La Vénus noire
On 86 souvient que, dans le courant du mois de mars i878, le comte de^Pommerelle fit une visite \ / au docteur Desiioux et le trouva dans un violent désespoir. Le jeune médecin venait de perdre sa mère, qu'il adorait au point de lui avoii sacrifié son amour pour M"" de Guéran, ses projets de voyage avec elle, ses espérances les plus chères. Il s'était précipité dans les bras du comte et lui avait
(*) Les épisodes qui précèdent la VéDua Noire ont pour titre : la SuHâne Parisienne et la Fièvre de rinconntu
dit : c II faut que je la veille encore, elle n'est pas enterrée... mais demain, demain... prenez-moi, emmenez-moi loin, très-loin... Ah ! je ne pourrais plus rentrer (cii |e le s^ps Hen. 9 -^ f JQ suig tout à vous, avait répondu M. de Pommerelle, j'irai où vous voudrez. »
Ils se revirent à Tenterrement de M"« Desrioux. De la maison mortuaire on se rendit à l'église, et de l'église au Père-Lachaise. Le comte se perdit d'abord discrètement dans la foule des parents et des amis accourus pour donner au docteur une marque de sincère sympathie ; mais, lorsque les assistànfâ, après avoir serré la main de M. Desrioux, i*et!iontërent dans les voitures de deuil, ou s'enfoncèrôîit dans les longues avenues du cimetière, H. de Poninierelle reprît la place à laquelle rappelaient ées rapports journaliers avec le docteur," les liens qui les unissaient si étroitement depuis quelques mois, et les paroles échangées entre eux la veille.
— En vertu des pouvoirs que vous m'avez donnés^ je m'empare de vous, fit le comte.
El, en effet, il passa son bras aoas celui de M. ûeerioux et l'entraîna loin du lieu où le malheureux se teiMût, debout, silencieux, If regard fixe, eomxno hébété.
Quelques minutes après , à la porte du cimetière, il le faisait monter dans un coupé de maître qui, au bout d'une demi-heure , les déposa devant un petit hôtel de l'avenue Montaigne.
M. Desrioux descendit machinalement de voiture, gravit le perron et pénétra avec son hôte dans un salon du rez-de-chaussée. Il ne paraissait avoir cens* cieace ni du chemin qu'il venait de parcourir, ni des mouvements auxquels il se livrait. On aurait dit que son esprit, pour tenhr comme autrefois compagnie à sa mère, s*était fait enfermer dans le cercueil, s'était enfoui sous terre avec elle, et que son cœur venait de remonter au ciel avec l'ftme de la chère morte.
Le comte crut devoir le ftdre soiftir de cet engourdissement, de cette sorte de léthargie morale, de cette prostration physique et intellectuelle, qui succèdent souvent à des fatigues surhumaines, à dé longs accès de désespoir. Il se plaça vis-à-vis do
M. Desrioux, lui prit les deux mains dans les ôiennes el le forçant à le regarder :
— Vous avez rempli, lui dit-il, tous vos devoirs de médecin et de fils. Vous avez lutté, vous ave^ été vaincu par la mort; maintenant, qu*aUez-vous faire?
M. Desrioux le regâjda d'abord sans l'entendre» sans le comprendre. Puis, comme M. de Pommerelle répétait sa phrase :
— Ce que je vais faire I s*écria le malheureux, je ne sais pas ! . . . je ne sais pas !
— Je sais, moi , fit le comte avec fermeté; vous allez rejoindre celle qu'après votre mère vous aimiez le plus au monde , celle auprès de qui vous pourrez non pas oublier, mais souffrir moins cruellement. Vous allez partir pour l'Afrique et essayer de retrouver M""' de Guéraii.
— Non ! non ! ne parlons pas d'elle eu ce moment, s'écria M. Desrioux, je n'en ai pas le droit... je dois être tout entier au souvenir de ma mère. Toutes mes pensées lui appartiennent et ne peuvent appar« tenir à une autre.
— MT de Guéran n'était- elle pas sympathique à voire mère? demanda le comte.
-— Oh! si! bien sympathique ! •
— Alors, reprit M. de Pommerelle, quel commettez-vous en vous occupant d'une p chère à celle que vous avez perdue ? C'est hommage aux morts que de songer à tout ( OQt aimé ici-bas. Ne m*avez-vous pas dit ai ?.!■*• Desrioux avait regretté de vous voir Paris auprès d'elle, et refuser d'être le cor de M»« de Guéran?
— Oui ! oui, dans son désintéressement, subUme abnégation, elle voulait me forcer j elle me répétait sans cesse : « Va! va, chei accompagne cette adorable femme, je ne sui louse, je l'aime comme ma fille, je me s pendant ton absence, je ne ferai aucune impi je me conserverai pour toi; tu me retroi ton retour dans mon fauteuil, près de la fei regard courant au-devant du tien , souri£ bras tendus vers toi. » Ah! comme j'ai bie ne pas l'écouter, ajouta M. Desrioux que ses
LA VÉNUS NOIRP.
je ne Taufais pad retrouvée, eile m*au- § inutilement à son ohevet; ses derniers doucis peut*4tre par ma préetenoe, auraient irés.
vous avez bien M% de rester, j'éfl con« i aujourd'hui vous ferez bien de partir, yest le seul remède à votre douleur. N'en pas la pensée, du reste, et ne m'avezrié de vous entraîner loin» trè8**loin?
Peut^dtrd auraiS'je la forcé de vous suilaisser guider par vous, mais seul, fe ne B le oourage, en oe momônt du moins, de Ir les lieux qu'elle a si longtemps habi*- Hoigner de cette tombe où nous venons
lii.. *
^ous parle de voyager seul? demanda
merelle. Pourquoi 8uppose2«vouB que je
i abandonner?
lent! fit le docteur surpris, vous iriez en
ms, vous!
j'irais en Afrique, moi! Quand on est
ï Monaoo , comme je l'ai fait, on est
LA VÊNUé NÔlUfi.
capable de tout» Du v^sië, déjà, ti'âVôiiâ«0Ott$ pftô dft partir 7 tous nos projeta li'étaielit»ils pas dfrètéôf
-^ Noua 166 avions fôrméd, tin soir d'exaltation pasaa^re; le lendemain^ revenu» à la faisofl, noUô ndua sommes dégagea via-â^in l'un dô PâUtfô.
«*- Ditea plutôt, cher ami^ que vous Vôtts èt6s dâgiigô \'ia4-via de moi.
— C'est vrai^ mais avou6z4e fràtichement, ôl J^ôtais parti, m'aurlee-vous Suivi?
•— Non, parce qu'ftlors des motifs, moiiid graveâ que les vôtres, j*en conviens, mais séHeUt à mou point de vue^ me retenaient ici. Ces motifs ont dis* paru, et avec eux les goûts boulévardiers, la haine dès Voyages que j'ai si souvent affichée pour mê tromper moi-même, et essayer de dissimuler leéchatnes, lès boulets, qui me fixaient comme un fofçât au sol parisien. Je ne ferai pas à votre douleur Pin^ jure de là comparer à certaine peine quô je viens d'éprouver. Mais le coup le plus rude vous â déjà été porté t si vous êtes destiné à beauôoup souffrir encore, vous ne courez du moins aucun dafiger; votive avenir, Vôtre honneur ne sont pâs meUâôés.
3 des crain^'^s une tentation faiblesse, d'en b pour vous, à ...inépousable non cher ami ; )ir, moi pour 3 déshonorant, as le vôtre. Je lie vous aimez ous m'entraî- 'adore, et que op de mettre grande partie le ferme ainsi îheté. Je sais la vie, mais e que je per- ^ruelle qu'elle ments, dont la ) préfère être s-Niams, que
moralement par cette anthropophage du boulevarci Haussmann. Enfin^ mon cher, de Qiême qu*un lâche révolté faity dit-on, des prouesses, de même un sédentaire comme moi, le jour où il devient nomade, est capable de toutes les fantaisies, se livre à toutes les extravagances, ne trouve aucun voyage assez lointain, et escaladerait la lune, si elle ne s'était miàe depuis longtemps hors de la portée des voyageurs tardifs, comme votre serviteur, et, par cela même, trop audacieux.
H. de Pommerelle cessa de parler, attendant Teffet de sa longue tirade.
Au bout d'un instant , M. Desrioux se leva et lui prenant la main :
— Quand partons-nous? dit-il.
— Quand vous voudrez, répondit le comte, le plui tôt sera le mieux pour vous , pour moi , pour nos amis, s*ils courent là-bas quelques dangers et s'ik nous appellent.
— Je suis de votre avis. Cependant nous avons des préparatifs à faire.
