombant négligeamment (sic) des reins jusqu'aux pieds. Du reste, elles ont été Tune et l'autre mutilées et sont actuellement détachées du corps. Le seul pied qui reste est le droit; quoique nu, il est à demi recouvert par l'extrémité de la ceinture. Les che-
veux sont retroussés par derrière et retenus par un bandeau. La figure est très-belle et serait bien conservée si le bout du nez n'était entamé. Les oreilles étaient percées et ont dû porter des pendants.
« Tous ces attributs sembleraient assez convenir à la Vénus du jugement de Paris; mais où seraient alors Junon, Minerve et le beau berger ! Il est vrai qu'on a déjà trouvé au même endroit un pied en marbre chaussé d'un cothurne et une troisième main. D'un autre côté, le nom de Melos semble dériver du mot My)Xov, qui signifie pomme. Cette statue, avec le fruit quelle tient, aurait-elle quelque rapport avec ce rapprochement de mots?
Par cette pièce, il devient certain que dXrville a vu les bras détachés du corps, car il dit : elle représente une femme dont la main gauche portait ; mais il devient de plus en plus certain que ces mains étaient dans un tel état que d'Urville ne put douter qu elles appartinssent à la statue^ car il dit ; cette statue avec le fruit qiCelle tient.
Enfin, je ferai une petite correction à la
copie publiée par M. Edouard de Marcellus dans le Temps :
a Les deux hermès accompagnaient la statue dans sa niche; ils n'ont rien de remarquable. Leur hauteur est de trois mètres et demi environ. L'un est surmonté d'une tête de femme ou d'enfant, et l'autre porte une figure de vieillard avec une longue barbe.
« L'entrée de la niche était surmontée d'un marbre de quatre mètres et demi de longueur environ sur six mètres huit pouees de largeur. »
C'est le mot pieds évidemment qu'il faut lire partout où se trouve le mot mètres. Sans parler des dimensions énormes qu'un tel lapsus calami donne à l'inscription, comment peut-on compter par mètres et par pouces en même temps! A présent, je reproduis mes conclusions : La statue, quand elle a été découverte, avait un bras, le gauche, levé et tenant une pomme; le paysan Antonio Bottonis ne l'a jamais oublié. Ce bras maintenu par un tenon
était mobile. Les paysans (Yorgos et Antonio), pour transporter le buste de la statue dans leur cabane, ont démonté la statue; ils ont détaché le bras. Ce bras, entier dans sa longueur, a été vu en place par M. Matterer. Quoique entier, il pouvait cependant être dégradé, et il était mobile grâce au tenon, ce qui explique les mots de la notice de d'Urville : « mutilées » et « détachées du corps, w
Je le répète, en présence des marbres tels qu'ils étaient avant l'enlèvement, il n'y a pas eu d'hésitation possible sur l'attitude de la statue de Milo; tous ceux qui ont vu la Vénus avant cet événement sont d'accord sur la position du bras.
A partir de l'enlèvement par la force on ne parvient plus à s'entendre sur l'attitude de la statue. Il y a à cela un motif : c'est que du bras naguère entiei" il ne reste plus qu'un morceau de biceps et une moitié de main.
Comment cela s'est-il fait? M. de Marcellus convient lui-même à différentes reprises que la statue a été mutilée depuis la découverte (1). Il impute ces mutilations aux secousses de transport « auquel a présidé le moine Oiconomos; » or celui-ci achète la statue pour le pacha auquel il veut faire sa cour.
M. de Clarac a examiné la statue au moment oii elle arrivait en France ; il a jugé que les traces de mutilation étaient violentes ; et de fait les « secousses du trajet » dont parle M. de Marcellus n'auraient point a étonné et enlevé le marbre sur chaque épaule dans une largeur de quelques doigts » selon les expressions de M. de Clarac. La statue a donc subi des mutilations dues à la violence et non à quelque accident. Quel serait l'accident? une
(Il « Oicononios 'avait du reste, apporta aucune précaution au transport de? marbres sur la plage et sur la nier. C'est aux accidents (?| et aux secmissfs (?) de ces trajets (pi'il faut attribuer les éclats récents qu'on peut remarquer sur le Inisle de la statue et surtout la dégradation des idis de la draperie si légère et si ondulée qui tombe sur ses genoui. » (lU: MiBcti.i.cs.)
chute? Il est peu probable que les deux blocs séparés aient justement fait tous deux une chute (car on les portait à coup sûr séparément, pour plus de facilité) ; et tous deux ont subi de nouvelles dégradations.
