‹ La véritable édition originale des uvres de MolièreChapitre 11 sur 11 · Acte III, scène iv · texte numérisé non relu

Acte III, scène iv

Et veux bien que mon fils y trempe grandement.. 1682. Je veux bien que....

Que votre fils avoit une vertu plus haute... 1682. Que votre fils avoit une vertu trop haute...

Dans la scène ixe :

Seigneur Albert, au moins, silence!

1682. Seigneur Albert, silence, au moins!

Mais s'il vous a fait perdre un peu de liberté... 1682. Mais s'il vous a fait prendre un peu de liberté,..

On peut juger, d'après ce rapide aperçu, des ressources nouvelles que l'édition de 1674 devra fournir à la révision du texte de Molière, quand on sera bien persuadé que cette édition est la dernière que l'auteur ait corrigée ; et, pour s'en convaincre, il suffira de se rendre compte du soin minutieux avec lequel a été corrigée l'édition que nous regardons comme originale. Nous n'y avons pas rencontré beaucoup de fautes d'impression, sauf des lettres dérangées au tirage, et la ponc-

tuation, toujours très-exacte et très-raisonnée , nous offre, en quelque sorte, les nuances du débit oratoire de l'illustre comédien.

Enfin , il ne faut pas négliger de rappeler que les meilleures variantes de l'édition de 1682 se trouvent déjà dans celle de 1 674, où les éditeurs modernes ne sont point allés les chercher. Ainsi, dans le Misanthrope, on lit: l'homme à la veste, au lieu de: l'homme au sonnet (acte V, se. iv); — mais ce flegme, monsieur, qui raisonne^ si bien, au lieu de : monsieur, qui raisonne si bien (acte Ier, se. ire); — un amant si grondeur, au lieu de: un amour si grondeur (acte II, se. 11).— On voit qu'il se travaille, au lieu de : qu'il se fatigue (acte II, se. v); — je vais sortir d'un gouffre, au lieu de : sortir du gouffre (acte V, se. vin), etc. Ces corrections ne sont pas multipliées, mais elles sont faites avec un goût et une adresse, qui témoignent du désir que Molière avait de se rendre digne des éloges de Boileau , en effaçant les taches de son style souvent négligé et même incorrect.

Le Malade imaginaire , qui parut pour la première fois dans le tome VII de l'édition de

1674, daté de 1675, était bien digne d'éveiller la curiosité des lecteurs, car, depuis deux ans que cette comédie avait été représentée par la troupe du Palais-Royal, avec un succès que la mort de l'auteur n'avait pas interrompu , on s'étonnait qu'elle n'eût pas encore été imprimée. Il avait bien paru, en 1674,, une espèce de plate contrefaçon de la pièce originale, imprimée probablement en France, sous cette rubrique : Amsterdam, Daniel El^evir (in- 12 de 40 et 106 pages, plus trois feuillets non chiffrés). Ce canevas dramatique semble avoir été rédigé de mémoire, par quelqu'un qui avait vu représenter plusieurs fois le Malade imaginaire s et qui en avait retenu des lambeaux. On comprend que les amis de Molière aient souhaité plus vivement alors la publication de la dernière œuvre de l'illustre créateur du théâtre comique.

Ce fut probablement un de ces amis de Molière, qui publia une meilleure version du Malade imaginaire, sous cette rubrique : A Cologne, Jean Sambix, 1674,, in- 12 de deux feuillets préliminaires et de i3o pages. Est-ce à quelque comédien de la troupe du Palais-Royal, qu'il

faut attribuer cette publication ? « La troupe de Molière , dit l'éditeur anonyme , ayant voulu borner la gloire de cet illustre auteur et la satisfaction du public, dans la seule représentation du Malade imaginaire, sans en laisser imprimer la coppie, quelques gens se sont advisez de composer une pièce à laquelle ils ont donné le mesme titre, dont on a fait plusieurs impressions, tant dedans que dehors le royaume ( allusion à l'édition d'Amsterdam, Daniel El^evir } 1674, in-12), qui ont esté débitées et ont bien-abusédu monde. Mais les mémoires, sur lesquels ces gens -là avoient travaillé, ou l'idée qu'ils croyoient avoir conservé de la pièce, lorsqu'ils l'a voient veu représenter, se sont trouvez si éloignez de la conduite de l'original et du sujet mesme, qu'au lieu de plaire ils n'ont fait qu'inspirer des désirs plus pressans de voir celle de Molière imprimée. Cette impression, que je donne aujourd'huy, satisfera à cet empressement, et quoiqu'elle ne soit qu'un effort de la mémoire d'une personne qui en a veu plusieurs représentations^ elle n'en est pas moins correcte, et les scènes en ont esté transcriptes avec tant d'exactitude et le jeu observé si régu-

lièrement où il est nécessaire, que l'on ne trouvera pas un mot obmis n'y transposé. »