— Nou^ Içs ferons en Afrique, dans notre port de
INUy NbiRK.
lôtië de Yavgeni^ beaucoup loultés seront aplanies. Rap-* r, qui ne songeait pas à Lien viiigt>quatre heni^Qê à lô i?t Amérioaind que ttoUd saiUësi e^tpéditifa t}U'ôU5t, aussi
igit pas sotileffleM d'allei" en y aller utileitiéht. De quel ? Prendrons-iious là rôutô ir nos amis ?
derons bien, répondit M. de î ftioyen de ne jamais les ï*e- )lus de six mois d'avance sur lut* dërniêi^e lettre. Ils nous 'avôii* été tenséigriés à Khar- )n de Guéran, nous avions pu tinôràire eût âUbi une grande ans le cas où M. de Guéran ser la frontiêl^ des Mômkout simplement courir dèrîhancê '?é lô retrouver. En
LÀ VËNÛg t^ÔlftË. il
-irr I III
attàqpiànt', au contraire, T Afrique par Za nous dirigeant sur lé nord-ouest, vers le Ifl et le lac Albeft, nous devions le féncotil qu'il marchait en sens inversé. Si c*étâi1 mencer, concluait Périères, nous pdrtîrioi zîbar. »
Donc y nida ôher ami, noué ferons ce pu faire nos amis, nous profiterons de 1 rience ; leur raisonnement au sujet de M ran doit aussi s'appliquer à eux, car ils la même route que lui. Au Caire, à Khart< le pays baigné par le Nil blanc et la rivièi zelles, on les a vus passer, mais on ne pou diî'e ce qu'ils sont devenus. A toutes nos on répondrait ce que nous savons par leur € Ils se dirigeaient vers le Sud-Èst. » A au contraire, nous les trouverons prêts i quer pour revenir en Europe, ou bien noui rons à leur rencontre.
— Ces idées sont très-justes, fît M. De j'accepte votre itinéraire.
— Approuvez-vous aussi toutes les Ai
BUS prendre pour notre très - prochain dé-
s doute, je vous donne plein pouvoir.
rs je retiendrai notre passage sur le preuebot qui sortira du port de Marseille, en m de la mer des Indes. J'ai tant voyagé sur Lvec vous, depuis six mois, que je connais ire.
it que les deux amis , le docteur Desrioux ttte de Pommerelle, se disposaient à partir rique équatoriale, la caravane européenne, s avons suivie jusqu'à ce jour, escortée nt par Tarmée de Mounza , roi des Mom- , s'avançait au milieu de peuplades incon-.
ms des contrées désignées sur les cartes
par ces mots : régions inexplorées. Nous reprenons le journal de Texpédition, rédigé par M. Périères.
c Quand je pense qu'il nous est arrivé de nous (daindre de la lenteur avec laquelle marchait notre caravane ! Nous faisions alors, pourtant, quatre ou cinq lieues par jour en moyenne ; nous en avons fait même cinq à six dans les pays découverts; aujourd'hui, avec l'armée de Mounza, c'est à peine si nous avançons de six à huit milles anglais par vingtquatre heures. Nous nous trouvons, il est vrai, au milieu de cours d'eau sans nombre ; par leurs enlacements, ils forment un réseau semblable à celui que LiTingstone a rencontré dans d'autres parties de TAfirique et qu'il compare aux arabesques formées par la gelée sur les vitres.
La saison des pluies, sur le point de finir, semble vouloir aussi laisser de son passage dans les provinces équatoriales un long souvenir : elle convertil les stq)pes en marais, grossit tous les afïïuents. La moitié du temps nous ne marchons pas , nous pataugeons. S'il nous arrive de rencontrer une véritable rivière, comme la Gadda, par exemple, toute
14 LA VÉNUS NOIRg.
une matinée se passe à transporter Farmée d'une rive à l'autre. Le9 bateliers ne manquent pas^ cependant; sur l'ordre de Mounzails sont aooourus en gfand nombre et mettent à notre service noli*' seulement leurs pirogues, mais d'énormes arbres qu'ils viennent d'abattre sur le rivage et qui forment ici un radeau, là un pont volant.
Lorsqu'il s'agit de traverser une forêt , les len-^ teut*s sont eUôore plus grandes : souvent une après-» midi suffit â peine pour faire une lieue. Les troupes sont obligées de s'ouvrir un passage à coups d# haôhô dans ces épais fburrés où Ton ne trouve ftuouti chemin , car la nature recouvre , en peu de jouré^, | tous ceux qu*on peut y li*â6er. Et ôêpendant, malgré les difficultés sans cesse renaissantes de cette route à travers des forêts, sinon tout à fait vierges , <lu moins à peine déflorées, malgré la chaleur humide qui nous accable sous ces voûtes de verdure, on ne peut s'empêcher, par moments, dé s'arrêter et d'admirer. Les averses réitérées ont fltii par pénétrer ces feuillages superposés, ces lianes entrelacées , ce manteau de fougères et les fleurs de toutes sortes ■
LA V^NUS NOlRË. 15
le sont épanouies : ici c'est le poivre sauvage, aux baies de corail, qui s'enchevêtre à la tige des arbres: ' là ce sont des guirlandes, de riches festons^ des grappes de fleurs au rouge éclatant, des campanules d'un jaune orange ; elles brillent dans l'épaisseur au fourré et semblent destinées à éclairer ces profondes retraites où règne toujours la nuit.
Comme il est difficile de surveiller l'armée de Mounza et de la faire marcher en bon ordre dans ce labyrinthe, elle profite de là situation pour se répandre sur les côtés , errer sous les massifs les moins UmfTus et, toujoUi'S préoccupée de sa nourritui'e, faire la chasse à ce qUi se matigé et â ce qui ne se mange pas. Cette troupe de vingt k trente hommes s'attaque aux chimpanzés, les h6tes habituels de ces forêts. Celle autre assiège, le tison à la main, une ruche d*abeilles, et engloutit avec une égale ardeur la cire, le miel et celles qui les ont produits. Ces soldats isolés rencontrent tout à coup une véritable ville avec des monticules de dix à douze pieds, construits parles termites, s'attaquent â ôes insectes, les écra- Bent et les dévorent.
Dans les villages, les soldats s'oublient encor plus volontiers, grâce aux femmes qui se précipiter en foule à leur rencontre pour leur offrir rhospitalit» la plus illimitée. Le relâchement des mœui*s es excessif, je crois l'avoir dit, dans le royaunie di Mounza, et c'est à grand'peine qu'on arrache l'armée de tous ces villages enchanteurs et enchantés qui sont pour eux autant de Gapoues africaines.
Cependant, à force de lutter contre la nature et les passions humaines, nous franchissons l'espace qui nous sépare du district de Degberra et nous rencontrons ce chef accouru à notre rencontre.
Si Mounza s'est dispensé de nous renseigner sur le compte de son frère, Nassar, depuis long* • temps, ixous a fait de cet Africain un assez triste portrait. Disons tout d'abord que Degberra est tout simplement un parricide. Son père vivait depuis trop longtemps et le gênait ; il l'a fait assassiner. Mais ce crime , dont il croyait profiter pour régner sur les Mombouttous , n'a servi qu'à Mounza. Celui-ci s'est empressé de monter sur le trône laissé vacant , et a fait de son frère un simple lieutenant ou vice-roi.
Ce qui permet de penser que notre hôte et ami est étranger à ce meurtre, c'est qu'une fois sur le trône, il n'a pas cru devoir se débarrasser de son frère : un parricide ne se serait pas arrêté en si beau chemin et n'aurait pas reculé, par excès de sensibilité, devant un fratricide commode, presque indiqué. Peutêtre, cependant, ne doit-on pas vanter outre mesure la réserve du souverain des Mombouttous : s'il n'a pas tué Degberra , il s'est appliqué à le mettre dans l'impossibilité de lui nuire. Connaissant la vivacité des passions de son frère, il lui a envoyé, en présent, s Mombouttoutes du royaume. Degit possédé un harem des plus nommieux choisis , et s'y est tellement oublié de faire de la politique. C'est homme efféminé, sans énergie, incaévolter contre son suzerain, qui lui ofonde terreur.
les deux frères fut des moins tou- > lieu en notre présence. Les paroles \,re eux et immédiatement traduites avaient une telle importance pour
LA VÉNUè Noire.
3 les transcris presque téxtuellemetit.
oi portes-tu ce oostume ? dit le roi â it. Tu sais que, dans mon royaume, tous petits ou gi*ands, doivent avoir le mâixie
^ant remarqué^ en effet, que son ft'èréf
Tune sorle de turban de soie et que sôs
aient dans des babouches orientales,
e façon détournée la conversation sur* le
itéressait.
timide à l'excès devant le roi, quoîqu^l
potisme inouï avec ses sujets^ balbutia
ps et finit par répondre qii*il tenait ces
bd-ès-Samate.
t pas vrai, dit brusquement Mounza. Tu
m homme blanc qui a traversé ton dis-
éjà longtemps, et dont tu ne m'as jamais
eux que maintenant tu m'entretiennes
au dépourvu, le vice-roi ne sait trop que se tourne vers ses officiers et veut les mais le souverain des Mombouttous
lonne à voix basse un ordre à ses propres oiîL* tmsy ei aussitôt ceux de Degberra sont séparés de leur maître et isolés les uns des autres.
Nous ne nous expliquons pas d*abord cette ma-* nœuvre, mais elle noua paraît bientôt excellente et des plus ingénieuses. S'il prenait, en effet, fantaisie à Degberra de mentir, tout son entourage répéterait le même mensonge, et Mounza ne saurait pas la vérité. Pour la connaître, il va d'abord faire parler l'accusé ; il interrogera ensuite les témoins à tour de rôle ; un juge d'instruction et un président d'assises en France ne procéderaient pas autrement.
— Réponds, dit le roi des Mombouttous à son frère, lorsque celui-ci est seul devant lui. Un étranger a résidé dans tes États sans que je l'aie su; donne-moi sur lui des renseignements complets; à ce prix seulement, je te pardonne.
— Interroge, je répondrai, fait Degberra.