Sans même parler de la perte des bras, il était regrettable pour 31. de Marcellus de n'avoir conquis la statue qu'après de nouvelles mutilations dues à la lutte qu'il avait livrée. Du reste, il avait aussi, pour se taire sur cette lutte qui est la seule explication des mutilations nouvelles, il avait de bonnes raisons diplomatiques, ce qui dégage sa responsabilité.
Voici un résumé des témoignages sur le bras gauclie de la Vénus de JMilo :
1° Antonio Bottonis dit : \
2^ M. Brest dit : / La main gauche tenait une
i" Dumont d'Urville dit : i pomme.
4" M. Matterer dit : I
Antonio déclare avoir vu le bras gauche attenant à la statue; M. Matterer de même, M. Brest, d'après les souvenirs de son (ils, rapportés par M.Jules Ferry (voir page 194),
et d'tipt'ès M. Salicis , capitaine de frégate, cité page 70, M. Brest décrivait la statue tenant la pomme de la main gauche. Enfin, d'Urville écrit : Cette statue, avec la pomme qu'elle tient: et il dit de la main gauche qu'elle était relevée, ce qui n'aurait pas été observé par lui, s'il n'eut sous les j^eux que les débris informes parvenus en France.
Du jour où la statue quitte Milo, après avoir subi des mutilations nouvelles dont M. de Marcellus convient, les conjectures commencent. M. de Marcellus dit qu'on lui remit, en même temps que la statue, « un avant-bras informe et mutilé, une moitié de main tenant une pomme. . Ces objets me partirent d'un même marbre et d'un grain assez semblable cl celui de la statue; mais je ne sus pas discerner s'ils pouvaient raisonnablement s'appliquer à une Vénus dont l'attitude m'échappait. » Elle n'échappait pas îiDumont d'Urville, à M. Brest, à M. Matterer, aux paysans; ils avaient donc, pour s'en rendre compte, d'autres éléments que M. de Marcellus.
Enfin, M. deClarac reçoit ces débris au Louvre, et dit : « M. Lange m'a fait observer sur le dessus de cette main des exfoliations du marbre dont on peut suivre la direct io7i sur le fragment du bras et jusque siir Vépuule,ei qui prouveraient que ces ditl'érents morceaux faisaient partie du même bras, et que d'ailleurs elles n'ont pu avoir lieu, suivant toutes la même direction, q^te lorsque le bras était encore entier. On dirait qtCun coup violent, après avoir froissé fortetnent le bras dans sa longueur, Va fracassé d son emmanchement avec Vépaule et Ven a séparé. » Il ajoute: « Le marbre de ce fragment est absolument le même que celui de la statue; on y retrouve le même aspect, le même ton et le même velouté dans le travail du ciseau, enfin la même chair. »
De tels rapprochements sont des preuves.
Ainsi M. Matterer et le paysan Antonio Bottonis déclarent avoir vu le bras entier. M. Matterer fait le récit d'une bataille livrée pour l'enlèvement; il n'en tire aucune conclusion pour expliquer les nouvelles mutilations de la statue, et voilà que nous retrouvons dans M. de Clarac, confident de M. de Marcellus, des observations qui correspondent aux deux faits affirmés par M. Matterer! Non, non, ce ne sont point là les jeux du hasard.