C'était faire entendre que l'éditeur avait eu communication d'un manuscrit de la pièce, manuscrit plus ou moins conforme à la représentation. D'où tenait-il ce manuscrit, dans lequel deux scènes du Ier acte, la vne et la vm6,, et tout le troisième acte, diffèrent absolument du texte que les éditeurs de 1682 prétendent avoir rétabli d'après les manuscrits originaux de Molière?

« Comment l'éditeur anonyme de 1 674 , disions-nous dans le Catalogue Soleinne (t. Ier, p. 3oi), aurait-il rapporté si fidèlement de mémoire toute la pièce, à l'exception de deux scènes et d'un acte entier? Pourquoi se serait-il trompé seulement pour cet acte et pour ces deux scènes? N'est-il pas certain que la pièce qu'il publiait ainsi fut conforme à la représentation, et que la représentation donnait la pièce telle que Molière l'avait mise au théâtre? »

Quand nous cherchions à prouver, par ce raisonnement irréfutable, que la pseudo-édition de Cologne avait été faite sur une copie du manuscrit du théâtre, nous ne connaissions pas encore

l'édition publiée à Paris en 1675 dans les Œuvres de Molière. Or, cette dernière édition reproduit en partie et presque textuellement l'édition, dite de Cologne. La veuve de Molière se serait opposée à cette reproduction } dans l'édition imprimée à Paris en vertu du privilège du 18 mars 1671, si le texte attribué à Molière eût été apocryphe ou falsifié. Cependant, lorsque Vinot et Lagrange donnèrent leur édition des Œuvres complètes en 1682, ils déclarèrent qu'ils publiaient, pour la première fois, la comédie du Malade imaginaire, « corrigée, sur l'original de l'auteur, de toutes les fausses additions et suppositions de scènes entières, faites dans les éditions précédentes. » Leur édition offrait, en effet, dans deux scènes du Ier acte, la vnc et la vme, et dans tout le troisième acte, un texte entièrement nouveau. Ce texte-là était sans doute authentique ; mais , comme nous l'avons déjà fait remarquer dans une note du Catalogue Soleinne, nous pensons qu'il faut revenir au premier texte, que Vinot et Lagrange prétendaient n'être pas de la prose de Molière, car, pour leur édition de 1682, ils ont adopté un manuscrit différent de celui qui

DE MOLIÈRE. y I

avait servi à la représentation, et vraisemblablement ils n'ont fait que mettre au jour une première version, abandonnée par Molière luimême. Il est présumable que Molière avait écrit de deux façons les scènes et l'acte entier, que les éditeurs de 1682 ont cru restituer, d'après la pensée de l'auteur, en imprimant un manuscrit que Molière avait refait depuis pour la représentation de sa pièce.

Au reste, il suffit, pour apprécier quel est le meilleur texte, de placer en regard une scène du troisième acte, d'après l'édition de 1675 et d'après l'édition de 1682. On aura ainsi sous les yeux, comme objet de comparaison, pour ainsi dire, la pièce représentée et la pièce imprimée, ou deux manuscrits de Molière tout à fait différents l'un de l'autre 1 :

ÉDITION DE i675. I ÉDITION DE 1682.

Argan. Ah ! mon Dieu ! je Scène VII du troisième acte, suis mort. Mon frère , vous m'avez perdu!

Beralde. Quoi! qu'y a-t-il?

Argan. Ah! c'en est fait dej Argan. Je n'en puis plus. Je

1 Nous avons jugé inutile de conserver dans cette citation comparative l'orthographe des éditions de 1674 et de 1682.

moi ! Je suis perdu ! je n'en puis revenir. Ah ! je sens déjà que la médecine se venge!

Beralde. Sérieusement, mon frère, vous n'êtes pas raisonnable , et je ne voudrois pas qu'il y eût personne qui vous vît faire ces extravagances.