— D'abord, quelle est l'époque du voyage de cet lionune blanc?
Degberra fait attendre sa réponse. Les nègres les
aO LA VÉNUS NOIRE.
plus intelligents se rendent difficilement dompte ciui temps. Les nouvelles lunes servent en général de base à ce genre de calcul, long et souvent inexact. Cependant, après de grands efforts, le lieutenant de notre hôte parvient à donner, très-clairement pour nous, la date du passage de M. de Guéran à travers son district. Cette date s'accorde avec les indications de Nassàr et la suscription de la lettre, dont il était dépositaire.
Ce premier point établi, Mounza pose de nouvelles questions :
— Fais-moi le portrait de Thomme blanc, dit-il à son frère.
Cette question produit un certain émoi parmi nous. En effet, nous avons donné M. de Guéi'an pour un père et non pas pour un mari. Si Ton déclare qu'il était jeune, Mounza peut concevoir des soupçons et découvrir la vérité. Mais lorsqu'il s'agit de l'âge d'un homme, les idées des peuples équatoriaux diffèrent des nôtres; chez eux on est un vieillard à cinquante ans, et comme le baron de Guéran venait j d'atteindre la quarantaine en 1872, Degberra ne I
songeait pas à le prendre pour un jeune hemme. Le portrait qu'il trace est, du reste, conforme à celui que nous a fait M"** de Guéran, et Témotion de notre compagne est extrême. Son regard humide, sa pâleur, l'expression de sa physionomie, la trahissent suffisamment. Mounza Tobserve ; s'il avait encore des doutes , il serait maintenant convaincu qu'elle est à la recherche d'une personne aimée et qu'elle vient de retrouver ses traces.
Aussi l'interrogatoire continue -t-il plus ardent, plus serré.
— D'où venait l'étranger? demande le roi. Avait-il traversé ma résidence, lorsqu'il est arrivé dans tc»n district?
— Non, répond Degberra, qui fait de grands efforts de mémoire. Il ne s'était pas engagé dans la partie occidentale de ton empire. Il venait du Nord et pour descendre au Sud, il avait traversé le temtoire des Mondons et les montagnes à l'est de tes États.
Ces paroles venaient confirmer celles de Nassar;
-^:yv
866 aniriiiations, jusqu'à ses suppositions, étaien^^ * dire, certifiées.
urquoi, demanda le roi d'une voix sévère^ i pas appris Tarrivée de l'homme blano
1 hésitait à répondre ; sou frère lui lanç^ ' rd qu'il dut obéir.
i supplié, fit-il, de ne pas t'avertir; il te . il savait que tu avais empêché un autre le pénétrer dans le Sud.
lono plutôt, s'écria Mounza, qu'il a payé ) et ta trahison. Tu te fais remettre un ^ les étrangers, et, pour ne pas le partager "^ u me caches leur séjour dans ton district* d dit que je te pardonnerais si tu disais Combien de temps ton hôte est-iil resté-
5 me souviens pas, fit Degberra; d*ime J tre, je crois.
iravane était-elle nombreuse? -^
pendant son séjour chez les ZandàSi la
LA VÉNUS NOIRE. fijj
petite vérole avait fait de grands ravages parmi ses soldais et ses porteurs.
— Paraissait-il en bottne santé?
— Oui, depuis qu'il était dans nos contrées ; mais les marais qu'on trouve chez les autres peuplades lui avaient autrefois donné la lièvre.
Toutes ces questions qui se suivent ici , se faisaient longtemps attendre , et les réponses étaient enoore plus longues à venir.
— L'as-tu bien traité, au moins ? reprit Mounza.
— Je l'ai reçu dans mon palais ; il amusait beau-
n ; il faisait toute la journée de la m instrument qu'il avait apporté de marchait tout seul, nent était précieux. En effet, M°*« de trefois appris que son mari, sur le lour l'Afrique, avait acheté chez un ris une grande boîte à musique; nt de cet instrument que parlait Deg- L, profitant de Texpérience acquise ients voyages, voulait, grâce à la idre sympathique aux Africains.
MouQza crut le moment arrivé â*aborder la importante pour lui et pour nous, celle qui »der de notre avenir.
quel côté, demanda-t-il tout à coup a son 'est dirigé Thomme blanc le jour où il t'a iuelle route a-t-il suivie?
, anxieux, nous attendîmes la réponse de
leu de répondre de vive voix à la demande frère, il prit à deux mains la lance sur il s'appuyait, se baissa, la coucha sur le sol, ; un moment d'hésitation, se mit en devoir nter. C'est ainsi, qu'en gclaéral, les Afrir \ )ntrent la route qu'on a suivie, ou désignent | )n d'un lieu. L'exactitude de ce genre d'o- j
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lA VÉNUS NOIKE. «5
rienlalioii est telle, disent plusieurs vpyageurs, que le point désigné, à cent milles de là, peut être gagné sans déviation aucune.
Lorsque la lance fut immobile, nous nous baissâmes pour regarder sa pointe, el, à Taide de nos boussoles, nons pûmes constater que la direction indiquée était le Sud-E^t. Le nouveau renseignement fourni par Degberra confirmait encore la lettre de M. de Guéran. Le baron ne manifestait-il pas l'intention de gagner les Montagnes-Bleues de Baker, et ces montagnes ne se trouvaient-elles pas précisément au Sud-Est?
Nous venions de résoudre un point des plus importants, car M. de. Guéran parlait aussi de rejoindre peut-être, au Sud, le lac Tanganyika, ou, à rOuesl, les provinces explorées par Livingstone dans ses premiers voyages, et conduisant au Zaïre, vers Tocéan Atlantique. Il devenait évident que le baron, d'après les données recueillies dans le pays des Mombouttous, s'était décidé à suivre le premier de ces itinéraires, beaucoup plus simple, beaucoup moins compliqué que les deux autres, et
LA VÉNob NOIRE.
plus rationnel, puisque, sur le territoire de erra, situé à l'orient du royaume des Momboutil se trouvait déjà sur la route de TEst.
tre hôte arracha, du reste, à son frère des : encore plus précis : Thomme blanc, sur int de partir, avait posé un grand nombre de ions au sujet des peuplades du Sud-Est , et t renseigné sur leur compte auprès de tous les 1rs et de toutes les personnes capables de Tin* e. Il avait, en outre, obtenu de Degberra que ci le fit accompagner par une escorte jusqii^à intière des Domondoûs. Cette escorte , après lizaine de journées de marche, s'était séparée i et l'avait vu poursuivre sa route vers le Cst.
ne pouvait pas avoir d'indications plus préplus sérieuses, et, en même temps, plus cons à nos renseignements personnels, à nos supons et aux probabilités.
inza ne se trouva cependant pas satisfait ; it ses raisons pour se méfier de Degberra et faire subir un interrogatoire aux officiers, mis
habilement de côté depuis le commencement de l'entretien. U donna donc Tordre de les amener devant lui, leur déclara que s'ils se permettaient le plus léger mensonge, ils auraient immédiatement la tôto tranchée , et , ayant produit son effet avec cette ai-* mable menace, destinée à remplacer, d'une façon avantageuse peut-être, le serment qu'on exige chez nous des témoins, il les interrogea Tun après Tautre*
La crainte inspirée par le roi, qu'on savait impitoyable lorsqu'il était en tournée d'inspection chez son frère, surexcita les mémoires les plus rebelles, délia les langues, disposa chacun à la franchise, et les nouveaux renseignements obtenus de ces gens vinrent confirmer ceux qu'avait donnés leur maître.
Us firent plus que de les confirmer, ils les complétèrent en quelque sorte, tout en éclairant un point encore obscur, en dissipant un doute qui nous tourmentait et que nous avions communiqué à Mounza.
En effet, on s'expliquait difficilement que Degberra eût laissé M. de Guéran partir pour le Sud , simple^ ment parce que son hôte lui avait payé un tribut et l'ait quelques cadeaux. Lft rapacité du vicé'-roi était
notoire, mais sa mauvaise foi Tétait aussi : il aurait but et les présents, puis il aurait fait dé- !. de Guéran de continuer sa route. Initié gtemps à la politique de. son frère au sujet ^ers, partageant sa crainte de les voir étaléribas et des comptoirs chez les peuplades eur, il se serait bien gardé, pour tenir sa -à-vis d'un étranger, de mécontenter un issant et redouté. Mais, grâce aux révélaan entourage, nous savions maintenant, ou is devinions , pourquoi il avait accordé si nent à M. de Guéran le droit de passage, m, pendant que sa boîte à musique faisait ; de la cour, s'était livré à quelques études iques; elles lui avaient appris que Degt d'humeur amoureuse , de caractère vol'il brûlait du désir de rajeunir et de renouharem. En même temps, les récits qui* sont à jusqu'à nous, et dont j'ai dit quelques culaient plus précis dans Tentourage du on parlait à chaque instant d'un pays situé les montagnes, et oii toutes les femmes ,
LA VÉNtfS NOIRE.
disait-on, étaient beaucoup plus belles que les Momi)OUttoutes. M, de Guéran comprit aussitôt le parti uu*il pouvait tirer de ces récits, peut-être mensongers, mais auxquels son hôte ajoutait foi. Imitant, sans le savoir, Mounza, il flatta les passions de Degberra, non point pour Tefféminer, comme son frère y était pÉurvenu, mais pour développer son imagination, et faire naître en lui le désir de voir affluer dans son harem les superbes créatures dont il était question.