M. Quatremère de Quincy (1) publia le
(1) Quatremère de Quincy n'a guère brillé comme observateur eu cette affaire. Il regardait en effet comme ayaut appartenu à la Vénus de Milo, un certain pied gauche trouvé en même temps et, dit-il, d'un si mativais travail que cela le confirmait dans l'idée que la main tenant la pomme n'était point d'un travail antique! C'est déjà là un déplorable raisonnement; mais combien il devient comique lorsqu'on apprend que ledit pied gauche est chaussé d'une sandale, tandis que le pied droit de la statue est nu ! Ce pied gauche, dit M. de Clarac, « a appartenu à une autre figure : on ne comprend même pas que Von ait jamais songé à l'adapter à notre statue, car il est iVinie plus petite pru2iortioii, et il est chaussé d'une sandale, tandis que le pied droit est uu. »
premier sa notice sur la Vénus de Milo où il concluait au groupe. M. de Clarac, alors sans autorité, ne se fût point aventuré à contredire l'auteur du Jupt/fr Olympien, le secrétaire perpétuel de l'académie des Beaux- Arts, s'il n'eût eu que des arguments archéologiques à lui opposer; s'il écrivit, c'est qu'il se sentit appuyé par des faits, c'est qu'il avait lu d'Urville, c'est qu'il avait « copié les notes » et reçu les « confidences » de M. de Marcellus, comme celui-ci a pris soin de le dire. [Revue contemporaine, 30 avril 1874.)
N'est-ce pas une chose plaisante que cette erreur sortie toute armée du cerveau du Jupiter des archéologues, Quatremère de Quincy, promoteur de la théorie du groupe de Vénus et Mars ?
D'Urville avait vu ce pied gauche et ne s'y était pas trompé. « On avait trouvé en même temps, dit-il, un pied chaussé d'un cothurne, » et il était loin de songer à l'attribuer à la statue, ayant dit : le seul pied qui reste (k la statue) est nu. Ceci est une garantie nouvelle de la valeur des observations attentives de D. d'Urville. Puisqu'il affirme que la statue représentait une femme tenant une pomme dans sa main gauche relevée, c'est qu'il en a eu des preuves certaines.
M. le comte Edouard de Marcellus, dans sa lettre au Temps, annonce la publication de documents authentiques et officiels sur la découverte. Il est évident que ces documents ne peuvent que répéter les affirmations des personnages officiels ; on les connaît d'avance ; ce sont eux qui ont fait la légende courante ; il ne s'agit pas de me les opposer purement et simplement ; il faut combattre l'ensemble de mes arguments qui ne doivent pas être divisés; il faut par exemple commencer par expliquer comment M. de Clarac , ayant reçu les confidences de M. de Marcellus, a pu écrire, d'après les débris du bras gauche : « On dirait qu'un coup violent, après avoir froissé le bras dans sa longueur, l'a fracassé à son emmanchement avec l'épaule, et l'en a séparé, » tandis que de son côté M. Matterer écrit : « la statue avait son bras gauche élevé en l'air et tenant une pomme ! »
rOST-SClilPTUM.
Quant au combat, voici quelques rapprochements qui ne sont pas inutiles :
J'ai voulu qu'on le sût et qu'on ne l'oubliât jamais ; cette conquête, toute nationale, n'est due ni uu iwids de Tw...
(De Marcellus, Souvenirs de rOrient, I, 259.)
... Je payai sur-le-cbarap à Yorgos le prix dont il était convenu avec le caloyer; et j'y ajoutai liénévolement une seconde somme, le tiers de la première.
(De Marcellus, Souvenirs de rOrient, I, 247.)
M. de Marcellus veut-il dire qu'il n'a pas donné beaucoup d'argent ?
J'ai voulu qu'on le sût et qu'on ne Voublidt jamais ; cette conquête, toute nationale, n'est due ni au poids de l'or, — ni au triomjyhe l'phémère de Vépée.
... Si ou vient îi oublier uu jour que cet hommage c'est moi qui ai eu le bonheur de le remettre en ses mains... il me restera le l)onheur ignoré d'avoir conquis pour mon pays un tel chef-d'œuvre qui bien évidemment , sans mon arrivée et mes succès Ji Milo, était à jamais perdu pour la France. {Ihid., 260.)
Pourquoi M, de Marcellus songeait-il sans cesse à se défendre contre l'idée que la statue pouvait bien tMre due au triomphe de l'épée? Et si elle n'est due ni à l'or, ni à l'épée, — c'est donc un cadeau des
primats ravis d'être captifs dans les chaînes de fleurs de sa rhétorique? Il est permis d'en douter.
« Je leur fis remarquer (aux primats) que, venu dans leur île avec un bâtiment de guerre et de bons droits à soutenir, loin de proférer une menace, je n'avais fait usage que des armes de la raison. »
(De Marcellus, Souvenirs de V Orient, 1,247.)