Argan. Vous avez beau dire, toutes ces maladies aiguës me font trembler, et je les ai toutes sur le cœur.

Beralde. Le simple homme que vous êtes ! Comme si M. Purgon tenoit entre ses mains le fil de votre vie et qu'il pût l'allonger ou raccourcir comme bon lui sembleroit!

Détrompez-vous encore une fois, et sachez qu'il y peut encore moins qu'à vous guérir lorsque vous êtes malade.

Argan. Il dit que je deviendrai incurable.

Beralde. Dans le vrai, vous êtes un homme d'une grande précaution ; et lorsque vous vous êtes mis quelque chose dans l'esprit, difficilement peuton l'en chasser.

sens déjà que la médecine se venge.

Beralde. Ma foi ! mon frère, vous êtes fou ; et /e ne voudrois pas pour beaucoup de choses qu'on vous vît faire ce que vous faites. Tâtez-vous un peu, je vous prie; revenez à vous-même et ne donnez point tant à votre imagination.

Argan. Vous voyez, mon frère, les étranges maladies dont il m'a menacé!

Beralde. Le simple homme que vous faites!

Argan. Il dit que je deviendrai incurable, avant qu'il soit quatre jours.

Beralde. Et ce qu'il dit, que fait-il à la chose? Est-ce un oracle qui a parlé? Il semble, à vous entendre, que M. Purgon tient dans ses mains le fil de vos jours et que, d'autorité suprême , il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-

Argan. Que ferai -je, mon frère, à présent qu'il m'a abandonné, et où trouverai-je un médecin qui me puisse traiter aussi bien que lui?

Beralde. Mon Dieu ! mon frère, puisque c'est une nécessité pour vous que d'avoir un médecin, on vous en trouvera un, du moins aussi habile, qui n'ira pas si vite, avec qui vous courrez moins de risques et qui prendra plusde précautions aux remèdes qu'il vous ordonnera.

Argan. Ah! mon frère, il connoissoit mon tempérament et savoit mon mal mieux que moi-même!

même, et que le courroux de M. Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir, que ses remèdes de vous faire vivre.

Voici une aventure , si vous voulez, à vous défaire des médecins; ou, si vous êtes né à ne pouvoir vous en passer, il est aisé d'en avoir un autre, avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de risque.

Argan. Ah ! mon frère , il sait tout mon tempérament et la maladie dont il faut me gouverner.

Beralde. Il faut vous avouer que vous êtes un homme d'une grande prévention , et vous voyez les choses avec d'étranges yeux!

Il est presque incontestable que ces deux textes sont de Molière,, mais le premier est plus net, plus précis, plus sobre et plus juste. Dans le second texte, on peut être sûr que Molière aurait corrigé cette phrase, s'il l'a écrite : « La maladie

dont il faut me gouverner. y> On aime mieux aussi l'homme d'une grande précaution, du premier texte, que l'homme d'une grande prévention, du second texte. Quant à la dernière scène de la pièce, elle prépare mieux la Cérémonie qui va suivre, dans l'édition de 1674, que nous croyons conforme à la représentation.

Il faudrait donc collationner toute l'édition de 1674 avec l'édition de 1682^ pour découvrir et signaler les différences qui existent entre ces deux éditions. Le temps nous a manqué pour faire cette comparaison, qui pourrait donner matière à un volume entier d'observations grammaticales.

Mais ce que nous avons pu constater, en parcourant l'édition que nous regardons comme seule originale, c'est-à-dire préparée et revue par l'auteur, c'est que le texte en est correct, que les fautes d'impression y sont assez rares, du moins dans certaines parties de l'édition, que les jeux de scène ont été indiqués le plus brièvement possible, et que la réimpression a toujours été faite sur les éditions partielles que Molière avait revues avec grand soin , ce qui nous a fait dire dans le Ca-

talogue Soleinne : « Les pièces de Molière ont été, en général, si correctement imprimées la première fois, qu'on peut être sûr qu'il en surveillait lui-même la correction. » On s'explique ainsi comment il se plaint, dans la préface des Précieuses ridicules, que le libraire ne lui ait pas laissé le temps de corriger la première édition de cette comédie. Quanta l'édition des Œuvres, donnée en 1666, par Gabriel Quinet, on a lieu de croire que Molière y eut peu de part, puisqu'on y trouve Sgnarelle, avec la préface et les arguments du sieur de Neuf-Villenaine. Nous avons rappelé, en mainte occasion, que les exemplaires de ces premières éditions offrent souvent des corrections de mots, faites à la main, dans lesquelles on a cru reconnaître l'écriture de Molière. Il y a aussi nombre de mots, auxquels Molière affecte une orthographe qui lui appartient, et qui n'appartient qu'à lui.