Le jour où le désir qu'il avait habilement accru fut à matuiité, il proposa de partir pour le Sud, de faire une razzia de femmes, de les amener prisonnières dans le Nord, et de les échanger, avec son hôte, contre des dents d'ivoire. Cette idée sourit bientôt à Degberra; il crut aux promesses de Thomme blanc et le laissa partir sous la garde, toutefois, d'une escorte qui devait le surveiller, et, au besoin, le re- ?>onduire. Mais, arrivé chez les Domondoûs, M. de Guéran ne tarda pas à se débarrasser de son escorte, poursuivit seul sa route et ne revint jamais.
Tel fut h peu près le sens des révélations qui nous
LA VÉNàS NÔIRÉ.
at faites et auxquels nôtre imagination eut utiè de part. Mais il était impossible de lie pas ajôUfoi à l'ensemble de ces renseignements doniiés les ministres, les principaux officiers, et qui cordaient, du reste, si bien avec le caractère et lassions de Degberra.
ms étions édifiés : le foi des Mombouttous is'éadmirablement acquitté dô ses fonctions de -instructeur ; nous crûmes devoii' lui témoigner 3 satisfaction et le remercier.
nsif au mois de février de Tannée précédente, e pouvait plus en douter, M. de Giiéran s'était acè dans les régions éiicore inexplorées qui êtent aux Montagnes-Bleues, ^ait-il été massacre par les peuplades au milieu uelles son escorte l*avait laissé t Etait-il mort de die, ou de fatigues, sur ce territoire si voisin Equateur? Y était-il retenu prisonnier? Ou bien ' re, après avoir atteint les Montagnes-Bleues, ;-il parvenu à Içs franchir et à rejoindre les es frayées? Dans ce dernier cas, il pouvait avoir Igné Zanzibar, s'y être embarqué pour l'Europe
LA VENUS KOIRE. ai
et attendre, peut-Ôtfô eu cô ïnôtnent, Sf»* de Guéran ft Paris.
Touteô ces hypothèses, maintenant admissibles, ne pouvaient avoir aucune influence suf notre itinéraire î goît tjue nôuê ôontinuions de marcher à la recherche de notre compatriote, soit que hôiis retournions eri ï'rance, nous n'avions plus, dans les conditions où hôus nous trouvions, qu'une route â suivre i ôelle qu'on Venait de nous indiquer. Elle paraissait, du feste, p&rfeitêment convenir âU rôi des Môttibouttous, et ô^étàit un grand point : au Sud-Est, il allait rencontrer des peuplades, chei lesquelles 11 avait déjà fait de nombreuses razzlôs, et qu'il s'apprêtait â combattre encore cette année pour y compléier sa provision de chèvres et de bœufe animaux qui ne se trouvent pas chez lui. II ne sortait donc pas, pour aihsi dire, de ses habitudes, et ' Tannée le suivrait sans étonnement. Il pouvait craindre d'être entraîné encore plus loin à notre suite; mais îes nègres, quelle que soit leur intelligence, ne se préoccupent pas â ce point de Vavenip.
is un long séjour dans le districl roi paraissait avoir peu de sympère et désirer le quitter le plus t en même temps trop sage poui mx prises avec les séductions du
émirent donc en marche, aux cris 3 de Poucbio! poucbio! ce qui ! viande ! On marchait, en effet, seurs d'innombrables troupeaux, ivres ou de bœufs, contre des enger.
lu un conseil avec Mounza, nous irmée se dirigerait vers le Kibali.
id sa source, d*après nos renseiles Montagnes-Bleues, et si nous lamais la perdi*e de vue, elle nous route et nous conduira pour ainsi
iussi que, dans tout notre parcours,
d'interroger les chefs de tribus
ns interrogé Degberra. Le roi, s'il
n*obtieDt pas de renseignements précis sur les territoires voisins, compte en avoir chez un de ses alliés les plus puissants^ le souverain des Maoggous ou des Haleggas. Il ne nous cache pas qu'il craint de ne pouvoir s'aventurer plus loin, si dans ce dernier pays nous n'avons pas rencontré celui que nous cherchons.
Notre itinéraire ne nous a pas permis de traverser m ligne droite le territoire des nains Âkkas, que^ Delange, devenu un voyageur enragé, désirait tant voir. Mais nous côtoyons leurs frontières occidentales et, comme les habitants de cette région sont les alliés et même les tributaires de Mounza, nous faisons connaissance avec de nombreux échantillons de cette curieuse petite race.
Schweinfurth, qui les a vus à la cour de Mounza et non pas, comme nous, sur leur territoire, se demande si les Akkas ne sont pas les fameux Pygmées dont parle Hérodote. Il n'arrive pas à se faire une opinion arrêtée sur ce sujet, mais il croit pouvoir affirmer que ce peuple n'est pas isolé dans l'Afrique équatoriale, qu'il appartient à une race abori-
LA VÉNUS NOÎRB.
andue, çà et là, de l'océan Indien à TAtlan*crois que le voyageur allemand a raison r ie chasseurs nomades dont parle Du Challu, 1 taille ne dépassait pas un mètre trentetimètrés, ne diffère des Akkas que par le est extrêmement velu. On pôtit rattacher 3s Pygmées les Matimbas, dont il est quésiles récits d*Escayrac de Lauture, les Kiladagascar, les Bushem, habitantjs des boiii [ue âusîtrale. Tous ces petits êtres ont in* ilementdes liens de parenté, comme en ont : les anthropophages des diverses parties îue.
infurth raconte la façon dont il fit la con^ j des Akkas : « Un matin j'entends des exis; je m'informe et j'apprends qu'Abd-ès- 'est emparé d'un nain de la suite du roi, et ['apporté. Malgré la vive résistance du cap^ ^ois, en effet, arriver Samate ayant sur l'é- B étrange petite Créature, dont la tête s'a- ^ulsivement, et qui jette partout des regards effroi. Il déposé son fardeau sur le âiége
l^ VÉNUS NOIRE, 35
d'honneur; Tiaterprète royal s'approche, J'ai enfin sous les yeux une incarnation vivante de ce mythe qui date de milliers d'années. »
. Le voyageur européen lui pose diverses questions ; mais, bientôt ennuyé de cet interrogatoire, le petit homme fait un bond prodigieux et prend la fuite. On court après lui, on Parrête : de nouvelles cajoleries triomphent de son impatience, et on finit par obtenir quelques figures de sa danse guerrière. Il porte le vêtement d'écorce et le bonnet à plumes des Mombouttous; une lance, un arc et des flèches en miniature complètent son équipement. Sa danse est d'une vivacité inouïe, à la fois si variée et si burlesque, que tous les spectateurs s'en tiennent les côtes. L'interprète affirme que les Akkas traversent les grandes herbes, en bondissant à la manière des sauterelles; qu'ils s'approchent de l'éléphant, lui plantent leur flèche dans l'œil, et l'éventrent ensuite d'un coup de lance. Nous ne les avons pas vus éventrer d'éléphants; mais nous avons appris à nos dépens, ou plutôt aux dépens de Joseph, que, . . décidément, ce fidèle siK-viteur est prédestiné à tous les accidents.
ei méhte qu'on lui ouvre, sur ce re^gistre, un compte particulier. Je veux lui consacrer une demi-page.
c Nous avions été rejoints, le 20 juillet, par une petite troupe d'Âkkas, qui avaient profité du passage de Mounza près de leurs frontières pour venir le saluer et lui payer le tribut annuel. Dès que la cérémonie d'audience fut terminée, les Akkas, aussi curieux de voir des blancs que nous étions avides de voir des Pygmées, se dirigèrent de noire côté.
D*abord, d'une timidité un peu farouche, ils se familiarisèrent peu à peu avec nous, et de Morin profita de leurs bonnes dispositions pour faire le portrait de plusieurs d'entre eux, tandis que je jetais sur mon carnet les notes suivantes : Grosse tête cylindrique sur un cou mince et faible, taille d'un
LA VÉNUS NOIRE. m
mètre trente- cinq centimètres à lin mètre quarantecinq, bras longs, poitrine resserrée dans le haut et s'élargissant jusqu'au ventre toujours énorme, une panse plutôt qu'un ventre, genoux gros et noueux, mains d'une ânesse, d'un dessin qu'envieraient bien des Européennes, allures vacillantes, le centre de gravité étant déplacé par suite de la grosseur du ventre, crâne large, présentant un creux profond à la racine du nez, menton fuyant, mâchoire en pointe, cheveux courts, absence complète de barbe, en dépit de la légende qui prête aux Akkas de grandes . barbes blanches descendant jusqu'aux genoux. Après avoir esquissé ce portrait, j'ajoutai ces mots : malgré toutes leurs imperfections, ces petits personnages ne ressemblent nullement aux nains difformes qu'on exhibe chez nous pour de l'argent. Leur difformité est naturelle, pour ainsi dire ; elle n'est le résultat ni d'un accident, ni d'un phénomène particulier.