« Il était tard; je repris le chemin du port, et mes camarades, piqués du refus, parlaient de voies de fait, qui n'étaient pas dans mes intentions, et que Votre Excellence eût certainement désapprouvées. Je les laissai m' accuser intérieurement de faiblesse, et je repris ma négociation.
(Dépèche de M. de Marcellus à M. DE Rivière, datée de Rhodes, le 2S mai 1820; — citée par M. le comte Edouard de Marcellus, dans le Temps du 14 mai 1874.)
J'oppose Tun à l'autre, comme coiitradictoin'ïi, le texte de M. de Marcellus et celui de M. de Clarac,
« M. de Marcellus est même obligé de les menacer cTovoir recovrs à la force, ayaut cinquante hommes d'équipage, pour maintenir un marché qu'on voulait rompre par la force.
(De Clarac, Sur la Statue
antique de Vénux Vie-
trix, 8.) Irrité des obstacles que je voyais se multiplier, poussé par je ne sais quel instinct, ou plutôt, le dirai-je, par ces ardents désirs d'un jeune cœur avide de lutter contre ce qui paraît impossible, je résolus de m'emparer de la statue à tout prix-, dût-elle, plus tard, ne pas justifier les excès de mon zèle.
(De Marcellus, Souvenirs
de rOrient, I, 241.)
parce que je n'oublie pas un seul instant que pour sa dissertation celui-ci reçut de M. de Marcellus des notes « qu'il copia en grande partie, » et des « confidences. » M. de Clarac n'a donc pas imaginé ces menaces que M. de Marcellus nie en vingt passages divers.
« Quand j'écrivis ma proiiiière notice historique, en 1842, sur l'amiral d'Urville, c'eût été une très-grande imprudence de ma part si j'avais raconté tout ce qui a été dit et fait pour acquérir la statue de Milo, j'aurais encouru la colère des grands hommes de Paris, surtout celle du ministre de la marine. »
(M. Matterer, p. 154.)
« Je crois inutile de vous faire le rapport de tout ce que nous avons fait pour l'obtenir. M. de Marcellus, à son retour, vous raconterale tout.»
(M. Brest. Dépêche du 2(J mai 1820 , adressée k M. DE Rivière, — citée par M. le comte Edouard DE Marcellus , dans le Temps du 14 mai 1874.)
Désespéré de voir que ce beau morceau d'antiquité allait lui échapper, M. de Marcellus mit tout en œuvre pour le ravoir.
(D. d'Urville. (Voir p. 180, colonne du manuscrit.)
Ces mots de D. d'Urville se trouvent dans son journal manuscrit; ils avaient été supprimés, quand la relation parut dans les Annales maritimes. Ainsi donc, voilà trois sous-entendus sur le même point.
Il n'en faut pas douter, la tradition recueillie à Milo par M. Jules Ferry et le récit de M. Matterer nous apprennent la vérité : on s'est battu pour la possession de la statue, et la rixe est l'explication des mutilations nouvelles infligées aux marbres.
Quant à M. de Marcellus, il n'est pas directement mis en cause. C'est la Vénus de Milo qui nous occupe; mais on ne peut guère parler de la « pupille » sans nommer le tuteur. Il est évident que le tuteur a obtenu par force la main de sa pupille ; où voit-on que son mérite en soit diminué? Plus il a eu à vaincre de difficultés, plus on doit lui savoir gré de sa conquête; ce sera ^a^is de tout le monde que son action en cette affaire valut mieux que son éloquence.
