SOUS LE RAPPORT DU TRAVAIL DE L’INTELLIGENCE
Il est dangereux d’exiger de l’enfant un travail intellectuel prématuré. L’organe de la pensée, le cerveau, n’a pas encore atteint son entier dévelop-
pement ; il faut donc laisser à la nature le temps d’achever son œuvre; c’est l’opinion de tous les philosophes et de tous les médecins, tant anciens que modernes.
Plus l’enfant est délicat, plus son intelligence et ses facultés affectives sont précoces; il en est généralement ainsi. Dans cet état de choses, loin de le forcer à rester sur les bancs d’une école où il s’impatiente, il faut, au contraire, le laisser jouer au grand air, l’exciter même à courir, à sauter, à multiplier ses mouvements. Cette gymnastique enfantine, non-seulement développe les systèmes osseux et musculaire, assouplit les articulations, fortifie sa santé , mais elle agit encore sur la poitrine, en stimulant les poumons par les inspirations et expirations plus fréquentes. Les parents devraient bien se graver dans l’esprit, que la première condition à remplir, est la conservation de la santé et le développement de la vigueur du corps ; l’instruction viendra plus tard.
On observe tous les jours, dans les collèges,, deux sortes d’enfants, les uns dociles, doux, paisibles, les autres pétulants, indisciplinés, retenant peu ou point leurs leçons et ne pensant qu’à jouer. — Les premiers sont, le plus souvent, pâles, chétifs, répétant très-bien leurs leçons, on pourrait ajouter comme un perroquet, attendu que le jugement n’est pas encore formé. — Les seconds sont bien portants, souples, alertes, mais fort mauvais écoliers.
Plus tard, les enfants à intelligence précoce , au contraire, s’étiolent physiquement ; la mémoire a pris un énorme développement et le jugement tardif a de la peine à s’établir. — Les enfants de l’école buissonnière, arrivés à l’âge de puberté, se mettent d’eux-mêmes à l’étude, jugent, comparent, raisonnent au lieu d’apprendre comme des machines et, bientôt, dépassent les premiers. Nous parlons en général, et ce que nous avançons s’observe tous les jours. — Les maîtres et professeurs devraient bien baser leur enseignement sur cet axiome : « L’esprit ne doit jamais être cultivé aux dépens du corps. »
Nous nous sommes étendu sur ce côté de l’éducation, par l’évidente raison que les exercices, bien dirigés, du gymnase, pendant l’enfance et la jeunesse, étendent leur heureuse influence sur l’organisation entière, et l’homme en ressent les • bienfaits pendant toute la durée de son existence.
§ VIII
Nous terminons par le résumé d’une lettre de M. Esquiros, écrite pendant son séjour en Angleterre, et qui est une preuve convaincante de la supériorité , en fait d’éducation , de la méthode anglaise sur la nôtre.
« Les Anglais, nos maîtres dans l’art d’élever la jeunesse et de la diriger, pensent avec raison,
que la première chose à obtenir, c’est la santé et le développement régulier du physique. L’enfant a besoin d’air, de mouvement; pourquoi enfermer , ainsi qu’on le fait en France , des troupes d’enfants dont quelques-uns ont, à peine, trois ans !... pour leur apprendre, quoi?... — à répéter machinalement un A, B, G... Ces pauvres enfants s’impatientent de rester assis, immobiles... leurs nerfs s’agacent; ils voudraient sauter, courir, se rouler sur le gazon ; et -vous leur imposez le repos, le silence par la crainte... La belle éducation !...
» Pendant l’adolescence, l’enfant est retenu prisonnier dans des pensions ou collèges, lui qui soupire après la liberté... On excite son émulation pour l’étude ; on développe à outrance la mémoire, et le jugement reste inculte. — Il est le premier de sa classe ; les parents s’en réjouissent; mais, il est faible de corps et souvent maladif... Le bel avantage d’avoir un enfant prodige, chez lequel on épuise la source du vrai talent, par de mesquins succès ? Combien de jeunes gens qui donnaient de si belles espérances au collège, disparaissent, à peine entrés dans le monde , et ne font plus parler d’eux. C’est qu’en général, ces petits phénomènes ne brillaient que par la mémoire ; l’activité exagérée de cette faculté a réduit au silence les autres facultés cérébrales. Le jugement et le raisonne-
ment sont restés fruits secs; bien par la faute de nos institutions.
» Les heures d’étude, en Angleterre et en Ecosse, sont beaucoup moins longues qu’en France, et les enfants n’en apprennent que mieux. Est-il donc si nécessaire de contraindre cette jeunesse turbulente à rester 7 à 8 heures par jour, à s’ennuyer, sur un banc, devant des livres que la plupart maudissent , et qui n’attendent que l’heure de là récréation pour prendre leur volée ? — Si nous croyons nécessaire ce système d’éducation, nos voisins d’outre-mer, eux, ne le pensent pas, et je suis de leur avis. Du reste, les remarquables résultats qu’ils obtiennent, sont une preuve que nous avons tort et qu’ils ont raison.
» L’esprit s’aiguise et se retrempe dans la variété des exercices, disent les professeurs anglais ; on cite à l’appui de cette opinion, les directeurs de plusieurs grandes écoles qui ont encore diminué le nombre des heures d’étude et les ont remplacées par des jeux et des exercices physiques. Ces directeurs-instituteurs ont constaté que les facultés de l’attention et du jugement avaient doublé, chez la plupart des élèves. Ces directeurs, hommes pratiques, nous font observer, avec raison, que les progrès d’un écolier ne doivent point se mesurer à la longueur des leçons , mais bien à la facilité avec laquelle il les saisit et les retient. »
A l’éducation du cerveau, il est rationnel, il est nécessaire de joindre l’éducation du corps ; car, si tout le travail de l’éducation se porte sur le premier et qu’on oublie d’exercer le second , l’équilibre est rompu, et il y a danger pour la santé ; c’est ce que nous démontrerons au chapitre