Je refermai mon agenda et je fis fête, autant que possible, à nos petits visiteurs, pour leur laisser un bon souvenir de ces fameux hommes blancs dont la
e jusqu'à «ux. M"* de Guéran {ueiS cadeaux, Delangô s'était dier trèà-sérieusement au point >, el miss Pôles elle-même, si mes , mais toujours indulgente «ait ces petits personnages au
très-réussis dans leur genre,
de leurs regards, le nous inspiraient les Àkkaô, t de leur petite taille et de la
leur montrions pour devenir ues par leur céder la place et serviteurs. C'est alors que Jo- DUlisse où il était relégué, crut e. Plein d'importance et de préijours, infatué de ses mérites, ; physiques, se croyant supéfricains réunis, en sa qualité îe mit à passer la revue des
milieu d'eux, faisait le beau, le j ses favoris , toisait du hunl do
Ul VÉNUS NOIRE. 89
sa graadeur tous ces petits ê^es^ dpat le plus giwad avait la taille d'un enfant de dix ai». Dô temps a autre, il int^rompait sa promenade pour Jeter un regard moqueur sur ceux cpii l'entouraient» xire eii les regardant, de ce gros rire ^ais> familier aux bellâtres et aux imbéciles, et distribt^r de d, de là, du revers de la main, quelques petites tapes protectrices.
Bientôt 9 plusieurs Akkas, des hommes graves, de grands personnage^ peut-éu^e, comprirent que l'homme blanc se moquait d'eux ^ donnèrent des signes d'impatience. Joseph ne s'en aperçut pas; non «dnt^dt de parader et de rire, il voulut jouer 4iveo ses petits compagnons, comme un gros maître d'école loue avec les bambins du village. L'amusement qu'il inventa pour remplacer les balles et les oereeaux ne fut pas heureux : il imagina, à l'exemple de Gttllivw, de s'ériger en arc de ta*iomphe et de faire passer sous ses jambes les nouveaux Lillipu-
Plusîeurs d'entre eux, d'humeur complaisante et débonnaire, se livrèrent à cet exercice ; mais, tout à
coup, un homme d'une trentaine d'années, irrité dedéjà, d'être traité en gamin, et que mtaisie avait rendu furieux, au lieu Tare de triomphe, fit un bond, sauta )seph, lui entoura le cou de ses bras paule jusqu'au sang, it des plus vives, mais elle ne peut à la crainte qu'éprouva Joseph :
nprévue, cette morsure firent tout à xs les spectres du cannibalisme qui 5 quelque temps son esprit troublé, as, qu'il croyait inoffensifs, disparudresser devant lui de gigantesques : on ne le mordait pas, on le man— tout son corps allait y passer.
)s cris terribles, il demandait grâce, ie se trouvait à ravir sur son dos, )ur son épaule et s'en donnait à cœur à belles dents, tandis que tous ses es mains sur leurs gros ventres, rdre , comme ils avaient vu rire
Plus notre serviteur se démenait j plus il cabriolait pour faire tomber TAkka, plus celui-ci se cramponnait à son cou avec ses bras et à son épaule avec ses dents. Il se servait de Joseph comme d*uue monture, Téperonnait de ses talons, le forçait à cou* rir, l'arrêtait à son gré, en lui serrant plus fort le cou, ou en le mordant avec plus de frénésie. Joseph avait voulu jouer, de quoi se plaignait-il? On jouait au cheval ; c'était lui la bête et T Akka le cavalier.
Et quel cavalier! Impossible de le désarçonner. Sa monture, se rappelant les ébats familiers aux ânes qui se roulent sur le dos, les quatre jambes en l'air, s'était couché tout de son long et essayait de Fécraser sous son poids. Mais Fadroit cayaher sa* vait se retourner ; il quittait le dos pour enfourcher te ventre, et lorsque Joseph se relevait, TAkka lui fadsait face, dardait ses petits yeux sur lui, et montrait ses dents pointues.
Alors Joseph poussa des cris si terribles que plusieurs soldats mombouttous accoururent. Ils se rendirent compte de ce qui se passait, et comme ils avaient peut-être déjà jeté leur dévolu sur Joseph
'onr de famine, ils le (Sauvèrent des defnt& fhi qu'il pût en rester quelque chose.
in de ce petit acoident, Joseph, dont avait été troublé, fut pris d'une ôèvro 3C accompagnement de contractions mus-* ' e crampes d'une violence excessive. A», ces accès, il ne cessait de répéter qu4l iOrdu par un animal enragé, et, se croyant même, il criait : t Retirez-vous î retire»lis vous mordre? » Sans craindre la rage, sque inconnue en Afrique, le docteur Dem instant effrayé de la violence de ce dé-^ ifassar nous apprit qu'il accompagne pres^* irs la maladie dont Joseph était atteint, a, propre à ces climats, iers, les féticheurs de toutes espèces quf armée, accotu*urent faire leurs offres de malade; nous les renvoyâmes après lomblés d'égards et de petits cadeaux, ut jamais, en Afrique, indisposer oonire irlatans, souvent plus puissants que les.
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LA Vffî^US NOIRE. 43'
Delange suffit à mettre sur pied notre imbécile de domestique; mais, 9*il est goérî, il n*est pas corrigé; il lui arrivera bien encore quelque accident ; il en fait colleetion.
2 août. — Nous sommes en pays ennemi, chez les Domondoûs. Les habitants ont pris la Aiite à notre approche,' abandonnant totil ee quhls possèdent à la rapacité et surtout à la voracité des Mombouttous. . Coux-ci fbnt main^basse sur les volailles; les chèvres, les perles de verre, IHvoire, les peaux d'ani,maux, les étoffes d'écoroe, le tabac. C'est une véntable campagne de maraudeurs.
Mounza marche presque toujours à nos côtés, grave, recueilli, souvent taciturne. Il ne prend aucune part aux désordres de son armée, semble les répudia, mais il ne fait rien pour les empêcher. < Si je leur défendais de piller et de manger, dit-il un jour à IP^ de Guéran, ils me croiraient fou et ne me suivraient phiS.Dans l'intérêt des hommes blancs, ce n^est pas en ce moment que je dois réformer les mo^nps de mon peuple. »
C'était fort sage, et il aurait pu ajouter que les
• '^7^ :^sir'V9^'^ff
TY»/Tûiii.c ofrîAoîTxes se réforment bien difficilement. 1RS et plus nous sommes découragea )rt. Quand on pense que ce peuple, le monde, n'a pas fait un progrès deies, qu'il semble, au contraire, avoir ux dernières limites de la barbarie, le un peu plus intelligent ef plus ciautres, comme Test Mounza, on renie instant de véritables brutes. Pour comme celle des Mômbouttous, plus 3S tribus voisines, on se trouve tout sence des Domondoûs, qui diffèrent ulement pai» la parole.
s avaient l'instinct de la guerre dont
plutôt dont ils meurent. Ils ne l'ont lepuis un nombre infini d'années, les
font irruption chez eux à des époées, les pillent, les volent, les tuent, et ils ne se sont pas encore dit qu'il ie les exterminer, de se débarrasimais de ces terribles envahisseurs, ents hommes cachés dans les hautes
LA VÉNUS ÎÎOIRE. 45
herbes, qui dans ce pays peuvent mettre à couvert toute une année, protégés par des arbres gigantesques, à Tabri derrière les rochers de la Kibali, ou réfugiés sur les collines que l'ennemi est obligé de contourner, suffiraient à protéger ce territoire I admirablement disposé pour la défense, presque
inexpugnable. Mais non; à peine Tennemi est-il signalé, qu'ils se sauvent et lui abandonnent tout ce qu'ils possèdent, sans avoir même la pensée de charger sur leur dos leurs biens les plus précieux, et d'aller les cacher dans la montagne. Puis tous les fuyards se réunissent, se groupent et attendent Farmée des Mombouttous pour lui livrer bataille sur un terrain bien découvert, oii tous les corps se dressent comme autant de cibles. Une lutte s'engage ; elle dure quelques heures à peine, et tout est fini : les Mombouttous s'en retournent avec leur butin et mille prisonniers, pour revenir Tannée suivante, à la même époque, déposer leur carte de visite chez leurs voisins.
Oui, c'est bien cela, on ne nous avait pas trompée, les voici là-bi^s ^n plaine, au nombre de cinq
Mombouttous , disent-ilà, si Bottô n*dtietis pas à leurs côtés ?»
— Combattez, mes amis, combaltes, leur dit de Morin, et il distribue à chacun d'eux une disaine de captouches à blanc quHl a préparées la veille pour la circonstance. Elles feront beaucoup de bruit sans fiiire aucun mal.
Quant à nous, armés de longues^vues et nevis tenant à distance, nous suivrons toutes les péripéties de la lutta ; m eUe tournait mal pour nos alliés^ alors, seulenaent, nous interviendrions. Nous ne eroyons pas avoir le droit d'agir autremait.
Des flèches commencent à se croiser dans Fair, le combat est engagé, attention I
cDans la retraite que mm «vîqm dimsie» sup les flancs des deux armées, à troi« ûBats mdtrea eim-
ron d'elles, et protégés par de gros arbres, nous ^ns aucun risque : les flèches les plus malale pouvaient nous atteindre. Mais si, grâce agues-vues, il nous était donné de suivre itions des troupes, de nous rendre compte manœuvres^ de distinguer les masses, tous is du combat nous échappaient. Nous avions icle d'une grande mêlée; nous étions privés lents curieux qu'elle comporte, us sommes trop loin! ne cessait de répéter 1, qui ne pouvant tenir en place, se prome- 5 agitation et se mettait à découvert, me ne lui répondait. Que lui dire? Nous que nous étions, en effet, trop loin pour r, mais parfaitement placés pour ne rien et cela nous suffisait, avoir fait deux ou trois fois le tour des le Morin, poursuivi sans doute par une idée int de notre côté et nous dit :
encore, de notre observatoire, on apercevait -la politesse semblerait nous obliger à être de ses prouesses.
