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c De Morin et Delange m'avaient rejoint. Ils m'aldè rent à mettre en sûreté l'habitant de la hutte. Nous le confiâmes à Nassar, avec les autres malheureux délivrés par nous, et nous prîmes le chemin de notre camp. M"" de Guéran nous attendait; je marchai vers elle, et, après lui avoir expliqué en quelques mots ce qui venait de se passer, je lui tendis la feuille de papier que son mari avait couverte d'une écriture fine et serrée.
Elle prif ç^tte feuille, y jeta un coup d'oeil, et me b rendant :
rait donc duré au moinç quatre moisi En effet, j^étais encore en possession de moi-même, pendant la saison des pluies ; j'ai vu naîtra juillet^ je m'en ^ttviens; je n'ai pu m'interrompre de vivre qu'a-* près cette époque.
« Il faut bien consulter la nature. Qui me ren^ soignerait, si ce n'est elle, sur le temps écoulé?... Je suis seul... Il y a longtemps, bien longtemps, que mes interprètes et tous mes serviteurs ont été massacrés sous mes yeux... Quant à mea soldats et à mes porteurs, les uns sont morts; lea autres, plus heureux que moi, ont pris la fuite.
c Seul, je suis seul, et si loin de mon pays, si loin de tous ceux que j'ai aimés, si loin d'elle l
« Combien je suis puni de t'avoir quittée, ô mon adorée compagne! d'avoir préféré l'imprévu, les émotions des voyages lointains aux douces joies de notre dier foyer ; d'avoir osé metti*e Tamour de la science au-dessus de l'amour de toi... Tu me crois mort en ce moment, tu me pleures. Ah ! tu peux me pleurer; je vis encore, mais je suis si faible, si dé- Ptté de ressources, si découragé, que je n'irai pas
bien loin ; tu peux porter mon deuil, il n'est qu'anticipé.
c Je ne mourrai pas du moitis sans t'avoir dit un dernier adieu. Je détacherai cette page de mon album, je l'attacherai à la cloison de ma hutte, et j'essayerai de faire comprendre au malheureux infirme qui l'habite, au seul être qui, dans ce pays, m'ait montré un peu de pitié, que ce morceau de papier est un fétiche destiné à le protéger. Il ne s'en dessaisira jamais, et peut-être qu'un jour d'au* très voyageurs, suivant le chemin tracé par moi, trouveront ces lignes et les rapporteront dans ma patrie.
€ Que m'est-il arrivé?... Pourvu que ma mémoire affaiblie puisse me venir en aide? Essayons.
c J'ai commis une grande faute : celle de permettre aux soldats de Degberra de pénétrer sur le territoire des Domondoûs. Bientôt je suis parvenu, comme je me l'étais promis, à me débarrasser de cette escorte compromettante, à l'effrayer tellement qu'elle, s'est enfuie dans son pays. Mais les Domon- ' <lpus avaient reconi^u au milieu de nia caravane leura»
plus mortels ennemis, ceux qui, chaque année, les pillent, les tuent, et les réduisent en esclavage. Ils ont yoiilu se venger des Mombouttous sur moi et sur mes gens.
€ Chaque jour on nous attaquait, on nous envoyait des flèches, on tuait quelques-uns de mes hommes. Bientôt nous sommes tombés dans une embuscade, et, malgré une lutte acharnée, nous avons été écrasés par le nombre. Ds m*ont pris tout ce que je possédais, mes bagages, mes vivres, mes armes : ils n*oiit pu me prendre mes munitions; elles étaient épuisées depuis longtemps, nous combattions à l'arme blanche... Avec dix carabines, j'aurais réduit tous ces gens !
c Au lieu de les vaincre, je suis devenu leur esclave, l'esclave d'une tribu de bêtes fauves. Oh ! que les Mombouttous ont raison de leur donner le titre méprisant de ifoj3FOzi5/ Les Mombouttous! Ce sont des raffinés de civilisation à côté de cette peuplade. Elle n*a qu'un mérite : elle n'est pas cannibale. L'anthropophagie paraît s'être arrêtée à ses frontières, ^ ce côté de l'Afrique. Mais si elle ne mange ][)as
€ Plus tard, bien plus tard, j'ôi pu ouvrir les yeux, les promener autour de moi; j'ai senti que je vivais, mais c'était tout... je ne pouvais ni remuer, ni parler, ni penser.
« Peu à peu les forces me sont revenues; mon hôte me donnait parfois une banane ou une poignée de farine trempée d'eau. Mon affaiblissement a diminué, j'ai repris possession de moi-même. Depuis dix jours envii*on, je marche dans la cabane de mon hôte... mais il m'a fait comprendre qu'il ne^ fallait pas en franchir le seuil : ses compatriotes me croient mort; je pourrai, grâce à cette erreur, me sauver pendant la nuit.
« Me sauver! où irai-je, dans l'état où je suis? Retourner chez Degberra? C'est trop loin, il faudrait tî*averser tout le territoire des Domondoûs; je serais repris , je redeviendrais leur prisonnier ! Non! non! assez d'outrages, assez de tortures!... Et, du reste, comment m'accueillerait ce tyran que j'ai trompé, et qui A été déçu dans ses espérances^ c Je n'ai qu'un parti à prendre : atteindre la frontière des Maleggas, dont quelques jcnilles à peine
ai. Ce peuple, m'avait-on dit autrefois, umain que les Domondoûs; il me lais- ^tre rétablir mes forces sur son terri- Avrer la santé, et, plus tard, continuer
lutel dire que je songe encore à mes le, dans l'état où je suis, dans mqn dévolu, je songe encore i relier les décou- Schweinfurth à celles de Speke et de
n! oui! Tout espoir ne m'a pas abanne puis pas avoir couru tant de danmourir maintenant, avoir tant fait pour tâche inachevée. Mon terrible passé gaaelque sorte mon avenir, tirai donc cette nuit! Je me traînerai jusitière voisine. Que Dieu ait pitié de moi, niséricorde s'étende sur ceux qui Ih^omt
cette lecture fut terminée, je levai les y^ ^e Gu^ran : son visage était noyé d§
LA VÉN0S NOIRE. 89
Nous allions nous éloigner discrètement, lorscjne, essuyant ses pleurs, dominant son émotion, elle flf un geste pous nous prier de ne pas la quitter ; puis, au bout d'un instant, plus forte, plus maîtresse d'elle-même, elle nous dit :
— L'hôte dont parle mon mari vît-il encore?
Pourrons-nous le retrouver?
— Certainement, madame, répondis-je, il est près d'ici, au milieu de nos gens; nous avons eu le bonheur de le sauver, de Tarracher aux flammes.
— Ah! s'écria-t-elle en montrant le papier que je hii avais rendu, mon mari ne s'était pas trompé ! Ces Ij^es ont servi de talisman à ce malheureux !... Je veux le voir, je veux l'interroger.... Peut-être saitil encore quelque chose... peut-être...
Elle s'arrêta. Mais nous avions compris sa pensée.
— Vous devriez, madame, nous permettre d'interroger nous-mêmes cet homme, dit de Morin; nous vous jurons de vous reporter fidèlement ses paroles; mais si npus avions quelque triste nouvelle à vous apprendre, elle vous arriverait moins brusquement, moins brutalement...