Cette édition collective de 1674 n'en fut pas moins dédaignée et resta presque inconnue, malgré les motifs qui la recommandaient aux admirateurs de Molière. Il est vrai qu'elle n'était pas même achevée, puisqu'on avait laissé en tête de

chaque comédie le feuillet blanc qui accusait l'absence d'une préface ou d'une dédicace ; puisqu'on n'y voyait pas, à l'exception du Malade imaginaire, six pièces restées inédites, que l'auteur devait y faire entrer ; puisque les libraires éditeurs n'y avaient pas même ajouté les figures annoncées dans le privilège du 18 mars 1671. Nous sommes persuadé qu'on rencontrera, un jour ou l'autre, dans les archives des notaires ou dans celles du Châtelet, un document judiciaire qui viendra prouver que la veuve de Molière s'est opposée , de toutes ses forces et par tous les moyens, à la publication ou du moins à la publicité de cette édition, devenue posthume, qu'elle n'avait aucun intérêt à voir réussir.

Bien au contraire, lorsque le privilège de neuf ans, cédé au libraire Claude Barbin et à ses associés, fut près d'expirer, la veuve de Molière, qui avait déjà remis les manuscrits de son mari à Vinot et à Lagrange pour la préparation d'une édition nouvelle des œuvres inédites , s'empressa de traiter avec Denys Thierry pour l'impression séparée des œuvres posthumes, comprenant : Don Garcie de Navarre, Don Juan, Mélicerte, ïlm-

promptu de Versailles, les Amants magnifiques et la Comtesse d'Fscarbagnas, et Denys Thierry prit lui-même un privilège spécial, donné à Chaville le 20 août 1682, pour publier ces œuvres posthumes : « Nostre cher et bien amé Denys Thierry., marchand libraire-imprimeur, et ancien Consul des marchands, à Paris, nous a fait remontrer, dit le privilège en date du 20 août 1682, qu'il a traité avec la veuve de 'feu Jean-Baptiste Poclin (sic) de Molière, d'un manuscrit intitulé : Recueil des Œuvres posthumes de J. B. P. de Molière, contenant le Dom Garcie de Navarre ou le Prince jaloux-, l'Impromptu de Versailles ,• Dom Juan ou le Festin de Pierre ; Mélicerte, les Amans magnifiques, la Comtesse dFscarbagnas et le Malade imaginaire, reveu, corrigé et augmenté ; lequel Recueil il desireroit imprimer, s'il avoit nos Lettres de permission sur ce nécessaires : et pour cet effet il a esté conseillé d'avoir recours à Nous et de Nous supplier très-humblement de les luy vouloir accorder : à ces causes, voulant favorablement traiter ledit Exposant, Nous luy avons permis et accordé, permettons et accordons, par ces présentes,

d'imprimer, etc., ledit Recueil des Œuvres posthumes de J. B. P. de Molière, ensemble ou séparément, en telle marge et caractère, et autant de fois que bon lui semblera, durant le temps de six années consécutives, à compter du jour que chaque pièce sera achevée d'imprimer pour la première fois. » Quant au privilège pour la réimpression des Œuvres complètes , Denys Thierry en avait obtenu la prolongation, en son nom, dès le i5 février 1680, laquelle sauvegardait ses droits de cessionnaire, en cas d'une édition nouvelle, qu'il faisait préparer par Lagrange et Vinot, et qui devait bientôt paraître. Cette édition parut en même temps que les œuvres posthumes, au mois d'octobre 16821.