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— J'en suis témoin, répliquai-je, et il ne tient qu'à vous, mon cher, de jouir du même ^ectacle. Si, au lieu de vous promener avec cette frénésie, vous consentiez à vous arrêter un instant, vous verriez le grand Mounza', dominant de la tête et de sa toque empanachée toute sa garde d'honneur. Il s'est précipité au plus fort de la mêlée et a fait déjà un grand vide autour de lui. Tenez, il vient de se retourner de notre côté et semble nous dire : C'est pour vous que je combats !
Ma dernière phrase était maladroite; je m'en aperçus aussitôt.
— C'est justOTaent pour cela, s'écria de Morin, que j'enrage de n'être pas à ses côtés. Il s'expose pour nous et. . .
Pour réparer ma faute, je m'empressai de dire:
— Mon Dieu, mon cher, il s'expose parce qu'il est de son devoir de combattre à la tête de ses hommes. Les chefs Niams-Niams seuls, parmi toutes les peuplades noires, se tiennent à l'écart pendant le combat, prêts à se cacher avec leurs femmes et leurs trésors dans les marais les plus inaccessibles,
n^al; ils n^ revienaent en soène le butin. Ms^is le roi des Mom- } habitudes.
misi^ Pôles, qui depuis quelque tf ounza de la façon la plus méprir irage a des goûts épouvantables, lans le meurtre et Vincendie» el véritables raisons qui l'ont fait se dans la mêlée.
it pas entendu ce discours plein lie blessure d'amour-propre avait . Trouvant un espace libre devant que les bananiers font autour de promenait de long en large, fié-
> qui connaît de Morin» il était évi*'
> quelque chose.
nterrompit sa coui'se» et, revenant
de nos Nubiens ne vous outilles
mda*t-il.
les? fit M"* de Guéran.
dit, madame, répondit de Morin,
LA VÉNUS NOIRE. 5i
qu'ih Seraient xnépri8é& des Mombouttous s'ils ne se battaient pas avec eux.
-* Oui, et bien?
-^ Crest que, reprit timidemrat notre ami, si nous continuons à demeurer inactifs, j'ai peur qu'ils ne Doas méprisent aussi.
— Vous vous préoceupez du mépris des MomboQtteus I Ofa ! monsieur ! fit miss Pôles avec un suprême dédain.
Les (frief s de miss Béatrix contre Mounza la rendaient injuste envers le peuple ; dans sa haine, elle confondait le roi aveo l'armée.
Sans relever les paroles de notre Anglaise, je fis remarquer i de Morin que nous n'avions pas le droit de massacrer ces braves Domondoûs, auxquels nous ne pouvions reprocher la plus petite indélicatesse à notre égard.
— Je ne parle pas de les massacrer, reprit de Uorin. Hais nous devrions nous trouver à la tète de oos Nubiens. Voyez, ils sont très-prudents, ils attendent nos ordres pour tirer ; nous en ferons tout ^ <pft nous voudi^ons.
- Nassar suffit pour les diriger^ fil observer de Guéran. Croyez-moi,. mon cher compagnon, ita-t-elle en souriant, continuons à observer la ; stricte neutralité dans cette affaire; vous aurez très occasions, dans un temps peut-être pron, de vous battre pour votre compte, alheureusement, la baronne , après avoir fait indre ces sages paroles, s'éloigna de nous avec s Pôles, pour se mettre sous un sycomore gigan- [ue, à Tabri du soleil. Sa présence avait jusquenodéré les ardeurs de notre ami ; dès qu'il ne it plus cette influence salutaire, il perdit abso* ent la tête,' comme il savait la perdre, du reste,
5 qu'il y parût. Jamais ce cher grand fou ne rai- Qait mieux, n'avait plus de sang -froid et de ae, que lorsqu'il méditait ou faisait une folie, te fois ce fut à Delange qu'il s'en prit. Il trouà qui parler : le docteur si sage, si prudent au imencement du voyage, a dû recevoir quelque p de soleil; il a, par moments» des petits accès ' folie douce.
- Mon cher, lui dit de Morin » vous vous sou-
venez sans doute qu'un soir où je fumais tranquil- Iraient ma pipe auprès de la hutte de Périères, vous m'avez obligé à me lever et à vous suivre sous le hangar des quatre-vingts femmes de Mounza.
— Si je m'en souviens! répliqua Delange, nous avons fait, au milieu de ces dames et des feux de bengale, une charmante partie de besigue. J'étais dans mon droit, cher ami, de vous déranger comme je me le suis permis ; j'avais perdu la veille.
— Aussi ne me suis-je pas plaint. Mais, si je ne me trompe, vous l'avez gagnée cette partie de besigue, et, depuis, la chance n'a pas cessé de vous sourire. Hier encore, j'ai perdu une partie de piquet.
— Je ne vous aurais pas rappelé ce triste souvenir, fit Delange; mais puisque vous l'évoquez... Oui, ma dette envers vous est maintenant insignifiante, quelques mille francs au plus.
— Si nous faisions quitte ou double? proposa tout à coup de Morin.
Le regard de Delange brilla, son teint s'amma. Cependant, il crut devoir dire :
— » Avons-nous le droit d'enfreindre une des clau* ses les plus formelles de notre traité!
•^ Bastl répliqua de Morin, il est m, vieux ce traité! Et puis, du moment que nous sommes d'accord pour lui porter des coups de canif.
— Évidemment. Vous concevez, mon cher, c*fest pour vous ce que j'en dis. Je suis en veine et. • .
— Que votre délicatesse se rassure, je Ci'ois que je gagnerai-
•^ Nous verrons cela.
— Voyons-le tout de suite.
— Volontiers. Voici nos cartes , elles ne me quittent jamais : ce vieux tronc d'arbre va nous servir de table de jeu.
— Comment I Vous proposez de faire notre partie ici, bien à couvert, tandis qu'on s'égorge près de nous ! Vous n'y songez pas, cher ami.
— Est-ce que vous voulez?... fit Delang^ en montrant un point à l'horizon.
— Précisément ; l'endroit est excellent, entre les deux armées, au-dessous des flèches qui volent plus
conqpactes que jamais; elles nous tieudrout lieu de I tente ou de vélum/et nous abriteront du soleil*
— C'est ju&te^ quelle charmante idée voua five» là!
' — Vous êtes des fous» m'écriai-je w intervenant, les flèches ne voua passeront pas au;<dessus de la tête; elles vous atteindront en plein dos et
I en pleine poitrine.
I — Alors nous ressemblerons a une pelote sur laquelle on plante des épingles , fit en riairt de Morin.
— Ce sera très*drôle , igouta Delange. Partons, ' elmr ami. Je suis à vos ordres.
I Je voulus essayer de retenir ces deux éoervelés.
' — Messieurs, leiu* dis-je» je serais le premier à vous approuver et à vous suivre, si vraiment oe que vous voulez faire avait la moindre utilité,
i -^ Comment! a*écria de Morin en m'interrompant, vous ne trouvais pas utile d'apprendre à tous ces gens que nous n'avons pas peur d'eux, que nous dtdaignons leurs flèches et leurs lances? Vous voulc:: qu'en retournant dans leiu* pays ils puissent dire :
lu danger, les blancs se cachent deraniers et laissent leurs alliés se faire t. » 11 n'est pas seulement utile, il est ! de nous... poser dans Tesprit des ; le succès de notre entreprise dépend l'attitude que nous saurons garder au-
rin a raison, fit Delange; lorsque ces affolés par la victoire, ils pourront faire notre caravane son inaction et sa pru*
messieurs, dis-je, si tel est votre avis, suivre; j'ai assisté à votre partie de e hangar, j'assisterai à celle que vous !
^us les flèches. '
}n, cher ami, s'écria de Morin, restez "• de Guéran.
z-vous ce conseil, si j'étais à votre 3 vous le donnais, mon cher de Morin?
>n garderais bien, mon cher Périères, i rival.
— Alors, souffrez que je vous accompagne. Le combat parait s'animer; les Mombouttous possèdent qBdqoe teinte de stratégie et ont à peu près tourné reonemi. Je crois que la lutte ne sera pas de longue
— Pourvu qu'ils nous laissent le temps, dit de Horin, de faire une partie d'écarté !
, — Une seule? demanda Delange, songez que je vous dois encore onze mille francs, je viens de coDsoIter mon carnet ; onze mille francs en cinq points, c'est peut-être beaucoup.
— Préiérfâ5-vous une partie liée?
— Oui, une partie liée, c'est cela. Mais, continua Delange, une pensée me frappe. Si je gagne, je ne vous devrai plus rien ?
— Évidemment , puisque nous jouons quitte ou double.
— Alors, nous ne jouerons plus jusqu'à la fin dn voyage? fit le docteur d'une voix émue.
— Rassurez-vous, cher ami, répondit de Morin. Je ne serai pas cruel à ce point. Il a été convenu que nous ferions tous les jours une partie de cin-
lis; nous continuerons à la faire. Si je suii su retour, tant pis poar moi* Le indtc ^8 toute sa force ; o'esl ekceptkHmeUe-
nous lui désobéissons.