Ce qui est fâcheux, c'est que la statue quitta Milo après de nouvelles mutilations qui ne permirent plus d'en reconnaître à
coup sûr l'attitLide, ie bras gauche, encore entier au moment de la découverte, ayant été mis en morceaux; cela tourmentait fort M. de Marcellus qui, non content d'avoir fait ses confidences à M. de Clarac, écrivit dans la Revue contemporaine, en 1854, son Dernier mol sur la Vénus de MUo. Dans cet article, tout sert à prouver que le bras gauche de la Vénus de Milo tenait une pomme; or cet article, il l'a écrit pour qu'on en fit usage, et il savait bien dans quel sens il forcerait un jour les conclusions :
« Lassé de controverses qui n'ont jeté... aucune lumière sur Tobjet de nos communes recherches, je veux essayer de venir en aide aux méditations des archéologues,... en rapportant tout ce que VH'S premiers récits me laissent encore à expliquer sur les circonstances de la découverte; et ma réplique à mon bienveillant antagoniste se bornera là. C'est un dernier témoignage donné avant que le dernier témoin oculaire vienne à disparaître;
car, en même temps que la renommée de la Vénus de Mèlos grandit et s'avance en Europe, l'âge amoncelé les contradictions, épaissit les nuages jetés comme à plaisir sur son origine ; et il ne restera bientôt plus personne pour les dissiper. »
M. de Marcellus reconnaît en ces termes qu'il n'avait pas dit autrefois tout ce qui pouvait éclairer les archéologues ; il reconnaît qu'il y a eu ce des nuages jetés comme à plaisir » sur les circonstances de la découverte, et enfin que les témoins oculaires pouvaient dissiper ces obscurités.
>r. Edouard de Marcellus veut combattre mes documents avec des pièces officielles; mais pour cette pacifique querelle, son frère, comme on voit, avait pris soin de préparer des arguments aux partisans de la théorie de M. de Clarac, son confident. Que n'a-t-il eu l'esprit de Jean-Jacques ! Il nous eût laissé à propos de ses aventures à Milo, une Confession complète, la plus agréable du monde.
La lettre de M. le comte Edouard de Marcellus au directeur du journal le Temps (numéro du 14 mai 1874), commence ainsi :
Paris, 8 mai 1874.
Monsieur,
J'habite une province éloignée, et je viens de lire, un peu tard, les articles publiés dans le journal le Temps, les 9, 10 et 11 avril dernier, sur la Vénvs de Milo, d'après des documents inédits.
L'origine de ces documents est racontée d'une manière assez confuse et sans aucune date précise...
Je vais essayer de raconter cette origine d'une manière claire. Le premier possesseur de mes documents (qui a acheté le manuscrit de Dumont d'Urville, dans une vente
publique, après la mort de l'amiral) est membre de l'académie du Var à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir. Il n'est donc pas étonnant que ces documents m'aient été communiqués un jour.
Or, de plus, je viens de lire dans les Archives de VArt français, [Série //, tome 11, page 202, année 1863, Paris), un article intitulé : Dumont d'Vrville et la Vénus de Milo, par Léon Lagrange. Cet article relate la déposition de M. M*** (Matterer'i sur le bras gauche de la statue.
Léon Lagrange avait vu M. Matterer à Toulon, et avait reçu du commandant une notice évidemment semblable à celle que je possède ; le secrétaire de l'académie du Var lui avait en outre communiqué le journal de d'Urville qui est aujourd'hui entre mes mains, — et Léon Lagrange qui ne se piquait point, paraît-il, de connaître tout ce qui a été écrit
sur la Vénus de Milo, croyant inédite la notice de d'Urville, la donna pour telle à ses lecteurs ; il ignorait la publication de cette notice dans les Annales maritimes, comme j'ignorais moi-même la publication qu'il a faite d'un extrait de mon manuscrit de d'Urville dans les Archives de l'Art français où, à la vérité, je ne supposais guère qu'il fût question d'une œuvre de l'art antique. Si Léon Lagrange a laissé inédite la notice de M. Matterer, c'est que celui-ci lui avait bien recommandé (Lagrange prend soin de nous le dire) de ne la point publier, et qu'au moment où le critique d'art imprima son article, M. Matterer vivait encore. Le commandant aurait même pu être contrarié de lire dans l'article du critique un petit extrait de sa notice ; voilà peut-être pourquoi celui-ci se dispensa d'adresser son travail au secrétaire de l'académie du Yar, son ami, à qui d'ordinaire il
224 POST-SCRIPTDM.
envoyait ses publications nouvelles, et voilà pourquoi le manuscrit de d'Urville me fut présenté comme entièrement inédit.
Ce qu'il me paraît important d'apprendre en ceci c'est qu'un critique du mérite de M. Léon Lagrange s' étant entretenu avec M. Matterer, en avait retiré la conviction que la statue a été vue à Milo ayant le bras gauche levé et tenant la pomme.