1 Nous nous sommes préoccupé de savoir si Lagrange n'avait pas fait, dans son fameux Registre aujourd'hui imprimé, mais non encore publié, quelque allusion plus ou moins directe à cette édition de Molière, qu'il préparait avec Vinot; mais M. Edouard Thierry, qui aura le bonheur d'être l'éditeur du Registre de Lagrange, et qui le fait précéder d'une histoire très-détaillée et très-étudiée de la Comédie française pendant que Molière dirigeait la troupe du théâtre du Palais-Royal, nous a appris que, depuis la mort de Molière, le Registre de Lagrange n'était plus qu'une sèche nomenclature, sans la moindre digression personnelle. M. Edouard Thierry, qui connaît mieux que personne le théâtre du temps de Molière, n'a

Denys Thierry,, malgré la longueur du privilège que Molière lui avait cédé, n'en avait pas tiré tout le parti qu'il en espérait ; l'édition de 1674, tirée peut-être à grand nombre, s'était peu vendue 3 de telle sorte qu'il n'en fit pas même un second tirage , dans l'espace de sept ans : il fut averti que plusieurs libraires et imprimeurs^ à Paris et en province., n'attendaient que l'expiration du privilège du 18 mars 1671, pour faire une édition nouvelle , dès que les œuvres de Molière seraient tombées dans le domaine public. Il ne demanda pas un nouveau privilége, qu'il n'eût pas obtenu, en faisant valoir, pour motiver sa requête, que la seule et unique édition qu'il avait pu faire, en vertu de l'ancien privilège, n'avait été achevée qu'en 1675, et, par conséquent, cinq ans après la date dudit privilège. Le septième volume de l'édition portait, en effet, la date de 1675 ; mais, malheureusement , on avait négligé de confirmer cette date par Y achevé d'imprimer , que les imprimeurs

rien découvert sur la manière dont l'édition de 1682 aurait été préparée et exécutée par Lagrange et Vinot, avec le concours du comédien Marcel, qui en a écrit la préface.

eUniver BIBUOTHHCA OU

étaient tenus de mettre sur chaque édition qui sortait de leurs presses. Cette omission était grave, et la concurrence pouvait en inférer que l'impression des Œuvres de Molière, malgré la date que portaient les titres, remontait à l'époque où le privilège avait été accordé à l'illustre défunt.

Par un privilège du roi, donné à Saint-Germain en Laye le 1 5 février 1 680, Denys Thierry obtint que l'ancien privilège du 18 mars 1671 serait prolongé de six ans ; voici en quels termes cette prolongation lui était accordée nominativement : « Nôtre amé Denys Thierry 3 marchand libraire imprimeur et ancien Consul de nôtre bonne ville de Paris, Nous a humblement fait remontrer, qu'aïant traité de toutes les pièces de théâtre composées pour nôtre divertissement par feu Jean-Baptiste Pocquelin de Molière, qui avoit obtenu nos Lettres de permission en date du 18 mars 1671, pour les faire imprimer, pendant neuf années, à compter du jour que les privilèges que nous avions accordés à chacune desdites pièces seroit expiré, ledit Exposant n'en auroit fait qu'une seule et unique édition, qui a été achevée d'imprimer en 1675

DE MOLIÈRE. 8l

seulement^ ainsi qu'il est justifié par les dates aux frontispices de chacun des volumes d'icelles; pour raison de quoi le tems dudit privilège ne doit expirer qu'en Tannée 1684. Il auroit été néanmoins averti que quelques libraires et imprimeurs nos sujets seroient en dessein de contrefaire lesdites Œuvres de Molière , sous prétexte qu'au bas de l'impression du privilège d'icelles,, on auroit obmis de marquer le jour qu'elles auraient été achevées d'imprimer, en vertu desdites Lettres : ce qui seroit une occasion de différends et de procez avec l'Exposant, qui le divertiroit de son commerce ordinaire et lui causerait une perte et un préjudice très-notable , s'il n'y étoit par Nous pourvu, en considération des grandes sommes qu'il a païées pour acheter la cession dudit privilège et des frais et dépenses qu'il lui a convenu faire pour ladite impression. Pourquoi requérait nos Lettres à ce nécessaires. A ces causes, voulant favorablement traiter ledit Exposant et prévenir les troubles qui pourraient lui être faits dans son commerce, sous prétexte de l'obmission de la date de l'achèvement de l'impression, par lui faite, des Œuvres dudit de Molière, Nous lui

avons permis et lui permettons, par ces présentes,, d'imprimer, vendre et débiter les pièces de théâtre et autres œuvres dudit Molière l, durant le temps et l'espace de six années, à compter du jour que ledit privilège, par nous accordé audit de Molière, en date du 1 8 mars 1671, sera expiré: avec deffenses à tous libraires, imprimeurs ou autres, d'en vendre et débiter d'autres impressions que de celle dudit Exposant, sans son consentement ou de ceux qui auront droit sur lui, sur peine de confiscation des exemplaires contrefaits, de tous dépens, dommages et intérêts, et de trois mille livres d'amende. » Le privilège de 1671 se trouvait ainsi prolongé jusqu'en 1692 ou 1693.