L bonne heure, dit Délange. J'étais «fi peu 3 ne vous le cad[ie)!«ii pas, et j# songeais er tout seul à Puris. Mais, Au moment qu*il quelques parties sur la {danche^ f Afrique ce.
parlant ainsi, mes deux chôf« fous avaient ois cents mètres environ <&t, je mfflf^ohais mx, sans conviction^ tout eA suivant dans A des flèches, dont nous entendions main- »vir le sifflement aigu.
[lants de. guerre, les vociférations, les cA r nous arrivaient distinctement aussi. U^
Domondoûs exprimaient leurs souffrances par cette plainte : Aou! aou! ou par cette autre, lorsque la souffrance se prolongeait : Akonnl àkoniH Le gémissement des Mombouttous, au contraire, nous parvenait ainsi : Nanegouél nanegoné!
— Vous le voyez , cher ami, disait de Morin, nous avons bien fait de quitter nos mauvaises places au fond du théâtre et de prendre mi supplément pour les avant-scènes; nous nous instruisons. Ces cris nous apprennent que chaque peuple exprime sà dou^ leur d'une fiiçon différente. Nous autres Français, nous faisoùs : Aïe! aïe! Ob! îa! là! Les Anglais font : Ob! ob! ob! Les Allemands : Och! ocb! ocbl Les Bongos : Aab! Les Djours : Aouay! Quant aux Mombouttous, vous les entendez. Crient-ils assez fort, ces imbéciles-là !
— Ces remarques, continuait Delange toujours grave lorsqu'il plaisante, sont d'un intérêt immense pour la science; nous aurons bien mérité de toutes les sociétés savantes du globe. Quand je pense que tes malheureux Parisiens, la conscience tranquille, l'esprit en repos, se promènent aujourd'hui sur les
ardent que son adversaire, mais comme il s'agissait d'une assez grosse somme, dont la perte ou le gain devait changer sa situation et Tentraîner à ne plus jouer sur le velours, suivant Texpression consacrée, il n'avait pas trop de distractions. Quant à Delange, l*espoir qu'il nourrissait de s'acquitter enfin d'une dette qui l'avait si fort tourmenté et, dans un temps prochain, d'être peut-être à son tour créancier, le surexcitait au plus haut point, tout en le laissant habile et maître de lui.
Pendant que ces messieurs étaient tout entiers à leurs cartes, étendu à leurs côtés je regardais les combattants des deux partis. Les Mombouttous , en voyant notre petite troupe se diriger vers le champ de bataille, pensèrent naturellement qu'elle venait leur prêter main-forte et l'accueillirent par des cris frénétiques. Puis, lorsqu'ils nous virent nous arrêter en chemin, nous asseoir, tirer des petites images de nos poches, les agiter dans nos mains, ils restèrent stupéfaits. Seul peut-être de toute son armée, Mounza était capable de deviner notre sentiment : il comprit, nous le sûmes plus tard, que, résolus à
battre^ nous avions voulu avoir noti*e s. Du reste, si le mobile qui nous garnit à la masse, elle était frappée par un
il lui sautait aux yeux : à la place que 5 occuper de notre plein gré, nous étions cevoir les projectiles des deux années.
3nt on admira notre courage, notre imt lorsqu'on 8*aperçut que les flèches ne aient pas, on nous crut invulnérables, t augmenter notre prestige, ^té, les Domondoûs avaient été attérés laine apparition de ces trois hommes s d'une façon étrange, s'avançant pas à plaine. S'ils avaient'eu la moindre teinte ils nous auraient pris pour des créatures anges descendus des nuages pour assises humaines. Mais, sans avoir de nous ute opinion, ils durent croire que nous dessous terre pour les protéger. Quand, ndre nos ailes sur leur armée, ils s'aper- Lous nous contentions de nous. . . étenbe et de leur tourner le dos» ils c i con-
çurrat un grand mécontentement et se mirent à nous insulter. Les uns faisaient des gestes menaçants ; les autres, poussant leur cri de guerre, bondissant çà et là, dansant comme s'ils se livraient à une pantomt* me, s'approchèrent de nous et nous accablèrent dMn« jures.
Des flèches, que leur faisait sans doute décocher Mounza, les obligèrent à s'éloigner, et nous n'entendîmes plus, dès lors, que le sifflement des traits, le grand tumulte de la bataille.
— J'ai la première manche, fit Delange, au bom d'un instant.
— Tant mieux, répliqua de Morin, je gagnerai la seconde et nous aurons une belle.
— En attendant je marque le roi, reprit le docteur.
— Marquez, c'est votre droit. Permettez-moi seulement de jeter un coup d'oeil sur cette flèche qui aous arrive ; j'ai failli la recevoir dans le dos.
n avança le bras, et sans avoir besoin de se soulerer, il arracha de terre l'indiscret projectile.
— Voyez, continua de Morin, en se tournant vers
)e est munie de deux ailes composées i de feuille de bananier.
)ur lui donner plus de légèreté, faisait inge tout en battant ses cartes. La pointe * ou en bois?
lauvais, très-mauvais; la blessure est
à guérir.
ez donc, fit de Morin en présentant la
iteiu*, on dirait que la pointe est enduite
ace gommeuse.
3t, en effet, cher ami, et cette substance
ue du poison.
3on, brrr ! comme fait Mounza, je n'aime
ez-vous , reprit le docteur, si vous êtes
i de ces engins, je laverai la plaie avec
niquée et vous pourrez , peut-être, vous
jlez-vous des cartes?
nerci; je joue.
M3 volaient de plus belle et, tout en les
mber autour de nous, je me souvenais
de ces mots de Schweinfurth, lorsqu'il se battait avec les Niams-Niams : « La grêle de traits, dont ils accueillirent notre approche, fut si épaisse que le fourré était couvert de flèches, comme il l'aurait été de brins de chaume, si une charretée de paille Teût traversé pendant un ouragan. »
En même temps les cris de guerre, les hurlements, les plaintes des blessés et des mourants, les sonneries des trompes, les roulements du tambour, se mêlaient, se confondaient dans un immense vacarme, un peu gênant pour de paisibles joueiu's d'écarté.
Tout à coup, au plus fort de ce tumulte, il se fit un profond silence parmi les Mombouttous, tandis qu'une grande clameur, où l'on pouvait distinguer des cris de joie et de triomphe, sortit des rangs de l'année ennemie. Quelque grave incident venait évidemment de se produire. Je pris ma longue-vue, je l'appuyai sur l'épaule du docteur qui, de plus en plus attentif à son jeu , ne s'aperçut même pas qu'il me servait de page ou de trépied, et je regardai du côté des Mombouttous.
— Mounza vient d'être blessé ! m'écriai-je.
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— Je Vais panser la blessure du roi , dit le docteturj^d j^ant u» coup d'oeil sur sa trousse peridue à ses eôtés.
— Voulex-vous que je vous accompagne ? denoanda de Morin.
— Inutile, répondit Delange en s'éloignant, je reviens dans un instant. Veillez plutôt sur les cartes, mette2&-les à Tabri des flèches.
* — 4e les couvrirai de mon corps, cria de Morin.
Le docteur, pressé de - revenir pour terminer la Pariie, se dirigeait à grands pas vers Tarmée des Mombeuttous. J'avais cru devoir le suivre, il pouvait avoir besoin de mon concours, et, pei-suadé que personne ne me demanderait ma commission ou mon diplOme, je me donnai immédiatement le titre de chirurgien de seconde classe.
Bn voyant accourir Delange, quMls appelaient le sorder blanc, les officiers deMounza s'étaient élancés vers lui et l'entraînaient du côté de leur maître au grand désespoir des sorciers officiels, patentés et titulaires dont nous venions, sans délicatesse, prendre la place.
jt Pendant que toute Tarmée se désolait, que chaque soldat, comme s*il était blessé, répétait en chœur son lamentable Nanegouél nanegoué! le roi, étendu sur un bouclier, ne donnait aucun signe de faiblesse, ne laissait échapper aucune plainte. Il remercia d'un sourire Delange, lorsqu'il le vit s'approcher, et fit de la main un geste pour éloigner les importuns.
Le docteur s*étant baissé constata que le roi avait été atteint d'une flèche à la cuisse. Le fer était encore dans la plaie et aucun des sorciers nègres n'avait même tenté de l'extraire. Cette opération d'ordinaire ne leur présente aucune difficulté : ils saisissent à pleines mains la hampe de la flèche el tirent de toutes leurs forces jusqu'à ce qu'elle veuille bien sortir de la chair. Mais, par un raflinement ingénieux, les Domondoûs disposent leurs traits de façon à ce qu'ils se rompent dans la blessure, la pointe y reste plantée et la hampe tombe à terre. L'opérateur n'a plus alors de point d'appui, et lorsque cet opérateur est un sorcier nègre, il crie^ s'arrache les cheveux, et ne fait rien*
Delange, lui, sans hésiter, ouvrit sa trousse, y prit un de ces petits instruments, qui nous font frissonner lorsque nous passons dans la rue de TÉcolede-Médecine, et froidement, sans le plus léger scrupule, se permit de pratiquer dans la cuisse royale une large incision, de manière à faire sortir le fer avec ses barbillons. L'extraction opérée, sans que Hounza se fût permis la moindre observation, il lava la plaie, étancha le sang, banda la cuisse, fit enfin consciencieusement tout ce qui concerne son état, puis il mit en ordi*e ses petits outils, reprit sa trousse, serra la main que M tendait le blessé reconnaissant, et s'ouvrit un passage au milieu des troupes.