Le critique n"a pas manqué d'interroger M. Matterer de façon à lui faire commenter et éclairer définitivement sa notice par ses déclarations orales, et à s'assurer de Tunité et de la fermeté de ses souvenirs. En pareille occasion, Léon Lagrange est une autorité; et enfin je suis heureux de voir quelle interprétation il fit du texte de d'Urville, car telle fut d'abord la mienne. Voici en effet un passage de son article :
a Combien de fois ne s'est-on pas demandé quelle a pu être la position des bras? Or, Dumont d'Urville le dit en termes exprès : «la statue représentait « une femme dont la main gauche relevée tenait une « pomme, et la droite soutenait une ceinture habile- « ment drapée. » Il ajoute, il est vrai : « Elles ont été « l'une et l'autre mutilées et sont actuellement déta a chées du corps, » mais je ne vois là qu'une réflexion postérieure, un entre-filet introduit dans le texte primitif d'après ce qu'il a entendu dire à son second passage à Milo. »
Lagrange, on le voit, n'hésitait pas à interpréter le passage de d'Urville comme si celui-ci eût affirmé 1" l'existence des deux bras attenant la statue au moment où il vit ; 2° les mutilations postérieures, — ce qui prouve, entre parenthèses, qu'un plus fin que M. Matterer s'est mépris sur ce texte ambigu.
Pourquoi, en 1863, la publication de Léon
Lagrange ne fit-elle aucun bruit, et n'éveilla-
t-elle aucune des contradictions que soulè-
vent aujourd'hui mes documents? C'est, d'un côté, que la théorie de Quatremère de Quincy n avait point de représentant actif; c'est, de l'autre, que la discrétion promise par Lagrange à M. Matterer encore vivant lui fit passer sous silence l'aventure du combat. Sans doute, s'il eût pu la raconter, il en eût tiré des conclusions pareilles aux miennes et il eût attribué aux violences de la lutte les nou velles mutilations; mais pour n'en rien dire, sans doute il n'en pensait pas moins. Il ne mentionne d'ailleurs ni le procès verbal de M. de Clarac, ni le Dernier mot de M. de Marcellus sur la Vénus de Milo; bref, il ne fait aucun des rapprochements qui portent la clarté dans cette affaire touffue.
Il rapporte seulement le témoignage de M. Matterer, en qui il a confiance.
Frappé enfin de la façon nette et précise dont d'Urville déclare que la statue repré-
sentait une femme dont la main gauclie tenait une pomme, Léon Lagrange, qui était un critique sans parti pris, ajoute :
a Au surplus, la mutilation ne fait rien à l'affaire; il suffit que la position des bras soit indiquée, et le récit de M. M*** vient ici confirmer celui de Dumont d'Urville. »
C'est bien là mon avis, et je n'aurais pas rais tant d'insistance à lanalyse des pièces de ce singulier procès, si je ne m'étais bientôt senti en présence d'une inévitable contradiction, car homines amant verilatem lucenlem, oderunl eam redarguenlem. Ainsi parle saint Augustin, qui parle bien.
A présent, l'origine de mes documents estelle assez nettement établie? C'est en 1858 que M. Matterer, capitaine de vaisseau en retraite, a écrit la notice que je possède. C'est en 1863 que Léon Lagrange a publié son article. M. Matterer est mort en 1868.
On voit quelle insistance le commandant a mise à laisser en mains sûres ses confidences. Ce n'est point un témoignage de hasard que le sien; il s'était fait comme un devoir de parler; il se disait sans doute comme M. de Marcellus : « Je veux essayer de venir en aide aux méditations des archéologues., en rapportant tout ce que mes premiers récits me laissent à expliquer sur les circonstances de la découverte;.. C'est un dernier témoignage donné avant que le dernier témoin oculaire vienne à disparaître, car... l'âge amoncelle les contradictions. . et il ne restera bientôt plus personne pour les dissiper. » fMarcellus, Revue contemp., 30 avril 18o4.) M. de ÎMarcellus, lui, se trompait, se croyant le dernier témoin, puisque quatre ans plus tard M. Ma Itérer écrivait sa notice, publiée seulement aujourd'hui.