Denys Thierry s'empressa de faire registrer ce privilège sur le livre de la Communauté des libraires et imprimeurs de Paris, le 17 février 1680, en associant audit privilège ses confrères Claude Barbin et Pierre Trabouillet. Les trois associés

1 Ce passage du privilège semble donner raison à Trallage, qui a consigné dans ses notes manuscrites, que Claude Barbin, et par conséquent Denys Thierry, son associé, avait acquis de la veuve de Molière, aussitôt après la mort de l'auteur, nonseulement la traduction du poëme de Lucrèce, mais encore d'autres œuvres inédiles, qui n'ont jamais paru

s'occupaient dès lors de préparer l'édition complète des œuvres de Molière, en y ajoutant les œuvres posthumes , pour lesquelles ils avaient traité avec la veuve de l'auteur. Les manuscrits de Molière avaient été remis à Vinot et à Lagrange, qui allaient revoir cette édition ; P. Brissart dessinait les sujets que Sauvé gravait, pour servir à l'ornement du livre. Cependant les libraires et les imprimeurs, qui avaient projeté de réimprimer les œuvres de Molière, d'après l'édition de 1 674- 1675, et qui sans doute avaient déjà commencé ces réimpressions, ne furent pas arrêtés, dans leurs desseins, par le nouveau privilège accordé à Denys Thierry : on vit paraître presque simultanément trois ou quatre contrefaçons , imprimées en province, sous la date de 1681, avec les noms des trois libraires de Paris, Thierry, Barbin et Trabouillet : la première en cinq volumes in- 12, et les autres en six; l'une d'elles arborait audacieusement la rubrique de Lyon. Toutes ces contrefaçons étaient faites, avec plus ou moins d'exactitude, sur l'édition originale de 1 674-1675. Dans une de ces contrefaçons, le contrefacteur avait poussé la mauvaise foi jusqu'à

falsifier la date du privilège accordé à Molière, en le reportant au 18 mars 1676, pour faire croire, aux autres contrefacteurs, que ce privilège de neuf ans n'était pas encore expiré. Ces contrefaçons se vendirent surtout en province, mais elles disparurent bientôt devant l'édition complète de 1682.

Denys Thierry s'était associé, pour la vente de cette édition en 8 volumes in- 12 ou petit in-8, Claude Barbin et Pierre Trabouillet. La cession des œuvres posthumes, laite par la veuve de Molière, était sans doute complète et définitive, car les trois libraires réimprimèrent plusieurs fois leur édition, jusqu'en 1697, sans mêler les œuvres anciennes avec les œuvres posthumes, qui formaient les tomes VII et VIII. Cette édition, confiée aux soins de deux amis de l'auteur, Vinot et Lagrange, entre les mains de qui les manuscrits de Molière avaient été déposés (on ne sait malheureusement pas ce qu'ils sont devenus), fut faite avec assez de négligence ou d'inexpérience ; car elle est remplie de fautes grossières d'impression et de non-sens ridicules : elle n'a d'importance que par la première publi-

cation des œuvres posthumes, et surtout par la préface sur la vie de Molière,, préface très-précieuse et très-intéressante j que Bruzen de la Martinière, dans son édition des Œuvres de Molière, publiée à Amsterdam en 1725, attribue à un nommé Marcel, comédien de la troupe du Palais-Royal. Les deux éditeurs Vinot et Lagrange, qu'on a trop accusés d'ignorance et d'infidélité,, à cause de l'addition de quelques lignes dans ¥ Avare, et de la suppression d'un bout de scène dans les Fourberies de Scapin, se sont attachés seulement à constater qu'ils publiaient, pour la première fois^ le texte du Malade imaginaire, d'après l'original de V auteur.