Il avait opéré seul, comme les photographes ; jaloux de moi, sans doute, il avait même dédaigné de me donner à tenir sa charpie. Cependant je crus devoir le suivre, et quelques instants après , nous rejoignîmes de Morin.
Pendant notre absence il s'était amusé, pour passer le temps, à ramasser les flèches qui tombaient autour de lui et en avait formé un petit faisceau d'une grosseur très-respectable.
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î'ftisons la belle, dit le docteur, en s'accrou^^îsoôté de son adversaire*
\ plaee n'était plus tenable pour des joueurs d'é- ; les flèches tombaient plus rapides, plus ser- De Morin aurait eu le dos transpercé déjà plu- ; fois, si le havre-sac qu'il portait d'ordinaire ne ail fait une espèce de cuirasse ; trois flèches aient plantées, mais arrêtées par divers ustenoontenus dans ce sac de voyage, elles n'aï pu le traverser.
Touché ! disait de Morin chaque fois qu'il sen- 1 trait s'enfoncer dans sa carapace. Avec tou- )8 pointes qui semblent sortir de mon corps, Irai par êtrer pris pour un porc-épic.
Oui, faisait Délange, ces imbéciles commencent ^enir adroits, et je vois le moment où je serai
obUgé de me faire la même opépttion qu'à Mounza. Cela me sera plus désagréable, je ne vous le caehe pas.
Le» Doœondoûs méritaient cOTtainemeat répi**te d'iojbéciles que venait de leur dernier le doctew : au lieu de profiter du succès qu'ils avaient obtenu en blessant le roi des Mombouttoas et da la terreur répandue dans l'armée ennemie, pour l'attaquer ph» vivement, s'élancer sur elle et peut-être l'anéantir, ils chantaient, gambadaient, célébraient leur triomphe, et nous décochaient des flèches. On aurait dit qu'è nous trois nous représentions l'armée de Mounza, et que si on parvenait à nous exterminer, toute cette armée disparaîtrait.
Mais le roi veillait sur nous : dès qu'il vit que nous étions décidés à ne pas quitter notre place, il voulut la rendre moins dangereuse et la fortifier en quelque sorte. Sur son ordre, une vingtaine de soldats BOUS rejoignirent, dressèrent derrière nous une pafissade avec leurs grands boucliers de bois, puis se rangeant i droite et à gauche, élevant ou abaissant l<m autres boucliers lorsqu'ils voyaient armer une
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Delaoge, mais je sais que je marque encore le point. J'en ai trois et vous en avez deux.
— Je le vois bien ; vous pourriez avoir la générosité de vous taire.
Un soldat mombouttoU) distrait par le jeu de ces messieurs, laissa pénétrer une flèche dans notre campement.
— Faites donc attention, maladroit! s'écria de Morin ; si j€ perds, je m'en prendrai à vous et je vous réclamerai quelques centaines de louis.
Le soldat nègre se mit à rire aux éclats, absolument comme s'il avait compris ce petit discours.
Les cartes venaient d'être distribuées par Delange, qui avait retourné un as de cœur. De Morin regarda son jeu et, sans aller aux cartes, joua le roi de pique.
Un imperceptible sourire courut sur les lèvres du docteur. Il coupa le roi avec un petit atout, joua la dMne de cœur qui était maîtresse, et avança timidement un valet de carreau ; son adversaire ayant, dans cette couleur, une carte inférieure au valet, trois levées sur cinq appartenaient à Delange.
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— Autorisons enfin nos Nubiens à prendre part â la lutte. Regardez-les là-bas, ils «emblent bouillir d'impatience et caressent amoureusement leurs carabines inactives, Sans Nassar qui les retient^ ils auraient fait feu depuis longtemps.
— Ce n'est pas leur feu qui mettra fin à la bataille ; leurs fusils ne sont chargés qu'à poudre.
— Le regr^ez-vous ? dit de Morin.
— Ma foi, tes Domondoûs nous ont décoché assez de flèches pour que nous ayons droit, a notre tour, de leur envoyer quelques balles*
" Bast, fit de Morin, gardons nos projectiles pour une meilleure occasion, les cartouches à blanc suffiront.
11 se débarrassa des boucliers qui Tentouraient, s'avança de quelques pas et se livra aussitôt à une série de gestes désordonnés, afin d'attirer l'attention de Nassar» Il y parvint et, grâce a de nouveaux mouvements des plus e:^pres6ifs, il fit comprendre à noire escorte qu'on avait besoin d'elle.
^ Elle n'attendait que ce signal pour courir de toute la vitesse de ses jambes; dix minutes après^elle se
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7ft LÀ VÉNUS NOIRE.
trouvait à nos côtés. En même temps, Nassar était argé d'aller prier le roi de nous envoyer une canine de ses meilleurs tireurs. Lorsqu'ils furent arri- Sy de Morin les rangea sur deux lignes et leur fit donner d*attendi*e pour envoyer leurs flèches, qu'il L eût donné Tordre. Nos soldats, auxquels nous lUS étions joints, devaient faire feu, tous en même mps, au moment où les flèches partiraient.
Delange et moi nous comprimes immédiatement dée de notre ami : les détonations de nos armes pandraient la terreur parmi les Domondoûs, adis que les flèches, tirées à petite distance, fêlent un ravage immédiat dans leurs rangs. Grâce à tte combinaison, les Nubiens voyant tomber leurs iversaires, croiraient les avoir tués ou blessés et \ s'apercevraient pas que leurs cartouches maniaient de balles. Quant à l'ennemi affolé par le uit, il se croirait frappé par nous. Notre conscience \ nous reprocherait rien : nos armes à feu reste* ient inoffensives, et en quelques instants» nous ettions fin à une lutte qui, si elle se prolongeait» trait certainement plus meurtrière.
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Au signal de de Morin, les flèches partipent et une formidable détonation retentit.
Bientôt nous vîmes les Domondoûs en pleine déroute : les uns couraient éperdus dans la plaine, les autres cherchaient un refuge dans les hautes herbes, ceux-ci fous de terreur se couchaient à plat ventre, ceux-là se jetaient à genoux, tendant vers nous les bras et implorant notre pitié. Nous ne demandions pas mieux que de leur faire grâce, et nous aurions donné beaucoup pour pouvoir dire maintenant à ces malheureux : < Laissez vos armes dans la plaine, retournez dans vos villages, il vous est pardonné. > Mais pouvions-nous arrêter Tarmée de Mounza, l'empêcher de poursuivre les fuyards, de foire prisonniers les uns, de massacrer les autres ?
Nous parvînmes cependant à sauver une partie de nos ennemis en leur donnant le temps de se sauver. D'après nos ordres, et croyant faire merveille, nos Nubiens continuaient leur feu, et les Mombouttous, aussi efTrayés par ces détonations que Tétaient leurs ennemis, n'osaient les poursuivre. Placés entre les deux armées, nous réussîmes ainsi, pendant quelque
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établir une sorte de barrière entre lesvain- . les vaincus. Mais nos soldats, comme je avaient que dix cartouches chacun, et bien-
cessa.
a plaine fut le théâtre d'une horrible mô-
lances, les hachettes, les couteaux, les iplacèrent les flèches. On se battit corps à i 8*égorgea, on se mordit, on se dévora, i pêle-mêle effroyable, quelque chose d'hori'infernal. Tout à coup un groupe de sol- :
lant de combattre, se mettait à danser en ur des victimes; d'autres, ivres de bruit et gambadaient dans la plaine en faisant des ns épouvantables ; ceux-ci s'acharnaient ladavre et lui coupaient des lambeaux de ux-là, comme Tavait dit Mounza, croyant ) à tout jamais invincibles, fouillaient avec iteaux dans le corps de leur ennemi, pour îr le foie. Toutes ces scènes étaient binais nous n'avions pas le droit de nous y 9f et de faire du sentiment; nous courions lire, de groupe en groupe pou» essayer
d'arracher quelques victimes à leurs bourreaux.
Mounza nous secondait de son mieux. Sur la pnère de M™* de Guéran qui, suivie de ses interprètes arabes s'était courageusement dirigée vers le roi, celui-ci avait ordonné de cesser le massacre, d'e* pargner la vie des Domondoûs et de les faire prisonniers. Il surveillait lui-même l'exécution de ses (Mfdres : précédé de ses musiciens, porté sur un pavois par dix coureurs, il parcourait comme nous le ehamp de bataille. Quant aux prisonniers, nous obânmes que nos Nubiens se joindraient aux Momboattous pour les garder. Nous avions, cette fois, armé nos gens d'excellentes cartouches, et nous savions qu'ils ne laisseraient pas, devant eux, couper la tète des captifs : les peuplades auxquelles ils appartiennent ont une horreur superstitieuse de la décapitation.
Nous avions ainsi contribué de tous nos efforts a rendre moins terribles les suites de cette guerre en quelque sorte annuelle, et que notre séjour chez les Mombouttous n'avait pas provoquée. Mais, le soir venu, nous fûmes impuissants à empêcher le pillage
^e m'approchai. Sur une grande feuille, détachée d'un alhum, étaient tracées une centaine de lignes, au bas desquelles on voyait, en grosses lettres, cette signature: Baron de Guéran.