J'ai dit (page 17, note 1^ que M. Matterer
avait laissé de sa notice un double à un autre de ses amis et que ce double était égaré. Il est aujourd'hui retrouvé, il est conforme au mien; le dépositaire est IM. Bronzi, conservateur du Musée de Toulon, membre de l'académie du Yar. Mon excellent et honoré confrère à qui j'avais demandé de vouloir bien compléter mes renseignements sur M. Matterer m'a répondu une lettre qui doit prendre place parmi les pièces importantes du procès; la voici :
Toulon, le 12 mai 1874.
Cher Monsieur Aicard,
La grande et glorieuse renommée de la découverte de la Vénus de Milo excite chacun de ceux que le hasard y a fait participer peu ou prou, à vouloir en être le principal auteur. Que ce soit iM. Pierre David, iM. lirest, D. dUrville, ou notre ambassadeur, ou simplement son secrétaire, M. de Marcellus, qui ait le plus moralement fait pour va-
loir ce chef-d'œuvre à la France, cela ne saurait intéresser que d'une manière fort restreinte; la Vénus existe, nous la possédons, et quant aux détails de tous les incidents survenus depuis le moment où le paysan grec la découvrit jusqu'à celui où M. dé Marcellus put respirer satisfait dans toute la plénitude de son égoïsme d'amant vivement épris, ils sont intéressants sans doute, mais l'intérêt de ces détails, à mon sens, ne peut se comparer, à beaucoup près, à celui de ceux relatifs à la position du bras gauche aperçue, affirmée par les documents au moyen desquels vous venez d'en faire une démonstration judicieuse et péremptoire dans le journal le Temps.
Cette démonstration ayant acquis une nouvelle et définitive autorité par la lettre de M. Ferry, rend inutile mon témoignage comme un des dépositaires des confidences intimes à ce sujet du bon et sincère commandant Matterer, d'autant que le mémoire de sa main que je devais à l'estime dont il m'honorait, est parfaitement exposé dans votre dissertation.
Tout à vous de bien bonne amitié,
Bronzi.
{P. -S.) — C'est M. Robert qui commandait l'Estafette. Cette personnalité explique tout à fait la promptitude et la vivacité de la lutte pour ravoir la célèbre statue, puisque ce commandant, que nous avons tous bien connu ici, avait été surnommé Robert le Diable par nos marins, à cause de l'énergie de son caractère.
Il en sera de cette discussion au sujet de la Vénus de Milo comme de ces procès où les détails diffus et contradictoires ne parviennent pas à couvrir la vérité; elle persiste à luire à travers tout l'embarras des broussailles enchevêtrées, et l'opinion des juges ne s'égare point.
J'ai livré au public tous mes documents, analysés et rapprochés des différents textes qu'il était indispensable de consulter; possesseur de la notice de M. Matterer, non-seulement je me suis cru autorisé, mais même
obligé à la publier, trop heureux si j'ai pu aider ainsi à la découverte de la vérité sur un point curieux de l'histoire de l'art.
Paris, 16 mai 1874.
Pages.
Avant-propos 1
LA VÉNUS DE MILO. RECHERCHES SUR l'hISTOIRE DE LA DÉCODVERTE.
Exorde 3
Chap. I. M. Matterer. Ses titres et son caractère. Ses révélations sur le bras gauche de la statue qui tenait une pomme. . ô
— II. Description de la statue par Dumont d'Ur-
ville. Interprétation de ce texte par M. Matterer. Analyse 23
— III. Récit par M. Matterer du combat livré pour
l'enlèvement de la statue. Raisons vraisemblables du silence gardé sur ce fait 41
— IV. Nouvelles mutilations de la statue pendant
le combat. Opinion de M. de Clarac, conservateur du Louvre, en 1821, sur la mutilation récente du bras gauche 69
— V. Confusion de divers fragments. Contradiction
de M. de Marcellus sur le nombre des frag-
Pages, ments et des bras de marbre qu'il emporta de Milo. Jugement de M. de Clarac sur le marbre et le travail d'un fragment du bras gauche et
de la main tenant la pomme 95
Chap. VI. Conclusion. Un mot sur les groupes. La Vénus triomphante 123