La veuve de Molière avait ses raisons pour établir que c'était bien là le seul texte authentique du Malade imaginaire, puisqu'elle en avait fait l'objet d'une cession particulière au libraire Denys Thierry,, quoique celui-ci eût publié déjà^ en 1 67 5 , à la suite de l'édition de 1 674 ,, à peu près le même texte qu'il tenait peut-être d'elle-même. Au surplus, cette veuve, depuis longtemps consolée et remariée au comédien Guérin dÉtriché, avait déjà mis en coupe réglée le produit des

œuvres de son mari ; outre les œuvres posthumes, qu'elle venait de vendre, elle avait fait arranger en vers le Festin de Pierre, par Thomas Corneille, et la Princesse d'Elide, par un inconnu , pour que ces deux comédies pussent reparaître avantageusement à la scène, car les grandes pièces en vers étaient alors admises au répertoire plutôt que les grandes pièces en prose. On pourrait même aussi attribuer à une spéculation du même genre le Mariage forcé y mis en vers également et imprimé de la sorte en 1676. En outre , la Molière (car elle conservait son nom au théâtre, malgré son mariage avec Guérin d'Étriché) livra plus tard ce qui lui restait des manuscrits de son premier mari au fils qu'elle avait eu du second, et ce jeune homme, accommodant en vers alexandrins la pastorale de Mélicerte, sous le titre de Myrtil et Mélicerte, termina la pièce sur le canevas laissé par Molière, pour la faire reparaître au théâtre en 1699. Il ne serait donc pas impossible que ce Guérin eût trouvé aussi, dans les papiers de Molière, le plan d'une autre comédie en cinq actes et en prose, avec un prologue, comédie qui fut représentée, mais sans succès, au mois de

mai 1705. On ne saurait trop regretter que Vinot et Lagrange n'aient pas ajouté à leur édition de 1 68 2 les fragments dramatiques inédits, laissés par Molière et si maladroitement exploités par le fils de sa veuve.

Il n'y a donc point à hésiter entre les deux éditions de 1674 et de 1682; l'une a été incontestablement préparée et corrigée par Molière luimême, sinon achevée par lui; l'autre, abandonnée au caprice d'un prote et d'un correcteur d'imprimerie ignorants, peut avoir, comme le dit Aimé-Martin, « une supériorité incontestable sur la plupart des éditions publiées en Hollande ', » mais elle ne présente qu'un bien petit

1 II ne faudrait pourtant pas s'exagérer cette supériorité, car les éditions séparées des comédies de Molière, publiées à Amsterdam ou à Leyde, par les Elzeviers et leurs concurrents, de 1660 à 1675, sont faites exactement sur la copie imprimée à Paris; les imprimeurs hollandais ont même corrigé souvent les fautes typographiques des éditions françaises, mais on peut assurer que Molière n'a jamais eu de rapports avec ces contrefacteurs. On doit néanmoins s'étonner que les Elzeviers aient ajouté, dans leurs éditions factices, composées de pièces imprimées à part, mais réunies sous le titre d'Œuvres, avec les dates de 1675, ou 1676, ou 1679,1e Nouveau Festin de Pierre, de Dorimond, à la place du Festin de Pierre, de Molière, qui avait pourtant paru dans l'édition originale des Œuvres, imprimées

nombre de variantes empruntées aux manuscrits de Molière et qui ne se trouvent pas déjà dans l'édition de 1694. Les deux derniers volumes de 1682,, renfermant les œuvres posthumes, ont seuls le mérite d'avoir été imprimés directement sur des copies ou sur des originaux, que la veuve de Molière avait trouvés dans la succession de son premier mari, et qui n'ont été altérés, dans cette première impression de 1682, que par le fait des cartons exigés par la police de M, de la Reynie.

à Paris en 1674-75. Nous ne voyons pas que cette édition originale ait été contrefaite en Hollande. L'édition de Vinot et Lagrange, publiée en 1682, a trouvé, au contraire, un contrefacteur à Amsterdam, où le dernier des Elzeviers, Daniel, était mort en 1680. H. Wetstein fit réimprimer séparément les comédies de Molière, d'après le texte de l'édition de 1682, et il les réunit ensuite en 6 volumes in-12, avec le titre d'Œuvres, sous les dates de 1683-91. 11 est probable qu'il avait eu pour copie un exemplaire, non cartonné, de l'édition de 1682, ce qui nous a fait dire : « Cette édition d'Amsterdam contient des passages qui n'existent pas dans les éditions de Paris. » (Bibliohèque Matières que, page 62.)

Page 1